VOYAGE A TRAVERS LES PAMPAS ET LES ANDES
PRÉLIMINAIRE
Je servais en 1825 à Edimbourg, dans le corps des ingénieurs de Sa Majesté britannique, lorsqu'on me proposa d’aller sur les lieux diriger les travaux d’une compagnie formée pour l'exploitation des mines d’or et d'argent que renferment les provinces du Rio de la Plata. Avec la permission du gouvernement, j'acceptai. Au bout de quelques jours consacrés à des préparatifs indispensables , je partis de Falmouth, et je débarquai à Buénos-Ayres une semaine environ après qu'une compagnie de mineurs y élait arrivée de Cornish, petite ville du New-Hampshire aux Etats-Unis.
Bientôt, accompagné de deux savants inspecteurs des mines de Cornish, d'un essayeur français qui avait été instruit par le célèbre Vauquelin , d’un contre-maître et de trois simples ouvriers, je traversai les grandes ser des Pampas pour me rendre aux mines d’or de
an-Luis et de là aux mines d'argent d'Uspalata qui sont situées derrière Mendoza, à trois cent quarante lieues au moins de Buénos-Ayres.
Puis, laissant à Mendoza mes camarades de voyage, je revins tout seul des mines à Buénos-Ayres, où je
arvins à cheval en huit jours. J'y trouvai, ce à quoi Je ne m'attendais pas, des lettres qui m’obligeaient de
AIT, Paris. — Impr. Lacour eT C°, rue Soufflot, 14.
passer immédiatement au Chili. Je traversai donc encore une fois les Pampas, et reprenant mon escorte à Mendoza où je l’avais laissée, nous franchîmes les Andes et gagnâmes Santiago. Mais, sans nous y arrêter, nous parcourûmes à peu près quatre cents lieues de suite dans différentes directions pour examiner des mines d'or et d'argent. La nuit où je terminai mon rapport sur la dernière mine, nous repartimes pour de nouveau franchir la Cordillère, et quand nous eûmes à travers les Pampas regagné la capitale des Provinces- Unies, je n’eus rien de plus empressé que de congédier nos mineurs et de retourner moi-même en Angleterre, car j'avais reconnu que les plans de notre compagnie n'étaient pas exéculables.
L'unique objet de mes courses fut donc d’inspecter des mines. Nous descendîmes courageusement au fond de toutes celles qu'on offrait de vendre, et, secondé par les personnes qui m'accompagnaient, je fis de mon mieux un rapport circonstancié sur chacune. Comme, pendant ces courses, les mineurs se croisaient les bras à Buénos-Ayres et que leurs gages n’en couraient pas moins, il était d’absolue nécessité que je visitasse aussi rapidement que possible les divers lieux où j'avais affaire, et je peux dire sans vanité que, l’espace d'environ deux lieues, ce fut contre le temps que je disputai le prix de la vitesse.
Les fatigues que nous eûmes à souffrir durant ces longues expéditions furent extrêmes, au Chili surtout, parce que, quand nous visitâmes les mines situées dans les Andes, nous fûmes exposés à des change-
RS
# ments si soudains de elimat, que parfois nous étions accablés de la chaleur du soleil dans la matinée, et que la nuit, au contraire, il nous fallait dormir sur cent-vingt pieds de neige. En effet, presque toujours nous dormions sur la dure, ne vivant guère que de bœuf et d’eau.
Je ne crus pas devoir, chemin faisant, tenir un journal régulier, car le pays que je parcourus était ou une immense plaine ou des montagnes désertes, Mais lorsque sur mon passage se rencontra quelque chose d'intéressant, je ne manquai pas de prendre en gros des notes au crayon. C'est, hélas! tout ce que j'ai maintenant à offrir au lecteur.
Description générale des Pampas.
Les montagnes des Andes courent du nord au sud à travers toute l'Amérique méridionale, et par congé quent suivent une direction presque parallèle aux deux côtes de l'Atlantique et de la mer des Antilles, divisant la contrée qui s'étend de l’une à l’autre en deux parties inégales, bornées chacune par un océan et par la Cordillère.
On pourrait de prime abord croire que ces deux contrées, seulement séparées par une chaîne de montagnes, se ressemblent sous toute espèce de rapports; mais la variété est l’altribut de l'omnipotence, et la nature a octroyé à ces deux contrées une différence de climat et de construction géologique qui est fort remarquable.
De la cime des Andes, elle les approvisionne toules deux d'eau; toutes deux, par la fonte graduelle des neiges, sont arrosées exactement en proportion de leurs besoins ; et la végétation, au lieu d’être détruite par le brûlant soleil de l'été, se trouve ainsi, au contraire, nourrie et entretenue par la chaleur même qui menaçait de l'anéantir.
Cependant, l'eau qui coule à travers le Chili vers l'océan Pacifique est gènée tout le long de son cours, et ne se fraie que par force son passage au milieu d'une contrée aussi montagneuse que les hautes terres de l'Ecosse ou de la Suisse; mais celle qui descend du versant oriental de la Cordillère arrose une vaste plaine, large de neuf cents milles; et sur le sommet des Andes il est singulier de voir, à droite et à gauche de soi, la neige d’un même ouragan, dont une partie est destinée à courir vers l'océan Pacifique, et l'autre à s'en aller grossir les vagues lointaines de l'Atlantique.
La grande plaine dite des Zlanos, et plus souvent des Pampas, qui s'étend à l’est de la Cordillière, à, comme je l'ai déjà dit, une largeur de neuf cents milles : et la partie que j'en ai parcourue, quoique tout entière située sous la même latitude, se divise en trois régions complétement différentes de climat et de végétaux. La première de ces régions, qui commence à la sortie de Buénos-Ayres et se prolonge un espace de cent quatre-vingts milles, est couverte de luzerne et de chardons; la seconde, qui se développe sur quatre cent cinquante milles de longueur, produit une herbe magnifique ; et la troisième, qui s'ayance jusqu'au pied de la Cordilière, est un bois d’arbres bas etde buissons.
Les rivières conservent toutes jusqu'à l'Océan le cours que leur a donné le Créateur; et la contrée entière est en si bel état, que si des cités et des millions d'habitants se trouvaient à l'improviste déposés à des distances et dans des situations convenables, ces bienheureuses gens n'auraient qu'à mener leurs bestiaux paître, et, sans aucune préparation préalable, à labourer telle étendue de terre que leurs besoins exigeraient.
Le climat des Pampas subit l'hiver et l'été une notable différence de température , quoique les variations graduelles en soient fort régulières. Ainsi l'hiver n’y est guère moins froid que le mois de novembre chez nous (1), et la terre au lever du soleil est toujours cou-
(4) C’est un Anglais qui parle. À. M.
verte de gelée blanche ; mais la glace a rarement plus d'un pouce d'épaisseur. En été, au contraire, le soleil est d’une accablante chaleur , et sa force se fait rudement sentir à toutes les créatures vivantes. Les tonyous, espèce de casouars, les chiens, bœufs et chevaux sauvages qui peuplent ces plaines, en sont évidemment
exténués, el la sieste semble être un repos aussi natu-
rel que nécessaire. Les heures du milieu de la journée pe sont pas propres au travail, et comme les matinées sont froides, mieux vauttravailler pendant celles-ci pour se reposer pendant celles-là.
La différence d'atmosphère entre les villes de Mendoza, San-Luis et Buénos-Ayres, qui cependant reposent toutes trois presque sous la même latitude, est vraiment surprenante. Pour les deux premières, c'està-dire dans les régions du bois et de l'herbe, l'air est extraordirairement sec. Aux époques les plus chaudes, il n'y a pas la moindre apparence de transpiration. Les animaux que la chaleur tue gisent sur plaine desséchés dans leur peau, de sorte que souvent, au premier Coup d'œil, j'ai été fort embarrassé de savoir s'ils étaientmorts ou en vie, Mais dans la province de Buénos-Ayres, qui est la région des chardons et de la luzerne, la végétation annonce clairement l'humidité du climat. Quand il m'arrivait de dormir la nuit à la belle étoile, en me réveillant je trouvais d'ordinaire mon poncho, espèce de couverture velue, presque aussi mouillée par la rosée que si je l'eusse trempée dans l'eau, et mes bottes étaient tellement humides que je pouvais à peine les retirer. Les animaux qui meurent dans la plaine sont
bientôt en état de putréfaction. Quand pour la pre-.
mière fois on arrive à Buénos-Ayres, les murailles des maisons ruissellent à un tel point qu'il répugne d'y entrer; et le sucre qu'on y trouve, comme aussi tous les sels susceptibles de fusion, est presque fondu. Cette humidité, cependant, ne paraît pas être malsaine. Tandis que d’une part les Gauchos, tribu dont il sera parlé plus bas, et même les voyageurs, se couchent sur la terre sans jamais en être incommodés; de l'autre les habitants de Buénos-Ayres demeurent dans leurs maisons humides sans se plaindre d'affections rhumatismales ni être aucunement sujets à s’enrhumer; et, à coup sûr, ils ont l'air plus robustes et mieux portanis que ceux qui vivent dans les régions plus sèches. En somme, la totalité des Pampas, on peut le dire, jouit d'une atmosphère aussi belle et aussi salubre que les parties de la Grèce et de l'Italie les mieux favorisées à cet égard, sans être comme elles sujette au malaria.
La seule irrégularité que le climat présente esi celle du pampero, où vent du sud-ouest, qui, engendré par l'air froid des Andes, se précipite sur ces vastes plaines avec une telle vélocité, une telle violence, qu'it est presque impossible d'y résister. Mais cette rapide circulation de l'atmosphère a de très heureux effets ; et
toujours le temps, après une de ces tempêtes, est par-,
ticulièrement agréable et sain.
La partie méridionale de l'immense plateau situé du
côté oriental des Andes est habitée par les Indiens»
Pampas, qui n'ont pas de demeure fixe, mais qui er=
rent d'un lieu dans un autre à mesure que l’herbage
qui les environne est consommé par leurs bestiaux. Dans la partie septentrionale et dans le reste des provinces du Rio de la Plata, la population, dont le chiffre est fort peu considérable, se compose ou d'ins dividus isolés ou de gens qui, réunis en petit nombre, vivent ensemble seulement parce qu'ils sont nés les uns près des autres. Leur histoire est assez curieuse. En 1810, aussitôt que, par la défaite des Espagnols, l'indépendance des anciens sujets du gouvernement de Buénos-Ayres fut établie et qu'ils se trouvèrent libres, beaucoup de ces naturels cherchèrentà introduire dans leur pays une forme de constitution propre €R même temps à conserver la liberté qu'ils avaient Cons quise, à favoriser l'accroissement de la population, et à embellir peu à peu la surface d'une des plus intéressautes et plus belles contrées du monde au moyen dë arts, des manufactures et des sciences, qu’on lui avait
jusqu'alors refusés; mais la singulière situation des choses présentait les plus sérieux obstacles, Quoique d'immenses espaces de terre fertile n’eussent pas encore ni propriétaires ni cultivaleurs, un premier pas avait cependant été fait. De petites villes, de pelits établissements, fondés dans l'origine pour l'exploitation des mines, étaient disséminés au travers de cette vaste contrée, à environ deux cents lieues les uns des autres. C'était, comme on voit, le premier trait encore bien incorrect d'un plan de civilisation ; néanmoins par pur intérêt personnel chacun donnait un coup d’épaule, et il y avait manifestement progrès. Mais arriva la révolution, qui tout de suite renversa ce frèle édifice, social; car les bases sur lesquelles il reposait ne furent pas assez solides pour supporter-le grand système politique que dès lors on adopta. Puis on s'aperçut bientôt que les provinces de la nouvelle république étaient sans hâvre, que la capitale était mal située ; et comme la jalousie de l'Espagne avait empêché qu'on ne plantât l'olivier et la vigne, on avait négligé les lieux les plus propices aux productions indigènes du pays, tandis que, pour arracher ses richesses aux entrailles de la terre ou dans d’autres buts aussi inutiles au bien-être des naturels, on avait bâti des villages dans les positions les plus éloignées et les plus inaccessibles. De sorte que les hommes se trouvèrent vivre en communauté sans savoir pourquoi, et parmi des circonstances qui paralysèrent leurs efforts, au milieu d'obstacles qu’ils désespérèrent de surmonter. Leur condition fut donc etest encore très pitoyable.Leclimatleur donne de lui-même le peu de choses nécessaires à la vie. Privés de toute communication possible avec le monde civilisé, ils ne peuvent ni profiter des perfectionnements du siècle, ni secouer les erreurs et les préjugés d’une mauvaise éducation politique. Ils n’ont, sous le rapport moral, aucun moyen d'améliorer leurs pays ; et, succombant sous le poids de tous ces désavantages, ils cèdent naturellement à des habitudes de paresse et d'inactivité. La ville, ou plutôt le village isolé où ils demeurent, est en général le siége du gouvernement de la province, et ne présente que trop souvent un triste tableau de dissensions civiles. L'élection d'un gouverneur, celle des membres d’une junte qui règle les affaires privées de chaque province, celle aussi d'un député à l'assemblée nationale de Buénos-Ayres, donnent toujours lieu à d’effroyables querelles. Ajoutez que les habitants de tous les districts sont jaloux de leurs voisins, qu'ils ne les désignent jamais que sous le titre de mala gente, mauvaises gens, et qu'ils ne sont d'accord que pour porter envie à la puissance de Buénos-Ayres, la capitale,
Les Gauchos, par leur genre de vie, sont naturellement étrangers aux troubles politiques qui sans cesse occupent l'attention des habitants des villes. Le nombre des individus à qui ce nom s'applique est fort petit, et on ne les rencontre qu'à de grandes distances les uns des autres ; mais ils sont répandus sur toute la surface de la contrée. Beaucoup d’entre eux descendent des meilleures familles d'Espagne. Ils possèdent de bonnes manières et souvent de très nobles sentiments. La vie qu'ils mènent est sauvage, mais intéressante. En général ils habitent les huttes où ils sont nés, et où leurs pères et leurs grands-pères vécurent avant eux, quoique ces habitations paraissent à un étranger ne réunir qu'assez mal les différentes douceurs du chez soi. Elles sont toutes bâties dans la forme la plus simple; car quoique le luxe ait dix mille plans, dix mille degrés d’élévation pour les frêles demeures de ses plus frèles sujets, la hutte est cependant la même dans tous les pays. Il n’y a done aucune différence entre celles du Gaucho de l'Amérique du Sud et du montagnard d'Ecosse, sinon que la première est bâtie de boue et couverte avec de longues herbes jaunes, tandis que la seconde est formée de pierres et protégée par un toit de bruyère. Les matériaux de l’une et de l’autre sont les produits bruts du sol; aussi toutes deux elles se confondent (ellement
par la couleur avee la surface du pays, qu'il est souvent difficile de les en distinguer, et comme le pas auquel on galope dans l’Amérique du Sud est rapide, et la contrée plate, on découvre rarement une habitation avant d'en être à la porte. Le corral ou pare à bestiaux est d'ordinaire à cinquante ou cent verges de la hutte, et consiste en une circonférence qui en a une trentaine de diamètre. Il est ceint par une mullitude de forts et gros pieux dont les bouts sont enfoncés en terre. Sur ces pieux sont habituellement perchés nombre de vautours et d'éperviers à l'air paresseux, et le sol autour de Ja hutte et du corral est jonché d'os et de carcasses de chevaux, de cornes de bœufs, de laines, ce qui donne à ces lieux l'aspect dégoûtant d'un chenil mal tenu.
Les oiseaux dont il est ici question ne sont nullement sauvages, et on ne les aperçoit guère que dans le voisinage des huttes. Néanmoins j'en ai maintes fois remarqué qui m'ont suivi ou plutôt précédé pendant plusieurs lieues, et qui avec leurs yeux ronds et noirs regardaient fixement ma figure. Elle attirait, je pense, leur attention, parce qu’elle était brûlée par le soleil; et, sans exagération, j'ai souvent cru qu’il n’avaient pas mal l'envie de la goûter. Ils ont l'habitude continuelle d'attaquer les chevaux et les mulets dont le dos est malade, et je les ai vus en plus d’une occasion planer à six pouces au-dessus de ces animaux. Il est curieux de comparer la mine de l’agresseur et celle de la victime : l’épervier vole la tête dirigée en bas et l'œil invariablement fixé sur la blessure; le mulet courbe le dos autant qu'il peut, il rejette les oreilles en arrière, agite la queue, n'ose plus manger, et paraît ne pas savoir s’il doit se dresser sur ses jambes de derrière ou ruer avec celles de devant.
La hutte des Gauchos ne contient généralement qu'une seule pièce où vit toute la famille; garçons, filles, maris, femmes et enfants, vivent pèle-mêle. La cuisine est un hangar détaché à quelques verges de distance. Généralement les murs et les toits de la huite sont remplis de trous qui vous paraissent d'abord d'étonnantes marques de l'indolence des habitants ; mais ils sont destinés à donner en hiver issue à la vapeur du charbon. En été, l'habitation est tellement infectée de puces et de binchucas , espèce de punaises aussi grosses que des escarbots noirs, quetoute la maisonnée couche à terre devant la porte ; et quand le voyageur arrive la nuit, quand après avoir dessellé sa monture il se promène parmi les gens toutendormis de la petite communauté, il peut placer sa selle dite recado, sur laquelle il doit reposer, près du compagnon qu'il trouve le plus de son goût. Un admirateur de l'innocence peut s'étendre à côté d’un enfant vermeil, un homme mélancoliqueronfler aulong d’une vieille femme noire ; et celui qui dévoue toute son admiration à la plus belle moilié de l'espèce humaine , poser sans aucun empèchement sa têle à quelques pouces d'une des idoles qu'il adore. Toutefois, il n’a pour se guider dans son choix que les pieds et les jambes nues de tout le groupe des dormeurs, car leurs visages et leurs corps sont éntièrement cachés par les fourrures et le poncho qui les couvrent.
En hiver, les mêmes individus dormentdans la hutte, et la scène est des plus bizarres. Aussitôt que le souper du voyageur est prêt, on apporte la grande broche en fer sur laquelle le bœuf a rôti, et on l’enfonce par la pointe dans la terre. Le Gaucho offre alors à son hôte une carcasse de tête de cheval pour s'asseoir. Lui-même et les autres membres de la famille se placent sur des siéges pareils autour de la broche d’où avec leurs longs couteaux, ils enlèvent d'énormes bouchées. Quand je commencçai de vivre parmi les Gauchos, je ne pouvais concevoir qu'ils parvinssent à manger si vite des viandes que je trouvais si extraordinairement dures et coriaces; mais un vieillard m’apprit que c'était faute de savoir moi-même quels morceaux choisir, et il m'en découpa aussitôt une tranche qui était des plus tendres. Par la suite, je priai tou-
k HISTOIRE DES VOYAGES.
jours les Gauchos de me servir, el ils souriaient généraloment de ce que j'eusse découvert le secret. La hulte est éclairée par une faible lampe où brûle du suif de taureau et chauffée par un feu de charbon. Le long des murs sont suspendus à des os, des brides, des éperons, et divers instruments de chasse. À terre gisent plusieurs masses noirâtres dont l'œil ne peut jamais distinguer clairement la nature; mais quand, accablé de fatigue , je m'asseyais dessus par hasard, tantôt j'entendais un petit enfant crier sous moi, tantôt une jeune femme qui demandait d’une voix douce ce que je lui voulais, ou bien un énorme chien qui s'élançait entre mes jambes. Un jour que je me chauffais les mains au brasier, assis sur ma tête de cheval, regardant le toit noirei de la hutte, plongé dans une rêverie profonde et m'imaginant que j'étais tout-à-fait seul, je sentis soudain quelque chose me toucher, et je vis deux enfants nus et enfumés qui, dans l'attitude de deux crapauds, se perchaient au-dessus du charbon. Ils étaient sortis à quatre pattes de dessous quelque poncho, et je m'apereus plus tard que beaucoup d’autres personnes dont je n'avais pas soupçonné la présence, ainsi que plusieurs poules occupées à couver, étaient également dans la hutte. Souvent, lorsque j'ai dormi dans de semblables lieux, un coq est monté sur mon dos pour proclamer à haute voix le retour de l'aurore ; mais d'ordinaire, dès que le jour paraît, toute la famille se lève.
La vie du Gaucho, depuis l'instant où il vient au monde jusqu’à celui où il en sort, est fort intéressante. Lorsqu'il n’est encore qu'un tout petit enfant, on ne fait guère attention à lui dans la hutte paternelle; on le laisse se balancer dans une peau de bœuf, dont les quatre cornes sont rapprochées au moyen de quatre bandes de cuir et qui est suspendue au plafond. Pendant la première année il se roule à terre sans le moindre vêtement, et plus d’une fois j'ai vu une mère donner pour joujou à un bambin de cet âge un couteau très coupant, long d’un pied. À peine marche-til, ses amusements enfantins sont ceux qui le préparent aux occupalions de sa future vie. Avec un /asso, espèce de piége qui consiste en une corde avec un nœud coulant, il cherche à prendre de petits oiseaux, ou les chiens lorsqu'ils entrent dans la hutte et qu'ils en sortent. Aussitôt qu'il est âgé de quatre ans, il monte à cheval, et dès lors devient utile, caril aide à ramener les bestiaux dans le corral. La manière dont ces enfants se tiennent en selle est vraiment extraordinaire. J'ai souventremarqué, quand un cheval parvient à s'échapper du troupeau qu'ils sont chargés de conduire, qu'ils le poursuivaient, l'atteignaient, et le forçaient à revenir sur ses pas en le fouettant tout le long du chemin. Vainement l'animal cherche-t-il à se détourner ou à fuir; toujours ils tournent avec lui, toujours ils restent
rès de lui, et c'est un fait curieux dont j'ai plus d’une
ois été témoin qu’un cheval monté est toujours capable d'atteindre un cheval libre.
Les amusements et les occupations du jeune Gaucho ne tardent pas à devenir plus mâles. Se moquant des biscacheros, terriers de l'animal appelé le biscacho, qui minent les plainesen tous sens etquisont fort dangereux, il galope après l’autruche, le gama, le lion et le tigre; il les terrasse avec ses balles, et avec son lasso il aide chaque jour à attraper les bestiaux sauvages et à les mener vers la hutte paternelle où ils doivent être ou tués ou marqués. Il dompte les jeunes chevaux de la manière que j'ai décrite, et souvent à ces exercices il passe plusieurs jours loin du logis, changeant de monture aussitôt que la sienne est fatiguée, et dormant sur la terre. Comme sa nourriture est constamment du bœuf et de l’eau, sa constitution est si robuste qu'il peut endurer de grandes fatigues ; et les distances qu'il parcourra, le nombre d'heures qu'il restera de suite à cheval, sont à peine croyables. Il apprécie à sa juste valeur l'indépendance illimitée d'une vie pareille; et ne connaissant aucune sorte de sujétion, dans son esprit germent souvent des idées
de liberté aussi nobles qu'innocentes, quoique naturellement elles se ressentent beaucoup de ses sauvages habitudes. En vain chercheriez-vous à le convaincre des jouissances et desavantages d'une vie plus civilisée, il pense obstinément que le plus noble effort de l'homme est de s'élever à quelques pieds de terre et de chevaucher au lieu de marcher; que ni les riches habits ni la diversité des mets ne peuvent suppléer au manque d’un cheval, et que l'empreinte d'un pas humain sur le sol est le symbole de la barbarie.
Le caractère du Gaucho se montre souvent sous l'aspect le plus honorable. Il est toujours hospitalier. À sa hulte le voyageur est sûr d'obtenir un accueil amical; même, en plus d'une occasion, il sera reçu avec une dignité naturelle de manières qui est fort remarquable; et qu'il ne doit guère s'attendre à rencontrer dans une cabane d’un air aussi misérable. Toutes les fois qne je suis entré chez lui, le Gaucho s’est poliment levé pour m'offrir son siége; mon habitude était de refuser d'abord ; mais après beaucoup de compliments et de salutations, il fallait toujours que je finisse par accepter son offre, à savoir le squelette d’une tête de cheval. Il est bizarre de les voir invariablement s'ôter leurs chapeaux les uns aux autres, lorsqu'ils entrent dans une pièce qui n’a point de fenêtre, dont la porte est en cuir de bœuf, et le toit tout percé.
La condition des femmes est ce qu'il y a de plus curieux. Elles n'ont littéralement rien à faire. Les grandes plaines qui les environnent sont trop peu attrayantes pour qu'elles aïllent s'y promener pour rien; il est rare qu'elles montent à cheval, et leur vie, à elles, n’est certes qu'indolence et inactivité. Elles ont toutes cependant de la famille, qu’elles soient mariées ou non; et un jour que par hasard je demandais à une jeune femme qui allaitait un tout petit enfant quel en était le père : « Quien sabe ? qui sait ? » me répondit-elle en riant.
. La religion qui presque seule, malgré la tolérance de tous les autres cultes, soit professée dans les provinces du Rio de la Plata, est le catholicisme ; mais la forme en est bien différente selon les différents endroits. Sous la domination des Espagnols , les moines et les prêtres exerçaient partout une très grande influence ; et la dimension des églises de Buénos-Ayres, de Lucan, de Mendoza, prouve quel pouvoir, quelles richesses ils possédaient, et quelle monstrueuse ambition était le mobile de leur conduite. C’est un triste spectacle que de voir une multitude de petites et misérables huttes entourer une cathédrale, dont la hautaine élévation est un contre-sens formel avec l'humilité de la religion chrétienne ; et on ne peut s'empêcher de la comparer à la modeste église des villages d'Angleterre, dont l’extérieur et l’intérieur tendent plutôt à rendre humbles l’arrogant et le superbe, tandis qu’elle offre au paysan l’agréable ressemblance de sa propre maison.
Au surplus, la puissance du clergé, comme on s’en doute, a beaucoup perdu depuis la révolution. A Buénos-Ayres, la plupart des couvents ont été déjà supprimés, et le vœu le plus général de presque tous les partis est pour la prompte suppression du reste. De temps en temps, vous apercevez encore un vieux moine mendiant, vêtu d’une méchante haire grise et couvert de crasse ; mais tandis qu’il se promène dans les rues, la tête basse et les yeux piteusement fixés à terre, ses joues maigres et creuses montrent que Son autorité est détruite, sa puissance anéantie. Les églises ont perdu leur argenterie, les cierges sont jaunes, les tableaux sont détestables, et les statues ne sont habillés que de grosses indiennes anglaises. Aux jours de fêtes majeures, cependant, on voit les dames de Buénos-Ayres, parées de leurs beaux atours, se rendre aux offices, suivies d’un petit domestique nègre, en livrée jaune ou verte, qui porte roulé dans ses bras un tapis anglais, toujours des plusbrillantes couleurs, sur lequel sa maîtresse s'agenouille, tandis qu’il se tient
lui-même derrière elle. Mais en général les églises sont déserteset on n’y rencontre personne autre qu’une ou deux vieilles femmes qui marmottent à la grille d'un confessionnal.
Buénos-Ayres.
La capitale des Provinces-Unies du Rio de la Plata est loin d'offrir une résidence agréable aux personnes accoutumées à toutesles commodités des villesd'Europe. L'eau d’abord y est détestable, fort rare et par conséquent chère. Les rues sont mal pavées et malpropres, eljamaisje ne suis entré dans de plus vilaines maisons. Les murailles en sont toujours, vu le climat, humides, et moisies, et ne peuvent garder aucune peinture. Les planchers ne sont jamais ‘couverts que de carreaux Mal joints, presque tous fendus, et plus hauts les uns que les autres. Les toits n'ont pas de plafonds ; et les habitants, pour se chauffer, ne savent que boire du maté bouillant, ou s’entasser autour d’un feu de charbon qu'ils laissent préalablement dehors jusqu'à ce que le gaz de l'acide carbonique se soit dégagé.
Quelques-unes des principales familles de Buénos- Ayres meublent leurs appartements d'une manière très coûteuse, mais qui n'a rien de commode, rien même d'élégant. Sur le plancher de briques est étendu un brillant tapis de Bruxelles; des poutres du plafond descend un superbe lustre, et contre les murailles mouillées qu’on badigeonne de blanc sont rangés un grand nombre de somptueux fauteuils à la mode de l'Amérique du Nord. Il y a aussi un piano-forté anglais et quelques vases de marbre, mais on ne soupconne pas l'art de grouper un mobilier qui réunisse l’utile à l'agréable. Puis, les dames restent assises, le dos contre les murailles, sans avoir, à ce qu'il semble, aucun moyen de s'occuper; et quand un étranger va leur rendre visite il est fort surpris de voir qu'elles ont la déshonnête habitude de ne jamais se lever de leurs siéges. La société de Buénos-Ayres se compose d’Anglais, de Français et de quelques Allemands, qui sont tous venus s’y établir pour se livrer au commerce. Ces négociants ne sont cependant en général que les agents de maisons européennes; et comme leurs coutumes sont celles des Espagnols de l'Amérique du Sud, leur nourriture, et les heures auxquelles ils mangent diffèrent de celles des Anglais et des Français ; il ne paraît pas y avoir beaucoup de relations entre eux.
A Buénos-Ayres, vous rencontrez rarement les hommes et les femmes qui se promènent ensemble. Au théâtre ils sont tout-à-fait séparés, et rien n’est plus triste que de voir toutes les dames rangées les unes près des autres dans les loges, tandis que les hommes, simples matelots, soldats et marchands, tous membres de la même république, sont entassés pêlemêle au parterre.
Ce sont les Gauchos qui seuls approvisionnent la ville des denrées dont la consommation est la plus
générale dans les ménages. Mais la chose ne se pra-
tique nullement avec cet ordre et cette régularité qu’on admire dans les pays plus avancés en civilisation, Par exemple, le lait, les œufs, le fruit, les légumes, la viande, sont apportés au grand galop par les individus que j'ai dits, et quand un caprice leur vient de rester chez eux il faut bien qu'on s’en passe. Puis toutes ces provisions arrivent mêlées, confondues ; et Le résuliat en est qu’à l'exception du bœuf elles sont plus chères que dans les différentes capitales d'Europe, outre que parfois elles manquent absolument. Un des tableaux les plus bizarres que présentent l’intérieur et les environs de Buénos-Ayres, c’est le jeune Gaucho qui apporte le lait. Sa marchandise est renfermée dans six ou huit grosses bouteilles de terre qui sont suspendues de chaque côté de sa selle. Il n’y a ordinairement pas de place pour les jambes de l'enfant. Son habitude est donc de ramasser ses pieds sous lui, et de chevaucher assis ou plutôt accroupi comme une
grenouille. On rencontre ces petits garçons par détachements de cinq ou six: et la manière dont, tout en galopant avec leurs bonnets de drap rouge sur la tête, et leurs ponchos écarlates flottant derrière eux, ils jouent ensemble à certain jeu de hasard au moyen de leurs doigts, est on ne peut plus comique. Les étaux des bouchers sont des charriots couverts qui ne flattent nullement la vue. La viande, dépecée de la plus dégoûtante facon , brandille à chaque cahot, et j'ai vu cent fois une grosse pièce de bœuf qui, attachée par une courroie au derrière d’une de ces voitures , trainait à terre tandis que le chien du maître cherchait à en arracher des lopins. Il m'arriva de quitter Buénos- Ayres au moment où la saison des figues allait finir, et quoiqu'on fût encore au milieu de l'été, on devait dès lors ne plus avoir aucun fruit. La raison que les figuiers des alentours n’en donnaient plus semblait tout-à-fait contenter les habitants, et il me fut impossible de leur persuader qu'ils devraient s'arranger en sorte que les différentes espèces de fruits se succédassent sans interruption sur leurs tables, et ne pas s’en reposer seulement sur les Gauchos. Mais le même
‘manque d’arrangement existe pour mille autres objets.
Par exemple, si une personne a loué un carrosse pour aller dîner en ville, et que le soir vous lui demandiez pourquoi il ne vient pas la reprendre, elle vous répondra que c’est qu'il pleut, et que les loueurs d’équipages ne laissent pas sortir leurs chevaux quand il tombe de la pluie.
Quoique les mœurs, les usages, les amusements et les modes des différentes nations changent sans cesse, et en général diffèrent selon les différents climats, on pourrait néanmoins croire dans le premier moment qu'une cérémonie aussi simple que celle de confier à la terre le cadavre d’un mort devrait, en tout pays et en tout lieu, être la même; mais, bien qu’on meure partout semblablement, les funérailles ne se ressemblent point. Combien de fois, dans l’Ancien-Monde, la sottise, la manie dans laquelle une personne a vécu, ne l’accompagne-t-elle pas jusque sous la pierre du tombeau ! Combien de fois la conduite seusée d’un vi. vant n’a-t-elle pas été démentie par la vaine pompe et l'ostentation ridicule dont il a voulu que son cercueil fût entouré ! Dans l'Amérique du Sad, les choses se pratiquent tout autrement; et, certes, la manière dont les morts sont ensevelis à Buénos-Ayres m'a paru beaucoup plus étrange qu'aucune autre des coutumes de l'endroit. Depuis peu d'années quelques - uns des priucipaux habitants se sont fait enterrer dans des bières ; mais, communément, les morts sont emportés par un corbillard dans lequel est fixée une bière où on les dépose, puis le cocher part au galop avec le cadavre, et le dépose sous le portail de la Récoléta. Il y a pour les enfants une petite voiture que réellement je pris pour un charriot de charlatan. C'était une légère caisse découverte, sur des roues peintes de blanc, avec de jolis rideaux en soie bleue, et menée avec une effrayante vitesse par un jeune homme en habit écarlate, avec un énorme panache de plumes blanches à son chapeau. Un jour, comme je regagnais à cheval mon logis, je fus atteint par ce charriot, daus lequel il y avait le cadavre d’un petit nègre presque nu. Je l’'accompagnai pendant un certain espace de temps, et je vis le corps, tant était rapide le mouvement de la voiture, sauter parfois sur le dos, parfois sur le ventre; souvent un des bras ou une des jambes passaient par les barreaux de la caisse , et il y eut deux ou trois cahots où je pensai réellement qu'il allait en sortir tout-à-fait et tomber à terre. Les convois des riches étaient en général suivis par leurs amis; mais les voitures de deuil, avec quatre personnes dans chaque, pouvaient rarement galoper aussi vite que le corbillard.
Manière de voyager. .
Vous avez deux manières de voyager à travers les Pampas, en voiture ou à cheval. Les voitures n'ont de
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ressorts ni en bois ni en fer, mais elles sont très ingénieusement suspendues sur de fortes courroies qui les rendent assez douces. Il y en a de deux sortes : l'une est un long charriot, semblable à un fourgon avec une porte par derrière, qui est traîné par quatre ou si chevaux, et qui peut contenir huit ou dix personnes; l’autre, plus petite, ne roule que sur deux roues, n’a que moitié de la longueur, et par conséquent ne s’attelle d'ordinaire que de trois chevaux.
La première fois que je traversai les Pampas, j'achelai d'abord pour voiturer tout mon monde un vaste carrosse, puis pour transporter nos bagages, nos provisions et les outils des mineurs une énorme charrette cuverte à deux roues, dont le chargement pesa bien vingt-cinq mille livres. Je pris à mon service un capatan ou capitaine de postillons, et il m'en procura un certain nombre qui devaient recevoir trente ou quarante dollars chacun pour nous mener jusqu'à Mendoza.
La veille de notre départ le capatan vint me demander de l'argent pour acheter du cuir, afin de préparer
nos voitures selon l’usage. Iltrempa ce cuir dans l’eau, .
puis le découpa en longues bandes à peu près larges d'un pouce, et s’en servit pour lier fortement le timon, les brancards et presque toutes les parties faites de bois. Ces lanières, qui étaient mouillées, se rétrécirent tellement à mesure qu’elles séchèrent, qu'elles devinrent presque aussi dures que des bandes de fer. Les rais, et, à notre extrême surprisé, les jantes même des roues furent pareillement attachées, de sorte que nous roulâmes en réalité sur du cuir. Nous prétendions tous qu'il serait usé avant que nous fussions sortis de Buénos-Ayres, mais il se conserva parfailement l’espace de sept cents milles, et ne fut alors coupé que par des rocs de granit fort aigus que nous eûmes à franchir. .
Quant aux provisions de bouche, on nous prévint, et c'était bien la vérité, qu'il n’y avait guère à se procurer sur les Pampas que du bœuf et de l'eau. Mes camarades de roule se munirent donc, comme si nous devions aller au bout de la terre, d'une prodigieuse quantité de thé, d’eau-de-vie, et n’oublièrent que le plus essentiel, c’est-à-dire le pain, le vin, le poisson sec et toule espèce d'ustensiles de ménage; aussi le premier jour ne pûmes-nous boire que dans des coquilles d'œufs. J'avais fait empleite d'une douzaine de mousquels, de paires de pistolets et de sabres, qui furent suspendus au plafond de la voiture.
Comme il est d'usage de payer aux postillons la moitié de leurs gages d'avance, et que les gens dont la paie a été pour telle ou telle raison avancée ont dans tous les pays du monde une foule d'amis se mourant de soif, nous eûmes beaucoup de peine à réunir tous les nôtres. Ils étaient de toute couleur, noirs, blancs, rouges ; et jamais, je crois, il n'y eut bande d'hommes à mines plus sauvages. Nous mîmes six chevaux à la voiture, six à la charrette, qui furent montés chacun par un conducteur, et avec un autre de ma petite troupe j'enfourchai une monture.
C'est réellement un merveilleux exploit que d'avoir parcouru à {ravers les Pampas une distance de plus de neuf cents milles. La contrée, suivant la description que j'en ai donnée, est plate, et n'offre pas d'autre roule qu'un frayé, qui sans cesse change de direction. Les hultes qu'on appelle relais de poste sont situées à des espaces variables, mais terme moyen distantes seulement les unes des autres d'une vingtaine de milles ; et quand on voyage avec des voitures, il faut toujours envoyer un courrier devant qui avertisse les Gauchos de rassembler leurs chevaux.
La manière dont les postillons mènent est tout-àfait extraordinaire. Le pays, vu son état complet de nature, est entrecoupé de courants, de ruisseaux, même de rivières, et parsemé de pantanos ou marais, qu'il faut absolument franchir. Il y a un endroit où, si étrange que cela puisse paraître, on est dbligé de passer au milieu d'un vaste lac, qui toutefois n’a guère
de profondeur. Les bords des divers cours d'eau sont souvent très escarpés, et des milliers de fois j'ai remarqué que nous cheminions à travers des lieux tels, qu'en Europe un officier militaire les aurait, je crois, sans hésitation déclarés impraticables.
La méthode d'après laquelle les chevaux sont harpachés est admirablement propre à la rude besogne qu’on exige d'eux. Ils tirent par la selle au lieu de tirer par le collier, et comme ils n'ont qu'un trait, au lieu d'en avoir deux, ils peuvent dans un mauvais pas profiter de toute place qui leur semble bonne. Quand le terrain ne leur permet pas de passer tous ensemble, les postillons se séparent et prennent chacun d'un côté différent, de facon que les jambes de leurs bêtes restent toujours libres et non gênées.
Pour atteler et dételer, ils n'ont besoin que d’accrocher ou de décrocher la corde qui tient à leur selle; et cela est si simple, si aisé, que nous remarquions toujours, quand la voiture s’arrêtait, qu'avant que nul d’entre nous n’eût le temps de sauler à {erre, les postillons avaient dételé, et que déjà nous ne les voyions plus, car ils étaient allés au corral chercher un nouvel attelage.
Si, dans une course au galop, un de ces hommes laissait tomber quelque chose; vite il décrochait sa corde, courait avec son cheval ramasser ce qu'il avait perdu, et rejoignait la voiture sans que ses camarades eussent besoin de l’attendre,
La rapidité avec laquelle les chevaux parcourent leur poste, lorsqu'ils sont en nombre suffisant, est vraiment merveilleuse. Notre charrelte, quoique chargée de vingt-cinq mille livres pesant d'outils, suivait la voiture au grandissime galop. Trop souvent, lorsqu’elles allaient toutes deux avec une telle vitesse, et que je les précédais, quelqu'un des postillons qui étaient toujours de bonne humeur se mettait à crier : « Ohé! gare, notre patron! » Tous alors répétaient ce cri et s'élançaient si violemment à ma poursuite qu'à peine avais-je le temps de me garer.
Mais si énigmatique qu’une telle vélocité puisse paraître, on en aurait bientôt trouvé l'explication si on voyait les chevaux arriver à la poste. En Europe, en Angleterre surtout, on ne voit rien de semblable. Les éperons, les talons , les jambes des guides sont littéralementinondés de sang, car sans cesse le sang coule plutôt qu'il ne dégoutte des flancs de chaque cheval. Après cela je me dois la justice de dire qu'il ne peut en être autrement, sans quoi je m'y fusse opposé. Mais les chevaux ne peuvent trotter. Point de milieu : il léur faut ou aller au pas ou galoper. Et pour une fois par hasard qu’on traverse le pays on ne peul se flatter de changer un si cruel système adopté sur toute l'étendue des Pampas.
Les postillons de Buénos-Ayres sont d'excellents cavaliers. Plusieurs d'entre nousles virent, tandis qu'ils galopent ventre à terre, jeter la bride sur le cou de leur cheval, tirer de leur poche un sac de tabac en feuilles, mais coupé menu, et avec un morceau de papier ou une feuille de blé d'Inde faire un cigarre, puis battre le briquet et l’allamer.
Les relais ont de douze à trente-six filles de longueur, et même nous en eûmes un de cinquantequatre. Comme il serait donc impossible que les bêtes traînassent pendant de si fortes distances une voiture au galop, derrière ou devant marchent toujours des attelages de rechange, et souvent on relaie jusqu'à cinq fois d’une poste à une autre.
Lorsqu'on traverse les Pampas à cheval, la coutume est généralement d'emmener un domestique, ou bien on attend le départ de quelque voiture qu'alors on accompagne; ou encore, si on n’a point le temps d'attendre, on suit le courrier qui porte les lettres de Buénos-Ayres à Mendoza en douze ou treize jours. Dans le cas où les voyageurs désirent emporler un matelas et un porte manteau, il leur faut les placer sur un cheval qu'ils chassent devant eux, ou que le postillon attache à la selle par un licou.
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La manière la plus indépendante de voyager est de ne point emporter de bagage, de ue point emmener de domestique, Alors vous partez de Buénos-Ayres ou de Mendoza simplement avec un Gaucho qui vous montre le chemin, et qui change à chaque relais. Vous avez à seller vous-même vos propres chevaux, et à dormir la nuit sur la terre avec votre selle pour oreiller. Puis, comme vous ne pouvez vous charger d'aucune provision de bouche, il faut vous résoudre à faire de nécessité vertu, à vous contenter des chétives ressources du pays, et à ne vivre à peu près que de bœuf et d’eau. Mais jé ne conseille à personne de tenter l'entreprise, à moins qu’on ne jouisse d’une bonne santé et d'une forte coustitution. Je dirai toutefois que Ja nourriture qu'on trouve dans ces déserts, si elle est frugale, est substantielle aussi , et que son seul avantage explique peut-être qu'un cavalier , ainsi que j'en ai fait moi-même l'expérience, soit capable pendant toute une semaine de monter à cheval avant l’aurore , de galoper jusqu'à deux ou trois heures après lé coucher du soleil, de lasser dix à douze chevaux par jour et de ne pas mourir de fatigue.
D'abord, ce continuel galop vous bouleverse la cervelle, et souvent lorsque je mettais pied à terre j'avais des étourdissements tels que je pouvais à peine me tenir debout. Mais peu à peu le système du corps s'y habitue, et c'est alors la plus délicieuse vie qu'il soit possible de mener.
Tandis que je traversais les Pampas avec une con- Stante succession de Gauchos, j'ai maintes fois observé que les enfants et les vieillards galopaient avec plus de rapidité que les jeunes gens. Les enfants n'ont aucune réflexion ; mais ils sont si légers et une telle ardeur les enflamme toujours, que leurs coursiers volent plutôt qu'ils ne marchent sur la plaine. Le Gaucho à tête grise est un excellent cavalier, plein de calme et de sang-froid , et quoique son allure ne soit jamais aussi rapide que celle des enfants l'est de temps à autre, néanmoins comme il la maintient toujours uniforme, il n'arrive guère plus tard au but. Le pas des jeunes gens au coutraire était continuellement influencé par leurs passions ou par le sujet qui se trouvait servir de malière à notre entretien, el j'observai en plus d’une occasion qu'avec eux, par telle ou telle r , toujours je parcourais plus lentement la distanc e poste à l’autre.
Lorsqu'on voyage dans les Pampas, il est absolument nécessaire qu'on soit armé, Car les salteadores ou voleurs n'y manquent pas, surtout dans la malheureuse province de Santa-Fé. Quant à moi, comme ces gens n'en veulent qu'à votre bourse, j'avais soin de voyager avec de si méchants habits que, les rencontrant, ils n'auraient pu être tentés de me dévaliser. En outre, j'étais armé de manière à leur opposer bonne résistance : je portais à ma ceinture deux paires de pistolets, et toujours je tenais à la main en guise de cravache une petite carabine à deux coups. Jamais je ne me séparais de ces compagnons, et le plus loin que j'apercevais le moindre individu j'armais tout de suite les deux coups de ma carabine. Ces précautions, je n’y recourais que contre les Gauchos ; elles eussent été parfaitement inutiles contre les Indiens. Il faut, en Ce qui concerne ces brigands, ne s'en remettre qu'à son étoile. Si on l'a bonne, on leur échappe. Si Ou l'a mauvaise et qu'on les rencontre, on est bien sûr de périr au milieu des tourments. Mais il y a toute chance à parier que le hasard, à travers ces immenses solitudes , ne les fera point passer sur votre chemin, Toutefois, ils sont si rusés, ils galopent si vite, et le pays renferme si peu d'habitants, qu'il est impossible de recueillir aucun renseignement certain sur leur compte. D'ailleurs , les Gauchos eux-mêmes ont toujours si grand'peur des Indiens, ils vous débitent à leur sujet tant de rapports contradictoires, que mieux vaut ne pas s'en inquiéter; et je crois qu'il est aussi sûr de se diriger vers un endroit où vous avez oui dire qu'ils sont campés, que de battre en retraite.
San-Luis et Mendoza.
Le douzième jour après notre départ de Buénos- Ayres, quand nous attelâmes au lever du soleil pour continuer notre route, on nous apprit que nous n'étions plus qu'à trente-six milles de San-Luis, el que nous arriverions avant le soir. Néanmoius, les chevaux étaient exténués de lassitude, et le crépuscule commençait déjà, que nous n'avions encore depuis le matin apercu aucune maison. A la fin pourtant nous découvrimes une hutte, et une pelite fille nous annonça qu’au bout d’un quart d'heure nous entrerions dans la ville. La nuit était close lorsque nous arrêtàmes devant la poste, et mon premier soin fut de demander à la première personne que je rencontrai, s'il y avait quelque part une auberge, « No hay! segnor, no hay! n'a pas, monsieur, n’a pas ! me ré-
‘ pondit-elle. — Et des lits ? — N'a pas, monsieur, n’a
pas ! — Un café, du moins ? — N'a pas, monsieur, n'a pas! » Comme à ces trois premières questions , la même réponse m'était faite du ton de la plus complète indifférence, je ne continuai pas l’interrogatoire. Je crus mieux faire d'aller m'adresser au maestro de posta lui-même, au maître de la poste. Je lui assurai que j'avais couru tout le jour sans rien manger , que je mourais de faim ; et je le priai de me dire ce que nous pouvions avoir pour souper.—Lo que quiere, segnor , tenemos todo, répliqua-t-il; ce qui signifiait : Quoi que vous désiriez, monsieur, vous aurez tout. Mais hélas! je comprenais trop bien le sens de {odo, ïl n’avait pas besoin d'ajouter qu’il avait à notre service carne de vaca et gallinas, du bœuf et des poules. Je cormandai pour moi une volaille ; et pour altendre plus patiemment qu'elle fût cuite, pour me distraire de mon appétit, j'allai me promener dans la ville.
Je ne vis pas une seule maison le long des rues, celles-ci paraissant n’être formées que par des murs de terre qui longeaient des jardins. C'est tout ce que j'apprendrai au lecteur sur San-Luis, car je ne l'ai vu qu'au clair de lune.
De retour à la poste où j'avais obtenu une chambre, je passai par la cuisine pour m'informer de mon souper. Je trouvai la fille qui avait ordre de le prépare” assise dans la fumée au milieu des postillons. Il y avais sur le feu uné marmite noire dans laquelle je supposai qu'était ma volaille. Je démandai si effectivement c'était elle qui cuisait là. — «No, segnor ; aqui sta; non, monsieur; la voici; » répliqua la fille, écarfant la vieille chemise sale qui lui couvrait la gorge , ét me montrant la poule encore vivante dans son giron. J’allais me plaindre, et je crois, jurer; mais la fumée m'entra tellement par les yeux et par la bünche que de quelque temps je ne pus ni voir ni parler. A la fin je demandai des œufs. — « No hay, segnor. — Bon Dieu ! m'écriai-je, dans la capitale de San-Luis il n’y a pas un seul œuf? — Si, répondit-elle; mais il était trop tard, elle m'en aurait manana, le lendemain matin. » En place on me demanda si j'aimais le fromage. — «Oh! oui, » dis-je avec joie. Elle m'en donna un énorme et insisla pour que je le prisse tout entier, mais elle n'avait pas de pain.
Je m'étais blessé le bras droit par une des chutes de mon cheval; néanmoins, j’emportai le fromage dans ma chambre , et alors je ne sus où le déposer, car c'élait ma main qui me servait d’assiette. Le plancher était d'une saleté dégoûtante, le lit était pire, etil n'y avait pas d'autre meuble. Continuant done à le tenir au bout de mon bras malade , et restant debout, je le mangeai avec mes doigts...
La ville de Mendoza est située au pied des Andes, et la contrée qui l'environne arrosée par des canaux qu'alimente un rio de même nom. Cette rivière borne la partie occidentale de la ville, et de son bord oriéntal se détache une rigole large d'environ six pieds, par laquelle coule une masse d'eau qui serait assez considérable pour faire tourner une forte meule de
moulin. Cette rigole, qui approvisionne la ville d'eau, en même temps orne et rafraichit l’'a/ameda, ou promenade publique. Elle arrose les rues qui avec elle descendent vers la rivière, et peut aussi être conduite dans celles qui se coupent à angles droits.
Mendoza est une jolie petite ville, bâtie sur le plan le plus communément suivi dans l'Amérique du Sud, c'est-à-dire que toutes les rues sont tirées au cordeau. Il y à au centre une plaza ou place, d'un côté de laquelle s'élève une vaste cathédrale ; plusieurs autres églises, chapelles ou couvent sont disséminés dans les différents quartiers. Les maisons, sans aucune exception, ne sont hautes que d’un seul étage ; mais toutes les principales ont une porte cochère qui ouvre par un portail sur une petite cour quadrangulaire formée par les bâtiments. Toutes sont aussi construites et couvertes en terre. Les murs sont en dehors badigeonnés de blanc, ce qui leur donne un air de pro-
preté ; mais tant qu’ils ne subiront pas à l’intérieur :
une pareille décoration, cet intérieur ressemblera à celui d’une grange. Vu la matière dont ils sont faits, ces murs sont très mous ; ils tombent souvent par larges pants, et ont si peu de solidité que la première personne venue peut avec une bêche ou une pioche s’y ouvrir en quelques instant un passage. Les habitations des plus riches citoyens ont des carreaux de vitre aux fenêtres, mais celles des simples bourgeois et des pauvres n’en ont pas. Les maisons, chose assez bizarre, sont presque toutes de petites boutiques où lon voit élalées principalement des indiennes anglaises.
Les habitants me parurent les gens les plus tranquilles, les plus respectables du monde. Le gouverneur, qui était un viellard , avait la mine et les mapières d'un gentilhomme. Il me montra avec orgueil cinq filles plus jolies les unes que les autres. Pour tout vêtement, les hommes ne portent que des jaquettes bleues ou blanches, sans chemises. Pendant le cours de la journée, on n'apercçoit les femmes qu'assises à leurs croisées dans le déshabillé le plus complet; mais le soir elles vont se promener sur l’Alameda, vêtues avec infiniment de goût, costumes de bal et robes décolletées, tout comme dans les réunions nocturnes de Londres et de Paris. Le parfait accord qui paraît régner entre tout le monde prouve une grande égalité d'humeur, une parfaite mansuétude de caractère; et certes je n'ai nulle part ni moins observé de jalousies, ni moins entendu de commérages.
Le peuple cependant est d’une impardonnable nonchalance. Un peu après onze heures du matin, les boutiquiers se préparent à faire la sieste. Ils commencent d'abord par bâiller à vous en donner l'envie; puis lentement , ils resserrent les marchandises qu'ils ont, en se levant, suspendues dans leurs montres. Un quart d'heure avant que midi sonne, ils ferment leurs boutiques. Les battants des persiennes sont bientôt tirés entièrement ou à peu près, dans toute la ville ; et on n'aperçoit plus âme qui vive jusqu'à cinq et quelquefois jusqu’à six heures du soir.
C'était le temps que je choisissais d'ordinaire pour me promener dans la ville et y faire mes petites observations. On ne saurait croire combien il était singulier de s'arrêter à chaque carrefour où aboutissaient quatre rues parfaitement droites, et de trouver dans toutes les directions la solitude la plus absolue, au milieu pourtant de la capitale d'une province. Le bruit qu'occasionnaient mes pasjétait comme l'écho qui s’entend lorsqu'on parcourt seul la longue nef d’une vaste cathédrale, et la scène me rappelait les rues désertes de Pompéi.
Tandis que je cheminais le long des maisons, souvent il m'arrivait d'entendre les habitants ronfler, et souvent aussi, quand la sieste étail terminée, je trouvais fort amusant de voir chez eux les gens qui venaient de s’éveiller ; car il y a infiniment plus de vérité et de plaisir à ainsi regarder de derrière les scènes de la vie privée, qu'à recueillir de froides observations
sur les individus lorsqu'ils sont habillés et costumés pour paraître en public. Hommes et femmes se couchent généralement sur le plancher de la chambre, qui est de terre et de bois, et forment les groupes les plus pittoresques. Je vis un jour un vieillard, l'une des notabilités de l'endroit, qui dans un coin dormait d’un air béat; dans un autre, la vieille femme son épouse, les vêtements tout en désordre, se tirait encore les bras, tandis que leur fille, une jolie personne de seize ans, était aussi réveillée, mais couchée à côté d’elle et baisant un chat.
Dans la soirée la scène recommence à devenir vivante. Les boutiques se rouvrent ; on voit se promener par les rues une multitude de faisceaux d'herbe, car les chevaux qui les portent en sont entièrement cachés. Derrière chaque faisceau, et sur l'extrémité du dos de animal, se tient un petit garcon qui pour monter ou descendre sesert de la queue. Quelques Gauchos chevauchent de côté et d'autre vendant du fruit, et de temps en temps on recontre un mendiant aussi monté, ayant son chapeau à la main pour recevoir les aumônes des passants, qui chante un psaume d'une voix mélancolique.
Aussitôt que le soleil a disparu, l’Alameda est encombrée de monde, et vous offre un spectacle aussi bizarre qu’intéressant. Les hommes sont tous attablés, fumant des cigarres ou mangeant des glaces , et les dames garnissent les bancs de terre élevés à droite et à gauche sur toute la longueur de l’Alameda. Cette promenade, qui a presque un mille de long, est plantée d’un double rang de hauts peupliers. D'un côté sont les murs des jardins de la ville que cachent des buissons de rosiers et des arbustes odoriférants, de l’autre coule le canal qui amène l’eau dans la ville.
On aura sans doute peine à croire qu'aux heures où cette Alameda est la plus fréquentée, les femmes de tout âge, sans aucune espèce que ce soit de vêtements, se baignent en grand nombre dans le ruisseau qui littéralement borde la promenade. Shakspeare nous dit « que la plus chaste vierge se départit sans scrupule de la chasteté, lorsqu'elle montre ses appas à la lune; » mais les dames de Mendoza, encore moins scrupuleuses, les étalent en plein soleil; et, soir el matin, elles courent absolument nues dans le rio, dont l’eau ne leur vient pas aux genoux , pêle-mêle avec les hommes. À coup sûr, de toutes les merveilleuses choses que j'aie jamais vues de ma vie, celle-là peut être mise au premier rang.
Mais pour en revenir à l’Alameda, la promenade est souvent illuminée d’une manière simple et pourtant élégante , au moyen de lanternes en papier de couleur, dont les parois sont découpées en forme d'étoiles. 11 y a ordinairement, vers le milieu, un orchestre qui fait retentir l'air d'accords assez suaves , et à l'une des extrémité on trouve un temple bâti en terre, mais de forme charmante, et duquel on peut vraiment dire : « Materiam superabat opus.»
Les quelques soirées que je passai à Mendoza, je me rendis toujours à celte promenade comme étranger pour y savourer des glaces , car c'était, après la chaleur de la journée, une jouissance exquise et délicieuse; et tandis que ma main, par un mouvement presque mécanique, portait la cuiller à ma bouche, si levant les yeux je regardais au-dessus de moi la ligne noirâtre de la Cordillère, si prêtant l'oreille j'entendais le tonnerre tantôt mugir du fond des ravins et tantôt gronder sur le faîte des montagnes, je me trouvais tellement heureux, qu'il me fallait reconnaitre que dans le cas où l'homme pourrait supporter sans dégoût une perpétuelle indolence , il n’y aurait pas de lieu sur la terre où on vivrait mieux qu'à Mendoza, dans la mollesse et dans l'indépendance; car qui l'empêcherait jusqu'au terme fatal de passer les jours à dormir et les nuits à manger des glaces ? À Mendoza toutes les denrées sont pour rien, et les gens qui les apportent se montrent toujours paisibles et polis; enfin le climat est énervant : aussi toute la population
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7 r / ë = nn 2) PMU
Vautour fauve.
s'abandonne-t-elle à la paresse. Mais, que voulézvous? et comment les habitants de Mendoza seraientils autres ? Leur situation géographique les condamne à l’inactivité. Ils sont , pour ainsi dire, emprisonnés par les Andes et par les Pampas; et avec de si formidables barrières autour.d’eux, qu’ont-ils à faire d: l'histoire, des inventions ou des connaissances du reste du monde? Leurs besoins sont en petit nombre, et la nature y pourvoit en quelque sorte pour eux. La journée est si longue! Si-tôt donc qu'ils ont déjeuné et qu’ils se sont mis en mesure de trouver le soir à souper chez eux, il fait tellement chaud qu'ils s'abandonnent au sommeil ; et quel autre parti meilleur pourraient-ils prendre ?.…
Indiens des Pampas.
Pendant mes courses rapides en Amérique, je n’eus guère ni le temps ni l’occasion de voir beaucoup d'Indiens. Toutefois, d'après ceux que j'ai vus et les renseignements que j'ai recueillis sur leur compte en général, je n'hésite pas à croire qu'ils composent une race d'hommes aussi belle et aussi robuste que jamais il en exista dans une position pareille à la leur. Dans les mines, je fus souvent témoin de l’aisance avec laquelle ils manient des outils dont nos mineurs dé-
claraient n'avoir pas la force de se servir, et couraient lestement avec des fardeaux qui briseraient l’épine dorsale d'un Européen. J'en appelle aussi à ces voyageurs d'Europe qu'ils ont portés sur leur dos à travers la neige, et je leur demande s'ils eussent été capables de rendre le compliment. Sinon, quoi de plus grotesque que le spectacle d'un homme civilisé qui chemine sur les épaules d’un de ses semblables, dont il a osé cependant mépriser la force physique ?.…
Mais les Indiens dont j'entendis le plus parler étaient ceux qui habitent les vastes plaines inconnues des Pampas, et qui sont tous cavaliers, ou plutôt qui passent leur vie à cheval. Leur manière de vivre est singulièrement intéressante. En dépit du climat, qui est l'été d'une chaleur brûlante et l’hiver d’un froid gla-cial, ces hommes, si courageux qu'ils n’ont jamais été encore soumis, vont entièrement nus, et n’ont même rien pour se couvrir la tête.
Ils vivent ensemble, réunis en tribus, dont chacune est gouvernée par un cacique ; mais ils n’eurent jamais un lieu fixe de résidence. Lorsqu'ils rencontrent un endroit où le pâturage est bon, ils s’y établissent jusqu'à ce que leurs chevaux l'aient consommé ; puis ils gagnent aussitôt une partie plus verdoyante de la plaine. Ils n'ont ni pain, ni fruits, ni légumes, ne vivent tous en tout temps que de la chair de leurs juments qu'ils ne montent jamais, et le seul luxe qu'ils se per-
mettent quelquefois est celui de baigner leur chevelure dans le sang de ces animaux.
L'occupation de toute leur vie est la guerre. La guerre ! qui leur semble le plus noble et le plus naturel usage auquel ils puissent employer leur temps ; et ils déclarent que la plus fière attitude du corps bumain est quand l'homme, penché sur le cou de son cheval, s’élance à la rencontre de ses ennemis, L'arme principale dont ils se servent est une lancé longue de huit pieds. Ils la manient avec une habileté rare, et savent lui imprimer un mouvement si 'äpide, qu'ils ont souvent fait sauter en l'air les sabrés des Eutopéens.
Par suite de leur constante habitude d'être à cheval, les Indiens peuvent à peine marcher. Le fait doit sembler étrange; mais ils s’accoutument dès le bas âge à ne point poser les pieds sur la térre, Passant leur vie au milieu d’une plaine sans bornes, on peut concevoir sans peine que loutes leurs occupations, tous leurs plaisirs doivent être nécessairement à chéval, Or, quand on fait de l'équitation uh exercice si continuel, les jambes s'affaiblissent péu à peu; et il ést assez paturel que cet affaiblissement détruise toute inclination pour la pæmenade, qui chaque jour devient plus fatigante. En outre, les distances qu'ils peuvent parcourir sur leurs coursiers à travers ces immenses solitudes sont si vastes, comparées à celles qu'ils parcourent à pied en un même espace dé temps, que ce dernier mode de voyager doit leuf paraître triste et ennuyeux.
Comme nation militaire , ils sont tout-à-fait dignes d'être admirés ; et, il faut bien le dire, leur système de campagne est plus noble, plus simple, plus parfait dans son genre que celui d'aucun peuple du monde, Lorsqu'ils se rassemblent , afin d'aller attaquer leurs ennemis, où envahir la contrée des chréliens avec qui ils sont presque toujours en guerre, ils réunissent d'innombrables troupes de chevaux et de juments; puis sonnant leur sauvage cri dé bâlaille, ils partent au galop. Dès que les montures sur lesquelles ils sont partis commencent à se fatiguer, ils grimpent à poil sur de nouvelles, et ainsi de suite ; mais ils ont soif de garder les meilleures qui sont sellées d'avancé, pour l'instant où ils viendront à découvrir leurs ad: versaires. Tout le pays offre, chemin faisant, des pâturages à leurs chevaux; et en tel ou tel lieu qu'il leur plaise de s'arrêter, ils n'ont qu'à tuer quelques juments. La terre est le lit sur lequel, depuis leur enfance , ils ont loujours dormi, la chair de jument est la nourriture dont ils ont élé toujours habitués à se nourrir ; ils marchent donc au-devant de l'ennemi le cœur léger et l'estomac plein, seuls avantages qu'ils croient que des hommes doivent désirer.
Deux fois, Ja première lorsque j'allais à cheval de Buénos-Ayres à Mendoza, et la seconde lorsque je revenais de Mendoza à Buénos-Ayres, je rencontrai un nombreux détachement de ces Indiens. Ils en étaient naguère venus aux mains avec les troupes des provinces-Unies du Rio de la Plata, qui leur avaient tué plusieurs hommes, dont je vis en effet les cadavres nus encore jonchés Cà et là sur la plaine. Des Gauchos que je trouvai sur ma route, et qui avaient pris part à l’action, me dirent que Its Indiens s'étaient comportés très vaillamment ; mais que tous leurs cheaux élaient exténués de fatigue, sans quoi on n’eût jamais pu les attaquer. Les Gauchos, qui montent eux-mêmes avec tant d'habileté, avouent qu’il leur est impossible de suivre les Indiens à la course, parce que les chevaux dé cés peuples valent mieux que les leurs, et encore qu'ils ont une telle manière de les exciter, tantôt au moyen de leurs cris, tantôt par un mouvement parliculier de leurs Corps, que même s'ils changeaient avec eux de chevaux, les Indiens les battraient toujours, Les Gauchos semblaient tous redouter affreusement les lances des Indiens. Ils disajent que quelques-uns de ces barbaros chargeaient sans bride ni selle, et qu'en certaines occasions ils se sus
pendaient presque sous le ventre de leurs chevaux, et hurlaient d’une si horrible façon que ceux de leurs adversaires n’osaient plus marcher à leur rencontre. Dans les deux engagements dont j'ai parlé plus haut, les Indiens avaient eu à repousser, avec leurs chevaux fatigués, l'attaque d’un corps de troupes fraîches, et un grand nombre d’entre eux était, par cette raison, resté sur le champ de bataille. . ;
Les Européens, peuples à passions si froides, quoi qu'on en dise, n6 peuvent guère comprendre la haine sauvage, invétérée, furieuse, qui existe entre les Gauchos et les Indiéns. Ces derniers envahissent le pays uniquement pour se procurer le délicieux plaisir de massacrer les chrétiens: et dans les luttes qu'ils ont ensemble, toute pitié est inconnue. Avant d'avoir encore pu me persuader à moi-même celte affreuse vérité, je galopai un jour de compagnie avec un jeune Gaucho, dé figure douce et intéressante, qui s élait plusieurs fois mesuré avec les Indiens. Après qu'il m'eut complaisamment dénombré leurs morts et leurs blessés danschacune des actions auxquelles il avait pris part, il m'arriva, chose toute simple, de lui demander combien on leur avait, dans ces occasions, fait de prisonniers. Eh bien! je n'oublierai jamais la réponse nelle que j'oblins de ce jeune homme, et qui fut précédée d’une énergique pantomime. Il ouvrit les lèvres, serra les denis, puis pendant un quart de minute imita avec l'index sur son cou nu le mouvement d’une scie; et se penchant vers moi, enfonçant avec force ses éperons dans le flanc de son cheval, il me dit d’une voix basse et rauque : « Se matan todos. Nous les avons tous tués! » S'ils avaient eu l'avantage, les Indiens n'auraient pas manqué d'en faire aulant. C'est donc à juste titre qu'on les accuse de cruauté; mais, toute prévention à part, on devra reconnaître que pour mener la vie qu'ils mènent, il leur faut nécessairement posséder un grand courage. Leur profession est. la guerre. Rien de plus simple que leur nourriture, et leurs corps jouissent d'un tel état de vigueur et de sañté qu'ils peuvent se relever nus de la plaine sur laquelle ils ont dormi, et fièrement regarder leur image que la geléé blanche a dessinée sans inconvénient pour eux sur le gazon. Nous, gens vètus de soie, de laine ou de coton des pieds à la têtesemMpourrionsnous faire autant? | ‘ i
Des personnes qui pendant plusieur vaient vécu parmi euxym'ont appris que le } ens des Pampas ont une religion fort compliquée. Ils croient à de bons et à de mauvais esprits, et adressent des prières aux uns comme aux autres. Lorsqu'une des personnes qui leur sont chères meurt avant d'être arrivée au terme naturel de la vie, ce qui est fort rare, ils sont persuadés qu’un ennemi a dû obtenir sa mort de l'esprit du mal, et ils se réunissent pour chercher en commun quel peut être cet ennemi. Puis, aussitôt que leur soupçon tombe sumume victime, il faut qu'à tout prix ils assouvissent surelle leur vengeance. Ces querelles ont de très fatales Conséquences. Ainsi , le résultat politique en est de semer la discorde parmi les différentes tribus, et d'empêcher entre les Indiens une alliance solide qui pourrait les rendre beaucoup plus redoutables aux chrétiens.
Ils ont foi en un état futur, qu'ils s'imaginent devoir commencer pour eux dès l'instant de leur mort. Ils espèrent qu'ils seront alors dans une éternelle ivresse, et qu'ils chasseront toujours; et lorsque Ja nuit les Indiens traversent leurs plaines au galop, ils disent, montrant avec leurs longues lances les constel'ations qui brillent aux cieux, que ce sont les figures de leurs ancêtres qui, tournant sur le firmament, sont montées sur des chevaux plus rapides que le vent et qui chassent dés autruches.
ls enterrent leurs morts; mais, sur chaque tombe, ils tuent plusieurs de leurs meilleurs coursiers, dans la croyance qu'autrement le défunt n’aurait pas de monture à enfourcher. Leurs mariages sont fort Simples, Au moment où le soleil va se lever, on fait cou-
HEAD. il
cher à terre, la tête tournée à l’ouest, les deux personnes qui désirent s'unir. On les couvre alors d'une peau de cheval , et aussitôt que l’astre du jour montre son disque dans la direction de leurs pieds, on les déclare unis.
Les Indiens aiment passionnément toute espèce de liqueur enivrante ; et quand ils sont en paix avec Mendoza ou quelque autre province, ils apportent souvent des peaux d’autruches , des cuirs, etc., pour les échanger contre des couteaux, des éperons el des spiritueux.
Le jour de leur arrivée ils s’enivrent presque immanquablement; mais avant de se livrer à ce plaisir, de l’air le plus grave du monde ils remettent à leur cacique leurs couteaux et toutes leurs autres armes qu'ils peuvent avoir, sachant qu'ils se querelleront dès que la boisson leur aura monté à la tête. 11s boivent alors jusqu'à n'y voir presque plus, et s'égratignent, se mordent tout le reste de la soirée. Le jour suivant, ils le consacrent à débiter leurs marchandises, car ils ne s'en déferont jamais pendant celui qu'ils ont résolu de donner à l'ivresse; convaincus que dans un tel état ils n’en tireraient pas tout le profit possible,
Ils ne veulent point trafiquer de leurs cuirs pour de l'argent, qui, disent-ils, ne leur est d'aucun usage; mais ils les changent contre des couteaux, des éperons, du matté, du sucre, etc. Ils refusent aussi de vendre au poids, car le syslème d'une balance est chose qu'ils ne comprennent pas. Ils indiquent donc sur une peau quelle largeur ils demandent qu'on en couvre de sucre , ou de toute autre espèce de denrée qu'ils désirent recevoir en échange de ce qui leur appartient. Lorsque leurs affaires sont finies, ils consacréent généralement un second jour à Bacchus ; puis, dès qu'ils ont ou à peu près recouvré la raison, ils remontent sur leurs chevaux , et, la bride lâche, leurs éperons neufs aux pieds, ils s’en retournent au galop, quoique tout chancelants, vers les déserts de leurs plaines natales.
Passage de la grande Cordillère.
Le jour aüquel était fixé notre départ de Mendoza, j'avais demandé pour midi les mulets qui devaient nous lranspowter par-dessus les Andes, mais ils n’arrivèrent pas avant quatre heures du soir. Sans perdre de temps, le capataz chargea nos bagages sur les uns, mais cétte opération est toujours si longue, que quand nous montâmes sur les autres, après avoir pris nos pistolets et nos carabines, et sortimes enfin de la fonda, c'est-à-dire de l'auberge, le soleil était presque couché. Il faisait encore une chaleur étouffante ; cependant la sieste qui, avec le dîner dont elle est sui- Vie, est toujours à Mendoza une affaire de six heures, était terminée et les habitants se mirent sur leurs portes
our nous voir partir; mais comme nous primes par ’Alameda, nous fûmes bientôt hors de la ville. Dans le canal qui longe les peupliers de la promenade, hommes et femmes se baignaient comme de coutume Sans vêtements, et, à ce quil semblait, sans s'inquiéter les uns des autres. Ainsi que la chose se pratique en pareille occurrence, les jeunes nous apostrophèrent de naines grosses plaisanteries que nous leur rendîmes avec usure.
Après avoir suivi l’Alameda, la route traverse, l’esace d'environ deux lieues, une campagne artificielement arrosée par le rio de Mendoza ; et la fertilité,
l'abondance qui y règnent sont vraiment extraordinaires. Les murs de terre brune qui bordent le chemin élaient couverts de raisins qui pendaient par magnifiques tas , et une multitude de pêchers, tout chargés de fruits, qui étaient répandus parmi les plus riches moissons, donnaient à la scène un air de luxe et d'o- DIE tandis que les montagnes de la Cordillère ormaient un superbe fond à un tableau qui, pour des voyageurs comme nous sur le point de franchir les
Andes, était particulièrement plein d'intérêt. Mais à l'endroit où se terminent les canaux, soudain la contrée cesse d’être fertile. Le sol, léger et sablonneux, ne produit même aucune espèce d’herbage. Pendant plus de trente milles, vous approchez des montagnes à travers une plaine où ne poussent absolument que des arbustes nains ; et quand on réfléchit qu'il n'y, a sans doute rien poussé autre chose depuis la création du monde, on s'étonne que celte végétation , si débile et si malade, ait pu demeurer si longtemps sans mourir. Cependant, le fait même qu'elle est impérissable sur ces plaines ne démontre-t-il pas que celles-ci sont capables de donner à l'homme d’abondantes récoltes dès que son travail y « cherchera le trésor ? »
Ce pays plat est toujours fort ennuyeux à parcourir; car les montagnes , quand on quitte Mendoza, semblent n'être éloignées que de trois ou quatre milles, et on dirait à la lettre que le chemin s’allonge à mesure qu'on avance. Nous le trouvâmes d'autant plus long qu’une obsecurité complète nous environnait, A la fin pourtant nous alteignimes la première ravine de la Cordillère , et, guidés par le bruit de l’eau plus encore que par la vue du courant, nous grimpâmes sans malheur jusqu’à la poste de Villa-Vicentia située non loin de ses bords.
Cetle poste, qui sur loutes les cartes routières de l'Amérique méridionale a l'air si respectable, ne consistait cependant, lorsque nous y passâmes, qu'en une hutte solitaire sans croisée . avec une peau de bœuf pour porte et un toit fait à jour. Sous un mauvais hangar, qui servait de cuisine, brûlaient quelques tisons. Comme la nuit était froide et qu’il nous fallait coucher en ce misérable lieu, après un frugal souper j'allai m'étendre près du feu; je pris pour oreiller un de ces crânes de cheval qui servent de siéges dans cette partie du Nouveau-Monde , et m’enveloppant dans mon poncho, je ne tardai pas à m’endormir. Le lendemain, à mon réveil, pendant que les postillons apprêtaient les mules, je fus visiter une source thermale. distante d'un mille environ , qui passe dans le pays pour avoir une verlu merveilleuse contre les affections rhumatismales. Un passage assez pittoresque, taillé toutentier dans le roc, me mena à une petite esplanade où je vis les ruines de deux ou trois huttes et trois ou quatre tentes. Tentes el hutles étaient encombrées de baigneurs. Des hommes, des femmes, des enfants de tout âge y étaient confondus pêle-mêle, d’une facon qui aurait fort surpris les petites maîlresses dont regorgent nos bains d'Europe pendant la belle saison. Ce qui ne m'étonna guère moins, c'était que, pour se baigner, il fallait se déshabiller en public et se coucher dans le ruisseau que formait la source. Mais on a sur les Andes d’autres coutumes et d’autres idées du décorum.
Après avoir, sans plus de scrupule que’ les personnes présentes , profilé du bénéfice que m'offrait la source, je regagnai la poste où je trouvai les mulets sellés. Me hâtant donc d’avaler un peu de bouillon et de croquer une grillade de quanaco, je partis pour Uspallata où notre intention était de passer la nuit suivante.
La route, quand on laisse Villa-Vicentia, fait presque aussitôt un coude et va longer un torrent qui se précipile à travers une des plus belles gorges de la Cordillère. Les montagnes sont extrêmement escarpées de droite et de gauche, et, comme le torrent . décrit de nombreux détours, on rencontre sans cesse des endroits qui ont l'air de culs-de-sacs, car au premier coup d'œil on croirait qu'ils n’ont pas d'issue. En d’autres places les rocs sont suspendus perpendiculairement sur la tête du voyageur, et les énormes fragments qui obstruent presque le passage, faisant contraste avec ceux qui semblent sur le point de tomber, augmentent l'apparence du danger et Ja grandeur de la scène, Tandis que nous gravissions, nous aperçûmes sur la cime la pl is exlrème d’une des montagnes un quanaco qui é'ail évidemment là pour sa
sûreté. J1se délachait sur l’azur du ciel , et som atlitude, car immobile lui-même il nous regardait passer, indiquait bien la vie sauvage et libre que mène cet animal, Sa petite tête et son cou mince montraient aussi avec quelle vitesse il doit pouvoir s'éloigner du chasseur.
Devançant bientôt mes compagrons, je cheminai seul l'espace de quinze milles, et après avoir continuellement monté je parvins au sommet du Paramillo , ainsi que se nomme la haute rangée de montagnes qui domine Villa-Vicentia. De ce point, la vue est magnifique. Le faîte de la chaîne forme un petit plateau à l'extrémité duquel une rapide descente mène vers la vallée d'Uspallata, qui est encore distante d'une trentaine de milles.
Celle vallée est la base supérieure de la grande chaîne de la Cordillère, et on ne peut d’abord s’empêcher d'être surpris quand on voit que les montagnes du Paramillo, qui avaient paru si hautes, ne sont plus que d’imperceptibles traits du tableau, comparées à la gigantesque barrière qui, en dépit’ de son éloignement, semble menacer dès lors d'empêcher qu'on ne passe. Cette énorme masse de pierres, car elles ont l'air absolument nues, présente un aspect si sauvage et une construction si rude, qu'on ne croirait pas qu'aucun animal en pût franchir le sommet, qui, couvert de neige, et en quelques endroits d’une neige éternelle, paraît être une inaccessible région suspendue entre le ciel et la terre. Toute tentative, même d'escalade, à moins de suivre dans un ravin le cours d’un torrent, serait réellement inutile.
Du Paramillo, la vue vers l'est, c’est-à-dire dans la direction contraire, est aussi fort intéressante. Rien de plus doux que de regarder à ses pieds les obstacles qu'on a déjà vaincus pour parvenir jusqu'à ce point, tandis que par-delà Villa-Vicentia on voit s’étendre aux bornes de l'horizon quelque chose qui d’abord ressemble beaucoup à l'Océan, mais qu’on reconpaît bientôt pour les vastes plaines de Mendoza et des Pampas.
L'exbalaison naturelle de la terre le couvre d'un nuage d'incertitude. Les points qui ont pu vous sembler remarquables à tel ou tel titre sont perdus dans l'espace, et les espérances, les passions, l'existence même des hommes ne se laissent pas soupçonner à travers. l’atmosphère épaisse qui les cache. Mais on n'a guère le temps de moraliser au faite du Paramillo, car le vent y souffle avec tant de violence que l’exercice le plus raisonnable qu’on puisse faire de ses facultés est de songer à bien tenir son chapeau; et comme celui à larges bords que j'avais acheté à Mendoza fit plus d'une tentative pour y retourner, nous descendimes au plus vite, moi et mon mulet, vers Ja vallée d'Uspallata. Au bout d’une ou deux lieues, je remarquai soudain, de chaque côté du chemin et à faible distance, un assez grand nombre de masses brunâtres , dont la taille, la forme et la couleur ressemblaient tant à des lions couchés à terre, que je ne pus distinguer si réellement ce n’en était pas. J'avais sans cesse remarqué dans les Pampas l'étonnante manière dont tous les quadrupèdes, et plus encore les oiseaux, y sont protégés contre leurs implacables ennemis par des plantes ou des feuillages qui leur ressemblent, el comme je savais que les alentours de Villa-Vicentia étaient fréquentés par une multitude de lions, et qu'à chaque pas je voyais des traces de leur passage, sans trop de pusillanimité je pouvais craindre. Apercevant donc une petite veine de cuivre dans un rocher, je crus que d'en faire l'examen serait une excuse valable pour attendre que mes compagnons me rejoignissent, et je les attendis. Je dois dire à mon honneur que, quand ils arrivèrent, l'aspect des lieux leur inspira le même soupçon qu'à moi, Soupçon qui pourlant n’était pas fondé.
Un d’entre eux tenait à la main une jambe de cheval, Il me conta que pour son compte il n'avait jamais été si fatigué de sa vie, et que son mulet avait aussi
totalement épuisé ses forces à gravir la montagne ; que pour soulager la pauvre bête il en était descendu, mais qu'il n'avait pas seulement pu s’en faire suivre: qu'alors, en désespoir de cause, il lui avait fait avaler son flacon d’eau-de-vie ; puis que, prenant pour fouet une jambe desséchée de cheval qui était à terre, il avait remonté sur son mulet, el qu'il avait fort bien été depuis. « Mais, monsieur, ajouta gravement ce digne homme, vous dire si cela lui est venu de l’eaude-vie qui lui sera montée à la tête, ou de l'idée que je le batlais avec une jambe de cheval, ma foi! je ne saurais. »
Nous continuâmes la mème route tous ensemble, et après avoir descendu quelque temps nous parvinmes au district dans lequel sont situées les mines d'Uspallata. Le climat de cette région est tel qu'on doit naturellement s’y attendre sous pareille latitude et à pareille hauteur. Par la première de ces deux raisons elle est exposée à un soleil brûlant , par la seconde à un degré de froid considérable ; et comme l’air est en même temps sec el raréfié, il y a peu de réfraction, d'où résulte que la chaleur et la lumière du jour s’évanouissent presque aussitôt que le soleil s'abaisse sous l’horizon. L'hiver, époque à laquelle nous visitâmes ces mines, nous trouvâmes pendant la journée la température plus chaude qu'elle ne l’esten été en Angleterre, mais la nuit l’eau gela constamment à nos côtés, tandis que nous dormions entassés les uns sur les autres dans une petile hutte. La contrée tout entière est la plus fertile que j'aie vue, et par cetle cause bizarre, qu'il n’y pleut jamais.
Le sol n’est absolument qu'une décomposition de rochers, qui reste sur les flancs rapides de la montagne, et qui roule sous les pieds‘comme les cendres mouvantes de l'Etna et du Vésuve. Vous n’y découvrirez pas le moindre brin d'herbe. Çà et là sont parsemés quelques arbustes résineux ; mais telle est la rigueur du climat que, dans presque tous les endroits, ils rampent à la surface de la terre. Comme sur certaine partie des Pampas, les animaux morts qu'on aperçoit de côté efd'autre sont tousdesséchés dansleur peau et présentent le plus singulier aspect. Eù somme , C'est une preuve frappante que sans eau ce monde ne serait qu'un immense désert. Un de nos mineurs, après avoir regardé autour de lui avec étonnement, ramassa une poignée de ce sol nu et verdâtre, et la considérant avec beaucoup d'attention : « Ma foi! dit-il, je crois vraiment qu'il y a du poison dans cette terre. »
À peine eûmes-nous dépassé les mines que le soleil disparut, et, quoique nous vissions la hutte de la poste d’'Uspallata, nous eûmes cependant beaucoup de peine à y arriver. Mon premier soin fut de trouver quelque fourrage pour nos pauvres mulets. I] n’y avait guère dans la plaine que des pierres chaudes et de bas arbrisseaux pleins de résine, mais le maestro da posta m'apprit qu’au moyen de fréquentes irrigations il entretenait à quelque distance un petit enclos d'herbe. Je coupai court à un long débat qu'il voulait engager avec moi relativement au prix que j'aurais à lui payer, et d'un ton qui n’admettait pas de réplique je lui ordonnai de conduire lui-même nos bêtes à son pâturage. Faisant de nécessité vertu, il obéit. Mais quand de retour nous lui demandâmes ce qu'il nous donnerait pour souper, à toutes nos questions il répondit de l'air le plus indifférent : « No hay ; » ce qui équivaut à « je n'ai rien. » Nous finimes cependant par découvrir qu'il avait des pêches sèches et des chèvres vivantes, et il nous tua un de ces animaux que nous mangeâmes rôti avec les conserves en guise de pain.
Le jour suivant, nous commençcâmes de bonne heure nos préparatifs de départ. Le restant de notre souper de la veille devait faire notre déjeuner; nous avions d'ailleurs du thé avec nous, mais je désirais aussi avoir du lait. Toutefois, lorsque je priai notre hôte de nous en procurer, il me répondit que « c'était impossible, » d’un air qui semblait impliquer de sa
part le doute qu'il y en eût dans l'univers. « Mes vaches, ajouta-t-il, sont à quatre lieues d'ici, et n’arriveront que dans une couple d'heures. — Vos chèvres n'ont-elles pas de lait? » repartis-je. Ma question, pourtant fort simple , lui parut fort plaisante. Et en dépit de ses rires malhonnêtes, j'envoyai vers son troupeau mes gens qui ne revinrent pas les mains vides. IL est bien entendu que je payai généreusement toutes ces réquisitions.
Un de nos mulets de somme avait sur le dos un ulcère qui le gènait beaucoup. Lorsqu'il fut question de recharger nos bagages, je vis le capataz, que celte besogne regardait, ouvrir son grand couteau et tailler jusqu’au vif les reins de la pauvre bête , avant de lui mettre son bât. Comme je l’engageais à finir, il voulut m'expliquer qu'il agissait ainsi par humanité pure; mais je n'écoutai pas ses explications, et lui donnai ordre de terminer au plus tôt son chargement. Alors, en nous éloignant d'Uspallata, nous primes congé de la dernière habitation qui se trouve sur le versant oriental de la Cordillère.
Les premières montagnes que nous devions gravir nous paraissaient si peu distantes, que nous espérions en atteindre la base au bout d'une dizaine de minutes; mais, auparavant, nous eûmes à traverser, trois où quatre heures durant, une plaine aussi sèche et aussi nue que celle déjà décrite de l’autre côté d'Uspallata. Enfin nous franchimes un torrent rapide, puis un second qui prend sa source au sommet de la chaine, et dont le cours tortueux a su en quelque sorte trouver des pentes si douces, que bien qu'il puisse y avoir une route plus directe on a tout profit d'en remonter les bords. C’est à cet endroit que le voyageur peut réellement s’enorgueillir d'être en chemin d'escalader les Andes.
La surface des rocs dont nous étions environnés n'offrait pas une seule herbe; et des buissons rabougris, des arbustes nains, montraient combien le climat était rude en hiver. Néanmoins , on ne pouvait pas voir sans étonnement et sans admiration les différentes formes des montagnes et les groupes bizarres qu'elles formaient, étayées les unes au-dessous des autres.
Au coucher du soleil, le guide nous invita à faire halle, car nos bêtes étaient passablement fatiguées. J'eusse désiré marcher au moins jusqu’à la nuit; mais ilmefitobserver que nousnetrouverions pasailleurs une place aussi bonne pour camper. Ici, ajouta-t-il, en me montrant quelques plantes plus jaunes que vertes et de grosses pierres détachées , « hay aqui pasto bueno para las mulas , y parasu mercen buen alojamiento, har aqua, aqui hay todo : Voici de l'ouvrage pour les mules, et pour Votre Excellence un bon logement, de l’eau, tout ce dont elle a besoin. » Nous mîmes donc
ied à terre près d'une source, nous allumâmes du eu pour préparer notre frugal souper; après quoi, étendus sur le roc, nous atlendîimes que le sommeil vint nous délasser de nos fatigues. L'air était assez froid, mais agréable, et nous avions sous les yeux un magnifique spectacle. Les objets dont nous étions entourés devinrent peu à peu obscurs, tandis que le soleil, qui s'était depuis longtemps couché pour nous, dorait encore les sommets des plus hautes montagnes, et faisait briller d’un vif éclat la neige qui s’évanouissait avec la lumière du jour. Nous vimes la scène subir mille beaux changements; et lorsque tout fut plongé dans une obscurité profonde , sauf le contour de la plus haute rangée de montagnes, qui se détachait sur les cieux , elle parut encore plus belle que jamais.
Le lendemain , le nombre des mulets morts, dont nous trouvâmes toute la route jonchée depuis Mendoza jusqu'à Santiago, nous sembla devenir plus considérable ; et on ne saurait croire combien il était triste d'en voir de vivants cheminer parmi les os et les cadavres de ceux qui avaient péri de fatigue. Les nôtres étaient venus de Mendoza sans presque prendre de repos ni de nourriture, et devaient horriblement souffrir,
Ils ne se faisaient pas encore lirer ; mais ils ne suivaient plus qu'avec des efforts inouïs le pas de la madrina, ou mule qui portait la sonnette.
Après avoir passé plusieurs torrents très rapides, nous eûmes à gravir une montagne dont la pente était
resque droite de haut en bas. Nous apercümes, vers e milieu du chemin, une troupe d’une quarantaine de guanacos qui nous regardaient tous avec la plus grande attention. Ils étaient arrêtés sur une espèce de gradin qui se prolongeait parallèlement à la direction du cours d’eau que nous suivions toujours; et comme le versant de la montagne était couvert de pierres détachées , nous craignîmes un instant qu'ils n’en fissent rouler quelques-unes sur nous; mais nous en fûmes quittes pour la peur. Un peu plus loin, nous vimes la plus singulière formalion géologique : c'était une masse énorme de porphyre qui, avec son sommet découpé en créneaux el ses flancs comme garnis de tourelles et percés de fenêtres, avait absolument l'air d’un vieux château gothique.
Tandis que je cheminais lentement, les yeux levés vers la région des neiges, le capataz, qui était à quelques pas derrière moi, me rejoignit et me demanda si je voulais l'accompagner, car il allait voir, avant que les mulets y parvinssent, si le Ladera de las Facas était praticable. Lorsque, à la suite de la fusion des neiges, la Cordillère commence seulement, pour nous servir de l'expression du pays, à être ouverte, c'est-àdire franchissable, on ne peut passer par ce ladera, qui est trop étroit; mais il s'élargit vers la fin de l'été, et alors on y passe. J'acceplai la proposition qui m'était faite ; nous mîmes nos bêtes au trot, et au bout d'une demi-heure nous alteignimes le lieu en question. C'est bien le pas le plus difficile des Andes. La montagne , d’un côté, s'élève à peu près perpendiculairement, tandis que de l’autre elle descend presque à pie jusqu’au rapide torrent qui gronde à ses pieds. Le chemin qui tournoie sur ses flancs est terrible à suivre pendant l’espace d'environ soixante-dix verges; car il n’a que quelques pouces de large; en certains endroits, peu s'en faut que votre épaule droite ne touche les rochers, tandis que sous le pied gauche vous avez le précipice, et qu’au-dessus de votre tête sont une multitude de grosses pierres détachées qui, à la moindre impulsion, semblent devoir s’écrouler sur le téméraire voyageur. Le péril cependant que court le cavalier n'est qu'imaginaire; Car les mulets sont si prudents et paraissent si bien comprendre leur situation, qu'on n’a point à craindre qu'ils fassent un faux pas.
Quand nous eûmes franchi ce passage , le capataz, en me montrant à l'extrémité un endroit que l’eau, qui souvent découle du haut de la montagne, avait rendu extrèmement lisse et glissant, me dit que Jà était le véritable péril pour les mulets, surtout pour ceux qui portaient des bagages; que plus de quatre cents, à sa connaissance, y perdant pied, élaient allés mourir dans le torrent qui écumait au bas de nous, et que sans doute quelqu'un des nôtres aurait le même sort. Avançant donc un peu plus loin, et nous garant sur un roc qui faisait saillie, nous les attendimes. Ils arrivèrent bientôt, se suivant les uns les autres, au commencement de l’étroit sentier. Plusieurs n'avaient aucun fardeau; mais le reste était monté ou pesamment chargé , et tandis qu'ils parcouraient les sinuosités de la route, la différence de couleur, tant de ces animaux que de leurs paquets, le costume pittoresque des postillons, qui vociféraient le chant sauvage au moyen duquel ils stimulent leurs bêtes, la vue du périlleux passage qu'ils avaient à franchir : tout concourait à former une scène vraiment intéressante.
Aussitôt que le mulet qui marchait en tête de la file parvint à l'endroit où le chemin se rétrécit tout d’un coup, il s'arrêta, éprouvant une répugnance manifeste à continuer , et par conséquent tous les autres s’arrêtèrent aussi. Mais alors les postillons se mirent à crier de plus belle; et, se baissant de leurs montures, ramassant des cailloux, ils les lancèrent à l'animal ré-
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calcitrant, qui enfin se décida à poursuivre. Le nez à terre et, à Ja lettre, flairant son chemin, il avança tout doucement; car chaque fois qu'il se préparait à poser un pied, s'il sentait que la place n’était pas s0lide, il se hâtait de le poser ailleurs. Ainsi tâtonnant, il s'avança jusqu’au point périlleux, là s'arrêta de nouveau, et je commencçai à craindre sérieusement pour notre valise, qu'il portait. Mais les postillons recommençant à lui jeter des pierres, il se résolut à passer outre, et arriva sans accident jusqu'à moi. Plusieurs autres le suivirent avec non moins de bonheur. A la fin , une jeune mule, chargée de deux énormes sacs de provisions, frappa son fardeau contre le rocher : ce choc lui jeta les jambes de derrière dans le précipice, et leur contact mit aussilôt en mouvement les pierres détachées dont la pente était couverte. Cependant, comme elle avait encore les jambes de devant sur l’étroit sentier, elle réussissait à rester en équilibre : elle allongeait le plus qu'elle pouvait la tête, crainte que son poids ne l'entraînât; et, ne parvenant toutefois qu'à poser le museau sur le bord du cheñin , elle avait l'air de le tenir avec les dents, lorsque par malbeur vint à passer un mulet libre qui la heurta. Le destin de la pauvre bête fut bientôt décidé : sans que le kagage qu’elle avait sur le dos se détachât, elle roula tout le long de la pente avec une étonnante rapidité et tomba dans le torrent, où elle disparut pendant quelques minutes. J'étais convaincu qu’elle avait péri noyée, lorsque je la vis revenir à la surface de l'eau et chercher à nager. C'était presque tenter l'impossible : elle réussit cependant à s'approcher de la rive; mais lorsqu'elle allait y toucher, ses forces s'épuisant de plus en plus, elle enfonça un peu et, saisie par le courant, elle fut entraînée avec violence. Je ne tardai pas à la perdre de vue. Pourtant, je remarquai que les postillons, avec leurs lassos en main, coururent à quelque distance le long du torrent pour lui prêter secours s’il était possible ; mais bientôt ils revinrent sur leurs pas, l’air consterné, et j'en conclus que tout était fini. Ils le croyaient comme moi, quand par hasard, dix minutes environ après nous êlre remis en marche, venant à me retourner, j'aperçus notre mule qui tâchait de rejoindre. Nous l’attendimes, ce qu elle méritait bien. Elle avait encore le poil tout mouillé, l'œil morne, l'air piteux, et ne portait plus rien sur son dos; mais elle ne s'était cassé aucun membre, et pas même écorché la peau. La sonnette de la madrina parut Jui redonner du courage : elle suivit sans se faire prier; seulement elle ne marchait plus qu'avec une extrême circonspeclion.
Nous continuâmes alors notre route et, en deux heures, nous atleignimes le Rio de las F'acas, qui est le plus dangereux torrent qu'on ait à franchir dans les Andes. Nous le traversâmes, gens et bêtes, sans qu'aucun malheur nous arrivât; mais il était fort profond, et tellement rapide, qu'il roulait sans cesse d'énormes pierres avec ses eaux. Les mulets sont accoutumés à rencontrer de tels obstacles; néanmoins, ils ont toujours une horrible peur, et ce nest qu à coups d'éperons qu'ils se décident à marcher. Pendant que nous passèmes, les postillons allèrent se poster une centaine de verges plus bas le long du courant, prêts à lancer leurs lassos pour repêcher au passage la première personne qui viendrait à être entraînée. Mais comme celles de nos malles qui, pendant le trajet, se détachèrent de dessus les bêtes furent, au bout de vingt pas , brisées en mille morceaux, je crois que la précaution eût élé inutile, ou que du moins les mulets leur appartenant, ils auraient songé plutôt à les saisir que non pasles cavaliers, )
Après qu'on a franchi le Rio de las Vacas, les ravins paraissent devenir plus étroits et plus raides , et les cimes des montagnes, qui sont celles de la plus haute chaine, se présentent sourcilleuses, avec des angles et des pics singulièrement aigus. Nous trouvâmes bientôt sur noire chemin quantité de neige et de glaçons, qui étaient descendus de plus baut, et que nous ne
traversions pas sans beaucoup de peine; car souvent ils cédaient sous les pieds de nos mulets , qui toutefois se relevaient avec une sagacité surprenante, et comme s'ils y fussent habitués. Bientôt aussi nous passâmes devant une de ces huttes en briques qui, à chaque deux ou trois lieues, ont été bâties pour protéger le voyageur contre les affreuses tempêtes de neige qui l’assaillent dans ces régions, et poursuivant notre marche à peu près jusqu'au coucher du soleil, nous en rencontrâmes une autre, à laquelle nous fimes halte.
Nous aperçûmes à quelque distance une troupe de mulels qui se tenaient immobiles au milieu des pierres. Quoiqu'ils n’eussent rien sur le dos, présumant qu'ils n'étaient point là sans propriétaires, je marchai dans leur direction, et, en effet, je trouvai trois hommes qui dormaient à terre. J'en éveillai un ,et lui demandai de nous faire la charité de quelques vivres, Car nous avions perdu tous les nôtres au Ladera de las Vacas. A son réveil il parut d'abord effrayé de voir un inconnu bien armé près de lui; mais nous ne tardâmes pas à nous entendre, et au bout de quelques secondes il insérait plus d'une pièce de monnaie dans une longue bourse faite avec un cou d’autruche, tandis que je relournais vers mes compagnons, les deux bras pleins de biscuits de mer et de bœuf sec, du sel dans une main, et dans l’autre du poivre rouge de Chili.
Pendant que le souper se prépara, J'examinai l'endroit où nous allions passer la nuit : ce n’était de toutes parts que tristesse et désolation. Je vis d’abord nos mulets, qui n'avaient plus ni selle ni bride, mais qui conservaient tous l'atlitude dans laquelle on les leur avaient ôtées; tous, la tête basse, semblaient dormir debout, seule jouissance qui leur fût permise, car il n’y avait absolument rien à manger pour eux. Ensuite, portant les yeux plus loin et autour de moi, je n'aperçus que de la neïge, partout de la neige, et en présence d’un tel spectacle je ne pus m'empêcher de réfléchir au grand nombre de voyageurs qui, dans ces parties des Andes , avaient été surpris par l'ouragan etavaient péri.
En effet, le capataz me conta que ces temporales sont si violentes, qu'aucun animal ne peut leur échapper; qu’elles ne sont annoncées par nul signe précurseur, mais que soudain on voit la neige venir par dessus les montagnes en tourbillon ; que des milliers de gens perdaient la vie dans ces tempêtes; que beaucoup de malheureux étaient mortsde faim dans la pelite maison qui était sous nos yeux; et que, il y avait seulement deux années de celte histoire , l'hiver commençant tout d'un coup, ainsi que cela arrive généralement, il avait fermé la Cordillère et chassé vers cet abri dix pauvres voyageurs. Lorsque la violence des premiers ouragans s'était apaisée , le courrier de la poste, passant par là pour se rendre à Buénos-Ayres, en trouva six sur dix étendus morts dans la hutte, et à leurs côtés étaient couchés les quatre autres presque morts defaim et de froid. Ils avaient mangé leurs mulets et un chien, et nous vîmes encore les ossements de ces animaux.
Ces huttes sont toutes construites d'après un même plan , et répondent fort bien à l'usage auquel on les a destinées. Bâties de briques et de ciment, elles sont pleines de maçonnerie jusqu’à une hauteur de dix à douze pieds. La chambre unique, qui est établie au faîte de cette fondation pour se trouver toujours audessus dela neige, et à laquelle on monte par un escalier extérieur aussi de brique, a environ douze pieds carrés. Les murailles, extrêmement épaisses, sont percées de deux ou trois lucarnes à jour, hautes et larges de six pouces; le toit est en voûte, et le plancher de briques comme tout le reste. k
Une pièce si petite et d’une construction si massive a nécessairement l'air d'un cachot, et quand on se tient debout, à la porte, l'aspect des lieux environnants la fait encore paraître plus sombre et plus lugubre. Puis, on ne peut s'empêcher de réfléchir com-
bien ce doit être une affreuse souffrance que celle de voir jour par jour la neige monter autour de soi, et son espérance de salut diminuer heure par heure, jusqu'à ce qu'on acquière enfin la preuve que lout chemin est impraticable et toute issue fermée! Mais, sans même de telles réflexions , l'intérieur de ces huttes est toujours assez mélancolique.
Dans celle qui nous abrita ce soir-là , les malheureux à qui elle avait servi de prison, non-seulement s'étaient chauffés avec la table qui est fixée d’ordinaire dans le plancher ; mais encore, pour obtenir un peu plus longtemps une chaleur momentanée, ils avaient de désespoir brûlé jusqu'à la porte qui devait les’défendre de la furie des éléments. Puis, au risque de se faire écraser, ils avaient arraché une grosse poutre qui formait le dessus de cette porte, etles briques supérieures paraissaient ne plus tenir que par l'adhésion du ciment. Cette besogne, qui évidemment avait été accomplie sans autre instrument que leurs couteaux, devait leur avoir coûté plusieurs jours de travail. L'état des murs indiquait aussi les horreurs dont ils avaient été témoins, Là, en effet, contrairement à un usage que tout le monde sait êlre en géné ral, les parois ne portaient ni le nom des voyageurs qui avaient passé, ni leur histoire, ni la date de leur naissance, ni l'indication du pays où ils étaient nés, ni celle du pays d'où ils venaient, ni le but de leur voyage, ni même les tendres secrets de leurs cœurs, rien ! Non, dans toutes ces huttes des Andes, vous ne découvririez pas un seul mot d'écriture. Il semble que les gens qui se réfugient sous ces abris, souvent, hélas ! pour y mourir, ne peuvent en aucune manière être distraits de leurs souffrances.
Le lendemain avant la pointe du jour, nous remontâmes sur nos malheureux mulets pour franchir la Cambre, tandis que la surface de neige qui la couvre était encore dure par suite du froid rigoureux de la nuit. Ce fut seulement là qu'il nous fallut dire adieu aux rives du torrent que nous avions si longtemps suivi de l’est vers l'ouest, et qui alors abandonna notre direction pour venir du sud, Notre chemin se trouva donc obstrué par la Cambre, ou chaîne supérieure de la Cordillère, que nul artifice ne put éviter, et qui, couverte de rocs détachés ou décomposés , offre presque un angle de quarante-cinq degrés d'inclinaison. Au pied nous trouvâmes une autre hutle, qui n'avait non plus ni table, ni porte, ni poutre, et où sans doute beaucoup d'infortunés avaient péri; mais nous ne nous y arrêtâmes pas. Le sentier que nous primes pour gravir la montagne montait en zig-zag depuis le bas jusqu'en haut, et était si rapide, que tout le temps, pour ne pas glisser de nos selles, nous étions obligés de nous retenir à la maigre crinière de nos mulets. Souvent il tournait si court, que ces animaux bon gré, malgré, reculaient d’un ou deux pas, mais bientôt avec une détermination et une patience vraiment merveilleuses, ils regagnaientle terrain qu'ils avaient perdu. Parfois ils s'arrêtaient, mais telle était la raideur de la pente, telle la disposition des pierres qui roulaient sous leurs pieds, que d'eux-mêmes ils se rémettaient en marche au bout de quelques secondes. Après avoir grimpé de celte singulière façon pendant plus d’une heure, nous atteignimes le sommet, et ce fut pour nous un instant de triomphe et de satisfaction. Jusque-là nous avions toujours vu devant nous des difficultés à vaincre ; dès lors nous les vimes vaincues à nos pieds, et pour ma part, je me sentis tout ému en présence d’une grande croix de bois érigée en ce lieu.
Il régnait sur la cime des Andes un froid si piquant, que nous n’y pûmes faire une longue halte. La route que nos muülets eurent à suivre était fort extraordinaire : une étroite et profonde tranchée avait par le conlinuel passage d’un de ces animaux été ouverte dans la neige, qui était fort épaisse, et la muraille qu’elle formait à droite et à gauche obligeait souvent le cavalier à mettre ses pieds sur les oreilles de sa
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monture. En outre, comme les voyageurs passent toujours par le même endroit, les bêtes enfonçaient presque à chaque pas jusqu'aux genoux. On voyait çà et là des taches de sang laissées par les mulets qui les avaient précédées, et s’il fallait s'étonner d’une chose, c'était qu'un pareil chemin ne leur fût pas absolument impralicable.
Après avoir descendu, non sans beaucoup de peine, l'espace d'un mille, nous rencontrâmes une quatrième hutte de refuge qui était dans le même état que les trois précédentes, mais entourée d'environ douze pieds de neige; car du côté des Andes qui regarde le Chili, il y en a toujours beaucoup plus que de l’autre, Comme nos mulets ne paraissaient pas encore trop fatigués, nous coupâmes, au lieu de suivre la route ordinaire; et malgré plusieurs pentes fort raides que d'autres animaux n’eussent jamais pu descendre, en une heure nous fûmes hors des régions glacées. Puis, peu à peu, les montagnes commencèrent à prendre un aspect différent; et lorsque nous vimes des arbres, il nous sembla que nous entrions dans la plus belle contrée du monde. De même que sur le versant oriental, nous prîmes encore le cours d’un torrent pour guide,
Nous étions tous si las d’avoir gravi la Cambre que nous débridâmes plutôt qu'à l'ordinaire auprès d’une habitation appelée la Guardia, où ‘il y avait quelque fourrage pour nos bêtes. Mais comme la maison était pleine de puces, nous préférâmes presque tous dormir dehors, quoique par terre. Un peu après minuit, aussitôt que la lune se fut levée, nous remontâmes en selle, et rencontrant çà et là maints ruisseaux et maints laderas périlleux, traversant une contrée semblable à celle de la veille, nous parvinmes avant midi aux portes de la Villa-Nueva de los Andès, ville dont le nom explique qu'elle a été récemment bâtie dans les Andes.
Elle est située sur une espèce deplateau, mais environnée de montagnes, ou plutôt de collines, car le
ays perd déjà cet air de grandeur auquel nous étions Die On a dessiné le plan de Villa-Nueva d’après celui de toutes les autres cités du Chili, vastes ou petites. Les rues sont larges, toutes à angles droits, et par conséquent parallèles ou perpendiculaires les unes aux autres. Au centre est une plaza ou grande place, d'un côté de laquelle se voit un laid bâtiment qui n’en est pas moins l'hôtel du gouverneur. En passant, je vis sous le portail, assis ou couchés ou endormis, certain nombre de soldats malpropres, sans souliers, et presque sans autre vêtement que leurs ponchos; ce qui me donna une {riste idée des troupes chiliennes.
On était alors en été, et le soleil qui au Chili est toujours brûlant nous avait tellement exténués, que nous éprouvions l’impérieux besoin d'aller au plus tôt nous reposer à l'ombre. Un groupe de femmes nous indiqua la boutique du coin, où l’on vendait de Ja li: monade. Après nous être rafraîchis nous demandâmes à la maîtresse du lieu qu’elle nous logeât; elle nous fit conduire dans une mauvaise auberge dont les chambres étaient pleines de vermine et la cuisine abominable : il fallut bien nous en contenter.
Le lendemain nous partimes pour Santiago. Nous atteignimes un cabaret à moitié chemin où nous devions passer la nuit. Le jour suivant nous déjeunions à Santiago. La plupart des maisons indiquaient par de larges crevasses que les tremblements de terre ne sont pas rares dans ce pays.
La grande place est ornée d’une fontaine au centre, mais environnée de bâliments qui n’ont aucune élégance. Pendant que nous la traversions, huit heures sonnèrent à une des églises. Aussitôt tout le monde, qu'on fût à cheval ou à pied, s'arrêta. Les hommes se découvrirent, les femmes s’agenouillèrent, et je dus faire halte. Chacun se signa, et au bout de quelques secondes reprit son chemin respectif, Cette céré« mounie se répèle à midi et le soir.
Les habitants de Santiago sont les plus paresseux et
Passage de la grande Cordillère.
les plus immoraux du monde; l'éducation est fort mauvaise et l’état de la société déplorable. La ville est encombrée de moineset de prêtres, tous fainéantset plus gras les uns que les autres; ils ont la têterasée de différentes manières, portant d'énormes chapeaux plats, et sont vêtus de robes à capuchons eu serge blanche ou noire. Tous les hommes se découvrent quand ils passent à côté d'un de ces indolents personnages, non moins grossiers que lubriques. Les filles publiques pullulent à Santiago et occupent toujours les appartements au rez-de-chaussée, même dans les maisons les plus respectables. Enfin les prêtres à Santiago mènent une vie crapuleuse, et cependant
sont encore respectés par le peuple. La sieste a lieu à midi et les boutiques ne se rouvrent que de quatre à cinq heures. La chaleur est brûlante le jour, mais les soirées sont rafraîchissantes, à cause de la brise des Andesqui environnent la ville.
Quand j'eus pris les renseignements dont j'avais besoin sur les mines du voisinage de Santiago , je repassai la chaîne des Cordillères et revins à Buénos- Ayres par la route que j'avais suivie.
ALBERT-MONTÉMONT.