‹ Voyages au Canada [microforme]Chapitre 11 sur 26 · PE · texte numérisé non relu

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dresse les embûches le soir, et le lendemain on va décrocher maitre Martin pendu et trépassé.

Donc pas de grands dangers à courir, peu de frais et, comme :#laire, une belle fourrure que les balles n'ont pas endommagée; de plus une chair succulente dont pas une once ne se perd et que l’on vend ici de 60 à 75 centimes la livre, alors que le bœuf toute première qualité ne vaut que 50 à 60 centimes.

J'entends ici par centimes la centième partie d'un franc, Les centins Canadiens sont la centième partie d'une piastre, et la piastre vaut fr. 5,25.

Nous avancons toujours... Vous ne sentez ni roulis ni tangage?.. C'est bien commode, n'est-ce pas? de voyaver ainsi sans quitter sa chaise.

Voici la Baie des Sables ; le lac n'est pas bien large, l'air est pur, nous voyons parfaitement les deux rives couvertes d'arbres que ne toucha jamais la serpette de l'élagueur et dont le branchage touffu intercepte la clarté du jour. Par ci par là une large éclaircie et, au milieu, la cabane en troncs d'arbres d'un défricheur. Honneur à ces vaillants travailleurs, à ces conquérants pacifiques ! Savent-ils bien le grand service qu'ils rendent à leur patrie et à l'humanité, en ajoutant aux terres déjà si étendues du Canada de nouvelles terres à cultiver? Un philosophe a dit : « Celui qui fait croître deux brins d'herbe là où un seul était produit, est un bienfaiteur public. + Que de mérites n'ont pas ces braves défricheurs qui, le plus souvent sans autre fortune que leurs deux bras, leur courage et leur confiance en Dieu, procurent à l'agriculture et à l'industrie de nouvelles ressources! C'est de tout cœur que je souhaite à ces hommes modestes, mais éminemment utiles, paix, bonheur et prospérité,

Le petit bateau marche toujours avec rapidité, Du

mo

tm née ve te

tlvago, un homme assis près d'un grand feu nous crie le bonjour. « C'est l'Ermite! + me disent mes compagnons de voyage. |

En effet, je vois une petite cabane, adossée contre un rocher à pic, assez grande pour y loger un homme qui se contente du strict nécessaire comme espace et comme meubles. C'est là que vit seul, toujours seul, entre le grand lac et la grande forêt, un philosophe chrétien quelque peu misanthrope qui préfère les truites du Mégantic et les lièvres du bois à la société de ses senblables.

Jous arrivons à Lourdes, c'est-à-dire au petit coin de terre acheté par la Compagnie de colonisation des Cantons de l'Est en vue d'y faire plus tard un débarcadère et d'y établir des hangars pour ses bois et des granges pour ses foins.

Trois ouvriers de la Compagnie nous attendent ; ils font la cuisine à la facon des sauvages. Sur deux poteaux plantés en terre, un bâton est attaché horizontalement. A ce bâton est suspendue une énorme marmite en fonte et sous cette marmite flambe un feu, mais un feu comme on n'en fait que dans les pays où le bois ne coûte rien.

Nous nous mettons à table — une table bien solide, ma foi, avec des troncs d’arbrespour montants — et nous faisons honneur au festin. Du thé, du pain frais, des haricots cuits à l'étouffée, du lard et des tartines au sirop d'érable forment le menu. T'air frais a aiguisé notre appétit et le cuisinier est tout joyeux denous voir manger de si bon cœur.

Et inaintenant en route pour Channay, à travers bois, le fusil sur l'épaule et l'œil au guet. Nous entrons dans le domaine des ours... qui ont capitulé sans se défendre. Si J'étais romancier, c'est en ce moment que je vous en

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forais voir de toutes les couleurs! Vous assisteriez à des luttes héroïques, et c'est le bras en écharpe et précédé de quatre hommes portant sur un brancard improvisé un ours tué par votre serviteur, que nous ferions notre entrée triomphale à Channay. Mais tranquillisez-vous ; nous comptons si peu rencontrer de grands fauves que notre fusil est chargé avec du petit plomb et que notre ambition se borne à souhaiter d'arriver au campement avec une demi-douzaine de perdreaux. Je me hâte d'avouer que j'arrive bredouille dans toute la force du terme. En fait de gibier, je n'avais vu qu'un écureuil si gai et si heureux de vivre que c'eût été un crime de lui envoyer une charge de plomb,

Mais si je n'ai pas abattu de gibier, un chasseur que nous rencontrâmes au milieu de la forêt avait été plus heureux que nous, Il portait un superbe chevreuil qu'il était allé « prendre + pour un de ses clients. Le vendredi, il devait en livrer un autre à un restaurateur de Montréal, Après cela, il ne lui en resterait plus que cinq.

— Vous les tenez donc renfermés dans une étable? lui demandai-je tout ahuri.

— Pardon, monsieur, répondit simplement le chasseur, mais je les vois tous les soirs à l’abreuvoir et je n'ai pas de concurrent ici.

Cela ne me parut pas très poétique.

Il faisait noir lorsque nous arrivâmes à Channay. Les défricheurs nous avaient précédés; ils chantaient sous la tente en attendant le souper que le cuisinier, dont les « fourneaux » étaient déjà en pleine activité, préparait tout en prenant sa part du concert improvisé.

Quelques campagnards qui nous avaient prèté leurs chevaux et leurs voitures pour transporter nos bagages à Channay, ainsi que des colons établis dans le voisinage, vinrent famer leur pipe autour du feu,

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Leur conversation m'intéressa vivement, L'un d'eux avait accompagné le matin, jusqu'au-delà de la frontière, une famille canadienne que le luxe avait ruinte et qui allait cacher aux Etats-Unis sa honte et sa misère,

— « Le luxe, s'écria-t-il, voilà la grande cause do l'appauvrissement de certaines familles canadiennes ; voilà le chancre qui dévore souvent les ressources de la classe agricole, Si l'on additionnait le montant de toutes les dépenses inutiles, on trouverait une somme suffisante pour créer une aisance à la moitié des Canadiens émiorés aux Etats-Unis. Le luxe en est arrivé à ne plus ruiner seulement les prodigues, mais à s'imposer en quelque sorte à des gens économes. On convient de ses effets désastreux, mais on est entrainé; on n'a pas la force de se mettre au-dessus des préjugés; on vide sa bourse, malgré soi, en gémissant. On se prive même du nécessaire pour suivre le mouvement général, Que de gens sont aujourd'hui dans la misère pour n'avoir pas économisé lorsqu'ils en avaient l'occasion ! Que de pauvres Canadiens pleurent en ce moment, loin de leur pays, une honnête aisance qu'ils ont perdue par leur faute! »

C'était parler comme un livre êt je n'en perdis pas un mot,

Mais je vois qu'il est temps de terminer ma leltre, Je reprench'ai mon récit la semaine prochaine.

Sherbrooke, 10 novembre 1882,

Mon cher Directeur,

Le retour annuel de la fête de Saint-Hubert m'a fait penser aux chasseurs belges qui ont pris pour patron le saint Apôtre des Ardennes, J'ai pensé au pénible métier qu'ils font et je me suis souvenu que chaque lièvre qu'ils réussissent à tuer leur revient — en moyenne — à la modique somme de 875 francs 39 centimes, Cela résulte d'une savante statistique... que je trouve dans le carnet d'un chasseur. C'est donc la vérité.

Ici ce n'est pas tout à fait la même chose : la chasse est libre, de même que la pèche, et l'on prend du gihier et du poisson sans beaucoup de peine. On ne croirait rien aux récits des chasseurs et des pêcheurs si l'on ne voyait au marché vendre du saumon à raison de 50 centimes la livre, des truites au mème prix et des lièvres... frémissez, Nemrods belges, des lièvres à raison de 75 centimes à 4 franc les deux! (1) La poule au pot du

(1) Aux environs des villes le gibier est naturellement devenu très rare, Je m'épargnerais la peine d'écrire cette note, si je n'avais pas rencontré de gros malins d’émigrants qui se plaignaient de ne pas voir de lièvres, de perdreaux et de canards leur partir entre les jambes en pleinesrues de Sherbrooke. Les cuisiniers disent que le lapin demande à être mangé de suile et que le lièvre préfère attendre, Les a-t-on consultés? Le gibier canadien à, en tout cas, préféré... s'éloigner des grands centres,

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bon roi Henri 1V ferait rire les Canadiens qui achètent de beaux poulets plurés et vidés, prèts à passer au fou, moyennant la somme minime de fr, 1-50 à 2-50 la couple, J'ai acheté samedi dernier une bonne grosse poule toute jeune; elle me coûtait 10 centimes la livre! * On me dira peut-être qu'à ce compte le campagnard ne gagne rien à élever des poulets, Et si ces poulets ne lui coùtent que la peine de les voir courir?

Mais nous voilà loin du village de Channay et de nos bons défricheurs. IL est si difficile de parler chasse et cuisine sans vagabonder un peu! Retournons à notre feu et à nos compagnons de bivouac.

On se montre très heureux d'apprendre que j'ai l'in- 1 tention de me fixer au Canada.

On promet de faire le plus charmant accueil à mes ! compatriotes, de leur donner un rude coup de main pour ! la première installation, en mème temps que de bons À conseils. Ceux qui me parlent ainsi ne sont pas des spé- % culateurs intéressés mais bien d'honnètes campagnards qui ont passé par touies les phases de la vie du colon. À Ils savent que les Belges sont d'habiles cullivateurs, des :

fermiers sobres, économes et ennemis du luxe; ils leur il prédisent beaucoup de succès, F

L'obscurité la plus compacte couvre la terre, mais la flamme de notre feu de bivouac trace autour de nous un grand cercle lumineux sur lequel se découpent nos

silhouettes. Etje me mets à songer à mes amis du pays 4

qui seraient tout surpris de me voir ici daus celte clai- H

rière obstruée par des troncs d'arbres roulés là pour L

être brûlés, au pied d'une colline boisée où, il y a un an à peine, rôdaient les ours, maîtres incontestés de ces vastes domaines; s'ils me voyaient, dis-je, entouré de ces hommes barbus, coiffés de grands chapeaux mous dont les bords leur couvrent à moilié la figure, dont le

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plus timide a sur la conscience le meurtre d'au moins une demi-douzaine d'ours, S'ils me voyaient ici, pensaisje, mes amis s'imagineraient que je suis en très mauvaise société, Eh bien! ils se t'omperaient! Je conflerais sans crainte à ces compagnons à l'aspect sauvage ma bourse et ma vie, bien persuadé que ni l'une ni l'autre ne cour'raient le moindre danger, Dans ces figures ornées d'une barbe inculte brillent des yeux honnêtes qui vous regardent en face; ces habitants des bois sont les êtres les plus inoffensifs du monde, ces rudes bücherons qui barreraient le chemin à un ours pour lui demander sa fourrure et sa vie, qui manieraient sans trembler le fusil et la hâche s'il prenait envie à un conquérant de passer la frontière, ces défricheurs intrépides sont des chrétiens. Malgré leur air quelque peu rébarbatif ils sont doux comme des agneaux; on peut compter sans crainte sur leur bonne foi et leur dévouement.

Voilà que l'infatigable cuisinier vient de terminer les préparatifs du souper. Debout, les amis! Chaque fumeur secoue sur l'ongle de son pouce la cendre de sa pine; on s'approche d'une table fabriquée à la hâte avec des planches fournies par la scierie de la ‘colonie naissante; ceux qui n'ont pas pris part à la causcrie autour du feu sortent en rampant de la tente qui sert en même temps de magasin, de salon et de chambre à coucher; on dit une courte prière et les machoires se mettent à fonctionner avec une vigueur et une célérité remarquables. On n'a pas besoin de me presser : je mange comme un loup. L'air et l'exercice sont des apéritifs qui valent cent fois mieux que toutes les drogues du monde.

Tout à coup la lune apparaît dans tout son éclat au milieu de sa cour nombreuse et brillante d'étoiles, Quel admirable spectacle! La ligne ondulée des collines couvertes d'arbres séculaires s'étend au loin, s'abaissant,

s'élevant, formant des vallées, montant jusqu'aux nucs, empruntant de l'astre de la nuit une teinte argentée qui charme la vue et porte l'âme à la rèverie, La petite rivière, le Saint-Joseph, qui coule à nos pieds, livre de continuels combats aux blocs de rochers qui obstruent son lit et ses flots forment des cascatelles écumantes dont le murmure s'entend au loin. Je suis tellement ravi à l'aspect de cette belle nature si riche et si grandiose, que j'oublie de boire et de manger, M. Chicoyne me rappelle à la réalité en m'offrant un verre de vin de Channay,

— Du vin! mais je croyais qu'on n'en récollail pas dans ce pays.

— Au contraire, nous en avons en abondance,

Je bois; c'est de l'eau claire, glacée; c'est de l'eau de la pelite rivière. On rit de bon cœur, je ris comme les autres ; et, faute de mieux, c'est de l’eau que je bois à la santé de mes amis du vieux pays, à celle des amis de ma nouvelle patrie, au bonheur et à la prospérité de ma chère Belgique, à l'avenir de Ia libre et hospitalière contrée dont les habitants accueillent si bien l'émigrant belge,

Sherbrooke, le 17 novembre 1882,

Mon cher Directeur,

Maintenant vous vous demandez sans doute : : Où le pauvre Jean aura-t-il passé la nuit?... On ne peut passe tenir pendant une dizaine d'heures autour d'un feu de bivouac. »

Le logement est ce qui doit inquiéter le moins les voyageurs au Canada. Vous êtes fatigué, la nuit {ombe et vous voyez, au bord de la route, la cabane du pêcheur ou la demeure plus confortable du fermier. Frappez sans crainte, et il vous sera ouvert, Demandez l'hospitalité, et elle vous sera accordée de la facon la plus cordiale.

Je voulus d'abord m'étendre sous la tente des bûcherons, sur de menues branches de sapin coupées à la hâte par mes compagnons de voyage. Ces robustes gaïllards n'avaient pas le moins du monde l'air d'être vaincus par le sommeil et je m'attendais à d'intéressants récits. Mais M. Chicoyne me fit observer qu'il ferail assez froid avant la fin de la nuit et il me conduisit dr l'hôtel.

L'obscurité complète m'empêchait de voir, à cent mètres du campement, une cabane en trones d'arbres, bâtie sur la rive gauche du Saint-Joseph à quelques pas d'une autre cabane tout aussi rustique dans laquelle

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a été célébrée la première messe lors de la fondation de Channay.

Précédés par un défricheur qui porte un fanal, nous longeons la rivière. Le chemin est étroit et à tout moment je trébuche contre des quartiers de roches ou contre des souches, Nous arrivons cependant sans accident.

Voici l'hôtel... Quelques troncs d'arbres ont fait les frais de cette bâtisse primitive. L'architecte a oublié de mettre une serrure à la porte que ferme un simple loquet. Cependant cette maison est habitée, pour le moment, par une dame et sa petite fille; le chef de la famille a fait une entreprise du côté de Québec et il ne reviendra que dans quelques jours, En attendant, sa femme et son enfant sont 1à seules, au milieu des grands bois; ce qui ne les empêche pas de vivre et de dormir en paix. Ils ont la conscience tranquille et l'esprit aussi; ils savent que ce n'est pas dans les forèts canadiennes qu'on r'encontre des voleurs et des malfaiteurs.

La plus grande propreté règne dans la maison. Les vases en cuivre et en fer blanc reluisent comme de l'or, ce qui rend plus délicieux encore le bol de lait que lhotesse nous offre avec avec un empressement prouvant que nous sommes les bienvenus.

Un colon, établi un peu plus loin, dans la « noire forêt, + et qui connait bien son pays, vient allumer sa pipe en passant.

Il est ravi de rencontrer un Belge, un hommedu vieux pays. Je vante l'hospitalité canadienne et j'apprends, outre beaucoup d'autres détails, ce qui suit :

Dans ce pays, il y a beaucoup de marchands ambulants et même le métier est excellent. Dans plusieurs bourgades éparses il n’y a pas de s{ores où magasins. Le « marchand + y est toujours le bienvenu,

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Lorsqu'il arrive le soir dans une ferme, il dételle son cheval, le met au pacage et « déclare + qu'il logera à la ferme.

— Cest bien, répond le fermier; vous souperez avec nous ?

— Ma foi, oui.

— ‘ant mieux; voici une bonne place. +

Pas plus de cérémonies que cela, On n’ajoute rien au menu, on ne fait ni plus ni moins de frais, mais tout est offert de bon cœur. Pour rien au monde on ne refuserait lhospitalité au voyageur qui arrive le soir dans une ferme canadienne.

Le matin, on sert le déjeûner, on donne un coup de main pour atteler le cheval et « bon voyage! +

Ah! J'oublie... Le marchand a toujours un petit cadeau à offrir aux enfants. Mais en ouvrant ses valises il montre sans en avoir l'air les articles les plus nouveaux de son magasin portatif et jamais il ne quitte la ferme sans gagner au moins son écu. Dans toute une semaine il ne dépense pas cinq liards pour son entretien et celui de son cheval.

Je n’en dirai pas autant pour ceux qui visitent les grandes villes; là, on est forcé de descendre à l'hôtel et l'on paie assez cher.…..comme dans tous les pays du monde.

Je suis étonné d'apprendre qu'il y a au Canada, comme partout, des gens qui ont de la peine à joindre les deux bouts. Il y a tant d'argent à gagner ici et l'on peut y vivre d’une facon si économique !

A quoi done faut-il attribuer la gène, je dirais presque la misère qui règne dans un si grand nombre de familles ?

e qui dévore surtout les ressources de la classe agricole, c’est le luxe, Je crois en avoir déjà parlé.

Les fils de fermiers veulent avoir de beaux vêtements, un cheval de luxe, une belle voiture, un splendide trai-

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neau. Les demoiselles connaissent et suivent les modes de Paris, et passent volontiers leur temps à tapoter sur

un piano. Ce n'est pas ainsi qu'une ferme prospère,

Il arrive souvent que les folles dépenses amènent la misère, On commence par hypothéquer la propriété et l'on finit par la vendre. Les vieux parents, usés par les Lravaux et même par le chagrin, ne peuvent plus compter que sur le zèle et l'activité de leurs enfants. Mais ceux-ci sont trop fiers pour se mettre au travail, surtout pour entrer au service d’autres fermiers, et ils s'expatrient, abandonnant à leur triste sort un père et une mère dont la faiblesse est la première cause de tant d'infortunes.

Il y à encore l'usure.

Lorsqu'un campagnard soigneux à besoin d'une somme d'argent pour améliorer sa ferme où augmenter ses cultures, il la trouve facilement, Mais lorsqu'il a perdu tout crédit par des dépenses inutiles, il est forcé de recourir à des usuriers qui achèvent sa ruine.

Ce ne sont pas seulement les fermiers qui sacrifient au luxe, à la folle envie de briller; beaucoup d'ouvriers imitent cette manie. Ils ont des salons ornés avec un luxe au-dessus de leur condition, et leurs femmes ont l'air de grandes dunes qui craignent de salir leurs petites mains en se livra it à d'autres travaux que la fabrication de la pâtisserie. C'est à peine si elles daignent « cuisiner + un peu et fort mal, et s'occuper du linge et des vêtements. C'est le mari qui coupe le bois, puise l'eau, peine du matin au soir et se prive même du nécessaire pour payer les robes et les chapeaux de madame son épouse, Je suis loin d'être partisan du système arabe qui impose aux femmes les corvées les plus pénibles; mais dans les fermes canadiennes, et surtout dans les familles ouvrières, je voudrais voir les femmes plus actives. Elles y gagneraient sous tous les rapports, Les

fermières et les ménagères belges peu fortunées jouissent d'une meilleure santé, elles sont beaucoup plus robustes que les Canadiennes, mais aussi elles travaillent davantage.

L'ivrognerie cause infiniment moins de ravages au janada qu'en Europe; cependant l'eau de feu fait ici quelques victimes. C'est une chose prouvée depuis longtemps : le fermier qui s'adonne à la boisson est un homme perdu.

On le voit, le diable pénètre un peu partout, et ceux de mes compatriotes qui viendront à mon exemple s'établir dans les campagnes canadiennes, ne doivent pas s'imaginer qu'ils seront ici tout a fait à l'abri de la tentation et qu'ils n'auront jamais de mauvais exemples sous les yeux.

Je leur dis tout cela afin qu'ils se mettent bien sur leurs gardes et qu'ils soient prémunis contre tous les entrainements. Avec du zèle et de la persévérance on a la certitude de réussir ici, cependant, les dépenses inutiles et le manque de calcul ruinent les meilleurs établissements.

Dix heures sonnent à l'antique coucou; il est temps de songer au repos. La journée a été rude; j'ai à peine le temps de me déshabiller et de me jeter sur mon lit. Le doux murmure de la rivière frappe toujours mon oreille, mais bientôt je me sens partir pour le pays des rêves. Pendant quelques instants il me semble qu'un tourbillon m'emporte à travers les arbres séculaires: tout à coup, je me retrouve au pays, au milieu de mes amis qui me serrent les mains, me recommandant de leur écrire souvent... Le navire quitte la rive, les amis agitent leurs mouchoirs, je les salue de loin, puis...

Je dors comme un homme qui n’a que cela à faire, jusqu'à six heures du matin,

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Où est mon compagnon de voyage ?

Je le trouve au milieu de ses hommes qui ont préparé un immense bûcher auquel je dois mettre le feu.

Jamais! brûler de si beau bois, une provision pour tout un hiver, ce serait un véritable crime !

Il n'y a rien à dire, je dois m'exécuter. « Si vous ne brûliez pas ce bois, me dit-on, où le mettriez-vous? Celui qu’on coupera plus tard sera utilisé, mais en ce moment il s’agit de faire de la place. »

C'est ainsi que se commencent tous les défrichements. On coupe d'abord le menu bois, puis quelques grands arbres que l'on débite en bouts d’une quinzaine de pieds et le feu balaye la place où doit s'élever la cabane en troncs du défricheur,

Dès que le Colon a bâti sa demeure provisoire, il tâche de se procurer une vache dont le lait et le beurre sont pour lui et sa famille une grande douceur. Il ne s'inquiète pas à propos de la nourriture et du logement de sa nourricière : elle trouve toujours dans les bois de l'herbe, de jeunes pousses d'érable et de saule, et elle couche à la belle (toile. Je connais des colons qui sont entrés dans la forêt avec deux et même trois vaches et

qui avaient trouvé le temps, pendant la bonne saison, de soigner leur récolte de pommes de terre et d'avoine, de se procurer des fourrages pour l'hiver et de bâtir une grange et une étable. Il faut dire que leurs voisins leur avaient donné un bon coup de main.

Mais, retournons à notre... bûcher,

Tout en soupirant, je frotte une allunielte sur Ja manche de ma veste, je l'approche de quelques copeaux bien secs; bientôt la flamme pétille, les branches s'enflamment, les Lr'oncs prennent feu, une immense colonne de fumée monte en tourbillonnant vers le ciel... et je m'aperçois que le brasier grille ma barbe et menace de me roussir de la plante des pieds au sommet de la tête.

A présent, il s'agit de donner un coup de main pour la construction d'une maison qu'on va éleversur un autre coin de la clairière, et qui doit être sous toit avant la tombée de la nuit.

— Impossible !

— Impossible? Eh bien! Venez donc voir et ne me traitez pas comme certains farceurs traitaient autrefois les « Napoléonistes, » lorsque ces braves Vieux de la Vieille racontaient leurs exploits. Moi je ne raconte pas ici ce que j'ai fait, mais bien ce que j'ai vu; et je n'avais pas mes yeux en poche, je vous le garantis.

Les troncs sont équarris et coupés sur la même longueur. Les bouts sont taillés en « queue d'aronde >, afin qu'ils puissent s'enchâsser les uns dans les autres. On en place quatre, et voilà un peu moins d'un pied de maçonnerie achevée. Puis quatre autres, et ainsi de suite. À midi, quand le cuisinier nous appela pour la soupe, la charpente du toit était en place. Le soir, la maison était achevée, sauf quelques détails.

On achète ici les portes toutes faites, de mème que les châssis. Le plancher sort tout raboté de l'usine.

Le lendemain, promenade dans la forèt séculaire. Oh! que c'est beau! Je voudrais cependant y voir plus de petits oiseaux et... moins d'éperviers. Avis aux chasseurs,

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De temps en temps un écureuil a l'air de vouloir me frôler le nez avec le panache qui orne la chute de ses reins. Le pelit effronté! Croit-il que mon fusil n'est pas Chargé, où s'imagine-t-il que je l'épargncrai toujours malgré son insolence ? :

J'espère toujours rencontrer un ours; Car, oubliant la fameuse fable dont on cite si volontiers la morale, j'ai promis une belle fourrure à un de mes amis. Pas plus d'ours que sur la main.

Quand j'étais tout petit, on m'appelait le chasseur d'ours, Pourquoi? C'est une histoire bien émouvante que je raconterai peut-être un jour.

Et me voilà dans la forèt aux ours, dans ce fameux beerenbosch, dont j'ai parlé si souvent dans ma jeunesse, Seulement, l'ours n'est pas l'ami de l'homme et il s'obstine surlout à ne pas honorer de sa Confiance ces méchants bücherons dont la hache est toujours aflilée, dont la main ne tremble pas et dont le cœur ne connait pas la crainte.

Il ÿ à deux ans à peine, de nombreux ours rodaient encore dans le canton de Woburn. Aujourd'hui, maitre Martin a décampé : sans avoir le moins du monde envie de faire pénitence, il parait qu'il aime la vie d’ermite. Cependant je ne désespère pas de me trouver un jour face à face avec un de ces Canadiens rebelles à toute idée de civilisation. L'un de nous y laissera sa peau et

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j'espère bien que ce ne sera pas moi,

Voici maintenant la rivière Arnold, qui était autre- {ois bien souvent barrée par les travaux des Castors, J'ai

trouvé, par ci par là, des traces de ces animaux si actifs et si industrieux, qui ont pour la plupart suivi les ours dans leur retraite.

Jamais le temps ne m'a paru si court que pendant les cinq jours que j'ai passés au milieu des bois, en compagnie des défricheurs.

Depuis longtemps je n'ai plus lu de journaux politiques et je vis, au sujet de ce qui tracasse mes compatriotes, dans une ignorance qui ne manque pas de charme.

Je ne suis pas ambitieux : mon espoir n'est pas de devenir dépulé ou sénateur, je ne rêve ni la fortune ni les grandeurs ; que je puisse pourvoir aux besoins de ma petite famille, que le travail de mes mains amène l’abondance au logis, c'est tout ce que je demande. On m'assure que je trouverai mieux que cela, nous verrons. En attendant, nous jouissons ici de deux grands biens : la liberté et l'espace.

Dans mes rêves, je me vois déjà conduisant ma charrue et faisant valoir une petite terre que j'ai visitée dernièrement et que je compte acheter au printemps.

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Sherbrooke, le 25 novembre 1882,

Mon cher Directeur,

Après avoir visité Channay et ses environs, et les belles forêts qui s'étendent à l'Est du Mégantic, il est

temps de revenir sur mes pas. Le désir de revoir ma fa-

mille qui m'attend à Sherbrooke et la fatigue que m'occasionnent ces longues courses à travers la forêt me font saluer avec joie le grand Lac dont les eaux bleuàtres semblent boire avidement les derniers rayons du soleil couchant.

Il avait été convenu que nous allumerions un grand feu au bas de la berge, à l'endroit où se fera plus tard le débarcadère de Lourdes. A ce signal, le petit bateau à vapeur, à l'ancre dans une baie, un peu plus loin, près d'une scierie mécanique, devait venir nous prendre et nous conduire aux Moulins Nantais, où nous passerions la nuit.

Pendant que M. Chicoyne explore les environs, songeant peut-être, colonisateur infatigable, à de nouveaux établissements, je me mets bravement à l'œuvre. Je me rappelle les aventures de Robinson, de Selkirk, de Guénolé, ällumant des bûchers pour attirer l'attention des navires qu'ils apercevaient ou croyaient apercevoir au loin.

Mais entre eux et moi il y a une énorme différence,

Ces tmulheureux avaientla mort dans l'âme, ils sentaient que leur vie dépendait de ce qui allait se passer dans quelques instants. Si le navire les apercevait, s'il venait à leur secours, ils étaient sauvés. Si le contraire arrivait, il fallait se résigner à recommencer une vie de misères, de dangers, d'inquiétudes continuelles, Je n'éprouve pas ces émotions-là., On nous verra ou on ne nous verra pas, mais cela m'est à peu près indifférent, Si le vapeur vient nous prendre, il nous conduira aux Moulins, où s’arrète le train qui nous ramènera demain à Sherbrooke; s'il ne vient pas, nous traverserons un coin de la forêt, nous irons raconter notre mésaventure à l'un ou l’autre fermier, et nous arriverons aux Moulins par un antrechemin.

Quelques troncs d'arbres sont vile entassés, cou r'ts de petit bois bien sec, Il y aurait à une bonne provision d'hiver pour une famiile belge; ici, c'est un obstaele; ce bois barre la route et gène les défricheurs, Que le feu le détruise!

La flamme s'élève, une immense colonne de fumée passe au-dessus des arbres voisins, on doit nous voir d'un bout à l'autre du Lac.

Mais, pas plus de bateau à vapeur que sur la main.

Au commencement, l'attente ne me déplait pas trop. Ce grand feu m'amuse; je l'alimente sans cesse el Ïa flamme monte, monte, atteignant la cime des arbres voisins. Mon Compagnon de voyage ne s'ennuie pas plus que moi : il trace des plans et l’on dirait qu'ilne doit jamais quitter ces lieux.

Mais l'heure avance et nous ne pouvons attendre plus longtemps. Nous jetons un dernier regard investigateur sur l'immense nappe d'eau et nous allons entrer dans les bois pour nous diriger vers un petit hameau où nous trouverons l'hospitalité, lorsque j'aperçois la chaloupe

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que nous avons trainée à la remorque jusqu'a Lourdes, et qui est encore là, se balancant mollement, faisant de temps en temps des bonds et des sauts, comme si elle voulait rompre la chaine qui l'attache au rivage,

Si nous faisions le trajet en chaloupe?

Nous sommes — ou nous prétendons être — de très bons rameurs; la force et le courage ne nous manquent pas, la distance qui nous sépare de la baie où s'abrite le vapeur n'est pas bien longue...

Partons!

Et nous voila en plein Lac, ramant de toutes nos forces, suant bientôt à grosses gouttes, mais n'avancant guère.

Quand nous étions sur la rive, une brise légère auitait à peine les feuilles des arbres; ici, le vent était d'une violence telle, qu'à un certain moment nous reculions au lieu d'avancer, La lutte devint bientôt hnpossible, La chaloupe dansait sur les vagues qui, à plusieurs reprises, passèrent par-dessus bord.

Je ne suis pas poltron, mais je n'aime pas d'exposer inutilement ma vie; je proposai done de retourner à Lourdes.

Ma proposition fut aussitôt adoptée.

Seulement, le retour était plus facile à proposer qu'à effectuer, Lorsque les vagues s'amusent,elles ne làchent pas facilement leurs jouets, et il parait qu'en ce moment le Mégantice était d'unc humeur folâtre : ilnous fallut plus d'une heure d'efforts inouïs pour atteindre la rive, à au moins vingt-cinq minutes du point de départ, c'est-à-dire bien loin de l'endroit où nous désirions aborder.

Un cèdre déraciné par les vents, tenant encore à la rive par ses racines pendant queses branches à demi -submergées semblaient autant de bras quise tendaient vers nous,

arrèta la chaloupe que nous attachâmes fortement à l'arbre sauveteur,

Je fus très heureux en atteignant la terre ferme, Seulement alors je me rappelai ce que m'avait raconté, quatre jours avant, un des passagers du bateau : le lac a souvent des tempêtes terribles et sa profondeur égale celle de la mer, Lorsque j'ajouterai que je nage à peu près comme une pierre à aiguiser, on comprendra sans peine mon contentement de me retrouver surle plancher des vaches,

Nous gravissons une côte assez raide mais toute couverte d'arbres aux troncs épais, droits comme des flèches, victimes couronnées de verdure qui, cet hiver peut-être, tomberont sous la hache du défricheur et traverseront le Lac sur l'épaisse couche de glace qui rend les communications si faciles. Le cèdre, le pin, l'érable, l'épinette et le merisier confondent leurs cimes, interceptent les derniers rayons du soleil et font régner sous les voûtes et les arcades qu'ils forment une obscurité presque complète.

Mais nous sommes arrivés à un large sentier ou plutôt à un chemin d'hiver par lequel les défricheurs descendront au Lac, sur leurs solides traineaux, les billots destinés à la scierie mécanique. |

Voici la ferme du brave M. Dubois. Nous soufHons un instant, nous allumons notre pipe, et nous partons pour Piopolis dans la petite voiture du fermier, que traine un cheval rapide comme le vent. La route est pittoresque, mais pas mal raboteuse ; nous sommes cahotés d'une façon effroyable, mais on ne ralentit pas, mème pour une descente rapide, l'allure du cheval.

De temps en temps nous voyons d'assez belles fermes Nous rencontrons un Colon anglais qui pousse devant lui deux magnifiques bœufs. M. Chicoyne voudrait les

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mme 0 un

Lu.

acheter pour les corvées des Moulins Nantais, mais le

fermier tient à ses élèves et refuse net. Nous nous remet- Lons en route,

Nous arrivons à Piopolis.

Le digne curé, M, Cousineau, nous offre l'hospitalité la plus cordiale, Nous faisons grand honneur à sa table; nous prometltons de revenir un autre jour, afin de parler longuement de ce qui m'intéresse le plus, de la colonisation, et nous entreprenons la dernière étape qui nous sépare des Moulins Nantais.

Piopolis est un modeste village où s'établirent, après la guerre franco-prussienne et la prise de Rome, grand nombre de zouaves pontificaux.

J'ai revu depuis le révérend curé de celle paroisse. Il m'a dit que de bonnes terres y sont encore à vendre à un prix excessivement bas et qu'il verrait avec plaisir l'arrivée de quelques familles belges, . . . . . .,

A mon retour à Sherbrooke, je trouvai un gros paquet de lettres. L'une d'elles venait d'un grand et puissant ami de la colonisation belge, à qui je devais déjà des renseignements précieux.

Ce digne monsieur me cilait un long passage d'une

lettre adressée à un agent de Colonisation anglais, en réponse à certaines questions que lui posait l'héritier d'un des grands noms de la France, dans le but de se reaseigner sur la possibilité de trouver dans la province de Québec un établissement à sa convenance, Comme cette lettre résume d'une facon toute pratique les points principaux sur lesquels une famille, habituée à l'aisance, doit chercher à se renseigner, je crois qu'un extrait ne sera pas déplacé 1ei.

« JE v a dans différentes parties de la province nombre de belles propriétés rurales qui pourraient être achetées à des prix variant de 250 à 300 francs l'arpent ou tiers d'hectare.

Je ne connais rien d'aussi sûr et d'aussi convenable à un gentilhomme francais où belge, que l'acquisition de quelques-unes de nos « seigneuries + avec moulins à farine et pouvoirs d'eau, Rien n'empôcherait d'y joindre un domaine exploitable d'une certaine étendue, qui formerait un revenu suflisant pourles besoins d'une famille babituée à l'aisance.

+ Pour préciser davantage, je crois qu'avec une somme de 100,000 franes, où 20,000 piastres de notre monnaie, l'on peut acquérir 309 arpents d'excellentes terres, avee maison d'habitation, batiments de ferme convenables, ainsi que le bétail et l'outillage nécessuire à l'exploitation. Au reste, voici les détails :

300 arpents à 50 piastres l'arpent, 15,000 piastres

29 vaches, à 30 piastres, 600 6 chevaux dont 2 de luxe, 890 20 beaux moutons à 19 piastres, 200 Pores et basse-cour, 100 Matériel d'exploitation, 4,000

Frais d'installation et changements 500 D RER LÉ Ê3. L

En tout 18,200 piastres

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“ Les 1,800 piastres qui restent pour atteindre les 20,000 pourraient bien être absorbées par le prix d'achat, que j'ai fixé au minimum de 50 piastres de l'arpent. J'ai discuté chacun de ces chiffres avec l'honorable M. Dionne, Ministre de l'Agriculture, qui, en sa qualité de grand propriétaire rurak, connait à fond toutes les questions ; il les approuve.

»* Un domaine de cette étendue, convenablement exploité, devrait donner un revenu régulier de 4 à 5 pour cent au moins. M. Dionne n'aflirme que ses terres de Sainte-Anne lui donnent le double. En général, les cutivateurs canadiens qui font valoir eux-mêmes Jeurs fermes arrivent facilement à se faire un revenu dépassant huit pour cent.

+ L'élevage des bestiaux, soit en vue de l'exportation soit en vue de la propagation des races améliorées, est devenu depuis quelques années une souree de gros pro- {its pour un grand nombre de nos cullivateurs. D'autres s'adonnent de préférence à la production du lait, pour alimenter les fabriques de beurre et de fromage qui s'établissent de tous côtés. On calcule que les bonnes vaches laitières rapportent annuellement à leurs propriétaires de 25 à 40 piastres par tète, selon qu'elles sont plus où moins bien nourries.

+ La culture de la betterave à sucre, qui commence à s'introduire dans la province, offre encore une exploilation très profitable et surtout très propre à rendre aux terres épuisécs leur fertilité première... +

Cette lettre porte une signature qui impose le respect. C'est celle de l'honorable M. LE SAGE, assistantcommissaire, dont la sincérité et la grande compétence

ne sauraient etre mises en doute.

Je dirai méme que, probablement dans la crainte d'induire son correspondant en erreur, il exagère le

ay e rmbpili cet este ve UE .

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prix de revient des terres, des animaux et des objets nécessaires à une grande exploitation,

Il est vrai qu'il s’agit ici d’un domaine seigneurial avec habitations grandioses, mais il ne faut pas toujours dépenser de si fortes sommes pour l'acquisition du fond,

Pas loin de Sherbrooke, à Brompton, je connais une ferme bâtie sur 230 acres de bonnes terres toutes défrichées, sauf une quarantaine d'acres couverts de très beaux bois. Une petite rivière traverse la propriété et procure une force motrice suflisante pour faire fonctionner un moulin à scie et un moulin à farine. On pourrait acheter le tout, ferme, granges, moulin, mobilier, bétail — 20 vaches, 2 chevaux, 10 moutons, 5 pores — instruments aratoires, ete., pour 50 à 60,000 francs. Cette année la ferme a rapporté au locataire fr. 7,500,00. (1)

Je finis... Il neige depuis deux jours, mais il ne fait pas encore bien froid. J'appelle de tous mes vœux une bonne couche de neige et une forte gelée, afin de voir sortir les trainçaux el... d'en profiter,

(1) Cette propriété a été vendue en 1884, par le propriélaire, à son frère, pour 10,000 piastres ou fr. 52,500,00.

Sherbrooke, 30 novembre 1 882,

Mon cher Directeur,

La neige a fait son entrée ou plutôt sa descente phale au Canada.

Son apparition a été saluée avec joie par les défricheurs, qui pourront bientôt charroyer leur bois sur les chemins d'hiver, et par les cultivateurs qui tiennent leurs traineaux tout prêts pour commencer à transporter les céréales.

L'une des fenêtres de mon petit cabinet de travail donne sur une rue en pente, qu'une vingtaine de petits garçons ont transformée en montagne russe, Leurs joyeuses clameurs attirent continuellement mon attention.

Ils montent jusqu'au sommet de 1a côte, trainant en chantant leur petit radeau. 11 s'en trouve parmi eux qui donnent la main à un petit frère où à une petite sœw

auxquels ils céderont une place sur leur « voiture d'hiver. +

triom-

ur, minuscule

Les voici arrivés. Ils se rangent en file, les plus grands elles plus adroits en tête, les plus jeunes e

t les plus faibles à la suite.

L'avalanche mignonne descend comme un tourbillon. La joie, bien plus que le froid, rougit les figur

CS 6pa-

nouies. La bande passe sous ma fenêtre avec la rapidité de l'éclair; j'ai à peine eu le temps de constater que mon fils est parmi les concurrents de ce steeple-chasse d'un nouveau genre, Sa jeune sœur s'accroche au collet de son palelot fourré; elle n'est pas la moins joyeuse ni la moins bruyante, Tous les deux se comportent éomme de vrais Canadiens,

Je dois vous dire que la tempéralure est très supporable; la neige, fine et sèche, ne gène pas les piétons, et il y a pas de vent. Quoiqu'elle ne soit pas très forte, ma femme ne s'est jamais Si bien portée que depuis notre installation au Canada. Mon fils et moi, nous avons de la santé à revendre; quant à mes deux filles, dont l'une à six ans et l'autre trois ans et demi, elles jouent continuellement dans la neige et jamais elles ne se plaignent du froid. Je vous envoie leurs portraits qui ont été tirés il y a quelques jours, c'est-à-dire « avant les neiges + Comimne on dit ici.

Comme je vous l'ai dit dans mon avant-dernière lettre, je viens de visiter Ottawa et une partie des régions qui s'étendent autour des grands Lacs.

Ce que j'ai vu de terres propres à la culture, où pourraient s'établir des colons, est incalculabie. Cela n'étonnera personne, lorsque je dirai qu'une seule province canadienne, le Manitoba, située au nord-ouest, est, à elle seule, plus grande que la France.

Ottawa est une belle ville, qui s'est développée avec une rapidité inouie. Quoiqu'elle ne compte que 28,000 habitants, elle est beancoup plus étendue que ne le serait une ville belge de 80 à 100,000 àmes. Ici la population ne se trouve pas si resserrce que dans la vieille Europe. Chaqie citoyen à sa maison pour lui tont seul, et cette maison est toujours composée de plusieurs pièces.

Depuis l'entrée de La ville jusqu'aux superbes buti-

ments du Parlement, Offawa est bâtie sur un terrain très uni, Les rues sont droites el larges, À partir du

’arlement, les choses changent; la descente serait raide comme une échelle, si lon n'avait construit un chemin creusé dans fe roë où pour mieux dire suspendu aux flancs de la montagne, Quelle splendide promenade! Des arbres de toute essence forment au-dessus de votre tête une voûte que les rayons du soleil ne sauraient pénétrer, et à vos pieils s'étend l'immense nappe de FOttawe, dont les rives sont couvertes d'une quantité suflisante de bois de construction pour alimenter tous les marchés européens.

Au loin, d'immenses cascades, blanches d'écume, captivent mon attention. Des hommes, debout au milieu de erands radeaux de bois, passent les Rapides; je crois rèver en voyant à l'œuvre ces intrépides Canadiens qu'aucun danger r'effraie, qu'auçeune crainte n'arrête,

L'hôtel où je descends est un des plus grands que j'aie jamais vus, et sans contredit, le plus complet. (1) On y trouve tout ce qui peut donner quelque agrément aux voyageurs : salle de billards, magasin de tabac et de cigares, cantine séparée du reste de l'établissement, postes et télégraphes, ascenseur, ete. y rencontre un ami de Québec qui revient d'un voyage au Manitoba.Je lui offre de prendre avee moi, en attendant le diner, un verre de brandy, et il me fournit des renseignements dont j'espère profiter plus tard.

Il a passé quelques jours à Winnipeg.

Cette dernière ville n'existait pas encore en 1870. IT avait, à l'endroit où elle s'élève aujourd'hui, une espèce

(1) Le Rossell-House, qui a ne succursale à Québec : l'hôtel Saint-Louis. L'hôtel Blanchard, également à Québec, est aussi {ès recommandable, À Montréal les bons hôtels ne manquent pes ; l’hôtel Richelieu est dirigé par un Canadien.

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