NOTICE SUR LEVAILLANT
Avant de consigner ici la relation des voyages de Levaillant, nous croyons utile de la faire précéder de quelques mots sur le voyageur.
Les collections en histoire naturelle, et surtout la publication des premiers volumes de Buffon , avaient réveillé le goût des excursions lointaines. C'était vers celte époque de naissante ferveur pour la science des oiseaux et des mammifères que Levaillant voyait le jour. Son père, négociant originaire de Metz, avait passé les mers et s’élait établi à Surinam, dans la Guiane hollandaise, Amérique méridionale : ce fut là le berceau de notre voyageur. Elévé par des parents instruits qui travaillaient à se procurer par euxmêmes les objets intéressants et précieux répandus dans ce pays, il avait, dit-il, continuellement sous les yeux les produits de leurs acquisitions, et jouissait à son aise de leur cabinet varié. Dès ses plus jeunes années ces bons parents, qui ne pouvaient un moment se détacher de lui, souvent exposés par leurs goûts pour des voyages lointains à de longs séjours aux extrémités de la colonie, emmenaient leur fils avec eux , et lui faisaient partager leurs courses , leurs fatigues etleurs amusements. Il exerça ainsi ses premiers pas dans les
IL anis. — Impr. Lacour er Cf, rue Soufilot, 16,
déserts , et, comme il le remarque lui-même, naquit presque sauvage. La nature, ajoute-t-il, fut sa première institutrice, parce que c’est sur elle que tombèrent ses premiers regards. Bientôt, travaillant pour son propre compte, il se forma un cabinet de papillons, de scarabées et d’une infinité d’autres insectes. Il eut ensuite un singe, qui lui croqua ses chenilles, avecles épingles dont elles étaient traversées. L'animal, puni de sa gourmandise, ne survécut point aux tourments affreux qu'il en ressentit.
La famille du jeune Levaillant revint en Europe, et avec elle il prit, le 4 avril 14763, passage à bord d'un bâtiment frété pour un port de Hollande. Le 12 juillet suivant, le navire jetait l'ancre au Texel. Après avoir passé quelque temps sur la terre batave, cette famille se rendit en France et à Metz , où le jeune naturaliste put donner carrière à ses goûts. Il se mit à empailler des animaux, et il y réussit à merveille. Il alla ensuite en Allemagne, où il séjourna deux-ans, pour encore revenir en Lorraine et dans les Vosges, et y demeurer sept années. En 1777, son père le conduisit à Paris, où pendant trois années de séjour il put voir les oiseaux des cabinets du Jardin-des-Plantes, et les comparer à ceux des cabinets de Hollande, qu'il avait presque tous visités. Sans fortune et sans état , il résolut de se créer des moyens d'existence, et de donner cours à ses penchants pour l'histoire naturelle : il pensa qu'il ne lui fallait que du courage et de la persévérance pour atteindre son but. Le cap de Bonne-Espérance, région si fertile en productions naturelles, lui parut devoir être le théâtre de ses explorations futures et des succès de son ambition scientifique. Il quitta Paris à cet effet le 17 juillet 1780, et s'embarqua au Texel, le
19 décembre suivant, pour arriver au cap de Bonne- Espérance en mars 1781.
Nous laisserons bientôt parler le voyageur lui-même ; disous seulement par auticipation qu'il éprouva bien des vicissitudes, et qu'après deux voyages dans l’intérieur de l'Afrique, lun vers l'ést, l'autre vers le nord, il revint à Paris en 1785, possesseur d'une peau de girafe mâle, là prémière qui aitété vue en France, et quiest aujourd'hui à la galerie du muséum du Jardindes-Plantes; d'uné collection d'insectes rares, et de mille quatre-vingts espèces d'oiseaux, dont plus de trois cents espèces élaiént inconnues en Europe.
Levaillant était habile observateur et ornithologiste exercé ; mais peu versé dans l'étude des sciences et des lettres , il fut obligé derecourir à une persontie étrangère pour la rédaction de ses voyages , à l'exemple de Chardin et de l’amiral Anson. Il s'adressa à un jeune homme appelé Varon, qui,imbu des doctrines de J.-J. Rousseau, @rnploya son imagination à broder le récit, à faire ressortir le courage, l'habileté, l'industrie el la Constance du voyageur. Il lui prêta aussi, comme le rapporte M. Walckenaer, dans son Histoire générale des voyages, cel amour immédéré dé l’indépendance, celle haine injuste pour la vie civilisée, et cette admiration irréfléchie pour la vie sauvage, que les écrits du philosophe dé Genève avaient mis à la mode, Il voulut en outre peindre Leviillant comme persécuté, quand celui-éi ñ avait eu qu'à se louer de ses relations avec Ses semblables. Tout cela fit des ennémis au voyageur, et lors de la terreur de 1793, il faillit payer de sa tête la manifestation de certainés opinions peutêtre imprudentes. I ne dut la vie qu'à la chute de Robespierre.
Cette circonstance, et quelques démêlés avec des libraires , empéchèrent la publication immédiate de tous les voyages de Levaillant. Le jeune Varon, étant parti pour l'Italie, avait laissé inachevée la rédaction de son second voyage, laquelle fut terminée par Legrandd'Aussi.
Le mérite de slyle des voyages de Levaillant leur
avait procuré un grand débit, bien que l’on suspeciât non-seulement la véracité des récits, mais encore la réalité des voyages. Ce dernier soupçon étail évidemment injuste, et l'on sait depuis longtemps à quoi s'en tenir à cet égard. Le lémoignage des missionnaires anglais qui out visité plus lard les mêmes contrées que Levaillant prouvé que, malgré l’exagération de certains faits, les descriptions de pays el d'usages données par le voyageur sont aussi fidèles qu'inléressantes, Lévaillant était un homme sincère , et s’il eût pu rédiger lui-même entièrement ses voyages comme il avait écrit ses descriptions ornithologiques, il ÿ aurait apporté la même candeur que dans les relations de sa vie habituelle. Quoi qu'il en soit, el d’après l'autorité même de M. Walckeuaër, qui est pour nous d’un grand poids , les voyages de Levaillant seront toujours lus avec autant de fruit que de plaisir : fs amusent et instruisent, ils attachent fortement par dés descriptions et des observations égalément exactes et intéressantes, et par une connaissance approfondie de l'homme elde la nature.
. Une pelite propriété que Lévaillant possédait à Lanoué, près de Sézanne, département de la Marne , fut dans ses dernières années Son séjour le plus Ordinaire. Son goût lé portait à Courir sans cesse les champs ; el armé d’un fusil, il aimait éncore À chasser comme il l'avait fait durant sa vagabonde adolescence au milieu des sauvages de l'Afrique méridionale. [1 reparaissait seulement par intérvailes À Paris, pour survéiller la publication ou Ja réimpression déses ouvrages. Ilvécut ainsi près de trénté années dans une solitude aussi douée que tranquille, et cefut au fond de cette retraite philosophique et libre de graves soucis qu'il réndit le dernier soupir, le 20 novembre 1824, dans la soixanleonzième année de £a vie, ét sans laisser. aucune postérité. rs
Le premier des voyages de Levaillant, commencé
en 1781, du cap de Bonne-Espérance aux limites de la Cafrerie, au-delà du 28e degré de longitude orientale, et par le 29° degré de latitude australe, se termina en 4783. Le second, quil poussa jusque chez les Houswanas ou Boschismen, c'est-à-dire hommes des bois, au nord du Capricorne et à l'ouest du 14e degré de longitude orientale, embrasse une période d'environ treize mois, du 15 juin 1783 au 16 juillet1784, époque où il repartit pour l'Europe.
ALBERT-MONTEMONT.
PIRMVNENE VOYAGE,
Traversée de Hollande au cap de Bonnc-Espérance.
Impatient de réaliser mes projets, je me rendis en Hollande. Je visitai les principales villes de la République et leurs curiosités; Amsterdam enfin m'offrit des trésors dont je n'avais nulle idée. Tous les savants daignèrent me recevoir; tous les cabinets me furent ouverts : tout m'y parut extrèmementrare, et de la conservation la plus pure. C'est là qu'il est permis à l'œil enchanté d'admirer vivants les individus les plus beaux et les moins connus : c’est là qu'on voit, par les soins assidus qu'on leur prodigue, les oiseaux les plus éloignés, les plus étrangers l'un à l'autre, multipliant, se propageant, comme s'ils vivaient dans leur pays natal. Ce spectacle, je l’avouerai, servit encore à redoubler mon ardeur, el me raflermit pour jamais contre tous les obstacles et tous les périls que j'avais résolu d'affronter.
Je fus assez heureux pour obtenir la permission de passer au Cap sur un vaisseau de la Compagnie ; mon départ fut arrêté. J'obtins de mon respectable ami, M. Temminek, trésorier de la Compagnie des Indes, ces recommandations si puissantes el si généreuses, sans lesquelles, par une fatalité singulière, comme on le verra bientôt, je serais infailliblement tombé dans les plus cruels emibarras.
Je m'occupais sans relâche des préparatifs nécessaires pour ce grand voyage. Lorsque je me fus procuré tout ce que je prévoyais devoir m'être utile dans l'intérieur de l'Afrique, je pris congé de mes amis et de l'Europe.
Nous levämes l'ancre le 19 décembre 1780, veille précise de la déclaration de guerre de.Ja part des Angiais à la Hollande. Vingt-quatre heures plus tard la Compagnie ne nous aurait pas permis de partir.
Après trois mois dix jours de traversée, nôus découvrimes les montagnes du Cap qu'éclairait alors le plus beau ciel; j'en pris le dessin ; et le même jour, à trois heures après midi, nous mouillâmes dans la baie de la Table.
J'étais impatient de connaître ce pays nouveau, où je me voyais transporté comme en songe. Toutse présentait à mes regards sous un aspect imposant, et déjà je mesurais de l'œil les déserts immenses où j'allais m'enfoncér,
La ville du Cap est située sur le penchant des montagnes de la Table et du Lion. Elle forme un amphithéâtre qui S'allonge jusque sur les bords de la mer; les rués, quoique larges, ne sont point commodes,, parce qu'elles sont mal payées. Les maisons, presque toutes d'une bâtisse uniforme, sont belles étspacieusest on les couvre de roseaux pour prévenir les accitents que pourraient occasionner des couvertures plus lourdes, lorsque les gros vents se font sentir. L'intérieur de ces maisons n’annonce point uu Juxe frivole x les meubles sont d'un goût simple et noble; jamais on ny