‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 101 sur 179 · VOYAGE AU BRÉSIL · texte numérisé non relu

VOYAGE AU BRÉSIL

Départ d'Angleterre pour Rio-Janeiro. Merveilleuse beauté du havre de Rio.

Dans la matinée du 26 août 1828 , je m’embarquai à Portsmouth pour le Brésil. Chemin faisant, la Galatée, frégate de Sa Majesté britannique , qui m'avait reçu à son bord, relâcha le 12 septembre devant l'île de Madère. Aussitôt que l'opération du mouillage fut finie, la plupart des passagers, et moi du nombre, s'entassèrent sur les chaloupes afin de gagner le rivage. Nous vimes bientôt, tandis que nous approchions, la Yille de Funchal, chef-lieu de l'île, se développer sous nos yeux comme une vaste blanchisserie; car, de loin, ses maisons blanches, parsemées sur le penchant d'une montagne verdoyante , ressemblent tout-à-fait à des pièces de toile qu'on aurait é.endues sur l'herbe pour les blanchir. Les rues de Funchal sont extrêmement escarpées, car elles se dirigent toutes vers le sommet de la montagne, et sont pavées de petites pierres non-seulement fort pointues, mais encore très glissantes.

Le 9 octobre, nous prîmes le vent alizé du sud-est, et comme dès lors nous avançâmes avec une extrème rapidité et qu'il y eut rarement besoin de changer la position d'aucune voile, les gens de l'équipage se trouvèrent

LTÉE, Paris, — Impr. Lacour ET C°, rue Souffl il, 16,

exemptés de presque toutes les occupations qui leur sont ordinairement dévolues. Ils n’eurent plus qu’à s'acquitter le matin de légers devoirs, qui étaient pour eux moins une fatigue qu’une distraction, et à s’amuser le soir par des chants et des danses,

Le 15, un changement de couleur dans l'eau de la mer, qui, de bleu-foncé qu’elle était, devint vert-clair, nous annonça que nous approchions enfin de la terre. Le lendemain en effet, à midi sonnant, favorisés par une bonne brise, nous entrâmes dans le hâvre de Rio, le plus magnifique assurément qui soit au monde. Notre pilote gouverna entre l'Ilha da Lage et la pointe de Santa-Cruz, à travers un passage d'environ cingmille pieds seulement de largeur ; et comme deux solides forteresses s'élèvent l'une sur l'île, l’autre sur la pointe, l'accès en paraît être absolument impossible à une flotte ennemie Lorsque nous eûmes dépassé les forts, la baie s’étendit devant nous, formant un immense bassin. Elle était entourée de romantiques montagnes, couvertes de bois. Celles-cis’avançaient à une distance considérable dans le hâvre, et celles-là laissaient entre elles et la berge de profonds enfoncements ou de creuses vallées remplies de villas. A notre gauche, était la ville de Rio, située entre plusieurs hautes collines, sans que toutefois, comme Rome et Constantinople, elle les recouvrit entièrement de maisons: mais les rues serpentaient autour de leurs bases, et il n'y avait que des églises et des couvents qui en couronnaient les cimes. Dans la baie on apercevait des multitudes de navires de toutes les nations , tant de

guerre que de commerce, et non entassés les uns près des autres comme dans nos ports étroits d'Europe, mais disséminés sur la surface des flots dans toutes les directions. Au loin , se montraient les monts Orgas, faisant un fond bizarre à ce tableau. C’est une rangée de pics graniliques hérissant la ligne de l'horizon, et perçant les nuages de leurs longs sommets pointus, qui s'élèvent vers le ciel comme des tuyaux d'orgue dans une vaste cathédrale : c’est de là qu'ils ont pris leur singulière dénomination. J'avais beaucoup entendu vanter la beauté de ce hâvre, mais la réalité surpassa encore l'idée que j'en avais conçue. On ne peut guère le comparer à celui de Constantinople, leurs caractères sont si différents ; mais il est certain que le premier l'emporte sur le second pour l'étendue, la majesté et le pitloresque. Il a l'air de ce qu’il doit Vraisemblablement devenir un jour, le grand bassin d'une contrée magnifique que la nature semble avoir destinée à être Lôt ou tard le marché de l’univers. Nous jetàmes l'ancre à la nuit tombante. ;

Spectacle de la baie au point dg jour. La ville de Rio, Première impression que produit là vue des nègres esclaves; maïs on à d'eux meilleufé idée Quand on les voit comme soldats, comme citoyens et comme prêtres, Les ruas et les {ravessas. Le Campo de Santa-Anna. Rues obsiruées par des Mohtagnes. Agrémentis de notre demeure au bord de la mer. *

Le matin suivant, la baie nous présenta la scène la plus animée. Sa surface élait un panorama mouvant de barques de toule espèce . qui sans cesse passaient et repassaient d'une rive à l’autre. Elles étaient généralement manœuvrées par des nègres, qui avaient pour sei.] vêtement une paire de culottes, et pour coiffure un vieux chapeau de paille. Ces embarcations élaient larges, avec une tente à l'arrière pour abriter les passagers du soleil, et conduites au moyen de quatre longues rames que maniait l'équipage noir (4). Je descendis bientôt dans la chaloupe.avec plusieurs des officiers de la frégate, impatient que j'étais de poser pour Ja première fois le pied sur les côtes de l’Amérique méridionale. Nous débarquâmes vis-à-vis du Largo do Paca ou Palais Carré, sur une pente pavée en larges dalles de granit, et nous montâämes jusqu'à un quai que protégeait un parapet de Ja même pierre. Je découvris par la suite que Rio était environné par des montagnes de ce roc, et que, parmi les nombreux avantages naturels de Ja capitale du Brésil, il ne fallait pas oublier qu'elle avait dans tous les quartiers d'inépuisables et magniliques carrières. Longeant le palais, nous primes la rue Direila, qui est la rue la plus vaste de la ville et le centre du commerce, Elle se prolonge parallèlement à la baie, et toutes les autres rues sen détachent à angles droits. L'Alfandega, c'est-à-dire la douane, y est située, et, je ne tardai guère à y voir ce que je n'avais encore Jamais vu, la

opulation noire soumise à un traitement dont tout Européen doit s'étonner.

RS ct il s'agit au Brésil de porter ou de remuer des fardeaux, la tâche en est toujours dévolue aux nègres, et l'état dans lequel vous rencontrez ces malheureux est révoltant pour l'humanité. Ils étaient entièrement nus, à l'exception de quelques sales guenilles alta-

(4) Lorsqu'en 1816 M. Auguste de Saint-Hilaire arriva devant Rio-Janeiro, des barques nombreuses se croisaïent en tous sens dans la baie, et lés pirogues légères creusées dans un seul tronc d'arbre semblaient voltiger sur les eaux. Différentes îles qui s'élèvent peu à peu au-dessus de l’eau passèrent rapidement sous les yeux et présentaient un spectacle enchanteur, Dans presque toutes sont de petites maisons basses, comme celles dés environs de Rio- Janeiro, mais d’une grande élégance, avec un toit presque plat, relevé aux extrémités à la manière des pavillons chinois, et couvert en tuiles creuses. Des groupes dé bana= niers entourent ces petites habitations, et quelquefois un cocotier ajoute encore à la beauté du paysage. A. M,

chées autour de leur ceinture. Leur peau, à force d'être exposée aux injures de l'air, était devenue dure et calleuse; elle était couverte de cicatrices, et ressemblait à l'enveloppe grossière et noirâtre de quelque animal, à celle, par exemple, d’un éléphant dont le cuir ridé est parsemé de poils rares. Lorsqu'on les examine des pieds à la tête, leur organisation physique est telle, que vraiment ou les prendrait pour des êtres d'un degré au-dessous du rang d'homme.

Mais quelques heures suffirent pour corriger la triste opinion que la vue de ces nègres m'avait porté à concevoir de leur race en général. D'autres se montrèrent bientôt à mes yeux sous un aspect différent et plus favorable. Tandis que nous cheminions par la ville, les sons d'une musique militaire parvinrent à nos oreilles , et nous découvrimes qu'ils provenaient de celle d'un régiment stationné dans une des rues voisines. Le colonel venait de mourir, et les soldais aliendaient que le corps sortit de la maison mortuaire pour l'accompagner à sa dernière demeure. Leurs visages présentaient tous différentes teintes de noir, mais Ja plupart d'entre eux étaient nègres. Leur équipement était irréprochable : ils portaient des jacquettes brunes, des pantalons blancs, èt des bonnets ainsi que des ceinturons de cuir noirci, le tout tenu, de même que leurs armes dans le meilleur état. Leurs musiciens exécutaient un air funèbre plein de charme et de douceur, de la composition d'un des officiers, tandis qu'eux-mêmes faisaient diverses évolutions avec aulant de régularité que d'adresse. Bien qu'ils n’ap-

arlinssent qu'à la milice, ils étaient néanmoins aussi

jen instruits, aussi disciplinés que des troupes de ligne peuvent l'être en Europe. C'était donc le premier pas de la gradation par laquelle la population noire de ce pays s'élève dans l'échelle de l'humanité : d’un état inférieur à celui de bête de somme, elle monte au rang militaire, et se montre aussi capable de discipline qu'aucun être humain d’autre couleur.

Notre attention fut ensuile attirée par des nègres, hommes et femmes, qui, les uns dans des corbeilles, les autres dans des boîtes ou sur des planches, dont ils avaient la Lête chargée, offraient aux passants toute sorte de marchandises. Ils appartenaient à une classe de petits commerçants, dont quelques -uns débitent leurs denrées à domicile, mais dont le plus grand nombre les envoient débiter de cette manière, comme dans des boutiques ambulantes.

La nuit commença bientôt à tomber, et je vis alors avec étonnement une foule de personnes qui tenaient toutes de gros cierges allumés, en guise de torehes, se réunir devant une maison. Comme je poursuivais ma route, il m'en fut mis un dans la main par un homme qui paraissait revêlu de quelque autorité, et qui me pria de prendre rang parmi le cortége. Effeclivement, on se préparait à porter un mort en terre, el j'appris qu'en pareille occasion l'usage brésilien est toujours d'inviter un étranger qui passe à honorer de sa présence le convoi : on blesse les gens à qui on refuse, Je me joignis donc aux parents et amis du défunt, et avec eux j'allai à une église voisine. A notre entrée, nous nous rangeâmes de chaque côté d'une estrade qui s'élevait près du chœur, et sur laquelle élait couché uu cercueil recouvert d'une pièce de soie jaune à franges d'or. Le service funèbre fut chanté par une troupe de prêtres, au nombre desquels se trouvait un nègre, grand êt bel homme. dont le visage aussi noir que l’ébène faisait un bizarre et frappant. contrasle avec ses yêlements blancs. J1 semblait remplir son rôle dans celle triste cérémonie avec une so lennelle dignité et une pieuse émolion que je n'observai pas chez ses confrères. Après avoir jeté des fleurs sur la bière et brülé de l'encens à l’entour, ils se relirèrent, le cortége se dispersa, el nous relournâmes à bord.

Le lendemain, dans la matinée, je rendis visile à un négociant anglais pour qui j'avais des lettres de recommandalion, 11 m'invila à venir vers deux heures

WALSH. ni

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dîner avec lui, et quand je revins à l'heure dite, je trouvai sur ma roule, quoique mon compatriote demeurât dans le quartier le plus commercant, toutes les

rues désertes, toutes les maisons fermées, et toute .

cette partie de la ville semblable à une cité des morts, aussi solitaire et silencieuse en plein jour qu’elle aurait pu l'être à minuit. Tous les habitants dinaient alors ou faisaient la sieste ; et pendant ce temps il est d'usage que toute espèce d'affaire reste suspendue, Chez mon hôte, j'eus beau chercher au rez-de-chaussée une pièce dont la porte fût ouverte : il me fallut monter jusqu'au faîte de sa maison avant de rencontrer personne. Là, je découvris enfin M. Price, comme il s'appelait, et sa famille rassemblés dans le même apparlement. On annonça bientôt que nous élions servis; mais avant que je passasse dans la salle à manger, un domestique me conduisit dans une chambre voisine où je dus modifier un peu ma toilette , c’est-à-dire re mon habit et le remplacer par une jaquette de calicot. Au Brésil, quand une personne riche donne à dîner, l'usage est de pourvoir chacun des convives d'un pareil vêtement aussi bien que de leur distribuer des servieltes.

Le soir, je rencontrai en me promenant la rua dos Pescadores, ou rue des Pécheurs, dans laquelle demeurait M. Price, et qui va se terminer à une immense place appelée le campo de Santa- Anna. Les boutiques , qui s'élaient ouvertes de nouveau, élaient pleines de toutes les espèces de marchandises qui se confectionnent dans les manufactures et dans les ateliers d'Europe. C'étaient des châles de laine, des mouchoirs de coton, des indiennes des plus brillantes couleurs, des draps, des soieries, des chapeaux, des bottes, des souliers, des bas, le tout pendu le long de la façade des maisons, et obstruant les portes et les fenêtres de leur riche draperie. Les objets que je viens de mentionner s'exporlent en si grande profusion au Brésil, qu’ils ne coûtent pas plus cher à Rio, pour la plupart, que sur les marchés européens.

Après avoir dépassé un grand nombre de boutiques, j'arrivai à une partie de la rue qui, plus rapprochée de la campagne, cesse d'être commerçante, et n'offre dès lors que des habitations bourgeoises. L'isolement et la tranquillité de ces maisons formaient un frappant contraste avec l'entassement et le bruil des magasins que j'avais d'abord longés. Les fenêtres étaient, comme dans les villes turques, munies de persiennes à barreaux épais et serrés, qui laissaient à sx entrer quelque lumière, et au travers desquelles 1 était impossible de voir ou d'être vu. Elles étaient attachées par le haut avec des gonds, et s'ouvraient per le bas, de sorte que, pour regarder sur la voie pu-

lique , les habitants n’ont besoin que d'appuyer la tête contre et de pousser devant eux. Dans presque toutes les maisons qui se trouvèrent sur mon passage, je vis le front de quelque femme presser un de ces voets, et dans l'eutrebâillement J'aperçus un visage noir, basané ou jaunâtre, avec des yeux de la couleur Gu charbon, qui dardaient obliquement à travers l’ouor l'un vers le haut et l’autre vers le bas de a rue.

L'aspect des rues de Rio est extraordinaire : elles Sont très étroites, se coupent les unes et les autres à angles droits, et reçoivent, moitié la dénomination de rua, moilié celle de {ravessa. Les ruas ou rues commencent au bord de la mer et se prolongent en droite ligne jusqu’à une vaste esplanade intérieure. Les travessas, ou rues de traverse, sont terminées par deux chaînes de montagnes, en sorte que, quand je me trouvais à l’angle d'interjection d'une rua et d'une travessa, el que je regardais des deux côtés, je voyais aux extrémités de l’une la mer et la campagne, et à celles de l'autre les flancs sourcilleux des rocs escarpés. Si ce défilé de montagnes, dans lequel la partie la plus opulente et la plus populeuse, aussi bien que la plus vaste de la ville est enterrée , s'étendait dans la direction de la baie, il serait ventilé continuelle-

ment par des courants d'air, soufflant tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, et causés par des brises régulières de la terre et de la mer ; mais, par malheur, il est silué transversalement, et le moindre souffle de vent qui passe est interceplé dans sa route par les deux chaînes de montagnes.

Lorsque je sortis enfin de cette gorge étouffante, ce fut pour entrer dans une immense plaine où débouchent toutes les rues qui partent de la mer; et je vis aussitôt que l’intérieur des terres n'offrait pas dans celle magnifique contrée un moins beau spectacle que la côte. La plaine en question était presque environnée par un vaste amphithéâtre de montagnes; leurs bases offraient à l'œil des pelouses de la plus riche verdure, inclinées en pente douce, et terminées par des ceintures de forêts dont les arbres vous étonnaient autant

“par leurs proportions gigantesques que par leur va-

riété infinie, et du milieu desquels $'élançaient leurs cimes sourcilleuses présentant toutes des formes diverses. Les unes se prolongeaient en chaînes, les autres se dressaient en pics, d’autres encore se brisaient par de brusques détours. Une de ces dernières est appelée , à cause de son aspect bizarre, le Corcovado , c'est-à-dire le Dos-cassé, nom qu’elle mérite bien. M’avançant de quelques cents pas dans cette plaine, je m'aperçus qu'elle était, de manière à former un quadrangle, entourée de bâtiments, et que dans le nombre il y avait le Palais du Sénat, le Muséum, la Camera où Maison commune, et d'autres édifices publics, Il est donc à peu près certain qu'elle ne sera jamais rétrécie, et que la capitale du Brésil pourra se vanter longtemps de posséder sans doute Ja place la plus vaste du monde. Elle se nommait dans l'origine Campo de Santa-Anna, mais actuellement elle s'appelle Campo d’Acclamagao ou Place de l’Acclamalion , et les Brésiliens la regardent en quelque sorte comme sacrée, parce qu'elle a été le théâtre d'un des principaux événements de leur révolution : don Pédro 3 fut, le 12 octobre 1822, proclamé empereur conslitutionnel par les voix réunies de cent mille personnes.

La première impression que produisit sur moi la ville de Rio fut très favorable. Les rues, en effet, quoique manquant de largeur, élaient bien payées, el généralement bordées, tant à gauche qu'à droite, de trottoirs aussi amples que l'espace le permettait. Les maisons étaient solides et bâlies en granit, avec les croisées et les porles encadrées dans des blocs élégamment sculptés de cette pierre, que les carrières situées au bout de chaque rue fournissent en abondance et de la plus belle qualité. Au nombre des heureux avantages de ce pays on doit mentionner qu'il nest pas sujet à ces terribles accidents qui sans cesse se renouvellent sous une pareille latitude de l'autre côté du continent. Les tremblements de terre sont inconnus au Brésil, et jamais le moindre péril n'y est redouté de l’ébranlement des lourds et hauts édifices. Les maisons des particuliers sont jolies, et toujours on y voit régner un ordre parfait. Les rues sont propres, et nulle part des tas d'ordures où de mauvaises odeurs n'y affectent désagréablement l'odorat des promeneurs.

L'hôtel que nous avions loué, plusieurs de mes compagnons de voyage et moi, pour le témps de notre résidence, se trouvait absolument à l'autre bout de la ville, età une distancé considérable. Quand, à Rio, vous avez besoin de faire une course, ne croyez pas que jamais vous puissiez prendre une route direcle : chaque rue est, sans aucune exagéraltion , séparée de ses Yoisines par des montagnes; et comme il vous est impossible d'escalader leurs sommets, il vous faut en tourner les bases. Une chaîne de ces monlagnes s'approche tellement dela mer, qu'il ne reste plus qu'un étroit espace entre elles et le bord de l'eau. Mais par delà s'étend une autre vaste plaine, assez semblable à celle qui est décrite plus haut, et appelée Catéle, sur laquelle est Lâlie une nouvelle ville, Une rue avec des maisons d’un côté, mais donnaht sur la mer de l'autre,

la réunit à l'ancienne, et c'était dans cette rue que nous étions logés.

Limites du Brésil; son immense étendue; ses productions. Esquisse historique. Découverte du pays par Cabral. Il v’est longtemps qu'une colonie du Portugal. La famille royale portugaise est contrainte de s’y réfugier en 1808, et Jean VI l’érige en royaume. Don Pédro. il se fait proclämer empereur constitutionnel, et sept ans après chasser ignominieusement. Sa mort.

Maintenant que me voilà bien installé dans la capitale du Brésil, j'ose croire que le lecteur me saura gré de lui rappeler en quelques pages les principaux fails qui se rattachent à l'histoire de ce vaste pays. Mais, d'abord, il est nécessaire d'exposer sa délimitation géographique, qui semble avoir été soigneusement établie par la nature elle-même. L’Amazone, en effet, le sépare au nord de la Guiane et de la Colomrbie; la Plata le sépare au sud de la république de Buénos- Ayres. L'océan Atlantique baigne ses côles de l'est, et Ja chaîne des Cordillères s'élève à l’ouest entre son territoire et celui du Pérou. Quoiqu'il comprenne une élendue six fois plus considérable que celle de la France , il ne compte qu'une population de trois milions d'âmes ; encore sont renfermés dans ce nombre les sauvages dont les hordes errantes habitent le désert. Les neuf provinces du Brésil, dont chacune pourrait presque former un Etat en Europe, portent les noms de Maragnon, Para, Pernambuco, Bahia, Rio- Janeiro, Saint-Paul, Matto-Grosso, Goyas et Minas- Geraes. Ses villes les plus importantes, en longeant Ja côte du nord au sud, sont Maragnon, Piauhy, Siara, Rio-Grande du nord, Para, Goyane , Paraïba, Pernambuco, Aleguas, Reregyppe-del-Rey, Bahia, Ilheos, Potte -Seguto, Espirilu-Santo, Rio-Janeiro, Saint- Paul, Sainte-Catherine et Rio-Grande du sud.

Le Brésil, ainsi appelé du brésillet, bois de couleur rouge qu'on y trouve, n'est surpassé par aucune contrée du Nouveau-Monde pour les richesses métalliques ni pour l'excellence et la variété des productions végétales. Il fournit au commerce du coton, du tabac, du sucre, du café, du cacao , de l'indigo, des cuirs, de l’ipécacuanha et les plus beaux bois pour la teinture, les constructions et les ouvrages de luxe. I! exporte aussi en grande abondance de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et des diamants.

La découverte du Brésil, si vaste que soit cette contrée, n’est due qu’au hasard. En 1499, Vasco de Gama revint en Europe avec la certitude d’avoir trouvé le passage, par l’ouest, aux Grandes-Indes, qui occupait depuis si longtemps l'imagination des Ecpagnols; et l'année suivante, Emmanuel envoya une flottille de treize voiles qui portait douze cents personnes, et dont le commandement était confié à Pedralvez Cabral, former un traité de commerce avec le roi de Callicut. L’escadre, afin d'éviter les calmes de la côte d'Afrique, prit une direction tout-à-fait occidentale; et, à la fin d'avril, se trouvant par 470 de latitude sud , le commandant fut étonné de voir flotter certaines plantes. Le 3 mai, il débarqua à Porto-Seguro, fut favorablement accueilli par les indigènes, fit examiner en secret leur territoire, et, convaincu de son importance, il lui donna le nom de Santa-Cruz ou Sainte-Croix, qui depuis a été changé en celui de Brésil. Il en prit possession au nom de la couronne de Portugal, et se hâta d'instruire son souverain de sa précieuse découverle. Celte nouvelle, confirmée par l'envoi de quelques-unes des productions du pays et d'un de ses habitants, éveilla la curiosité des monarques lusitaniens. Par leur ordre, et sous leurs auspices, plusieurs vaisseaux partirent successivement pour explorer les côles, les fleuves et les rades du nouveau continent. C’est ainsi que le bâvre de Rio fut découvert le 4er janvicr 1531, par Martin Alphonso de Souza : il était ap-

elé Nitheroby par les naturels; mais Jui, supposant première vue que celle magnifique baie n’était que

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l'estuaire de quelque grand fleuve, comme l’embouchure de J Amazone ou de l'Orénoque, l'appela Rio-de- Janeiro ou Rivière de Janvier, parce qu'il y était arrivé le premier jour du nouvel an. Bientôt le Brésil fut dis: tribué par divers donataires en diverses portions avec des droits el des prérogatives considérables. Des villages, des bourgs, des villes s'élevèrent comme par enchantement sur le terrain le plus fertile, et sous le plus beau ciel des deux hémisphères: Cependant les conquérants marquaient leur passage dans le Nouveau-Monde par d'affreuses traces de sang. Réduit aux plus horribles extrémités, le peuple sortit plus d’une fois de son indolence, et prit les armes pour recouvrer sa liberté; néanmoins la discipline européenne triompha partout.

En 1380 le Brésil subit le joug de l'Espagne, mais

soixante ans après, il fut rendu à ses premiers possesseurs. Plus tard , lorsque les colonies espagnoles de l'Amérique ont secoué le joug de la mère-patrie et se sont formées en républiques , il a encore appartenu longtemps au Portugal, et n’a jamais recouvré entièrement son indépendance. Mais ceci est anticiper sur les dates, Au commencement du xvuie sièele , l'Angleterre, toujours jalouse de la puissance française en Amérique, était parvenue à empêcher le Portugal de conclure une alliance avec le cabinet de Versailles. Le capitaine Duclerc se présenta devant la capitale du Brésil pour venger cette opposition. Mais il échoua dans son attaque, tomba au pouvoir de l'ennemi, et fut massacré au moment où il posait les armes ; ses soldats subirent le même sort. Désirant réparer lou trage fait au pavillon français, Duguay-Trouin , aidé par une compagnie de négociants, parul avec quinze navires dans la baie de Rio-Janeiro. et fit bientôt cesser le feu des batteries qui défendaient le port. Les roupes françaises effectuèrent leur débarquement, et marchèrent en trois colonnes sur la ville. Le bruit de la foudre se mêlait au fracas de l'artillerie. Les vainqueurs entrèrent dans la place, et l'amiral fit tous ses efforts pour empêcher le pillage. Le gouverneur, qui s'élait réfugié sur la flotte, consentit, après plusieurs sommations infructueuses, à racheter la ville moyennant un million cinq cent vingt-cinq mille francs, cent caisses de sucre, et de vastes approvisionnements pour l’armée.

La paix d'Utrecht ramena la paix entre les deux puissances. Le territoire du Brésil s'agrandit; les fortifications de la capitale furent augmentées; les mines, mieux exploitées, devinrent pour la métropole une immense ressource. Mais la jalousie du Portugal entravait les progrès des colons dans les arts et dans l'agriculture : les Brésiliens élaient chez eux trailés comme des esclaves. Cet état de choses ne pouvait changer que par le contre-coup d une révolution européenne. L'armée de Napoléon, après avoir déjà envahi l'Espagne, allait envahir aussi le Portugal... Le 14 janvier 1808, il fut annoncé à Rio, par l'arrivée du brick Guerra-F'oddoz, que les Français et les Espagnols étaient entrés sur le territoire portugais pour s'emparer de la personne du prince régent, el que, le 29 novembre, il s'était embarqué avec toute la famille royale dans le hâvre de Lisbonne, avec l'intention de gagner Rio-Janeiro et d'y établir sa cour. Ces nouvelles furent reçues dans la capitale avec un mélange extraordinaire de chagrin et de joie; car si d’un côté les Brésiliens s'affligèrent des malheurs qui menacçaient de fondre sur la mère-palrie , à laquelle ils: étaient encore attachés tenirement, de l’autre ils ap= prirent avec enthousiasme qu'un augusle souverain, dontils avaient encore l’idée la plus flatteuse, daignait visiter leur pays et y fixer sa résidence. Sur-le-champ les préparatifs pour sa réception occupèrent toutes les pensées : on disposa pour lui et pour les personnes de sa suite, non-seulement le palais du vice-roi, mais encore chacun des bâtiments publics, n'importe quel en fût l'emploi, qui étaient situés sur la même place; et, de crainte qu'il n’y eût pas même ainsi assez de

logements , tous les propriétaires des maisons bourgeoises du voisinage furent obligés de quitter leurs demeures et d'en remettre les clefs aux magistrats, ce qu'ils firent, à ce qu'il paraît, sans la moindre hésitation. Enfin, des courriers furent envoyés sans délai dans les provinces pour y répandre l’heureuse nouvelle et pour enjoindre aux gouverneurs de diriger vers la capitale des provisions de toute espèce.

Dès le 17, lorsque tous ces apprêts commencçaient à peine, l'escadre royale fut signalée en vue de la côle; mais on se trompait. Elle avait été, le 9 septembre, assaillie et dispersée par une tempête, et il n'arriva qu'un seul navire sur lequel se trouvait une partie des femmes de la royale famille. C'était par hasard la fête de Saint-Sébastien, en l'honneur de qui l'usage est d'illuminer la ville : pour commémorer l’événement, on prolongea l'ilumination trois soirs conséculifs; et pendant les trois jours on demanda au ciel, par de solennelles prières dans toutes les églises, le salut du reste des vaisseaux dont personne ne connaissait le sort. On passa un mois entier en suspens à ce sujet, et pendant cet intervalle les princesses demeurèrent à bord de leur navire dans le hâvre, de peur qu'elles ne violassent et l'étiquette et le respect dû au prince régent si elles débarquaient avant lui. A la fin pourtant, un exprès, venu de Bahia par mer, apprit aux habitants de la capitale que les princes avaient échappé à l'ouragan , qu'ils s'étaient réfugiés dans ce port, mais qu'ils ne tarderaient pas à gagner Rio : on était alors aux derniers jours de février. Le 7 mars, le régent, après avoir pris congé de Bahia, malgré les pressantes sollicitations des citoyens pour qu'il se fixât parmi eux, et leur proposition de lui construire un magnifique palais, atleignit la barre de Rio et entra dans le hâvre. On ne saurait dire combien fut grande l’allégresse publique. Toutes les maisons furent abandonnées, les montagnes se couvrirent de spectateurs , et, riches ou pauvres, ceux qui purent se procurer des barques allèrent à la rencontre de la floitille royale. Bref, entre autres démonstrations de joie, la ville fut illuminée neuf nuits de suite.

Aussitôt qu'il eut mis le pied sur le territoire brésilien, le régent jeta avec solidité (on pouvait le croire) les fondements du nouvel empire qu'il se proposait d'élever ; il octroya une charte qui abolissait le vieux système de prohibition, jusqu'alors maintenu à l'égard du Brésil, accordait aux habitants du pays la permission de commercer avec loutes les nations étrangères amies de la couronne , et ouvrait les ports aux va':seaux de ces nalons. Puis, par un autre décret, don Jean , pour exciter les indigènes à entreprendre des

- spéculations commerciales, permit le libre exercice de

tous les genres d'industrie à toutes les classes de Brésiliens. Auparavant, ils ne pouvaient, avec le coton qu'ils récoltaient , que fabriquer de grossières étoffes pour le vêtement des esclaves. De celte première année aussi datent, et la fondation d'une imprimerie royale, et la publication d'une gazette.

L'année 1811 fut mémorable par l'introduction de la vaccine au Brésil. Pour que cette bienfaisante mesure portât ses fruits, des institutions où l’on vaccina gratis furent établies dans différentes provinces, et à Rio même, ce fut dans 1 église de Rosario que sefirent les vaccinations.

En octobre 1813, un nouveau théâtre fut ouvert du côté septentrional de la place, appelé praca da Constiluicao, et on le baptisa du nom de Saint-Jean, en l'honneur du prince régent qui avait lui-même dirigé les travaux. C’est un édifice d'une rare magnificence, et qui surtout était en harmonie avec les embellissements que prenait là capitale depuis que la cour y avait fixé sa résidence. En 1814, la chute de l'empereur Napoléon ramena la paix entre le Brésil et Ja France. Quelques négociants de celte nation vinrent s'établir à Rio, et ce fut cette année-là seulement que des vaisseaux portant ses couleurs entrèrent pour la première fois en amis dans le hâvre. Depuis, le noun-

bre des résidents français à tellement augmenté, que maintenant il surpasse beaucoup celui des Anglais qui les avaient précédés, et que des rues entières sont occupées par leurs boutiques et leur bijouterie, =

Après beaucoup d'efforts pour civiliser le Brésil, don Jean, par un décret du 46 décembre 1815, l'érigea en royaume; et bientôt sa mère, dona Maria Ire, venant à mourir, de régent qu'il était, il régna en son propre nom. Mais, en dépit de ses louables volontés et de son amour du bien public, les courtisans qu'il avait amenés d'Europe pressuraient les malheureux Brésiliens, et les Anglais, qui avaient l'oreille du monarque exilé, faisaient de ses domaines d'outre-mer une colonie qu'ils exploitaient presque exclusivement. Une révolution ne tarda donc guère à éclater dans la province de Pernambuco. En 1816, un jeune homme, appelé Martins, qui appartenait à la classe du commerce, se mit à la tête des mécontents et proclama l'indépendance. Le comte dos Arcos, gouverneur de Bahia, obligea la cour de Rio, dont l’indolence ne pouvait être comparée qu'à l'inconcevable sécurité des indépendants, à prendre des mesures promptes et énergiques. Une flotte bloqua le port de Pernambuco : Martins essaya vainement d’enflammer le courage des milices. L'armée royale n’eut qu'à se présenter pour diviser ce timide rassemblement. Martins, couvert de blessures, fut fait prisonnier, et fusillé avec plusieurs ecclésiastiques. Quelques autres de ses complices se donnèrent la mort pour ne pas survivre à la liberté. Ainsi se termina la première révolution de Pernambuco. |

Des troubles violents éclatèrent à la même époque dans d’autres provinces, dans celle de Bahia, par exemple, et jusqu'au sein de la capitale, où la populace armée et furieuse entoura plus d’une fois le palais du souverain. Toutes ces émeutes parvinrent cependant à être comprimées, soit par la force des armes, soit par de sages concessions. Le soir du jour où Ja concorde parut enfin rétablie, il y eut en signe de réjouissance spectacle gratis au théâtre de Saint-Jean. La famille royale devait y assister ; mais elle ne le put, la plupart de ses membres se trouvant indisposés, ou, par crainte, ils feignirent de ne pas le pouvoir; et en celte occasion on recourut à un usage nalional assez bizarre. Les portraits du roi et de la reine furent envoyés au théâtre comme remplaçants pour les originaux : on les placa sur le devant de la loge, et le peuple accueillit leur apparition avec les mêmes marques de respect et les mêmes applaudissements que si les personnes qu'ils représentaient eussent été en effet présentes.

Mais, d’une part, la cour tint mal ses promesses : elle ne réforma presque aucun des abus qui avaient donné naissance aux troubles; et de l’autre’, le rétablissement des corlès en Portugal, qui changea toutà-coup la situation politique de la métropole, dut aussi décider du sort de la colonie. En 1821, la nation portugaise invita Jean VI à revenir dans son sein : il accepla et repartit pour l'Europe, après avoir nommé régent du Brésil l'infant don Pedro, qui avait récemmeut épousé une princesse de la maison d'Autriche.

Ce prince, né à Lisbonne le 12 octobre 1798, n'était que le second fils du roi Jean, et de Charlotte- Joachime, fille de Charles IV d'Espague ; mais par la mort de son frère aîné Antonio, il était devenu l'hérilier présomptif de la couronne.

Il fut dans son bas âge d’un tempérament faible, mais montra de bonne heure un peu de celte vivacité de caractère qui l'a distingué depuis. Elevé par un pieux ecclésiastique, il lui dut sans doute les vifs sentiments de religion qu'il conserva jusqu'à l'instant de sa mort; mais du reste son éducation n'eut rien autre chose de remarquable, sinon qu'il acquit, en commun avec ses sœurs, quelque connaissance de la langue latine. Lorsque sa famille fut obligée en 1808 d'aller chercher un asile en Amérique, don Pedro, qui était de la partie, se montra, pendant toute la traversée,

un Cnfant plein d'activité et d'énergie. Il prenait souvent plaisir, soit à suivre de l'œil la manœuvre des voiles et des cordages du vaisseau qui le portait, soit à y mettre lui-même la main, et, dans ce dernier cas, il déployait une rare adresse. Quand il n'était pas occupé ainsi, on le voyait, assis seul au pied du grand mât, lire l’Enéide de Virgile, trouvant, à ce qu'il disait, beaucoup de rapport dans la destinée du héros de ce poème et la sienne. Le voyage fut long, par suite de tempêtes et de vents contraires ; et, comme on étai parti à l'improviste, les approvisionnements de tout genre furent bientôt épuisés. On assura que, entre autres privations , le linge manqua à don Pedro et à son frère don Miguel, et qu’il fallut couper des draps pour leur confectionner des chemises.

Don Pedro avait dix ans lorsqu'il posa le pied sur le rivage du Nouveau-Monde. Dès lors, presque abandonné à lui-même, il ne suivit pas un plan régulier d'études , et divisa toujours son attention entre un grand nombre d'objets. Toutefois un goût marqué lé porta pendant sa jeunesse aux arls mécaniques,et j'ai vu à Rio des spécimens de son savoir-faire en ce genre, que l'on conserve, comme, à Saint-Pélersbourg , ceux de son illustre homonyme. Par exemple, il fit un modèle parfait de vaisseau de guerre, et construisit un excellent billard, sur lequel il acquit ensuite comme joueur un rare degré de force. Mais de toutes ses passions, la plus ardente fut pour la musique. Elle se développa en lui de bonne heure, et lui valut une réputation de talent véritable. Non-seulement il apprit à jouer d'une foule d'instruments, mais encore il composa, m'a-t-on assuré , beaucoup de musique pour la chapellé de son père, et les Brésiliens lui doivent les paroles et l'accompagnement de leur chantle plus popalaire peut-être. D'ailleurs il variait ses tranquilles occupations par des exercices plus violents. C'était un chasseur aussi hardi qu'adroit, et tout jeune il menait avec une singulière habileté, comme je l'ai vu cent fois, un cabriolet à quatre chevaux.

En 1827, éclatèrent les troubles politiques dont il a été question plus baut. Comme dans beaucoup de circonstances don Pedro avait professé des opinions libérales, ses ennemis insinuèrent qu'il fallait le compter au nombre des instigateurs de la révolte, et son père conçut des soupçons contre lui. Mais, pour se disculper de ces imputations injurieuses , il leva un bataillon de tous les domestiques et gens employés à la cour, auxquels il donna le nom de volontaires du prince royal. H l'équipa à ses frais, le disciplina luimême , et l'offrit à son père pour qu'il l'envoyât des premiers à la rencontre des rebelles. Néanmoins, on chercha par {ous les moyens possibles à comprimer l'élan de Ja faveur populaire , qui avait commencé à se déclarer pour le jeune homme, et quelques individus , qui avait crié vivat pour lui an théâtre, furent envoyés en prison comme séditieux.

Lorsque Jean VI remonta sur son trône d'Europe, le Portugal se retrouva, par ce fait, métropole à l'égard du Brésil, qui avait pourtant acquis dans les dernières années un grand nombre d'institutions propres à un Etat indépendant. Les cortès portugaises, éans même attendre que les députés brésiliens vinssent prendre part à leurs délibérations, anéantirent la régence, et voulurent ôter au Brésil tous ses nouveaux privilèges. Les indigènes de cette belle contrée refu: sèrent, quant à eux, de redevenir une seconde fôis colonie, el ce fut le signal de longues discordes. Don Pedro fit tous ses efforts pour les apaiser, mais sans trop y réussir. Il parvint toutefois à gagner la faveur presque générale, et se popularisa par de grandes réformes dans l'administration de sa maison privée. Bref, il manœuvra si bien dans son propre intérêt, quoiqu'il parût n'avoir à cœur que de servir ceux de son père, que la nation brésilienne l'investit un beau jour de l'autorité suprême. Dans toute cette affaire, il déploya un esprit de duplicité rare. Jusqu'au dernier moment il ne cessa, tandis qu'il le trahissait, d'en-

dormir la vigilance du roi Jean par de belles protestations de fidélité. J'en ai la preuve dans la correspondance qu'il entrelint avec lui la première année de leur séparation, et qui est un curieux monument d'histoire. Elle fut imprimée par ordre du roi pour être soumise aux corlès, et, pendant ma résidence à Rio, il m'en est tombé un exemplaire sous la main.

Vaincu par les instances de don Pedro, Jean VI accorda enfin à son fils la permission de quitter le Brésil, et lui envoya un navire pour le ramener en Europe: mais dès lors don Pedro jeta le masque. Il annonça avec grand fracas son départ, et soudain cette nouvelle lui rallia comme par enchantement tous les cœurs. On ne voulut pas qu'il partit. Un patriote, M. d'Andrade, se mit à la tête des habitants de la province de Saint-Paul, marcha sur Rio-Janeiro, s'opposa au départ du prince, et arrêta sur le port le gage, à ce qu'il croyait, de la tranquillité et du bonheur des Brésiliens. Le ministère du régent fut la récompense de cette conduite. D'Andrade leva des troupes, équipa une escadre, battit les Portugais sur terre et sur mer, les chassa de tout le Brésil, déclara cet Etat indépendant, fit proclamer empereur constitutionnel don Pedro qui ne refusa plus (et qui d'abord se prêta docilement à tous les projels de son ministre), convoqua une assemblée constituante, et y siégea lui-même comme député de Saint-Paul. Pour conserver toute son indépendance dans la discussion de la loi constitulionnelle, il se démit du ministère: mais quand l’assemblée discutait les points les plus importants de la constitution qu'il avait rédigée , l'empereur, à la tête de l’armée, vint la dissoudre au milieu du plus menacant appareil de guerre. L'auteur de l'indépendance brésilienne fut arrêté comme un vil criminel et exilé en France. A partir de ce jour, rien ne devait plus arrêter la contre-révolution du Brésil. Maître de Para, de Bahia et de Maragnan, don Pedro convoqua une autre assemblée, non pour rédiger et débattre l'acte conslitutionnel, mais pour recevoir celui que son conseil d'Etat avait préparé.

Quant à don Pedro Ier, il est mort en 1834, au moment où il venait d'arracher à son frère don Miguel la couronne de Portugal, et de la replacer sur la tête de sa fille dona Maria.

ne

Un postillon brésilien. La veille de la fête des Morts. Représentation dramatique. Eglises de San-Francisco , de la Candelaria et de Rosario. Couvents de Santa-Bento et de Santo-Antonio. Santa-Theresa. Boa Viagem. Santo Domingo. Santa-Rita. L'Ajuda. Profession d’une nonne. Recolhimentos. Jrmandades. Ignorance et pauvreté des ecclésiastiques. Maniére d'annoncer à Rio les fêtes des saints, Les Sébastianistes.

Revenons maintenant à la description de Rio, à celle tant des mœurs et des coutumes que des édifices. Le 1° novembre étant le jour de la Toussaint, ét par conséquent Ja veille de celui des Morts, une des fêtes les plus solennelles de la religion catholique, qui e:t la seulé permise au Brésil, je parcourus les diverses églises et chapelles de Rio, pour voir comment où se préparait à l'y célébrer. Après en avoir visité dans les principales rues un grand nombre qui étaient toutes tendues de noir et magnifiquement éclairées, le basard me dirigea vers une espèce de passage qui me-

“nait à là mer. On y entrait par un arc triomphal il-

luminé d'une multitudé de lampes, et l'on se trouvait dans une avenue de palmiers superbes, transplantés là pour l’occasion, aux branches desquels étaient aussi suspendues des lampes. D'un côté, sur une haute estrade, une bande de musiciens exécutaient de lugubres mélodies; de l'autre, il y avait une charmante petile chapelle entièrement drapée de velours et de Satin cramoisi, Sur le devant s'élevait un autel tout Couvert de fleurs, dont la croix et les candelabres d'argent massif montaient jusqu'à la voûte. Un r'espectable vieillard, voyant que j'étais étranger, m'offrit -

me mr

poliment la main pour me conduire dans l'intérieur, et m'apprit avec orgueil qu'on y adorait particulièrement Nossa-Senhora de Annunciaçao (Notre-Dame de ‘Annonciation).

À l'extrémité de l'avenue était un théâtre en plein vent, éclairé par des muets portant des torches, sur lequel se donnait une représentation dramatique. Les personnages étaient des Maures masqués, qui tenaient captifs deux chrétiens, un homme et une femme, qui, accablés d'ans, avaient un antique et grotesque costume à l’européenne. La vieille se résignait à son sort; mais le vieillard cherchait à reconquérir la liberté tantôt par prières, tantôt par force. Dans ce dernier cas, la pantomime se changeait en un ballet, où les acteurs s'attaquaient et se défendaient avec des épées nues, frappant d’estoc et de taille, et exécutant une foule d'évolutions militaires qui excitaient les frénétiques applaudissements des nombreux spectateurs dont l'allée Fait remplie. Ce spectacle était absolument gratis; on ne vous demandait pas la moindre rétribution en entrant, pas la moindre en sortant, et mes voisins parurent jaloux qué je remarquasse bien ce fait. À onze heures, quand je me retirai, la pièce durait encore.

Le lendemain ; dans les journaux, fut annoncée la Comimemoracao dos defunctos, et tous les habitants s'occupèrent du soin de rappeler la mémoire des parents ou amis qu'ils avaient perdus. La cérémonie de commémoration a principalement lieu dans la grande église Francisco-de-Paula, et je m’y rendis entre neuf et dix. heures du matin. Cette église, appelée aussi Caritas, est célèbre dans tout le Brésil, tant pour les miracles que l’image de son patron opère à guérir les vivants que pour sa sainteté à conserver du moins les os des morts, si saint Francois ne peut prolonger leur vie. Les murailles des bas côtés sont tout du long couvertes de peintures à fresque ou de lableaux qui représentent soit des malades couchés dans leur lit, soit des gens à qui arrivent diverses sortes d'accidents, mais toujours apparaît dans le fond santo Francisco descendant du #iel pour les secourir; ou bien, ce sont en cire des jambes, des bras, des lêtes, des poitrines, et d’autres parties du corps qui, tachées de sang et hideuses d’uleères , font mal à voir, tant ils imitent parfaitement la nature. Au-dessus de chacune de ces imitalions vous. voyez écriten lettres d'or : Milagre que fez S. Francisco de Paula. Un vaste portale du saint lui-même le représente comme un vieillard avec un long bâton. Son seul vêtement est un manteau qui sentr'ouvre pour laisser lire sur sa poitrine le mot Carilas. Altenant à l'édifice sont de longs corridors, sur lesquels donnent, à droite et à gauche, des chambres pour les malades qu'on y amène dans l'espérance que l’interce:sion du saint les guérira.

La chapelle des Morts, où je portai bientôt mes pas, était encombrée de femmes, la plupart couvertes de voiles noirs , et assises à terre avec leurs pieds sous elles, mais sur de petits tapis de diverses couleurs. Un tel usage avait tout-à-fait l'air oriental ; et j'ai appris qu'en.eflet le Portugal l'avait adopté des Espagnols, qui eux-mêmes l'ont reçu des Maures. Leur attention semblait fixée sur quelque objet intérieur, et'elles remuaient toutes les lèvres, recommaudant

ar de silencieuses prières à la miséricorde divine les soi des personnes chéries qu'elles avaient perdues. Au milieu dé cette multilude de femmes pressées les unes contre les autres, il y avait un étroit passage dans lequel s’engouffraient incessamment des gens de toute condition, mais tous revètus de leurs plus beaux habits. Je me mêlai parmi eux, et, entraîné par le torrent , je débouchai dans un vaste jardin qui était entouré de galeries. Là , le long soil des allées. soit des murs, étaientrangées en nombre immense des caisses et des boîtes de différentes formes et de différentes tailles ; les unes aussi grosses que des tombeaux , les autres aussi petites que des coffrets à thé. Elles avaient

toutes des serrures , et sur leurs couvercles on lisait diverses inscriptions.

Après San-Francisco, la plus belle église peut-être de la capitale est celle qu’on nomme la Candelaria ou Chandeleur, nom qu'elle doit à une des principales fêtes de la religion catholique. C'est la plis vaste de tout le Brésil; maïs elle est située dans une rue tortueuse de même nom, trop étroite pour, lorsque vous êles dédans, vous laisser voir toute la façade de l'édifice, tandis qu'à moins d'y être vous n’en apercèvez pas une seule pierre.

L'église du Rosario ou Rosaire s'élève dans une rue pareillement nommée. Cé monument n'est en quelque sorte qu'un vasle cimetière. Partout, en effet, jusque dans le moindre recoin, vous ÿ marchez sur des tombes, et j'ai même ouï dire qu'à une époque peu reculée il était. impossible d'y faire un pas sans heurter une tête où des pieds qui sortaient de terre, tant les. cadavres éfaient inhumés avec négligence. Aujourd'hui ce hideux état de choses, d’ailleurs si insalubre, a cessé, et c’est une des nombreuses réformes faites depuis la révolution. Le Rosario est maintenant dallé d'un bout à l'autre, mais on y dépose encore les morts sous les dalles.

Parmi les beautés particulières à Rio, sont les églises et les monastères qui couronnent les montagnes dont celte ville est parsemée. et qui invitent les passants à quitter les rues sombres qui tournoient au bas pour y monter respirer un air plus pur. Le principal est le couvent de San-Bento, ou Saint-Bénédict. Il est délicieusement situé au-dessus de la mer, plongeant sur l'Hhadas-Cobras, et commandant une magnifique vue de toute la cité, de toute Ja baie. C'est un des premiers édifices religieux élevés à Rio, car une inscription placée sur la grande porte apprend que, dès l'année 1671 , il eut besoin de réparations, et le style de son architecture paraît aussi vieux que grossier. Il.est excessivement solide, massif même; le rez-de-chaussée, avec ses fenêtres garnies d'épais barreaux de fer, ressemble à une sombre prison; mais vous montez un escalier de pierre , vous arrivez à un long corridor, terminé à chaque bout par une spacieuse salle, d'où les plus délicieuses perspectives se développent devant vous. Dans ces appartements, de même:que, dans la galerie, les plafonds et les murailles sont lambrissés en bois de jaracanda, soigneusement poli ou richement sculplé, et de plus ornés de tableaux peints par des artistes indigènes, qui représentent les divers événements de la vie du saint, dont les reliques sont conservées dans la chapelle, et jouissent d'une grande réputation de sainteté. Un des salons mène à une vaste bibliothèque qui contient six mille volumes, tous bien choisis el précieux, et qui est ouverte au publie chaque jour, depuis neuf heures du matin jusqu'au soir.

Sur la montagne en face, vous apercevez le couvent de Santa-Theresa. Les Brésiliens, avec raison, n'aïment pas beaucoup les couvents, surtout ceux de femmes, dont ils regardent le célibat comme très nuisible à la prospérité d'un pays où la population man: que. H n'y a donc à Rio que deux maisons de religieuses, el l'une est celle qui a été nommée plus haut, qui ne doit el ne peut recevoir que vingt-une sœurs. Sa situation surpasse en beauté celle même de San- Bento, et on n’en saurait pas imaginer qui convint mieux à de saintes contemplations. L'édifice n'est pas entouré, comme d'après l'usage le p'us général, de murailles et de cours pavées; mais sa blanche facade s'élève du milieu d'une verte pelouse, précisément au faîte de la montagne qui est ceinte par une plantation paturelle d'arbustes à fleurs odoriférantes, et d'où l'œil découvre l'entrée si piltoresque du hâvre.

Le grand couvent de l'Ajuda est ouvert à un nombre illimité de nonnes, mais qui pourtant ne s'élève d'ordinaire qu'à vingt-huit. C'est un dés plus vastes édifices de Rio : il a toute une rüe de longueur, mais il est si dépourvu d'ornements qu'on dirait une grange ou une prison. Une de ses façades regarde la rue,

8 RISTOIRE DES VOYAGES.

l'autre la mer, et il contient deux rangées de cellules. Sous et contre le grand mur, du côté de la mer, se trouvent les casernes des soldats de police, en sorte que par un hasard singulier, les saintes sœurs de charité dorment d'un côté, et les vauriens les plus consommés de l’autre. La chapelle est immense, mais obscure, sombre, et la moins ornée de toute la capitale. Au bout opposé à l'autel est une grille en fer, dont les-barreaux extrêmement pressés s'élèvent du sol à la voûte, et derrière laquelle les religieuses assistent aux offices divins.. La masse des bâtiments de ce couvent forme à l'intérieur un large quadrangle, dans lequel on pénètre par un portail massif, et qu'entourent trois étages de fenêtres grillées. Tous les matins, des négresses qui vendent des fruits ou des gâteaux, de petits merciers, des colporteurs, y viennent étaler leurs marchandises. Les nonnes voient à travers leurs grillages ce qui leur plaît, et laissent tomber une corde pour qu’on y attache l'objet en question. Elles le hissent alors, l'examinent, et, s’il leur convient, elles en jettent le prix. Plusieurs d'entre elles, que j'ai vues vendre et acheter ainsi, étaient fort gaies : elles riaient, plaisantaient avec les noirs d'en bas : elles me semblèrent fort disposées à en faire autant avec moi si je l’eusse voulu. Sous trois des fenêtres, il y a aussi ce qu'on appelle des tours, car les nonnes sont renommées pour Ja fabrication des confitures, et elles en débitent beaucoup. L'acheteur tireun certain cordon de sonnette; une religieuse vient voir, au traversune plaque de fer-blanc, percée comme une râpe à sucre, ce qu'on désire : elle met alors le pot dans une des tours en question qu’elle fait mouvoir, et on le retire pour mettre à la place l'argent dont elle se saisit par un second virement de l'ingénieuse machine.

Outre les couvents de l’Ajuda et de Santa-Theresa, il y a encore à Rio deux ARecolhementos ou Retraites pour les femmes. Dans l’une, les maris conduisent leurs moitiés quand ils ont motif d'être mécontents d'elles; dans l’autre, sont admises les orphelines sans fortune, pour y rester jusqu'à ce qu’elles trouvent des mariages convenables ou de bons emplois. A certain jour de l'année on leur permet de recevoir des visites : viennent alors de jeunes artisans se choisir des femmes parmi elles. Mais il faut qu'ils présentent un certificat de parfaite moralité, et qu’ils prouvent que leur travail pourra subvenir aux frais du ménage. Dans ce cas l'Etat dote la future de cinq cents mille reis.

Dans la capitale, les fêtes des saints sont toujours annoncées, la veille à midi, par une décharge de trois fusées volantes en face de l'église dont ils sont les patrons. Ces fusées sont remplies de pétards qui éclatent en l'air à une immense hauteur, et qui redescendent en pluies de fumée blanchâtre sur le toit de l'édifice. En outre, chaque paroisse a une neuvaine ou fête de neuf jours, pendant laquelle on tire continuellement des fusées et d'autres feux d'artifice, de sorte que, toute l’année, on entend de ces explosions dans quelque partie de la ville. Rarement passais-je dans une rue, n'importe à quelle heure du soir ou du matin, sans que soudain un grand fracas ne retentît au-dessus de ma tête, et que, levant les yeux, je ne visse, s'il faisait jour, de petits nuages blancs el épais flotter dans l'atmosphère, ou, si c'était la nuit, des multitudes de brillantes étoiles tomber comme des cieux. Une antre circonstance qui marque une fête de saint, est l'immense profusion de candélabres qui brûlent devant l'autel, et mêlés tant à des fleurs artificielles qu'à d'autres ornements. Celte manière de décorer les églises est une occasion pour les desservants de déployer leur goût, et produit souvent un bel effet. Un plan incliné de flambeaux allumés commence au niveau du sol et monte jusqu'à la voûte, formant des murailles graduées de lumières, outre celles qui sont suspendues au plafond : aussi, quand vous entrez dans une église, vous demeurez longtemps ébloui. Les flambeaux sont tous de cire, et généralement on

les importe de la côte d'Afrique exprès pour cet usage.

Instruction publique. Hôpital de la Miséricorde. Dissection des cadavres. Diverses maladies euxquelles les Brésiliens sont sujets. Bizarres moyens qu’ils emploient pour les ‘combattre. Le mauvais œil. Académie des Beaux-Arts. Muséum national d'histoire naturelle. Antiquités indiennes.

Les divers établissements d'instruction publique que Rio renferme sont, une école militaire où les élèves suivent pendant sept ans des cours réguliers de mathématiques, de fortification, etc. ; une école de marine, d'où les élèves sortent au bout de trois ans pour s’embarquer ; une école de chirurgie et de médecine, dont les élèves exercent après cinq ans d'étude; une Académie des beaux-arts, où s’enseignent la peinture, la sculpture et l'architecture ; enfin deux séminaires, où l’on apprend le latin, le grec, le français, la rhétorique , la philosophie et la théologie.

L'école de médecine dépend de l'hôpial de la Miséricordia, où les étudiants sont à même de voir pratiquer. Cet hôpital, qui est immense, s'élève à l'endroit où furent bâties les premières maisons de Rio, lorsqu'on transporta le siége de cette ville au bord de la mer; c'e:t aussi le premier des hôpitaux qu'on y érigea, et la date de sa fondation remonte à l'année 1582. Par l'active charité de l'irmandade de la Miséricorde , le nombre des lits qu’on peut y donner aux malades s’est augmenté à mesure que Rio augmentait, et ils augmentent encore chaque jour proportionnellement à la population.

Jamais, au Brésil, la profession de médecin n'est séparée de celle de chirurgien. Ils pratiquent tous deux dans l’une et l’autre de ces branches; tous deux aussi ils sont appelés comme accoucheurs. La maison d’une sage-femme se reconnaît à une croix blanche tracée sur la porte. Les maladies les plus fréquentes et les plus graves dans cette contrée sont la fièvre bilieuse, la dyssenterie et les maux de foie. Elles ont cependant un Caractère moins dangereux, cèdent à un traitement plus doux, et durent plus longtemps lorsque l'issue doit en être fatale, que dans aucun pays des tropiques. La sciatique est aussi fort commune aux voyageurs sous le ciel brésilien, surtout pendant la saison pluvieuse. On la suppose produite par la chaleur du dos de l'animal qu'on monte d’une part, et de l’autre, par l’excessive humidité de l'atmosphère. C’est pourquoi recommande-t-on comme;préservalif d'user de selles très rembourrées.

L'Académie des Beaux-Arts est située dans une rue étroite, et la facade de l'édifice ne fait nullement honneur aux talents de l'architecte, qui pourtant y enseigne l'architecture. Même la porte est décorée d'une inscription latine dont le style ne brille pas par la pureté. On y lit en effet : Academia imperialis bellarum artium.En sorte que, par un étrange contresens, rien n’annonce à l'extérieur ni goût, niélégance, ni savoir. L'institution est ouverte à quiconque désire suivre les cours. Il suffit aux élèves de se présenter en babit, et on les recoit sans autre formalité ; mais on fait toujours, au Brésil, une distinction entre les gens qui portent des habits et ceux qui portent des jacquettes, car ces derniers sont regardés comme appartenant à la classe des domestiques, et exclus même des jardins publics.

Le Muséum national est situé sur le Campo d'Acclamaçao, presque en face du Sénat. C'est un long bâtiment avec un portique et un fronton dans le vieux genre portugais. Il est ouvert au public une fois par semaine, ordinairement le jeudi. Le rez-de-chaussée sert de caserne; mais au premier sont les salles qui renferment les collections d'histoire naturelle. On y voit, comme c’est l'usage en pareil cas, des oiseaux, des quadrupèdes, des poissons, des coquillages et des minéraux, jusqu'à présent néanmoins en petit nom=

Marché d'esclaves à Rio.

bre. Les oiseaux sont bien conservés ; mais ils étaient presque tous couchés de côté sur les rayons, et non encore posés sur leurs piédestaux. La partie minéralogique est plus soignée, et les familles entomologiques contiennent beaucoup de magnifiques papillons. Une sal'e offre plusieurs momies égyptiennes et d'autres antiquilés du vieux monde, avec quelques-unes du nouveau. Ces dernières sont des têtes trouvées m'at-on dit, dans des catacombes indiennes. Elles sont conservées comme des momies, et tatouées d’une très curieuse façon. Il y a de plus des vêtements, des armes, et d’autres ustensiles indiens qui démontreront à la postérité l'existence d'une race dont bientôt nul fils ne restera sur la terre.

Journaux. Noticia particulares. Correspondencia. Exèmples de lettres diffamatoires. Curieux certificats de baptème Ecoles d'enseignement mutuel. Bizarres pacotilles envoyées au Brésil par les Européens. La Monnaie. Insupportable bruit des charrettes dans les rues Population de Rio. Nombre des Français qui l’habitent. Manières brésiliennes. Singulières confusions d'états ; les barbiers.

Le nombre des livres qui ont été depuis 1808 impri-

més au Brésil est considérable; mais, proportionnément, celui des journaux, des gazettes et des feuilles

périodiques l'est encore davantage. En 1829, époque de mon voyage, cet empire, sur cent trente-trois qui se publiaient dans toute la péninsule américaine, en comptait vingt-cinq, dont quinze dans la capitale, trois à Bahia, et le reste à Pernambuco, à Saint-Paul, à Saint Jean-du-Roi, et à Villa-Rica. Cependant il n'en paraissait quotidiennement que trois à Rio; et c'étaient l'?Zmperio do Brazil, le Diaro do Rio-Janeiro, et le Journal do Commercio. Les deux premiers, comme leurs titres l'indiquent, traitaient surtout de politique, le troisième, plus spécialement consacré au commerce, était, comme les deux autres, imprimé sur vilain papier, avec une typographie si mauvaise qu'on pouvait à peine la lire, quoiqu'il eût beaucoup plus d'abonnés que ses confrères. Ses colonnes n'étaient cependant presque remplies que d'annonces ; car chaque numéro en contenait plusieurs centaines. Il y avait en outre la partie des Noticias particulares, et ce n'était pas la moins curieuse. Là un individu était informé que s'il ne rapportait pas les livres qu'il avait emportés, son nom serait livré au public; un autre, que certaine personne avait besoin de lui parler, et l’avertissait qu'on attenlerail àses jours s’il manquait à un rendez-vous; un troisième, que les eaux qu'il laissait croupir devant sa porte étaient fort désagréables, et que, s’il ne les faisait pas écouler, un voisin viendrait les lui jeter dans ses fenêlres.

Dans presque toutes les rues de Rio, vous voyez des écoles primaires, où la méthode d'enseignement mutuel est en vigueur. On y enseigne la lecture, l'écriture, le calcul, la grammaire, et la langue francaise. Les cours sont entièrement gratuits, car c'est l'Etat qui paie Les professeurs, et on y admet tous les enfants qui se présentent, hormis ceux pourtant des infortunés esclaves. Il n’y a du reste aucune distinction de rang ni de couleur : le plus päuvre artisan, le mulâtre le plus foncé, un nègre libre, peuveñl. aussi bien que le plus riche planteur, envoyer leurs fils, de telle sorte qu il n'existe peut-être pas de pays où l'éducation soit plus généralement répandue parmi la génération qui s'élève qu'au Brésil, et surtout dans la capitale. On y conserve cependant toujours un usage qui, m'a-t-on dit, remonte aux anciens temps de l'ignorance, et qui, dans ce cas, prouverait on ne peut mieux combien elle élait universelle. Aujourd’hui même, lorsqu'une maison est à louer, on l'annonce en clouant ou collant sur la porte une feuille de papier blanc. Il était autrefois regardé comme inutile d'écrire ou de faire imprimer une affiche qui donnât des renseignements, car les personnes auxquelles ils pouvaient être destinés élaient en général connues pour ne savoir pas lire. Mais j'ai aussi vu, à Rio, annoñcer, par cette espèce d'écriteau muet qu'on leur attache aux cornes où aux jambes, que des chevaux et des bestiaux sont à vendre : c'est également la coutume en Portugal, où j'ai oui dire que la feuille de j'apier en question servait à écrire les conditions du marché quañd il était conclu,

De la Trésorerie, qui est Située derrière le théâtre, dépend la Monnaie. C'est uh long él bas édifice moderne; en haut d'un escalier far nn on ÿ monte se trouve un péristyle, d'où partent des galeries conduisant aux divers büreaux , et, s'il en faut juger par des commis, c'est un vaste et âctifétablissement. Dans une cour intérieure, on voit sans cesse des hornimes rouler des brouettes pleines de morceaux de cuivre ronds qui arrivent d'Europe et qui servent à fabriquer les pièces de quatre-vingts reis, les seüles presque dont il soit communément fait usage. ;

Près de la Monnaie, et dépendant aussi du Trésor, est l'atelier où se taillent les diamants. Chose extraordinaire, c’est un vaste bâtiment ouvert de toute part, aussi public que la rue, où chacun peut entrer sans qu’on lui demande rien, et, sans se gêner, toucher aux différentes pierres que les ouvriers travaillent. Souvent même ce sont ceux-ci qui vous invitent à les examiner.

Le style des maisons de Rio est susceptible de grandes améliorations, car généralement on les bâtit sans égard à l'uniformité. Du moins elles sont toutes numérotées, et d'une manière commode : à droite sont les nombres impairs, les pairs à gauche, et le passant est toujours supposé avoir la figure tourné vers le palais. Cette méthode abrége beaucoup les recherches, car vous savez toujours de quel côté de la rue se trouve le numéro que vous cherchez. Autrefois, la seule lumière qu'on avait pour se guider de nuil par la ville provenait des cierges qui, aux coins des rues, brûülaient devant les statues de saints : aujourd'hui les réverbères sont suffisamment nombreux, et la capitale du Brésil n’a sous ce rapport rien à envier aux cités d'Europe. Mais ce qui est incommode et ennuyeux pour un étranger dans les rues de Rio, c'est le contivuel craquement des charreltes.

On ne saurait trop dire au jusle quelle est la population actuelle de Rio, car le dernier recensement fait par ordre de l'autorité remonte à une époque très ancienne. Toutefois, celle capitale renferme quinze mille six cent vingt-trois maisons habitées, chose exacte, car je les ai comptées moi-même ; et, comme les Brésiliens sont un peuple très prolifique, il n'y a point d'exagération à mettre six personnes par famille. On aurait ainsi près de cent mille habitants, s'il s'agissait d'une ville d'Europe. Mais cette façon de calculer n’est nullement applicable à Rio, ni même à aucun pays où

qe

l'esclavage existe. En effet, toutes les maisons appartiennent à des gens libres, et généralement à des blancs ; mais outre leurs familles, il y a rarement moins de trois ou quatre esclaves dans chacune. Dans plusieurs il y en a vingt, et l'on m'a un jour montré un homme qui, pour lui, sa femme et ses quatre enfants, n'avait pas moins de cinquante noirs, vivant tous dans sa maison, qui f’élait pas grande.

Presque tous les gens qui promènent des légumes par les rues, ou qui les y vendent à des places fixes, sont des nègres affranchis. Quelques-uns d'entre eux ont, dans les vilains quartiers, des chambres où les autres viennent manger et loger. Une petite pièce de douze pieds carrés recevra dix, douze, quinze de ces nègres, dont chacun n’a droit qu’à l'espace de plancher que couvre son corps quand il se couche. Is ont pour lit une nalte de cinq pieds sur trois, et la chambre se loue à autant de personnes qu'elle pent contepir de naltes, La population noire s'est considérablement accrue au Brésil dans ces derniers temps. Comme l'époque approchait où la traite doit être tout-à-fait abolie, on à partout employé les capitaux à acheter des nègres, au point que, pendant l’année 1823. ilen est entré quarante-cinq mille dans la capitale seule. Sans doute, beaucoup ont été, sur ce nombre, dissé minés à la campagne; mais ässurément, beaucoup auséi sont restés dans la ville ; pour subvenir aux besoins de la population blanche qui croît sans cesse, en sorte que leur nombre a dépassé toutes les proportions ordinaires, Enfin, mes yeux s'étaient tellement familiarisés avec les visages noirs, que la rencontre d'une figure blanche dans les rues de certains quartiers me frappait comme une nouveauté.

De tous les étrangers qui ont établi domicile-à Rio, lés Francais sont les plus nombreux. Ils y ont passé quelques-uns en 181%, à la première restauration des Botrbons, mais tous les autres en 1816. Ils forment à présent une petite communauté d'environ quatorze cents personnes, et leurs boutiques remplissaient

lusieurs des principales rues, où elles sont les mieux ournies, les plus brillantes. On les distingue à leurs rideaux, à leurs pendules, à leurs glaces, à leurs beaux vases de porcelaine chinoise; et elles rendent fort gaies les rues où ils habitent, celles entre autres d'Ouvidor et d'Olivarez. Ils ont un bazar et au moins cent cinquante magasins où ils exercent toute espèce d'états propres à leur nation. Par exemple, ce sont des boulangers, des doreurs sur métaux, des émail. leurs, des liquoristes, des horlogers, des pâtissiers, des tapissiers, etc. Il y a, en outre, des marchandes de modes , des bijoutiers, des chapeliers, des coiffeurs . des bottiers, et plus de vingt marchands qui vendent une mullitude de jolies inutilités sous le titre de nowveautés francaises; enfin, les Français sont les seuls libraires de Rio: D’après toutes ces données, je crois que la capitale du Brésil contient aujourd’hui environ cent cinquante mille habitants, dont les deux tiers au moins sont noirs.

Les manières des Brésiliens, quoique peu policées, sont douces et affectueuses. J'ai eu l’occasion d'en voir de tout rang, car, après être allé le matin me mêler aux gens du peuple sur les places publiques, j'allais souvent le soir dîner chez les ministres. Ceuxci étaient des hommes généralement de pelite taille, qui n'avaient en rien la fierté ni la morgue de leurs pareils en Europe. Presque tous ils s'étaient autrefois livrés au commerce; et se trouvant possesseurs de grandes richesses lors de la séparation du Portugal et du Brésil, ils étaient naturellement montés aux postes éminents jusque-là remplis par des seigneurs de la métropole. Ils élaient tous fort simples, fort gais, fort complaisants ; ils se distinguaient néanmoins par un costume riche et coûteux, el quelques-uns portaient de grosses clefs d'or qui, attachées comme de pelites épées à leur côté gauche , annonçaient qu'outre leurs charges de ministres , ils remplissaient encore celles de chambellans auprès de l'empereur. J'ai aussi vu à

plusieurs bals, les dames qui composaient le beau monde de Rio. Comme les hommes, elles sont d'une taille beaucoup au-dessous de la moyenne el très pâles de teint; mais elles ont les yeux et les cheveux noirs. Elles portent leurs coiffares extrêmement hautes etles embellissent avec diverses productions du pays, entre autres avec les coquilles d'une très jolie espèce d'escargot, qui sont d'un vert plus vif et plus brillant que l'émeraude. Elles dansent bien, valsent encore mieux, et eiles ont d'autant plus d’amabilité qu'elles ne sont aucunement prélentieuses.

Certains commerces sont accouplés de la façon, à ce qu'il sernble, la plus disparate. Sur beaucoup de boutiques vous lisez : Fidros e æa, vitres et thé ; c'està-dire que le marchand remet les carreaux et tient l'épicerie. Les occupations des barbiers sont aussi très diverses. Is vendent et préparent des écailles de tortue pour faire des peignes. Comme d'usage, ils rasent, ils saignent, ils arrachent les dents ; el jusque-là ils ne s'écartent pas de leur profession proprement dite: Mais en outre ils jouissent du privilége exclusif de ravauder îes bas de soie, et, dit-on, s'en acquiltenit avec une merveilleuse habileté. De plus, les barbiers sont les musiciens du pays, et on les paie fort cher pour jouer aux portes des églises pendant les fêtes. Eux seuls en ces occasions composent les orchestres. A Rio, la porte de chaque boutique est formée par une arcade, sous laquelle sont suspendus les échantillons des divers objets en vente. Cette arcade, dans eelle des barbiers, offre toujours une multitude d’instrüments de musique. Cette réunion d'états était jadis ordinaire dans certaines contrées d Europe. Jamais un barbier ne manquait d'avoir chez ui un luth et une guitare, pour amuser les personnages de distinetion qui venaient réclamer ses offices, en attendant que leur tour arrivât, comme aujourd'hui on leur offre un journal, ou quelquefois pour les distraire de Ja douleur d’une blessure qu'il sondait et pansait en sa qualité de chirurgien. Mais les vestiges de ces coutumes, qui ont entièrement disparu d'Europe, subsistent encore en Amérique parmi les descendants de ceux qui les ont primitivement établies.

Aspect vraiment moral de Rio. Hospice des Enfants-Trouvés. La promenade. Opéra. Loteries particulières. Poste aux lettres, Vénalité des juges. Police. Exécution capitale. Funérailles des riches, des enfants , des nègres. La place de Carioca. Aliments des diverses classes. Fruits indigènes. Boissons.

C’est un honneur pour les habitants de Rio qu'on ne voie jamais un indigène mendier dans leurs rues, Les seuls mendiants qui m’accostassent élaient des marins étrangers, particulièrement des Anglais et des Américains du nord, qui souvent m'attaquaient en se plaignant insolemment d'être sans travail. Ils avaient tous l'air de mauvais gredins, adonnés au vice, et dont la pauvreté était leur propre faute. Les naturels nécessiteux sont nourris et vêtus par les différentes itimandades de citoyens, ou par les couvents; et c'est un agréable spectacle que de voir les marches des édifices religieux remplis à certaines époques de pauvies gens, accablés les uns d'âge, les autres d'infirmités, et les bons samaritains se promener parmi eux, leur distribuant Ja nourriture et les vêtements dont ils * Ont besoin, Ge qu'il faut encore louer, c'est que jaais non plus, ni le jour ni la nuit, on ne rencontre dans les rues des femmes de mauvaise vie, de manière à les reconnäître comme telles. La décence et la moralité de la capitale du Bresil est surtout frappante sous ce rapport, quand on est habitué au hideux spectacle de prostitution qui vous assiége dans les rues et sur les places de Paris et de Londres.

En face de la Misericordia est l'hospice des Enfants Trouvés, où sont reçues sans formalité ni enquête toutes lés pauvres créatures qu'on dépose à la porte. Toutes sont nées d'esclaves, et ainsi traitées par l'a-

varice des maîtres de leurs parents. Aussi, un décret de l’année 4775 portait-il que les enfants abandonnés seraient affranchis par le fait même de cet abandon; mais il était tombé en désuétude, et beaucoup de personnes venaient réclamer les malheureux orphelins. On les leur livrait, pourvu qu'elles consenlissent à payer les frais d'éducation, et ils élaient ainsi frustrés du bénéfice de l’affranchissement. Mais on pensa avec raison que c'était violer le décret, et, en 1823, parut une ordonnance déclarant qu'il y avait inhumanité à souffrir que des maîtres pussent ahandouner les fils et les filles de leurs serviteurs, les faire élever par l'Etat, puis de nouveau leur imposer la servitude; qu'en conséquence ils seraient regardés comme sans père ni mère, gratifiés du titre de citoyen, et jouiraient sans aucun obstacle de tous les priviléges appartenant aux hommes libres.

Rio n'a ni tavernes, ni cabarels, ui autres lieux de ce genre où les habitants puissent se livrer à l'intem pérance. Leurs seuls moyens de plaisir et de réunion, après les églises , sont le théâtre et les jardins publics. Le jardin le plus fréquenté est celui qu’on appelle le Passeio, c'est-à-dire la Promenade. Il est situé au bord de la mer, entre l'église de Calabouça et celle de Nossa-Senhora da Gloria, et consiste en de larges allées d'arbres énormes, les uns indigènes, les autres exotiques, qui forment un épais et délicieux ombrage, et qui circonscrivent des carrés dans lesquels sont ou des vergers , ou des arbustes el des buissons à fleurs. Dans les premiers compartiments on remarque des mangas, des yambos, et des grumixams, qui donnent, quand viennent leurs saisons, d'excellents fruits que chacun a permission de cueillir et de manger ; dans les seconds, vous admirez la princiana, dont les fleurs jaunes et oranges sont magnifiques , 1e coralier, avec ses longs épis de fleurs écarlates , aussi gros que celui du marronnier d'Inde, et le superbe bombax , couvert, à une époque, d’une profusion de grandes fleurs pourpres semblables à de riches tulipes, et à une auire d'énormes écheveaux de soie pendante. Vers le milieu du jardin est un temple octogone qui, dans l’origine, servait de local à un cours de botanique, où le professeur expliquait la structure et les vertus des diverses plantes d'alentour; mais aujourd'hui il tombe en ruine.

Cette promenade serait charmante , si elle n'était séparée de la mer par une haute et longue jelée artificielle, qui non-seulement ôle la vue, la magnifique vue de la baie, mais encore empêche que les pures et salutaires brises de l'Océan parviennent jusqu’aux promeneurs. Chaque soir cependant le jardin est encombré de citoyens avec leurs familles, et ils ont l'esprit de gravir la jetée pour y respirer un air meilleur.

Les habitants de la capitale aiment aussi beaucoup l'opéra, quoiqu'à ce théâire se rattachent des circonstances qui ont fortement blessé les gens pieux. A l'époque où l'on construisail la salle, il y avait dans le voisinage une église en construction. Or le publie était si pressé de voir le nouveau théâtre fini que nonseulement on arrêta les travaux de l'église, mais que même on en abattit une partie pour employer les matériaux à terminer l'autre édifice, qui fut ouvert avec une grande pompe le 12 oclobre 4813, jour anniversaire de la naissance de don Pedro. Cette sacrilége déprédation d'une église, pour achever une salle de spectacle, choqua les dévots, el ils prédirent que malheur arriverait au profane monument, En effet, quelques années après 1l brûla, et les bonnes gens de la ville sont fermement convaincus que e est Dieu qui a voulu ainsi montrer et punir l'impiété des entrepreneurs. Le théâtre cependant s'est relevé ; comme un phénix qui renaît de ses cendres; mais l'église reste toujours dans le même état de ruine, démolie presque jusqu'aux fondements. Il “st d’ailleurs une considération qui a rendu l'opéra eher aux Brésiliens ,

c'est que tous leurs graves tdfiements politiques des vingt dernières années y ont # € «tcomplis, ou annon+

cés du moins; et cette pensée seule suffirait pour les y altirer, indépendamment de la bonne musique et de la danse. L'empereur l'aimait avec fureur ,et ne manquait presque aucune représentation. Jl avait une loge qui occupait toute la largeur du fond de la salle, et il la remplissait d'officiers de sa cour qui se placçaient derrière lui, tandis que lui-même s’asseyait sur le devant avec toute sa famille. Pendant le carème, l'opéra ferme, et le peuple trouve plaisir à des spectacles différents: je veux parler des églises et des processions.

Le théâtre de Rio est en partie soutenu par des loteries, et les diverses irmandades aug mentent leurs fonds par les mêmes moyens. Bien que ce soient seulement des entreprises particulières, elles se renouvellent si souvent à Rio, que cette peste n'y est pas moins nuisible que dans les pays où le gouvernement lui-même en a le monopole. Le bénéfice des entrepreneurs est de douze pour cent.

Les bureaux de la poste sont situés, à Rio , immédiatement sous la salle de séance de la Chambre des députés , et font partie du même édifice. Les lettres ne partent de la capitale, pour les différentes villes de l’intérieur , que tous les dix jours. On ne les expédie pas dans des malles comme en Europe, mais ce sont deux nègres qui les portent sur leur dos, renfermées dans de longs sacs. Ils voyagent à pied, faisant une lieue et un quart à l'heure. Sans aucune escorle, sans autre moyen de défense que le bâton en travers duquel est placé leur porte-manteau, ils craignent cependant si peu d'être dévalisés, que j'ai souvent vu leur précieux fardeau déposé au bord de la route, où personne ne le surveillait, tandis qu'ils avaient euxmêmes été se rafraîchir à quelque cabaret éloigné. Du resle, je n'ai jamais oui dire qu'on leur eût rien pris. Lorsque ces facteurs (car on ne peut leur donner le nom de courriers) reviennent dans la capitale, on ne distribue pas à domicile les lettres qu'ils apportent, si ce n’est celles des maisons de commerce, qui paient une certaine somme pour cette faveur: on affiche une liste des autres. Dans l'administration des postes, qui occupe le rez-de-chaussée, est une vaste salle, entourée de placards sur lesquels sont écrits les divers endroits d’où il vient des lettres, et, au-dessous, par ordre alphabétique, les noms des personnes à qui elles sont adressées, En regard de chaque nom est un numéro : quand donc vous attendez une lettre, au lieu de la demander aux commis vous consultez les placards et si vous y êtes nommé vous retenez le chiffre correspondant, que vous allez dire au bureau de distribution. Vous recevez alors une lettre qui porte non votre adresse, mais le numéro que vous demandez, et souvent elle est pour un autre que vous. Dès qu'il y a erreur reconnue, vous énoncez votre nom, On vous présente un paquet de lettres , et vous y prenez celle qui vous convient. De graves inconvénients résullent de cette méthode: beaucoup de gens, par curiosité, ou par des motifs pires, prennent des lettres qui ne leur appartiennent pas; et chaque jour les feuilles publiques regorgent d'avis que font insérer, tantôt des gens qui n’ont pu trouver un paquet inscrit à leur nom sur le placard, tantôt d’autres individus qui en ont pris un ne leur appartenant pas, et qui engagent le propriétaire à venir le réclamer chez eux.

L'administration de la justice au Brésil est le plus grand fléau dont peut-être le peuple ait à gémir. Les juges, en effet, reçoivent de si minces émoluments, qu'ils sont tous accessibles à la séduction. 11 y avait néanmoins, sous le règne de Jean VI, et sous celui de don ÿ’edro, un tribunal auquel on pouvait porter plainte et que n’atteignait pas le soupçon de vénalité : c'était le trône lui-même. Chaque samedi au malin, ces monarques tenaient une audience où il était permis au plus humble de leurs sujets de venir en personne présenter ses réclamations. La seule formalité requise pour l'admission était qu'on portâtun chapeau à cornes. Simême on n’en avait pas, il suffisait de laisser à la porte sa coiffure ordinaire, et de s’avancer hardiment. ‘Toujours

on était écouté avec bienveillance. Mais, souvent la faveur avait à la cour le même résultat que l'argent ailleurs.

La police de Rio est faite par un corps nombreux et spécial de soldats qui portent des jaquettes bleues avec des fourniments en peau de buffle, et qui ressemblent beaucoup à des gendarmes français. Ils ne se distinguent ni par leur bonne discipline ni par leur tempérance , et ce sont les seuls indigènes que j'aie jamais vus ivres. Se commet-il un délit, ils arrêtent, non l'auteur, qui généralement a le temps de s'échapper, mais l'individu qui se trouve le plus près du lieu et qui ne passe que par hasard. Un jour, un homme fut renversé par un cheval devant la porte de notre maison, et on l'entra demi-mort sous notre vestibule. La police arriva bientôt, et s’'empara d’un individu de bonne mine qui suivait tranquillement son chemin. Il eut beau prétendre n'avoir pu renverser personne , puisqu'il n'avait pas de cheval, on l'emmena néanmoins en prison.

Quelques circonstances curieuses accompagnent au Brésil la condamnation d'un criminel. Aussitôt qu'il est condamné, l'irmandade de la Miséricorde le prend sous sa protection, et le garde pendant trois jours dans une chapelle, où il est visité par de pieuses gens qui tâchent. à force de soins, à force de douceurs, à lui faire oublier sa malheureuse situation, et qui enfin lui apportent certaine chemise indispensable pour la fatale toilette. Le nombre onze, appliqué à un individu, est regardé comme uné injure proverbiale tant à Lisbonne qu'à Rio. Dans la première de ces deux villes, dire de quelqu'un qu'il est un homme de onze {lettres est une insulte, parce qu'il a existé un scélérat fameux dont ce nombre était nécessaire pour écrire le nom. Dans la seconde, il est également injurieux d'appeler un individu homme de onze aunes , parce qu'on est censé prétendre par là qu'il est condamné à une mort ignominieuse. Lors en effet qu'un criminel monte à l'échafaud , il porte une chemise de la longueur en question. L'irmandade pourvoit aussi à la corde qui doit le pendre. Quelquefois ses agents la trempent dans un violent acide, qui la ronge et la rend si incapable de supporter ce poids, que souvent elle rompt avant que le condamné soit mort. Dans ce cas, ils accourent, agitent une bannière sur le corps et le réclament comme leur propriété. D'après la loi, on leur permet de l'emporter, et plus d'une fois ils sont ainsi parvenus à conserver la vie au malheureux.

C'est aux funérailles que les Brésiliens déploient le plus de luxe et de pompe. Quand je mort appartient aux premières classes de la société, on l’enterre toujours pendant la nuit et à la lueur de grosses torches en cire, que portent non-seulement les parents et les amis, mais encore tous les étrangers à mine respectable qui se trouvent passer devantla maison mortluaire. Un des directeurs du convoi se tient exprès à la porte pour les y inviter. Une fois au moins par semaine, J'étais ainsi arrèlé au passage, et, comme un relus équivaut à une malhonnèêteté, je m'enhardis enfin à passer l'autre côté de la rue pour n'être obligé ni d'accepter ni de refuser.

Nul endroit de Rio ne présente peut-être à l’étranger une meilleure occasion d'étudier les mœurs populaires que les alentours de la fontaine qui orne la place de Carioca. C'est un édifice demi-cireulaire, auquel on monte par cinq marches, et qui a onze tuyaux de cuivre d'où l’eau jaillit sans jamais s’arrêler : le surplus coule dans un vaste réservoir de pierre. Vous voyez là des multitudes de noirs des deux sexes qui viennent emplir leurs cruches ou laver du linge, car c'est leur grand point de rassemblement. D'un côté, rangées le long du mur, sont trois ou quatre files de gens assis sur leurs seaux, avec cinq ou six officiers de police qui, à coups de crosse, les maintiennent dans l'ordre. Plus près de Ja fontaine, sont deux ou trois autres files d'expectants qui, dans la mème posture, forment de vastes demi-cercles, sur les marches mèê-

mes : c'est parmi la foule un combat à qui s'emparera des divers tuyaux. Quand une division de puiseurs a rempli ses vases et se retire, les soldats font avancer, pour prendre leur place, le premier rang des individus qui tout à l'heure se tenaient assis, et que le second remplace eux-mêmes, ainsi de suite sans inlerruption. De l'autre côté, le réservoir est encombré de femmes de toutes couleurs qui lavent avec de l'eau jusqu'aux hanches , et souvent des poupons noirs ou basanés sur le dos. De temps en temps aussi, des troupes de chevaux et de mulets viennent passer la tête entre elles.

Les vivres abondent toujours dans la capitale. D'immenses troupeaux de bœufs y arrivent sans cesse de l’intérieur; mais on ne voit de mouton chez aucun boucher, car les habitants ont contre cette viande la prévention des Juifs contre celle de porc. Celle-ci, au contraire, ils l’aiment avec fureur elen consomment d’effroyables quantités. Le poisson n’est jamais rare; mais il n’a rien qui puisse flatter le palais d'un gastronome. Les Brésiliens trouvent délicieux le pain de froment; quoique leur sol ne produise pas celte céréale, il le leur faut de première qualité. Aussi le mange-t-on excellent à Rio , meilleur même qu’en aucun autre pays. Comme les farines se tirent de l'étranger , ce pain est toujours fort cher et uniquement consommé par les gens riches. Non plus que les pauvres, les esclaves n’y goütent jamais : ils le remplacent par diverses substances farineuses qu'ils obtiennent surtout d’une espèce de haricots noirs, du maïs, @ d’une racine appelée mandioca. On vend beaucoup dans les boutiques une noix mommée #indoubi, qui pousse au pied d'une petite plante. On en extrait une grande quantité d'huile; mais on s'en sert aussi comme nourrilure, et rôtie elle est fort bonne. Il y a toujours dans les rues des négresses qui les épluchent et en font rôtir.

Les marchés de la capitale sont toujours couverts des fruits les plus savoureux. On doit en première ligne citer l'ananas, qui est indigène au Brésil, et qui ne coûte jamais plus de quelques sous. Vient ensuite, par ordre d'excellence, le manga: c'est un fruit plus gros qu'une pomme, dont la peau reste constamment verte. Avant la maturité, il exsude un jus clair aussi fort et aussi piquant que l'esprit de térébenthine dont il ne perd jamais le goût. Lorsqu'il est mûr, l’intérieur offre une belle couleur orange, mais le noyau est entouré de longues fibres, aussi dures que de gros crin, qui pénètrent dans la chair et qui rendent difficile de l'en détacher. J'ai souvent regretté de ne pouvoir, par cette raison , manger que la moitié du fruit. Les Brésiliens mangent aussi les graines de trois espèces de myrtes. Surtout, ils en font d'excellentes conserves. Le mamoun , autre fruit indigène qui mérite d'être mentionné, a presque la grosseur d’un ananas. Il pousse en paquets au faîte d'un arbre qui a le tronc pareil à une tige de chou, et de très larges feuilles angulaires. Aux environs de la capitale, vous rencontrez à chaque pas un mamouneiro , et c'est un des traits caractéristiques de la éontrée. Le fruit a un goût très succulent, analogue à celui de la viande ou plutôt de la moelle : ce qui sans doute lui a valu sa dénomination, car, dans la langue du Brésil, mamoun signifie proprement moelle.

On est moins intempérant à Rio dans le boire que dans le manger. Le vin rouge d'Oporto y trouve peu d'amateurs, parce qu’il est trop chaud pour le climat. Celui qu’on estimé le plus, du moins qu'on boit en plus grande quantité, se tire de Catalogne, etil s'en fait chaque année une exportation considérable. Le bas peuple, et particulièrement les nègres, use de caxas ou cachaca, inférieure espèce de rhum qu’on extrait de la canne à sucre. |

Départ pour l'intérieur des terres. Multitude de crabes. Aspect du pays. Diverses espèces d’auberges. Forêts vierges. Les vampires. Les singes et les perroquets. Ville de Valença. Savon du pays.

Après avoir vu en détail toutes les curiosités de Rio, je profitai avec empressement d'une occasion qui s'offrità moi de visiter l'intérieur du pays. L'inspecteur général des mines de Saint-José, dans la province de Minas-Geraes , qui se trouvait alors dans la capitale et qui allait retourner à son poste, me proposa de l'accompagner; et nous partimes dès le jour suivant, à neuf heures du matin, suivis ou plutôt précédés d’une mule chargée de notre bagage, que conduisait un par-. do, ou mulâtre.

Nous eûmes d'abord à longer la baie et à lraverser le village de Saint-Christorao. Lorsque nous dépassänies ensuile des marres d’eau bourbeuse laissées par le reflux, je fus surpris d’en voir remuer toute la surface, comme si clles eussent été pleines d’êtres animés qui se dirigeaient vers nous. M’approchant davantage, je trouvai que c'étaient en effet des crabes de différentes tailles, mais tous armés d'énormes bras. Quand ils marchaient, tous les brandissaient avec violence , et ils avaient réellement l'air de formidables assaillants. Les Brésiliens mangent une immense quantité de ces animaux, quoique pour ma part jamaisrien ne m'ait semblé plus hideux et plus dégoûtant. La route que nous parcourûmes au-delà ne fut, pendant près de cinq lieues, qu'une suite non interrompue de chacaras et de quintas, deux noms qui servent indifféremment au Brésil à désigner les maisons de plaisance des riches. En général, elles sont siluées au milieu d'un enclos de terres labourables, dont la culture paraissait bien entendue, et l'on y arrivait par de larges portes couvertes d'ornements qui, la plupart, semblaient repeints de la veille.

Il y a sur les routes du Brésil quatre sortes d'endroits où les voyageurs font halte. C’est. d’abord un rancho , terme qui littéralement signifie une réunion de personnes, et qui de là s'applique au lieu où elles s'arrêtent. On s’en sert pour désigner un vaste hangar contenu par des poteaux, entièrement ouvert des côtés, et qui ne présente que l'abri de son toit pour les mulets et les muletiers. Vient ensuite une venda, c'està-dire une boutique où l’on vend à boire et à manger. Il en dépend d'ordinaire un guarto,en d’autres termes une chambre à coucher, qui n'est cependant pas toujours garnie de camas, ainsi qu’on appelle les lits. La troisième espèce d'asile est une estalagem, ou hôtellerie proprement dite, dans laquelle on trouve à peu près toutes les commodités d'usage; mais rien de plus rare que d'en rencontrer une. Enfin, c'est une fazenda, où ferme. La plupart du temps, le /azendeiro, ou fermier, est aubergisle aussi. Il débite ses denrées de celte manière, et loge les voyageurs dans sa propre maison; mais quelquefois il ne vend ni les vivres qu'il vous sert ni le gite qu'il vous denne, et recoit les étrangers pour l'amour de Dieu.

De l'océan Atlantique à Angra, se prolonge une chaine irrégulière de montagnes, décrivant un contour semi-circulaire d'environ cent cinquante milles, coupant les terres les plus basses et les plus fertiles de la côte, et formant la première grande barrière de l'intérieur. On l'appelle différemment selon les difrérents points. A celui où nous la franchimes, on la nomme Serra d'Estrella, quoique ce nom s'applique en particulier à la partie la plus orientale de la chaîne. Cette Sierra, qui pourtant n’est éloiguée de la capitale que d'une cinquantaine de milles, est encore presque en état de nature. J'entrai alors pour la prewière fois dans ces forêts d'Amérique, qui contemporaines du monde, subsistent aujourd'hui telles absolument que les eaux du déluge les ont laissées en se relirant. J'avais beaucoup entendu parler de la sublime magnificence de ces bois ; mais combien la réa-

lité ne l'emportait-elle pas sur l’idée que j'en avais conçue! La roule, ou plutôt le sentier que nous suivions, serpentait au bord d'immenses vallées et d’énormes précipices, du fond desquels les arbres s'élan- Caient à une hauteur extraordinaire, et souvent ils n'avaient pas moins de quatre cents pieds d’élévation. Il y à lutte perpétuelle pour la lumière et pour l'air dans le monde végétal; et lorsque des multitudes d’arbres sont réunies dans un étroit espace, ils rivalisent tous à qui dépassera ses voisins. Puis, quand ils sont parvenusà celte prééminence, beaucoup d’entre eux, commencent alors, mais non avant, à projeter des branches latérales. Dans cette région du Brésil, où les forces vitales des végétaux sont si puissantes, la con-

.teslation se poursuit avec une merveilleuse vigueur,

et la sève monte à une incroyable distance de la racine. En quelques endroits, où la forêt, soit à dessein, soit par accident, était devenue la proie des flammes, un arbre solitaire avait échappé à l'incendie, et, d’autant plus magnifique dans son isolement, s'élevait au plus profond d’une vallée. C'était alors surtout que ses proportions gigantesques el la forme curieuse que le hasard avait donnée au développement de la végétation paraissaient remarquables. J'eus la curiosité de m'écarter un peu de la route et de galoper jusqu'à un de ces géants pour l’examiner de plus près. Le lronc s’élait dressé vers le ciel, sans jeter une seule tige de côté, jusqu'à ce qu'il eût monté au-dessus de ses compagnons; mais alors il en avait laissé partir d'horizontales formant un dais sur leurs têtes, et tandis qu'ils avaient été tous brûlés, le dais verdoyant demeurait encore, mais à une si grande hauteur que je ne pouvais pas voir distinctement la partie du tronc d'où les rameaux s’élançaient, et qu'on aurait dit une petite forêt suspendue en l'air. Quelquefois aussi ce grand arbre avait du haut en bas perdu ses branches par le feu ou par une autre cause, et l'immense tronc était couvert de plantes grimpantes qui, s'élançant du sol, avaient atteint le faîte où elles se terminaient en pointe, de sorte que c'était un cône effilé de végétation qui ressemblait beaucoup à un cyprès démesurément haut; mais le long échalas qui soutenait tant de verdure n'avait plus pour lui-même ni sèvé ni vie. Quelques-unes de ces lianes s'étaient atlaquées à de jeunes arbres ; elles avaient grandi en même temps qu'eux, et leurs deux tiges étaient devenues d'égalés grosseur; puis, bientôt la première avait dépassé la seconde comme le mât de hune dépasse le grand mât.

Lorsque nous arrivâmes au pont du Parahiba, il se trouva êlre trop tard pour que nous pussions y passer. Au Brésil, tous les voyages doivent s'interrompre pour Ave Maria, c'est-à-dire pour l'office du soir en l’honneur de la sainte Vierge, qui commence au Coucher du soleil. Ce n’est pas le son des cloches qui en donne le signal dans ce pays, mais une circonstance simple et belle. À l'heure du crépuscule, de sa retraite sort un gros cerf-volant à ailesargentées qui annoncela prière par son bourdonnement solennelet sonore. Les Bré- Siliens voient quelque chose de sacré dans cette coïncidence, et regardent l'insecte en question comme le sacristain de la divine Marie.

Le matin, au momentde nous remettre en route, je remarquai au cou de mon cheval une large blessure d’où le sang sortait en abondance. Craignant qu'on ne lui eût donné un coup de poignard ou qu'on ne l'eût blessé méchamment pour l'empêcher de me servir, je questionnai notre guide Patricio, et il m’apprit que C'était la piqûre d'un morcego. Tel est le nom d’une grosse éspèce de chauves-souris, qui, comme les diables de Surinam, piquent et les hommes et les animaux. En 1643, lorsque Cabeca da Vacca exp'orait les sources du Paraguay, elles l'attaquèrent une nuit, el s'atlachèrent à l'orteil.d'un de ses pieds. Quand il se réveilla, il trouva sa jambe engourdie et froide, son Jit plein de sang. Elles ävaient de même mangé les tettes de six baies. On raconte dans le pays que, pendant qu'elles sucent le sang par l'ouverture qu'elles

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ont faite, elles ne cessent d'agiter leurs longues ailes noires au-dessus de leur victime, pour la plongér dans un sommeil profond d’où elle ne doit jamais sortir. Au jour, on la trouve sans vie, et le plancher de la chambre est couvert de marres sanglantes, car le vampire dégorge quand il est repu, afin de pouvoir tirer le reste du sang jusqu’à la dernière goutte. Les morcegos ont quelquefois la grosseur de pigeons. C'était un de ces horribles oiseaux qui avait piqué mon cheval, et la pauvre bêle serait infailliblement morte, si on ne l’'avail secourue à temps.

Santo-José. Concert d'amateurs. Santo-Joao d’el Rey; description de cette ville.

Après avoir franchiune chaîne de montagnes, nous arrivâmes à Santo-José. Cette ville est, d’un côté, baignée par le Rio das Mortes dont elle occupe la rivé droite, ef, de l’autre, adossée, comme je l'ai dit, à une serra de rochers perpendiculaires qui portele mêémenom. Elle estcomparativementancienne, puisqu'elle fut bâtie en l'année 1718, etconsiste en trois ou quatre centaines de maisons. Celles-ci ne forment qu’un petit nombre de rues irrégulières, mais présentent un spectacle d'autant plus pittoresque; car elles sont toutes singulièrement propres, toutes badigeonnées de blanc, et la contrée environnante est bizarre et romantique. L'édifice le plus remarquable dela ville est la matriz, on église métropolitaine de Santo-AMtonio, qui est construite sur une éminence. Il ÿ à en outre cinq chapelles plus où moins grandes, et Cela pour une population qui ne dépasse guère deux mille âmes. ”

La ville de Santo-Joao d'el Rey est située à environ buit milles de Santo-José. Elle fut bâlie vers le même temps que cette dernière : elle est le chef-lieu du comarca où district du Rio das Mortes. Elle porta d'abord le nom de cette rivière; qui n'est distante que d'une demi-lieue, mais en 1712 Jean Y le Jui ôta pour lui conférer le sien. Elle repose au pied de la serra do Lenheiro ou montagne du Bücheron, ainsi appelée quoique sur ses flancs on n'aperçoive pas un arbre, et est coupée en deux par une branche du Rio-Limpo, que nous avions traversé chemin faisant. La communication d'un côté à l’autre se fait au moyen de deux ponts de pierre qui sont à chaque bout de Ja ville. Celle-ci consiste en quelques rues escarpées qui gravissent les flancs des rocs à droite et à gauche de la rivière, mais que traversent d’autres rues plus unies, parce qu’elles lui sont parallè= les. Ces rues Sont pavéesdecailloux ronds, et généralement garnies de trottoirs.dallés. Le rez-de-chaussée de presque toutes les maisons est une boutique bien tenue et bien approvisionnée de diverses marchandises provenant d'Europe.

Départ pour Villa-Rica. Passage de la serra d'Ouro-Branco. Le serpent corail. Un repaire de brigands. Arrivée à MOT description de cette yille. Retour à Santo-

OZee

Après avoir passé les fêtes de Noël chez mes bons amis (le Santo-José, je résolus de m'avancer plus loin dans le pays, et d'aller au moins visiter Villa Rica.

Bientôt nous parvinmes à l'arrayal de Sua-Suci, long village occupant la cime d’une montagne et composé d'une quarantaine de maisons très distantes les unes des autres, dont la saleté passe toutes les bornes. 11 ÿ a cependant deux églises blanches qui le font disünguer de loin. Nous y fimes halte dans une espèce d'estalagem, tenue par un vieux gentilhomme à longue barbe grise, et si poli qu’il ne nous laissa jamais seuls. Son auberge semblait avoir été autrefois plus imporlante, el il avait encore quatre lits à offrir aux voyageurs, nombre que nous n'avions trouvé nulle part. Les lits élaient faits de coiras, ou peaux de

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bœufs, tendues autant que’possible sur des châssis : ils étaient non-seulement aussi élastiques, mais aussi sonores qu'un tambour (4). Notre hôtesse jeu une grosse et majestueuse dame, avec un papos Colossal au cou. Son communicatif mari, voyant que je regardais cette tumeur, me prit à part €t me dit : Nao come sal : ce qui veut dire qu’elle venait de ce que sa femme « ne mangeait pas de sel avec ses aliments, » cause que j'avais déjà entendu assigner ailleurs. Le vieil hôle était un des remarquables et nombreux exemples de la salubrité du pays, Car il conservait sa santé et sa vigueur jusque dans un âge fort avancé, Il avait plus de quatre-vingt-dix ans, et élait entouré d'une famille de jeunes enfants dont l'ainé n'avait pas atteint sa dixième année.

Au bout d'une heure, nous atteignîmes le Parahupeba, rivière considérable qui arrose une contrée basse et plate, et que bordent à droite et à gauche desuperbes prairies. C'était un spectacle nouYéau pour nous; car d'ordinaire, au Brésil, les cours d’eau sont encaissés dans des lils profonds. Les deux rives du Parahupeba sont bien peuplées et bien. cultivées. Peu après l'avoir franchi, nous arrivâmes à l'arrayal de Redondo , qui semble être un très vieux village et avoir été jadis plus respectable que maintenant.

Enfin nous alteignîimes Villa-Rica. On ne saurait imaginer rien de plus triste que l'aspect délabré de cette ville autrefois si florissante. En bas d'une montée par laquelle on y arrivegcar elle est située sur une montagne) nous vimes les rêsles d'un immense édifice, avec une multitude de communs eltdejardins dignes du palais d'un prince; mais le tout n’était plus qu'un monceau de ruines. ,

On peut diviser la ville en trois parties distinctes. Il y à d'abord une longue et presque interminable rue, faisant suite à la chaussée par laquelle nous arrivâmes, où résident surtout les artisans, et où sont divers ateliers qui confectionnent les objets d'industrie par= ticuliers au pays. Cette rue se termine au centre de ce qu’on pourrait appeler proprement la cilé. Là , on en trouve plusieurs autres qui se coupent el s'entrecoupent , et qui sont garnies de riches magasins où l’on trouve un assortiment complet de marchandises étrangères. Si l'on traverse ce quartier , on arrive à celui de l'aristocratie, où demeurent dans de jolies maisons les fonctionnaires publics et les gens qui, pour vivre, n'ont pas besoin de se livrer au commerce. Ce côté de Villa-Rica est réellement fort beau. Parsemées au milièu de tout cet espace , sont neuf églises qui, bâties sur des éminences détachées qu'on aperçoit de loin, donnent à la ville un air de considérable importance. Ces édifices sont effectivement un trail caractéristique de toutes les provinces du Brésil : c’est toujours sur eux que se portent d’abord les yeux du voyageur, et les cathédrales font d'ordinaire l'orgueil des habitants. Villa-Rica possède en outre un théâtre qui est ouvert à certains jours de fête, et plusieurs fontaines ornées de sculptures, d’où des dauphins et d’autres figures de bronze jettent continuellement une eau limpide. En somme, toul ce qui s'offre aux regards de l'étranger lui rappelle forcément qu'il considère les débris d’une cilé jadis très opulente. Elle est encore pleine de vie, Quoique bien tombée de son antique grandeur. Les Maisons habitables sont au nombre de quinze cents, et

(1) Ceci est préférable au rancho ou hangar dans lequel M. de Saint-hilaire dit que l’on reçoit les voyageurs et leurs effets aux environs de Rio-Janeiro. Auprès du rancho est une venda , où le propriétaire fait vendre le maïs qui sert de nourriture aux mulets des voyageurs. Dans les vendas on débite aussi des boissons spiritueuses et des comestibles. Les marchandises sont placées sur des tablettes rangées autour des murailles, ou bien elles sont attachées aux solives. Comme dans toutes les boutiques, le marchand se tient derrière un comptoir aui fait face à la porte, et c’est sur ce comptoir qu'il détaille aux buveurs le tafia appelé cactraça , dont le mauvais goût participe de celui du cuivre et de la fumée. A. M.

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la populalion n'est pas moindre de sept mille âmes. Il ÿ a une imprimerie, et un journal appelé O Univer- Sal, mais point encore, que je sache , de bibliothèque publique ni de société littéraire.

Départ pour Rio par une autre route. Ville de Barbacena.

Le 10 janvier, je repartis pour Rio; mais, au lieu de suivre uñe seconde fois la route par où j'étais venu, je pris celle de Barbacena et de l'Estrada-d Estrella.

Nous atteignimes la ville de Barbacena, située sur le penchant d'une montagne où ne pousse pas un arbre, pas un arbuste : elle présente cet aspect nu , désolé qu'ont presque toutes les villes du Brésil. Les maisons qui en dépendent ne sont pas construites les unes près des autres, mais presque disséminées au hasard Je long de deux larges rues qui se coupent à angles droits. Elle a cependant plus l'air d’une ville que ne l'ont généralement celles de l'intérieur , et renferme plus de trois cents habitations toutes badigeonnées de blanc , avec une vaste cathédrale qui la fit appeler dans l'origine /grega nova ou l'Eglise neuve, et trois autres chapelles. Dans le district dont elle est le chef-lieu, on cultive quelques oliviers, on élève de nombreux bestiaux, et l’on se livre à d’autres branches d'industrie.

Nous parvinmes à Pedro-Alvès, ville qui renfermait une cinquantaine d'habitations dans une verdoyante vallée remplie de jardins. Elle avait l'air tout-à-fait rustique. Ses blanches maisons étaient répandues à travers la pelouse, et entremêlées d'arbres qui donnaient au paysage un caracière qu'on lui voit rarement au Brésil. Quand on y défriche un terrain, on brûle, on coupe toul; mais si par hasard un arbre échappe à Ja destruction , on prise beaucoup l’ornement et l’ombrage quil procure. A Pedro-Alvès, on en avait respecté un grand nombre, et ils ajoutaient infiniment à la beauté du lieu.

C’est au port d'Eslrella que toutes les personnes qui viennent de l'intérieur par l'Estrada s'embarquent pour la capitale, Ainsi, en effet, on franchit en ligne directe uné distance de trente-six milles , au lieu d'un

ong el ennuyeux voyage autour de la baie. Usant de ce moyen, je pris dans la soirée passage sur un petit navire, et le matin suivant je me retrouvai à Rio.

Caractère général des Brésiliens. Grand nombre de noirs et de mulâtres libres.

Si les Brésiliens sont emportés, iraseibles, la faute en est au climat des tropiques , qui fait bouillonner le sang dans leurs veines. D'ailleurs , rarement se portent-ils à de coupables excès. Le duel , cette violation flagrante de toute loi morale et religieuse, ce crime si commun en Europe, est inconnu au Brésil, eton y parle d’assassinals plus qu’on n'y en commet. S'ils ne sont pas très empressés de recevoir chez eux leurs amis et leurs voisins, ni de les admettre à leur table, ce n’est point par égoïsme, mais parce que leurs maisons ne sont pas convenablement montées, ou que la coutume ne sanclionne pas de tels rapports Leurs femmes mènent une vie de retraite et d'intérieur , et nos modes de réunions bouleverseraient toute l'économie de leurs ménages. Ils sont cependant toujours heureux, toujours jaloux de répondre à une obligation par quelque autre service en leur pouvoir. S'ils ont presque tous des coneubines, il 2e faut pas perdre de vue qu'un des plus tristes effets de l'esclavage est de former de ces unions illicites. Lors, en effet, qu'un Brésilien se trouve demeurer seul, être isolé dans un désert, et n'avoir pour le retenir aucune des entraves dont les opinions de la société entourent chacun de ses membres, il adopte aisément une coutume si commode , et vit avec ses femmes esclaves comme avec des créatures qui ne méritent pas qu'il se choisisse une épouse parmi elles. Quand il contracte une alliance légale, il respecte autant les lois du mariage

PU

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L'animal semblait calculer la force de son élan.

que dans aucune contrée de l'Europe, et de sa compagne, qui d'ordinaire est aussi remarquable par la régularité de sa conduite que par son zèle à remplir les devoirs du ménage, il a presque toujours un grand nombre d'enfants légitimes. On a longtemps reproché aux Brésiliens d'épouser leurs nièces; mais la chose ne s'est-elle pas pratiquée depuis des siècles en Espagne et en Portugal? ne se pratique-t-elle pas aujourd'hui dans presque toutes les contrées européennes? A vrai dire, quelques liaisons entre parents d'un degré encore plus proche ont lieu; mais la chose esi rare : on montre les coupables au doigt, et ils sont stigmatisés par la réprobation publique.

Parmi les nombreux insectes du Brésil, est une espèce énorme d'araignée que je n'ai vue en aucun autre pays. Passant un jour entre quelques arbres, je me sentis la tête arrêtée par un obstacle assez fort, et en la retirant, mon léger chapeau de paille resta derrière. Quand je levai les yeux, je le vis suspendu en l'air, ou le retenaient les mailles d'une immense toile d'araignée, qui avait de dix à douze pieds de diamètre, et qui, semblable à une pièce de gaze épaisse, était tendue des branches d'un arbre à celles d'un autre. Tous les alentours étaient couverts d'animaux pareils,

mais de différentes tailles, et quelques-uns, quand leurs pattes étaient allongées, formaient un cercle d'une circonférence de six ou sept pouces. Ils se distinguaient surtout par de brillantes tachetures. Les fils qui composaient leurs loiles étaient d’un jaune luisant, comme ceux des vers à soie, et également forts. J'en pelotonnai plusieurs sur une carte, el ils s’étendaient d’une longueur de trois ou quatre verges. Parmi les arbres qui peuplent les forêts vierges, et qui leur donnent aux yeux des Européens un caracière particulier, il n’en est pas de plus étonnants, de plus bizarres, que ceux de la nombreuse famille des palmiers.

On les voit s'élancer à une immense hauteur pardessus tous les autres, avec leurs longues tiges effilées que couronne un panache de feuilles qui, semblables à des plumes d’autruche, s’agitent à la moindre brise; et de toute la famille, l'assai est le plus élégant et le plus beau. C’est celui sur lequel on cueille le fameux chou dont les voyageurs parlent tant.

Nous quitlâmes Saint-Michel avec un vent favorable et, le 29 juin 1829, nous débarquâmes à Portsmouth.

ALBERT-MONTÉMONT.

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