I. Panis. — Imp, Lacour et C®, rue Soufflot
voyages de Mungo-Park, d'après les documents publiés à Londres par les soins de l'Amirauté et de la Société africaine (1).
Mungo-Park naquit le 140 septembre 1771 à Fowlshiels, ferme du duc de Buccleugh , située sur les bords de l’Yarrow, à peu de distance de la ville de Selkirk, en Ecosse. Son père était un cultivateur aisé dont les nombreux enfants reçurent par ses soins une première instruction ; ilavait pris chez luiun maître qui futchargé de la développer. Le jeune Park montra de bonne heure un goût très décidé pour la lecture et le travail, la méditation et le silence ; il éclipsa bientôt facilement tous ses condisciples. Ses parenis avaient d'abordsongé à le faire entrer dans l’église écossaise; mais le jeune® homme préféra la profession de médecin, et, dès l’âge de quinze ans, il entra comme élève chez Thomas Anderson, chirurgien estimé de Selkirk, auprès duquel il demeura trois ans. En 1789, l'élève Mungo vint à Edimbourg prendre ses degrés de médecin, et, après avoir complété dans l’université de cette ville les études de l’art à l'exercice duquel il se vouait, en y ajoutant celle de la botanique, il se rendit à Londres pour commencer à y pratiquer la médecine. A cette époque, sir Joseph Banks, un des compagnons de Cook dans le premier voyage de celui-ci autour du monde, était déjà président de la Société royale, et contribuait, parson influence autant que par ses travaux personnels, aux progrès des sciences naturelles ; sa riche bibliothèque et ses vastes collections avaient attiré l'attention du monde savant. Lejeune docteur eut le précieux avantage
(4) Accourt of the life of Mungo-Park, 1 vol. in-80. Londres, 1815. :
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d'être présenté par un de ses parents au naturaliste anglais qui, peu de temps après, lui fit obtenir une place de chirurgien-adjoint à bord d'un vaisseau de la Compagnie des Indes orientäles. Depuis lors le jeune Ecossais ne cessa point d'éprouver et de mériter le patronage et même l'affection de ce savant, qui décida en quelque sorte de l'avenir de Mungo-Park.
Ce dernier partit donc en 4792 pour les Indes orientales, sur le vaisseau qui allait à Bencoulen , dans l'île de Sumatra; il en revint l'année suivante, et reparut
en Angleterre. Ce voyage n'avait été marqué par aucun incident notable ; mais il fournit à Mungo-Park l'oc-
casion de se livrer à ses études favorites, et de recueillir
un grand nombre desujets d'histoire naturelle, sur lesquels il composa un mémoire qu'illutle &novembre1794 à la Société Linnéenne, laquelle en ordonna l'insertion dans son recueil. |
A cette même époque la Société africaine , établie à Londres pour hâter les progrès de la géographie dans celte partie du monde, cherchait un homme eapgble
d'aller Succéder vers la Nigritie au major Houghton qui
avait péri en essayant de pénétrer dans celle contrée si fatale aux Européens. À l'instigation de sir Joseph Banks, l'un desmembresles plus actifs de l’association, Mungo-Park , impatient d'ailleurs de suivre son peñchant irrésistible pour les voyages, se présente hardiment pour continuer l’entreprise. Il est accepté avec joie, recoit ses instruclions, et s’embarque, le 22 mai 1795 à Portsmouth, sur un vaisseau marchand destiné à faire la traite à l'embouchure de la Gambie,
Il y arriva le 21 du mois suivant, et prit terre à Djilifri, petite ville située près de cette embouchure. Le 5 juillet, il se trouvait à Pisania, comptoir anglais à deux cents milles plus haut sur la même rivière. Il y séjourna plusieurs mois pour apprendre la langue des Mandingues , et recueillir les reuseignements dont il avait besoin sur les pays qu'il allait parcourir.
Parti de Pisania le 2 décembre 1795, il se dirigea d'abord à l’est dans l'intention de gagner la rivière du Joliba ou Niger ; mais bientôt il se vit obligé de marcher dans une direction septentrionale vers le territoire
. des Maures, afin d'éviter le théâtre des combats que se livraient deux princes nègres dont il aurait eu à traverser les Elats.
IL n'avait avec lui qu'un cheval, deux ânes, deux domestiques nègres etun bagage modeste, pour ne pas exciter la cupidité des indigènes. Le 18 février 1796, avec ce mince bagage, deux fusils de chasse, deux pistolets, une boussole €t un thermomètre, et quatre nègres qui, retournant dans leurs foyers , se joignirent à sa petite escorte, il parvint à Djarra, ville sur la frontière du Ludamar, pays des Maures. Il Jui restait alors à peine la moitié de seseffets. II avait été cependant assez bien accueilli des chefs des divers Etals qu'ilavait franchis, surtout du roi de Kaarta, qui avait connu ie major Houghton, et qui aimait les blancs; mais il trouva près d'Ali, souverain de ce pays des Maures, un #rince barbare qui lui fit éprouver toutes Les humiliations Jes plus révollantes et les plus atroces. Atteint d'une fièvre dévorante, il fut pris en pitié par la femme d'Ali, car la femme est toujours la providence du malheureux ; elle oblint pour Jui un peu de nourriture et: quelque allégement à tant de maux. Park, dépouillé par Ali de son bagage, de ses marchandises et de ses instruments, n'avait plus que son cheval et quelques hardes, lorsque, privé encore de ses deux domestiques nègres, il parvint au bout d'environ cinq mois de captivité à échapper à ses bourreaux.
Le moment approchait enfin où il devait trouver quelque digne compensation à ses tourments, Après avoir misérablement erré pendant trois semaines dans le désert africain, réduit à ne mâcher pour unique nourriture que des feuilles amères, il atteignit Ségo, capitale du Bambarra , peuplée, selon lui, d'environ trente mille habitants, et eut le bonheur d’apercevoir pour la première fois le Niger, principal but de son voyage, Il vitle fleuve, objet de ses longues et pénibles
recherches ; il le vit aussi large que la Tamise à Londres , réfléchissant les premiers feux du jour, et coulant à l'est avec une majestueuse lenteur. C'était à environ cent lieues peut-être de la source du Niger, source que le major Laing place au mont Loma, à 1,600 pieds au-dessus du niveau de la mer. Ce fleuve est le plus grand de tous les fleuves du mont Nègre, et des idées superstitieuses sont altachées à celte même source, comme à celle du Nil (1). Mungo-Park descendit le Niger jusqu'à Silla, ville importante sur les bords de c: même fleuve, à environ soixante-dix ou quatre-vingts milles au-delà de Ségo.
Ici le voyageur était réduit à la plus absolue détresse; et convaineu par une triste expérience que les obstacles nouveaux qu'il allait rencontrer seraient insurmontables, il abandonna quoiqu'à regret son dessein de continuer sa navigation vers l’est. Il prit le partli-de revenir vers Ségo pour tâcher ensuite de regagner, par un chemin différent de celui qu'il avait suivi, la Gambie, dont l'embouchure étaitalors à plusde onze cents milles de notre voyageur. !
Le 3 août 1796, il quitta donc Silla, et, remontant le Niger, il arriva le 23 du même mois à Bammakou, frontière du Bambarra et du pays mandingue. Park laissa le Niger, qui, comme nous l'avons dit, cesse d'être navigable en cet endroit, et voyageant à travers des contrées montagneuses et stériles, dénué de tout, presque nu, à plus de cinq cents milles de l’élablissement européen le plus proche, après des faligues inouies, le 16 septembre, il atteignit Kamalia, ville située sur le territoire des Mandingues, Il fut dans cette ville accueilli par un slaté ou nègre marchand d'esclaves , qui lui promit de le conduire sur la Gambie au premier comptoir anglais.
De Kamalia, Mungo-Park franchit donc avee le slaté un espace d'environ cinq cents milles, et ne put arriver sur les rivages hospitaliers de la Gambie que le 4 juin 4797. 11 marcha ensuite vers Pisania, et parvint le 10 dans ce lieu qu'il avait quitté dix-huit mois auparavant. Le 15, il prit passage à bord d’un navire marchand négrier pour l'Amérique, où il fut jeté par une tempête dans l'île d’Antigoa. Il en repartit bientôt pour venir enfin débarquer à Falmouth, en Angleterre, le 22 décembre 1797, après une absence de deux ans et sept mois.
Park se hâta de se rendre à Londres, tant il brülait d'impatience de revoir sa famille et ses amis dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis deux ans. Il arriva dans cette grande métropole un peu avant le jour, à l'époque de Noël (1797), et comme il était de trop bonne heure pour qu'il se présentât chez son beaufrère, M. Dickson, il erra quelque temps au milieu des rues de Londres. Arrivant auprès des jardins du Musée britannique, il profita de l'ouverture d’une porte pour aller s’y promener, M, Dickson, qui avait la garde de ces jardins et qui ayait la veille oublié de fermer cette porte, vint par hasard de grand malin ce jour-là au Musée. Qu'on s'imagine son émotion et son ivresse en rencontrant à cette même heure et dans ces avenues l'ombre de Park, son ami, car telle fut sa première pensée à l'apparition soudaine de notre voyageur, objet de tant d'inquiétude et que tant de fois le publie ayail cru mort!
Le retour de Mungo-Park devint une sorte de triomphe pour l'association africaine, et le résultat des grancles découvertes qu'il allait faire connaître produisit bientôt en Angleterre une sensation universelle, Le secrétaire de l'association donna un Abrégé de Ja relation du voyage, le plus important qu'aucun Européen eût jamais effectué en Nigritie, et cet abrégé, accompagné d'un Mémoire du savant major Rennell, fut distribué aux souscripteurs de l'association africaine pour servir pius tard de base à l'ouvrage même de Mungo-Park.
(1) Voir le voyage du major Laing dans le tome XX WII de mon Histoire universelle des Voyages, re édition, A, M.
ai
Notre voyageur séjourna quelque temps à Londres, occupé de la classification des matériaux de son livre, et mettant à profit les conseils du major Rennell et des autres membres de l'association qu'il visitait souvent. Ce fut vers le même temps, c’est-à-dire en 1798, que le gouvernement britannique, désireux d’avoir une connaissance complète de la Nouvelle-Hollande, fit à Mungo-Park des proposilions que celui-ci n'accepla point. Il retourna près de sa mère, en Ecosse, et publia enfin dans l'année 1799 son ouvrage, dont plusieurs éditions furent épuisées comme par enchantement, non pas seulement à cause de l'intérêt même du sujet, mais parce que la composition se distinguait aussi par la clarté de la narration et l'élégance du style. Ce dernier mérite devait se reporter en partie sur le secrétaire de l’association africaine, dont la plume avait été ainsi utile à Mungo-Park, bien que celui-ci eût pu à la rigueur lui-même rédiger son travail.
Après la publication de ce premier voyage de Park, l'auteur épousa une des filles de M. Anderson de Selkirk, son ancien maître; ce mariage, qui eut lieu en 4799, retint pendant deux années en Ecôsse le célèbre découvreur du Niger, à qui les libéralités de l’association africaine et le produit de son ouvrage permirent de vivre quelque temps dans l’aisance. Mais encore indécis pour ses moyens d'existence à venir, il pensa d'abord à embrasser la profession de son père, celle de fermier ; ensuite il tourna, quoiqu'à regret, ses vues vers la pratique de la médecine. Nous disons à regret, parce qu'il n'avait nullement renoncé aux voyages. Fixé, en 1801, à Peebles, petit village d'Ecosse, dans le voisinage duquel habitaient fort heureusement pour lui deux notabilités scientifiques, le colonel John Murray et Adam Fergusson, Park se mit en rapport avec ces deux savants qui Fhonorèrent de leur amitié. Il semblait commencer à se plaire dans sa retraite quand il reçut, eu 4863, de sir Joseph Banks, une lettre qui lui annonçait, vu la conclusion de la paix entre la France et l'Angleterre, que l'association africaine se proposait d'envoyer un voyageur en Afrique, et qu’elle jetait les yeux sur lui. A cette nouvelle, Mungo-Park se rendit à Londres, et, à son arrivée, il obtint une audience de lord Hobart, secrétaire d'Etat, qui lui dit que le gouvernement favoriserait l'expédition, et qu’elle lui serait confiée.
Mungo-Park, revenu en Ecosse, employa quelques jours à l'arrangement de ses affaires, et, prenant congé de sa famille, quitta de nouveau sa patrie en décembre 1803, avec l'intention de s'embarquer prochainement pour la côte d'Afrique, intention qui toutefois ne put se réaliser immédiatement, parce que lord Camden avait succédé à lord Hobart dans la secrétairerie d'Etat des colonies. Ce changement de ministre vint retarder derechef le moment du départ, qu'on ajourna encore jusqu'au mois de septembre. Notre voyageur profita de ce dernier délai pour se perfectionner dans l’étde de la langue arabe et des instruments d'astronomie. Il retourna une dernière fois en Ecosse, où il emmena un habitant de Mogador, qui avait servi d'interprète à Elphi-Bey, mamelouck réfugié du Caire, et il resta jusqu'au mois de mai pour ensuite rejoindre sa famille à Ja ferme de Fowlshiels. Ce fut alors qu’il eut occasion de se lier avec sir Walter-Scolt, qui plus d’une fois, sur les bords de l'Yarrow, rivière chantée par cetilluslre romancier (1), rencontra Mungo-Park méditant sur sa nouvelle expédition. .
L'ordre de départ vint enfin du bureau des colonies, et Mungo-Park revola sur-le-champ à Londres, en laissant croire à sa famille qu’il la reverrait avant de S'embarquer, tandis que venait d'arriver le moment d'une éternelle séparation.
Lord Camden avait témoigné le désir de recevoir de Mungo-Park un Mémoire sur le mode d'exécution des plans du gouvernement, Mémoire qui fut remis le 4 oe-
(4) Marmion, eh. 2, introduction, page 62 de ma traduction de Walter-Scott, stéréotypée par Firmin Didot: A. M.
tobre 180%. Cet écrit remarquable servit de base aux instructions officielles du bureau des colonies; on y régla généreusement quelle serait la récompense des services de Mungo-Park, et il fut stipulé que sa femme et sa famille recevraient une indemnité s'il succombait dans son expédition ou si l'on n'avait point de ses nouvelles après une époque fixée,
Mungo-Park avait désiré de consulter le major Rennell, tant sur l'expédition elle-même que sur le cours du Niger; il alla donc passer quelques jours à la campagne de ce dernier, près de Londres. Rennell était d'un avis opposé à celui de Mungo-Park, et il employa toute la chaleur de l'amitié pour le détourner d'une entreprise aussi hasardeuse. Notre voyageur parut un moment ébranlé par les arguments du docte géographe:; mais de retour à Londres, il retrouva toute sa résolution et {out son enthousiasme. Il communiqua néanmoins au secrétaire d'Etat les doutes et les objections du major, mais les accompagna de ses réponses, qui devaient naturellement en affaiblir le poids, et ajouta que les grandes questions géographiques ne pouvaient se résoudre sans exposer à des dangers la vie des voyageurs.
On décida enfin que l'expédition se composerait de Mungo-Park, qui reçut le brevet de capitaine en Afrique ; de son beau-frère Anderson, qui fut. nommé lieutenant; de Georges Scott, employé comme dessinateur, et d'un petit nombre de charpentiers et d'ouvriers. Mungo-Park fut autorisé, en outre, à prendre avec lui jusqu'à quarante-cinq hommes de la garnison de Gorée, qui était alors momentanément sous la domination britannique, et à tirer sur le trésor royal jusqu'à la concurrence de 5,000 livres sterling (1).
Les choses ainsi réglées et les approvisionnements en tout genre achevés, on fit voile de Portsmouth, le 30 janvier 1805, sur le vaisseau de transport le Croissant, qui atteignit, le 8 mars, le port de Praya, aux iles du cap Vert, d'où Mungo-Park, après avoir envoyé plusieurs lettres en Angleterre, partit pour Gorée, station africaine, devant lagnelle il arriva le 4 avril suivant. C’est là qu’il prit trente-cinq soldats volontaires et un lieutenant, nommé Martyn, qui se joignit à l'expédition : toute la garnison voulait être du voyage. On avait en outre acheté quarante-deux ânes el une grande abondance de provisions. Dans la correspondance de notre voyageur, on voit combien son entreprise le remplissait de confiance, quoique la saison des pluies, qui devait selon toute apparence le surprendre en chemin, ne le laissât point saus une secrète inquiétude. Park aurait pu différer de quelques mois à Gorée son départ, mais il eraignit la censure du gouvernement et résglut de se mettre en route sans délai.
Les personnes de l'expédition étant réunies à Kayi ou Kayee, petite ville située sur la Gambie, un peu au-dessous de Pisania, Mungo-Park engagea, pour servir d'interprète, un prèlre ou maraboutmandingue, nommé Isaac; marchand ambulant, accoutumé aux longues courses dans l'intérieur; ce marabout accepta les offres de notre voyageur, auquel, plus tard, il devint très utile. La caravane quitta, le 27 avril 4805, la petite ville de Kayi et arriva deux jours après à ce comptoir de Pisania, d'où Mungo-Park avait pénétré dans l'intérieur de l'Afrique environ dix années auparayant.
Après avoir acheté à Pisania quelques bêtes de somme, il repartit le 4 mai, et le 44 il entra dans Madina ou Medina, capitale du royaume de Woulli. Les effets de la saison pluvieuse commençaient à $e faire sentir, et deux soldats furent atteints de la dyssenterie. Le 22 mai, la caravane parvint jusqu'à Badou, près de Tambacunda. Deux lettres de Mungo-Park, écrites de cet endroit, l'une à sa femme, l’autre à sir Joseph Banks, nous apprennent qu'il espérait avoir achevé le 27 juin ses voyages par terre, C'est-à-dire être arrivé sur les bords du Niger et s'y embarquer pour descen-
(1) 425,000 fr, A. M.
dre le fleuve et revenir, comme il le dit, en Angleterre (1); car son génie lui avait déjà révélé, comme au voyageur allemand Reichard, que le Niger devait déboucher dans l'océan Atlantique, au lieu d'aller se perdre en évaporation dans les sables, comme quelques-uns le prétendaient, ou bien dans une mer intérieure, telle que le lac Tchad, découvert et décrit, en 1825, par le major Denham.
Nonobstant la satisfaction que Mungo-Park témoigne dans cette correspondance, on voit par son journal qu'il n'était pas aussi tranquille sur l'effet des pluies. Le 12 juin, cet effet se manifesta d'une manière effrayante : douze soldats tombèrent à la fois dangereusement malades, outre que le fidèle Isaac, en traversant une rivière à la nage, avait failli devenir la proie d’un crocodile, Le 6 juillet, toute la caravane, à l'exceplion d'une seule personne, fut également atteinte par le fléau, et quand elle arriva, le 49 août 1805, après une série de dangers et de souffrances sans exemple, sur les bords du Niger, à Bammakou, lieu où le fleuve, ainsi que nous l'avons déjà dit, commence à être navigable, de quarante Européens qui composaient l'expédition lorsque environ deux mois auparavant elle s'était éloignée de la Gambie, il n’en restait plus que onze vivants. Les lieutenants Anderson et Martyn étaient eux-mêmes attaqués du mal, et le des- Sinateur Scott avait été forcé de rester en arrière à Koumikoumi, où il expira sans avoir vu le Niger, comme Moïse, après la lraversée du désert, était mort sans avoir pu toucher la terre promise.
Heureusement que la santé de Mungo-Park n'avait pas été le moins du monde altérée ; car tout le fardeau de l'expédition pesait sur lui. Arrivé ainsi au Niger, il s'embarqua sur ce fleuve, le 21 août 1805; le jour suivant, lorsqu'il parvint à Marrabou, il expédia aussitôt Isaac à Ségo pour négocier avec Mansong, souverain de ce pays, le passage à travers ses Etats. Pendant qu'il allendail le retour du marabout, notre voyageur fut attaqué de la dyssenterie, qui avait été si fatale à ses Compagnons; mais un remède énergique et la vigueur de sa constitution le rendirent promptement à sa santé accoutumée.
Après une longue et difficile négociation avec les ministres de Mansong, il obtint d'aller à Sarmée, dans le voisinage de Ségo, et puis à Sansanding, pour y construire une barque, et faire les préparatifs nécessaires à sa descente sur le Niger ou Joliba. A son premier voyage à Ségo, il avait reçu un présent de 5,000 cowries du roi Mansong, mais sans que ce monarque lui eût permis de le voir : la même interdiction eut lieu lors du second voyage, et il parait qu’elle était dictée par un sentiment louable, la crainte de ne pouvoir protéger efficacement Mungo-Park contre les avanies des Maures. Un barde de Mansong vint au-devant de l’Européen avec six canots, escorte sous laquelle Mung0-Park s'embarqua le 13 septembre à Marrabou, sur le Niger, ce fleuve immense, dit-il, dont les eaux tantôt unies comme une glace, tantôt ridées par une brise légère, l'emportaient dans leur cours, en lui faisant parcourir six ou sept milles à l'heure. Ne voulant ou ne pouvant séjourner à Ségo, il poursuivit sa navigation jusqu’à Sansanding, petite ville à quelques inilles à l’est de cette capitale, sur les bords du Niger, et peuplée d'environ dix mille habitants. Ici notre voyageur s'arrêta près de deux mois, établit un trafic pour avoir les moyens de payer le bateau qu'il faisait construire, et recueillit de nombreux détails sur la contrée, détails qui forment une des parties les plus intéressantes de son journal.
Le bateau achevé, Mungo-Park lui donna le titre pompeux de Joliba , schouner de Sa Majesté britanni. que; mais alors il n’y avait plus pour le monter avec
(1) By the 27 of june we expect to have finished all our travels by land; and when we have once got afloat on the de we shall conclud that we are embarking for Engand.
lui que le lieutenant Martyn et trois soldats ; tout le reste était mort. Ils allaient les premiers suivre un grand fleuve dont ils ignoraient le cours, probablement de plus de trois mille milles, à travers des contrées qu'habitaient des nations sauvages, cou’s sans doute mêlé d'une longue succession de chutes, de lacs et de cataractes; ce voyage, un des plus périlleux qui aient élé entrepris, l'était sur une barque fragile conduile par quatre nègres et quatre Européens !
Le 16 novembre 1805, le schouner étant prêt, Mung0-Park mit la dernière main à son journal, écrivit plusieurs lettres à son beau-père , à sa femme, à sir Joseph Banks-et à lord Camden, lettres empreintes de ce courage réfléchi et sans ostentation que Park montra dans tous les instants de sa vie. Il monta sur le bâtiment et fit voile le 49 ou le 20 novembre, après avoir confié ces mêmes lettres avec son journal au fidèle Isaac qui les apporta jusqu'à la Gambie, d’où le tout fut envoyé en Angleterre : ce sont là les derniers documents qu’on ait reçus de Mungo-Park.
Il s'écoula près d'une année avant qu’on eût aucune nouvelle de l'expédilion. C’est alors que des marchands nègres, arrivés de l’intérieur aux établissements anglais sur la côte, annoncèrent que Mungo- Park et ses compagnons avaient péri. À cette rumeur, le lieutenant-colonel Maxwel, qui commandait dans les parages du Sénégal, expédia Isaac à la recherche de son ancien et infortuné maître. Isaac revint au bout de vingt-deux mois, et confirma les rapports qui avaient été fails sur la fin tragique de Park. Il avait, à Sansanding, appris d'Amadi-Fatouma, le guide qui avait accompagné Mungo-Park de cette même ville pour descendre le Niger, qu'en arrivant sur la barre du fleuve à Boussa, c'est-à-dire à environ trois cents lieues de l'embouchure du Niger, la barque s'était brisée sur les rochers, et que les blancs avaient été tués par les naturels (1), d'après les ordres secrets da roi d Yaourie, lequel, supposant des trésors entre les mains de ces blancs, avait voulu S'en emparer. Avant d'atteindre Boussa, il paraît que la fragile embarcation, après avoir dépassé Tombouctou, avait eu à soutenir plusieurs combats contre les Touaricks et autres peuplades barbares dont le Niger traverse le territoire inhospitalier.
Si, maintenant, le lecteur veut tirer une conséquence des aventures et des voyages de Mungo-Park, elle montrera dans ce voyageur célèbre une vigilance et une activité infatigables, un courage calme etune persévérance à toute épreuve; il verra que peu de voyageurs l'ont égalé, et que certainement nul ne l’a surpassé sous ce triple rapport ; il reconnaîtra d’ailleurs en Mungo-Park ce jugementsain etinfaillible, si rare ment uni à l'enthousiaste ardeur des découvertes; il reconnaîtra encore que si ses talents ne furent point transcendants, ils furent solides et utiles, c'est-à-dire appropriés à un voyageur géographe dont les récits ne présentent aucune trace d'exagération et de crédulité aveugle. Son attention s’attachait exclusivement aux faits, et si l’on excepte son opinion sur le Niger, opinion au surplus confirmée par l'expédition récente des frères Lander, il se livra bien rarement à des conjectures ou à des hypothèses, comme l'avaient faitses devanciers. Il élait doué d’une prudence, d'un sang-froid et d'une modération au-dessus de tout éloge; et autant il fut habile voyageur , autant il avait été indulgent et affectueux dans ses relations privées. D'une haute stature, car il avait près de six pieds, son corps se distinguait par de belles proportions, et pouvait supporter aisément les plus dures fatigues. £a petite famille se composait de trois fils et d’une fille; sa veuve est morte seulement en 1832, en Ecosse, où elle continuait à jouir d'une pension qu'elle tenait du gouvernement de son pays. Gloire éternelle à Mungo-Park, ce martyrde la science, dont la géographie bénira surtout à jamais la mémoire! ALBERT-MONTÉMONT.
(1) I paraît que l'événement arriva Le 23 décembre 1808.
PREMIER VOYAGE
Départ. Route de Djillifri à Pisania. Préparatifs de voyage à l’intérieur.
Aussitôt après mon retour des Indes orientales en 1793, ayant appris que les membres de l'association pour la découverte à faire dans l’intérieur de l'Afrique désiraient engager quelqu'un pour l'exploration de ce continent par la route de la rivière de Gambie, je m'offris pour cette expédilion. J'avais su qu'un capitaine de l’armée, nommé Houghton, qui avait autrefois été commandant du fort de Gorée, avait déjà fait voile pour la Gambie, par les soins de Fassociation, et qu'il y avait des raisons de craindre qu'il n’eût succombé sous l'influence du climat, ou qu'il n’eût péri dans quelques contestations avec les naturels. Cette nouvelle, au lieu de me détourner de mon projet, me fit persévérer dans mes offres de service. J'avais un ardent désir d'examiner les productions d’une contrée si peu connue et de faire connaissance par moi-même avec la manière de vivre et le caractère des indigènes. Je me sentais capable de supporter la fatigue, et je me fiais à ma jeunesse et à la force de ma constitution pour me préserver des effets du climat. Je pris donc mon passage sur le brick /’ÆEndeavour, pelit bâtiment qui se rendait dans la Gambie.
Mes instructions étaient très simples et très concises. Il m'était prescrit, à mon arrivée en Afrique, de me diriger vers le fleuve Niger, soit par le chemin de Bambouk, soit par la route qui me semblerait convenable, de reconnaitre le cours, ets'il était possible la source de ce fleuve; je devais faire tous mes efforts pour visiter les villes principales situées dans son voisinage, particulièrement Tombouctou et Houssa. Ensuite, j'avais liberté de revenir en Europe, soil par la Gambie, soit par toute autre route, et toujours conformément à ce qui me paraîtrait convenable suivant les circonslances.
Nous mîmes à la voile de Portsmouth le 22 mai 1795. Le 4 juin nous vimes les montagnes qui dominent Mogador, sur la côte d'Afrique , et le 21 du même mois, après une agréable traversée de trente jours, nous jetâmes l'ancre à Djillifri, ville située sur la rive nord de la rivière de Gambie, vis-à-vis James-Island , où les Anglaisavaientautrefoisun petit fort. Leroyaume de Barra, dont fait partie la ville de Djillifri, produit en abondance les nécessités de la vie, mais le prineipal objet de commerce des habitants est le sel. Avec cette denrée, ils remontent la rivière jusqu'à Barraconda, et apportent en retour du blé d'Inde, des étoffes de coton, des dents d'éléphants, de petites quantités de poudre d'or, etc. Le nombre des canots et des hommes constamment employés à ce trafic rendent le roi de Barra plus formidable pour les Européens qu'aucun autre chef de la côte; et c’est cette circonstance qui l'a sans doute engagé à mettre des droits exorbitants sur les navires de toutes les nations.
Ces taxes sont ordinairement perçues par l'alcaïde ou gouverneur de Djillifri en personne , et, dans ces occasions, il est accompagné d'une nombreuse suite de serviteurs, parmi lesquels plusieurs ont acquis, dans leurs fréquents rapports avec les Anglais, quelques mots de notre langue. Ils sonten général très bruyants, très incommodes, et demandant tout ce qui leur plait avec tant d'instances et d'importunités, que les mar-chands, pour en être quittes, sont fréquemment obligés d'accéder à leursrequêtes.
Le 23, nous quittâmes Djillifri, et nous dirigeâmes vers Vintain, ville siluée à environ deux milles en remontant une baie sur le côté méridional de la rivière.
Cette ville est très fréquentée par les Européens à cause de la grande quantité de cire qu’on y apporte pour être vendue. Cette cire est recueillie dans les bois par les Feloups, race sauvage et insociable. Leur pays, qui est d’une étendue considérable, abonde en riz, et les naturels fournissent à ceux qui trafiquent, soit sur la rivière de Gambie, soit sur celle de Cassamansa , celte denrée ainsi que des chèvres et de la volaille, le tout à des prix très raisonnables. Le miel qu'ils récoltent est principalement employé par eux à faire une liqueur forte très enivrante, et qui ressemble beaucoup à notre hydromel.
Dans leurs relations de commerce avec les Européens, les Feloups emploient ordinairement un facteur ou agent de la nation mandinguequi parle un peu anglais et est au fait du commerce de la rivière. Ce *ourtier fait le marché et, d'accord avec l'Européen, recoit seulement une partie du paiement qu'il donne à celui qui l'emploie comme étantle montant total de la vente. Le reste, que l’on appelle très justement l’argent à tricher, lui est remis quand le Feloup est parti, et il se l'approprie comme salaire de ses peines.
Le 26, nous quittâmes Vintain, et continuâmes à remonter la rivière, jetant l'ancre dès que la marée nous manquait, et remorquant fréquemment le bâtiment au moyen de la chaloupe: La rivière est profonde et vaseuse. D'impénétrables taillis de mangroves couvrent les rives, et toute la contrée adjacente paraît plate et marécageuse. -
La Gambie abonde en poissons, dont quelques espèces fournissent une nourriture excellente; mais je ne me rappelle pas qu’aucuns de ces poissons soient connus en Europe; à l'embouchure on trouve des requins en grande quantité. Plus haut, Igs alligators et les hippopotames sont très nombreux. Les dents de ces derniers animaux, qu à leur masse on appellerait plus justement éléphants de mer, donnent de très bon ivoire. L'hippopotame est amphibie; il a de grosses et courtes jambes et le pied fendu. Il vit d'herbe et de toutes les broussailles qui couvrent la rive, de branches d'arbres, et il s’aventure rarement loin de l'eau, où il cherche un refuge quand il entend le bruit d'un homme. J'en ai vu beaucoup, et je les ai toujours trouvés timides et inoffensifs.
Six jours après avoir quitté Vintain, nous étions à Jonkakonda, lieu de commerce considérable, où notre vaisseau devait prendre une partie de son chargement. Le matin suivant, plusieurs négociants européens vinrent de leurs différentes factoreries pour recevoir leurs lettres et s'informer de la nature et de l'importance du chargement. Je restai là, chez le docteur Laidley, jusqu'au 5 juillet, et mon hôte m'ayant fourni un cheval et un guide, je partis au point du jour de Jonkakonda, et à onze heures j'arrivai à Pisania, où j'eus une chambre médiocre dans la maison du docteur.
Pisania est un petit village dans les domaines du roi de Yany; il a été établi par des Anglais qui y tiennent une factorerie pour le commerce, et l'habitent seuls avec leurs noirs. Il est situé sur le bord de la Gambie, à seize milles au-dessous de Jonkakonda. Il n’y avait là, à l'époque de mon arrivée, que trois résidents blancs, et le docteur Laidley en était un; mais ils avaient de nombreux domestiques. Ils jouissaient d'une parfaite sécurité sous la protection du roi; et comme ils étaient en une haute estime parmi les naturels dans un rayon d'une grande étendue, ils ne manquaient d'aucune des commodités que pouvait fournir le pays, et la plus grande partie du commerce en esclaves, ivoire et os, était dans leurs mains.
Me trouvant ainsi à mon aise pour quelque temps, je pensai d'abord à apprendre la langue mandingue, qui est la langue pariée dans presque toute cette partie de l'Afrique, et sans laquelle j'étais convaincu que je ne pourrais acquérir une connaissance étendue du pays et de ses habitants. Le docteur Laidley me fut d'un grand secours dans cette entreprise, grâce à sa longue résidence parmi les habitants. Après le langage, mon
premier soin fut de recueillir tous les renseignements possibles sur ces contrées, que je me proposais de visiter. Je fus adressé pour cela à certains commerçants désignés sous le nom de slatés. Ce sont des marchands noirs libres, très considérés dans ces régions, el qui descendent de l'intérieur principalement avec des noirs eselaves pour les vendre; mais je découvris bientôt à leurs renseignements, tous contradicloires, qu'ils n'étaient nullement disposés à favoriser ma marche en avant. Celte circonstance accrut mon désir d'acquérir, avant tout, une connaissance personnelle.
Dans des recherches de cetle sorte, et l'observation des mœurs et coutumes d'un pays si peu connu de l'Europe, et en possession de tant d'objets naturels, curieux et rares, mon temps se passail d'une manière assez agréable; je commençais à me flalter que j'avais échappé à la fièvre qui saisit les Européens à leur arrivée en ce climat. Mais, le 31 juillet, m'élant imprudemment exposé au serein pour observer une éclipse de lune et déterminer la longitude de ce lieu, le jour suivant j'eus la fièvre et Le délire, et la maladie me retint à la maison durant la plus grande partie d'août, Ma convalescence fut très lente, mais je profitais de chaque intervalle de mieux pour sortir et faire connaissance avec les productions du pays. Enfin, au bout de trois semaines, je fus assez fort pour recommencer, quand le temps le permettait, mes excursions botaniques, et, quand il pleuvait, je m'amusais à dessiner des
lantes dans ma chambre. Le docteur Laidley contriua beaucoup par ses soins à mon rétablissement. Sa compagnie et sa conversation faisaient passer les heures de cette saison sombre, où la pluie tombe comme des torrents, où le jour la chaleur est suffocante, et où la nuit le voyaggur terrifié n'entend que le coassement des grenouilles, dont le nombre excède l'imagination, le cri perçant du chakal et le profond hurlement de la hyène : c'est un sinistre concert qui n’est interrompu que par le rugissement d'un si formidable tonnerre que nul ne peut en concevoir l'idée.
Le pays élait une immense plaine, en général couverte de bois, et d'une sombre et fatigante uniformité; mais bien que la nature lui ait refusé les beautés d'un paysage, elle a prodigué à ses habitants d’une main libérale les plus importants bienfaits de la fertilité et de l'abondance. Peu de soin apporté à la culture fournit du blé en quantité suffisante; les prairies donnent au bétail de riches pâturages, et la rivière de Gambie, ainsi que la baie de Walli, approvisionnent abondamment les naturels d’un poisson excellent.
La préparation la plus commune du blé chez les naturels de la Gambie est une sorte de pudding qu'ils nomment couscous. On le fait en humectant d'abord la farine avec de l’eau; puis on le secoue dans une grande calebasse ou gourde, jusqu'à ce qu’elle forme de petits grains semblables à ceux du sagou. On le met alors dans un pot de terre dont le fond est percé de nombre de petits trous. Ce pot étant placé au-dessus d'un autre, on attache les deux vases ensemble soit avec une pâte de farine et d'eau, soit avec de la fiente de vache; on le place alors sur le feu. Dans le vaisseau de dessous, il y a ordinairement de l'eau et un aliment animal, dont la vapeur pénètre dans le vase de dessus par des trous pratiqués au fond, et adoucit et prépare le couscous, mets qui est très estimé dans tous les pays que j'ai visités.
Les animaux domestiques sont à peu près les mêmes qu'en Europe. On trouve des porés dans les bois, mais leur chair n’est pas estimée. L'horreur bien prononcée que les sectateurs de Mahomet ont pour cet animal s'est probablement répandue parmi les idolâtres, On a partout des volailles de toute espèce; les poules de Guinée et les perdrix rouges abondent dans les champs, et l'on lrouve dans les bois une espèce d'antilope dont la chair est hautement prisée ct à juste titre.
Parmi les autres bèles sauvages des contrées mandivgues, les plus communes sont la hyène, la panthère et l'éléphant. Eu égard à l'usage auquel on emploie le