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LA LIGNE DU MEIN — SADOWA

Coblence, août 1866.

On a beaucoup parlé des ravages causés dans la campagne de la Prusse contre rAulriche par le fusil à aiguille, et des pertes énormes subies par les armées autricbiennes et fédérales. A Paris, nous nous figurions volontiers que les Prussiens n'avaient qu'à tirer dans le tas à une distance qui les mettait, pour ainsi dire, à Tabri du feu de Tennemi.

C'est là une grave erreur, et Ton n'a qu'à consulter les listes officielles des pertes prussiennes, pour apprendre que, malgré le fusil à aiguille et le canon en acier fondu, les Prussiens sont tombés à droite et à gauche comme des mouches sur tous les champs de bataille. Telle compagnie a perdu quatre-vingtdouje hommes.

Depuis un mois la Gazette de Cologne publie chaque jour, les noms de cinq ou six cents soldats qui ont été tués ou blessés, tant en Bohème qu'au Mein, et cette terrible addition donne déjà un total de plus de vingt mille victimes sans qu'elle soit arrêtée définitivement, car, au bas delà liste, on lit toujours : « La. suite à demain, » Et dans cette lugubre énumération ne sont pas compris les combattants qui, après avoir échappé aux balles ennemies, meurent à présent misérablement du choléra qui décime les armées; c'est ce qui explique la réponse suivante que me fit un marchand de Coblence :

— Le commerce commence-t-il à se relever un peu? lui demandai-je.

— Ne m'en parlez pas, fit-il, nous sommes tous ruinés, excepté les magasins de deuil, qui font fortune. En effet, les négociants d'objets de deuil doivent faire fortune, car on rencontre dans les villes prussiennes une quantité considérable de femmes et de jeunes filles vêtues de noir, aux visages pâles et amaigris par la douleur et les larmes.

Tenez, il y a dans les environs de Bonn, le chariMnt village Godesberg, où les habitants riches de Cologne et de Bonn font construire des villas pour la saison d'été. Dans cette agglomération de petits châteaux on remarquait sur une colline une maison en briques rouges cachée presque sous la vigne folle qui couvrait tous les murs.

On appelait cette villa la maison du bon Dieu, et

jamais titre ne fut mieux mérité, car là-bas vivaient dans une heureuse intimité quelques âmes d'élite» et la maîtresse delà maison, madame veuve Z..,, était la providence de tous les malheureux qui souffraient.

Toutes les fois que je venais sur les bords du Rhin, j'allais frapper à cette porte hospitalière, où j'étais reçu par une femme remarquable et sa blonde fille de seize ans. Les deux ûls étudiaient à l'université de Bonn ; ils servaient en même temps dans un régiment de hussards qui était en garnison dans la ville. Le soir, les deux braves garçons venaient à la villa, où le souper réunissait toute la famille, les invités intimes et le fiancé de la jeune demoiselle. On respirait dans le château comme un parfum d'honnêteté ; c'était la vie de famille dans sa plus noble pureté et avec ses plus tendres épanchements; les hussards caressaient leur vénérable mère comme des petits collégiens qui se seraient échappés de leur pension.

Il y avait dans cette maison une exubérance de jeunesse, une abondance de bonté qui charmait et enivrait.

J'avais passé deux jours dans cette famille distinguée, au mois de mars, alors que je me proposais de suivre les armées belligérantes en cas de guerre. La mère s'inquiétait de l'avenir de ses deux hussards adorés, la jeune fille tremblait pour son fiancé, lieutenant de la landwehr. Bien souvent, pendant la guerre, j'ai^ pensé à ces braves êtres, que j'ai voulu revoir un de ces derniers jours.

Je me suis dirigé vers la maison du bon Dieu, et mon cœur battait d'émotion et de peur; j'avais un pressentiment sinistre; à rentrée du jardin, je rencontrai un vieux domestique qui me reconnut, secoua tristement la tête et me fît signe d'entrer au salon.

Le doute n'était plus permis... Je malheur s'était abatta sur cette famille, mais dans quelles proportions?

Au bout de cinq minutes de cruelle attente, je vis arriver la maltresse de la maison, et, en Tapercevant, mon cœur se serra ; cette femme que j'avais connue resplendissante de bonheur et de contentement, n'était plus qu'une ombre; un bonnet noir encadrait son visage livide et amaigri... Elle vint à moi et me tendit la main; je ne trouvai pas une parole... je n'osai interroger cette malheureuse mère, qui m'entraîna dans une chambre voisine. L'aumônier était en prières au pied d'un lit sur lequel dormait d'un sommeil fiévreux la blonde enfant, qui se meurt depuis k jour où son fîancé tomba devant Aschaffenbourg, où une balle fédérale le frappa dans l'œil droit.

— Voilà tout ce qui me reste, me dit lamère d'un ton <jui me glaça d'effroi en désignant sa fille. Mon fils ^înéest mort à Sadowa... le choléra vient d'emporter le cadet a Briinn... Bientôt je resterai seule... mais pas pour longtemps I

En présence des innombrables malheurs qui ont frappé les familles riches ou pauvres de ce pays, où

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tout le monde est soldat jusqu'à quarante ans, la charité publique épuise tous ses efforts en faveur des blessés qui gisent dans les grands et petits hôpitaux, aux quatre coins de rAUemagne.

C'est à qui donnera le premier, et de toutes les villes partent des convois de vivres ou de médicaments pour les blessés. A Coblence, j'ai trouvé la femme d'un banquier et ses deux petites filles de cinq et six ans en train de faire de la charpie, tandis que le père récoltait dans un bureau spécial les nombreux objets qu'on lui envoyait pour les blessés. Je promis à madame X. . . de venir dîner chez elle le surlendemain, et, dès le lendemain de ma visite je reçus le mot que voici :

« N'oubliez pas que vous dînez avec nous jeudi. Je vous frappe d'un impôt de deux bouteilles de rhum, et de cent cigares pour nos blessés du Mein. »

Vous pensez bien que je ne refusai pas cette légère contribution, et à l'heure du dîner j'arrivai avec les deux bouteilles de rhum et les cigares demandés.

Quand nous fûmes à table :

— Mon ami, dis-je au maître du logis, vous envoyez sans doute tous ces dons au quartier général?

— Non, me répondit-il, je les porte moi-même.

— Vous-même?

— Oui. Demain j'entreprends mon second voyage. Déjà, il y a dix jours, je suis parti pour la ligne du Mein avec tout un wagon de vivres et de linge. Quand nous avons récolté une certaine quantité de dons de

toutes espèces, Tun des délégués se dirige soit vers la Bohême, soit vers le Mein, avec son fourgon. La guerre moderne sur la ligne droite du chemin de fer, et par conséquent les hôpitaux militaires se trouvent presque tous à proximité d'une gare quelconque. Nous nous arrêtons ainsi sur tout le parcours, nous donnons du vin par-ci, du linge par-là.

En route nous prenons nos informations auprès des chefs de corps. On nous dit que tel hôpital manque de linge, tel autre de vins généreux pour les convalescents, et nous distribuons le tout au fur et à mesure suivant les besoins ; mais le service sanitaire de Tarmée est si bien fait, et les dons volontaires arrivent en SI grande quantité, que souvent nous ne trouvons pas à placer notre marchandise. Un de mes amis, qui est parti pour la Bohème avec un convoi d'offrandes, a été renvoyé de sept ou huit hôpitaux, où Ton ne manquait absolument de rien et où Ton ne savait que faire de nos cadeaux.

Pour éviter ce désagrément après un pénible voyage, l'autorité militaire nous tient à présent au courant des objets qui manquent aux blessés de telle station. Pour le moment il faut du bordeaux et du rhum pour les cholériques de la ligne du Mein, où l'épidémie vient d'éclater dans plusieurs hôpitaux. Je pars demain ; voulez-vous venir avec moi ?

— Et où allez-vous ?

— A Aschaffenbourg enBavière.

— Mais le choléra?

h2 MÉMOIRES D UN PARISIEN

— Il n'y est pas encore.

Les dernières paroles du banquier m'avaient un peu rassuré.

— J'accepte, lui dis-je. Quand partons-nous?

— Demain matin, à neuf heures. Venez donc avec moi au chemin de fer, je vais voir si le fourgon e^i prêt.

En arrivant à la gare, j'entendis des clameurs étranges qui venaient du perron où stationnait une foule turbulente. Le bruit s'était propagé dans la ville que le train de Mayence amènerait une société •de misérables qui avaient suivi l'armée du Mein et dépouillé les morts sur les champs de bataille. Deux de ces brigands, pris en flagrant délit, avaient été fusillés, les autres, solidement garrottés, furent arrêtés, et en ce moment on les conduisait à Cologne par le chemin de fer.

Us étaient au nombre de huit dans un fourgon , tous solidement enchaînés et gardés à vue par des gendarmes. La foule demanda à voir les misérables ; on ouvrit les portes du fourgon, et je pus contempler à mon aise cette collection [de hideux visages.

— Cela ne vaut pas le pain qu'on leur donne en prison, s'écria un homme du peuple.

— Fusillez-moi donc cette canaille ! exclama un autre.

— Oui, à morti à mort! répéta la foule, en montrant le poing aux prisonniers.

Les voleurs tremblaient et se cachaient derrière les gendarmes.

Pour faire comprendre au lecteur français cette colère populaire, je dois lui dire que les prisonniers faisaient partie d'une vraie bande de sauvages. A l'ombre de la nuit, ils se glissaient sur le champ de bataille, et, de peur d'être surpris par une patrouille, ils ne se contentaient pas de dévaliser les morts, mais ils les mutilaient encore. Dans la poche de Tun de ces voleurs, on a trouvé un doigt que le malfaiteur avait coupé pour s'emparer de la bague en or qu'il ne pouvait enlever. Néanmoins, les gendarmes protégeaient les brigands contre la foule; ils fermèrent le îourgon, et, un instant après, le train roula vers Cologne.

Aschaffenbourg, 10 août.

La ville d'Aschafîenbourg, sur la rive droite du Mein, à neuf lieues de Francfort, a acquis une certaine célébrité par le sanglant combat qui y a été livré le iA juillet entre les Prussiens et Tarmée fédérale; c'est, d'ailleurs, une agréable petite cité, que le roi Louis, grand-père du jeune souverain actuel, affectionne à ce point qu'il a fait construire à Aschaffenbourg une maison pompéienne, où il passe une partie de la belle saison. La veille du combat, le roi Louis, protecteur des arts, de la musique et même de la danse de Lola Montés, était encore dans sa maison de plaisance ; mais jugeant avec raison que le moment n'était pas favorable à la villégiature en Bavière, le vieillard s'était éloigné dans la direction du Tyrol

Les habitants de la petite ville du Mein ne se doutaient pas des malheurs que leur apporterait la guerre ; ils allaient, venaient, vaquaient à leurs affaires et se disaient :

— On ne viendra pas nous déranger dans notre vie paisible.

Us virent bien passer des détachements de larmée fédérale, Autrichiens, Bavarois, Hessois, etc., mais les différents corps ne faisaient que traverser la ville après s'y être reposés un instant, et allèrent ensuite rejoindre la grande armée de la confédération sous les ordres d*un prince hessois.

Je roulai donc vers Aschaffenbourg avec le banquier de Coblence, qui, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire, y conduisait un fourgon rempli de dons volontaires pour les blessés. Notre voyage s'effectua sans aucun accident, car depuis l'armistice toutes les routes sont libres et la plus grande partie des chemins de fer démolis est rétablie déjà; les Prussiens avaient amené à la suite de l'armée du Mein tout un bataillon d'inégnieurs, de mécaniciens et même de chauffeurs. Partout, sur leur passage, ils recrutaient les employés des chemins de fer dont le service était interrompu. Les ingénieurs, les mécaniciens et les chauffeurs en disponibilité, presque tous pères de famille, ne demandaient pas mieux que de faire partie de l'armée, et ce d'autant plus qu'on leur payait d'avance un mois d'appointements. A mesure donc que les Prussiens avançaient, ils faisaient reconstruire les voies ferrées pour rétablir les communications avec la patrie ; une fois les rails posés, les mécaniciens se rendaient à la prochaine gare d'une grande ville et revenaient avec des locomotives et des wagons pour faire le service de l'armée ; 1 es Prussiens avaient aussi dans leur train militaire tout un matériel de ponts de chemin de fer, que le

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génie reconstruisait là où Ton avait fait sauter les petits ponts en pierre. J'ai causé, il y a quelques jours, avec deux mécaniciens du duché de Nassau, qui ont suivi les Prussiens jusqu'à Wurtzbpurg, en Bavière ; Fun d'eux a conduit un convoi de vivres entre Hanau et Francfort, et les troupes fédérales qui se trouvaient encore dans les environs, lont salué au passage par une pluie de balles, qui sont venues s aplatir sur une espèce de guérite en fer dans laquelle se tient le mécanicien allemand.

Nous arrivâmes à Aschaffenbourg vers midi, et dès notre entrée en gare nous eûmes un tableau complet des désastres de la guerre, toutes les maisons d'alentour sont criblées de balles; quelques-unes portent des traces de boulets, mais Tartillerie n'a joué qu'un rôle secondaire dans le sanglant combat du 14 juillet.

Quelques jours avant les habitants avaient vu arriver, à leur plus grande stupéfaction, des corps nombreux de troupes fédérales qui campaient dans les rues et sur les places publiques ; mais les bourgeois ne s'attendaient à aucun engagement sous les murs de leur ville.

Tout à coup, le 16 juillet, les Autrichiens qui mangeaient tranquillement la soupe, sautèrent sur leurs fusils. On entendait du côté de la gare, d'abord des détonations isolées, puis des feux de peloton. Le tambour retentit et toute l'armée se précipita vers le chemin de fer, d'oil Ton apercevait l'avant-garde de

Farmée prussienne qui s abattit sur le pays comme une nuée de sauterelles.

Aux premières détonations, les habitants d'Aschaffenbourg avaient fermé leurs boutiques et s'étaient réfugiés dans les caves où ils restèrent pendant quatre heures sans nouvelles du combat. Tandis qu*on s'égorgeait dans une sorte de faubourg qui enveloppe la gare, les bourgeois tremblants étaient occupés dans leurs caves à porter secours à leurs femmes évanouies et à calmer leurs enfants qui poussaient des cris de détresse. La femme de Taubergiste chez qui nous avons déjeuné est morte de frayeur pendant le combat, et le mari, un jeune homme de vingt-cinq ans, après quatre heures d angoisses, est sorti de la cave avec. des cheveux blancs.

La gare d'Aschaffenbourg fut prise d'assaut après une vive fusillade; toutes les maisons voisines furent emportées à la baïonnette. Parmi les soldats autrichiens se trouvait un bataillon d'Italiens. Quand ceuxci virent arriver le gros de l'armée prussienne, ils se débarrassèrent de leurs armes et se jetèrent à terre. La fumée était telle, que les Prussiens ne distinguaient rien et continuaient à tirer sur les Italiens, tandis que l'armée fédérale canardait ces mêmes medheureux, qui refusaient de se battre contre les alliés de leur patrie.

Tandis que ce drame se passait à droite de la gare, un autre drame se jouait à gauche. Un bataillon autrichien, décimé parles Prussiens, commençait à

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se retirer sur Tordre du commandant, quand un lieutenant, enivré par la poudre, se mit à la tète et s'écria:

— Pas de retraite, mes amis I En avant I

— En arrière, cria le commandant.

— En avant! hurla le lieutenant.

On vit alors un incident terrible. Le commandant, répée à la main, se précipita sur le lieutenant, et, au milieu d'une pluie de balles, il s'engagea entre les deux officiers un combat singulier au sabre. Pendant quelques instants ils s'attaquèrent avec une fureur incroyable... Le lieutenant avait reçu un coup de pointe dans Fépaule, le commandant avait la joue droite emportée par un coup de tranchant. Tout autour d'eux les soldats tombaient : dans leur aveugle acharnement, les duellistes ne voyaient rien... Tout à coup le lieutenant chancela... une balle prussienne lui avait cassé la tète.

Pour le plus grand bonheur des habitants, l'armée fédérale battit en retraite eu suivant une large voie qui conduit de la gare au parc du château, en dehors de la ville; elle cherchait à gagner le Mein. Sur tout le parcours, la fusillade continua de part et d'autre; la dernière maison qui fut défendue par les fédéraux est celle du restaurateur Mûnch, qui est entièrement démolie, et dans laquelle on trouva quarante et un cadavres après le combat.

L'armée fédérale toujours poursuivie par les Prussiens, traversa le parc et gagna une faisanderie, entourée de murs, toujours en dehors de la ville ; c'est

lans cet enclos qu'eut Jieu un combat désespéré ; dans ous les arbres se trouvent des balles par douzaines, il le soir on y enterra pêle-mêle les monceaux de calavres qui gisaient de tous les côtés après cette effroyable tuerie.

On creusa à la hâte une immense fosse commune et Ton y jeta les uns et les autres; la fosse n'était pas assez profonde, de sorte qu'on ne couvrit les victimes que d'une mince couche de terre; aussi, au bout de huit jours, quand les dernières pluies eurent détrempé le sol, on vit reparaître à la surface des mains et des visages en décomposition.

11 fallut enterrer une seconde fois tous ces malheu reux, et, aujourd'hui encore, le sol de la faisanderie exhale des émanations qui donnent des nausées.

Quand les Prussiens furent maîtres de toutes les

positions, ils interrompirent leur sanglante besogne

et rentrèrent dans la ville. Peu à peu les bourgeois

sortirent de leurs caves et ouvrirent leurs boutiques.

Pas un seul citoyen de la ville n'a été blessé : les

soldats prussiens, après s'être reposés un instant,

commençaient à ramasser les nombreux blessés qui

gisaient de la gare à la faisanderie, et jusqu'au bord

du Mein. Un premier hôpital fut installé à la caserne;

ce bâtiment à trois étages fut bientôt rempli, et les

bourgeois, tout à fait rassurés, ouvrirent volontiers

leurs maisons aux pauvres diables ensanglantés à qui

les douleurs arrachaient des cris terribles. Un pen-

siomiat de jeunes demoiselles anglaises recueillit

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quinze blessés, dont la plupart, ici comme ailleurs, étaient ces Italiens sur lesquels, ainsi que je l'ai dit, les Prussiens et les Fédéraux avaient tiré à la fois. Les bourgeois d'Aschaffenbourg ont trouvé chez les Italiens morts, sous leur toit hospitalier, à la suite d& leurs blessures, des lettres inachevées que ces malheureux écrivaient à leurs parents entre deux combats. Tous ces papiers ont été pieusement recueillis et envoyés aux familles italiennes, quand l'adresse était en tête de la lettre.

Après le déjeuner pendant lequel j*ai recueilli les renseignements qu'on vient de lire, je parcourus le champ de bataille tandis que mon ami livrait une quantité considérable de vin, de rhum et de couvertures de laine à l'administration militaire, pour être distribués ensuite aux blessés, à quelque nationalité qu'ils appartinssent d'ailleurs. J'ai poussé ma promenade jusqu'à la fameuse faisanderie dont je viens de parler, et j'ai failli me trouver mal en respirant l'atmosphère empestée par les cadavres.

Avant de retourner sur nos pas, j'ai voulu suivre en voiture la route que les Prussiens avaient prise après le combat d'Aschaffenbourg, et qui s'éloigne cette fois du chemin de fer. Je fis une promenade de quatre heures en voiture, et sur tout le parcours le paysage était dévasté. Des débris de voitures, des roues et des harnais encombrent encore par-ci par-là le chemin qui conduit à travers les champs ravagés dans la direction de Wurtzbourg. Sur toute cette ligne

VOYAGES A TRAVERS LE MONDE Gl

ont eu lieu les plus sanglants combats ; Tarmée du Mein a semé son passage de nombreux dépôts de blessés. Il y en a dans la moindre petite ville. Typhus et choléra se promènent sur toutes ces routes comme une paire d'amis, et achèvent ceux qui n'ont pas succombé à leurs blessures^

Je ne saurais vous dire tout Fécœurement que j'ai rapporté de ce triste voyage. A vous franchement parler, toutes ces horreurs me font mal, et je commence à aspirer à des émotions moins violentes et plus saines.

KissingeD, 20 août.

Il est des gens qui aiment la guerre pour la guerre, et dont la position sociale est de se faire casser n'importe quoi aux quatre coins de l'Europe, pour le seul amour de Tart et sans que leur intérêt, leur nationalité, le drapeau de leur pays ou leur honneur personnel soient en jeu.

Un tel excès de courage est respectable, je ne le nie point; mais il peut nous étonner, nous autres bourgeois qui poussons la curiosité jusqu'à demander pourquoi nous nous battons avant de mettre Tépée à la main. Les tempéraments purement belliqueux, ceux qui ont la bosse de la fusillade, pensent autrement : peu leur importe la cause, ils ne voient que les effets, et au besoin ils feraient quinze cents lieues pour fendre le crâne à un monsieur quelconque, comme le commun des mortels prend Tomnibus pour manger un perdreau chez un ami.

Dans Texcursion que je viens de faire, j'ai eu l'avantage de causer avec un de ces commis- voyageurs en coups de sabre qui offrent leur épée à n'importe quelle

cause et se font hacher menu comme chair à pâté pour le gouvernement qui daigne les honorer de leur confiance.

Celui dont je parle se traînait sur la promenade du Kursaal de Wiesbaden et portait Tuniforme des cavaliers autrichiens. Son teint, alternativement jaune ou vert, témoignait des souffrances qu'il avait endurées, et tous les regards se tournaient avec compassion vers ce grand jeune homme boiteux. Aussi, comme bien vous pensez, je saisis la première occasion venue pour causer un brin avec cet intéressant blessé. Quand le hasard nous eut réunis à la même table :

— Monsieur, lui dis-je en allemand, à quelle battaille avez-vous été blessé ?

— • I do not understand you ! me répondit ce singulier Autrichien.

Sans être précisément de la force de Bulwer, je parle assez l'anglais pour écrire au besoin « English spoken hère » et en remplaçant avantageusenientpar une pantomime vive et animée les mots qui m'échappaient, je parvins à entamer une sorte de causerie internationale d'où il résultait ce qui suit :

Ledit Autrichien qui parlait l'anglais est Américain. Au début de la sanglante guerre de l'autre monde, il vivait de ses rentes dans les environs de New- York.

Un beau matin il monta à cheval, et alla se battre comme un enragé contre le sud, où il reçut un coup de sabre sur le ffont et un coup de revolver dans 1 épaule, ce qui est une bonne moyenne.

Après la guerre américaine, le jeune rentier retourna dans ses terres, où il s'ennuyait profondément; il avait un coup de sabre, mais il lui fallait la paire, et au commencement du mois de février il résolut de se procurer le pendant en Allemagne. II offrit d'abord ses services à la Prusse, mais on lui déclara, à Berlin, que l'organisation de l'armée ne souffrait pas d'amateurs dans les rangs. L'Américain fut plus heureux à Vienne, où grâce à de puissantes protections, on lui permit de prendre service dans un régiment de cavalerie. A Sadowa, il eut la jambe cassée par une balle, qu'il reçut au-dessus du genou, et qui l'a rendu boiteux pour le reste de ses jours.

— Mais, demandai-je à cet Autrichien d'Amérique, avez-vous eu du moins la satisfaction de pourfendre un adversaire avant d'être blessé?

— Oh yes I me dit-il, j'ai fendu deux crânes prussiens à Sadowa.

— Et, hasardai-je, cela ne vous faisait rien d'exterminer des soldats qui ne vous avaient jamais offensé ni vous ni votre pays ?

— Riendu tout, me répondit-il, je ne connaissais pas ces messieurs.

Je n'avais plus rien à faire à Wiesbaden après ce <;ourt entretien ; aussi je partis pour Kissingen, où a en lieu le terrible choc entre les armées bavaroises et prussiennes, pour me diriger de làsur Langensalza. Le champ de bataille de Kissingen est affreux ; sur les hauteurs que les Prussiens ont prises d'assaut

après une défense désespérée, il n'y a plus un arbre debout ; sur quelques troncs, brisés par les boulets, on voit encore des tacbes de sang, et par-ci par-là une petite croix en bois s'élève tristement sur une colline qui cache dans ses entrailles les victimes de l'affreuse journée ; les soldats prussiens rendaient d'ailleurs pleine justice aux fantassins bavarois, qui se sont battus, parait-il, avec un courage remarquable, et c'est ce qui explique pourquoi Y^n voit dans les environs de Kissingen une si navrante collection de tombes surmontées de croix qui portent la date du combat et le chiffre des morts qu'on a ensevelis là après la bataille. Je ne saurais vous dire l'écœurement, le dégoût qui m'est venu de cette lugubre promenade.

Tous les grands mots qui émeuvent les cœurs bien nés, toutes les grandes phrases qui excitent les passions €t enflamment les cerveaux, vous semblent bien peu de chose à côté de la navrante éloquence des petites croix sur les immenses fosses communes du courage malheureux.

De tant de forces dépensées, de tant de patriotisme, de tant de courage, de toute cette jeunesse, celte bravoure et cette abnégation, il ne reste que des petites collines avec des croix sur lesquelles on lit la date du combat et le chiffre des victimes qui reposent sous chaque colline.

l^es noms de tous ces pauvres garçons ne sont même pas inscrits sur les tombeaux. Un jour ou l'autre,

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quelque parent des morts passera par là, s'arrêtera et se dira :

— Tiens, mon frère repose peut-être sous cette colline, où Ton a enterré soixante-deux soldats. A moins qu'il ne dorme dans cette autre fosse qui renferme quatre-vingt-onze cadavres.

Nul ne sait au juste le nombre des victimes de cette courte et sanglante guerre ; chaque jour, les paysans trouvent dans quelque coin lointain un cadavre en putréfaction, caché sous des branches et le feuillage que les camarades ont jetés à la hâte sur le mort. I^ sergent qui m'accompagnait dans ma promenade à travers le champ de bataille de Kissingen, m'a conté des histoires épouvantables que je vous dirai une autre fois.

C'était un guerrier sentimental que ce jeune sergent prussien ! Quand nous fûmes arrivés devant les tombes des Bavarois, le Prussien ôta sa casquette et me dit avec une certaine émotion :

— Croyez-moi, Monsieur, ceux qui sont couchés là étaient des braves.

Nous n'étions d'ailleurs pas seuls. Au cabaret où j'avais prié le sergent de me servir de guide, ce qu il avait accepté en riant, un commis-voyageur de Cologne nous avait demandé la permission de nous accompagner, et je n'avais point osé la lui refuser. J'eus bientôt à me repentir de ma pohtesse, car ce tout jeune homme affectait un cynisme qui me révoltait. Le sergent, homme fort poli du reste, n'était pas

plus content que moi, et è plusieurs reprises il avait regardé le voyageur avec colère et ne semblait attendre qu'une occasion pour lui donner une leçon.

Cette occasion ne se fit pas attendre.

Quand le sergent m'eut dit ces mots que j ai'rappelés plus haut :

« Croyez-moi, Monsieur, ceux qui sont couchés là étaient des braves ! »

Le commis-voyageur répliqua en riant :

— Âhbah l ils ne sont déjà pas tant à plaindre, puisqu'ils n'ont'pas de loyer à payer.

Je me coptentai de tourner le dos à ce jeune drôle, mais le sergent indigné prit le commis-voyageur par le collet de son habit, le souleva d'un bras vigoureux, le secoua en l'air et lui dit :

— On ne plaisante pas avec ces choses là, mon petit monsieur l et si vous vous étiez trouvé en face de ces braves Bavarois, ils vous auraient renvoyé chez papa à grands coups de botte comme j'ai l'honneur de le faire.

Ce disant, le soldat appliqua la semelle de sa botte dans le dos prolongé du jeune sceptique et ajouta :

— - Allez au diable et ne demandez pas votre reste ouje vous étrangle I

—Vous abusez de votre force! s'écria le nigaud; car enfin vous êtes armé et je ne le suis pas !

— C'est vrai I dit le sergent.

Il ôla son ceinturon et son sabre, qu'il me tendit, et:

— A nous deux maintenant, dit-il au commis-voyageur.

Je me jetai entre les belligérants :

— Sergent I m'écriai-je, vous avez bien fait de donner uneleçonàmonsieur; mais elle suffit... Allons-nous-en!

Derrière moi, le commis-voyageur criait et sautait. Devant moi, le sergent jurait qu'il tuerait l'autre, et lançait des coups de poing par-dessus mes épaules dans le vide.

— Sapristi I crai-je au sergent, tenez-vous donc tranquille; vous me battez, moi, votre ami !

A ces mot, le soldat se calma :

— Pardon, me dit-il, c'est la colère... Au fait, allonsnous-en I

Entre nous, je n'étais pas fâché d'arrêter le combat, car mon sergent n'eût fait qu'une bouchée du jeune homme de Cologne.

Quand nous fûmes loin du commis-voyageur, qui criait toujours, le sergent s'essuya le front avec le revers de la main et me dit :

— Voyez-vous, Monsieur, quand on a vu de près la guerre et que l'on s'est battu avec des gens qui ont fait leur devoir, on n'aime pas aies entendre insulter par un polisson qui passe et qui mourrait de frayeur le jour où on lui mettrait un fusil sur l'épaule. Je ne souffrirai jamais qu'on dise du mal des Bavarois. S'ils avaient été mieux commandés, tous ces pauvres diables seraient peut-être debout à cette heure, et moi je serais à leur place.

Ce sergent me plut, je lui offris unthaler... qu'il «•efusa.

— Vous vous trompez, Monsieur, me dit-il en souriant. Je n'ai pas besoin d'argent, Dieu merci I Papa ne me laisse manquer de rien, et si jamais vous passez par Breslau, vous me ferez, je pense, l'honneur de venir me voir.

Le sergent déboutonna son uniforme... tira un élégant calepin de sa poche et me tendit une carte sur laquelle je lus à ma grande stupéfaction :

WILUELM BODMER

AVOCAT A LA COUH BC BRIBSXAn

Langensaiza. 24 août.

Vous allez lire le compte rendu exact d'un drame terrible, et les détails sont, je Favoue, tellement invraisemblables, que j'hésite à vous les dire. Dans l'intéressant voyage que je fais en ce moment, j*ai vu et entendu bien des choses extraordinaires ; mais ce que je vais avoir l'honneur de vous conter, dépasse de beaucoup tout ce que l'imagination d'un écrivain peut rêver. C'est la guerre dans toute sa laideur, mais aussi dans la plus absolue vérité.

Mon projet de me rapprocher autant que possible de Berlin, pour assister à la rentrée de l'armée de Bohême, fixée d'abord au 2 septembre, puis remise à une époque indéterminée, m'avait conduit à travers la Thuringe dans la petite ville de Langensaiza, sur la lisière du Hanovre. C'est là, on ne l'a point oublié, qu'eut lieu un choc sanglant entre les soldais du roi Guillaume et cette armée du Hanovre qui essayait d'opérer sa jonction avec le corps fédéral. J'arrivai à Langensaiza après une journée terrible, et j'avais tellement souffert de la chaleur, que je res-

pirais avec bonheur l'air frais da soir devant la porte de l'hôtel de la Clcoke-d'Or. L'aubergiste venait de m'apporter une bouteille de vin aigre, et sur mon inntation, il vint s'asseoir à côté de moi sur le large banc en chêne.

—Pourriez- vous me dire, demandai-je à l'aubergiste, oùje trouverai quelques détails intéressants sur le combat de Langensalza ?

— Volontiers, me répondit-il; voyez-vous sur le banc d'en face, un homme de quarante-cinq ans environ qui fume sa pipe ?

— Oui.

—Eh bien I je vais vous présenter à mon voisin, il vous contera son histoire.

Nous allâmes nous asseoir à côté du fumeur, et nous causâmes un instant de choses fort indifférentes, puis l'aubergiste dit à son voisin :

— Mon ami, avez-vous lu la feuille du soir?. . la paix est définitivement signée.

Le bourgeois devint sombre et :

— Qu'est-ce que cela peut me faire? murmura-t-il ; avec tous leurs traités et tous leurs millions ils n'effaceront pas les traces du sang qui a coulé.

Le bourgeois s'arrêta. . .

Il y avait dans son regard une tristesse qui me navrait.

Il se tut pendant dix minutes, et je n'osai le troubler dans ses réflexions. L'aubergiste me poussait du coude pour me dire :

72 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

— Il y viendra I ne le lâchez pas I II faut qu'il vous conte son histoire.

Cette histoire, la voici :

Le bourgeois de Langenzalza était un homme heureux avant la guerre, car à la suite d'un héritage il s'était retiré des affaires et vivait de ses rentes dans une jolie maisonnette que j'apercevais de ma place . Sa famille se composait d'une femme aimée, d'une jeune fille de quinze ans et d'un gaillard qui venait d'atteindre sa majorité et servait dans l'armée.

Une lettre du jeune Karl avait informé ses parent» que le régiment auquel il appartenait ne partait pas pour la Bohème, mais qu'il restait en garnison pour rejoindre plus tard un autre corps d'armée. Il n'en savait pasdavantage sur smi avenir, mais il promettait de tenir ses parents au courant des événements de sa vie future.

Quinze jours s'étaient écoulés sans que le bourgeois de Langensalza eût d'autres nouvelles de son fils ; puis, un beau matin, le bruit courut que les Prussiens cernaient l'armée du Hanovre, et que Ton s'attendait à un engagement d'un moment à l'autre.

En effet, on entendit une fusillade acharnée. On se battait aux portes de la ville. Le combat fut long... sanglant, et, lorsque yint le soir, on apporta dans la ville un nombre considérable de blessés.

Le petit hôpital fut bientôt plein, et il fallait caser les autres malheureux en ville. Le bourgeois accueillit chez lui un pauvre soldat qui avait l'épaule fracassée

par une balle. Les premiers soins lui avaient été prodigués sur le champ de bataille sans que le blessé fut revenu de son évanouissement. Le bourgeois le fit coucher dans le meilleur lit de la maison et veillait au chevet du soldat avec sa femme et sa jeune fille.

A minuit, enfin, le blessé revenait à la vie.

 peine aperçoit-il le maître de la maison, qu'il poussé un léger cri de surprise.

On s'empresse autour du soldat

— Qu'avez-vousmonami ?lui demanda le bourgeois.

— Oh l murmure le blessé, en regardant son hôte, quelle ressemblance I

— Que voulez'vous dire ? s*écrient toutes les personnes présentes.

Le blessé lève péniblement la tète, regarde le maître de la maison et murmure :

— Comme vous ressemblez à un de nos camarades.

— A un de vos camarades ? Mais j'ai un fils à l'armée... le connaissez-vous ?

— Oui.

— Vous* avez de ses nouvelles ?

— Oui ; j'étais à côté de luL

— Où, grand Dieu ?

— Là-bas... Karl est mort le premier.

A ces mots, la femme du bourgeois tombe tout d'une pièce sur le parquet ; la jeune fille se jette sur sa mère évanouie et pousse des cris de détresse ; les voisins accoururent... parmi eux se trouve l'aubergiste.

74 MÉMOIRES d'uN PAKISlEIi

Le malheureux père est comme foudroyé par la terrible nouvelle, puis :

— Ils ont tué mon fils ! sanglote-t-il, mon enfant est mort ; il me faut mon flls, m'entendez-vous ! je le veux 1

— Voyons, voyons, dit Taubergiste, calmez-vous d'abord, tout espoir n*est pas perdu... Demain nous verrons...

— Demain ! s'écria le père, demain ! mais demain ils l'auront jeté dans la fosse commune avec les autres, et je veux mon fils, m'entendez- vous, je veux enterrer mon enfant moi-même !

La mère, qui a repris connaissance, se lève alors. Elle est livide, tremblante, mais pas une larme ne s'échappe de ses yeux.

— Viens! dit-elle à son mari.

— Où?

— Nous allons chercher notre enfant 1

Tous les efforts des voisins, pour retenir les malheureux parents, sont inutiles. A une heure du matin, le père, portant une lanterne, sort de la ville... Derrière lui marchent sa femme et sa jeune fille; Taubergiste et quelques voisins suivent la pauVre famille.

On arrive enfin sur le champ de bataille, et là, à la lueur de la seule lanterné, le père, la mère et la sœur parcoui*ent en chancelant le terrain, éclairent la tête de tout cadavre ; la jeune fille soulève dans ses bras les corps pour examiner les visages.

Oit fouille dans les tas de morts qui gisent à droite et à gauche... Rien î rien!

Deux heures se passent ainsi... sur le passage du funèbre cortège, quelques blessés abandonnés sur le champ de bataille tendent leurs mains suppliantes et demandent du secours. On ne les entend pas... On ne s arrête pas... il faut retrouver Karl!... On marche toujours en avant... on fouille le bois... on cherche dans tous les .fossés... rieu encore 1. . . .

Ters trois heures du matin on s'arrête un instant dans une clairière pour respirer. La première lueur du jour se montre...

— Cherchons encore, cherchons toujours 1 s'écrie le père.

La jeune fille marche en tête. Elle pénètre dans les buissons... écarte le feuillage... tout à coup elle jette un cri déchirant... les autres accourent...

Le cadavre de Karl git dans une mare de sang !

Quand le pauvre bourgeois de Langensalza, car c est lui qui me racontait le drame, en fut arrivé à cette partie de son récit mouvementé, il appuya la tête dans ses mains tremblantes, et se mit à pleurer.

Je n'osai l'interroger, et d'ailleurs, je vous prie de croire que je n'eus aucune envie d'en entendre davan- ^ge. L'aubergiste, un brave homme, prit son voisin parle bras et l'entraîna vers la maisonnette, où la ^ère pleurait sans doute de son côté.

Quand l'hôtelier revint vers moi, il me dit, en me montrant la demeure de son voisin :

^ Jamais je n'oublierai ce que j'ai vu là-bas quand

nous ayons rapporté le petit,,. C'était un beau garçon, allez! et cela faisait de la peine de le voir ainsi... Je ne suis pas bien sensible, non I mais j*ai pleuré comme si j'avais perdu un flls... Le lendemain nous avons enterré Tenfant au cimetière de la ville... C'est là que la mère et sa fille passent à présent leurs journées!...

Voilà, ami lecteur, la guerre chantée par les poètes!

Prague, hôtel de VAnge-dO^r,

Si Ton veut se rendre compte de la position que j*ai occupée raprès-midi de ce jour, il faut se placer devant cette merveille des merveilles qu'on appelle le vieux pont de Prague.

Au premier plan Ton voit cette étonnante tour du quinzième siècle si admirablement conservée, et à travers la grande porte on aperçoit le pont avec ses nombreuses et exécrables statues. A droite, on remarque celle de saint Jean de Nepomouk ; au pied de cet honorable patron de la Bohême figurez-vous un voyageur en extase devant le magnifique panorama qu'il a sous les yeux.

Ce voyageur, c'est moi !

Après avoir stationné quelque temps aux pieds de saint Nepomouk et admiré les deux villes que sépare le fleuve, je continue ma promenade et j'arrive de l'autre côté du pont, au sommet du Hradschin, planté sur une hauteur que couronne la cathédrale.

Arrivé au sommet du Hradschin, là où, dans le palais impérial qui date du dix-huitième siècle, se

78 MÉMOIRES d'un PARISIEN

trouvent encore quelques ruines de l'antique château des rois de Boliôme, je m'arrête, et, après avoir jeté un premier regard sur la vieille ville de Prague, la ville aux cent clochers, comme on l'appelle, je déclare, en mon âme et conscience, qu'il est impossible d'avoir sous les yeux un spectacle plus pittoresque et plus imposant. Que de fois vous êtes- vous arrêté dans une ville pour voir un seul palais, une seule cathédrale, n'est-il pas vrai ? Eh bien I ici tout est art et histoire; pas une pierre des nombreuses tours gothiques qui s'élèvent au-dessus des toits de cette admirable ville n'est sans intérêt ; vous n'apercevez pas une rue où n'ait coulé le sang des peuples, pas un édifice qui n'ait son histoire; chaque coin de cette admirable cité parle à la pensée et pousse à la méditation.

Vous voyez surgir de la foule Jean Huss, et dans cette terrible hallucination, vous croyez assister aux carnages entre les soldats de l'empereur Sigismond et les révoltés de la Bohême. Ils vous semble voir le grand Zisca, le chef des rebelles, rendu aveugle par une flèche qui pénétra dans l'œil droit, et conduisant néanmoins ses armées à la victoire. Tout autour de vous rappelle la guerre et le carnage ; il vous semble que le fleuve qui sépare la petite ville de la grande est un fleuve de sang ; tout vous parle de révolution et de guerre, d'assassinat, de destruction, d'égorgement ; la vieille Bohêmie a été de tout temps l'abattoir des peuples, où les hommes

de toutes les nations sont tombés comme du bétail sans profit pour l'humanité. Il en a toujours été ainsi, et tout fait présumer que ce siècle, qui se dit civilisé, ne verra pas encore la fin des égorgements internationaux.

Dans la demeure princière que Tex-souverain de la Hesse-Électorale habite en hiver, au pied du Hradsr chin, on resterait des heures entières en contemplation devant cette magnifique ville, en songeant aux siècles passés ; mais le jardin de Tex- électeur, que j'aperçois en bas, me ramène en plein dix-neuvième siècle. Parmi les princes dépossédés après la campagne de 1866, celui-ci mérite le moins d'intérêt; oui, il n'en mérite pas du tout, car ce fut bien le plus insupportable petit despote que l'on connaisse. Pour celui-là, le pays était la propriété de sa couronne de fer-blanc, et les habitants étaient de simples fellahs. De son auguste main, avec son auguste canne, il rossait ses domestiques, et le simple mot de liberté publique le rendait fou furieux.

Un jour que l'Électeur visitait la galerie des tableaux à Cassel, ce petit despote ridicule fut tout étonné de ne pas recevoir sur son passage les hom- "^ages du peuple qui lui tournait le dos avec un cerlain enthousiasme.

-' Que font tous ces gens ici ? demanda-tril d'un Ion courroucé.

^ Altesse, tous ces gens regardent les beaux tableaux du Musée.

— Le peuple n'a pas besoin de tableaux, fit 1 elec* teur de Gassel ; à partir d aujourd'hui le musée est fermé.

Et le musée demeura fermé jusqu'en 1866, époque à laquelle cette ridicule Altesse fut expropriée. Non, vraiment, quand des princes de cette espèce, après avoir résisté pendant des années au mépris de leur peuple, tombent enfin par suite d'une circonstance quelconque, il ne convient pas de mettre un crêpe à notre chapeau et de verser des larmes d'attendrissement, dont nous trouvons partout ailleurs un plus louable placement.

Au temps de sa splendeur, l'Électeur eut sa cour, ses courtisans, son théâtre et ses acteurs. Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a trouvé un moyen original de ramener à la raison un ténor récalcitrant. Ledit ténor s'étant vu refuser une augmentation d'appointements, ne voulant pas chanter dans une représentation par ordre, sous prétexte qu'il était enroué.

Son Altesse ne l'entendait pas ainsi.

Le jour de la représentation, la police envahit l'appartement du ténor ; on déshabille le chanteur et on lui met la camisole de force. Le ténor se débat en vain, il ' crie au secours I mais sans le moindre succès. Enfin, exténué, abaltu^ plus mort que vivant :

— Que signifie tout ceci ? murmura-t-il ; où me eonduisez-vous ?

— Nulle part I répond un médecin, vous resterez

chez VOUS, gardé à vue par deux hommes, car vous êtes fou !

— Fou? moi?

— Certainement, cher monsieur ; Son Altesse Ta décidé ainsi. Elle a émis lavis, que je partage d*ailleurs, qu'un ténor qui refuse de chanter dans une représentation par ordre doit être fou.

— Et que faut-il faire pour prouver le contraire ?

— Il faut chanter ce soir.

— Eh bien, ye chanterai.

Avec ce système, que je recommande au directeur de ihé&lre, jamais de rel&che par indisposition.

Mais comme je ne suis pas venu à Prague pour écrire une biographie de l'électeur de Hesse-Cassel ou pour faire un cours d'histoire, nous allons jeter un dernier regard sur cette ville étrange, sur laquelle s'étend déjà la nuit.

Dans cette masse imposante de vieilles maisons et d'antiques édifices, quelques fenêtres s'éclairent déjà, et dans les cent cinq églises s'ébranlent à la fois toutes les cloches pour annoncer l'approche du dimanche.

Je n'essayerai pas de donner une idée du tableau de mélancolique grandeur qu'offre cette ville fantastique, ainsi noyée dans les brumes du crépuscule, tandis que les cloches sonnent à toute volée.

Il faut s'arracher à ce nierveiUeux spectacle, descendre du Hradschin, et, à travers les rues sombres, où la populace bohémienne parle une langue incom-

préhensible, regagner la ville en repassant sur ce vieux pont merveilleux, qui est si grand, si beau que It.s abominables statues dont on Ta orné nous apparaissent comme des chefs-d'œuvre de la sculpture, tant Timpression générale est majestueuse et écrasante.

Nous repassons à travers la porte de cette magnifique tour, et nous voici dans la grande ville, errant au hasard à travers les rues et ne comptant que sur le hasard pour nous ramener à l'hôtel.

C'est ainsi que nous nous enfonçons dans les pauvres ruelles du quartier juif, qui, depuis 1848 seulement, n'est plus un ghetto ofBciel où Ton enfermait les enfants d'Israël pendant toute la journée du sabbat.

Nous errons à travers cette ville d'un autre âge, et à tout moment une œuvre d'art nous force à nous arrêter. Ici c'est une magnifique grille en fer forgé qui nous arrache des cris d'admiration ; là-bas, on s'arrête devant une église gothique ou un palais de Tépoque de la Renaissance ; plus loin on contemple une antique fontaine ou un monument d'un vieux roi de Bohême.

Sur ce, la nuit est venue et nous arrivons à cette charmante place de l'Hôtel de ville si pure, si imposante et au milieu de laquelle s'élève sur une colonne en marbre l'image de la Vierge, devant laquelle viennent prier sur une place publique, vieilles fenraies et jeunes filles, qui, agenouillées et recueillies, ne

font pas attention au passant, tandis qu'à deux pas d'elles, sur le trottoir et sur la place, se répand la dépravation par laquelle Prague est aussi célèbre que par ses monuments.

De ma vie je n'ai vu de spectacle plus étrange.

Nous voici enfin devant notre hôtel du dix-huitième siècle, et au-dessus de la porte cochère se dresse un ange d'or dont l'auberge tient son nom. C'est un singulier maître d'hôtel que ce vieillard, blanchi dans les tables d'hôtes, qui nous sert à souper, empressé comme un coiffeur, instruit comme un savant; il sait l'histoire de son pays sur le bout des doigts, non comme un homme qui a choisi quelques lieux communs, dans un guide^ mais comme un historien qui a lu toutes les chroniques du temps.

— Eh bieni nous dit-il à la fin du souper, ces messieurs se trouvent-ils bien à l'hôtel?

— Très bien! Tout est pour le mieux, depuis l'ange d'or, au-dessus de la porte cochère, jusqu'au fromage.

— N'est-ce pas que notre ange est bien? fait-il avec une visible satisfaction ; il est de grandeur naturelle.

— Et qu'en savez-vous? demande mon ami ; auriezvous par hasard déjà vu quelques anges?

— J'en ai vu beaucoup, dit le vieux serviteur.

— Et où, s'il vous plaît?

— Ici à l'hôtel. Chaque année, la veille de l'anniversaire de la bataille de Sadowa, je vois arriver des

M MÉMOIRE» D*UIV PARISIEN

femmes ou des jeunes filles en deuil, qui s'en vont, le lendemain, déposer des couronnes et des pleurs sur les tombes de leur époux^ de leur père ou de leur frère, qui gisent là-bas dans un effroyable pèle-mèie au fond des fosses communes de la gloire militaire; les anges qve j'ai vus, Messieurs, ce sont ces saintes femmes qui nous arrivent de l'Autriche, aussi bien que de la Saxe et de la Prusse» Ce jour-là, Ffa^tei prend un aspect sinistre et il me semble alors que toutes nos chambres sont occupées par des cadavres. C'est le mot de la fin delà journée. Demain malin ^ 4 six heure?, nous partons pour Sadowa.

Du champ de bataille de Sadowa.

La route que j*ai suivie depuis Dresde n'est point la même que prit Farmée commandée par le prince Frédéric-Charles. On sait que Tarmée de FElbe ne marcha pas sur Prague; cette ville a été occupée après la bataille par une division qui, se détachant de l'armée, se rapprocha pour ainsi dire de la frontière saxonne. On comprendra doue qu'en arrivant sur le champ de bataille par Prague et Kœnigsgraetz, je me trouve sur les derrières de la position autrichienne, et qu'il me faut traverser tout le champ de bataille afin de commencer par le commencement.

Nous quittons le wagon dans un faubourg en dehors des fortifications de Kœnigsgraetz et nous montons dans une voiture fermée, car il me plaît de ne rien voir avant d'être arrivé sur le plateau de Dub, d'où le champ de bataille se déroulera devant mes yeux comme un immense panorama, vu du point même où Tétat-major prussien prit position à huit heures du matin.

Me voici donc sur le plateau de Dub, d'où le roi^

S6 MÉMOIRES d'un PARISIEN

le général de MoUke, chef de rétat-major, et M. de Bismarck assistèrent au début de la sanglante journée, sans que la vue de ce paysage me transporte d'enthousiasme pour le noble jeu de la guerre. Voici, à gauche, le village et le bois de Maslowet; en face Lippa, et plus loin les retranchements de Chium, la plus redoutable position des Autrichiens, d'où cent cinquante pièces de canon dominent le paysage et où, à l'heure présente, reposent les uns à côté des autres, dans de sinistres fosses que nous verrons plus tard, les Autrichiens et les Prussiens qui se sont égorgés pour la gloire militaire de leur pays ; car si le vainqueur a été glorieux par la victoire, le vaincu ne Ta pas été moins par une défense dont tout l'héroïsme m'a été démontré sur le champ de carnage.

A mes pieds se trouve le misérable village de Sadowa, une trentaine de pauvres maisons couvertes de chaume et perdues dans les bois que domine la gigantesque cheminée d'une usine, située au centre de ce groupe de baraques que regorgement d'un jour a rendu célèbre et dont le nom appartient désormais à l'histoire.

Voici encore Dohalitz, Problus, tous les bourgis ou villages pris et repris dans la sanglante mêlée, et, tout là-bas, on aperçoit à trois lieues environ du plateau où je me trouve, les clochers de la forteresse de Kœnigsgraetz.

Enfin, j'ai devant moi le panorama du champ de bataille où l'on s'est égorgé du matin au sôir dans

d'effroyables mêlées, dont je demande la permission de parler longuement, non que j'éprouve absolument le besoin de raconter la bataille de Sadowa, mais parce que je crois avoir à dire des choses intéressantes que j'ignorais hier. Nous n'étions d'ailleurs pas seuls sur le plateau de Dub; en même temps que nous étaient arrivés un officier supérieur prussien à qui mon ami, le peintre, me présenta, et plusieurs officiers autrichiens, de façon que la conférence sur la bataille fut faite en présence des deux peuples, et que toute partialité en faveur de l'un ou de l'autre devint impossible.

La veille, le quartier général du roi était à Gitschin, et pas plus lui qu'un autre ne pensait que la grande bataille aurait lieu le lendemain. Le roi dormait quand le prince Frédéric-Charles et le général de Vogt-Retz vinrent au quartier général pour demander l'autorisation d'attaquer l'ennemi au point du jour. Les raisons qu'ils firent valoir auprès du roi furent si décisives, que Guillaume manda le général de Moltke, l'àme de l'armée, et que la bataille fut fixée au lendemain.

Le vieux roi déclara vouloir commander en personne la première armée, celle du prince Frédéric- Charles, et à minuit de nombreux officiers d'ordonnance quittèrent le quartier général avec la mission derechercher le prince royal et de lui transmettre, ainsi qu'au général de Bonin, commandant un corps de trente mille hommes, l'ordre verbal de marcher

sur les hauteurs de Ghlum, tandis que la première armée attaquerait de front.

Au point du jour, tout était prêt; cependant on ne devait s'engager nulle part avant huit heures du matin, pour laisser au prince royal et au général de Bonin, le temps d*arriver vers dix ou onze heures sur le champ de bataille.

Le premier qui monta à cheval, au quartier général, fut M. de Bismarck, que rejoignit bientôt le roi etTétatmajor. Dès sept heures du matin, la fusillade avait commencé aux avant-postes, impatients de combattre.

Le roi, prenant lui-même le commandement de la première armée en collaboration avec le général de Moltke, bien entendu, prit position sur le plateau de Dub, où je me trouve en ce moment, et l'attaque commença. L'état-major du roi était si nombreux que les Autrichiens, le prenant pour un régiment prussien, dirigèrent le feu de leur artillerie sur le plateau ; le premier obus passa au-dessus de Tétat-major , et comme quelques jeunes officiers firent le salut d'usage, le roi les toisa d'un regard dédaigneux et se mit debout sur ses étriers pour défier le danger.

Défilant devant le roi, les divisions prussiennes se précipitèrent à droite et à gauche sur les villages de Sadowa et de Benatek. Sadowa souffre peu, mais Benatck brûle, et dans les rues s'engage un combat meurtrier; une fois ces deux villages pris, les Prussiens pénètrent dans les bois de Sadowa et de Mas-

lowel, OÙ il faut pour ainsi dire prendre chaque arbre à la baïonnette.

Dans le bois de Sadowa surtout, le combat est effroyable ; ici les Autrichiens se retirent ; les Prussiens, pleins d'ardeur, les suivent ; mais sur la lisière du bois, de l'autre côté, ils sont accueillis par un feu si meurtrier qu'ils recu46nt.

De nouveaux régiments s'enfoncent dans le bois, où pleuvant les boulets, les obus. Impossible de franchir cette ligne de feu. A bout de courage, les bataillon» décimés reculent. D'un seul bataillon prussien, une poignée d'hommes, conduite par un sergent-major, revient en désordre, suivie de près par les débris d'autres régiments. Guillaume court vers les fuyards, et s'écrie :

— Où allez-vous?

— Sire, impossible d'avancer.

— Il fallait rester en place!

— Sire, tous nos officiers sont morts ou blessés.

— Il fallait faire comme eux.

Et, reformant lui-même les bataillons, le roi les ï^jelte dans le bois de Sadowa, c'est-à-dire qu'il les envoie à une mort certaine.

Du côté de Maslowet le combat est plus meurtrier encore; les Autrichiens, déployant un courage admi- **able, ne bougent pas et refoulent les bataillons qui viennent se faire tuer devant ces remparts vivants. La bataille dure depuis quatre heures sans résultat ; il est une ligne que les Prussiens ne peuvent pas dépasser;

fO MÉMOIRES d'un PARISIEN

c'est tout au plus s'ils parviennent à se maintenir dans les villages conquis. Le roi devient inquiet. M. deBismarck, les traits contractés, aies yeux dirigés sur le général de Moltke, qui seul conserve tout son sang-froid.

Plusieurs fois, déjà, M. de Bismarck a voulu interroger le général qui a détourné la conversation; la dernière fois que M. de Bismarck a demandé Tavis du général, celui-ci ne lui a pas répondu du tout. Gomment faire parler cet homme? Le ministre s'approchant de nouveau de M. de Moltke, lui présenté son porte-cigare et lui dit :

— Général, vous ne fumez pas? Voulez-vous un cigare?

M. de Moltke prend un cigare sans répondre un mot; mais soudain les traits de M. de Bismarck s'illuminent et, revenant vers le roi :

— Sire! dit-il, tout va bien, le général a, avec beaucoup de soin, choisi le meilleur cigare.

Cependant le roi n'est pas rassuré ; pas de trace encore du prince royal et de son armée, et le général de Bonin, qui a reçu Tordre d'attaquer Chlum avec son corps de trente mille hommes, ne montre pas encore le bout du nez.

Le vieux général doit arriver avec ses trente mille hommes bien avant le prince royal. Où est-il? Que fait-il? Toutes les combinaisons sont détruites; abandonnée à ses propres forces, la première armée reste sur le champ de bataille. Cette tuerie sans résultat dé-

finitif ne peut plus durer 1 Soit ! la première armée tente rimpossible, quoique sans aucun espoir de succès. Ordre est donné à la réserve prussienne d'enlever les redoutables positions de Lippa^ de les enlever à tout prix, car de ces hauteurs Tartillerie autrichienne décime les Prussiens. C'est un coup décisif. S'il ne réussit pas, advienne que pourra !

Les bataillons s'élancent... En ce moment les lignes prussiennes poussent un cri de joie... Sur les hauteurs de Lippa et de Ghlum, les Autrichiens tournent une partie des canons vêts un autre point.

C'est le prince royal qui arrive...

L'avant-garde delà seconde armée envahit le champ de bataille, et escalade Chlum tandis que l'armée du roi marche, bannières déployées, sur Lippa. Les Autrichiens sont attaqués des deux côtés à la fois.

Le général Benedeck se voit perdu. Un seul espoir lui reste, c'est d'écraser la seconde armée tandis que la première est arrêtée à Lippa. Le général en chef autrichien se met lui-même à la tête de la réserve et va à la rencontre du prince royal, qui voit, à sa grande stupéfaction, que le général de Bonin et ses trente mille hommes ne sont pas au rendez-vous.

Le terrible choc a lieu à Rosberitz, que les Prussiens ont pris ; la mêlée est effroyable. Sept fois les Autrichiens reprennent Rosberitz, maison par maison, sept fois ils doivent céder. Mais Benedeck voit qu'il faut vaincre ici ou tomber; il joue pour ainsi dire son dernier atout, et, après sept assauts malhéu-

92 MÉMOIRES d'UN PARISIEN

reux, après avoir sept fois repris et reperdu la position, il s'y précipite pour la huitième fois etrejette les Prussiens, qui se retirent en désordre. Benedeck se rue sur eux ; plus de doute, il va faire un trou dans l'armée du prince royal et écraser les Prussiens en retraite.

Un simple lieutenant-colonel change l'aspect des choses. Le comte de Waldersee, commandant je ne sais quel régiment en retraite, s'empare du drapeau, se retourne vers l'ennemi et crie à ses soldats :

— Soit ! Je mourrai seul I

A ces mots,^les Prussiens s'arrêtent et se groupent autour de leur colonel. Entraînés par cet exemple, les autres bataillons se reforment, et à son tour Benedeck est arrêté dans sa marche par des hommes décidés à mourir. On se bat de part et d'autre avec un égal acharnement, quand enfin le général de Bonin, que d'inexplicables lenteurs ont mis en retard de cinq heures seulement, arrive avec ses trente mille hommes et tombe dans les flancs de la réserve autrichienne, tandis que l'armée du roi prend Lippa et que le prince royal envahit Chlum.

Dès ce moment Benedeck est irrévocablement perdu. Problus, où les Saxons ont combattu avec un admirable courage, est pris ; Rosberitz est au pouvoir des Prussiens. Sur les hauteurs de Chlum arrive l'artillelerie du prince royal.

La déroute est complète.

C'est ici que se place un fait d'armes dont il faut

parler à la gloire de Tarmée autrichienne. Les escadrons prussiens s'élancent à la poursuite de Tennemi en déroute ; mais de Tarmée anéantie reste un dernier corps... la cavalerie; avec un sang-froid superbe, en lignes serrées, comme sur un champ de manœuvres, les escadrons autrichiens se jettent au-devant de la cavalerie prussienne et la bousculent ; le combat est d'autant plus admirable qu'il ne peut plus changer le sort de la bataille, toute l'armée étant en déroute.

Mais que peuvent ces hommes vaillants contre une armée victorieuse ? Des hauteurs environnantes , occupées par l'artillerie prussienne, il pleut du fer et du plomb, et il faut enfin que les cavaliers se retirent comme les autres. Le roi de Prusse, qui est à cheval depuis sept heures du matin, assiste à ce combat héroïque de la cavalerie autrichienne et à sa retraite. Mû par un sentiment dont il faut lui savoir gré, contrairement à l'avis de ses généraux, qui voulaient poursuivre l'ennemi sans trêve ni merci , il ordonna à l'artillerie de cesser son feu et de laisser fuir les Autrichiens au delà de l'Elbe.

— Assez de sang. Messieurs I s'écrie-t-il, assez de sang dans une seule journée !

Je n'insiste pas sur l'ivresse des vainqueurs après cette bataille qui dura jusqu'au soir, car je ne suis pas de ceux qui aiment à confectionner des apothéoses militaires. Je raconte ce que je vois et ce que j'entends dire autour de moi par des hommes compétents; mais que de fois, pendant qu'on m'expliquait la

bataille sur ce plateau de Dub, mes yeux se sont portés sur les hauteurs de Ghlum où gisent, àcôlé les uns des antres, Autrichiens, Prussiens et Saxons, dont je vais* visiter les tombes après un court arrêt à l'auberge de Sadowa !

De Chlum (champ de bataille de Sadowa).

Le village de Sadowa est si misérable qu'il n'y a même pas de bureau de poste, rien qu'une raffinerie de sucre, une trentaine de baraques couvertes de chaume, quelques chaumières plus aristocratiques dont U toiture est en carton bitumé, voilà ce coin de terre, désormais historique. On a appelé la grande tuerie, en Bohème, la bataille de Sadowa ! Pourquoi ? personne ne peut le dire; Sadowa a été le premier village attaqué dans la matinée du 3 juillet, mais le combat y a été bien moins meurtrier que partout ailleurs. Il serait plus juste de dire la bataille de Ghlum ou de Rosberitz, car c'est dans ces deux villages que fut décidé le sort de la journée. Il est vrai qu'en Allemagne ondit la bataille de Kœnigsgrsetz , parce que le carnage a, pour ainsi dire, eu lieu sous les fortifications de cette ville ; mais l'histoire ne parlera que de Sadowa et le Bohême qui tient l'auberge ' n^ s'en plaint pas.

Gelai qui remporte la victoire dans une bataille n'est pas le général en chef, mais l'aubergiste du vil-

96 MÉMOIRES d'un PARISIEN

Jage où l'on s'égorge ; les hôtels poussent fort bien sur les cadavres, et celui deSadowa, où, il y a quatre ans, s'arrêtait le seul facteur rural ou quelques rouliers, reçoit depuis la guerre Télite des touristes internationaux. Qui sait si dans cinquante ans le pauvre village tchèque ne sera pas une ville bourrée d'hôtels I II y aura peut-être une roulette et un trente-elquarante I

Après le déjeuner nous nous dirigions vers Ghlum, où sont les tombeaux des officiers et les fosses communes des soldats; c'est une marche de trois lieues dans les terres détrempées par la pluie, mais la route est intéressante à travers ces villages de la Bohème, quoiqu'ils aient perdu une partie de leur originalité depuis la guerre. Il n'y a plus d'autres traces des dég&ts occasionnés par le fer et le feu que ces abominables maisons neuves que l'on a construites sur les ruines des autres. Dans les rues on voit des enfants dont le vêtement complet a été taillé dans un uniforme prussien ou autrichien oublié sur le champ de bataille, et qui vendent aux passants des éclats d'obus, comme ailleurs on vend de& photographies, histoire d'emporter un souvenir du champ de bataille.

Dans un de ces villages bohémiens que je ne nommerai point — vous verrez tout à l'heure pourquoi — nous nous arrêtâmes dans une ferme où je fis la connaissance d'un des hommes les plus extraordinaires que j'aie rencontrés ; je dois taire son nom, qui d'ailleurs ne fait rien à l'affaire; désigner le village, nom-

mer le fermier chez qui on m'a offert pendant une heure Thospitalité la plus franche, ce serait livrer un honnête homme à la police, qui ne le lâcherait certainement pas avant de Tavoir présenté au procureur impérial de la ville voisine.

Nous entrâmes donc dans cette ferme où mon ami, le peintre, était connu ; il me présenta au maître de la maison, grand gaillard de six pieds, au teint brun, aux traits réguliers, une sorte d*hercule à la fois solide et élégant, qui me tendit la main et nous conduisit dans son cabinet de travail, car ce paysan a un cabinet de travail avec un grossier bureau en chêne et une bibliothèque, etquellebibliothèquel Tandis que notre hôte allait chercher dans sa cave une bouteille de vin de Hongrie de derrière les fagots, je passai ses livres en revue. Quel étonnement ! Ce paysan ignoré d'un village bohémien a une bibliothèque choisie, où Ton trouve les œuvres remarquables de toutes les époques dans plus de trois cents volumes d'histoire.

Au cri de surprise que m'arracha cette révélation, mon ami, le peintre, sourit.

— Eh bien I fît-il, que pensez-vous de mon Bohémien?

— Je dis que de ma vie, je n'ai vu pareil paysan. De qui diable peut-il avoir hérité de cette bibliothèque ?

-— C'est lui-même qui a acheté tous ces livres ! -^ Il sait donc lire ?

— Non seulement il sait lire, mais il sait encore le latin, le grec, le français et lallemand, sans compter sa langue à lui, la langue tchèque, qu'il écrit comme un maître et qu'il parle comme personne, car ce paysan avec qui nous allons trinquer est un savant et un grand orateur : il a étudié à l'université de Prague, et, quoiqu'il soit simple fermier à cette heure, c'est un des hommes les plus instruits que je connaisse ; vous pensez bien que son intelligence doit lui servir à autre chose qu'à cultiver ses champs. Oui, mon cher, nous sommes chez l'un des plus ardents patriotes de ce pays, chez l'un des chefs du parti tchèque, chez un homme qui n'aurait qu'à descendre dans la rue et à appeler ses concitoyens aux armes pour faire accourir des quatre coins du pays, les paysans décidés à reconquérir un jour leur indépendance nationale... Vous allez voir 1

Notre hôte revint avec la bouteille et nous versa le vin de Hongrie ; puis nous causâmes ; ce n'était pas la première fois que ce Bohémien échangeait ses idées politiques avec mon ami le peintre, en qui il a toute confiance ; ma présence n'était point un obstacle à ses épanchements, car dans ce pays, chez des hommes de la trempe de ce fermier, le dicton : « Les amis de vos amis sont nos amis I » n'est point une aimable rengaine.

Vous savez aussi bien que moi que, depuis la guerre de 1866, les populations slaves, qui d'ailleurs n'avaient jamais tout à fait renoncé à l'idée de former un

grand peuple, sont en ébullilîon; en Bohême, en Moravie, en Servie, en Croatie, dans les provinces slaves de la Hongrie, tous les cœurs des patriotes battent pour la ihême cause; ce n'est encore qu'un incendie qui couve sous les cendres, mais le jour où quelque circonstance imprévue fera éclater ce terrible mouvement national, l'Europe sera en feu, et la Russie, sous la protection de laquelle les patriotes comptent placer le royaume slave, serait, par les provinces slaves de la Hongrie, aux portes de Constantinople, et parla Bohême dans le cœur de la Prusse.

Aussi, en Autriche comme en Prusse, ce n'est pas sur le Rhin que sont dirigés les yeux des hommes d'État, mais sur les pays slaves. En effet, le mouvement tchèque menace à la fois les deux pays. A TAutriche, un soulèvement heureux ravirait ses plus belles provinces, qui, sachant fort bien qu'avec les aspirations modernes les grandes nations ont seules une rai- •son d'être, se jetteraient dans les bras de la Russie, et les Russes en Bohême seraient pour ainsi dire aux portes de Dresde et de Berlin.

Ce mouvement n'est plus à l'état de rêve ; il existe réellement, et les hommes politiques que j'ai vus à Berlin avant mon départ pour la Bohême, ne m'ont pas caché la secrète terreur que leur inspire l'aspiration des peuples slaves, qui chaque jour gagne du terrain ; les comités, dont le siège central est en Russie, sont organisés, et étendent leur action sur tous les pays; l'opinion publique a depuis longtemps désigné

les chefs, au nombre desquels elle compte le paysan qui me versa à boire.

Il ne faudrait qu'un signal pour soulever ces vastes pays et les jeter dans les bras de la Russie, qui les serrera sur son bon cœur avec une émotion indescriptible.

L'Autriche affaiblie, divisée, harcelée par les menées russo-slaves, ne présente aucun danger pour la Prusse, tandis que la Russie, agrandie, forte, maîtresse de la Bohême et de la Moravie, s'étendrait pour ainsi dire jusqu'aux portes de Berlin. Là est le danger ; là sont les plus graves préoccupations des hommes d'État prussiens, et c'est de là que viendra un jour ou l'autre le signal d'une effroyable guerre.

Ce n'est qu'une question de temps.

Mais assez de haute politique 1 Nous prenons congé de notre redoutable fermier, et à travers la boue, enfonçant jusqu'à la cheville dans les terres détrempées, nous marchons vers les hau* teurs de Chlum, où sont ensevelis les morts de la bataille de Sadowa, les officiers dans des fosses aristocratiques, les soldats dans des tranchées surmontées de petites croix misérables, tout comme les fosses communes du cimetière Montmartre. Les âmes bourgeoises éprouvent, en s'approchant de ce champ des morts, ce vague sentiment où la pitié se mêle au dégoût, mais la nature, moins sentimentale que l'homme, ne porte point le deuil des défunts. Au bas de ces collines où reposent, loin de leur pays et de leur

VOYAGES A TRAVERS LE MONDE loT

famiJIe, de braves garçons qui se sont fait tuer pour la gloire militaire, s'étend un paysage charmant ; sur ces terres abreuvées de sang pousse le blé, et dans les prairies coule gaiement le ruisseau clair et limpide. Sur les hauteurs,/ les vastes cimetières sont de vrais jardins. L'anniversaire de la bataille, le 3 juillet, approche ; des quatre coins du Rhin, tout aussi bien que du Danube, les familles viendront visiter les tombes que les gardiens, chargés de l'entretien, ont couvertes de fleurs en vue du pourboire qui se prépare et qui les fait vivre ; dominant les mausolées et les fosses communes, s'élève plus loin le monument que le prince de Schwarzemberg a élevé à la mémoire de l'armée vaincue. Devant toutes ces fosses où reposent tous ces vaillants soldats, les uns célèbres par leur mort, la plupart aussi ignorés que de leur vivant, on s'arrête et Ton médite sur la civilisation et la gloire militaire. Voici, entre autres, le tombeau d'un jeune officier de la garde qui a payé de son sang l'avancement de son père. Vous allez voir.

Le général Hiller, commandant en chef la garde prussienne, venait de tomber sur le champ de bataille; ce fut le général de Pape qui le remplaça. Dans la sanglante mêlée les aides de camp courent à droite et à gauche, et toutes les fois qu'un officier d'ordonnance passe, le général de Pape lui demande :

— Avez-vous vu mon fils?

La bataille touche à sa fin ; la garde est maîtresse

de Chlum.

foi' MÉMOIRES d'un PARISIEN

— Avez-vous vu mon fils? demande le général.

— Oui, général.

— Est-il blessé?

— Mortellement.

Le général s'affaisse un instant, puis il se redresse :

— C'est bien ! dit-il. En avant!

Une heure s'écoule, on se bat encore; le prince royal, qui a vu tomber le jeune lieutenant, s'élance vers le général :

— Allez voir voire filsl lui dit-il, là-bas, à droite de Rosberitz.

— Je n'ai pas le temps, répond le père ; avant tout, je suis officier.

— Je vous l'ordonne, dit le prince ; je réponds de la position.

. Le général ne se le fait pas dire deux fois. Au risque de se casser le cou, il descend la colline au triple galop de son cheval, vers la place où son unique enfant, criblé de balles, est à l'agonie.

Enfin, M. de Pape aperçoit son fils; un chirurgien se tient auprès de lui.

— Eh bien? demande le père.

— Plus d'espoir ! dit le médecin.

Un cri de douleur retentit. Un torrent de larmes s'échappe des yeux du général; il se jette sur son fils et le couvre de baisers. Sous cette étreinte solennelle, le lieutenant rouvre les yeux. Il regarde son père... il le reconnaît...

— Adieu, mon fils! adieu, mon enfant! sanglote le général.

Le lieutenant veut répondre... il ne peut plus parler.

— Adieu ! adieu ! s'écrie le général.

Et il remonte à cheval pour retourner à la bataille.

La guerre est-elle belle ou odieuse? Est-ce la civilisation ou la plus atroce barbarie? Est-elle sublime ou inepte? Faut-il admirer ceux qui meurent si bien ou plaindre ceux qui restent? Ma foi, je n'en sais plus rien; des histoires dans le genre de celle que je viens devons conter déroutent toutes nos idées; elle est à la fois si navrante et si belle que je pars pour les bords du B,hm sans savoir au juste s'il faut aimer la guerre ou l'exécrer. Vous serez sans doute embarrassé pour résoudre cette question, et, somme toute, vous ne la résoudrez pas : tant qu'il y aura des hommes, on s'égorgera^e temps en temps; il faut en prendre une bonne fois notre parti; le poète bohémien Alfred Meissner l'a dit :

— La guerre est innée chez l'homme, car dans son sang il y a du fer I

DE PARIS A GONSTANTINOPLE

Munich, 8 septembre 1869.

Depuis bien des années je me demande pourquoi la Providence m'a fait naître en Allemagne quand elle me destinait à écrire en français ou à peu près ; je le sais maintenant ; la Providence peut désormais s'entourer d'un doux mystère, comme une tireuse de cartes, peu m'importe I je connais à présent son petit et même son grand jeu. Si elle m'a fait voir le jour sur les bords du Rhin, c'est qu'elle devait me conduire plus tard à Munich pour éclaircir la question Richard Wagner, sur laquelle les Parisiens ne sont pas suffisamment renseignés par des journalistes qui, ne parlant pas un mot d'allemand, n'apprennent sur toute cette affaire que ce l'on veut bien leur dire.

Parmi les ardents champions parisiens de M. Wagner

il faut compter un écrivain qui, sous le litre : Un coup d'État à Munich, vient de publier dans un journal un article dont la sincérité n'est pas le moindre mérite ; mais en journalisme il ne suffît pas de dire ce que Ton pense, mais encore ce qui est, et mon confrère, ignorant la langue allemande, n*a pas pu apprendre à Munich la vérité tout entière de la bouche de ces bons bourgeois qui n'ont aucun intérêt à la déguiser.

Je ne ferai pas à ce critique l'injure de croire que sa situation de secrétaire du Théâtre-Lyrique lui dicte un supplément d'enthousiasme pour l'auteur de Rienzi; non! je connais sa passion pour Wagner depuis de longues années; il appartient à ce petit groupe d'hommes dévoués dont feu Gasperini fut le chef, et qui ont combattu pour l'auteur du Tannhauser bien avant la famille Mendès, qui tient à cette heure, à Paris, le bureau d'omnibus de la gloire de Wagner, avec correspondance pour le Panthéon. De plus, ce critique sait la musique ; il l'aime non un peu, mais beaucoup, passionnément; il croit certainement ce qu'il écrit, mais il ne peut pas écrire ce qu'il ignore, et il ignore l'état des esprits à Munich et la source de l'antagonisme des bourgeois bavarois contre le musicien de son cœur; il cherche le motif de cette antipathie dans les consciences; il mêle la religion, le catholicisme et le judaïsme à cette histoire d'une simplicité primitive; dans son hallucination musicale il entrevoit une alliance offensive et défensive des

catholiques et des juifs contre le protestant; la ques-

106 HÉMOIRES D UN PARISIEN

tion Wagner prend, sous la plume de notre aimable correspondant, des proportions historiques comme la 1 Saint-Barthélémy ou la réformation allemande. ' Wagner n'est plus seulement un compositeur de talent, mais encore une divinité; il place Wagner à cùlé de Mahomet ; il nous montre le clergé catholique partant pour la guerre comme au temps jadis où les évêques portaient Tarmure et tiraient le glaive pour la gloire du Seigneur. Ce défenseur de Wagner n'a pas osé ajouter que le concile de Rome allait s'occuper exclusivement de la musique de l'avenir, mais je suis à peu prts sûr qu'il le pense au fond de son cœur.

Afin de savoir la vérité tout entière, je suis allé aux renseignements, non au Théâtre-Royal ou chez les amis dévoués de Wagner, mais chez les bons bourgeois de cette ville malheureuse condamnée au Tannhauser à perpétuité : l'hostilité du bourgeois a une source toute naturelle ; les habitants de Munich n'ont qu'un théâtre lyrique ; c'est la scène royale à laquelle l'État donne une subvention, et depuis l'avènement du jeune roi Louis II, un enfant de vingt ans, ce seul théâtre est réservé à Wagner; tous les ans on le ferme pendant deux ou trois mois pour répéter un opéra de Wagner; le roi dépense des sommes folles pour Wagner; on fait venir des artistes des quatre coins du monde pour Wagner, et quand on rouvre enfin le théâtre on joue du Wagner. Les citoyens bavarois, qui ne sont pas plus bêtes que d'autres, trouvent qu'on leur sert trop de Wagner et ils aime-

aient à voir leur souverain dépenser un peu de son rgent pour les petits compositeurs comme Mozart ou ►Véber, qu'ils préfèrent certainement à tort. A ces jriefs il faut ajouter la haine que Wagner semble 'épandre à plaisir autour de sa personne par ses lUures hautaines. En récompense de tout l'argent que e roi dépense pour son ami, celui-ci daigne, une fois ;)ar an, venir s'asseoir dans la loge du souverain et se laisser contempler par le peuple. Les bourgeois trouvent que Tenfant qui les gouverne jongle trop facilement avec les deniers publics ; le roi a beau dire et les amisde Wagner ont beau répéter que les frais énormes sont payés sur la cassette royale, le bourgeois de Munich sait à quoi s'en tenir sur les prodigalités royales. Louis II n'a pas une grande fortune privée,' elle ne dépasse guère trois millions de florins; pour le Wagner de son âme le roi s'est endetté outre mesure, et ce sont toujours les peuples qui finissent par payer les dettes des rois.

Ensuite, la politique n'est pas étrangère à toute cette affaire; le peuple bavarois trouve que son roi s'occupe trop de Richard Wagner et pas assez de son pays; il assiste beaucoup plus aux répétitions de son ami qu'aux conseils de ses ministres ; le peuple pense que la musique est un art sublime, mais qu'un roi li'est pas uii chef d'orchestre, et que, dans un État, si petit qu'il soit, le souverain doit s'occuper d'autre Aose que de la mise en scène de Rheingold. On n'içnore pas dans cette petite capitale que deux ou

108 MÉMOIRES d'un PARISIEN

trois fois par semaine les miaistres coureat en vain après leur roi, qui a trouvé bon d'aller serrer la main de Wagner, au lieu de s'occuper des affaires publiques ; on n'a pas encore oublié qu'en 1866, Vaide de camp chargé d'apprendre au roi la défaite d'un corps bavarois trouva, après quatre jours de recherches, son souverain en train de chanter avec Wagner un duo de Tristan et heult; enfin, le bourgeois de Munich voudrait que le roi, trop absorbé par la musique de l'avenir, songeât à l'avenir de sa dynastie et qu*il donnât à son pays un héritier plus ou moins présomptif de la couronne. Tout ceci peut paraître sérieusement bête aux admirateurs de Wagner, mais quand on apporte un peu de bon sens dans la discussion, on ne peut pas nier qu'il y ait un grand fonds de logique dans le raisonnement du bourgeois de Munich, car s'il suffisait d'aimer la musique pour bien gouverner, on pourrait confier les destinées de la Bavière à Louis, le garçon de bureau de l'Opéra.

Donc, dans ce petit pays, les esprits s'inquiètent de l'état de choses. Le jeune roi Louis II, qui consacre tout son temps à Wagner, ne leur semble pas remplir la mission divine qu'il tient de ses pères et du bon Dieu, et comme, au fond, le peuple a beaucoup de sympathie pour l'enfant qui le gouverne et qu'il considère sa mélomanîe comme un état maladif, il maudit la musique de l'avenir, qui a produit ce désastreux effet sur le cerveau du jeune souverain. Le peuple bavarois commence à s'inquiéter; il se demande qui

le gouvernera à la mort du roi ; il voit à l'horizon se dessiner la silhouette de M. de Bismark; il voudrait que le roi s'occupât de sa progéniture, et Louis II se montre rehelle à ce devoir suprême d'un roi. On lui a amené les plus belles princesses ; une fois même il a été sur le point de se marier, mais, la veille du mariage, un chambellan s'est présenté chez le beaupère et lui a annoncé que tout était rompu par le gendre, qui suivait les répétitions des Maîtres chanteurs, diu moment où sa future répétait généralement avec une couronne de fleurs d'oranger dans les cheveux.

Le hasard m'a fait voir le jeune roi de Bavière. Comme je passais devant le palais, je vis une foule énorme autour d'un magnifique carrosse qui attendait à la petite porte de l'entrée des artistes. Le roi aHait descendre, et à une fenêtre du premier étage se mon* trait un chambellan qui fit dire à hion ami Frédéric Béchard : : . .

-— Voyez donc comme il ressemble à M. de Saint- Georges.

— Est-ce de lauteurde ce nom que vous parlez? nous demanda un étranger armé d'une canne et doué d'un accent international très prononcé. < - ,

— Oui.

— J'ai vu M. de Saint-Georges à Wiesbaden, continua l'étranger; c'est à Wiesbaderi encore que j'ai fait la connaissance de Michel Carré.

— Ah! vraiment I

110 MÉMOIRES d'un l'AlilSlEN

— Et ces messieurs viennent pour la première fois à Munich?

— Oui.

— Et vous voudriez voir mon roi?

— C'est notre plus ardent désir.

L'homme à la canne nous fit signe de le suivre; il traversa une double haie de gardes, monta Tescalier et nous conduisit dans une vaste salie du premier étage, ornée des portraits des ancêtres de Louis II. Au fond de cette salle, devant une porte ouverte à deux battants, se tenaient deux vétérans de la garde en uniforme de gala, le casque doré sur la tête, le mousqueton au port d*armes ; dans Tautre salle, nous aperçûmes un capitaine des gardes qui, le sabre au poing, veillait à la porte du roi.

— Sa Majesté ne tardera pas à venir! dit l'homme à la canne.

Au bout de cinq minutes, sur un signal venu je ne sais d'où, les tambours, dans la rue, battirent aux champs; je vis le capitaine des gardes se prosterner à ce point que le plumet de son casque balayait le parquet; puis, se redressant, il tourna sur ses talons, et, droit et raide comme un héraut d'armes de la Juive, il marcha devant le roi, qui venait de quitter son cabinet.

Louis II BOUS apparut dans toute sa majesté.

C'est un grand jeune homme, d'une taille élevée, à la figure très sympathique ; la raie qu'il porte au milieu de la tête donne à ses traits un faux air de

gandin ; des moustaches à peine naissantes ornent sa lèvre royale ; c'est certainement un très joli garçon que le jeune roi, et je comprends Tenthousiasme de l'homme à la canne qui, me poussant du coude, me dit tout bas :

— N'est-ce pas que mon roi est beau ?

Toujours précédé de son capitaine des garde.s, Louis 11, en tenue d'officier d'infanterie, traversa la salle où, du haut de leurs cadres, les ancêtres contemplaient, avec une expression de pitié, leur jeune successeur qui marchait sur les talons et nous'salua par un mouvement sec de la tête comme un roi mécanique qui aurait un ressort de montre dans le ventre; toute l'expression de sa figure est d'une douceur séduisante, mais dans les yeux du royal enfant on lit la terrible maladie qui le ronge et qui a nom l'ennui.

Oui, ce roi que Ton a mis sur un trône à l'âge où d autres courent l'aventure, ce jeune garçon sur la tête de qui on a posé une couronne, cet enfant qui ne sait rien de la vie, s'ennuie dans le vaste château <le ses pères, et la nuit, quand ses courtisans dor- "^ent, il demande un cheval et erre dans la campagne silencieuse et déserte, à la recherche de l'imprévu, comme un gendarme à la recherche d'un malfaiteur. Wis 11 a le spleen ; des enchantements de la vie, il n a encore connu que la musique, et il lui a donné son àme tout entière ; c'est en cherchant à découvrir «ans les partitions de Wagner les mélodies infinies

que cet adroit musicien sait si bien cacher, que le roi de Bavière oublie son ennui et son trône, et se plonge dans des rêveries sans fin ; la musique de Wagner, c'est son opium, et, comme ce poison, elle donne les hallucinations de l'esprit en même temps qu'elle dévaste le corps. Il suffit d'entrevoir un instant le jeune roi pour lire dans son regard les extravagances de sa pensée et pour comprendre Fempire que pouvait prendre sur ce jeune esprit le musicien de l'avenir qui a su entraîner le cerveau de ce royal enfant dans Jes régions mystiques de son art.

Perdu dans cette froide et mélancolique ville de Munich que son aïeul Louis I^' a dotée d'une foule de contrefaçons de monuments antiques, comme un bourgeois qui ferait construire un Parthénon dans sa maison de campagne, le jeune roi de Bavière s*ennuie à oivtrance ; de temps en temps il s'échappe de son palais comme un écolier qui fait l'école buissonnière et court les champs sans se soucier de Tinquiétude que ses absences prolongées propagent au sein de son conseil des ministres.

Pour donner à cet enfant la gaieté de son âge, il lui faudrait la vie légère et accidentée de Paris. Quelques soirées passées à la Maison-Dorée en société avec nos viveurs en évidence, lui apprendraient qu'il est dans la vie d'autres émotions que celles qui nous viennent de la musique de Wagner et feraient, j'en suis sûr, un plus joyeux compagnon de ce prince attristé qui, dans cette salle ornée des

portraits de ses ancêtres, me fît l'effet d'un joli rat blanc égaré dans la cage d'un dompteur de lions.

Après le départ du roi, le monsieur à la canne nous salua et disparut par un couloir comme un homme qui connaît tous les détours du palais.

Frohsdorf, près Vienne, septembre.

Les hommes purs qui, deux ou trois fois par an, vont se prosterner devant Victor Hugo, et qui, arrivés en Hollande, n'ont rien de plus pressé à faire que de présenter leurs hommages à Barbes, seront sans doute fort étonnés qu'un humble écrivain, dont la seule qualité est de ^n'avoir juré obéissance et fidélité à aucun parti, ait tenu à faire l'excursioii de Vienne à Frohsdorf pour visiter le château, à peu près historique, où réside un prince exilé de son pays; nous n'obéissions pas à un simple sentiment de curiosité en demandant à M. le comte de Blacas, la permission de visiter Frohsdorf, et la politique était entièrement étrangère à cette excursion. En ce qui me concerne, j'étais convaincu que M. le comte de Ghambord ne comptait pas sur mon immense influence pour reconquérir ce que les événements de ce siècle lui ont ravi. Mes amis de tous les partis politiques peuvent donc se rassurer ; on n'apporte au château de Frohsdorf que la déférence de l'homme bien élevé, et aucune des personnes présentes ne fait

la moindre tentative pour enrôler le visiteur dans un

régiment où, pour ma part, je n^ambilionne pas

seulement une place de tambour-major.

A notre demande de touristes français, M. le comte

de Blacas avait répondu par le télégramme que

voici :

« Monseigneur engage MM. Béchard et Wolff à

» venir demain, lundi, dîner au château de Frohsdorf

» et à y passer la nuit. Veuillez prendre le train à

» deux heures, arrivez à cinq heures, le dîner à

» sept heures. »

Gela voulait dire: Vous aurez. Messieurs;, entre

I arrivée et le dîner, deux heures pour vous reposer

et. pour vous habiller avant d'être présentés à M. le

comte de Chambord.

La station Neustadt est située sur la route de

Vienne à Vérone, et il faut deux heures pour y arriver par le train omnibus que nous avions pris, l'express ï^e partant que dans la soirée.

Je pourrais vous dire qu'une voiture à quatre chevaux nous attendait à la gare, mais j'aime mieux me renfermer dans la plus stricte vérité et vous affirmer qu'un simple ISacre nous a transportés au château de Frohsdorf d'où, le lendemain, nous devions partir dans une voiture de M. le comte de Chambord; la raison en est bien simple ; comme nous n'avions pas l'honneur d'être connus personnellement des hôtes de Frohsdorf, il leur eût été difficile de nous distinguer parmi les trois ou quatre cents voyageurs

lia MÉMOIRES D IN TARISIEN

qui descendirent à la station de Neustadt en même temps que nous.

Neustadt est une ville de quinze mille âmes, peu intéressante, une petite cité de province où Ton ne prend pas la peine de regarder les maisons, qui ressemblent à toutes les maisons de toutes les provinces. On traverse la ville dans toute sa longueur, et la voiture s'engage dans une campagne où Ton découvre à sa droite la chaîne de montagnes dont le Semmering est le principal ornement. Au bout de trois quarts d'heure on arrive au village, on traverse un pont, et au bout d'un parc on aperçoit un château. Est-ce bien un château que cette grande maison de campagne à trois étages, d'une simplicité primitive, où réside M. le comte de Chambord ? La voiture traverse une partie du jardin et s'arrête devant l'entrée principale, où un valet de chambre attend les invités et les conduit dans leurs appartements, dont le luxe ne dépasse pas l'installation bourgeoise aux alentours de Paris.

Là, M. le comte de Blacas rejoint l'invité, et, après lui avoir souhaité la bienvenue, lui nomme les personnes présentes au château. En dehors de M. le comte et de madame la comtesse de Chambord et du jeune Henri de Bourbon, comte de Bardi, le plus jeune &> de rhadame la duchesse de Parme et filleul de M. le comte de Chambord, il y avait à Frohsdorf madame de Choiseul, M. de Mont i, le neveu du fidèle ami ào la maison, et M. le marquis de Grincourt; les deux

derniers se trouvaient au fumoir où, après la présentation d^usage, oh cause de choses et d'autres jusqu'à 8ix heures, heure à laquelle il faut s'habiller, car avant le dîner M. le comte de Blacas doit présenter les invités à M. le comte de Chambord. En effet, vers six heures, M. de Blacas prend la peine de monter dans nos appartements et nous invite à le suivre ; on entre dans un petit salon du rez-de-chaussée, orné d'emblèmes et de trophées de chasse, on traverse deux autres salons dont les murs sont couverts de très beaux tableaux italiens ; on arrive, non sans une certaine timidité, dans un troisième salon ; M. de Blacas se retire ; on est devant M. le comte de Chambord, qui vous tend la main et vous reçoit avec une si franche cordialité que, dès le premier moment, on se sent à Taise comme dans une maison que Ton aurait quittée hier et où Ton reviendrait demain.

Cet accueil d'une si exquise bienveillance n'est pas la plus grande surprise; elle vient de Ténorme différence qu'il y a entre la personne de M. le comte de Chambord et ses photographies ; on se figure le châtelain de Chambord d'une taille très élevée; il est d'une taille moyenne ; on pensait voir un prince de l'ancien régime, tel que le dépeignent les légendes du boulevard, et l'on est en présence d'un contem porain ; on '. croyait retrouver en M. le comte de Chambord la mélancolie de Louis XIII, la majesté de Louis Xiy et la grâce: de Louis XV, tel que nous le

représentent les peintres des derniers siècles, mais en même temps que la barbe cbàtaine coupée en pointe et la conformation des yeux rappellent vaguement les traits d'Henri IV, la vivacité, Tentrain et l'affectueuse simplicité en rappellent encore mieux le caractère.

Bien dans les allures de M. le comte de Chambord ne répond aux portraits fantaisistes que Ton a faits de chic plutôt que d'après nature ; nous savions déjà que toute flatterie, toute allusion à des espérances intimes, sont aussi désagréables à M. le comte de Chambord que les litres que des visiteurs trop zélés lui décernent parfois, malgré l'exemple de réserve qui leur vient des amis de la maison ; tout ce qu'on raconte sur les usages de Frohsdorf et le cérémonial que l'étiquette impose au visiteur est absolument dénué de fondement ; on n'exige dés hommes à qui on fait l'honneur de les recevoir au château que tout juste la déférence à laquelle M. le comte de Chambord a droit dans la situation que lui a faite l'histoire. Il serait téméraire de vouloir deviner ce qui se passe au fond du cœur de celui qu'on appelle « Monseigneur » et pas autrement ; mais rien dans les habitudes de Frohsdorf ne peut laisser supposer que le maître de la maison se croit ailleurs que dans un château aux environs de Vienne.

Quelques minutes avant le dîner, le prince va luimême chercher madame la comtesse de Chambord, à qui il présente ses invités: les autres personnes

présentes au château se réunissent dans le salon, et, l'heure du dîner ayant sonné, on se rend dans la salle à manger ; le maître de la maison prend place au milieu de la table, ayant à sa droite madame la comtesse de Chambord et à sa gauche son filleul, le jeune comte de Bardi ; les autres personnes s'assoient aux places qu'on leur a assignées et le prince entame une conversation qui ne tarit plus jusqu'au café.

De quoi cause-t-on ? De haute politique ? D événements que Ton déplore ? D'espérances pour Tavenir ? Non, mon cher lecteur ; à Prohsdorf, comme partout ailleurs, on parle de Paris et de la province, un peu de l'Opéra et delà chasse, par-ci par-là des journaux; — - c'est une attention de M. le comte de Chambord pour les journalistes présents ; — la conversation fait des soubresauts ordinaires de l'Opéra de Vienne au boulevard, et le visiteur qui a pensé un instant qu'on pourrait lui parler de 1829 est agréablement surpris en entendant M. le comte de Chambord parler comme s'il avait quitté les Champs-Elysées avant-hier ; c'est un vrai Parisien aussi bien au courant des choses de la vie parisienne que vous et moi ; les revues, les journaux et les visiteurs qui affluent au château apportent la chronique imprimée et la chronique parlée.

M. le comte de Chambord sait tout ce qui se passe

à Paris, les grands événements tout aussi bien que

les petits;. il sait aussi la province sur le bout du

doigt, et dans ses causeries sur le Midi de la France

, où est né mon camarade de voyage Béchard, le châ-

120 MÉMOinES D UN PARISIEN

telain de Frohsdorf a montré une connaissance étonnante de Tétat des esprits et des intérêts matériels de ce pays.

On aurait tort de croire que la politique est bannie de la conversation au château ; aucun mot d'ordre n'a été donné à ce sujet ; la politique est si peu proscrite qu'à chaque instant une phrase lancée au hasard, un mot jeté dans la conversation, ramène le causeur sur ce terrain brûlant. Quoique dans cette causerie de plusieurs heures rien n'ait été dit qui ne puisse être imprimé sur le boulevard, il convient de glisser rapidement sur ce sujet, car, lorsqu'un journaliste reçoit quelque part l'hospitalité la plus cordiale — fàt-ce chez un prince — la bienséance lui ordonne de sacrifier son métier aux convenances. On n'attendra donc pas à cette place un compte rendu détaillé de la conversation de Frohsdorf comme s'il s'agissait d'un dialogue entre acteurs du Gymnase ; qu'il vous suffise de savoir que M. le comte de Ghambord aborde la politique comme les autres sujets, avec autant de dignité que de franchise, et qu'il ne s'exagère ni le passé, ni le présent ni l'avenir. Contrairement à ce que l'on prétend de sa race, on peut dire de M. le comte de Ghambord qu'il n'a peut-être rien oublié, mais qu'il a certainement beaucoup appris.

Après le dîner la conversation, pleine d'entrain et d'abandon, se continue jusqu'à dix heures dans les salons, autour d'une grande table où, dégagé de toute étiquette, on s'est placé au hagard. Vers dix ^

heures, madame la comtesse de Chambord se retire, et Je comte, tendant la main à ses invités, leur dit : — A revoir ici... et ailleurs I A onze heures et demie lout le monde dort au château, à la porte duquel ne veille aucune sentinelle.

Eh bien ! là, franchement, entre nous, on a beau ne pas descendre de la branche aînée et de la branche cadette ; on peut être le fils de simples et modestes bourgeois, dont les ancêtres n'ont jamais été aux croisades ; on peut conserver tout son scepticisme en présence des ambitions et des déceptions des princes, mais au fond du cœur tressaille la corde humaine quand on quitte la retraite de Frohsdorf, qui est beaucoup moins brillante que le château d'un parvenu du commerce des peaux de lapin.

Nous tous, Parisiens de Paris ou de la banlieue, nous ^importons dans notre malle la consolation de revoir, quand nous le voudrons, ce cher Paris où vivent ceux que nous aimons et qui nous aiment. Dans les tristes heures à l'auberge on voit, dans une douce hallucination, poindre à l'horizon les tours de Notre-Dame. Kn mon âme et conscience, je crois que le monde est fait pour marcher en avant, et non pour revenir constamment sur ses pas ; mais il m'est bieii permis, je pense, à moi qui, trois fois par jour, ai la nostalgie <le Paris, de plaindre et de respecter ceux qui supportent avec tant de dignité les amertumes de l'exil.

Varna (mer Noire), fin septembre.

Nous descendons le Danube dans le bateau lAlbrecht, capitaine Pellegrini. Après la Hongrie, la Serbie se déroule à notre droite, tandis qu'à notre gauche s'étend la Yalachie. Des troupeaux de chevaux ou de buffles, et par-ci, par-là un poste de garde-frontières, sur les deux rives, animent le paysage ; sur la côte se promènent gravement, devantdepauyreschaiimières, d*étranges factionnaires, enveloppés dans de longues capotes, et quand on s'arrête devant une ville valaque, on aperçoit sur la berge les misérables habitants qui se font des chaussettes avec un vieux cache-nez oublié par un voyageur, et qui se taillent une paire de souliers dans un portefeuille en cuir qu'ils ont trouvé sur la grande route. Populace étrange, noircie par le soleil, Fair et la poussière, aux longs cheveux ramenés derrière les oreilles, au regard plein de mélancolie, qui fait pitié à voir.

Le bateau s'éloigne dans la direction de Rustchuck.

Déjà nous avons dépassé l'extrême frontière de la Hongrie ; nous arriverons ce soir à la fin de la Serbie,

et, sur la rive gauche, la Valachie continue toujours ; les deux bords du fleuve sont également tristes et sauvages ; le bateau marche pendant cinq ou six heures sans que nous rencontrions seulement un village sur notre route ; rien que ces postes de gardefrontières, pitoyables masures où veillent des soldats fantastiques pour chasser les contrebandiers serbes ou valaques ; on se croit à Fautre bout du monde, tant ce paysage est sauvage, tant les rares habitants, pêcheurs serbes ou bergers valaques à cheval, sont en dehors de tout ce qu'on a vu et rêvé.

Deux jours s'écoulent sur le Danube ; les eaux sont basses, et ce n'est que vers la fin de la seconde journée que nous atteignons Widdin, la première ville turque, tandis que la Valachie déroule toujours ses plaines à notre gauche ; voici la Turquie qui commence; des maisons en bois, peintes en rouge, vert ou jaune, séparées les unes des autres par de petits jardins ; des femmes turques, le visage caché sous la gaze transparente, sont assises sur quelques murs; devant nous, sur la terrasse d'un bouge, qui a la prétention d'être un café, s'étendent, sur des coussins multicolores, de vrais Turcs qui fument dans la pénombre, tandis que les tons criards des manteaux de ces femmes éclatent en plein soleil et nous aveuglent. Une nuée de petits mendiants dansent dans la boue, sur la berge, dans Tespoir qu'on leur jettera quelques centimes. Ces premiers tableaux de l'Orient sont éblouissants de lumière et de couleur :

ce sont des tableaux de Decamps des meilleurs jours.

Le lendemain, dès Taube, nous quittons le bateau à vapeur à Rustchuck et nous prenons le chemin de fer de Varna, dont il convient de parler. Ce petit chemin, que Ton traverse dans toute sa longueur en six heures, a été construit par une compagnie anglaise en vue du grand réseau turc; mais le grand réseau n a pas encore été construit, et, abandonnée à ses propres forces, la ligne de Ruslchuck-Varna végète misérablement. Pour vous donner une idée du mouvement extraordinaire sur cette ligne, il mé suffira de vous dire qu*il ne circule pas plus de quatre trains de voyageurs par semaine sur cet étrange chemin de fer. La compagnie avait à l'origine onze locomotives ; il n*en reste plus que quatre en état de marcher. Les actions sont à 45 francs; c'est tout juste le prix d une place en première de Rustchuck à Varna ; aussi, quand on arrive par le bateau, le chef de gare — un Anglais — vous empoigne, vous comble d'amabilités^ il ne vous lâche plus jusqu'au départ, tant il semble craindre que vous ne retourniez sur vos pas.

Enfin on part. Les wagons sont sales> les rideaux déchirés, les portières ne se ferment qu'à- peu près. On traverse tantôt d'immenses plaines, bordées à rhorizon d'une chaîne de montagnes, tantôt on longe des marais, et dans les roseaux qui atteignent parfois une hauteur de dix mètres^ on voit des troupeaux de buffles,' au museau fumant, dans la fraîche matinée.

A tout instant le machiniste doniie des signaux de détresse et le train s'arrête : c'est qu'un troupeau de buffles à envahi la voie et nous barre le passage. Il est vrai que la locomotive est ornée d'un chasse-buffle triangulaire; mais, en éventrantrun de ces animaux, on risquerait de dérailler sur les corps des autres. Donc, le train s'arrête, la locomotive siffle de toutes ses forces, et quelques buffles effrayés se sauvent dans les roseaux, mais les plus hardis restent : le train s'avance tout doucement et, arrivé devant les buffles récalcitrants, le machiniste leur lâche de la vapeur bouillante sur la peau, après quoi ils se décident enfin à nous laisser continuer notre route.

Ce manège se renouvelle de demi-heure en demiheure; ce qui est plus grave, c'est qu'en tournant un rocher on se heurte subitement contre un buffle, et alors gare aux voyageurs I Vous comprendrez maintenant pourquoi il faut six ou sept heures pour faire ua trajet que l'express du Nord parcourrait en deux heures et demie; c'est qu'ici, au lieu de cantonniers, la compagnie anglaise n'a que des buffles sur sa route ; cependant, dans ces derniers temps, ces animaux sauvages sont beaucoup moins hostiles aux voyageurs que l'année dernière : la Compagnie, pensant qu il fallait faire des concessions, a nommé un gros buffle noir membre du conseil d'administration; mais parmi les buffles, comme ailleurs, il y a des irréconciliables dont le seul but est de four-

rcr des bâtons dans les roues de la locomotive. Enfin nous arrivons à Varna; devant nous, 6 horreur I il y a la mer Noire ; mais plus loin, après une traversée de quinze heures, nous attendent les splendeurs du Bosphore.

Beilerbey, 4 octobre.

J'écris ces lignes dans un des kiosques du palais que rimpératrice des Français habitera dans quelques jours. Le temps me presse, car le bateau de Varna part dans deux heures ; c'est vous dire qu'il ne faut attendre de moi autre chose qu'un rapide procèsverbal d'huissier qui serait venu là pour saisir un riche mobilier.

— Ah çà 1 me direz-vous, pourquoi n'êtes-vous pas allé plus tôt à Beilerbey ?

Et je vous répondrai :

— Si vous croyez que Ton entre là comme au théâtre à Paris, vous vous trompez étrangement ; grâce aux personnages politiques que j'ai connus à Paris, grâce surtout à S. A. Mustapha-Pacha et S. Exe. Khalil-Bey, la ville, les faubourgs et le Bosphore sont à moi ; mais, toutes les fois que je leur parlais d'aller à Beilerbey, ils me répondaient : « Attendez encore quelques jours, ce n'est pas fini! Nous ne voulons' pas vous montrer le palais avant le départ du dernier ouvrier. >v

Celte coquetterie turque m*a fait perdre une semaine. Enfin, ce matin, muni d'une lettre du ministre <les travaux publics, j'ai pu me rendre au palais de Beilerbey, qui a été construit sur remplacement du palais du sultan Mahmoud, d'où Lamartine a si bien contemplé le Bosphore ; — voir son Voyage en Orient.

Mes lecteurs n'ignorent certainement pas que le Bosphore relie la mer Noire à la mer de Marmara; ils savent aussi certainement que Cônstantinople se trouve à l'extrémité du Bosphore, sur la mer de Marmara; mais ce qu'ils ignorent peut-être, c'est que d'un bout à l'autre du Bosphore, sur les deux c6tes d'Europe et d'Asie, se trouvent une foule de petites villes ou villages qui ne sont pour ainsi dire que les faubourgs de Cônstantinople; c'est là que demeurent, <lans la belle saison, tous les Turcs et les étrangers de distinction, et sans compter les milliers de caïks ou canots, un service considérable de bateaux à vapeur entretient du matin au soir les communications entre Cônstantinople et les deux rives du Bosphore.

En quarante minutes, le steamer vous transporte 4iu pont de Stamboul à Beilerbey, où le palais destiné à l'Impératrice se baigne dans les eaux bleues du Bosphore. Comparé aux grands palais du sultan, celui-ci paraît petit tout d'abord, et l'on se demande, avant d'y entrer, comment on pourra y loger une souveraine et sa suite ; mais le château de Beilerbey offre cet avantage d'être en pierre, tandis que presque toutes les habitations des grands seigneurs de ce

pays sont en bois ; ensuite le palais de Beilerbey se recommande par une arcbiteclure agréable, mais dont il me serait difficile de vous donner une idée, car, comme tous les palais du Bosphore, celui-ci n'a pas de style déterminé; à Tarchitecture européenne qui domine se mêle par-ci, par-là Télé ment arabe, dont il reste quelques faibles traces. En somme, comme architecture, c'est un mêli-mêlo étrange, mais Tensemble est agréable à voir, et le paysage est d une telle splendeur qu'une simple chaumière y prend, dans notre cerveau, les proportions d'un palais de féerie.

De plus, le palais de Beilerbey, qui est situé sur la côte d'Asie, a cet avantage que la végétation y est plus abondante que sur la côte d'Europe; en outre quelques routes nouvellement tracées, et de beaucoup supérieures aux. routes anciennes qui ne sont que des ornières, permettront à l'Impératrice de se promener en voiture sur les hauteurs de Scutari, d'où, l'on domine le Bosphore et la mer de Marmara.

Le palais de Beilerbey se baigne pour ainsi dire dans la mer ; un quai de débarquement de deux mètres de largeur sépare l'habitation du Bosphore, où se reflète cette masse blanche, car ce .qui n'est pas jSD marbre blanc a été badigeonné à la chaux. La principale. entrée n'est pas du côté du Bosphore; un escalier en marbre blanc conduit du jardin, qui entoure le palais et s'jétend en amphithéâtre, de terrasse en terrasse, jusque sur les hauteurs de la côte d'Açie. Nous verrons d'abord le premier étage, réservé à

l'Impératrice; au rez-de-chaussée, il n'y a de remarquable qu'une grande salle dont nous parlerons plus tard, tous les autres appartements ayant été aménagés pour la suite de l'Impératrice, et les splendeurs de rOrient n'étant point visibles dans cette partie du palais.

Quand on a gravi l'escalier en marbre, on se trouve dans un vestibule d'où un double escalier, flanqué de chaque côté d'une paire de candélabres de dix pied^: de hauteur, conduit au premier étage où Ton arrive dans un immense salon-vestibule sur lequel donnent tous les appartements; comme dans les autres piècef^. le parquet de ce salon d'attente est couvert de nattes sur lesquelles serpentent les chemins en tapis de Smyrne : les tentures, d'une richesse inouïe, sont en soierie de Scutari; au milieu du vestibule se trouve une jardinière en cristal aux armes de l'Empire français; un gigantesque lustre à cent bougies et quatre candélabres en verre de Bohême de deux mètres de hauteur ; un meuble en bois doré, recouvert de soie de Scutari ; d'énormes flambeaux en argent massif sur toutes les tables. Voilà le premier de cette série de décors éblouissants.

À gauche de ce vestibule se trouve la salle à manger, qui est, àmon avis, la pièce la plus curieuse du palais; ici, comme partout ailleurs, c'est un mélange de meubles parisiens et d'art oriental. Les murs sont de précieuses boiseries incrustées où l'on trouve par-ci par-là l'élégante finesse des ornementations arabes

d'un dessin si admirable, tandis que les glaces et cadres dorés sont coupés par des panneaux en porcelaine, sur lesquels le peintre fait voltiger des oiseaux qui rappellent rarticle Paris. Le meuble, qui sort égalelement des ateliers d'un de nos principaux tapissiers, est d'un goût exquis : bois d'ébène avec un maigre filet d'or et cuir violet. A côté de la salle à manger est un petit salon de repos du plus lourd Louis XIV qu'il soit possible d'imaginer.

De l'autre côté du vestibule, faisant face à la salie à manger, se trouve un salon turc avec trois fenêtres •donnant sur le Bosphore. Ici comme là-bas les murs sont couverts de boiseries incrustées dont le dessin pur et élégant contraste avec les peintures des plafonds, que je réserve pour la fin de ce procès-verbal. Les meubles sont imités d'anciens meubles arabes ; les tentures, en magnifique étoffe de Scutari, sont relevées par des cordons en or d'une richesse surprenante; dans les panneaux du mur on a incrusté des versets du Koran.

C'est le prologue d'une agglomération de salons de toutes grandeurs qui donnent le vertige. Le grand s^alon de réception est un éblouissement des yeux. Il a cinquante mètres de longueur sur trente-cinq mètres de largeur; le meuble en bois sculpté et doré est recouvert d'une riche étoffe de Lyon d'un bleu pâle à dessins blancs; cinq lustres prodigieux en verre de Bohême descendent du plafond, et de chaque côté de ta salle quatre candélabres à cinquante bougies sont

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montés sur des trépieds en bois doré ; au milieu de la salle, de chaque c6té de la table, sur laquelle se trouve une pendule en argent massif, ayant la forme d'une mosquée, entre deux autres candélabres également en argent massif, on voit de grands vases de Sèvres montés sur des socles en bois doré. Ce principal salon est flanqué aux quatre coins de quatre petits salons pris sur les angles, et qui sont décorés avec un luxe fantastique; Fun de ces petits salons a été transformé en chambre à coucher ; le meuble ea bois doré, le bois de lit, d'une lourdeur écrasante, el les glaces, sont venus de Paris et ont été couverts d'étoffe de Scutari ; le mobilier a dû coûter un argent fou, mais il n'en est pas moins laid ; les colombes qui se caressent au-dessus des fauteuils dorés sont d'un goût exécrable, mais s'il n'y a pas d'art, il y a une telle profusion de dorures et de soieries que Ton reste un instant ébloui par tant de luxe franco-asiatique.

Du principal salon on passe dans les appartements privés de l'Impératrice. Voici d'abord le boudoir de Sa Majesté : il donne sur le Bosphore et est d'un goût parfait. Les murs sont couverts de soie rayée, rouge et blanche, et le meuble, divans, fauteuils et coussin^ turcs, est en étoffe de Scutari, bleue et or sur un fond gris-perle, d'une harmonie exquise. Aux quatre angles, sur le tapis de Smyrne, car ici il n'y ^ plus, de nattes, se trouvent d'immenses braseros qui, de même que les innombrables flambeauit; et candélabres, sont en argent massif; dans un angle du boudoir

il y a un divan en velours noir, avec broderie d or; c'est un meuble historique qui a été légué de sultan en sultan depuis le grand Mahmoud.En offrant à Tlmpératrlce ce divan, sur lequel ne se sont assis jusqu a ce jour que les seuls souverains de la Turquie, on a pensé lui faire une de ces gracieusetés qui marquent dans la vie d'une tête couronnée. De ce boudoir on gagne la chambre à coucher en traversant un autre salon, meublé à la française et où Ton a réuni une collection d'objets d'art anciens, indiens et persans, qui donnent le vertige.

Au milieu de cette agglomération de meubles et de tentures où le luxe contemporain tient une plus grande place que l'art, cette collection de délicieux bibelots est doublement merveilleuse ; il y a là des flacons en or incrustés de pierres fines et des tasses persanes incrustées de diamants d'une forme si pure et si belle, d'un dessin si admirable, que l'on reste en extase devant ces objets anciens qui, à mon avis, valent mieux que tout le palais de Beilerbey, depuis le jardin j usqu'au x toits .

La chambre à coucher de l'Impératrice est beaumoins riche que celle dont il a été question plus haut ; elle est tendue d'étoffe turque, et les doubles rideaux du lit sont en soie de Scutari, doublés de soie blanche de Bro«sfie ; la descente de lit est en étoffe de Smyrne à brocart d'or ;'je nis vous parle pas des dentelles, ne voulant pas faire unie déloyale concurrence à la vi^ comtesse de.RenneVille ; mais je veux dire un mot du

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cabinet de toilette de Sa Majesté, qui est d'une sini plicité primitive : quatre murs blanchis à la chaux ; une psyché et, au milieu de la chambre, une toilette recouverte de rideaux en dentelle, voilà tout; rien dans cette pièce surprenante ne rappelle Paris; il fallait, pour présider à l'arrangement de ce cabinet de toilette, une Parisienne plus experte qu'un architecte en l'art féminin de décorer et de meubler ce salon tout intime de la femme.

J'ai déjà dit qu'au rez-de-chaussée il n'y avait qu'une salle remarquable; comme parure, c'est la répétition du grand salon du premier étage, avec cette différence qu'au milieu de la salle se trouve une énorme piscine en marbre blanc qui répand une agréable fraîcheur dans les chaudes journées d'été; le harem qui, ainsi qu'on le sait, est isolé du palais, a été converti en une foule d'appartements pour les personnes de la suite et les nombreux domestiques. Ajoutez à cela deux pavillons donnant sur la mer, et au sommet de la montagne, sur la dernière terrasse du jardin, un troisième pavillon d'où l'on découvre un panorama splendide, et vous aurez une vague idée du palais de Beilerbey.

Oui, tout cela est riche et magnifique; oui, on a dépensé des sommes folles. Ainsi, au moment où j'écris ces lignes, une barque contenant quatre énormes caisses s'arrête devant le palais ; c'est l'argenterie et la vaisselle plateaux armes de l'Impératrice que l'on a commandées à Paris. Oui, c'est la prodigalité asia-

tique, mais il manque à ce palais la seule chose que l'on voudrait y voir, il lui manque l'art et Tunilé de style.

Le Koran défendant la reproduction en peinture d'être animés, on cherche en vain à Beilerbey un tableau, une statuette, les mille et une choses de Tart dont fourmillent les châteaux de nos vrais grands seigneurs européens; dans ces merveilleux salons, l'harmonie de l'ensemble n*est presque nulle part; à côté du meuble turc on voit des échantillons de nos principaux tapissiers; les soieries de Lyon et de Scutari fraternisent dans une même pièce ; ce n'est ni un palais oriental ni un palais de TOccident, et rien n'irrite l'œil comme ces plafonds mauresques d'un dessin et d'une exécution grossiers dans un salon où Jes bois des meubles sont une imitation du style Louis XIV, tandis que les tentures sont en soiries de Scutari d'une richesse accablante, et souvent d'un dessin d'une prodigieuse finesse. L'Européen a envie de hurler quand, dans le délicieux boudoir, il découvre au plafond, dans les rosaces ménagées ad hoc , des petits vaisseaux qui vont sur l'eau.

Oui, tout cela est riche et éblouissant comme des décors de théâtre. Le soir, quand les mille et milie bougies se reflètent dans l'or, l'argent et le cristal, ces salons doivent être vertigineux; mais il en est de ces appartements comme des décors de féerie, il ne faut pas les regarder de trop près et bien se garder d'analyser cet éblouissement des yeux. Disons, tou-

tefois, qae si Tart, Tari vrai, manque au palais de Beilerbey, la nature a déployé une prodigalité rare dans ce pays admirable. De chaque fenêtre du palais, de toute terrasse du jardin, de tous les kiosques, on voit un panorama incomparable ; de quelque côté que l'on tourne les yeux, on y rencontre les eaux limpides du Bosphore qui, depuis la mer Noire jusqu'à la mer de Marmara, est un enchantement. Le premier jour, on est tout étonné de voir aux fenêtres des Turcs immobiles qui fument leur chibouk en contemplant le Bosphore du matin au soir. On se demande comment ils peuvent vivre aussi loin de la fiévreuse activité qui nous dévore à Paris. Au bout de huit jours, on fait comme eux, tant ces rives et ces flots féeriques vous absorbent et vous font oublier qu il y a de par le monde d'autres pays que la Turquie.

Constantinople, 6 octobre*

Parmi les étrangers de qui Paris a beaucoup parlé, il faut citer en première ligne Khalil-Bey, qiii pendant quelques années a tenu le Haut du pavé dans la chronique de Paris. Quatre ou cinq ans durant il n*a été question que de son luxe et de ses folies ; il fut le colonel de ce régiment de joueurs de baccara qui faisaient dans une nuit des différences d'un démi-million au cercle de la rue Royale. On parlait de ses dîners, de ses fêtes, de ^a galerie, de ses relations de jour et de nuit. Tantôt il gagnait trois millions au baccara, tantôt il perdait quinze cent mille francs au piquet en jouant contre un membre du Corps législatif; excepté ceux qui savaient avec quel talent Khalîl-Bey avait déjà occupé le poste <l'ambassadeur de la Porte à Saint-Pélersbôurg, nul ne ^e doutait que ce viveur asiatique, ce Sàrdanapale du boulevard des Italiens, était au fond un homme sérieux. Le moment décisif arriva pourtant où Khalil-Bey, après avoir fait chez nous toutes les folies possibles, «e vit contraint d'abandonner la carrière de viveur et ^e joueur: il éteignit les bougies, vendit sa galerie,

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liquida sa situation et rentra en Turquie comme soussecrétaire d*État au ministère des affaires étrangères. Plus de petit club, plus d'abatage de huit ou de neuf; après les nuits bruyantes de Paris, les nuits silencieuses du Bosphore; avec le travail, Khalil-Bey avait retrouvé soa ambition, une fiévreuse activité s'empara de Tex-viveur, et, à cette heure, il est parle fait ministre des affaires étrangères, car il n'a dans son département d'autre chef que le grand- vizir. Si je ne m'étais pas juré de ne pas aborder la politique turque pour le moment, je pourrais peut-être vous dire vers quel but tendent les efforts de Khalil-Bey, qui, d'oisif qu'il était, s'est transformé en un travailleur acharné. Comme tous les fonctionnaires turcs, Son Excellence habite sur les rives du Bosphore; sa maison de campagne est presque à l'entrée de la mer Noire, sur la côte d'Europe, à Bujukdéré, en pleine colonie européenne, f^es vieux Turcs reprochent à Khalil- Bey de trop fraterniser avec les étrangers, mais il laisse dire et continue sa vie; il entend échapper à toutes les mfluences quand le bateau à vapeur le ramène vers le soir du ministère à Bujukdéré. Son Excellence est garçon ; elle n'a pas, comme les autres Turcs, un harem où l'on s'enferme à l'approche de la nuit. Au contraire, le soir, la maison de Khalil-Bey s'anime; toutes les fenêtres sont éclairées; dans les salons se réunissent de charmantes femmes et des hommes distingués de la colonie européenne; on dîne à l'européenne, car Khalil-Bey a enlevé un chef de chez Bignon ; on cause,

on bavarde, on rit, parfois Ton soupe, et ceux qui sont venus de Constantinople passent la nuit chez ce Turc du boulevard dont Thospitalité est on ne peut plus écossaise.

Le soir, à Bujukdéré, Khalil-Bey n'est plus ministre, mais tout simplement un homme du monde qui trouve autant de plaisir à vous recevoir que Ton éprouve de satisfaction d'être reçu avec une si exquise cordialité. Après dîner, on s'étend dans le salon sur de larges divans turcs, près de la fenêtre, d'où l'on a une vue splendide sur le Bosphore; on fume le chibouk, on prend le café et Ton cause beaucoup de Paris. Si l'on joue par-ci par-là aux cartes, c'est un jeu d amateurs, le classique bezigue, ou, sur la demande des dames, on s'amuse avec une petite roulette où les enjeux ne dépassent pas en moyenne Ténorme somme de cinq francs sur une chance simple. Vous voyez qu'à Bujukdéré on est loin du club de la rue Royale, et de la fameuse partie de piquet à cinq louis le point.

11 ne se passe pas une nuit sans que les quatre chambres d'amis soient occupées chez Son Excellence. C'est la maison la plus hospitalière que j'aie vue. Quand Khalil-Bey a dit à quelqu'un : « Vous êtes ici chez vous, » on peut se le tenir pour dit. On arrive vers le soir, on dtne, on cause, on fume, on se couche, et le lendemain ou le surlendemain matin on s'en retourne à Vanglaise, sans prendre congé de son hôte, pour ne pas le troubler dans ses occupations, car, dès six heures du matin, Khalil-Bey est debout, et, avant de

«e rendre à son ministère, il a déjà liquidé une foule d'affaires courantes.

De ce qui précède, il ne faut pas conclure que Khalil-Bey soit devenu un austère fonctionnaire eR cravate hianche; dégagé de ses nombreuses occupations, i( <lemeure l'homme que nous avons connu à Paris, aimant le plaisir et les fêtes. A Gonstantinople, où l'on médit beaucoup de son voisin, on prétend même que Son Excellence s'amuse trop; les journaux* de la localité ne lui ménagent pas les sarcasmes et les attaques: jamais on n'a vu pareil ministre en TuVquie. Eh quoîî au lieu d'aller de son harem à la Porte et de la Porte à son harem, celui-ci vit avec les Européens ; on le rencontre sur les quais de Bujukdéré et de Terapia avec des dames européennes. Il a un cuisinier français; les amis de la maison sont des Européens. Il n^y a guère que les domestiques qui parlent turc chez Son Excellence, et encore I Comme le chef, le valet de <îhambre est français.

Les purs — il y en a partout — voudraient un ministre moins moderne, avec un turban et un soleif •dans le dos ; ils ne s'amusent pas beaucoup et ils en veulent à Khalil-Bey, qui aime à rire aui heures de loisir; mais comme les affaires publiques n'en marchent pas moins bien, et peut-être beaucoup mieux qu'autrefois, le grand-vizir seul ne semble pas se soucier outre mesure de la façon dont Khalil-Bey emploie ses heures de liberté.

Tenez ! on jase encore à cette heure sur les deux

rives du Bosphore, depuis la mer Noire jusqu'à la mer de Marmara, de la fête que Son Excellence nous a donnée l'autre jour en Asie, et qui mérite, comme vous allez vous en convaincre, une description détaillée. Le rendez-vous était pour dix heures du matin aux Eaux-Douces d'Asie, là où un ruisseau insignifiant se jette dans le Bosphore; lés uns étaient venus de Gonstantinople, les autres de Bujukdéré, sur le bateau à vapeur de Son Excellence. Nous étions en tout dix-huit Européens, entre autres le prince et la princesse Stourdza, le général Bogoulawski, le jeune baron Edmond de Rothschild et son ami Alfred Meyrargues, le baron et la baronne Steiger, un médecin de Nice et Frédéric Béchard. Neuf voitures attendaient sur la côte d'Asie; dans les huit premières montèrent les invités, et la dernière portait un valet de chambre et quelques légères provisions pour la route; on se casa deux ou trois dans une voiture, car la route est très dure. Les domestiques, montant de petits chevaux du pays, galopaient aux portières.

Le but de notre excursion était la forêt d'Alem- Dagh, en Asie, où nous devions déjeuner ; il y a une bonne route pour le sultan, qui possède un château dans la forêt; mais cette route venait d'être macadamisée et les cochers turcs préférèrent nous offrir un steeple-chase en voiture.

Quelle course, grand Dieu! les cheveux se dressent encore sur ma tête quand j'y pense; figurez- vous des voitures qui dégringolent dans des fossés et montent

sur des talus comme font les chevaux de course à la Marche ou à Yincennes ; aux cris de détresse des <lames qui ont peur se mêlent les éclats de rire des cavaliers, étonnés de cette fantasia, les domestiques sur leurs petits chevaux arabes galopent toujours aux portières ; de temps en temps, sur la demande d'un invité alTamé, car ce steeple*chase à travers un désert, d'où par-ci par-là on découvre au loin les îles de la mer de Marmara, dure depuis deux heures et demie, les domestiques retournent ventre à terre vers la dernière voilure qui est en retard et reviennent au triple galop avecune bouteille de bordeaux et des sandwich. Enfm, au bout de trois heures, de talus en talus et de fossé en fossé, nous arrivons à la forêt d'Alem- Dagh, et ici Khalil-Bey se révèle comme seigneur asiatique; dans une clairière, loin de toute habitation, en plein air, le chef de Khalil, qui est parti dès la veille avec les batteries de cuisine, se lient affairé à son fourneau, qu'il a apporté comme le reste ; sous les arbres nous attend une table somptueuse; lamphitryon, qui n'a rien oublié, a envoyé des chaises en Asie, et ses domestiques ont, avec des nattes et des coussins, préparé un large divan pour la sieste. Des femmes turques en promenade dans la forêt s'arrêtent étonnées à quelque dislance de notre table et forment au fond du tableau un groupe des plus pittoresques; les domestiques laissent brouter leurs chevaux dans .rherbe pour servir à table, et là, loin de toute civili- ^ sation, en pleine Asie, on sert le déjeuner fantastique

dont je vous donne le menu, afin que vous sachiez ce que Khalil-Bey entend par un déjeuner champêtre : Œufs à la Béchamel — loup sauce homard — (ilet de bœuf aux pommes — agneau rôti — jambon et poulet sauce mayonnaise — pâté de gibier — perdreaux et cailles rôtis — flageolets maître-d'hôtel — cinq ou six plats turcs dont j'ignore les noms — génoise glacée — glace au café — desserts variés — ies meilleurs vins de la cave.

Vous partagerez Tétonnement des invités quand je vous aurai répété que nous sommes en Asie, à vingt lieues de Thabitation de Khalil-Bey, que le cuisinier a dû emporter ses batteries et son fourneau, que sur des voilures attelées de buffles on a dû transporter les caisses de vins, le service de table complet et même les chaises ; que, sauf quelques sauvages habitants de misérables villages turcs, il n'y a pas, à dix lieues à la ronde, un être humain, et que nous sommes servis dans cette forêt d'Asie tout comme si nous nous trouvions dans la salle à manger de Son Excellence, à Bujukdéré. Il y a même des musiciens turcs qui, pendant le déjeuner, nous jouent un répertoire varié, où Verdi alterne avec les compositeurs inconnus du pays. Le retour a été un enchantement; cette fois on suit une autre route que l'amphitryon nous a réservée pour le bouquet. Nous nous arrêtons quelques instants dans un pittoresque village où nos voitures ^ont entourées d'une population misérable, à la-^- <ïueUe se mêle une bande de tziganes qui campe dans

les champs et accourt pour exécuter autour de notre caravane une ronde infernale; les cheveux des femmes, comme leurs haillons, flottent au yent, et les enfants poussent des cris d'oiseaux de proie; le soir est venu, et sur le ciel en feu se découpent les silhouettes des chariots turcs, traînés par des buffles, et sur lesquels les habitants qui regagnent quelque lointain village sont groupés avec cette entente du pittoresque et cet art plastique qui n'appartiennent qu'aux peuples d'Orient. Bientôt nous voyons le soleil disparaître à notre gauche derrière les îles de la mer de Marmara, et à nos pieds se déroule le merveilleux panorama du Bosphore, noyé dans le crépuscule.

En bas nous attend le bateau à vapeur de Son 1 Excellence, et nous remontons vers Bujukdéré. La nuit est venue tout à fait, et la mer est silencieuse, car, après le coucher du soleil, aucun bateau ne quitte le Bosphore, aucun navire n'y entre avanl l'aube. Seul, ce petit steamer à hélice marche dans la nuit, et l'on n'entend d'autre bruit que le clapotement de l'hélice. La mer est devenue tellement phosphorescente, que le bateau laisse un sillon de feu sur son passage. Je n'ai jamais vu de spectacle plus éblouissant; remuée par l'hélice, l'eau jaillit et retombe lumineuse comme les étincelles d'un feu d'artifice.

Au-dessus de nous le ciel étoile, au-dessous de nous cette mer enflammée, tout autour de nous, sur les deux rives du Bosphore, les mille et mille fenêtre»

des harems où se montre parfois une tête curieuse, attirée par les accords de la musique qui nous a suivis à bord. Sur le pont personne ne parle, tant chacun de nous a peur de troubler les impressions de son voisin, et quand, enfin, le bateau s'arrête au quai de Bujukdéré, il me semble que mon esprit se dégatge des hallucinations d'un long rêve d'opium.

ConstantiDople, 8 octobre.

C'est tout comme chez nous; au moment où Von dispose dans le Bosphore les radeaux portant les feux d'artifice.... il pleut, il pleut à verse, il pleut à torrents après deux mois d'une excessive sécheresse. C est le peuple qui ne dira rien, car il voyait arriver le moment où un verre d'eau se vendrait cent sous dans les rues de Stamboul ; mais le sultan ne sera pas plus content que ses invités. On ne se figure pas quelle immense tristesse enveloppe cette ville et le Bosphore quand il pleut; il faut à ce paysage le soleil comme la lumière aux décors de féerie. Je ne sais rien de plus beau au monde que le Bosphore ensoleillé, rien de plus navrant que la pluie à Constantinople. De la boue classique de Stamboul je né dirai rien aujourd'hui ; mais même les rues pavées de Péra se transforment en mares boueuses, et comme les voitures n'ont, dans toute la ville, que deux ou trois grandes routes où elles peuvent circuler à peu près, la pluie vous emprisonne chez vous; elle vous met sous les verrous ; vous vous figurez que vous

êtes à Mazas et vous prenez les domestiques pour des geôliers.

Mais réservons ces descriptions détaillées pour une autre fois : allons au plus pressé et parlons des préparatifs que Ton fait pour la réception de l'Impératrice. Les renseignements que je donne sont d'une exactitude irréprochable; c'est le programme complet, tel qu'il a été arrêté entre l'ambassadeur et la Sublime-Porte.

On sait déjà que le grand- vizir et Djemil-Pacha se rendront au-devant de l'Impératrice, qui fera son entrée dans le Bosphore mercredi 13 octobre, à une heure de l'après-midi. C'est un événement si important que le programme contient des détails qui frappent ces vieux Turcs d'une profonde stupéfaction, et dont je parlerai dans un instant. La colonie française a, de son côté, frété un bateau à vapeur pour aller au-devant de l'Impératrice jusqu'aux Dardanelles.

Donc, l'Impératrice des Français arrivera mercredi par la mer de Marmara, et, à l'entrée du Bosphore, le sultan montera abord de V Aigle pour accompagner son impériale invitée jusqu'au palais de Beilerl>ey. Tout le long du Bosphore, les frégates turques sont échelonnées depuis quinze jours et salueront les hôtes du sultan par une canonnade qui, à en juger par le nombre des pièces, ne laissera rien à désirer. ^ Aigle, escorté par une flottille, se frayera un passage à travers les milliers de canots et les centaines

de bateaux à vapeur et jettera Tancre en face de Beilerbey. Ici Tlmpératrice et le sultan débarqueront dans le grand caïk de gala à douze paires de rames qui est, pour ainsi dire, d'un bout à Tautre en argent massif, et dont la valeur est estimée à 800,000 francs. Les ministres turcs, les grands fonctionnaires de Tempire, Tambassade française au grand complet, attendront l'Impératrice au palais de Beilerbey, au haut duquel flotte le drapeau français.

C'est la première fois qu'un pavillon étranger se montre sur les toits d'un château impérial ; ceux-là seuls qui savent les hallucinations de la toute-puissance du sultan, peuvent comprendre toute l'étendue de cet événement ; le pavillon français sur un palais de Sa Hautesse, mais c'est une concession gigantesque qui n'a aucun précédent dans l'histoire de cet empire, et les Turcs de l'ancien jeu sont on ne peut plus attristés de cette condescendance envers une souveraine étrangère, qui leur semble une atteinte à la majesté de leur dynastie.

Quand le sultan aura présenté ses ministres, l'ambassadeur présentera à son tour la légation française et les nationaux chargés ici d'une mission du gouvernement, puis l'Impératrice remontera en caïk et ira faire une visite à la sultane Validé, mère de Sa Hautesse, au harem de Dolma-Bagtchié, sur la côte d'Europe ; le palais de l'Impératrice est, comme on sait, situé sur la côte d'Asie.

La sultane-mère ne parlant pas un mot de français,

on a, pour la circonstance, attaché à sa personne une suite de jeunes Turques qui savent très bien la langue des Francs^ et parmi lesquelles se trouvent deux filles de S. A Moustapha-Fazyl-Pacha, la fille d'Halim- Pacha, oncle du vice-souverain d'Egypte, et la fille de Kiannil-Bey, grand-maître des cérémonies.

Après la visite au harem, l'Impératrice dîne au palais avec le sultan, l'ambassadeur de France et les ministres turcs ; la sultane Validé et les demoiselles de sa suite resteront chez elles, bien entendu ; car aucune femme turque ne quittera sous aucun prétexte le harem pour s'asseoir à une table panachée des deux sexes.

L'événement à sensation du 14 octobre est la visite que la sultane Validé, contrairement à toutes les traditions et à tous les usages, daigne faire au palais de Beilerbey.

Depuis que Tempire turc existe, on n'a pas d'exemple d'une telle démarche; on n'a pas voulu croire, à Stamboul, que cela pouvait se faire; sur les deux rives du Bosphore on a poussé des cris d'étonnement, et cela sera, pourtant! L'auguste sultane A^alidé fera une visite à l'Impératrice I Où allons-nous^ mes frères ?

Laprès-midi est consacré aux monuments et mosquées; dans cette excursion, l'Impératrice est accompagnée par Djemil-Pacha, l'ambassadeur à Paris, le grand écuyer Réouf-Pacha, le préfet de police, le préfet de Constantinople et trois officiers turcs, dont

150 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

un colonel, un chef d*escadron et un capitaine. Le soir, il y aura une représentation de gala au Théâtre- Italien, si rimpératrice ne se ressent pas trop des fatigues du voyage.

Le vendredi étant la dimanche des Turcs, le sultan se rend comme d'habitude à une mosquée où il passe une partie de la journée en prière. Pendant ce temps rimpératrice reçoit à Beilerbey le clergé des cinq communautés religieuses qui vivent sous la protection française, ainsi que les notables de la colonie, conduits par les députés du commerce qu'ils choisissent tous les ans pour la défense de leurs intérêts. Dans l'après-midi, excursion sur les hauteurs d'Asie, dans les calèches à la Daumont que le sultan a fait venir de Paris en même temps que les cochers français.

La grande journée est celle de samedi. Dès le matin, l'Impératrice se rend avec sa suite au camp de Baïcos, sur la côte d'Asie, où l'on a réuni vingt mille hommes : on y a construit un kiosque splendide d'où l'Impératrice, à l'abri du soleil, pourra, après déjeuner, assister au défilé des troupes; sur ce pavillon flotte, ô miracle 1 le drapeau français.

Le dîner a lieu au pavillon du sultan, à Baïcos. La nuit étant venue, l'Impératrice, le sultan et leur suite, montent à bord du yacht ottoman pour aller voir les illuminations du Bosphore ; au départ des souverains, l'armée turque, campée sur la hauteur, se range en bataille et est éclairée par de nombreuses flammes de Bengale et de grands feux qu'on

a allumés sur les hauteurs; puis commence la fameuse promenade sur le Bosphore, au milieu des illuminations, de la canonnade et des feux d'artifice ; si le temps est beau, cette soirée sera la merveille des merveille

Le dimanche matin, l'Impératrice débarque sur la côte d'Europe, près du palais de Dolma-Bagtchié, et se rend, entre une double haie de troupes, à Téglise patriarcale arménienne-catholique, où elle entend la messe. Le patriarche, entouré de vingt évêques, reçoit l'Impératrice sur le seuil de l'église. Toute la grande rue de Péra, que traverse le cortège, est pavoisée, et ce n'est vraiment pas un mince événement en Turquie que ce cortège d'une souveraine catholique qui se rend en grande pompe à la messe, tandis que les soldats musulmans forment la haie sur son passage. Il faut connaître les Turcs et avoir causé avec les Français qui ont connu la Turquie il y a dix ans pour se rendre compte de la révolution qui a dû s'opérer dans les mœurs du pays pour arriver à la réalisation de cette partie du programme.

11 est vrai que Péra, où se rend l'Impératrice, est presque exclusivement habité par la colonie européenne, mais ce cortège de l'Impératrice n'en est pas moins comme une consécration officielle de la liberté des cultes dans un pays où, il y a vingt ans, tout étranger n'était encore qu'un chien de giaour.

11 faut dire que si, d'une part, le progrès de l'opinion publique est dû en grande partie à l'intervention

i:52 KÉKOIRES^ D^UIT PARISIEN

des missions étrangères, il s'est, d'autre part, opéré un changement complet dans Fesprit public en Turquie ; la jeune génération ne demande qu'à s'affranchir des antiques préjugés et à marcher en avant.

Le mardi 19 octobre, Tlmpératrice quittera Constantinople ; la colonie française a espéré un instant qu'elle serait admise à être présentée à l'ambassade, mais elle a perdu cette illusion ; il n-y aura pas de fête chez l'ambassadeur qui, d'ailleurs, est encore à la campagne à Térapia; c'est tout au plus si l'Impératrice, dans ses promenades sur le Bosphore, s'arrêtera un instant chez l'ambassadeur. A présent, si les cor^ respondants des journaux parisiens se sont mis en route pour rendre compte des fêtes, je les plains, car ils ne verront pas grand'chose. Ce n'est plus ici comme à Paris, où les salons des Tuileries s'ouvrenft à des milliers de curieux. Chez le sultan, tout se passe dans l'intimité; l'abstention des femmes turques, qui rend tout bal ou toute grande réception impossible au palais, en est la cause. Il a fallu unerévolution* complète dans les mœurs pour que le sultan osât recevoir une femme à sa table:, le premier exemple de ce genre a été donné lors de la visite de la princesse de Galles, et je vous prie de croire que cela n'a pas été un mince événement.

Le sultan est un si grand personnage que des ver* de terre comme nous ne peuvent espérer d'être adniis^ en sa présence, même quand nous sommes protégés pai» les hommes les plus influents de l'Empire. Qui

oserait demander au sultan d^ouvrir son palais après le dîner à la multitude chamarrée de croix qui se presse dans les salons des souverains d'Europe? Autant lui demander de nous céder une partie de l'Empire. Les dîners et les réceptions se passeront donc dans Tintimité la plus absolue entre hommes et femmes d'État ! En dehors des ministres et des missions étrangères, nul moxtel n'a le droit de s'asseoir à la table impériale, pas plus les secrétaires et attachés d'ambassade que le ver de terre qui écrit ces lignes. Malgré la situation géographique de Constantinople, nous ne sommes plus ici dans un État européen; le prestige du souverain, l'isolement dans j lequel il se complaît, car, en dehors du grand vizir,, aucun ministre ne confère directement avec le sultan, rappellent les empires d'Asie. L'empereur n'est pas disposé à abandonner la moindre parcelle de sa toute puissante majesté ; ce n'est pas un souverain qui gouverne, c'est un soleil qui rayonne, et il n'a rien moins fallu que l'arrivée de l'impératrice des Français pour faire ouvrir les portes du palais de Dolma- Bagtchié aux dames du corps diplomatique qui — pour cette fois et par extraordinaire - — auront l'insigne honneur de dîner à la table du sultan.

Quand j'allai faire ma visite d'adieu à Son Altesse le grand vizir :

— Ëhbien, Monsieur, nie demanda le président du conseil j ne vous reste-t-il plus rien à voir à Cons-

tantinople ?

154 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

— Si, Monseigneur, lui répondis-je, je voudrais voir un de ces terribles incendies qui ont rendu votre capitale célèbre parmi les pompiers européens.

— Vous m'excuserez de ne pas vous offrir ce spectacle. Mes pouvoirs ne vont pas jusque-lày fit Ali- Pacha.

Mais le hasard, plus puissant qu'un ministre, devait le lendemain me fournir l'occasion de voir flamber quelques maisons à Galata : dix ou douze, ce n'était pas la peine d'en parler,., un feu de cheminée 1 rien de plus.

En effet, quand on a vu les traces du dernier incendie à grand spectacle qui, il y a une dizaine d'années, je crois, a dévoré trois ou quatre mille maisons à Stamboul, on comprend que dix ou douze habitations en feu n'émeuvent pas le peuple habitué à de plus grandioses spectacles. Je défie les pompiers réunis de l'univers entier d'arrêter un incendie à Stamboul le jour où le vent souffle ; il faut avoir vu cette immense ville en bois, ces rues étroites et tortueuses, ces habitations turques, dont les plus confortables tout en cachant à l'intérieur tous les raffinements du luxe oriental, ont l'air de vieilles baraques délabrées ; il faut avoir vu Stamboul pour se faire une idée de ce que peut être l'incendie à Constantinople.

Justement eff'rayé de si grands désastres, le gouvernement turc, après le dernier grand incendie de Stamboul, a pris un parti héroïque : il a ordonné que

toutes les constructions en bois seraient désormais prohibées ; et en réalité sur les décombres de la ville brûlée on voit s'élever tout un quartier de maisons en pierre qui font dire aux étrangers que Constantinople perd son caractère et que dans dix ans la ville ne vaudra plus la peine d'être vue. En effet, cette partie de Stamboul est moins étrange que le reste ; entre les constructions nouvelles et les petites maisons du Vésinet, la différence n'est pas grande ; mais ce qui reste de la ville en bois suffit largement aux amateurs du pittoresque, et, vu l'étendue de Constantinople, qui se compose d'une foule de petites villes collées les ones aux autres, depuis les eaux douces d'Europe jusqu'à Ventrée de la mer Noire, plus d'un siècle s'écoulera encore avant que la ville de bois ait été transformée en une cité de pierre.

Le plus grand obstacle, celui qui ferait reculer le Baron Haussmann lui-même, vient de la nature ; il y a du bois en masse, mais de pierre point ou fort peu dans les environs de Constantinople, et l'absence presque complète de routes praticables rendrait, en tout cas, le transport des pierres à ce point impossible et certainement si coûteux, que les grands seigneurs du pays pourraient seuls se payer un tel luxe. Il faut se garder avant tout d'imiter les commis-voyageurs en littérature qui rendent le gouvernement d'un pays responsable de tout ce qui choque leurs goûts ou leurs habitudes. Défendre aux Turcs de bâtir des maisons en bois, c'est bientôt fait ; mais l'excessive

i(5a' MÉMOIRES d'un PARISIETN

lenteur qu'on met à reconstruire une ville de pierre sur remplacement du vieux quartier de Stamboul^ détruit par le grand incendie d'il y a dix ans, vient précisément de la difCculté de se procurer et de transporter la pierre de taille;

L'autre semaine^ l'incendie n'a pas sévi dans la ville de bois ; il a détruit le quartier franc, le quartier e» pierre, comme l'appelle le peuple, à cause des constructions modernes que l&colonie étrangère a élevées sur le point culminant de CSonstantinople, à Péra^ séparé de Stamboul par le pont de la Corne-d'Or. Mais, ici comme partout ailleurs, le manque de pierre de taille a contraint les constructeurs à employer du bois en grande quantité, et c'est ce qui explique^ avec bien d'autres circonstances dont nous parlerons tout à l'heure,, comment la ville de pierre a flambé tout comme la ville de bois.

Péra est une ville à part qui s'élève en amphithéâtre depuis la mer jusque sur les points les plus élevés de Constantinople. De ses hauteurs, on embrasse toute la ville, le port et le Bosphore depuis l'entrée de la mer Marmara jusqu'au palais du sultan. Toutes les ambassades sont construites à Péra, qui est, on le sait sans doute, la ville européenne, le centre de tous les étrangers. Deux routes carrossables, et qui n'étaient pas encore entièrement terminées quand • j*ai quitté Constantinople, relient Péra au Bosphore ; l'une, tournant le Petit-Champ des Morts, descend vers le pont de l'arsenal, à la Corne-d'Or ; l'autre, du

VOYAGES A TRAVERS LE MONDE iôT

côté opposé, conduit par de grands détours à TopanL\ sur le Bosphore ; cette dernière route a été faite quelque temps avant Tarrivée de l'Impératrice, pour lui' permettre de se rendre en voiture du palais du sultan. àTambassade française et au patriarcat arménien, qui vient d'être, détruit par le feu avec tout un quartier immense de la ville soi-disant de pierre.

Les autres ruelles qui conduisent sur les hauteurs de Péra, sont impraticables pour le touriste. On arrive de la mer à la grande rue par des routes impossibles, à travers des agglomérations de maisons superposées. Patauger dans cette boue, glisser sur les pavés pointus et souvent séparés les uns des autres par des mares où Ton peut se noyer, grimper ainsii de pavé en pavé, sauter des ruisseaux, s'enfoncer dans des trous profonds, rebondir sur le pic escarpé d'un pavé turc, le tout sans balancier, c'est là un plaisir que peuvent s'offrir en toute sécurité les touristes anglais, habiles à escalader le mont Blanc, mais qui, pour Je commun des mortels, n'est pas dépourvu de nombreux désagréments etmême de certains dangers.. Aussi n'entreprend*il point cette périlleuse ascension de Péra; il y monte à cheval par la grande rue, qui, depuis la mer jusque sur la hauteur, forme une sort& d'escalier en pavés que les petits chevaux du pays, qu'on loue à l'heure et à la course, comme chez nous les fiacres, montent et descendent d'un pas sûr ou à peu près. On n'a qu'à les laisser aller à leur gré et choisir à leur convenance le pavé où ils doivent se ris-

quer ; les chevaux ont une telle habitude de circuler dans cet escalier périlleux, qu'un clown du cirque, maître en Tart de danser sur des œufs, serait frappé de l'adresse de ces bonnes petites bêtes turques.

La fameuse grande rue de Péra, avec ses magasins européens et ses cafés à la française, rassemble à une rue de Saint-Germain ou de Saint-Denis. De ci, de là on a fait une tentative de trottoir avec des pavés un peu moins pointus que ceux de la chaussée, et où, après le labeur du jour, flâne une population étrange, vêtue de redingotes noires et de fez rouges, comme les Turcs, mais qui parle toutes les langues connues et inconnues. La nature a été si prodigue pour Constantinople , que le touriste, en apercevant par une échappée le merveilleux panorama du Bosphore, oublie volontiers qu'il habite cette exécrable ville de province sans caractère qu'on appelle Péra ; c'est le quartier le moins somptueux de Belleville et de la Villétte transporté en plein Orient, toutefois moins le pavé qui défie la concurrence et rend la comparaison avec toute ville civilisée absolument impossible. C'est à ce point que les dames européennes, parle plus beau temps, ne peuvent se risquer sur ce pavé horrible avec leurs petites bottines, et l'absence de routes carrossables faisant de la voiture un objet de luxe inutile, les dames delà colonie européenne se rendent en chaise à porteurs au théâtre Naoum, qui vient de brûler également. .

Comme site, je ne sais rien de comparable à Péra.

Quand, par ses rues étroites, sales, mal pavées ou pas pavées du tout, on arrive à une sorte de boulevard qu'on a tracé à travers le petit cimetière, ou bien lorsqu'on longeant la grande rue jusqu'au bout de Péra on arrive à la hauteur qui, de ce côté, domine le Bosphore, comme l'autre domine la Corne-d'Or, on pousse un • cri d'enthousiasme, tant ces panoramas sont incomparables. Le soir, quand je n'étais pas à la campagne de S. A. Mustapha-Pacha ou de Son Excellence Khalil-Bey, je flânais des heures entières du côté du Petit-Champ, d'où j'apercevais la Corne-d'Or à mes pieds et, au delà de l'eau, cette fantastique et pittoresque ville de Stamboul et ses mosquées, dont les minarets traçaient des lignes d'un gris vaporeux sur le ciel d'une pureté admirable.

Ce petit boulevard n'était pas entièrement achevé, car l'ambassadeur d'Angleterre avait obstinément refusé à la municipalité le tout petit bout de son jardin qu'elle lui avait demandé ; le feu, en détruisant le palais de l'ambassade d'Angleterre, s'est chargé à présent de l'alignement.

Figurez-vous maintenant cette agglomération de de bâtisses dites de pierre, mais où le bois domine quand même, sur cette hauteur, qui nulle part n'est abritée contre lovent. D'un côté, la Corne-d'Or; de l'autre, le Bosphore, et tout au bout la presqu'île que forme Péra et que relie à la terre une sorte de désert qui conduit aux eaux, douces d'Europe; figurez-vous celle ville, avec ses rues tortueuses et étroites, en

160 MÉMOIRES d'un PARISIEN

proie à l'incendie que le vent, soufflant de tous les c6té8, ravive quand le feu est sur le point de s'éteindre ; figurez-vous tout cela, et vous comprendrez qu'ainsi que l'affirment les dépêches, plusieurs milliers de maisons aient pu devenir la proie des flammes. Ajoutez à cela un service de pompiers mal organisé ou pas organisé du tout, que la situation topographique de la ville rend d'ailleurs impossible. Si leaa manque sur les hauteurs, ce qui est arrivé pendant mon séjour, à la suite de sécheresses trop prolongées, il faut aller la chercher en bas, non dans des tonneaux et au triple galop de3 chevaux, car il n'y a pas dfr communications carrossables, mais pour ainsi dire seau, par seau. Il est donc tout naturel que les compagnies d'assurances ne fonctionnent pas dans une ville qu'une allumette jetée à terre peut détruire de fond en comble, sans qu'il soit possible de conjurer le désastre, quand le vent souffle dans les flammes.

Aussi, lorsque le feu se déclare dans un coin de Constantinople, toute la ville est en danger ; une pluie de feu tombant du ciel, comme au beau temps du citoyen Loth, n'épouvanterait pas plus les Turcs qu'une baraque qui brûle dans un coin de la ville. L» veille de mon départ, je fus éveillé un matin par les clameurs de la rue, auxquelles se mêlaient les cris sauvages des pompiers. Et quels pompiers, grands dieux! Figurez-vous deux portefaix portant une longue perche et, suspendue à cette perche, une petite pompe à incendie comme celles qui servent à arroser^

les jardins aux environs de Paris. Le tonneau d'eaur ou la pompe, ballotté par la folle course des pompier* qui dégringolent les rues escarpées, flotte de droite à gauche et de gauche à droite comme le bourdon de- Notre-Dame un jour de fête.

Ce jour-là, le feu s'était déclaré à Galata, au pied< dePéra, et il fallait voir ces fameux pompiers! Les pues où j'osais à peine faire un pas, de peur de glisser dans un gouffre ou de tomber dans un précipice, ils les descendaient au pas de course avec les pompes et les tonneaux suspendus à la perche qu'ils tenaient sur leurs vigoureuses épaules, et dans ce steeple-chase à travers les rues de Fera, où vous et moi nous nous serions cassé le cou au premier obstacle, ils couraient pour ainsi dire ventre à terre, poussant des hurlements sauvages pour qu'on leur livrât passage. Et la garde de Constantinople à cheval, c'est elle qu'il fallait voir! Jamais écuyer du Cirque ou de l'Hippodrome n'a exécuté de pareils tours de force. Couchés sur leurs chevaux, le nez enfoncé dans la crinière, le fez Holtantau vent, le sabre au poing, ils descendaient au grand trot l'escalier de Fera, au risque de se casserle cou à chaque pas. Et derrière eux le peuple poussant des cris de détresse, criant : « Au feu ! au feu ! » dans toutes les langues de la terre. Et les pompiers, avec leurs hurlements sauvages ; le tout pêle-mêle, • se précipitant des hauteurs de Fera dans la plaine de- Galata. On eût dit une viJle assiégée, où les hordes d'Attila auraient pénétré pour tout massacrer sur leur

passage. Mais ce jour-là heureusement le vent ne soufflait pas, et d*ailleurs, Galata étant situé sur le bord du Bosphore, on ne manquait pas d'eau. Douze habitations, quinze au plus, furent décorées en un clin d'œil.

On n'en parlait pas plus à Constantinople que d'an feu de cheminée sur le boulevard. Douze maisons qui flambent sur les rives du Bosphore, c'est là un très mince et très vulgaire événement, comme à Paris un chien écrasé par un omnibus.

Retour à Paris, novembre 1869.

Par Mahomet! ce que j*aî vu de plus beau dans mon admirable voyage, c'est le boulevard des Italiens. Si merveilleuse que soit la Corne-d'Or, elle n'éclipsera jamais le coin de la Maison-Dorée, à neuf heures du soir. C'est un beau spectacle que de voir \e sultan, entouré d'un pittoresque cortège, se rendant à la mosquée; mais le spectacle d'un omnibus qui se dirige vers la Madeleine n'est pas moins imposant. • Mon beau Paris, je te salue I Cependant la joie de me retrouver sur les boulevards ne doit pas me faire oublier ceux à qui je dois tant de beaux souvenirs. Le bienveillant lecteur qui, depuis trois mois, m'a suivi dans mes pérégrinations ne m'en voudra pas, je pense, si je dépose ma carte de visite chez les hommes aimables qui, sur les deux rives du Bosphore, m'ont donné la plus exquise hospitalité. A de certaines heures, quand je me promenais entre les deux côtes d'Asie et d'Europe, sur le bateau à vapeur que S.E. Khalil-Bey, ce Parisien de

164 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

Stamboul, faisait chauffer pour moi seul, quand, étendu sur un doux tapis de Smyrne, je commandais aux quatre hommes dont se composait l'équipage d'aller à droite ou à gauche, je me figurais que j'étais le sultan. Bercé par les doux rêves d'Orient, il m'est arrivé de dire à mon capitaine :

— Mon cher, vu les services que vous m'avez rendus, je vous donne le grand cordon de mon ordre.

Vous me voyez d'ici dans mon bateau à vapeur, n'est-il pas vrai? Sur mon passage, les factionnaires des nombreux corps de garde sur le Bosphore, présentaient les armes; ainsi je passai des journées entières sur l'eau, prenant un café par ici, fumant un chibouk par là, tantôt en Europe, tantôt en Asie; depuis la merde Marmara jusqu'à la mer Noire, tout m'appartenait. Khalil-Bey, que ses nombreuses occupations avaient ramené, en ville, où il habite en hiver, le palais de son père, me dit le jour de son départ de la campagne :

— Vous n'avez pas encore vu la forêt de Belgrade, n'est-ce pas?

— Au fait, c'est vrai I j'irai la voir avant mon départ.

— C'est ce que j'ai pensé ! J'ai laissé trois chevaux et un palefrenier à la campagne pour le cas où vous voudriez vous promener dans la forêt avec un de vos amis.

Un bateau à vapeur par-ci, trois chevaux par-la^ dPR amis sur toute la ligne; le couvert mis chez les

ns et les autres; je déjeunais en Europe, je prenais î café en Asie, je lisais le Figaro sur les deux rives u Bosphore. Étendu sur les moelleux divans de Orient, je fumais des chibouks dont le bout d*ambre tait enrichi de diamants comme une petite actrice m jour de première; j'avais à ma disposition des anots, des vapeurs et des écuries ; je n'avais qu'à aire un signe pour que le palefrenier empressé arivât avec les chevaux de sang ; tant chez les Turcs lue dans la colonie européenne, je trouvai l'accueil e plus flatteur; le ciel était beau et la mer était :alme ; à la fin d'octobre, nous étions encore assis à la fenêtre ouverte, d'où je contemplais les flots bleus, et cependant, quand je voyais passer les bateaux qui partaient pour la France, mon cœur se serrait, et, au milieu de toutes ces splendeurs, j'eus plus d'une fois la nostalgie du boulevard.

Pendant trois mois, j'ai vécu dans un continuel étonnement.

U faut avoir vu ces Turcs chez eux pour les connaître. Celui qui m'a le plus stupéfait est certainement Son Altesse Mustapha-Fazyl-Pacha, le frère du vice-roi d'Egypte. Les Parisiens le connaissent. Ils ont vu Son Altesse, soit aux Italiens, soit à Bade ou à Hombourg. Chez nous c'était un homme du monde qui s'amusait ; chez lui Mustapha-Fazyl-Pacha est un vrai grand seigneur. Sa maison est de beaucoup la plus considérable de Constantinople ; quand je dis €a maison, c'est une façon de parler, car il n'y a pas

^66 MÉMOIRES d'un PARISIEN

Bur les deux rives du Bosphore un palais assez vaste pour iiébergerla suite de ce prince sans trône, de ce ministre sans portefeuille.

C'est à Candilli, sur la côte d'Asie, que Mustapha- Pacha a un palais de quarante fenêtres de front où Son Altesse héberge et nourrit deux cents personnes: hommes, femmes et eunuques; à 3 ou 4 kilomètres de là, sur les hauteurs de Tchamlidja, dans un autre palais, il y a encore deux cents personnes, ce qui fait quatre cents, sans compter la maison d'Egypte, où les anciens domestiques et esclaves invalides finissent leurs jours dans une douce retraite.

En tout, Muslapha-Fazyl-Pacha nourrit cinq cent»! personnes par jour, et sur ces cinq cents, trois centsn s'enrichissent à son service: Pour ne citer qu'uui exemple, je ne vous parlerai que d'un certain Nezir- Aga, dont le nom doit être connu des lecteurs du Sport. Depuis quatre ans, il a gagné plus de cent mille francs aux courses d'Egypte ; ses écuries font trembler tous les sportsmen du pays.

Et savez- vous quel est au juste ce fameux turfiste? C'est tout simplement le second chef des eunuques du harem de Candilli.

Rien n'est d'ailleurs plus curieux que l'intérieur du prince Mustapha.

Sous le vestibule, vous trouvez à toute heure de la journée vingt ou trente domestiques, et chaque jour on aperçoit des figures que l'on n'a pas vues la veille. En tout, ils sont bien une centaine attachés spéciale-

nent au service du prince, sans compter Jean, le valet ie chambre français, un brave garçon qui joue le maùmum à Hombourg tout aussi bien que son maître. Que font tous ces domestiques auprès d'un prince (ui est rhomme le plus simple que je connaisse ? Alez! ils gagnent bien leur argent; ils se mettent trois )u quatre pour apporter un chibouk et ils sont une lemi-douzaine pour servir un verre d'eau ; Tun cherjhe le plat en argent, l'autre le verre, un troisième a carafe, un quatrième la petite cuiller en vermeil, ie cinquième gémit sous le fardeau du sucrier, et le sixième, le plus fort, apporte le tout à bras tendu, ^ous pensez bien que des serviteurs aussi occupés se relayent plusieurs fois dans la journée : quand Tun l*eux a porté une pipe, il se retire, dans sa famille et se fait servir à son tour par des esclaves ; car tous les valets ont leurs esclaves qui vivent des libéralités du prince; les hommes mariés ont leur harem qu'ils nourrissent avec l'argent du prince ; ils ont leurs chevaux à eux, qui mangent les fourrages des écuries du maître ; tous ces gens-là vivent comme de grands seigneurs, et c'est toujours le prince qui régale. Il y a entre eux une sorte de franc-maçonnerie de la carotte; au lieu de se nuire comme la valetaille européenne, ils se soutiennent les uns les autres ; quand Tun d'eux a besoin d'argent, les autres le mettent en évidence ; pendant huit jours c'est toujours le même qui sert le prince jusqu'au moment où Son Altesse lui dit:

168 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

— Tiens ! tiens ! mon garçon I tu es vraiment bien zélé.

Alors ledit serviteur prend un air mélancolique, parle de sa femme et de ses enfants et de Texcessive •cherté des vivres qu'il ne paye pas; et le prince, qui •est certainement l'homme le meilleur que je sache, «ourit et paye les dettes de son domestique. Le len- <lemain, c'est le tour d'un autre, et ainsi toute Tannée. Dans le tas, il est des gens qui gagnent cinq ou six mille francs pour apporter un verre d'eau tous les six mois; mais comment les renvoyer? Si ce ne sont pas de vieux serviteurs, ce sont des enfants nés dans la maison ; le père a servi le père ; le fils sert le fils ; le maître ne les considère pas comme des domestiques, il les a vus grandir ; ce sont des familiers plutôt que des laquais ; on a des égards pour eux. Si le prince, •en un moment de mauvaise humeur, les flanquait à la porte, tous ces gens-là mourraient de faim! Le maître le sait, et, comme c'est un excellent homme, il les garde toiis, les nourrit, les élè^e, leur achète •des maisons quand ils se marient, et quand le domestique jouit du bonheur de la paternité, c'est encore le prince qui élève les enfants.

On ne peut pas se faire une idée de tout ce monde qui grouille autour de ce grand seigneur d'Orient. Personne ne sait au juste combien de personnes Mustapha-Pazyl-Pacha nourrit chaque jour. On voit errer dans les couloirs des vieux domestiques qui se font servir par les jeunes et les jeunes qui se font

servir par des négrillons. Dans le grand salon d'attente, vous trouverez à toute heure de la journée tout un état-major de jeunes seigneurs dont chacun a son train de maison, ses valets de chambre, ses écuries, ses palefreniers, et c'est toujours le prince qui régale. Cent vingt chevaux qui ne font rien, quarante gondoliers qui ne font pas grand'chose, deux cents domestiques qui en font autant.

Ce train de maison amuse le prince qui, pour son service personnel, se contenterait au besoin d'un seul valet de chambre ; la plupart de ces domestiques ont été élevés dans la maison ; le prince les a vu grandir; il a grandi au milieu de ses serviteurs, et si vous lui conseillez de les renvoyer, il augmente leurs gages. Je vous laisse à penser si un pareil maître est adoré «de tout le monde. Pendant mon séjour à Constantinople, le tailleur français de Péra est venu un beau matin à Gandilli, toucher cent mille francs, montant d'une seule facture. Trois mille francs pour le prince et quatre-vingt-dix-sept mille francs pour les jeunes gens de sa suite.

A présent que je suis devant mon bureau, je me demande vraiment si c'est arrivé. Eh bien, croyez bien ceci : rentrer dans son appartement quand, pendant deux mois, on a vécu de la vie de millionnaire, remonter en fiacre quand on a été traîné par des chevaux de sang, prendre Tomnibus quand on a commandé un bateau à vapeur, vous pensez peut-être que c'est bien douloureux ? Eh bien! détrompez-vous ! Y

a-t-il pour un Parisien une merveille plus grande que Paris? Allons donc I

Altesses! Excellences I Pachas et Effendlsl je vous remercie, du fond du cœur, de Texquise hospitalité que vous m'avez accordée dans vos palais ; mais je ne suis pas fâché d*ôtre rentré chez moi Gros-Jean comme devant. Oui ! vous êtes les hommes les plus aimables que j'aie rencontrés; mais, à votre ciel bleu, à vos palcds, à votre Bosphore, à votre soleil et à vos mosquées, je préfère mon ciel gris parisien, mes boulevards et mon macadam chéri I

Que voulez-vous? nous sommes ainsi faits, nous autres boulevardiers. Quand vient Thiver, nous avons la nostalgie de la revue de fin d'année, et si on nous laisse le choix entre un trône en Asie et un fauteuil d'orchestre aux Variétés, nous sautons dans un fiacre et nous crions au cocher :

— Boulevard Montmartre 1 Et bon train! il y a un pourboire I

Décembre, 1875.

• Six années se sont écoulées depuis mon voyage à Constantinople et j'apprends tout à coup la mort de Muslapha-Fazyl-Pacha.

On peut dire du prince qui vient de mourir si ieune, qu'il fut un des derniers grands seigneurs d'Orient, tels que la légende nous les représente. A l'ambition de gouverner les hommes, se joignait la plus folle prodigalité du satrape asiatique. Malgré ses goûts européens et sa préférence pour Paris, Mustapha-Fazyl -Pacha était resté un Oriental. Il était né pour les grands palais et non pour les avant-scènes des théâtres d'opérettes. A ce prodigue, il eût fallu les ressources d'un pays riche et d'un peuple docile, élevé à apporter chaque matin au souverain les trésors qu'il peut lui prendre fantaisie de jeter par la fenêtre dans l'après-midi. A cette ambition politique, à celte intelligence vraiment distinguée, il a manqué le milieu où elles eussent pu se produire ; sur le trône ^'^gypte, le prince Mustapha eût peut-être tenté de grandes choses et réalisé des progrès étonnants; il

était né pour la politique, et ce n*est pas sans amertume qu'il a dû se résigner à subir la volonté des hommes, au lieu de leur imposer la sienne.

Ceux qui n'ont connu le prince qu'au théâtre, à la roulette de Bade ou de Hombourg, ne peuvent pas se faire une idée de cette personnalité étrange, violente, en même temps que douce, qui ne semblait vivre que pour le plaisir, mais qui au fond ne cherchait qu'un terrain pour son activité dévorante et sa terrible ambition. La bruyante vie parisienne n'était que la surface de cette existence agitée ; le plaisir parisien n'était qu'un moyen d'étourdir un instant ce tempérament de dominateur réduit à l'emploi de troisième rôle. Le Mustapha-Fazyl-Pacha des avant-scènes, de la roulette, des gros baccarats de la rue Royale, n'était pas le vrai ; ce n'est pas au Café-Anglais qu'il fallait le juger, mais chez lui, dans son hôtel du boulevard Malesherbes, où l'Altesse boulevardière disparaissait en même temps que le prince d'Orient reprenait son rang; où îl retrouvait, au milieu dé son étatmajor, les honneurs dus à sa naissance aussi bien que ses espérances.

On connaît les dissentiments qui ont divisé le khédive et son frère. La nature turbulente, envahissante de Mustapha inquiétait le vice-roi qui ne vit pas sans terreur un parti très puissant se former autour de cette sorte de duc d'Orléans du Caire. La guerre éclata ; elle fut impitoyable de part et d'autre. Le plus fort eut raison ; Mustapha exilé d'Egypte, forcé

de vendre à son frère toutes ses possessions, vint se réfugier à Paris. Les choses en étaient arrivées à ce point que la conciliation devint impossible. Le khédive pouvait ruiner son frère de fond en comble; pour ce faire, il lui suffisait de détourner le cours du Nil des terres de Mustapha. Plus de crue des eaux de ce côté, donc plus d'engrais, plus de récolte... le néant. De cette transaction, Mustapha-Pacha tira une trentaine de millions. Pour un homme élevé dans la pensée de régner un jour ou Fautré en souverain absolu sur un peuple docile, ce ne fut guère. Le revenu suffisait à peine à l'argent de poche de ce prodigue, et, par-dessus le marché, il fallait maintenir à leur rang les palais du Bosphore, le harem du Caire, le» courtisans, les fidèles, les intrigants et les chenapan» qui se groupèrent autour de cette ambition, les un& par dévoûment sincère à la nature foncièrement bonne et généreuse du prince, les autres par intérêt et par besoin. Ces divers éléments firent de Tentourage de Mustapha-Pacha une assemblée curieuse; VEgyptien de distinction y coudoyait l'aventurier parisien; dans le nombre, il était des hommes dont le prince, parvenu au pouvoir, eût fait des ministres et d'autres dont il n'eût pas voulu pour palefreniers à l'heure du succès. Tous se flattaient au même degré de posséder la confiance du prince, mais rinteUigenc& une du maître savait bien faire la part de chacun, et si sa caisse s'ouvrait à tous, son estime ne se donnait

pas à tout le monde.

174 MÉMOIRES d'un PARISIEN

Je fis la connaissance du prince dans des conditions singulières. Ce fut à Bade, à la table du Trente et Quarante ; Mustapha-Pacha était fort en colère contre un croupier qui lui avait fait perdre une centaine de mille francs. Le prince, la face empourprée, me vit entrer dans les salons et :

. — Monsieur WolfiF, s'écria-t-il, il faudra écrire un éreintement sur le maudit croupier à qui on ne gagne pas un coup.

Médiocrement flatté du rôle que me destinait TAltesse à qui je n'avais pas même eu Thonneur d'être présenté :

— Monseigneur, lui répondis-je sur le même ton, le croupier n'intéresse pas nos lecteurs ; j'aime bien mieux écrire un éreintement de Votre Altesse,

Le prince devint pourpre de colère ; puis sa figure se radoucit ; il sourit, me tendit la main et me dit : « Sans rancune, n'est-ce pas, cher monsieur? « Le grand seigneur, un instant égaré par le joueur, s'était retrouvé : il avait racheté l'intempérance de langage pair un mouvement spontané, plein de grâce et de bonne humeur. Depuis, il m'avoua que ma réponse l'avait surpris. Jamais aucun mortel n'avait osé parler sur^ce ton à un prince habitué à commander. Aussi cette première entrevue, qui aurait pu nous brouiller à jamais, devint le point de départ d'une grande sympathie que le prince n'a cessé de me témoigner, sympathie dont je fus d'autant plus heureux qu elle était franche, sans arrière-pensée. L'Altesse n'avait

rien à attendre du chroniqueur d'un journal non politique à ce moment. De son côté, le journaliste vivait assez bien de son travail pour pouvoir au besoin se passer de tous les princes de la terre.

Autour de Son Altesse vivotait tout un monde interlope qui, loin de la pousser à la conciliation avec son frère, attisait les haines de famille. Chacun espérait sa part dans le gâteau vice-royal qu'on comptait partager un jour ou Tautre au palais du Caire. A ce jeu, les millions sautèrent comme des bouchons de vin de Champagne. La maison de Paris, la prodigalité du prince à Paris, furent la moindre dépense. Dans les palais de Constantinople, Mustapha nourrissait cinq cents personnes au moins. Plus tard, à mesure que les espérances sur le trône égyptien déclinaient, Mustapha- Pacha renonçait aux intrigues dont il fut le centre pour se jeter dans la politique active. Le sultan en fit un ministre; à la vie oisive de Paris succéda le travail. Le grand joueur de Paris,- de Bade et de Hombourg avait dit son dernier mot. En 1869, je retrouvai le prince dans son palais de Candilli (je ne réponds pas de Torthographe), prosaïquement attablé avec son fidèle Yassiff ËlTendi tn train de jouer le bezigue chinois. Ici, comme à Bade, Mustapha eut des colères admirables : comme joueur, la question d'argent le préoccupait peu; son amoyr-propre souffrait d'être vaincu piar uri inférieur. L'éducation des princes est si curieuse que dans presque tous les cas, elle fausse leur jugement. On les élève pour le commandement

au lieu de les préparer à la lutte. Il en résulte que le moindre obstacle les déroute et qu'ils sont fort étonnés de voir qu'un humble mortel se permette de faire un quatre-vingt-dix quand il a l'honneur déjouer le piquet avec une Altesse.

A part ce petit travers, Mustapha-Pacha était, à tous égards, un homme excellent. Sa nature foncièrement bonne le faisait adorer de tous ceux qui l'entouraient. Cinquante domestiques eussent suffi à son train de maison; il en nourrissait trois cents, les uns parce qu'il les avait v us naître, les autres parce qtie leurs pères lui avaient rendu des services. Le prince, très simple, très bon enfant, les laissait fiâner à leur aise dans le palais; il se contentait, lui, des services empressés de son valet de chambre français Jean, le même qui, \ Bade, jouait le maximum à la noire, tandis que son maître le jouait à la rouge et qui gagna, de la sorte, un jour, cent mille francs que le prince avait perdus. Jean, caché dans la foule des joueurs, faisait passer des enjeux par un homme de paille. Ce n'est que le soir, en déshabillant le prince, qui maudissait contre la mauvaise fortune, que le valet de chambre avoua ses bénéfices. Le prince rit à se tordre de l'aventure, mais il défendit depuis ce moment l'entrée des salons à son valet de chambre, afin qu'il ne reperdît pas son argent. .

Des trois cents serviteurs qui peuplaient les deux palais sur la côte d'Asie, Jean était le seul utile ; celte armée de paresseux offensait l'activité de ce brave

garçon ; il se vengeait à sa façon en observant vis-àrvi» des domestiques turcs les façons hautaines d'un ministre.

Lorsque Mustapha-Pacha m'offrit l'hospitalité dans son palais de Candilli, il me fit faire mon lit dans son propre cabinet de travail. La première nuit, ayant laissé ma malle à Péra, je mis le soir mes bottines à la porte dans Tespoir qu'un des trois cents domesti* ques voulût bien consentir à les cirer. Vain espoir î Le matin je retrouvai mes chaussures avec la pons^ sièrede la veille. Malgré la sympathie que le maître me témoignait, aucun de ces chenapans ne voulait servir le giaour. Tout ce qu'on a dit sur la civilisation du peuple turc n'est qu'une fable ; malgré le vernis européen, en dépit de la redingote qu'ils nous ont empruntée, ces gens-là nous haïssent, le fanatisme religieux domine leur être. Le prince, lui-même, n'eût pas obtenu d'un de ces drôles qu'il servît ce giaour d'étranger. Le valet de chambre Jean eut pitié de "^oi ; il se chargea de mon service, et ses soins augmentèrent à mesure que les domestiques turcs continuaient à me témoigner leur mépris le plus distingué. Les trois cents polissons se prélassaient dans les antichambres ; ils se mettaient à cinquante pour apporter un verre d'eau au prince ; ils dormaient dans tous les coins du palais entre deux digestions; ils crevaient de ï*age en voyant le giaour traité avec une si bienveillante attention par le maître ; ils me voyaient entrer chez Son Altesse sans courber l'échiné ; ils me voyaient

t78 MÉMOIRES D VS PARISIEN

à table à la place d'honneur, ils en souffraient dans leur patriotisme et dans leur fanatisme, et Jean ajoutait encore à leur rage en me servant à table les meilleurs morceaux et en m'apportant, au dessert, les plus fins cigares du prince.

Le séjour du palais eût été impossible pour moisi, en montant 1 échelle, j'avais rencontré la même aaimosité. Mais les vils sentiments de la valetaille ne se retrouvaient point dans l'entourage inXime du prince. Tout cet état-major fut charmant, autant que les drôles de Tantichambre furent insupportables. Ces trois cents paresseux avaient un moment pénible dans la journée, qui me vengeait de leurs dédains. Vers les trois heures de l'après-midi, le prince demandait son caïk pour faire quelques visites dans les environs, et quand, à travers le palais, résonnait ce cri : « Le caïk du prince! » les trois cents, troublés dans leur digestion, accouraient, formaient une double haie depuis le salon jusqu'à la mer, puis, le prince embarqué, ils retournaient à leur paresse.

Dans ce palais d'Asie, le prince Mustapha menait personnellement l'existence la plus bourgeoise, employant ses loisirs à jouer au bezigue. Un soir, cependant, après dîner :

— Monseigneur, lui dis-je, est-il vrai que vous avez acheté à Hombourg une table de Trente et Quarante ?

— Parfaitement.

— Voulez-vous que nous taillons une banque?

Sur un signe du maître, les trois cents fainéants apportèrent la table.

— Combien mettez-vous en banque ? me demanda le prince.

— Tout ce que j'ai, Monseigneur.

J'avoue que ce moment fut un des plus beureux de ma vie; déjà j'entrevoyais la fortune. Gomment, nie disais-je, me voici l'bôte du prince, jamais il ne voudra gagner l'argent d'un journaliste. Peut-être bien a-t-il l'intention de perdre un million pour m'être agréable et afin que j'emporte un bon souvenir de Gonstantinople.

Nous voici donc attablés, le prince et son banquier ; autour de nous tout l'état-major palpitant d'émotion. Son Altesse jette deux livres d'or à rouge et me dit :

— Partez!

Je donne les cartes une à une sans émotion, sûr que le prince ne cherche qu'un moyen de faire ma fortune. La rouge gagne. Mustapha-Pacha prend mes deux livres d'or, les met dans ma poche, se lève, et :

— Assez pour aujourd'hui, dit-il, je vous souhaite une bonne nuit.

Et il s'en alla, en effet, riant aux éclats, heureux d'avoir fait une niche à son invité ; heureux à ce point que, plutôt que de reperdre ses deux livres d'or, il ïn'eût fait cadeau de la merveilleuse collection d'objets d'art de son cabinet. Le fond du caractère de l'homme privé était une douce gouaillerie. Il était fier du tour qu'il m'avait joué, comme un enfant qui, la nuit,

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sonne à la porte d'une maison pour faire inutilement tirer le cordon à un portier.

A mesure que j'entrais davantage dans rintiaûté du prince, j'appris à le connaître et à l'estimer. C'était un cœur d'or et une belle intelligence. Ce fut pour lui un coup terrible le jour où le khédive obtint du aultan l'autorisation do transmettre à son fils la couronne que la loi du Koran destinait à Mustapha comme à l'aîné de la famille. Le prince supporta, ce désastre avec une entière dignité. L'expérience lui avait démontré l'inutilité de la lutte ; peu à peu il s'était retiré . du filet d'intrigues où le tenaient emprisonné ceux qui espéraient tout de l'inimitié des deux frères. Le prince Mustapha, dès ce moment, se consacra entièrement aux affaires de la Turquie ; il occupa successivement les postes les plus élevés de Tadministration et sa situation dans le monde politique était considérable.

Pour se rendre compte .de la place que Mustapha- Pacha occupait à Gonstantinople, on n'avait qu'à assister à ses réceptions du vendredi, le dimanche des Turcs. C'était du matin au soir un défilé de grands dignitaires, entrant dans le salon à l'orientale, le dos courbé, les mains croisées sur le ventre, s'approchant respectueusement du fauteuil où, sur une estrade, le prince 9e prélassait comme sur un trône ; ils baisaient en passant le pan de sa redingote et humblemeat ils allaient s'asseoir dans un coin en attendant que Son Altesse daignât leur adresser la parole.

Une seule fois les rôles changèrent. Un aide- de camp vint dire quelques mots au prince ; il sauta debout et, pour me préparer sans doute à la scène que j'allais voir, Son Altesse me dit :

— Voilà un bien grand personnage qui m'arrive.

Le grand personnage se dessina dans la porte^. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans au plus^ remarquablement beau et d*une fierté d'allures telle qu'on croyait le voir sortir du tableau d'un grand maître; une sorte de robe noire, serrée à la taille par une ceinture en or massif; le turban vert sur une des plus mâles têtes que j'aie vues de ma vie. Malgré sa jeunesse, dans cette demeure princière, il resta droit, encadré dans la porte, jetant un regard sur l'assemblée, attendant que le maître de la maison vînt le recevoir selon son rang. Le prince s'était levé, et, dans l'attitude humble que les visiteurs avaient observée à son égard, il s'avança vers le jeune homme qui, immobile, droit et fier, attendait qu'on lui rendît les honneurs. Arrivé auprès de ce grand personnage, le prince Mustapha baisa les vêtements de ce visiteur, le conduisit vers son fauteuil et s'assit à ses pieds.

L'étranger resta quelques minutes, tira trois bouffées de son tchibouk, daigna porter ses lèvres à une tasse de café, se leva, salua, et, reconduit par le prince avec les mêmes honneurs, il disparut comme un personnage biblique qui aurait consenti à faire une courte apparition parmi les mortels.

C'était le fils d'un grand prêtre de la Mecque, et tant

182 MÉMOIRES d'un PARISIEN

est profond le respect de la religion parmi les Musulmans que, même devant ce fils d'un grand prêtre, Tun des hommes les plus considérables de Constanlinople, le prince Mustapha-Fazyl-Pacha s'était incliné comme un ver de terre.

Les dernières années du prince Mustapha n'ont pas été les plus bruyantes peut-être, mais très certainement les plus douces. Il avait marié ses deux filles qu'il aimait de toute la tendresse que peut renfermer le cœur d'un père. L'aînée des princesses a épousé Khalil-Pacha qui a partagé les espérances politiques du prince, qui avait pour ainsi dire attaché ses destinées à celle de Son Altesse, qui, ami fidèle au moment où il lui était permis de tout espérer, est resté l'ami des dernières années, alors qu'on ne pouvait plus rien espérer du tout. Le droit obtenu par le khédive de transmettre la couronne à son fils, avait fermé à jamais au prince la route du trône égyptien. Mustapha-Fazyl-Pacha avait congédié tout le régiment de conspirateurs qu'il entretenait et qui l'ont aidé à croquer les millions sans lui rendre en retour le moindre service. On était parvenu à éteindre ou à peu près la haine qui a si longtemps divisé le khédive et son frère. Le vice-roi d'Egypte, du moment où il n'avait plus à voir en Mustapha un rival de son fils pour le trône d'Egypte, a retrouvé pour son ancien ennemi les sentiments généreux d'un frère, et on peut croire que Mustapha-Fazyl-Pacha s'est éteint sans aucun ressentiment envers celui qu'il a pendant de si

longues années considéré comme son pins cruel ennemi.

Un dernier trait peindra, mieux que tous les éloges, le caractère du prince. La loi du Coran lui réservait an trône après la mort de son frère aîné, le khédive d'Egypte. Le jour où Mustapha-Pàzyl-Pacha a vu s'écrouler ce droit sous les agissements de son frère, la lutte a éclaté terrible, implacable de part et d'autre. Sans doute, Mustapha eût employé toutes les roueries, toutes les finesses et même toutes les violences pour reconquérir les droits dont il pouvait se croire frustré ; très certainement il a conspiré pour ce droit non-seulement avec des personnages puissants, mais même avec des aventuriers de bas élage ; tous les moyens lui semblaient bons pour rétablir les prérogatives de sa naissance, mais il avait le cœur trop haut placé pour souffrir que, dans sa cour des miracles, quelqu'un parlât irrévérencieusement de son frère le khédive ; il combattait le souverain par tous les moyens en son pouvoir, il n'eût pas toléré qu'en sa présonce et pour lui plaire, quelqu'un eût manqué de respect à son frère. Je ne crois pas qu'on puisse prononcer sur sa tombe une plus belle oraison funèbre, car ellemontre le prince tel qu'il était, une impitoyable ambition, politique, mais un grand et noble c<]eur. Son Altesse Mustapha-Fazyl-Pacha laisse un fils, âgé de vingt-quatre ans environ, qui a été élevé à Paris. A l'époque où j'eus l'honneur d'être l'hôte de Mustapha-Pacha, en Asie, le jeune prince sortait à

peine du collège ; il ne songeait qu'à s'amuser selon la loi de son âge. Rien ne faisait prévoir un tempérament politique en ce jeune homme doux et timide. On peut donc croire que la question de la succession au trône d'Egypte se trouve définitivement et à jamais réglée par la mort de Mustapha-Fazyl-Pacha, car^ par le fait, le fils du khédive succédera à son père. Et si Ton voulait suivre la loi de Mahomet, ce ne serait point le fils du prince Mustapha qui pourrait faire valoir des droits, mais l'oncle du khédive, le prince Halim, Agé de quarante-cinq ans environ.

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