JA
-voit de tapisseries ; quelques peintures et des glaces en font le principal ornement.
L'entrée de la ville par la place du château offre un superbe coup d'œil : c'est là que sont assemblés en partie les plus beaux édifices. On y découvre d'un côté le jardin de la Compagnie dans toute sa longueur; de l'autre les fontaines dont les eaux descendent de la Table par une crevasse qu on apercoit de la ville etde toute la rade. Ces eaux sont excellentes et fournissent avec abondance à la consommation des habitants, ainsi qu'à l'approvisionnement des navires qui sont en relâche.
En général , les hommes me parurent bien faits et les femmes charmantes. J'étais surpris de voir cellesci se parer avec la recherche la plus minutieuse de l'élégance de nos dames françaises; mais elles n'ont ni leur ton ni leurs grâces. Comme ce sont toujours les esclaves qui donnent le sein aux enfants du maitre, la grande familiarité qui règne entre eux influe beaucoup sur les mœurs et l'éducation. Celle des hommes est plus négligée encore, si l’on excepte les enfants des riches qu’on envoie en Europe pour les faire instruire ; car on ne voit au Cap d'autres instituteurs que des maîtres d'écriture.
Les femmes touchent presque toutes du clavecin, c'est leur unique talent. Elles aiment à chanter, et sont folles de la danse aussi est-il rare qu'il n'y ait pas plusieurs bals par semaine : les officiers des navires en relâche qui sont en rade leur procurent souvent ce plaisir. À mon arrivée le gouverneur s'était mis dans l'usage de donner tous les mois un bal publie, et les personnes distinguées de la ville suivaient son exemple.
J'étais étonné qu'il n’y eût ni café ni auberge dans une colonie où il arrive tant d'étrangers; mais il est vrai qu'on trouve à peu près à se loger chez tous les particuliers. Le prix ordinaire pour la chambre et la table est une piastre par jour; ce qui est assez cher quand on songe à la valeur modique des denrées du Pays
Le poisson est très abondant au Cap. Parmi les espèces les plus estimées, on distingue le poisson ro: ge de la baie Falso, le klepvis, qui n’a point d'écailles ; celui-ci se prend dans les rochers qui bordent la mer. Ces poissons excellents figurent exclusivement sur les bonnes tables. Les huîtres sont très rares; on n’en trouve que dans la baie Falso ; mais l'anguille est plus rare encore: jamais je n'ai vu d'écrevisses ; on y mange des oreilles de mer.
11 faut s'éloigner de plusieurs lieues du Cap pour se procurer du gibier. Le plus commun consiste en différentes espèces de gazelles : le lièvre, surtout la petite espèce qu'on nomme lièvre de dune, est abondant , mais il n'a pas le fumet du nôtre.
On rencontre aussi des perdrix de diverses espèces plus ou moins grosses, plus ou moins délicieuses que dans nos contrées; mais la caille et la bécassine ne diffèrent point de celles de l'Hurope :on ne les voit là qu'à leur passage.
Quoi que puissent dire les enthousiastes du Cap, il.
me semble que nos fruits y ont bien dégénéré. Le raisin seul m'y parut délicieux ; les cerises sont rares et mauvaises; les poires et les pommes ne valent pas mieux, ei ne se conservent point. En revanche, les citrons et les oranges sont excellents, les figues délicates et saines; mais la petife batanne, autrement le pisan, est de mauvais goût. Ne faut-il pas s'étonner que dans un aussi beau pays, sous un ciel aussi pur, silon excepte quelques baies assez fades, il ne se trouve aucun fruit indigène? L'aspergeet l'artichaut ne croissent point au Cap, mais tous les autres légumes d'Europe y semblent naturalisés : on en jouirait tonte l'année si le vent du sud-est qui règne pendant trois mois ne desséchait la terre au point de la rendre incapable de toute espèce de culture ; il souffle avec tant de furie , que pour préserver les plantes on est obligé de faire à tous les carreaux du jardin un entourage de forte char-
mille. La mème chose se pratique à l'égard des jeunes arbres, qui, malgré ces précautions, ue poussent jamais de branches du côté du vent, et se courbent toujours du côté opposé; ce qui leur donne une triste figure : en général. il est très difficile de les élever.
Le vent dont je viens de parler s'annonce au Cap par un petit nuage blane qui s'attache d'abord à la cime de la montagne de la Table, du côté de celle du Diable. L'air commence alors à devenir plus frais ; peu à peu le nuage augmente et se développe; il grossit au point que tout le sommet de la Table en est couvert : on dit alors communément que la montagne a mis sa perruque. Cependant le nuage se précipile avec violence et pèse sur Ja ville : on croirait qu'un déluge va l'inonder et l’ensevelir; mais à mesure qu'il gagne le pied de la montagne, il se dissipe, il s'évapore, il semble même qu'il se réduise à rien. Le ciel continue d'êlre calme et serein sans interruption ; il n yaque la montagne quise ressente de ce court moment de deuil, qui lui rérobe la présence du soleil.
La durée ordinaire de celte espèce d'orage est de trois jours consécutifs ; quelquefois il continue sans relâche beaucoup plus longtemps ; souvent aussi il cesse tout d'un coup; l'atmosphère alors devient brûlante, et, pendant les trois mois qu'il règne, s'il Jui arrive de cesser plusieurs fois de cette manière, cest un pronostic assuré de beaucoup de maladies.
Quoique ce vent ne soit pas absolument dangereux pour les navires, il n'est pas sans exemple qu'il en ait incommodé plusieurs ; et quand il est trop impélueux, par prudence et pour éviter jusquà la crainte d'un accident, ils gagnent la pleine mer; lorsqu'il ne charrie point de brouillards avec lui, il est nul pour la ville, et souffle uniquement dans la rade. Ce n'est done que l'amas de brouillards qui, venant à se précipiter, occasionne ces terribles ouragans. Souvent il est presque impossible de traverser les rues; et, malgré l'exactitude et l'empressement avec lequel on ferme et portes el fenêtres et volets, la poussière pénètre jusqu'aux armoires et aux malles. Tout incommode qu'il Soit, ce vent procuré cependant un grand bien à la ville. I la purge des vapeurs méphitiques occasionnées par les immondices qui s'amassent naturellement au bord de la mer, par celles que les habitants y font jeter, et plus que cela, par les débris ensanglantés que les bouchers de la Compagnie, qui ne font point usage des pieds, des côtes, ni des intestins des animaux qu'ils égorgent, jettent et laissent aux portes des boucheries, où ils s'amassent en tas, se corrompent, empoisonnent l'air et les habitants, et forment ces maladies épidémiques trop ordinaires au Cap dans le cours de la saison oùle vent du sud-est n'a pas beaucoup régné.
Le fléau le plus dangereux et le plus cruel est le mal de gorge. Les personnes les plus robustes y succombent en trois ou quatre jours ; C'est un Coup violent qui ne donne pas le temps de se reconnaitre.
La petite-vérole est une autre pes'e pour loutes les colonies. Cette partie du globe ne la connaissait point avant l'arrivée des Européens. La première fois surtout qu'elle se manifesta, plus des deux tiers des colons périrent. Ses ravages furent plus meurtriers encore parmi les Hottentots ; il semblait que cette maladie les atttaquàt de préférence : aujourd'hui même ils y sont fort sujets. |
Ce sont des vaisseaux arrivant d'Europe qui ont fait ce présent à cette colonie ; aussi a-t-0n grand+soin d'envoyer les chirurgiens de la Compagnie pour en faire la visite la plus scrupuleuse à leur arrivée dans. la rade. Au moindre vestige de ce mal, toute commu nication de l’équipageavec la ville et les habitants leur est rigoureusement interdite. On met un embargo sur la cargaison, dont on ne souflre pas que la moindre . pärlie vienne à terre. on ion
La saison des pluies commence ordinairement vers ; Ja fin d'avril. Elles sont plus abondantes et plus fréquentes à la ville que partout ailleurs dans les envi- . rons ; en voici les raisons naturelles : le vent du nord
fait au Cap ce que fait en France celui du sud-ouest; il voiture les nuages qui, passant sur la ville, vont s'arrêter et se briser contre la Table,le Diable, le Lion; les pluies sont alors continuelles au Cap, tandis qu à deux lieues à la ronde on jouit du plus beau ciel et du temps le plus sec : quelquefois elles tombent sur toute la partie qui se trouve entre la baie de la Table et la baie Falso, à l’est de cette chaîne de monts énormes qui s'étend jusqu’à l'extrémité de la pointe d'Afrique, tandis que le côté ouest est pur et sans nuages. C'estune faible image de ce qui arrive aux côtes de Coromandel et du Malabar, excepté qu'ici ce spectacle est plus merveilleux, parce qu'il est plus sensible et plus rapproché. En effet, de deux amis partant ensemble de la ville pour aller à la baie Falso, celui qui prendla route à l’est de la montagne emporte son parapluie ; celui qui va par l’ouest emporte son parasol : ils arrivent au rendez-vous, l'un haletant et trempé de sueur, l'autre mouillé et glacé par la pluie.
Départ pour la baie de Saldanha.
Du Cap je me rendis à la baie de Saldanha, où le navire qui me portait mouilla le 11 mai 1781.
Ce golfe s'enfonce diagonalement sur la droite de son embouchure, d'environ sept à huit lieues ;à gauche en entrant, on trouve une petite anse, /Joetjes-Bay ; dix ou douze vaisseaux de guere peuvent y ancrer sur un bon fond ; il est facile à des bâtiments plus faibles de pénétrer plus avant, même jusqu'à la petite île de Schaapen-Eyland, qui met à l'abri de toute intempérie. On y trouve, à la vérité, de l’eau inférieure à celle du Cap; mais dansles mauvaises moussons, elle change de nature et devient excellente. Les paysans des environs apportent aux navires qui séjournent dans cette baie des provisions de toute espèce, à beaucoup meilleur marché qu'à la ville; de telle sorte enfin qu'un navire venant d'Europe, contrarié par le vent sud-est qui l'empêche d'arriver à la baie de la Table, peut gagner celle de Saldanha, certain d'y trouver des rafraîchissements en abondance.
Les cachalots, espèce de baleine que les Hollandais appellent noord-kaaper, abondent et jouent continuellement dans ce bassin. Je leur ai souvent envoyé des balles, lorsqu'ils se levaient droit au-dessus de la mer; il ne m'a jamais paru que cela leur fit le moindre effet. Nous trouvâmes une prodigieuse quantité de lapins dans la petile île de Schaapen-Eyland ; elle devint notre garenne : c'était une bonne ressource pour nos équipages.
Le gibier de toute espèce fourmille dans les environs ; on y trouve principalement de petites gazelles : on y voit aussi des perdrix et du lièvre. L'’embarras de monter ou de descendre continuellement dans les sables qui bordent toute cette plage, en rend la chasse très pénible el très fatigante. Les panthères y sont communes, mais moins féroces que dans d’autres parties de l’Afrique, parce que Île gibier leur procurant uve nourriture facile, elles ne sont jamais tourmentées par la faim.
Quelques jours après mon arrivée, le commandant du poste me proposa de chasser avec lui. Le lendemain nous nous mimes eMectivement en route. Nous voyions beaucoup de gibier, et nous ne pümes jamais parvenir à en joindre une seule pièce. Vers le déclin du jour, le hasard nous.1yant séparés, comme si le sort eût voulu me familiariser tout d’un coup avec les dangers que j'étais venu chercher de si loin, je reçus une lecon à laquelle je ne m'attendais guère, et je fis pour la première fois une épreuve un peu rude, et qui fera frissonner plus d'un brave citadin. Les coups de fusil que je tirais çà et là éveillèrent une petite gazelle ; mon chien se mit à la poursuivre; et, s'arrêtant à un très gros buisson, il commença ses aboiements, tourpant sans cesse autour du buisson. J'imaginai que la gazelle s'y élail retirée ; j'accourus dans l'espérance
de la tuer: ma présence et ma voix excilaient merveilleusement mon chien. j'attendais à chaque instant que la gazelle parût; mais, lassé de ne rien voir, j'entrai moi-même dans l'épaisseur du buisson, frappant de côté et d’autre avec mon fusil pour écarter les branches qui me coupaient le passage. Je n'exprimerai jamais comme je l’ai senti la stupeur et l’effroi qui me glacèrent lorsque, parvenu jusqu'au centre du fourré, je me vis face à face d’une énorme et furieuse panthère. Son geste, dès qu'elle m'aperçut, ses prunelles ardentes et fixées sur moi, son cou tendu , sa gueule à demi béante et le sourd hurlement qu'elle laissaitéchapper, semblaienttrop annoncer ma destruction : je me crus dévoré. La tranquillité courageuse de mon chien me sauva. Il tint l'animal en arrêt et le fit balancer entre sa fureur et sa crainte. Je reculai doucement jusqu'au bord du buisson ; mon admirable chien imitait tous mes mouvements, serrant de près son maitre, et résolu sans doute de périr avec lui. Je regagnai la plaine et repris au plus vite le chemin du poste, regardant de temps en temps derrière moi. Cependant j'entendais dans l'éloignement des coups de fusil tirés par intervalle ; je jugeai bien qu'ils étaient de mon compagnon qui me cherchait. |
I faisait nuit, je ne fus pas curieux de l'aller joindre , et le laissai tirer à son plaisir: il arriva enfin, mais fort tard. Sa surprise, en mé voyant sain et sauf et bien entier, fut égale à sa joie. Il m'avoua qu'il avait jugé, par la façon dont mon chien aboyait, que j'étais aux prises avec une hyène ou quelque tigre, et que ne m'entendant point répondre à ses coups de fusil, il m'avait cru déchiré par morceaux. Cette aventure, lorsque je la lui eus racontée en détail, finit par nous faire beaucoup rire : ce qu'il m’apprit à son tour sur ce que j'aurais dû tenter dans celte rencontre me fit regretter de n'avoir point tiré l'animal. Au reste , si nouveau dans la patrie des bêtes féroces, celle-là était la première que j'eusse ainsi contemplée, et j'ignorais complétement comment il fallait s’y prendre avec les panthères. C'est ainsi que j'amusais mes loisirs et me préparais insensiblement à de plus grands dangers!
Nous nous rendions fort souvent à l'île Schaapen pour y tuer des lapins. Dans une de ces promenades, qui jusque-là ne nous avaient procuré que de l'agrément, nous nous vimes à deux doigts de la mort. Il s’éleva tout-à-coup, à côté de notre chaloupe, un cachalot qui nous fit une peur effroyable : il était si près, que, dans la crainte qu'en retombant il ne nous fit chavirer et ne nous engloutît à jamais sous son énorme poids, nos matelots sautèrent à l’eau ; mais celui qui était au gouvernail revira si lestement que nous évitâmes le monstre. Cet animal s'était élancé au moins de douze pieds hors de l'eau ; il nous arrosa tous en replongeant , et notre chaloupe reçut une si violente commotion, qu'elle faillit d'être submergée, Il est certain que, sans la présence d'esprit de notre pilote, aucun de nous n’échappait à la mort.
Le cachalot porte ordinairement soixante à quatrevingts pieds de long, quelquefois davantage. Souvent il se dresse perpendiculairement au-dessus de la mer, jusqu'à moilié de sa longueur ; et lorsque cette lourde masse retombe, le bruit d'un coup de canon et le bruit de sa chute n'ont point de différence.
On découvre encore à l'entrée de la baie de Saldanha une pelite île appelée Dassen-Eyland (île des Marmoliles) : j'ignore si, dans les temps antérieurs, on y voyait de ces animaux, mais je n'y en ai point trouvé. Une tradition commune à tous les voyageurs m'avait appris qu'un navire danois, contrarié par les vents, ne pouvant entrer dans la rade du Cap, était venu se mettre à l'abri dans cette baie, et qu'après quelque séjour, le capitaine y étant mort, son équipage l'avait enterré dans la petite île, et lui avait élevé un lombeau.
Toutes les fois que pour me rendre au Schaapen- Eyland je passais à la hauteur de cette île, un bruit sourd, qui avait quelque chose d'effrayant, venait frap-
. per mon oreille. J'en parlai à mon capitaine. Il me répondit que, pour peu que cela me fit plaisir et m'intéressât, nous y ferions une descente ; qu'il serait curieux lui-même de voir le tombeau danois, Dès le matin il donna ses ordres ; nous partîmes.
À mesure que nous approchions, ce bruit sourd piquait notre curiosité, d'autant plus que la mer, se brisant avec violence contre les rochers qui formaient le rempart de cette île, ajoutait encore au bourdonnement
- dont nous ne devinions pas la cause.
Arrivés enfin, je ne dirai pas que nous mîmes pied à terre, car nous fûmes obligés de le mettre à l’eau, tant la barre s’allongeait avec violence. Nous étions à tous moments couverts de son écume. Nous escaladàmes la roche avec beaucoup de peine et de danger, et parvinmes à son esplanade. Jamais spectacle semblable ne s’est offert ailleurs aux yeux d'un mortel! Il s'éleva tout-à-coup de toute la surface de l’île une nuée impénétrable qui formait à quarante pieds sur nos têtes un dais immense, ou plutôt un ciel d'oiseaux de toutes espèces et de toutes couleurs : les cormorans, les mouettes, les hirondelles de mer, les pélicans, tout le peuple ailé qui borde cette partie de l'Afrique était, je crois, rassemblé là. Tous ces croassements mêlés ensemble et modifiés suivant leurs différentes espèces formaient une musique horrible ; j'étais à tous moments forcé de m'envelopper la tête pour en diminuer les déchirements et me donner un peu de relâche.
L'alarme fut d'autant plus générale parmi ces légions innombrables d'oiseaux, que nous avions principalement affaire aux femelles, puisque c'était le moment de la ponte. Elles avaient des nids, des œufs et des petits à défendre ; c’étaient des harpies acharnées contre nous : leurs cris nous assourdissaient ; souvent elles s’abattaient à plein vol et nous rasaient le nez. Les coups de fusil redoublés ne les épouvantaient poiat ; rien n’eût été capable d’écarter ce nuage ; nous ne pouvions faire un pas sans écraser des œufs ou des petits, la terre en était jonchée.
Les cavernes et les crevasses des roches étaient habitées par des phocas et des mors, espèce de veaux et de lions marins. Nous tuâmes, entre autres, un de ces derniers qui était monstrueux.
Les plus petits abris servaient de retraite aux manchots, qui foisonnaient par-dessus toutes les autres espèces. Cet oiseau, d'environ deux pieds de hauteur, ne porte point son corps comme les autres oiseaux ; il se tient droit perpendiculairement sur ses pieds ; cela lui donne un air de gravité d'autant plus ridicule que ses ailes, Lotalement dépourvues de plumes, pendent négligemment de chaque côté; il ne s'en sert que pour nager.
Bien dressés sur leurs pattes, ces animaux ne se dérangeaient en aucune façon pour nous laisser passer ; ils entouraient plus particulièrement le mausolée, et semblaient en défendre l'approche ; tous les environs en étaient obstrués. La nature avait fait, pour le simple tombeau de ce pauvre capitaine danois, ce que va chercher bien loin l'imagination d'un poète, et ce qu'exécute à plus grands frais le ciseau de nos artistes ; le hideux chat-huant, le mieux sculpté dans nos temples , n'a point l'air sinistre el mortuaire du manchot. Les cris lugubres de cet animal, mêlés aux cris des veaux marins, imprimaient je ne sais quelle tristesse dans l'âme qui disposait à l'attendrissement.
Nous emplimes notre chaloupe de toutes les espèces d'animaux que nous avions sous la main. Les manchots ne furent pas oubliés : nous en tirâmes beaucoup d'huile à brûler.
Nos matelots avaient aussi ramassé une prodigieuse quantité d'œufs, qui nous fournirent pour plusieurs jours un aliment que nous trouvions délicieux , et qui venait interrompre fort à propos la monotonie de la nourriture sèche et trop uniforme du navire.
Il ÿ avait à peine trois mois que nous séjournions dans la baie, que j'en connaissais déjà tous les environs ; je m étais tellement occupé de mon objet, que,
dans ce court espace de temps, j'avais rassemblé une collection considérable et précieuse d'oiseaux, de coquilles, d'insectes, de madrépores, etc. ; mais un événement funeste m’'eut bientôt, et pour toujours, privé du fruit de mon travail, de mes recherches et de mes courses si pénibles.
Nous recûmes par terre un exprès du gouverneur qui nous apprit que M. de Suffren , après son affaire de Santiago, était arrivé au Cap, et qu’on y attendait incessamment une autre flotte française. Cet exprès apportait au Æeld-Woltemaade, le même sur lequel j'étais arrivé d'Europe, l’ordre de partir à l'instant pour Ceylan, lieu de sa destination.
A peine entrait-il en marche, qu'il fut rencontré et paisiblement amariné par l’escadre du commodore Jonston. Cette prise fit notre malheur. Instruit par la plus lâche indiscrétion de l'équipage, Jonston vint droit à nous, et se présenta à l'ouverture de la baie, avec pavillon de France. On crut d'abord que c'était la flotte alliée qui nous avait été annoncée; mais un cutter qui précédait, ayant arboré pavillon anglais, nous envoya sa bordée, qui fut suivie de celle des autres vaisseaux. Le nombre ne permettant point à nos gens de disputer la place, il ne resta d’autre ressource que de couper précipitamment les câbles pour se faire échouer. On abandonna les navires ; chacun chercha son salut dans sa fuite.
Le désordre et la confusion se répandirent de toutes parts : les malheureux navires furent en proie au pillage le plus affreux : chacun en emporta ce qui lui convenait davantage. Mon capitaine mit le feu au sien ; et les Anglais arrivèrent assez à temps sur les autres pour les empêcher de brûler ou d’échouer. La crainte d'être poursuivis, pris ou massacrés par l'ennemi, précipitait nos matelots sur le chemin du Cap. Vingt lieues de sable à traverser jusqu’à la ville en avaient découragé beaucoup. Ces misérables s'étaient tellement surchargés, qu'ils avaient été contraints d'abandonner sur la route une partie de leurs effets. Les différents sentiers qu'ils avaient pris en étaient parsemés ; on en rencontrait partout. Ce jour-là, malheureusement je chassais. Le bruit de nos canonnades parvint jusqu'à moi. Je m'arrêtai à l’idée toute naturelle de quelque fête donnée sur notre escadre, et je hâtai mes pas pour m'y rendre, afin d'en jouir. Arrivé sur les dunes, quel spectacle vint frapper mes regards! le Middelbourg sautait! et la mer et les airs, tout fut dans un moment rempli de ses débris enflammés. J'eus la douleur mortelle de voir mes collections, et ma, for tune, et mes projets, et toutes mes espérances gagner la moyenne région, et s’y résoudre en fumée.
Quelle était ma position après une aussi terrible aventure! En supposant que je ne voulusse point aller au Cap mendier des secours pécuniaires, et grossir la foule des malheureuses victimes échappées à la flamme, au fer de l'ennemi, indifférent à cette scène d'horreur où je n'aurais dû courir aucun risque, puisqu'elle ne m'eût donné nul profit; sans titre, sans état, sans commission, seul, éloigné de tous les miens, dont l'image trop chérie, comme un éclair, vint se retracer devant moi; à deux mille lieues de ma femme, de mes enfants, de ma palrie adoptive ; dans un pays sauvage, sans espoir d'y trouver même un abri tranquille et sûr ; n'ayant pour toute ressource que mon fusil, dix ducats dans ma bourse, et le mince babit que je portais, quel parti me restait-il à prendre, et qu'allais-je devenir ? Toutes ces idées vinrent me frapper à la fois, et je sentis couler mes larmes. Dans ma situation déplorable, je tournai mes yeux vers le rivage. Les vainqueurs, à la poursuite des fuyards, pouvaient disposer de ma vie, et d'un coup de fusil m'en épargner les misères !.… Je formai un moment ce souhait barbare, et trouvai pour la première fois de la férocité dans mon cœur.
Mais, bientôt replié sur moi-même, et songeant à mon extrème jeunesse qui m'offrait un appui conso-
lant dans mes propres forces, je pris enfin mon parti, et fus moins désespéré de mon sort.
I me vint dans l'esprit qu’un colon que j'avais vu plusieurs fois dans mes courses, el qui n'était qu'à quatre lieues de là, voudrait bien me garder chez lui jusqu'à ce que j'eusse reçu des secours de ma famille en Europe. Je me trainai done jusqu'à sa demeure solitaire, Je demandai l'hospitalité ; ma douleur était
einte sur ma figure. Le sensible Slaber me lendit les
ras ; et, me prenant par la main, il me présenta surle-champ à sa famille. Dès, le lendemain j'imitai la constante hirondel!e dont on à impitoyablement brisé le nid : je revins, non sans tristesse, à l'a b c de ma collection.
M. le fiscal, ne me voyant point de relour avec les autres, et n’entendant point parler de moi, fil faire des perquisitions ; on lui découvrit la retraite que je m'étais choisie, Peu de jours après, je le vis arriver. Combien je me repentis alors d'avoir perdu sitôt la tendre confiance qu'il m'avait inspirée ! Je lui rendis comple de la situation cruelle où m'avait plongé le malheur commun, de l'affreuse détresse où me jetait la perte de tout ce que je possedais au monde. Je lui fis part de la résolution que j'avais prise de rester chez l'honnête Slaber, jusqu’à ce que j'eusse recu des nouvelles de ma famille, et de travailler, en attendant, à rebâtir l'édifice de mes collections et faire des recherches en histoire naturelle. M. Bærs m'avait écouté tranquillement et sans m'interrompre. Que ne puis-je ici graver en lettres d'or , et ses tendres reproches, et ses pressantes sollicitations de le suivre au moment même! Sans ton, sans morgue, sans ce verbiage im-
ertinent de nos protecteurs d'Europe, mais avec celte
onhomie ouverte et franche qui mesure l'homme par l'homme, el juge toujours le protégé digne du bienfait: « Monsieur, me dit-il lorsque j'eus fini de m'excuser, vous n'oublierez pas que vous m êtes recommandé : l'instant qui vous voit malheureux est aussi le moment où je dois à mon tour mériter la confiance des amis qui ont complé sur moi; je ne la trabiraï point, Ma maison, ma table, les secours les plus pressés, je vous offre tout: reprenez courage ; dressez de nouveiles batleries ; revenez à vos plans, el n'atiendez pas pour commencer vos voyages les nouvelles incertaines d'Europe. C'est à moi de pourvoir à ces détails : acceptez; il le faut ; je le veux. »
‘Cette âme sensible parlait à la mienne une langue si chère lun refus l'aurait trop blessée ! je me rendis. C'est done à cet ami généreux que je dus l'avantage inappréciable de me livrer sans de- plus longs délais aux préparatifs de ce voyage tant désiré, ainsi qu'aux dépenses ruineuses qu'allait entraîner son: exécution ; j'en rensuvellerai plus d'une fois le souvenir: il devient un besoin pour mon cœur.
Je. deniandai qu'il me fût permis de: passer: encore une quinzaine de jours à Saldanha,, afin de réparer, sil était: possible, une partie des pertes que m'avaient fail: faire les Anglais. Ne sactiant pointisi dans la suite j'aurais oceasion de repasser dans ces lieux funestes, je voulais au moins me procurer les objets que j'étais presque assuré de ne point retrouver ailleurs: Que je mis à profil ces quinze jours accordés avee tant. de peine par F'annitié l'etlestcoquilles, et les plantes, etila chasse, partageaient tous mes:instants : la chasse: surtout, ma passion favorite, m'exposail sans cesse aux dangers les plus grands, et m'avait fait une réputation
d'intrépidilé qui s'était répandue à dix lieues à lal
ronde,
Un soir que j'étais rentré de fort bonne heure, je trouvai à la maison un habitant que je ne connaissais point et qui m'altendait. Il se nommait Smit: Il était venu solliciter nos secours contre une panthère qui, fixée depuis quelque temps dans son Canton, enlevait régulièrement toutes les nuils quelque pièce de son bétail; Sa proposition me fit grand plaisir ; je l'acceptaicavec transport. Enchanté de: faire en règle la chasse de cet animal, je comptais me venger sur lui de l'é-
pouvante que m'avait eausée son pareil dans la baie de Saldanbha. .
Jour pris pour le lendemain, nous déterminâmes quelques jeunes gens des environs à se joindre à nous. Je remarquai qu'ils ne s'y prêtaient point de trop bonne grâce. J'en fis honte aux plus récalcitrants : ce fut un coup d’aiguillon pour les autres. Nous réunimes tous les chiens que nous pûmes trouver, et chacun s’arma de pied en cap. Toutes nos batteries ainsi dressées, comme s’il se fût agi d'une prise d'assaut, on se sépara. Je me mis sur mon lit pour y dormir quelques heures, et me disposer à la fatigue du lendemain. Je ne pus fermer l'œil d'impatience et d'aise. Dès la pointe du jour, je gagnai la plaine avee mon escorte. Smit et quelques amis nous attendaient : nous nous trouvâmes environ dix-huit chasseurs ; nos chiens réunis formaient une meute de pareil nombre. Nous apprimes que la panthère avait encore enlevé um mouton pendant la nuit.
Un. des canons de mon fusil était chargé de très gros plomb, l'autre de chevrotines. J'avais, en outre 4 une carabine chargée à balles. Mon Hottentot la portait el me suivait. Le pays, assez bien découvert, n’offrait que quelques buissons isolés de côté et d'autre : il fallait visiter avec des précautions tous ceux qui se trouvaient sur notre passage.
Après plus d'une heure de recherches, nous tombämes sur le mouton dont la panthère n'avait dévoré que la moitié. Une fois sûrs de la piste, l'animal n'était pas loin, et ne pouvait nous échapper. En effet, quelques inslan{s après, nos chiens qui jusque-là n'avaient fait que batwe confusément la campagne, tout-à-coup se réunirent, el, pressés ensemble, sélancèrent x deux cents pas de nous vers:un énorme buisson, où ils se mirent à aboyer, à hurler de: toutes leurs forces.
Je sautai de mon cheval, que je remis à mon Hottentot ; et, courant du côté du buisson, je m'établis sur un petit monticule qui en était à cinquante pas; mais, jetant les yeux derrière: moi, je vis quil n'y avail pas un seul de mes compagnons qui fil bonne contenance. Jean Slaber, un des fils de mon hôte, colosse de six pieds, vint se:ranger près. de moi ; it ne voulait point, disait-il, m'abandonner même au péril de sa, vie. Au battement de son cœur, aux traits effarés de son visage, je jugeai que le pauvre garcon comptail peu sur lui- même ; je sentais, pour en tirer parti, qu'il avait besoin d'un: homme ferme: quile rassurât. En effet, quelle que fût sa terreur, je pense qu'il se croyait en plus grande sécurité près de: moi qu'au milieu. de ses poltrons de camarades, que: nous voyions divaguer dans la plaine, et se tenir à une distance respeclueuse.
Hs mavaent tous averti que, dans le cas aù je-joindrais l'animal d'assez près pour en être: entendu, je ne devais poinL crier sa&, saa; que ce mot mettait le tigre en fureur , et qu'il s'élançait de préférence sur celui qui l'avait prononcé. Mais en: rase campagne, bien à découvert, et ne pouvant être surpris par l'animal, je me mis à crier plus de-mille fois, saa, saa, saæ, aulant pour exciter les chiens que pour l'arracher de son: fort. Ce fut en: vain; Fanimal etla meule, égale ment effrayés l'un de L'autre, n'osaient ni pénétrer ni sortir ; parmi les chiens cependant , je remarquai des mâlins pour qui. j'aurais parie, si leur courage avait seconde leurs forces. Ma seule chienne, la plus petite de loute la troupe, se montrait toujours à la tête des autres, lle: seule s'avançait: un peu dans le buisson, il est vrai que reconnaissant ma voix elle en élaitamimée etiplus acharnée que les autres.
L'affreux tigre poussait des hurlements terribles, A chaque instant je le croyais lancé, Les chiens, au moin dre mouvement qu'il: faisait sans doule, se jelaient: avec précipitation en, arrière, et détalaient. à toutes: jambes, Quelques coups de fusil, tirés au hasard, le déterminèrent enfin ; il sortit brusquement. Cette ap= parition) subite fut pour tout le monde un signal de décamper. Jean Slaber lui-même qui, taillé comme un
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hereule, aurait pu lutter avec l’animal et l’étouffer dans
ses bras, perd tout-à-coup la tête: il cède à sa frayeur, s'enfuit vers les autres, et m'abandonne : je reste seul avec mon Hottentot. Le tigre, pour gagner un autre buisson, passe à cinquante pas de nous, ayant tous les chiens à ses trousses ; nous Le saluons de nos coups à son passage. Ë
Le buisson dans lequel il se réfugiait était moins haut, moins grand et moins touffu que celui qu'il venail de quitter ; des traces de sang me firent présumer que je l'avais touché, et l'acharnement redoublé des chiens m'en donna la preuve. Une partie de mon monde alors se-rapprocha, mais le plus grand nombre avait tout-à-fait disparu.
L'animal fut encore harcelé pendant plus d'une heure; nous tirâmes au hasard dans le buisson plus de quarante coups de fusil : enfin, lassé, impatienté même de ce manége qui ne finissait rien, je remontai à cheval et tournai avec précaution du côté opposé aux chiens. Je présumais qu'occupé à se défendre contre eux, il me serait aisé de le surprendre par derrière. Je ne m'étais pas trompé; je l’aperçus. Il était acculé,
jouant des se pour tenir en respect ma pelite :
chienne, qui venait aboyer jusqu'à la portée de sa griffe. Quand j’eus pris tout le temps nécessaire pour le bien ajuster, je lui lâchai ma carabine, que je laissai tomber pour me saisir promptement de mon fusil à deux coups que je portais à l’arçon de ma selle. Cette précaution fut inutile : l'animal ne parut point; et, mon coup parti, je ne le vis même plus, Quoique sûr de l'avoir atteint, il y aurait eu de l'imprudence à pénétrer tout de suite dans ce fourré; eependant on ne l'entendait poiut; je le soupçonnais ou mort ou dangereusement blessé. « Amis, criai-je alors à ceux de nos chasseurs qui s'étaient rapprochés, allons tous de front et sur une ligne serrée droit à lui; il faut bien, s'il vit encore, que tous nos coups lâchés ensemble le démontent s'il se présente; quel risque pouvons-nous courir? » Il u'y eut qu'une voix pour me répondre, mais elle fut négative. Ma proposition ne fut goûtée de personne. Indigné, furieux : « Camarade, dis-je à mon Hottentot, non moins animé que son maitre, l'animal doit être ou mort ou très malade ; monte à cheval, approche-loi comme je l'ai fait, et iâche de découvrir dans quel état nous l'avons mis. Je vais garder l'entrée ; pour cette fois, s’il veut échapper, je l'assomme : nous pouvons l'achever sans le secours de ces lâches. » Il ne fut pas plus tôt entré qu'il me cria qu'il apercevait le tigre étendu de son long sans aucun mouvement apparent, et qu'il le jugeat mort. Pour s en assurer, il Jui tira un dernier coup de sa carabiue ; j'accourus ; tout mon corps frémissait d'aise et d'exaltation ; mon brave Hottentot partageait mes vifs transports; la joie doublait nos forces. Nous trainâmes l'animal eu plein air; il me semblait énorme. Je commençai par prendre en détail toutes ses dimensions. Je l'examinais et le retournais dans tous les sens, je l'admirais avec orgueil: c'élait là mon coup d'essai; et le tigre, par hasard, se trouva monstrueux. Il était mâle : depuis l'extrémité de la queue jusqu'à la moustache, il portait sept pieds deux pouces sur une circonférence de deux pieds dix pouces. Je lui reconnus tous les caractères de la panthère, si bien décrits par Buffon; mais dans toute la colonie on ne le nomme pas autrement que le tigre. Cet usage à prévalu, quoique dans toute cette partie dé l'Afrique on ne rencontre aucun tigre proprement dit, et qu'il y ait une grande différence entre l'un el l'autre de ces animaux; les Hottentots l'appellent garou gama, c'est-à-dire lion tacheté.
En général, dans les colonies du Cap on redoute la panthère beaucoup plus que le lion. Celui-ci n'arrive Jamais sans s'annoncer par des rugissemeuts affreux. J1 donne lui-même le signal de la défense, comme s'il montrait plus de confiance dans sa force ou qu il ft plus de noblesse dans l'attaque. L'autre, au contraire unit la perfidie à la férocité; il arrive toujours sans bruit, se glisse avec adresse, saisit l'avantage; et, sau-
tant sur sa proie, l’enlève avant qu’on se soit douté de son approche.
Lorsque.j'eus fini de dépouiller ma proie, mon Hottentot s'affubla de sa peau; je saluai mes fiers chasseurs et nous retournâmes au gîte.
Les détails de cette expédition ne tardèrent point à se répandre. On disait partout dans le pays que j'étais un brave; ceux même qui m’avaient si bien secondé commencaient à le croire.
Le temps que je m'étais limité moi-même en quittant M. Bœrs était presque écoulé; la saison favorable pour mon voyage dans l'intérieur du pays s’avançait de plus en plus. J'avais de grands préparatifs à faire, de nombreux reuseignements à recevoir, Je pris congé du bon Slaber, de toute sa famille que je quittais à regret : libre de soins, d’embarras, d'inquiétude, plus léger que je n étais venu, je lançai un dernier regard vers la baie de Saldanha, et me mis en route pour le Cap.
Retour de la baie de Saldanha au Cap.
M. Bœrs, gouverneur, m'attendait, À mon arrivée, je fus installé dans $a maison ; j'y trouvai tout ce qui pouvait flatter mes désirs, el ces tendres soins de l'amilié que vend si cher ailleurs l’orgueilleuse insolence d'un satrape enrichi. Il me prévint sur les apprêts nécessaires de mon voyage, et me pria d'y songer. Ce fut alors que je me liai plus particulièrement avec M. Gordon, commandant des troupes. H trouvait mon entreprise trop hardie dans un moment surtout où les Cafres étaient en guerre avec les colons, et par conséquent avec les Hottentots, Tout en approuvant mes projets, il ne me cacha point les risques de l'exécution.
Tandis qu'on travaillait à mes équipages, je visilai plus particulièrement la ville et Les environs. Je me rendis plusieurs fois sur là montagne de la Table et sur celle du Lion. Quoique la première, vue de la baie, paraisse toucher à la ville, elle en est cependant éloignée de plus d'une lieue.
Le pied de cette montagne est encombré d'une grande quantité d'éclats de rocher qui paraissent en avoir fait partie et s'en être détachés; fa base est un granit pur, et, jusqu à son sommet, elle paraîl être alternativement composée de couches horizontales de granit el de terre. D'après les mesures données par l'abbé de la Caille, elle s'élève à trois mille six cents pieds au-dessus du niveau de la mer. On n'y peut monter que par la erevasse d'où découlent les eaux qui remplissent les fon'aines de ja ville. Cette route est pénible, surtout vers le haut, où la crevasse se rétrécit beaucoup et devient presque perpendiculaire, Il faut gravir pendant plus de deux heures pour gagner le sommet : il offre alors une plateforme très étendue, hérissée d'énormes rochers confusément amoncelés et parsemée de différents arbusies; on dirait les ruines d'une ville immense. Le temps, les nuages et le vent semblent en avoir usé les parties les plus saiantes, ce qui donne au tout une figure baroque; j'y ai vu des cailloux de quartz aussi roulés que ceux qui vulgairement sont appelés galets, et qu on ramasse sur le rivage.
Vers le milieu du plateau'se trouve un bassin bourbeux. C’est de là que découlent les eaux qui arrivent au Cap par la erevasse dont j'ai parlé; il peut avoir trois ou quatre cents pas de cireonférence : j'y ai tiré beaucoup de bécassines. Ges eaux sont-elles le produit d'une source, des pluies ou des brouillards? c'est ce que j'ignore; mais la montagne est circonscrite par une quantité de ravins, qui sont autant d'aquedues qui vont çà et là distribuer les eaux du bassin et fertiliser les habitations éparses à quelque distance de-son pied.
La Table est le repaire des vautours. Le vent de sudest les oblige souvent à déserter da montagne, et da furie avec laquelle il souffle les précipite dans les rues du Cap. où il sont assommés à coups de bâton, On y
. , . . re.
Rien n'était plus amusant que de voir le mouvement de leurs grandes oreilles.
voit aussi l'espèce de singe papion, et que les Hollandais nomment bawians. On sait qu'ils sont voleurs : ils se répandent dans les habitations, escaladent les jardins pour en dérober les fruits. En
Quand le ciel est pur et serein, on distingue du sommet de la Table les montagnes du Piquet, éloignées de trente lieues. Malgré cette distance elles paraissent encore la surpasser en hauteur. ü
Lorsque les personnes qui vont pour la première fois à la montagne sont engagées dans la crevasse, elles se croient assaillies par une pluie ordinaire, quoique le temps soit beau, et il pleut réellement pour elles. C’est l'effet des gouttes d'eau qui, suintant continuellement des rochers supérieurs, tombent sur ceux qui sont plus bas, se heurtent, se divisent en une pluie d'autant plus fine qu’elle approche plus du pied de la montagne. Cette pluie est toujours plus abondante le malin que le reste de la journée ; les fraicheurs et les rosées de la nuit en expliquent aisément la cause.
On rencontre dans la crevasse, à un tiers ou environ de sa hauteur, une superbe nappe d'eau qui coule sur un rocher plat très étendu. On va de la ville se promener jusqu'à cette cascade; la route n'en est pas si escarpée que les dames même ne puissent se donner la satisfaction d'aller y jouir d’un coup d'œil charmant et pittoresque, d'un point de vue délicieux qui commence à cet endroit.
C'est un usage assez remarquable que dans les pays les plus chauds les esclaves font du feu partout où ils travaillent, Cela leur sert à allumer leurs pipes, à faire réchauffer ou cuire leur nourriture. Ceux du Cap, chargés d’aller couper du bois pour la maison de leurs maîtres, vont quelquefois le chercher sur les revers de la Table. Le soir, en quittant l'ouvrage, s'ils négligent d'éteindre ces feux, ils se communiquent insensiblement de proche en proche à toutes les herbes et racines sèches; la trace gagne et s'étend de côté et d'autre, parvient à des enfoncements où le bois vert et le bois sec indistinctement s’allument et s'embrasent : ce sont alors autant de fournaises, de petits volcans qui tiennent ensemble par les cordons de feu qui les ont unis. La flamme s’en échappe par tourbillons, et se nuance suivant que les différentes cavernes sont plus ou moins profondes. La nuit survient, et la ville et la rade et tous les environs jouissent d'un spectacle d'autant plus magnifique que la cause en étant connue, on es! exempt de ces terreurs profondes qu'imprimerait ailleurs un pareil phénomène ; car la hauteur et l'étendue de cet embrasement donnent à la montagne un aspect plus effrayant que les laves du Vésuve dans leur plus grande force. Je n'ai vu qu'une seule fois cette majéstueuse illumination, et je puis dire qu’elle m'a jeté dans le ravissement et l’extase. Tout ce qu’on pourrait imaginer pour éclairer les navires à vingt lieues en
Cette caravane en marche était un spectacle unique.
mer n approcherait jamais de ce phare allumé au hasard par une misérable broussaille qu’a laissée brûler un nègre élourdi.
Il est impossible d'arriver à la montagne du Diable par celle de la Table, quoiqu'elle n’en soit qu'une partie dont elle a été séparée par le sommet ou par des ésoulements successifs, ou par des tremblements de terre; mais on arrive aisément à celle du Lion qui, comme l'autre, est aussi une partie de la Table. Le sommet seul de la tête du Lion n’est praticable qu'au moyen d'une corde avec laquelle on se hisse avec peine. C’est de ce sommet qu'on signale Les vaisseaux qui sont en pleine mer. Il y a toujours un serviteur de la Compagnie chargé de tirer un coup de canon pour chaque vaisseau qu'il aperçoit; el, par un signal convenu, la ville sait-à l'instant si le navire vient de l'Inde ou de l'Europe.
J'allai visiter aussi le fameux territoire de Constance derrière la Table. Ce vignoble ne produit peut-être pas la dixième partie du vin qu'on débile sous son nom : il appartenait alors à M. Cloëte. Les uns disent que les premiers plants sont originaires de Bourgogne, les autres de Madère, d’autres encore de Perse : ce qu'il y à de certain, c'est que ce vin bu au Cap est délicieux ; qu'il perd beaucoup par le transport, et qu'après cinq ans il ne vaut plus rien.
A côté de Constance est un autre vignoble appelé
le Petit Constance. C'est seulement depuis sept ou huit ans qu'il marche-de pair avec son voisin. Il est même arrivé qu'on a quelquefois payé sa récolte plus cher aux ventes de la Compagnie. Comme il n'est séparé de l’autre que par une simple haie, qu’il jouit d'ailleurs de la même exposition, il est probable qu'il n'y avait jadis entre ces deux vins de différence que dans la façon de les travailler.
Tout l’espace compris entre la baie Falso et celle de la Table est orné de maisons de plaisance et de belles habitations où l’on se borne à la culture des légumes, des fruits, et surtout du vin. Les plus eslimés, et qui approchent le plus du Constance, sont ceux de Becker et de Hendrik. Les marchands de vin du Cap savent les apprêter et les vendre pour du vrai Constance. Outre ces vins doux, d’autres cantons des colonies fournissent des vins secs très estimés. On y fait aussi du vin qui approche du Rota, à qui l'on donne ce nom, et qu’en effet j'ai trouvé tout au moins aussi bon. Le vin commun du pays paraît rarement sur les bonnes tables : les vins rouges de Bordeaux sont la boisson ordinaire.
La Hout-Bay (la Baie au bois) tire son nom du petit bois qu'on y va chercher : on n'y trouve point de gros arbres; ce ne sont que des buissons et des taillis fort épais. Cette baie, peu spacieuse et ouverte au vent d'ouest, est entourée de brisants. Il est rare que des bâ-
timents s'y réfugient, à moins qu'ils ne soient surpris tout d'un coup par le mauvais temps, et qu'il y ait pour eux impossibilité de gagner un autre abri : elle est à deux lieues sud-ouest du Cap.
La baie Falso, au sud-ouest,du Cap, en est éloignée de trois lieues; mais il faut en faire quatre pour arriver jusqu'à l'ancrage : la route en est impraticable. Celte spacieuse baie peut offrir un asile à un nombre considérable de vaisseaux : c’est là que se réfugient ceux qui sont dans la baie de la Table, lorsqne le vent d'ouest commence à se faire sentir; et par la raison contraire, lorsque celui du sud-est recommence, ces mêmes bâtiments retournent à leur premier mouillage.
On voit sur les bords de la baie de grands magasins où sont déposées les provisions pour les vaisseaux de la Compaguie. On y a bâti un très bel hôpital pour les équipages un hôtel commode pour le gouverneur, qui s'y wansporte ordinairement el y passe quelques, jours lorsque les navires y séjournent : le commerce y attire aussi des particuliers du Cap ; ils fournissent des logements aux officiers des vaisseaux. Tant que ces derniers y demeurent, la baie est extrêmement vivante ; mais du moment que la saison permet de lever l'ancre, elie devient déserte; chacun décampe; il ne reste qu'une compagnie de la garnison qu'on relève tous les mois.
C'est là que se pêche le plus beau et le meilleur poisson, particulièrement Île rooman, qui donne son nom au rocher daus les environs duquel il se trouve abondamment : on y pêche encore des huîtres, mais elles sont très rares.
je ne dois pas oublier de dire que dans le terrain compris entre la baie Falso et la ville du Cap, mais surtout dans les environs de Constance et de Niuweland, on trouve ce charmant arbre qu'on y nomime silwer blaaderen; c'est le protea argentea des bolanistes.
Les colonies Stel'embosch, Drageslein, Fransche- Hoeck, la Perle, la Hollande-llottentole, sont ditrérents cantons situés entre le Cap et la grande chaîne des montagnes qu'on aperçoit à l’est : ils fournissent tous du fruil et du vin.
Le Stellembosch est une petite bourgade où se sont retirés plusieurs habitants du Cap; ils y font valoir eux-mêmes leurs terres. Il y a une église, un ministre et un land-rost ou bailli, qui a rang de sous-magchand : c'est une espèce de fiscal qui juge en premier ressort. ll ne peut imposer d'amende que jusqu'à la somme de cinquante rixdalers ; lorsque l'affaire est majeure, c'est le fiscal qui doit cn connaître,
Le Fransche-Hoeck (le Coin français) est dans une gorge de montagnes, entre le Stellemboseh et le Dragestein ; il a reçu son nom des réfugiés (1) qui vinrent le défricher sur la fin du siècle dernier. Le terrain en est bon, et fournit beaucoup de blé et de vin. C'est là que se mange le meilleur pain de toutes les colonies ; ce n'est pas que le blé y soit meilleur qu'en lout autre lieu, mais c'est parce que la méthode française apportée par les émigrants s'y est conservée de père en fils sans altération : c'est là tout ce qui leur reste du souvenir de leur ancienne et cruelle patrie. Je n'ai trouvé dans ce canton qu un seul vieillard qui parlât français; plusieurs familles cependant conservent el écrivent encore leurs noms primilifs.
La Hollande-Hottentote est ainsi nommée. parce que-ce canton, originairement habité par lés Hottentots, fut défriché le premier par les Hollandais. Il fournit des légumes, du fruit et du blé : le Stellembosch le borne au nord, une chaîne de montagnes à l'est. la baie Falso à l'ouest, et des montagnes dans lesquelles il y a encore quelques habitations au sud.
La première chaîne de montagnes et de collines
(1) Après, la révocation de l'édit de Nantes, un grand nombre de familles: protestantes se rendirent au Cap de Bonne-Espérancte, afin d'y exercer leur industrie, A. M.
qu'on aperçoit de la baie de la Table se nomme Montagnes du Tigre. elles sont parsemées d'habitations excellentes pour le blé, Toutes ces collines ensemencées offrent un superbe coup d'œil à la ville dans le temps de la moisson; leur abondance les à fait nommer Magasin à blé de la colonie. Le derrière de ces collines est également garni de fermes à blé, et cette culture se prolonge assez loin. Les habitations qui avoisinent le Cap sont généralement d'un grand rapport, à raison de la facilité d'y faire arriver les légumes, les fruits, les œufs, le lait, toutes les provisions de première nécessité qui sont d'un débit sûr et journalier, avantage que n’ont point les autres habitants à cause de l'éloignement.
A douze lieues à la ronde du Cap, les colons ne se servent plus des Hottentots ; ils aiment mieux acheter des nègres, qui sont moins paresseux, et sur les services desquels ils comptent davantage. Les Hottentots, insouciants et inconstants par leur nature, se retirent souvent à l'approche des grands travaux, et laissent leurs maitres dans l'embarras. Les nègres désertent bien aussi, mais vainement pour leur liberté, car ils sont bientôt repris.
Les nègres de Mosambique et ceux de Madagascar sont regardés comme les plus forts ouvriers el les plus affectionnés à leurs maîtres : lorsqu'ils débarquent au Cap, on les paie ordinairement de cent vingt à cent cinquante piastres la pièce, Les Indiens sont plus singuhèrement recherchés pour le service de la maison et celui de la ville. On y voit aussi des Malais, qui sont en même temps les plus entendus el les plus dangereux des esclaves : assassiner leur maitre on leur maîtresse n'est à leurs yeux qu'un attentat ordinaire; et, dans les cinq années que j'ai passées en Afrique, j'ai vu ce forfait souvent répété Is vont à l'échafaud pleins de caline et de sang-froid.
On est surpris, en arrivant au Cap, de la multilude d'esclaves aussi blanes que les Européens, qu'on ÿ voit. L'étonnement cesse quand on sait que les jeunes négresses, pour peu qu'elles soient jolies, ont chacune un soldat de la garnison avec lequel elles vont, comme il leur plaît, passer tous les dimanches. L'intérêt du maître lui fait fermer les yeux sur le dérèglement de ses esclaves, parce qu'il compte d'avance sur le produil de ces cohabitations licencieuses
On reucontre cependant des négresses légitimement mariées, et des nègres établis faisant corps avec la bourgeoisie ; ce sont des hommes qui, par leurs services ou d'autres motifs, ont été affranchis : la facilité avec laquelle on leur donnait la liberté était autrefois sujette à bien des abus, parce que cés gens, devenus vieux ou infirmes ou privés de ressources pour subsister, finissaient par être des voleurs et des vagabonds. Le gouvernement s'est trouvé forcé d'y mettre ordre ; nul maître à présent ne peut affranchir son esclave, qu'en déposant à la chambre des orphelins une somme suffisante pour sa subsistance (4).
L'ile Roben est à deux lieues en mer, en face de la baie de Ja Table, et à la vue de la ville : elle tire son nom de la quantité de chiens marins qu'on y trouve. Cette île, tout-à-fait plate, a très peu d'étendue, cest le Bicêtre du Cap; elle est soumise aux ordres d'un çaporal qui a titre de‘commandant. Les malheureux qui y sout relégués doivent délivrer par jour une certaine quantité de pierres à chaux qu'ils déterrent : le reste du temps ils péchent, ou bien ïls cultivent de petits jardins ; ce qui leur procure du tabac où quelques autres douceurs. On ne pent voir, sans en êtré étonné, combien dans cet endroit toutes les espèces de légumes prenneut de vigueur ; les choux-fleurs surtout y sont des monstres en grosseur; élevés dans le sable, leur délicatesse surpasse encore leur énormité. I y croît aussi de pelités figures violettes, d'un parfum
(1) Depuis un bill récent du parlement britannique, il n'ya plus d'esclaves aux colonies anglaises, et le Cap est du nombre, A. M.
exquis. Les puits fournissent de l'eau aussi bonne que celle du Cap, phénomène assez extraordinaire pour une Île aussi peu étendue et presque à fleur de la mer.
J'ai vu beaucoup de serpents noirs, de quatre à cinq pieds de long, qui ne sont pas dangereux. On y trouve en abondance de la perdrix et plus encore de la caille; j'ai quelquefois tiré cinquante à soixante de ces oiseaux dans une matinée.
En quittant l'Europe pour voyager en Afrique, il n'entrait pas dans mon plan de m'appesantir sur le détail des mœurs, des usages et coutumes des habitants du Cap; bien moins encore sur les formes de son gouvernement politique, civil et militaire; c'est, je l'avoue, ce qui m'a le moins occupé, et ce que je décrirais avec plus de répuguance quand cela m aurait en quelque sorte intéressé, J'ai mes raisons pour garder cette réserve, à peu près de la même manière que le lecteur peut avoir les siennes pour être curieux, et ni les lecteurs ni moi n’avonsbesoin de les connaître.
Voyage à l'est da cap, par la terre de Natal et celle de la Cafrerie.
Les différents préparatifs de mon voyage touchaient à leur terme : j'en fis assembler toutes les provisions éparses, et elles étaient considérables. J'avais fait construire deux grands charriots à quatre roues, couverts d'une double toile à voiles; cinq grandes caisses remplissaient exactement le fond de | une de ces voitures, et pouvaient s'ouvrir sans déplacement; elles étaient surmontées d'un large matelas sur lequel je me pro-
osais de coucher durant la marche, S'il arrivait que e défaut de temps ou toute autre circonstance ne me permit pas de camper; ce matelas se roulait en arrière sur la dernière caisse, et c'est à que je plaçais ordinairement un cabinet ou caisse à tiroirs, destiné à recevoir des insectes, papillons et tous autres objets un peu fragiles, et qui demandaient plus de ménagement,
C'est ce premier charriot qui portait presque en entier mou arsenal : nous l'appelions le carriot-maitre. Une des cinq caisses était remplie par compartiments de grands flacons carrés, qui contenaient chacun cinq à six livres de poudre: ce n'était là que pour les détails el les besoins du moment; le magasin général était composé de plusieurs petits barils. Pour les préserver du feu ou de l'humidité, je les avais fait rouler séparément dans des peaux de moutons fraîchement écorchés. Gette enveloppe une fois séchée était absolument impénétrable, Tout calculé, je pouvais compter sûr quatre à cinq cents livres de poudre, et deux mille au moins de plombet d'étain tant en saumon que faconné,. De seize fusils, j'en avais douze sur une voiture ; l'un de ces fusils destiné pour la grande bêté, comme rhinocéros, éléphant, hippopotame, portait un quart dé livre. Je m'étais muni, outre cela, de plusieurs paires de pistolets à deux coups, d'un grand cimeterre et d'un poiynard.
Le second charriot offrait en caricature le plus plai- Sant altirail qu'on ait jamais vu ; mais il ne m'en était pas pour cela moins cher : c'était ma cuisine, Que de repas exquis et paisibles! Que le souvenir de ces délauls de ma vie domestiqueet charmante sont encore délicieux à mon cœur ! J'avais pour meubles de cuisine un gril, une poêle à frire, déux grandes marmiles une chaudière, quelques plats et assiettes de orcelaine, des cafetières, tasses, théières, jattes, des bouillons. Outre cela, pour moi personnellement, je m'étais muni de linge de toute espèce, d'une bonne provision de sucre, de café, de thé el de quelques livres de cha colat. |
Je devais fournir du tabac et de l'eau-de-vie aux Hotientots qui faisaient ce voyage aveo moi; aussi avais-je forte provision du premiér autiele et troie tonneaux du second, Je voiturais encore une bonne
pacotille de verroteries, quincaillerie el autres curiosités, pour faire, suivant l'occasion, des échanges ou des amis: Joignez à tous ces délails de ma caravane une grande tente, une canonnière, les instruments nécessaires pour raccommoder mes voilures, pour couler du plomb; un eric, des clous, du fer en barre et en morceaux, des épingles, du fil, des aiguilles, quelques eaux spirilueuses, etc , et vous aurez une idée parfaite de ce ménage ambulant. Telle était la charge de mes deux voilures,qui pouvaient peser quatre à cinq milliers chacune Je ne dois pas oublier de parler de mon nécessaire : il m'a trop souvent amusé ; et rien n’est comparable à létonnement qu'il causait aux sauvages des pays lointains. Je m'en servais toujours devant eux : leurs discours à ce sujel ont plus d'une fois prolongé ma toilelle, et m'ont procuré d'agréables récréations.
Mon train élait composé de trente bœufs, savoir : vingt pour les deux voitures el les dix autres pour relais ; de trois chevaux de chasse, de neuf chiens et de cinq Holtentots. J'augmentai considérablement par la suite le nombre de mes animaux et de mes hommes : celui de ces derniers allait quelquefois jusqu'à quarante ; il augmentait où diminuait suivant la chaleur de ma cuisine, car, au sein des déserls d'Afrique comme en nos pays savants, on rencontre des tourbes d'agréables parasites, peu honteux de leur contenance,; ceux-là pourtant, sans être trop à charge, ne m'étaient poiut tout-à-fait inutiles, et ne savaient pas comment on fait la pirouelte quand la nappe est enlevée. -
Lorsque mes équipages furenlen ordre, je pris congé de mes amis, et, le 48 décembre 1781, à neuf heures du malin, je partis escortant moi-même à cheval mon convoi Je n'avais pas compté faire une longue marche, Suivant le plan que je m'étais dressé, je dirigeai mes pas vers la Hollande-Hottentote et m'arrètai vers le déclin du jour au pied des hautes montagnes qui la bornent à l'est au Cap.
Ce fut alors qu'entièrement livré à moi-même, et n'attendant de secours et d'appui que de mon bras, je rentrai pour ainsidire dans l’état primitif de l'homme, et respirai, pour la première fois de ma vie, l'air délicieux et pur de la liberté.
H fallait mettre quelque ordre dans mes opérations et parmi mon monde; tout dépendait des commencements Sans être un grand philosophe, je connaissais assez les hommes pour savoir que qui veut être obéi doit leur imposer, et qu'à moins d'ètre ferme et vigilaut sur leurs aetions, on ne peut se flatter de les conduire. Je devais craindre, à tous moments, de me voir abandonné des miens où que ma faiblesse ne les engageât au désordre ; je pris donc avec eux, sans alfectalion, un parti prudent auquel j'ai toujours tenu dans la suite, sans qu'aucune cireonstance m'ail fait relâcher un seul jour de mon utile sévérilé
Nous étions à peine arrêtés que je donnai l'ordre de dételer en ma présence, Suus la conduite de deux de mes gens en qui j'avais reconnu plus d'exactitude et d'intelligence, j'envoyai pâlurer mes bœuis : je fis avec les autres la revue de mes voitures, de mes effets, afin de m'assurer s'il n'y avait rien de dérangé; j'examinai mème jusqu'aux trains et harnais; je distribuai à chacun son emploi et leur fis à tous un petit discours relatif aux différentes occupations qu'ils auraient dans la suite. C'est ainsi qu'ils prirent de moi sur-le-champ lidée d'un homme soigneux et clairvoyaut, et qu'ils sentirent que le moindre relèchement dans leur service ne pourrait m échapper. Après cette cérémonie, je montai à cheval, et j'allai reconnaitre le chemin sur lamontagne que nous devions traverser le lendemain. À mon retour, je trouvai mes bœufs en état, et un grand feu que j'avais douné ordre d allumer; nous soupäes légèrement des provisions que nous avions apporlégs de la ville; esfin nous nous eouchâmes, moi sur moy eéharriot,sames Holientols à la belle étoile, d
Le lendemain nous attelâmes avant le jour, et nous nous mîmes en devoir d'entreprendre la montagne ; ce ne fut pas sans risque de briser nos voitures et d’estropier nos bœufs, que nous gagnâmes son sommet. Le chemin en est taillé dans le revers même; il est très escarpé et hérissé des éclats du rocher. Le haut de celte montagne offre un point de vue merveilleux : le même coup d'œil embrasse toutes les habitations éparces dans un vaste bassin, circonscrit par la chaîne des autres monts et par la mer.
Je fus heureux de voir que la montagne, s’abaissant à son revers opposé par une pente insensible et douce, nous conduirait sans danger dans un pays charmant. Le chemin était effectivement commode pour nos voitures et facile à rouler ; nous descendimes avec autant de plaisir et de tranquillité que nous avions eu de peine et d'inquiétude de l'autre côté. Comme les animaux féroces ne se montrent que rarement dans ces cantons, n'ayant rien à redouter et nulles précautions à prendre, nous poussâmes la marche jusqu’à dix heures du soir, et nous arrivâmes sur les bords dela rivière Palmit, ainsi nommée par les Hollandais, à cause de la quantité de roseaux qui garnissent ses bords.
Le lendemain j'allais passer vers onze heures à cinquante pas d’une habitation qui se présentait devant moi, lorsque le maîlre de la maison, qui sans doute épiait ma caravane, vint à ma rencontre. Du plus loin qu'il m’aperçut, il se fit reconnaître : c'était le même qui m'avait vendu au Cap mon charriot-maître et les cinq paires de bœufs qui le tiraient. Je ne pus me dispenser de faire halte, et fus même obligé d'accepter son dîner, qu’il m'offrit avec des instances réitérées et pressantes.
Malgré les prières de cette bonne famille qui m’engageait à passer la nuit chez elle, je partis après le diner. À quelques heures de là, nous traversâmes la rivière le Bot et tout le canton nommé Owwe-Ioeck. Je voulais regagner le temps que le diner m'avait fait perdre; il était onze heures de nuit lorsque nous arrêlâmes à côté d'une petite mare d’eau.
Le soleil était à peine levé que déjà nous étions en roule : je rencontrais à tous moments dans cette contrée des troupes prodigieuses de gazelles.
Une curiosité presque familière est assez le caractère de tous les animaux portant cornes, particulièrement des gazelles ; il n’y avait que les zèbres et les autruches qui se, tinssent à une plus grande distance.
Je me trouvai bientôt aux bains chauds, si visités et si vantés par les habitants du Cap. Cette source minérale d'eau chaude, distante du Cap d'environ trente lieues, est généralement estimée ; le gouvernement y a fait construire, pour les valétudinaires qui vont y prendre des bains, un bâtiment assez spacieux et commode; le logement n’y coûte rien à la vérité, mais chacun des malades est obligé de pourvoir à ses besoins, ce qui n’est pas aisé dans un pays peu abondant en ressources. Il y a dans cette campagne deux bains séparés, l’un pour les noirs, l'autre pour les blancs. C’est encore près de là qu'est située cette montagne appelée la tour de Babel, dont Kolbe a tant exagéré la hauteur ; il s’en faut bien qu’elle approche de celle de la Table.
Je traversai le lendemain la rivière Stéenbock, non loin de laquelle est une fort belle habitation; et, dans l'après-diner, avant de traverser une seconde rivière appelée Sonder-End, je vis en passant le Zicken- Huys: c'est le dépôt, ou plutôt l'hôpital où l'on soigne les bœufs malades de Ja Compagnie.
J'avais résolu de marcher dans la nuit; il fallut s’arrêter à neuf heures du soir dans la vallé Soete-Melk; un marais bourbeux nous barrait le chemin : il n’eût pas été prudent de s'y engager pendant l'obscurité.
De très grand matin j'aperçus une fort jolie maison peu éloignée de nous; c'était un poste de la Compagnie. Vers midi je passoi près d'une petite horde de Hottentots, qui me parurent si misérables que je leur fis quelques présents : ils n'avaient pas une seule pièce de bétail, et vivaient des travaux de leurs bras sur les
Nous eûmes bientôt joint quelques troupes de gazelles ; le pays en était couvert, mais elles se tenaient toujours hors de portée. Enfin, après avoir bien couru, mon chasseur, m’arrêtant tout-à-coup, me dit qu'ilapercoit un blawe-bock (un bouc bleu) couché. Je porte les yeux vers l'endroit qu'il m'indique, et ne le vois pas. 1] me prie alors de rester tranquille et de ne faire aucun mouvement, m'assurant de me rendre maître de l'animal. Aussitôt il prend un détour, se traînant sur ses genoux: je ne le perdais pas de vue, mais je ne comprenais rien à Ce manége nouveau pour moi. L'animal se lève et broute tranquillement sans s'éloigner de sa place. Je le pris d'abord pour un cheval blanc ; car de l’endroit où j'étais resté, il me paraissait entièrement de cette couleur (jusque-là je n’avais point encore vu cette espèce de gazelle) : je fus détrompé lorsque je vis ses cornes. Mon Hottentot se traînait toujours sur le ventre; il s’'approcha de si près et si promptement, que mettre l’animal en joue et le tirer fut l'affaire d’un instant. La gazelle tomba du coup : je ne fis qu'un saut jusque-là, et j’eus le plaisir de contempler à mon aise la plus rare et la plus belle des gazelles d'Afrique.
Cette gazelle a été décrite par Pennant, sous le nom d'antilope bleue; par Buffon, sous le nom de {ziran. Ce dernier naturaliste a donné la figure d’une partie de ses cornes : elle est rare et très peu connue. Lors de ma résidence en Afrique, je n’ai vu que deux de ces gazelles et une autre qui fut apportée au gouverneur quelques années après, pendant l’un de mes séjours à la ville : elles venaient, comme la mienne, de la vallée Soete-Melk, seul canton qu’elles habitent.
Sa couleur principale est un bleu léger, tirant sur le grisâtre ; Le ventre et l’intérieur des jambes dans toute leur longueur sont d’un blanc de neige; sa tête surtout est agréablement tachetée de blanc.
Le lendemain, par un temps frais et couvert, nous fimes une marche de six heures pour arriver sur les bords d’une très grande mare, abondante en petites tortues ; nous en pêchâmes une vingtaine. Grillées tout uniment sur le charbon, elles étaient très bonnes : elles portaient de sept à huit pouces de long sur quatre de large; l’écaille sur le dos était d’un gris blanchâtre tirant un peu sur le jaune; vivantes, elles avaient une odeur infecte, mais la cuisson la leur faisait perdre.
C'est une chose remarquable que, lorsque les grandes chaleurs viennent tarir les eaux, les tortues, qui cherchenttoujours l'humidité, s’enfoncent dans la terre à mesure que la surface se dessèche; il suffit alors, pour les trouver, de creuser profondément dans l’endroit qui les recèle. Elles demeurent ordinairement comme endormies, ne s'éveillent et ne se remontrent que lorsque la saison des pluies a ramené l’eau dans les mares ou les petits lacs ; elles déposent leurs œufs en plein air et sur leurs bords ; ils sont de la grosseur de ceux du pigeon : c’est au soleil et à la chaleur qu'’elles laissent le soin de les faire éclore. Ces œufs sont d’un très bon goût: le blanc, qui ne durcit jimais par la cuisson, conserve la lransparence d’une gelée bleuâtre.
Je n'avais plus que deux rivières, la Breede-Rivier, ou Ja rivière large. et le Klip-Rivier, ou la rivière des Cailloux, entre Swellendam et moi; nous y arrivàmes le jour suivant de fort bonne heure.
De toutes les rivières que nous venions de traverser, les plus considérables sont le Diep-Rivier el le Breede-
Rivier : les autres sont à peine des ruisseaux pendant les chaleurs ; mais dans la saison pluvieuse, ils se changent bientôt en torrents furieux qui coupent toute communication avec la ville du Cap.
Je restai plusieurs jours à Swellendam, chez le baïlli du lieu qui me combla d’honnêtetés. Je trouvais mes deux voitures bien pesantes et trop chargées, et sentais le besoin de m'en procurer une troisième : mon hôte eut la complaisance de me faire construire une charrette à deux roues, et à mon départ, il me donna avec profusion des vivres frais pour ma route.
Je recrutai quelques Hottentots de plus; j'achetai plusieurs bœufs, des chèvres, une vache pour me procurer du lait, el un coq dont je comptais me faire un réveil-matin naturel.
Cet animal, qui couchait sans cesse ou sur ma tente ou sur mon charriot, m'annonçait régulièrement le lever de l'aurore : il s’apprivoisa bientôt, et il ne quittait jamais les environs de mon camp. Sile besoin de nourriture le faisait s'écarter un peu, l'approche de la nuit le ramenait toujours : quelquefois il était poursuivi par de petits quadrupèdes du genre des fonines ou beleltes ; je le voyais moitié courant, moitié volant, battre en retraile de notre côté, et crier de toute sa force ; alors l'un de mes gens ou mes chiens même ne manquaient pas d'aller bien vite à son secours.
Un animal qui m'a rendu des services plus essentiels, dont la présence utile a suspendu, dissipé même dans mon cœur des souvenirs amers et cruels, dont l'in- Stinct touchant et simple semblait prévenir mes efforts, et vraiment consolait mes ennuis, c’est un singe de l'espèce si commune au Cap sous le nom de Bawian ; il était très familier et s’attacha particulièrement à moi. J'en fis mon dégustateur : lorsque nous trouvions quelques fruits ou racines inconnusjà mes Hottentots, nous n'y touchions jamais] avant que mon cher Keès en eût goûté; s’il les rejetait, nous les jugions ou désagréables ou dangereux, et nous les abandonnions.
Le singe a cela de particulier qui le distingue des autres animaux et le rapproche de l’homme : il reçut de la nature, en égale portion, la gourmandise et la curiosité ; sans appétit, il goûte tout ce qu'on lui présente; sans nécessilé, il touche tout ce qu'il trouve à sa portée.
Je chérissais dans Keès une qualité plus précieuse encore ; il était mon meilleur surveillant : soit de jour, soit de nuit, le moindre signe de danger le réveillait à l'instant. Par ses cris et les gestes de sa frayeur, nous étions toujours avertis de l'approche de l'ennemi, avant que mes chiens s’en doutassent.
Une .singularité que je n’ai jamais pu concevoir, c'est qu'après le serpent, l'animal qu’il craignait le plus était son semblable, soit qu'il sentît que son état privé l’eût dépouillé d'une grande partie de ses facultés, et que la peur s'emparât de ses sens, soit qu'il fût jaloux et qu’il redoutât toute concurrence à mon amitié. Il entendait qaelquefois ses pareils crier dans les montagnes : je ne sais pourquoi, avec loutes ses terreurs, il s'avisait de leur répondre; ils approchaïent à sa voix; et sitôt qu'il en apercevait un, fuyant alors avec des cris horribles, il venait se fourrer entre nos jambes, implorait la protection de tout le monde, et tremblait de tous ses membres. On avait beaucoup de peine à le calmer ; il reprenait peu à peu sa tranquillité naturelle. Il était sujet au larcin : c'est un défaut commun à presque tous les animaux domestiques ; mais il se déguisait chez Keès en un talent dont j'admirais moimême tons les ressorts ingénieux. Il savait parfaitement dénouer les cordons d'un panier pour y prendre les provisions, et surtout le lait qu'il aimait beaucoup.
Dès que ma charrette à deux roues fut achevée, j'y plaçai ma cuisine et mon office, et délogeai sans délai : ce fut le 12 janvier 1782. D'après les informations que j'avais prises, je dirigeai ma route en longeant toujours la côte de l'est à une certaine distance de la mer. Les fermes à blé ne s'étendent pas plus loin de ce côté; le prix très modique de celte denrée n'étant même pas un
équivalent aux frais et aux difficultés de son transport à la ville.
A deux lieues de là, je passai une petite rivière nommée Buffias (1); et, après deux jours de marche, nous arrivâmes à un bois appelé le bois du Grand-Père. Je m'arrangeai pour passer vingt-quatre heures dans ce bois que je voulais parcourir. Comme je faisais le dénombrement de mes chiens, je m’aperçus qu'il m'en manquait un; c'était précisément une petite chienne de prédilection que je nommais Rosette. Son absence m'intrigua; c'était pour moi une perte réelle qui diminuait ma meute à propos de rien, et me privait de ma favorite qui, de son côté, m'affectionnait beaucoup. Je m'informai de mes gens si quelqu'un l'avait remarquée en route : un seul m'assura lui avoir donné à manger, mais dès le matin. Après une ou deux heures de vaines recherches, j’éparpillai mon monde pour l'appeler de tous côtés; je fis tirer des coups de fusil pour la remettre en voie, s'ils arrivaient jusqu'à elle; tout cela ne réussissant point, je pris le parti de faire monter à cheval un de mes Hottentots, et lui donnai ordre de reprendre le chemin que nous venions de faire, et de la ramener à quelque prix que ce fût.
Quatre heures s'étaient écoulées, quand nous vimes arriver mon commissionnaire à toute bride. Il portait devant lui sur l'arçon de la selle une chaise et un grand panier : Rosette courait en avant; elle sauta sur moi et m'accabla de caresses. Mon homme me dit qu'il l'avait trouvée à deux lieues environ de notre halte, assise sur la route, à côté de la chaise et du panier qui s'étaient détachés de l'équipage sans qu'on s’en fûtaperçu. J'avais oui conter, sur la fidélité des chiens, des traits non moins extraordinaires que celui-ci; mais je n’en avais pas été le témoin. J'avoue que le récit de mon Hottentot me toucha jusqu'aux larmes; je caressai de nouveau cette pauvre bête,-et cette marque d'attachement qu'elle venait de me donner me la rendit encore plus chère. Elle eût péri de faim sur la place, ou serait devenue pendant la nuit la proie du premier animal féroce qui l’aurait rencontrée. Nous poussâmes jusqu’à trois lieues plus loin : là, je fus arrêté par la rivière le Duywen-Hoek, ou du Colombier ; je résolus d'attendre qu’elle fût diminuée; je fis dresser mes tentes à la lisière du bois, et mes Hottentots s’y construisirent des cabanes.
Depuis Swellendam jusqu'à Duywen-Hoek, les pâturages sont excellents, et les terres, supérieures à celles du Cap, produiraient du blé en abondance ; mais les colons n’en cultivent que ce qu'il faut à leur consommation, et c'est uniquement en bestiaux et en beurre qu'ils commercent avec le Cap. On aperçoit bien encore quelques cantons de vignoble; mais comme le vin en est mauvais, on n’en fait que du vinaigre et de l'eau-de-vie qui se débite dans le voisinage.
Le 27 du mois, je m'aperçus que la rivière avait baissé de beaucoup; nous la traversâmes; nous en fimes autant de False-Rivier. Après six heures de marche, et plus loin, après sept autres heures, nous arrivâmes à la rivière de Gout, ou rivière des Roseaux. Celle-ci nous arrêla : il n’était pas possible de la traverser; elle avait la largeur de la Seine vis-à-vis le Jardin-du-Roi, à Paris. Il fallait que de grands orages eussent inondé le pays d’où elle coulait; car, dans cette saison, elle n’est ordinairement, comme les autres, qu'un ruisseau praticable. Ses bords sont garnis de grands arbres épineux, et l’on y trouve beaucoup de perdrix, et notamment la grande espèce que les habitants du Cap ont nommée /aisan. Après trois jours de campement, ne voyant point diminuer cette rivière, et toujours impatient de pénétrer plus loin, je pris le parti de faire construire un large radeau : on abaitit des arbres, et leurs écorces nous servirent à faire des cordages. Que de peines cette fatale opération nous causa ! Il fallut décharger les voitures, les démonter et
(4) M. Walckenaer fait observer qu'il faut écrire Buffei lagt-Rivier, A. M.
La
les embarquer pièce à pièce; toutes mes bêtes traversèrent à la nage; en plusieurs voyages, mes effets, mon monde et moi, tout gagna la rive opposée, sans le plus petit désordre et le moindre accident.
Les voitures remontées et bien chargées, nous continuâmes notre roule, et fimes quatorze lieues en deux jours. Je me trouvai vis-à-vis de Mossel-Bay, on Baie aux Moules, qui aussi porte le nom de Baie-Saint- Blaise ; V'alterrage au fond est très difficile, à cause des rochers escarpés qui la bordent, et dont les bases s'étendent un peu Join dans la mer; mais son côté nord offre une petite plage où les chaloupes peuvent arriver ; les environs de ce pays sont parsemés de bonnes habitalions qui pourraient être une ressource pour les vais- Seaux qui viendraient y mouiller : une fontaine salubre, éloignée de la mer d'environ mille pas, leur fourniraii de l’eau en abondance. Pendant mon séjour dans cette baie, nous ne manquâmes pas d'huîtres; elle en fournit ahondamment.
A une lieue de moi, je treuvai un kraal de quatre huttes : c'était une pelite famille hottentote qui ne passait pas vingt-cinq à trente personnes; je troquai avec eux quelques bouts de tabac contre des natles que j'étais bien aise de me procurer.
Le 7, je quittai la baie Mossel pour traverser ensuite Ja rivière nommée Xlein-Brake (A); elle prend sa source dans un bois adossé à une chaîne de montagnes qui, dans cet endroit, n'est guère qu'à une lieue de la mer. Le lendemain, nous arrivânes à la grande rivière du même nom, ét qui n’en est éloignée que de trois lieues : le flux rend celte rivière saumache; pour la traverser sans dommage, nous fûmes obligés d'attendre la marée morte.
En quittant la rivière, nous gravimes une monlagne difficile et fort escarpée ; nous fûmes bien dédommagés de nos fatigues par le spectacle qui vint frapper nos regards, lorsque nous eûmes ent'èrement gagné son sommet. Nous admirâmes le plus beau pays de l'univers : nous découvrions dans le Jointain Ja chaîne de Montagnes, couverie de grands bois qui bornent la vue du côté de l’ouest; sous nos pas, nous plongions sur une vallée immense, relevée par des collines agréables qui varient à l'infini, et moutonnent jusqu à Ja mer; des prairies émaillées et les plus beaux pâturages ajoutaient encore à ce sile magnifique. Ce pays porte le nom d’Æuteniquois (2), ce qui, dans l'idiome hottentot, signifie homme chargé de miel ; en effet, on ne peut y faire un pas sans rencontrer mille essaims d'abeilles; Jes fleurs naissent par myriedes; les parfums mélangés qui s'en échappent et viennent délicieusement frapper l'odorat, leurs couleurs, leur variété, l'air pur et frais qu'on respire, tout vous arrête et suspend vos pas: Ja nature a fait de ces beaux lieux un séjour de féeries. Le calice de presque toutes les fleurs est chargé de sucs exquis, dont les mouches composent leur miel qu'elles vont déposer partout dans des creux d'arbres et de rochers. Je fis continuer Ja roulé, et hàtai la marche vers la rivière. Wilte-Klse ; elle tire son nom des bois qui bordent son cours. Nous n'avions fait alors que sept lieues depuis la grande rivière saumache, Nous traversâmes encore plusieurs pêtits ruisseaux, qui tous, descendus des montagnes, se rendent dans l'Océan par cent canaux divers.
Toutes les eaux de ces différentes rivières ont la couleur ambrée du vin de Madère, et je leur trouvai un goût ferrngineux ; cette Couleur et ce goût leur viennent-ils de leur passage sur quelque mine, ou des racines el des feuilles des arbres qu'elles arrosent et charrient avec elles? je ne me donnai pas le temps
d'approfondir ce problème. Je touchais au dernier poste de la Compagnie : nous y arrivâmes enfin après trois heures d'une marche un peu vive. J'allais donc entièrement me soustraire à la domination de l'homme,
(4) Rivière saumache ou saumâtre, Klein, et Groote- Bralce, rivière. À. M.
(2) C’est l'Houtniquas d'autres voyageurs. A. M,
et me rapprocher un peu des conditions de sa ‘primitive origine.
Tout le pays d'Auteniquois, depuis la chaîne demontagnes jusqu'à la mer, est habité par plusieurs colons qui élèvent quantité de bestiaux , font du beurre, coupent du bois de charpente, ramassent du miel, et transportent le tout au Cap.
Ayantappris qu'il existait des touracos dans le pays, surtout dans une forêt voisine, et ne connaissant point cet oiseau, je me mis en quête; j'en découvris quelques-uns Cet oiseau ,-qui se perche toujours à l’extrémilé des plus hautes branches, ne se trouvait jamais à la portée de mon fusil : une après-dîner cependant J'en poursuivisun avec plus d'acharnement ; sautillant de branche en branche et s’éloignant fort peu, il se moqua de moi pendant plus d'une heure, et me conduisit fort loin. Impatienté de son manége, et ne pouvant réussir à l'approcher, je lui lâchai mon coup hors de portée. J'eus la satisfaction de le voir tomber: ma joie futinexprimable ; mais le plus fort n'était pas fait; il me fallait m'emparer de ma proie; j'avais bien remarqué l'endroit de sa chute; je courus à travers les broussailles et les épines pour le ramasser; mes jambes et mes mains étaient déchirées et tout en sang. Arrivé sur Ja place, je ne vis rien; j'eus beau fureter tour-àtour les enviions , aller, revenir, battre vingt fois les mêmes endroils, examiner scrupuleusement les moindres trous, les plus petits enfoncements, mes peines furent inutiles; je ne trouvai point mon touraco; toutes mes recherches, toutes mes réflexions me conduisirent à penser que je n'avais fait peut-être que lui casser une aile, ce qui ne l'avait pas empêché de s’éloigner de l'endroit de sa chute. Je m'éloignai donc aussi el me mis à rôder de nouveau dans tous les envirops pendant plus d'une demi-heure : point de touraco. J'étais au désespoir, el les broussailles épaisses etles buissons d'épines qui m'ensanglantaient jusqu'au visage m'avaient réellement agité de transports difficiles à décrire. Pour assouvir ma colère, je sens qu'il ne m'eût fallu rien moinsdans un pareil momentqu'un lion ou quelque tigre à poursuivre. Un chétif oiseau qu'après tant de peines et de désirs je venais enfin ‘abattre, échapper et disparaître ainsi à mes yeux! je frappais la terre de mes pieds et de mon fusil. Toutà-coup la terre s'enfonce; je disparais moi-même et tombe avec mes armes dans une fosse de douze pieds de profondeur. L'étonnement et la douleur de la chute prirent la place de mes emporlements. Je me vis au fond d'un de ces piéges recouverts que les Hottentots tendent aux bêtes féroces el parliculièrement aux éléphants. Revenu à moi, je songeai aux moyens de me tirer d'embarras, trop heureux de ne m'être point empalé sur le pieu très aigu qu'ils plantent au fond du trou; plus heureux encore de n’y avoir point trouvé compagnie; mais il pouvait à tout moment en arriver, surtout si j'étais contraint d'y passer la nuit, dont l'approche commençait à m'inspirer beaucoup de terreur} en contrariant et retardant la seule ressource que j'imaginais pour me sauver du puils fatal, sans secours élrangers : c'élait d’ébouler la terre à l'un des côtés avec mon sabre et mes mains, et d'y faire des espèces de degrés ; mais cette opération pouvait traîner en longueur, Dans la cruelle perplexité où j'étais, je pris le parti plus sage de ramasser et de charger mon fusil : je tirai coup sur coup; il était possible que je fusse entendu de mon camp, et je prêlais de ternps endemps l'oreille avec une impatience et des palpitalions mortelles. J'entendis enfin deux coups qui me causèrent la joie la plus vive. Alors je conlinuai mon feu par in= tervalle, pour attirer à moi ceux qui m'avaient ré-= pondu ; ils arrivèrent tous armés jusqu'aux dents, æt pleins d'inquiétude et de trouble. Ils m'avaieut erg poursuivi par quelque bête féroce; ils me virent au contraire dans la plus pileuse situation, et pris sotte= ment comme un renard. L'alarme ful bientôt dissipée : on cou; a sur-le-champ une longue perche qu'on me descendit, et au moyen de laquelle je me hissai comme
nor LEVALLEANT, 23. 15