CHEZ LE GÉNÉRAL TREPOFF
3 juin 1883.
Le dimanche, après la messe, toute la société de Moscou se rencontre dans les salons du gouverneur général, prince Dolgoroukow. Je choisis ce jour pour me faire présenter à Son Excellence, qui me fit le meilleur accueil. Le prince voulut bien m'emmener dans un petit salon où Ton cause à Taise, loin du flot •des visiteurs ; il me demanda avec une grande bienveillance rimpression que la Ville-Sainte avait faite «ur moi et m'affirma que je pourrais compter sur son appui pour toutes choses qui me seraient utiles et agréables. Nous causions de Moscou, de Paris, du Sacre, quand un nouveau visiteur entra tout droit dans ce petit salon ; c'était un vieillard, très vert, faisant encore très bonne figure sous son brillant uniforme de général ; d'épaisses moustaches blanches reliées à des favoris coupés court; un nez aquilin^
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des yeux très briUants donnaient à ce militaire une allure particulièrement énergique. A la façon dontle général-gouverneur reçut ce visiteur, je devinai que ce n'était pas là le premier général venu ; ainsi que la discrétion me le commandait, je me retirai dans les salons voisins.
— Connaissez-vous le général qui vient d'entrer chez le prince ? demandai-je à un ami.
— Parbleu I c'est le général Trepoff, l'ancien grand maître de la police de Saint-Pétersbourg que Vera Zassoulitsch a failli tuer.
— Pouvez-vous me présenter au général ?
— Certainement ; aussitôt qu'il quittera le gouverneur, ce sera chose faite.
Après les premières formalités de la présentation :
— Mon général, dis-je, vous tenez une si grande place dans l'histoire des dernières années, que je serais très heureux de causer un instant avec vous : voulez-vous me permettre de vous faire une visite?
— Tous les jours de quatre à six, vous serez le bienvenu, me répondit Son Excellence.
Je profitai largement de cette permission. Le général habite un appartement au second étage à l'hôtel des Princes. Mais ce n'était pas facile de causer dans cet éternel va-et-vient des visiteurs, tantôt russes, tantôt polonais ; ces derniers venus pour les fêtes, profitaient de leur séjour pour revoir le grand maître de la police de tout le royaume de Pologne avant que, après le premier attentat, il y a une quinzaine d'an-
nées, le Tzar Alexandre 11 Tappelât à Saint-Pétersbourg. Un jour, cependant, j'eus la chance de me trouver seul avec le général et sa fille la comtesse Nieroth, je saisis l'occasion pour entamer le chapitre du nihilisme.
— Et vous, général, demandai-je, aviez-vous des craintes pour la vie de TEmpereur, lors de l'entrée à Moscou ?
— Les craintes d'un complot organisé ? Non ! Mais il est fort difficile d'empêcher un homme, qui fait d'avance le sacrifice de sa vie, de tuer un autre homme, v fût- il un empereur et gardé comme le nôtre par toute l'année et tout le peuple. Une bonne police sait tou jours déjouer une conspiration en règle, mais elle ne peut jamais répondre d'une tentative criminelle de la part d'un insensé. J'ai été douze ans grand maître de la police à Saint-Pétersbourg et par conséquent je connais parfaitement le personnel nihiliste, je lui ai fait une chasse sans pitié. On pouvait croire que, lors de la dernière guerre, en l'absence de Sa Majesté partie pour l'armée, il tenterait un coup de main. En prenant congé de mon souverain, je lui dis: « Sire, je remettrai à Votre Majesté, à son retour, la capitale dans l'état où elle me la laisse ! » Et j'ai tenu parole !
— Mais alors, général, vous deviez vous-même devenir l'objectif des nihilistes. Vous ne sortiez sans doute jamais sans une bonne escorte ?
— Une escorte? Mais, Monsieur, si j'avais pris la
peine de garder ma personne, Vera Zassoulitsch n'aurait pas pu me loger, à bout portant, dans le corps une balle qui y est toujours. Il a été établi au procès que, bien avant Vera, une femme nommée Philipow -était venue de Moscou pour me tuer. Gomme Yéra, «lie avait pris pour prétexte une pétition à me remettre. Au dernier moment la Philipow n'a pas osé. Vera, elle, n'a pas eu d'hésitation. Ma porte a toujour> ^té ouverte à tout le monde ; j'ai toujours circulé dan^ les rues sans le moindre souci de ma vie. C'est pour <îela qu'un jour, à Varsovie, j'ai reçu, en pleine rue. le coup de hache qui a failli me fendre le crâne.
— J'étais à côté de mon père, ajouta la comtesse. H est dans ma destinée d'être près de lui dans les grandes crises de sa vie. Enfant, je fus couverte de son sang dans l'attentat de Varsovie ; femme mariée, après une absence de six mois, j'étais revenue depuis deux jours à Saint-Pétersbourg, pour recevoir mon père ensanglanté dans mes bras, quand j'accourus au bruit de la détonation, lors de l'attentat de Vera.
— Général, dis-je, Vera a-t-elle agi de sa propre initiative, ou faisait-elle partie d'un complot ?
— Ici le complot est évident ; la mission avortée de la Philipow le prouve. Je vous dirai. Monsieur, que les conspirations nihilistes étaient devenues fort difficiles à Pétersbourg ; elles se réorganisèrent alors à Moscou, qui n'était pas confié à m& surveillance. La Philipow et la Vera étaient toutes deux venues de Moscou.
— Et le mobile da crime était-il bien celui qu'on a donné, général? Ici je touche à un point délicat, que je demande à Votre Excellence la permission d'aborder franchement.
— Oui, je sais, interrompit le général, les mauvais traitements que personnellement j'aurais fait subir aux prisonniers nihilistes. Je ne crains point, Monsieur, de parler de ces infâmes calomnies. Pouvezvous admettre qu'un homme de mon rang, un soldai comme moi, qui occupe un grade élevé dans l'armée, puisse s'oublier au point de bâtonner de sa propre main des prisonniers sans défense ? Aurais-je pu faire quelque chose de pareil sans me dégrader devant mes inférieurs ? Il est certain que, dans mes visites aux prisonniers, j'ai été plus d'une fois insulté par l'un d'eux; mais c'était le rôle du directeur de la prison, et non le mien, de punir ces révoltés, selon la discipline qui doit régner dans les prisons ; .'e n'ai pas à me défendre contre ces accusations infâmes, moi qui, en un seul jour, ai destitué tout le personnel d'une prison, parce que les plaintes des prévenus n'étaient que trop fondées...
— Je vous demande pardon d'insister, général, mais parmi les prisonniers maltraités se trouvait-il le fiancé de Vera Zassoulitsch, ainsi qu'on l'a prétendu?
— C'est un roman inventé par la défense, un pur roman, fît le général, je vous en donne ma parole. Il fallait bien trouver quelque chose pour atténuer le crime, pour le motiver ou pour Fexcuser.
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— Votre Excellence m'ayant permis de l'interroger, dis-je, je prendrai la liberté d'aller jusqu'au bout. Comment expliquez-vous l'acquittement de Vera?
— De la façon la plus naturelle du monde, fit le général. Nous étions alors en pleine terreur nihiliste; les menaces de mort produisirent un effet d'autant plus grand que moi, blessé à mort, j'étais un exemple que de la menace à l'exécution il n'y avait pas loin. On croyait aussi, de bonne foi, pouvoir désarmer les nihilistes par la clémence. C'est du moins ce que pensait mon successeur Loris Melikoff. Vous avez vu le résultat : conspirations sur conspirations ; un attentat suivait l'autre. Quand, par hasard, je risquais une observation sur le côté dangereux de ce système | d'indulgence, on me traitait d'oiseau de malheur. Le | matin même du jour néfaste où fut assassiné Alexandre II, je me trouvais auprès de Sa Majesté. J'ai toujours eu mon franc parler avec le Tzar. Ce matin-là. en souriant. Sa Majesté me dit : « Eh bien, Trepoff, tu vois que Loris a eu raison ! Pétersbourg est tranquille ! » Et, devant témoins, je répondis à l'Empereur : « Plût au Ciel que Votre Majesté eût raison, mais je suis loin de partager sa confiance I » Sa Majesté sourit de nouveau comme pour se moquer de mes appréhensions. Une heure après, le Tzar Alexandre II était assassiné.
— Et maintenant, général?
— Oh ! maintenant, c'est un peu changé, grâce à
la répression sévère qui a succédé au système de conciliation. Je ne peux plus prévoir l'avenir, mais soyez certain que pour le moment les nihilistes sont bien bas. Leurs chefs sont morts, à l'étranger ou en Sibérie ; il en viendra d'autres sans doute, mais s'ils poursuivent la chimère d'établir la République en Russie, ils se trompent. Vous avez vu l'entrée de Leurs Majestés ; vous vous êtes rendu compte non seulement de l'enthousiasme de l'armée, mais encore de celui du peuple tout entier, n'est-il pas vrai?
— Oui, Excellence, c'est la vérité exacte, et c'est pour cela que je le dirai.
— Vous êtes bien convaincu encore, continua le général, que l'homme qui aurait attenté à la vie de Sa Majesté au milieu de cette foule, ne fût pas sorti vivant des mains du peuple.
— J'en ai la conviction intime, général.
~ Eh bien. Monsieur, tant que nous aurons pour nous le peuple et l'armée, qu'avons-nous à craindre ? Une poignée de misérables assassins. Je vous dirai que, lors de l'entrée solennelle. Sa Majesté, au moment de se mettre en route, s'est découverte et, se tournant vers sa suite: « Avec l'aide de Dieu, Messieurs, en avant I » a dit l'Empereur. C'est notre devise à nous tous, qui donnerions la dernière goutte de notre sang pour le souverain.
— Et vous avez le ferme croyance, général, d'avoir toujours le peuple avec vous?
— Toujours. Ce peuple est bon et doux, profondément attaché à l'Empereur, et il sait fort bien, d'ailleurs, qu'il y a au-dessus de lui une force supérieure à la sienne. J'ai soixante-douze ans ; mes heures sont comptées, mais aujourd'hui, comme au début de ma carrière, j'ai la conviction qu'un gouvernement n'est rien quand il ne sait pas, au bon moment, user de la force pour sa défense et pour le salut du pays. Je vous citerai un exemple récent. Jamais les triste> massacres des Juifs n'auraient pris les proportions que vous savez, si, dès la première heure, on avait démontré au peuple déchaîné contre les Juifs que nous sommes, nous les soldats, plus forts que lui. On a craint de sévir dès la première heure ; vous avez vu ce qui est arrivé. Il faut être bon pour les masses; mais jamais on ne doit leur permettre de prendre le dessus.
Cette profession de foi du vieux soldat était accompagnée de gestes d'une énergie juvénile.
— Je suis trop vieux pour reprendre une place qui exigerait une grande dépense de forces, conclut le général, mais j'ai encore du sang à donner à TËm* pereur et je suis prêt. La vie compte peu dans ' mes préoccupations, et quand vous rentrerez en France, vous pourrez dire qu'en dehors d'une poignée d'assassins, vous avez vu toute la nation, depuis les hommes de mon âge et de ma situation jusqu*au dernier moujik, bien décidée à défendre le Tzar.
De nombreux visiteurs vinrent, à mon grand regret, interrompre cette conversation que je n'ai plus jamais pu renouer avec Son Excellence, dans les visités que le général et sa fille, la comtesse Nieroth, voulurent bien m'autoriser à leur faire encore. J'ai voulu mettre sous les yeux de mes lecteurs cet épisode de mon voyage en Russie, parce que les paroles du général Trépoff sont bien l'expression de la manière de voir dans Tarmée et dans les hautes sphères gouvernementales. Sous ce point de vue, ces paroles ont en quelque sorte un caractère officiel. Et nous voici bien loin pour le moment des idées de liberté et de réforme dont ce jour devait être le prologue sinon Tavènement définitif. Il ne faut pas oublier que le général Trépoff a soixante-douze ans et ce n'est ordinairement pas à cet âge qu'on renie les principes d'une si longue vie. On m'a cité deux traits de la vie dn général qui peignent son énergie presque sauvage. Le jour où, dans les rues de Varsovie, il reçut le coup de hache dont il est parlé plus haut, il arracha l'arme à f on assassin et le mit en fuite lui et ses six acolytes ; u:ie autre fois qu'il fut assailli dans les rues de Varsovie par une pluie de pavés lancés par la foule, le grand maître de police du royaume de Pologne fit arrêter sa voiture, descendit, marcha droit sur la foule, tout seul, dans une attitude à ce point courageuse qu'elle désarma le peuple. C'est très certainement quelqu'un, ce général.
J'ai rapporté fidèlement cet entretien qui, on ne
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doit pas Toublier, n'est pas Texpression de ma conviction personnelle. A côté de Topinion qui prévaut dans les cercles auxquels appartient le général, aide de camp général de TEmpereur, Thomme qui pendant vingt ans a tenu la première place dans la police, je demande à dire bourgeoisement mon petit mot qui repose sur des données puisées à d'autres sources, un peu partout, car ici, on le comprendra, je ne puis plus nommer personne.
Le général Trepoff ne m'a parié que des nihilistes et de ce qui les concerne. Son Excellence peut avoir raison : on peut toujours répondre par des actes énergiques à des tentatives criminelles, les empêcher en quelque sorte à l'avenir par les châtiments qui atteignent les coupables ou la vigilance qui guette les fauteurs de désordre. Entre le nihilisme et le gouvernement, la lutte, si elle se perpétue de la part des révolutionnaires, sera sans pitié de la part de l'autorité. J'admets même que le nihilisme soit finalement chassé, vaincu pour un long temps. J'admets que ses agissements demeurent sans résultat définitif pour les espérances de ce parti.
Mais il n'en est pas moins vrai qu'en dehors de ces révolutionnaires à qui tous les moyens sont bons, il se forme en Russie un énorme parti, se recrutant dans toutes les classes de la société et dont la fidélité absolue au trône n'exclut pas les idées de progrès qui lentement font leur trouée dans la partie intelligente et page de la nation, et qu'un grand maître de police,
si énergique qu'il soit, ne parviendra pas à éteindre parce qu'elles n'offrent aucune prise à son action. Nous confondons généralement, sous une même dénomination de nihilistes, tous ceux qui rêvent lavènement d'idées plus libérales. Ceci est aussi faux en principe que l'hommequi, de Saint-Pétersbourg, confondrait par exemple ce que nous appelons les anarchistes avec les hommes d'ordre, vraiment libéraux par les aspirations, sans être pour cela des révolutionnaires prêts à détruire ce qui existe par le fer et le feu, sans se soucier de ce qu'ils pourraient mettre à la place.
Ce grand parti libéral qui ne rêve pas la substitution du chef de l'Etat par im autre, mais qui veut les lentes et sages réformes modifiant successivement toute l'administration de l'empire dans un sens moins personnel et plus en rapport avec l'idée moderne, ce grand parti existe réellement en Russie, sinon dans le bas peuple, du moins dans la bourgeoisie, dans les rangs des fonctionnaires éclairés, de la jeunesse qui grandit, des poussées nouvelles qui s'avancent et dont chaque génération nouvelle apporte un contingent plus considérable que la génération précédente.
Ceci n'est pas un rêve, une utopie, une folie, c'est une idée saine qui fait son chemin et qui finira par s'imposer. Quand? Est-ce que je le sais? Nous ne pouvons pas prévoir la fin de ce mouvement, puisque nous en connaissons à peine le commencement, c'est-
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à-dire ce tressaillement contenu de toute la fraction intelligente de la nation, qui aspire vers un même but, espérant de l'avenir ce que le présent refuse de lui donner.