‹ Voyages à travers le mondeChapitre 2 sur 21 · AVIS AU PUBLIC · texte numérisé non relu

AVIS AU PUBLIC

Les personnes qui ont des couteaux sont priées de les laisser au comptoir.

Le quartier des matelots n'a plus le grand mouvement que nous dépeignent les récits des romanciers anglais : la vapeur a enlevé aux tavernes des docks uue partie de leur animation. Les navires arrivent, débarquent les marchandises et en embarquent d'autres ; le tout . se fait à la vapeur, en un tour de main et si bien que les marins ont à peine le temps de s'amuser un brin et d'échanger quelques coups de couteau avec leurs camarades. D'ailleurs, le plaisir n'est pas concentré comme à Paris; là-bas, il n'y a pas une de ces immenses salles où un grand nombre de matelots pourraient se réunir à la fois. Ils se dispersent dans les petites tavernes au nombre de cinquante ou soixante, tenues par des hommes de tous pays, où l'on parle toutes les langues et où l'on se grise avec les boissons nationales des quatre coins du globe.

Ainsi le tavernier qui prie messieurs ses clients de

laisser les, couteaux au comptoir est de Francfort, le pays des saucissons et des banquiers. 11 était venu à Londres lors de la première Exposition universelle, avait commencé par servir les Allemands au Cristal-Palace d'Hyde-Park, et finalement avait créé près des docks une taverne à renseigne de la Marine de là confédération du Nord,

A mesure qu'on approche du quartier des matelots, l'oreille est charmée par les accords des nombreux orchestres qui entraînent les viveurs de la marine à la danse.

De loin, on peut croire qu'on se rend à la foire de Saint-Cloud, à l'heure où les saltimbanques font la parade.

Les violons, cornets à pistons, tambourins, flageolets et grosses caisses entonnent pêle-mêle des airs nationaux de tous les pays. On danse au rez-de-chaussée, au prcnnier, dans des hangars, dans des caves. Devant tous les comptoirs des innombrables marchands de vin et de bière, une foule pittoresque s'attroupe; le brandy circule et le grog de l'amour unit deux cœurs faits pour se comprendre. Des femelles de la dernière catégorie trébuchent de comptoir en comptoir, et, l'œil allumé par l'ivresse, les toilettes détériorées par les luttes, se jettent des bras d'un Portugais dans ceux d'un Américain, prennent un petit verre par-ci, un grog par-là, plus loin du porter ou de Taie jusqu'au moment où quelque matelot en ribotte les demande en mariage pour quelques heures.

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Dehors, les couples trébuchent sur le trottoir, et c'est vraiment un tableau charmant, que de voir monsieur se rouler dans le ruisseau, où madame va le rejoindre quand, dans un effort désespéré pour ramasser son amant, elle a, k son tour, perdu Téquilibre.

Les femmes entre trois âges qui se grisent au comptoir n'inspirent que du dégoût; mais à la vue de jeunes filles, disons plutôt de tant d'enfants de douze, treize ou quatorze ans, que la prostitution a jetées dans la circulation, on éprouve je ne sais quelle pitié, mêlée d'un fort dédain de ce respect de ki liberté individuelle qui tolère jusqu'aux orgies de l'enfance.

Pèle-méle, toute cette foule prise de gin se heurte, trinque, s'embrasse et se disperse dans les salles de bal, où deux ou trois musiciens ambulants arrachenl des sons plaintifs à leurs instruments invalides!

Des deux côtés de. la salle est une longue file de tables ; tout autour, des matelots, des'vieilles femmes ivres, des jeunes filles, des dànéeuses de corde et autres acrobates que le maître de la maison a engagés pour une soirée, et qui, entre deux gigues, donnent des représentations sur le théâtre qui est Ià4>a8 au fond. Quand je dis théâtre, vous lirez : tréteaux; câP ces petites scènes n'ont que tout juste la; place pour permettre à dn père de jongler avec la vie de son enfant, ou à une danseuse ambulante d'exécuter un pas fantaisiste avec accompagnement de cornet à piston.

Le porter et le brandy, rcfnversés par les amoureiix dans les fureurs d'un épanchetnent îtitifne, fusionfient

sur le parquet et forment un petit ruisseau fort gentil qui donne une certaine gaieté au tableau.

L'agent de police a laissé Thercole dans la rue, car sa personne redoutée arrêterait Félan de cette populace qu'on veut nous montrer dans toute sa splendeur.

De tous les renseignements que je recueille sur l'hercule, il résulte à l'évidence qu'il est la terreur de ce quartier. Ainsi, la semaine dernière, une querelle a surgi dans une maison mal famée où des matelots italiens et espagnols se sont rencontrés, Une bataille s'est engagée... les cooteaux sortent de toutes les poches,.: les dames se précipitent dans la rue et appellent : Au secours ! Deux ou trois police men arrivent sur le champ du carnage... on n'en fait qu'une bouchée !... Mais voici l'hercule en tournée dans ces parages, qui arrive au pas de course.^, il fend la foule, s'élançe dans la mêlée, fait le vide autour de lui avec sa canne plombée, sépare les combattants et recueille treize blessés.

On voit que l'agetit de police avait choisi un gailî^ lard solide pour notre escorte. D'ailleurs, qu'on se rassure, aucun danger ne nous menaçait. Nous nous attablons avec la populace, qui répète en chœur le refrain d'une chanson vulgaire qu'une artiste vient chanter sur la scène, et quelques verres de brandy, offerts par nous aux chefs du parti voyou, nous atti. rent sur-le-champ de nombreuses- sympathies. Les dames veulent bien accepter six pence ou un verre de

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brandy, et la danseuse en maîiloL qui a précédé la chanteuse sur la scène, vient nous offrir des cigares ; car celte pauvre fille cumule les deux professions, de première danseuse et de marchande de tabac. Au reste, les artistes ne sont pas fiers ici; après chaque exercice, de nombreuses monnaies de cuivre tombent sur la scène, et le premier sujet interrompt son speech pour ramasser l'aumône ; quand il a fait sa caisse, il reprend son rôle...

Le cornet à piston prélude à la danse ; les clowns, chanteurs et pitres ambulants se mêlent au public panaché. La première danseuse, avec son maillot couleur de charbon, fait vis-à-vis à un matelot ; le clown enlace la taille svelte d'une petite fîUe de treize ans au plus, qui a depuis longtemps oublié de se défendre, et Fentraîne à la danse. Le cornet à piston entonne une gigue que le reste de Torchestre, se composant d'une seule contrebasse, accompagne de ses lourds grognements.

De temps en temps quelques filles ivres, attirées par la musique, sautent parmi les danseurs et gigottent au hasard dans les groupes. L'une de ces rosières, qui a perdu la moitié de son corsage dans une bagarre et porte une rose artificielle dans ses cheveux défrisés, gêrie un matelot dans ses mouvements gracieux ; le butor la renvoie d'un coup de poing, et la malheureuse tombe sur une table, où elle se console en vidant d'un trait un verre de brandy dont-le propriétaire est occupé ailleurs.

Assurément, le tableau que nous avons sous les yeux, et qui se répète dans toutes les tavernes d'alentour, est plein de charmes et de fantaisies, mais il arrive uiî moment où la meilleure société se quitte.

Bans la rue, nous retrouvons l'hercule. L'officier de police échange quelques paroles avec lui ; Porthos rejoint le cocher et lui dit de nous attendre ailleurs. Puis nous continuons notre promenade à pied à travers toutes les hontes accumulées pour les besoins de la marine internationale. Le vent ne nous apporte plus que de faibles échos des bals. Nous nous hasardons dans un quartier affreux, à peine éclairé par quelques rares becs de gaz. Les rues deviennent de plus en plus étroites, et nous nous engageons dans une boue profonde. Au détour d'une rue nous rencontrons deux policemen en tournée. L'officier de police se fait connaître et ordonne à ses inférieurs de nous précéder avec leurs petites lanternes pour éclairer la route; les policemens vont devant nous et l'hercule ferme la marche. De loin en loin une fenêtre des masures à un étage s'ouvre, et quelque étrange figure nous contemple d'un air hébété.

Nous avons l'air de marcher à la recherche d'une bande de faux monnayeurs.

Le vent souffle avec plus de véhémence. Quelques volets invalides, agités par l'ouragan, grincent et vont heurter le mur. Les rues sont désertes, les lumières éteintes dans toutes les chambres et il est une heure du malin. On pourrait se croire dans un cime-

tière et prendre les petites maisons pour des tombeaux de famille. Le quartier est habité par des pauvres, des ouvriers et des misérables qui payent deux schellings d^ loyer par semaine pour une maison entière.

Nous nous arrêtons enfin devant Tun de ces taudis ; lofficier de police pousse la porte, qui est entrebâillée.

— Qui va là? s'écrie le locataire.

— Ne crains rien, Jack, c'est moi ! répond Thcrcule.

Et il ouvre la porte donnant sur un étroit vestibule. Une odeur étrange, nauséabonde, s'échappe de la chambre, et nous reculons vivement.

— Entrez toujours! dit Tagent. C'est Todeur de l'opium.

A la lueur vacillante du feu qui brûle dans la cheminée, j aperçois celui que l'hercule a appelé Jack. G est un Chinois qui tient un petit taudis où Ton peut s'enivrer d'opium. La chambre où nous pénétrons est si basse de plafond, que nous ne pouvons pas nous tenir debout. Sur un matelas, étendu par terre, gisent pêle-mêle des Chinois, des Lascars de l'Inde et des voyous anglais qui savourent l'opium. Les uns, étendus sur le dos, s'abandonnent aux hallucinations de l'ivresse ; les autres commencent seulement la petite fête et allument leurs pipes à une sorte de veilleuse placée à côté de chaque fumeur.

Jack, le maître de la maison, baragouine un peu langlais. Il nous demande si nous voulons fumer de

ropîum et nous indique sur une table, entre quelques pommes de terre et deux ou trois morceaux de charbon, des pipes qui ont déjà passé par mille bouches gracieuses et qu'il serait heureux de nous offrir. L'officier de police explique à ce tavernier du diable que nous sommes venus en simples curieux. Puis :

— îV'y a-t-ii personne là-haut ? demanda-t-ii ?

— Si, il y a une femme.

— Où, là haut? dis-je en regardant autour de moi, il n'y a pas d'escalier.

Jack cherche dans la cour une petite échelle, Tadosse contre le mur où sont suspendus des haillons, des peaux de chats et des peaux de rats, monte trois échelons, découvre un trou dans le plafond, et dit :

— Par ici !

— Nous ne tiendrons pas tous là-haut, me dit Tagent ; suivez le Chinois. Je vous attends ici.

A notre tour nous grimpons et nous nous faufilons à travers l'ouverture. Une. vieille femme, les cheveux gris épars, l'œil éteint dans un visage amaigri, éclairée par la seule lampe des fumeurs d'opium, lâche un nuage de fumée, se redresse sur son matelas, tousse comme une phtisique de première classe, jette sur nous un regard hébété, s^ recouche, reprend sa pipe et continue de fumer de l'opium.

La pièce où elle se trouve est un petit grenier encombré par mille objets de ménage de l'excellent Jack : mais, en dehors du matelas sur lequel gît la vieille sorcière, pas un meuble... L'atmosphère est

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tellement empestée par Fopium, que, sur le point de suffoquer, je casse avec ma canne le seul carreau d*une fenêtre par où un chat aurait eu de la peine à pénétrer.

L'air frais inonde la chambre... la sorcière se soulève et lâche une bordée d'injures dans une langue incompréhensible. Un shilling, jeté sur cette couche immonde, radoucit la vieille; ses yeux s'ouvrent tout grands, dans un effort surhumain; elle prend l'argent dans sa main osseuse et le contemple avec bonheur. Un nouvel accès de toux plus formidable que !e premier ébranle la poitrine de cette phtisique el déchire le reste de ses poumons, tandis que nous nous en retournons par le petit trou et 1 échelle. Au rez-dechaussée nous retrouvons nos guides, qui vont nous faire l'honneur de nous présenter aux voleurs de Londres.

Dans toutes les grandes villes, les pauvres sont refoulés par la marche triomphale de la civilisation dans lesquartiers éloignés du bruit et du mouvement et que les rôdeurs de nuit, voleurs et autres mauvais drôles recherchent, parce qu'ils s'y croient à l'abri de la justice. C'est la plus triste des servitudes de la pauvreté que d'être constamment exposée au voisinage du crime. En appréciant cette cause première de bien des démoralisations, on ne peut s'empêcher d'admirer les honnêtes gens, nés misérables, qui depuis leur naissance ont vécu dans un contact immédiat avec les malfaiteurs et des filles, et ont néanmoins conserve

quelques bons instincts dont on ne leur sait d'ailleurs pas le moindre gré.

Il en est de même à Londres. Le quartier de Spittelfield n'héberge pas seulement des filous de toute espèce, mais encore toute une population de pauvres tisserands et de braves ouvriers qu'un trop maigre salaire et une trop nombreuse lamille rejettent dans les coins reculés de celte immense cité. Je n'étais pas fâché d'apprendre tout cela de la bouche de l'agent de police, tandis que notre cab roulait de nouveau à travers la nuit. Le lecteur sera assurément fort désappointé quand en quelques lignes je lui aurai dépeint le quartier : j'ai été fort surpris moi-même en arrivant à Spittelfield. Au lieu d'un décor de mélodrame, avec des maisons pittoresques se découpant sur un ciel étoile, je vis, à ma grande stupéfaction, une petite ville de cabarets et d'hôtels garnis dont la mise en scène extérieure n'a rien qui puisse surprendre le voyageur.

Rien, dans cette monotone architecture n'est de nature à inspirer un décorateur. Ce sont les mêmes petites maisons en briques, noircies par la fumée du charbon que l'on revoit partout à Londres, où, sauf quelques chaussées aristocratiques, toutes les rues se ressemblent, et où toutes les maisons semblent avoir été bâties par le même architecte. Seuls les nombreux policemen qui circulent avec leurs petites lanternes, nous disent que les hommes de sir Richard Mayne ont ici plus de besogne qu'ailleurs. On ne sera plus surpris

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que les filous de Londres se donnent ainsi rendezvous dans un quartier bien connu de la police, où ils sont presque sûrs d'être pinces par elle, quand on voudra bien se rappeler que, malgré les nombreuses arrestations que la police de sûreté opère dans les carrières d'Amérique à Paris, messieurs les vagabonds n'ont pas encore compris chez nous les inconvénients du four à plâtre.

— Il faut à tous ces gens-là un centre de réunion, me disait Tofficier de police. C'est ici qu'ils ont leurs relations et leurs amis. Spittelfield est une sorte de bourse du méfait où les voleurs se trouvent, s'associent pour une seule entreprise ou pour une série d'exploits, où ils échangent leurs confidences. Les ouvriers qui logent à la nuit moyennant quatre sous dans ces tavernes, ne fraternisent pas avec les malfaiteurs. Ici, chaque lodging-house, toute maison garnie de bas étage a sa clientèle déterminée. Il est bien rare de voir un voleur se faufiler dans les greniers où couchent les ouvriers sans ouvrage* Qu'y ferait-il ? Il n'y a rien à voler dans ces taudis, et l'ouvrier, sachant qu'il vit au milieu de voleurs, est méfiant et ne se lie pas facilement avec les inconnus.

Nous entrons dans certains hôtels garnis où les tisserands passent la nuit. A l'estaminet du rez-dechaussée, quelques retardataires seuls sont encore assis devant la grande - cheminée où flamboie le charbon de terre. Les autres dorment déjà au grenier que nous visitons. Moyennant deux pence, payables

d'avance, on leur permet de s'étendre Bur lea vastes lits de camp qui rappellent les dortoirs des asiles. A l'hôtel du Louvre de Feudroit, on paye trois pence; on lie repose plus sur un lit de camp, mais chaque locataire a droit à un lit dans le grenier, qui, aux deux extrémités, est éclairé par un bec de gaz.

A mesure que nous avançons dans ce quartier maudit, nous rencontrons de ces ligures, que Ton a aime pas à contempler dans un bois entre deux et trois heures du matin.

Des filous, qui ont manqué leur journée, se traînent dans les rues étroites, où ils guettent un ami qui leur offrirait Thospitalité dans une tavernequelconque. Les filles ivres, chassées du quartier des matelots, où la petite fête, se termine avant deux heures, arrivent par groupes, et trébuchent à chaque obstacle dans le ruisseau.

La police voit tout, ne dit rien, laisse faire, jusqu'au moment où quelque attroupement trop considérable se forme et nienace de troubler le doux repos des milliers d'individus entassés dans tous les greniers.

Alors, comme par enchantement, surgissent quelques policemen qui s'étaient cachés on ne sait où. Ils rejettent toute cette populace ambulante dans les maisons aux lanternes rouges qui portent cette inscription : Good Beds.

Nous avions déjà visité cinq ou six de ces tavernes, quand notre guide nous désigne un de ces taudis et nous dit :

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— Entrez seuls, ma présence gênerait ces messieurs et ces dames. Je vous préviens que dans celle taverne il n*est pas un honnête homme.

Et comme nous hésitons, il ajoute cette phrase, qui lui avait déjà échappé à notre départ de l'hôtel :

— You are in our hands !

— Yes ! dit Thercule en fendant Fair avec sa canne plombée.

Oui, nous étions dans les mains de la police : mais qu'entendait Tagent par ces mots? Se fiait-il à nos propres forces pour nous tirer au besoin d'un mauvais pas? Avait-ii envoyé des agents en bourgeois dans ces tavernes de voleurs? A vous franchement parler, je Tai cru et je le crois encore, quoique Foffîcier de police ne m'ait fait aucun aveu à ce sujet.

Nous entrons cependant.

La porte donnant sur la rue est toute grande ouverte. Dans l'allée, on se trouve devant une autre porte ballante que l'on pousse.

A gauche, dans une sorte de loge de concierge, une adorable petite fille de dix ans remplace à la caisse sa mère malade, qui dort là-bas au fond, tandis que l'enfant délivre des tickets à messieurs les voleurs. L'enfant, qui s'était endormie, se réveille au bruit de nos pas, et frotte ses grands yeux bleus; nous lui jetons quatre pence, en échange desquels elle nous délivre les tickets en fer-blanc... bon pour un lit.

Quelques pas plus loin, une troisième porte... nous l'ouvrons.

Quel tableau fantastique ! Là dans une salle longue, étroite, basse de plafond, nous voyons, noyé dans la fumée du tabac et du charbon, tout un camp de mauvais drôles.

Les uns ont fait une bonne journée et le gin coule à flots sur les tables qu'ils occupent ; d'autres, couchés devant Timmense cheminée qui occupe toute la largeur de la salle au fond, sont accroupis à terre et sèchent leurs vêtements tout en pren:ant du thé, dans lequel ils trempent du pain de seigle. Un filou qui a dérobé un janibon, le partage avec un confrère qui a volé un pain chez le boulanger. Des filles hideuses, plus repoussantes encore que les vieilles ivrognes du quartier des matelots, circulent dans les groupes ou se sont endormies sur un banc. On voit des hommes sans chemise, avec des souliers percés en dix endroits, et qui portent un paletot tout neuf qu'ils ont volé dans la journée ; un autre, couvert de haillons, a un chapeau gris à la dernière mode ; celui-ci a des bottines vernies très élégantes, mais son pantalon retroussé fait voir qu'il n*a pas de chaussettes.

Sur les épaules d'une vieille fille, dont la robe, couverte de boue, est déchirée en vingt endroits, un fol amant a jeté up manteau de velours, qu'il a conquis dans quelque escapade. Je vois des groupes où Ton discute avec passion ; d'autres où Ton échange des confidences à voix basse. Une odeur de charbon et de grog se mêle agréablement a«X nuages de vapeur qui

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8'échappent de tous ces haillons trempés par la pluie et qui sèchent devant Tàtre.

Cependant nous avançons, non sans un serrement de cœur, je Tavoue, et nous nous glissons derrière une des tables, contre le mur.

Aussitôt quelques filles et deux ou trois voyous nous entourent et nous regardent d'un air surpris. En nous entendant parler français, tous ces gens-là ont Tair de se dire :

*^ Voilà deux petits camarades étrangers.

Une de ces filles se lève vivement, va réveiller un misérable qui dort devant la cheminée et nous ramène.

— Ces messieurs sont Français ? nous demande le nouveau venu.

— Oui, et vous aussi ?

— Parfaitement, dit-il en s'attablant. Ahl qu'il est bon de rencontrer des compatriotes I Vous allez me donner des nouvelles de mon cher Paris I

— Volontiers I Acceptez-vous un verre de bière t

— Avec plaisir, fit le voleur français.

Le tavernier arrive avec Taie demandé, qu'il se garde cependant de poser sur la table ; mais il étend vers moi sa main calleuse et me regarde en clignant des yeux comme un homme qui semble me dire :

— La monnaie d abord I

Nous lui jetons un shilling. Il lâche la bière et nous Toici attablés avec les voleurs. Le Français nous demande des nouvelles des nouveaux boulevards,

qu'ilne connaît que par les journaux. Nous lui donnons tous les renseignements désirés sur les efforts du baron Haussmann et de ses démolisseurs.

— O mon cher Paris ! s'écrie le filou de temps en temps, mon cher Paris !

Puis il se tourne vers ses amis et leur explique en anglais le sujet de notre conversation : après quoi il me tape amicalement sur l'épaule en me disant en français :

— Que je suis donc heureux de vous avoir rencontré I

Je voyais venir le moment où il allait ajouter :

— Qu'il est doux de retrouver un ancien camarade de pension I

Tout à coup il se fait un mouvement au fond de la salle. Quel événement extraordinaire agite cette foule ? C'est que l'agent a été vu à la porte... la nouvelle vient de se propager que la police n'est pas loin... elle parvient jusqu'à notre table. Le Parisien, comme mû par un ressort, se lève et me dit :

— Dis donc I est-ce que tu serais un mouchard?

— French policemen I s'écrient les Anglais.

C'est alors... ja l'avoue franchement, è'est alors que j'eus peur un instant, et j'armai dans ma poche le revolver, que d'ailleurs ma main n'avait pas quitté un instant... Il y eut deux ou trois secondes d'une angoisse terrible ; mais voici la porte d'entrée qui s'ouvre. J'aperçois les traits chéris de Tagenl et de l'hercule.

Sauvé ! sauvé 1 merci» mon Dieu I

Rien ne me serait plus facile que de finir celte petite série de croquis par un roman à grande sensation. Je n'aurais qu'à raconter au lecteur comment les choses ne se passèrent pas, après rentrée de lagent et Fhercule ; il me suffirait d'inventer quelque scène de mélodrame, de vous raconter une lutte entre la police et les voleurs qui finirait par l'arrestation d'une bande de malfaiteurs. Dans cette histoire, mon revolver pourrait jouer le premier rôle, et la canne à épée de mon ami pourrait tenir l'emploi de jeune première, mais je ne me laisserai pas égarer sur le terrain de la haute fantaisie par le désir d'émouvoir le lecteur autrement que par la vérité pure.

Elle suffit d'ailleurs.

L'entrée de l'agent et de son camarade fut un coup de théâtre.

Au cri : « La police I » les dormeurs se réveillent, les ivrognes se dégrisent, et moi, je respire.

Mais, cette sensation joyeuse fait aussitôt place à un désir sauvage, féroce.

Il y a des moments où les instincts de la bête féroce se montrent chez l'homme le plus doux et le moins aventureux. Ainsi, votre très humble serviteur est ordinairement tout juste assez sanguinaire pour épargner la vie du lièvre qui, à la chasse, s'égare à la portée de son fusil ; mais les surexcitations de la soirée, les sensations diverses que j'avais éprouvées, venaient de bouleverser mon système nerveux,

et cet état anormal faisait naître en moi des espérances cruelles.

Les choses ne devaient pas prendre une tournure tragique, et je m*en réjouis aujourd'hui. A Tentrée de Tagent, une clameur immense s'était élevée autour de nous. Lui, rofflcler de police, calme comme un général au début d'une bataille, intrépide comme le dompteur Batty, pénètre dans cette cage jet s'avance résolument vers tous ces misérables, qui reculent, en grognant, devant cet adversaire redouté:

Seule, une vieille femme s'élance d'un bond sur Tagent, le saisit par le revers de sa redingote, et lui dit, d'un ton où la colère se mêle à la menace :

— Àh çà ! quand me rendrez- vous mon mari?

L'officier de police la repousse doucement, et lui

répond en souriant :

— Hé lia mère, vous êtes donc encore amoureuse, à votre âge !

A ce lazzi y un immense éclat de rire part de toutes les gorges. L'officier s'avance toujours, tandis que Thercule reste immobile près de la porte pour pouvoir, au besoin, opérer sa jonction avec les policemen de la rue, et que nous suivons Tagent dans les groupes. Décidément, cet homme jouit d'une certaine réputation dans le quartier, car devant lui les plus récalcitrants se découvrent respectueusement. Lui, qui n'a plus d'émotions, distingue dans le groupe une vieille connaissance, va droit à ce malfaiteur et lui dit :

—Eh bien 1 mon garçon, quand es-tu sorti de prison ?

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— Hier.

— Eh bien ! tâche de ne pas te faire repincer ! reprend Tagent.

— Ah I quant à cela, je vous le promets, dit l'autre.

La vieille femme qui a réclamé son mari essaye bien encore de maudire la police, mais elle est accueillie par des huées de la foule idiote et abrutie qui se range du côté du plus fort ; elle pense assurément qu'au dehors une légion de policemen n'attend qu'un signal pour se précipiter dans la taverne. Le maître du logis, qui s'était sans doute endormi dans la cave, est attiré par le bruit; il fend la foule d'un bras robuste et parvient jusqu'à nous.

— Eh bien? demande-t-il à l'agent d'un air inquiet.

Celui-ci lui glisse quelques mots dans Foreille... la ligure du ta vernier s'illumine d'un rayon de bonheur ; il nous regarde avec étonnement, puis vient à moi et me dit tout bas :'

— Pardonnez -moi, Sir, de ne pas vous avoir délivré la bière sans argent... Je ne savais pas.

L'agent ne lui laisse pas le temps de finir.

— Montons 1 dit-il.

Il va droit à une petite porte du fond qu'il ouvre et fait voir un escalier tortueux. L'hercule, s'avance, se poste devant cette porte, faisant face à l'estimable assemblée qu'il surveille, et, précédés du ta vernier qui porte une lampe, nous montons dix ou

douze marches et nous arrivons dans les dortoirs. Un bon tiers du lit de camp est déjà occupé par des drôles qui dorment.

— Debout, mes gars I s*écrie Tagent avec la voix de Bertram évoquant les nonnes trépassées....

Aussitôt les couvertures- se remuent de toutes parts. Des hommes étranges, hideux, sinistres, se dressent sur les matelas, se frottent les yeux et nous regardent d'un air hébété. Au fond de la salle j'aperçois quelques femmes à peine vêtues qui restent dans Tombre.

Elles ont deviné la présence de la police.

Nous passons alors la grande revue non de minuit, mais de quatre heures du matin ; nous parcourons le grenier d'un bout à l'autre ; de temps en temps, l'agent s'entretient un instant avec ces repris de justice qui, dominés par la peur, balbutient à peine quelques paroles ; un seul, qui connaît la loi comme un sollicitor, s'écrie :

— C'est abominable de réveiller les gens paisibles pour rien I

— Voyons, lui répond l'agent, nous nous fâchons donc avec les amis ?

— Fichez-moi la paix ! riposte le drôle, j'ai fait mon temps, et je me moque de vous I

Il se glisse sous la couverture et nous tourne le dos en signe de mépris.

A mesure que nous avançons vers le fond du grenier, les silhouettes de femmes s'évanouissent. Ces

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misérables sont allées rejoindre leurs hommes dans les cabinets particuliers. Au bout du grenier se trouve une autre pièce que de minces cloisons en bois, autrefois blanc, séparent en loges comme les restaurants anglais. Dans chaque box des lits plus larges pour les heureux couples qui se retrouvent au foyer conjugal après le labeur du jour.

Notre écœurement est à son comble.

-* Allons-nous-en ! dis-je à Tagent.

Le tavernier nous précède avec la lampe, et l'agent forme Tarrière-garde. Nous descendons Tescalier, au bas duquel Thercule est toujours fidèle au poste; les malfaiteurs du rez-de-chaussée semblent tout surpris de nous voir revenir sans prisonniers. Nous traversons la longue salle, et ce n*est que lorsque nous sommes près de la porte de sortie, que l'hercule quitte son poste d^observation et vient nous rejoindre. Nous repassons devant la loge du concierge où Ton prend les tickets. La petite fille, vaincue par la fatigue, s'est endormie sur la caisse.

Nous voici dans la rue. Le bruit de Tarrivée de la police s'est propagé dans le quartier et a attiré une foule curieuse. Cinq ou six policemen rejettent ces vauriens et toutes ces filles dans les tavernes d'alentour, car ils n'ont pas le droit d'envahir la chaussée.

Dix ou douze maraudeurs résistent seuls aux injonctions de la police. C'est qu'ils n'ont pas de quoi payer leur logis.

— Pourquoi n'êtes-vous pas venus au bureau de police? leur demande l'agent.

— Je suis arrivé trop tard! dit Tun.

— J'attends un ami qui m'a invité ! répond l'autre.

— Eh bien! tâchez de vous caser quelque part... ou sinon.

— Pouvons-nous leur offrir quelque aFgent? demande mon ami à l'officier de police.

— Non, dit-il, mais je ne veux pas vous empêcher de leur prendre des tickets pour un lit et le souper dans un hôtel garni.

— Ah ! que vous êtes bon ! semblent dire les gredins.

L'un d'eux, dans un élan de reconnaissance» serre avec effusion la main de l'agent.

Nous entrons dans un lodging-house, où moyennant quelques sous, nous casons tous ces drôles, et nous voici de nouveau dans la rue.

— Êtes-vous contents de votre soirée? nous demande l'agent.

— Nous sommes ravis.

— D'ailleurs, dit-il avec son éternel sourire, je ne pourrais guère vous offrir maintenant qu'un assassinat. Nous n'aurions qu'à étendre la main pour nous procurer des assassins, mais là, franchement, la police ne peut pas vous fournir la victime.

Quatre heures sonnent : c'est le moment où tous ces taudis doivent fermer leur portes. Les lanternes ''ouges, avec ces mots « Good beds! » bons lits,

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s'éteignent peu à peu ; les rues sont désertes. De loin en loin, nous rencontrons encore quelque filou qui, en apercevant les deux policemen qui nous précèdent avec leurs lanternes, va au-devant d'une explication inévitable,^ et nous dit vivement :

— Je vais me coucher... je suis en retard, mais je vais me coucher.

— Alors dépêchez-vous, lui répond Fagent.

Nous retrouvons notre cab... L'officier de police monte avec nous, l'hercule grimpe à côté du cocher, et nous traversons tous les quartiers que nous avons visités depuis neuf heures du soir. Nos guides veulent nous reconduire à l'hôtel ; mais à Trafalgar-Square nous prenons congé d'eux, et nous rentrons chez nous en récapitulant les incidents de cette nuit pleine d'émotions. Les sensations avaient été si violentes et notre système nerveux était tellement bouleversé que nous ne songions pas à nous coucher et que nous passâmes le reste de la nuit au coin de la cheminée dans la chambre d'hôtel en fumant et en causant.

Une autre fois je tâcherai de compléter ces études de la misère et du crime à Londres; mais avant tout je tiens à remercier sir Richard Mayne, préfet de Londres, à qui je dois tous ces souvenirs. Je voudrais adresser aussi quelques mots de remerciements à l'officier de police dont j'ignore le nom, et c'est ce qui vous explique pourquoi dans mes récits je ne l'appelle pas autrement que : l'agent.

Dans la longue excursion que j'ai faite en la société

de roffîcier de police, mon esprit a été tellement absorbé par les tableaux étranges que je contemplais, que je n'ai pas pensé un instant à adresser à mon ^uide cette question élémentaire :

— Gomment vous appelez-vous ?

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