‹ Voyages au Canada [microforme]Chapitre 19 sur 26 · FRE · texte numérisé non relu

FRE

Sherbrooke, 30 novembre 1883.

AM.R..à LB

Mon cher camarade,

Une quinzaine au moins de nos amis et connaissances vous ont prié de m'écrire et d'un seul canton de la province d'Anvers j'ai recu, le mois passé, plus de vingt lettres; des environs de jouvain, j'en ai reçu en six mois, plus de cent. Il m'est impossible de répondre à tant de personnes; d’ailleurs, ma réponse est le plus souvent très courte : « Ne venez pas. » Ne touchant pas de frais de bureau et n'ayant pas de commis, je me contente ordinairement d'envoyer à mes correspondants inconnus l'une ou l’autre de mes brochures dans laquelle je souligne une phrase ou un passage. Avecun peu de bonne volonté on doit me comprendre.

Toutes ces lettres, m'arrivant par paquets, me prouvent une chose : c'est qu’en Belgique on parle beaucoup d'émigration et que grand nombre de gens se décident afin à chercher ailleurs les ressources qu’ils ne trouvent plus dans leur pays. Eh bien! voici ce que l’on devrait faire :

La Belgique est le pays par excellence des sociétés; il y en & de toutes sortes, dans toutes les villes, dans tous

les villages et hameaux, je dirais presque dans tous les cabarets.

La liste de toutes les sociétés belges formerait un volume colossal.

Cependant je ne crois pas qu'il existe dans notre pays une seule Société d'Emigration. Pourquoi cela? N'estil pas triste de constater qu'il y a des sociétés pour l'amélioration des chevaux, des lapins, des pigeons, des canaris et des pinsons aveugles, et qu'il n’y en a pas pour

On pourrait facilement créer une Société d'Emigration dans chaque chef-lieu de canton belge.

Les membres de ces sociétés se réuniraient au moins une fois par moÿs et ils verseraient chaque fois une petite somme, ne füt-ce que 50 centimes ou un france. Le secrétaire écrirait aux agents de tous les pays ouverts à l'émigration, il se ferait envoyer des brochures et autres documents qui seraient lus et discutés dans les réunions. Au bout de quelques mois, la société posséderait un capital qui serait remis à un délégué chargé de partir pour le Nouveau-Monde et d'y étudier le pays et ses ressources. Le rième délégué pourrait au besoin s'occuper des intérêts de deux ou plusieurs sociétés. Par lui on obtiendrait des renseignements auxquels on pourrait ajouter foi es les sociétaires sauraient, sans beaucoup de frais, ce qui coûte maintenant à plus d’un colon des sommes et des fatigues considérables.

Vous qui avez beaucoup d'amis dans le journalisme, vous devriez leur recommander cette idée ; bien des gens se mettent en route dans les plus mauvaises conditions du monde, qui ne partiraient jamais s'ils étaient mieux renseignés.

Vous m'avez demardé un jour si je conseille à un citadin, qui 0e s’est jamais occupé de culture, d'acheter

une propriété au Canada, et d'y mener la vie d’un gentleman-farmer. J'ai bien tardé de vous répondre; je voulais savoir par moi-même ce que l’on peut gagner ici en faisant faire par d'autres toute la besogne. Aujourd'hui que j'ai fait une expérience — qui me coûte assez cher — je vous répondrai : NON!

Je sais maintenant par expérience que le cultivateur doit faire lui-même une grande partie des travaux de la ferme s'il veut pouvoir compter sur quelques bénéfices.

L'habitant des villes doit se montrer, en arrivant ici, plus prudent encore que les cultivateurs ; il doit visiter le pays et étudier par lui-même les chances de succès. Pour lui l'agriculture ne vaut rien dans ce pays, à moins qu'il ne possède une grande fortune; mais, même dans ce cas, il ne doit rien entreprendre sans avoir acquis l'expérience nécessaire et pour cela il faut au moins une année de séjour.

Je n'en dirai pas autant du commerce de bois de charpente ou de chauffage. Combiné avec la culture bien entendue, il peut donner de beaux bénéfices. Un propriétaire des environs de Sherbrooke avait acheté un lot de 125 acres ; la vente du bois qu'il a pris sur cette propriété lui a rapporté une somme suflisante pour payer 1° le prix de la terre, 2° la main-d'œuvre du défrichement et 2° le premier labour. Je crois que voilà un beau résultat.

Cependant ici encore je dois jeter de l’eau sur le feu de votre enthousiasme ; je crains qu’on ne coupe cette année trop de bois de chauffage et que par là il ne survienne une baïsse considérable.

En ce moment je fais conduire en ville du bois que j'ai tenu en réserve à cinq minutes de ma ferme. Je le vends facilement et à prix-fixe : quatre piastres la charge de deux chevaux pour le bois dur, et trois piastres pour le

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