‹ Voyages au Canada [microforme]Chapitre 17 sur 26 · DORE , OO · texte numérisé non relu

DORE , OO

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Mettons en tout une dépense de douze mille francs; vous tiendrez en mains trois mille francs pour les réparations et autres dépenses et pour vos premiers frais. Prenez le reste et portez-le précieusement à la banque : il vous rapportera un intérêt de 3 p. c., et vous le trouverez quand vous en aurez besoin.

Après cela, mettez-vous courageusement à l'ouvrage et surtout ne songez pas à augmenter votre exploitation dès la première année. Ne touchez à vos fonds de réserve qu'après avoir appris à bien connaître le pays; vous trouverez alors plus d'une occasion de faire de bons marchés.

Engagez un ouvrier canadien et faites-lui bûcher du bois de chauffage; il vous en coupera une centaine de cordes, que vous vendrez en ville pendant l'hiver. Cela vous coûtera environ 75 piastres et le bois vous rapportera, conduit en ville, environ 250 piastres, probablement davantage. Au printemps, vous défricherez le coin de terre sur lequel on aura pris les cent cordes de bois — environ trois acres — et vous y sèmerez de l’a-

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voine ou bien vous y planterez des pommes de terre qui réussissent toujours très bien dans les terres nouvelles.

Au bout d'une année, vous saurez à quoi vous en tenir et vous viendrez me remercier de vous avoir conseillé de porter au moins la moitié de votre argent à la banque. Comme vous aurez eu le temps d’engraisser et de tuer un de vos porcs, vous m'apporterez le jambon promis, et ma femme vous fera une bonne tasse de café.

Je répondrai maintenant à votre troisième question.

Vous me demandez si vous amasserez en quelques années une bonne fortune.

Je ne le crois pas; mais en Belgique nonplus, vous ne sauriez amasse” une fortune, vous auriez même de la peine à conserver ce que vous possédez, et je crois que vous avez quitté votre pays à cause de cela. Non, vous n'amasserez pas rapidement une grande où même une petite fortune, mais vous placerez bien vos enfants et cela aussi vaut une fortune, me semble-t-il.

Vous me demandez encore si je vous conseille de prendre avec vous des ouvriers belges.

Non! En supposant qu’ils vous soient bien dévoués et qu'ils se plaisent au Canada, il leur faudra toujours une bonne année d'apprentissage avant qu'ils vaillent les ouvriers canadiens. Puis, s'ils ne se plaisent pas ici, vous serez forcé de les faire retourner à vos frais.

Je vous dirai encore que les fermiers, surtout ceux qui ont de grands enfants, n'engagent jamais un ouvrier pour toute l’année; ils se font donner un coup de main pour les foins et la moisson, rien de plus.

Voilà, Monsieur, ce que je me fais un devoir de vous écrire; à vous maintenant de juger si vous devez entreprendre le voyage ou rester en Belgique. Dans l’un et dans l’autre cas je vous souhaite bonheur et prospérité,

Sherbrooke, 15 novembre 1883.

A Madame la Douairière de M...., Paris.

Un long voyage que je viens de faire m'a empêché de répondre immédiatement, comme vous le désiriez, à votre honorée da 5 octobre dernier qui est arrivée ici pendant mon absence. Monsieur de L*" vous à dit la vérité quand il assura que vous pouviez compter sur ma franchise et sur ma bonne volonté, mais il s’est trompé en vous engageant à implorer ma protection comme une chose bien précieuse. Je vous le dirai sans fausse modestie, Madame, je ne puis rien pour M. votre fils et le meilleur conseil que je puisse lui donner est de ne pas venir au Canada.

Vous me dites que votre fils a reçu une très bonne éducation, qu'il a un excellent caractère, un joli talent de dessin qui s'adapte à tous les genres; qu'il connait la construction; qu’il sait dresser les chevaux ; qu’il a une belle écriture ; qu'il connait la comptabilité ; qu'il est bon pianiste... Eh bien! Madame, je regrette de devoir vous le dire, son ignorance de la langue anglaise rend toutes ces belles qualités à peu près inutiles, d'autant plus que M. votre fils ne possède plus ia moindre fortune,

Il trouverait plus facilement à se créer une position s’il était charpentier, maçon, cultivateur ou bücheron. Quand un colon arrive ici, on s’enquiert de l'état de ses

flnances et sil ne possède pas quelques milliers de francs on fait fort peu de cas de lui. Beaucoup de campagnards canadiens ont un singulier métier : ils achètent, le plus souvent à crédit, une pièce de terre toute couverte de bois; ils en défrichent un coin, y bâtissent une maison, une grange et des écuries, et cherchent à vendre le tout aux Européens. Dès qu'ils apprennent qu'un émigrant vient de débarquer ils vont le trouver et lui proposent le marché. Cela prouve que l'argent comptant manque ici plutôt que les bras.

J'ai rencontré à Montréal un sculpteur belge qui avait beaucoup de talent : il amassait péniblement, piastre par piastre, la somme nécessaire pour son voyage aux Etats-Unis où il espérait trouver un placement plus facile de ses chefs-l'œuvre.

La propriété foncière n'a ici qu'une valeur relative, car l'offre dépasse de beaucoup la demande, Celui qui possède une grande fortune en terres, ne fait pas de l'argent quand il veut : il ne suffit pas de mettre une propriété en vente, il faut encore trouver amateur, ce qui n'est pas facile dans un pays aussi grand que l'Europe et dont la population est à peine de 5 millions d'habitants. Ceux qui achètent des propriétés dans ce pays font un excellent placement, à condition qu'ils puissent attendre l'augmentation de la valeur de ces propriétés qui arrivera nécessairement par l'augmentation de la population

Le cultivateur canadien n'engage jamais d'ouvriers pour toute l'année. Tout au plus paie-t-il quelques journées d'ouvriers pendant la moisson ou pour le bàchage du bois. Le reste du temps il fait tout lui-même, il est quelque peu architecte, charpentier, charron, peintre et maréchal.

L'émigrant qui arrive ici peut trouver de l'occupation

aux travaux de terrassement des chemins de fer, dans les chantiers et usines; mais ce n'est certes pas cela que vous désirez pour M. votre fils,

En effet, ce jeune homme a reçu une éducation brillante, il a fréquenté une société choisie, il a passé ses soirées dans des salons où il rencontrait des artistes et des poètes, l'élite de la société; il n'a jamais connu d'autre besogne que la surveillance d'une entreprise commerciale dont les résultats n'ont pas répondu à votre attente. Que ferait-il dans un pays où le travail est une véritable lutte corps à corps contre des obstacles de toute nature ? Saurait-il travailler, exposé pendant l'été à une chaleur au moins aussi forte que celle qui règne dans le midi de la France et en hiver à un froid sibérien dont vous auriez de la peine à vous faire une idée? Et quel serait ce travail qu’il parait accepter d'avance avec résignation et courage? Je viens de vous le dire, il devrait manier la hâche du bûcheron ou la pioche du terrassier et son inexpérience lui rendrait plus pénibles encore les fatigues et les privations déjà si dures pour l'Européen habitué à vivre du travail de ses bras.

Et ne se sentirait-il pas humilié en se voyant forcé de vivre au milieu d'ouvriers, braves et honnètes il est vrai, mais plus ou moins grossiers et sans la moindre instruction?.. Ne regretterait-il pas ses salons dorés et la bril-

.lante société qu’il y rencontrait, quand il n’aurait pour

habitation qu’une cabane de troncs d'arbres au milieu de la forêt ?

Son beau nom et ses titres ne lui seraient d'aucune ulilité dans un pays où les titres nobiliaires sont abolis.

Tout ceci, Madame, doit vous prouver que M. votre fils devrait être doué d’une force de caractère extraordinaire et d’une énergie indomptable pour se créer ici une position passable. Encore lui faudrait-il bien du

temps pour se procurer la somme nécessaire à l'achat d'une propriété rurale, La vie du colon-défricheur est très pénible, surtout au début, et elle ne permet d'espérer, comme bâton de maréchal, qu'une existence indépendante : « Du pain et la liberté, » comme disent les campagnards.

Avec l'éducation qu'il a reçue, il faudrait à M. votre fils un capital suflisant pour qu'il puisse se mettre à la tête d'un établissement industriel. Ou bien, il devrait connaître à fond la langue anglaise, ce qui lui permettrait, avec de la patience et un peu de protection, de trouver un bon emploi.

Cependant je dois vous dire que les grandes contrariétés que j'ai éprouvées m'ont rendu très prudent et même quelque peu méfiant. Pour cela je me permettrai, Madame, de vous donner un dernier conseil. Après tous les sacrifices que vous avez faits, vous dépenseriez peutêtre encore une couple de milliers de francs pour faire une dernière tentative. Que M. votre fils vienne au Canada, qu'il fasse lui-même quelques démarches; il rencontrera parmi les employés supérieurs du Gouvernement Canadien des hommes désireux de lui venir en aide. Qui sait si ces messieurs ne lui trouveront pas une bonne place? En tout cas, je vous donne ce conseil sous toute réserve; si le résultat ne répond pas à votre attente vous n'aurez pas le droit de me faire des reproches. J'ajouterai mème, pour votre gouverne, qu'un ingénieur belge en faveur de qui j'ai fait de nombreuses démarches n’a pu s’acclimater ici. Il vient de partir pour les Etats-Unis où il espère être plus heureux.

Ce serait pour moi une grande satisfaction si je pouvais vous envoyer des renseignements plus agréables : mais vous m'avez demandé d’être sincère, je vous écris la vérité, rien que la vérité,

Vous pourriez aussi écrire à M. Chicoyne, directeur des Moulins Nantais, à Agnès, Lac Mégantic, Canada; peut-être ce monsieur pourra-t-il donner un emploi à M. votre fils, 11 a sous ses ordres d'autres jeunes gens d'origine française.

P.S.—Ilyaici des dresseurs de chevaux qui gagnent beaucoup d'argent. Mais ils sont bien installés et ils possèdent les fonds nécessaires pour acheter des chevaux jeunes ou vicieux, de les dresser ou de les dompter et d'attendre que des amateurs se présentent.

Les jockeys, surtouc ceux qui ont eu la chance de gagner un premier prix, sont aussi fort bien payés. Mais les places sont rares, car il y a ici, surtout dans les petites villes, tort peu d'amateurs de chevaux de courses. Puis, pendant l'hiver qui est fort long ici, beaucoup de jockeys perdent leur place et se trouvent forcés d’accepter n'importe quelle position pour ne pas se voir réduits à manger leurs économies : j'en ai vu un la semaine dernière qui était garcon d'hôtel dans la gare de Richmond. Tout cela ne convierdrait donc pas pour M. votre fils. |

Si plus tard l’occasion de vous être utile se présentait, soyez persuadée, Madame, que je me ferais un devoir d'en profiter avec empressement.

Sherbrooke, 25 novembre 1883,

AM.R...àùB,.

Mon cher Camarade,

J'ai bien reçu le: journaux que vous avez eu la bonté de m'envoyer et je vous remercie de tout cœur, Les discours prononcés à la Chambre et au Sénat belges prouvent qu'on s'occupe beaucoup de la crise agricole. Viendra-t-on efficacement en aide aux Cultivateurs si cruellement éprouvés? Je le souhaite sincèrement,

Mais je ne vois pas trop ce que l'on fera pour les campagnards que le morcellement des propriétés et le bas prix des céréales mettent dans la gène. On parle d'un droit d'entrée sur les blés.. Mauvaise mesure ; quand même on ferait payer aux importateurs la somme énorme de cinq francs par hectolitre de froment, la hausse qui résulterait de cet impôt n'aurait d'autre effet que d'augmenter le prix du pain sans donner aux cultivateurs une compensation suflisante.

Il faut donc chercher ailleurs.

Pour moi, je ne connais qu'un seul remède à ce triste état des choses et ce remède c’est l'émigration.

Vous me direz peut-être que je prêche pour ma chapelle et que je cherche à entrainer au Canada tous les cultivateurs belges mécontents de leur sort,

Je n'ai nullement cette intention : je ne désire pas le moins du monde exciter mes compatriotes à prendreune résolution aussi grave; ceux qui veulent améliorer leur sort ont autre chose à faire que d'écouter ou de croirele premier venu, et bien maladroit serait celui qui se mettrait en route sur la foi d'une lettre ou d'une brochure que lui enverrait un inconnu.

Il faut voir et juger par soi-même avant de prendre une résolution aussi importante. En tout cas, je me promets de devenir de plus en plus circonspect dans mes réponses.

Vous pouvez faire de cette lettre tel usage qu'il vous plaira; vous pouvez même la faire insérer dans les journaux. Elle rendra peut-être service à plus d'une famille. Je voudrais surtout la voir entre les mains de tous les campagnards.

Tout d'abord je vous dirai que je travaille en ce moment à une brochure : voici un extrait du chapitre que je dédie aux ouvriers belges :

Il en est beaucoup qui m'ont demandé s'ils feraient bien de venir au Canada.

Au plus graud nombre, pour ne pas dire à tous, j'ai répondu :

« Je ne vous le conseille pas. »

Désormais ma réponse sera plus courte encore; je dirai :

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