D RER EU OR
dernier dans les Indes orientales, on peut trouver extraordinaire que les naturels africains, dans toutes les parties de cet immense continent, ignorent l'art de dompter celte puissante et docile créature, et d’appliquer sa force el son intelligence au service de l'homme. Quand je dis aux naturels qu'il était ainsi d'usage dans les contrées de l'Orient, mes auditeurs me rirent au nez et s'écrièrent : Tobobo fonnio (mensonge d'un blanc). Les nègres trouvent souvent le moyen de détruire l'éléphant avec les armes à feu : ils le chassent principalement pour en avoir les dents, et en trafiquent avec d'autres qui à leur {our les vendent aux Européens. Ils mangent sa chair, qu'ils regardent comme une grande délicatesse.
L'âneest la bête de somme en usage dans tout le pays nègre. L'application du tavail des animaux à l'agriculture n’est adoptée nulle part : la charrue est en conséquence tout-à-fait inconnue. Le principal ustensile usité dans le labourage est la houe, qui varie de forme suivant les districts. Le travail des champs est ordinairement exécuté par les esclaves. ,
Le 6 octobre, les eaux de la Gambie étaient à leur plus grande hauteur, c’est-à-dire à quinze pieds audessus du niveau des plus hautes marées. Elles commencèrent ensuite à baisser, lentement d’abord, ensuite rapidement : quelquefois elles descendaient de plus d'un pied en vingt-quatre heures, Au commencement de novembre, la rivière était revenue à son niveau ordinaire, et le flux et le reflux avaient lieu comme à l'ordinaire. Quand la rivière fut rentrée dans ses limites et que l'atmosphère devint sèche, je me rétablis vite et commençai à penser au départ, car cetle saison est considérée comme la plus favorable pour voyager. Les naturels avaient terminé leurs moissons, et les provisions étaient partout à bon marché et abondantes. Le docteur Laidley était alors en voyage pour des intérèls de commerce à Jonkakonda. Je lui écrivis pour le prier d'employer tout son crédit avec les s/atés, ou marchands d'esclaves, de me procurer la compagnie et la protection de la première coffle (caravane) qui viendrait à quitter la Gambie pour l'intérieur, En même temps, je le priai d'acheter pour moi deux ânes et un cheval. Peu de jours après, le docteur revint à Pisania et m'apprit qu'une coffle partirait certainement pour l'intérieur dans le cours de la saison des sécheresses, mais que comme plusieurs des marchands n'avaient pas complété leurs pacotilles, il ne pouvait dire à quelle époque elle se mettrait en route. |
Comme le caractère et les dispositions des s/atés et dés gens composant la caravane m'étaient entièrement inconnus , comme ils me semblaient plulôt opposés à mon projet et n'ayant pris aucun arrangement positif sur ce point, comme d'ailleurs l’époque de leur départ était en définitive très incertaine , je me décidai,après réflexion, à profiter des sécheresses et à partir sans la caravane.
Je fis donc mes préparatifs; mais avant de quitter pour plusieurs mois les contrées qui bordent la Gambie, il me semble à propos, avant de continuer ma narration, de donner quelques détails sur les diverses nations nègres qui habitent les rives de cette célèbre rivière.
Descriptions des Feloups, des Jaloffs , des Foulahs et des Maudingues. Commerce.
Lesinaturels des contrées qui bordent la Gambie, bien que distribués en plusieurs gouvernements distincts, peuvent, je le pense, être divisés en quatre grandes classes: les Feloups, les Jaloffs, les Foulahs et les Mandingues. Parmi toutes ces nations la religion de Mahomet a fait et continue de faire de grands progrès ; mais dans la plupart de ces nations le fond de la population, hommes libres ou esclaves, persistent à maintenir les superslitions aveugles et inoffensives de leurs ancètres : les mahomélans les nomment #afirs,
ou infidèles. Pour les Feloups, ils sont d’une disposition sombre, et on suppose qu'ils ne pardonnent jamais une injure. On dit même qu'ils transmettent leurs querelles à leur postérité, de telle sorte qu'un fils considère, dans un sentiment de devoir filial, comme une obligation sacrée de devenir le vengeur des maux de son père mort. Siun homme perd la vie dans une de ces subites querelles qui s'élèvent perpétuellement dans leurs fêtes, quañd toute Ja société estivre d'hydromel , le fils de cet homme, ou l'aîné s’il en a plusieurs, s'efforce de se procurer les sandales de son père, qu'il porte une fois par an, le jour anniversaire de la mort de son père, jusqu'à ce qu'il se présente une occasion favorable de le vengér, et l’objet de son ressentiment échappe rarement à sa poursuite,
. Cette nature féroce et implacable est toutefois com-
pensée par plusieurs bonnes qualités; ils témoignent la plus grande gratitude et l'affection la plus vive envers leurs bienfaiteurs , et la fidélité avec laquelle ils conserventce qui leur est donnéen dépôt est remarquable, Les Jalofïs ou Yalofs sont une race aclive, puissante et guerrière , qui habite tout le pays situé entre le fleuve Sénégal et les Etats mandingues qui bordent la Gambie. Ils diffèrent cependant des Mandingues, non-seulement par le langage, mais aussi par les traits et la couleur. Le nez des Jaloffs n’est point à beaucoup près aussi déprimé que le nez des autres Africains; ils n'ont as non plus les lèvres si protubérantes, el bien que eur peau soit du noir le plus foncé, les négriaux blancs les considèrent comme les plus beaux nègrés de cette partie du continent.
Ils sont divisés en plusieurs Etats où royaumes indépendants, qui sont fréquemment en guerre soit avec leurs voisins, soit les uns avec lesautres. Leurs mœurs, leurs superstitions et leur gouvernement ont toutefois une plus grande ressemblance avec ceux des Mandingues qu'avec ceux de toute autre nation.
Les Foulahs, du moins ceux qui résident près de Ja Gambie, sont principalement d’une couleur de suie, avec des cheveux soyeux el des traits agréables. Ils sont très attachés à la vie pastorale, et se sont introduits dans tous les royaumes sur la côte au vent, en qualité de chevriers et de laboureurs , et paient tribüt au souverain pour les terres qu'ils possèdent.
Les Mandingues, dont il me reste à parler, constituent à vrai dire le fond de la population de tous les districts que j'ai visités. On lésnomme Mandinques, parce qu'ils sont émigrés d'un Etat de l’intérieur, nommé Manding; mais contrairement à la constitution de leur mère-patrie qui est républicaine, il me parut que le gouvernement, dans tous les Etats mandingues qui bordent la Gambie, est monarchique. Le pouvoir du souverain n'est, toutefois, nullement illimité. Dans toute affaire d'importance, le roi convoque un conseil des principaux ou des anciens, dont les conseils le dirigent et sans l'avis desquels il ne peut déclarer la guerre ni conclure la paix. Dans chaque ville considérable il y a un magistrat principal, l'a/cuide, dont l'office est héréditaire et dont le soin est de maintenir l'ordre, de lever les taxes sur les voyageurs, et de présider à toutes les conférences dans l'exercice dé la juridiction locale et l'administration de la justice. Ces cours sont composées des anciens de la ville, ceux de condition libre, et sont nommées palavers. Ils procèdent ainsi en plein air avec assez de solennité. Les deux côtés d'une question y sont librement présentés, les témoins sont examinés en public, et les décisions qui suivent reçoivent l'approbation de l'auditoire.
Comme les nègres n’ont point de langue écrite à eux, la règle générale est un appel à l'ancienne coutume ; mais depuis que le mahométisme a fait parmi eux de si grands progrès, les convertis à celte foi ont graduellement introduit, avec les préceptes religieux, plusieurs des institutions civiles du prophète, et quand le Koran n'est pas assez explicite, on à recours à un commentaire, nommé al! charra, qui contient, m'a-t-on dit, une exposition complète ou Ie digeste des lois maho-
métanes, tant civiles que criminelles, convenablement ordonnées et commentées.
Les Mandingues sont d'un caractère doux el serviable. Les hommes sont d'ordinaire au-dessus de la taille moyenne , bien faits, forts et capables de supporter une grande faligue. Les femmes sont douces aussi, vives et agréables. Le vêtement des deux sexes est d'étoffe de coton de leurs manufactures. Celui des hommes est une grande robe lâche qui ressemble assez à un surplis, avec des calecons qui descendent à mijambe. Ils portent aux pieds des sandales, et sur la tête un bonnet blanc. L’habillementdes femmes se compose de deux morceaux d’étoffe, chacun d'environ six pieds de long et. trois de large. Elles en roulent un autour de la taille, d'où il tombeei forme le jupon. L'autre est négligemment jeté sur le sein et les épaules.
Comme tout homme d’une condition libre a plusieurs femmes, il a été jugé nécessaire pour prévenir, je le pense, les discussions matrimoniales, d'obliger chaque femme à avoir une cabane à elle. Toutes les cabanes appartenant à la même famille sont entourées d’une palissade, faite de cannes de bambou fendues et disposées en treillis. Tout l’enclos s'appelle Sirk ou Surk. Un certain nombre de ces enclos, séparés par d’étroits passages, forment une ville; mais les cabanes sont généralement placées sans aucune régularité et au gré du propriétaire. On ne paraît avoir égard qu'à une seule-règle qui est naturelle, c'est de placer la porte au sud-ouest afin d'avoir la brise de la mer.
Dans chaque villé est un grand’ espace appelé le bentäng, qui répond en quelque sorte à nos maisons communes. Ii est fermé par un enclos de cannes, eten général abrité du soleil par l'ombre de quelque grand arbre. C'est 1à que se font toutes les affaires publiques, et que les procès se poursuivent : là les indolents et les oisifs se réunissent pour former et savoir les nouvelles du jour. Dans la plupart dés villes les mahométans ont aussi une missura où mosquée où ils se rassemblent, font leurs prières chaque jour, conformément aux préceptes du Koran.
Le plus ancien établissement sur la Gambie était un comptoir portugais, et c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer l'introduction de beaucoup de mots de portugais en usage encore parmi les nègres, comme palaver-palabra. Les Hollandais, les Français et les Anglais possédèrent aussi successivement quelques établissements sur la côte ; mais le commerce de la Gambie devint une sorte de monopole entreles mains des Anglais, et cel état de choses dura plusieurs années; mais le commerce avec l'Europe fut, plus tard, réndu commun à toutes les nations. Les esclaves forment le principal objet de commerce, mais le nombre total de nègres exportés de la Gambie par les diverses nations ne monte pas, dit-on, actuéilement à un millier. ‘
La plupart de ces victimes sont amenées à la côte en caravanes périodiques; beaucoup viennent de conlrées très recuiées dans l'intérieur. À leur arrivéé à la côte, s'il ne se présente pas immédiatement une occasion d'en traiter avantageusement, ils sont répartis entre les villages environnants, jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau négrier, où bien encore jusqu'à ce qu'ils soient achetés par des négociants noirs, qui font quelquefois cette spéculation : en ättendant, Iles pauvres misérables sont tenus constamment aux fers, enchaînés deux à deux, employés aux travaux des champs, et, chose cruelle à dire! aussi mal nourris que durément traités. Le prix d'un esclave varié en proportion du nombre d'acheteurs évropéens et des caravanes venues de l'intérieur ; mais en général, j'estime qu'un jeune homiwne robuste de seize à vingt-cinq ans peut valoir de 18 à 20 livres sterling (450 à 500 fr.)
Les marchands d'esclaves , comme ‘je l'ai dit, s’appellent slatés. Outre les esclaves et les marchandises qu'ils apportent pour êlre venducs aux blanés, ils fournissent aux habitants des districts marilimes du fer natif, des gommes parfumées et de l'encens, ainsi
Nous continuämes notre route dans le lit desséché d’une rivière.
qu’une denrée nommée schea toulou , qui, littéralement, signifie beurre d'arbre. Cet aliment est extrait, au moyen de l'eau bouillante, de l’amande d'une noix: il a la consistance et l'aspect du beurre, et en vérité y supplée à merveille. C'est un objet important dans la nourriture des nalurels, et il sert aussi à tous les usages domestiques auxquels on emploierait l'huile, La consommalion en est donc fort grande.
En paiement de ces objets, les Etats maritimes fournissent les contrées de l’intérieur de sel, denrée rare et précieuse, comme je lai souvent éprouvé dans le cours de mon voyage. Il en est aussi fourni de grandes quantités aux pays dans les terres, par les Maures qui le tirent de salines dans le grand désert, et prennenten retour du blé, du coton fabriqué et des esclaves.
Dans ces échanges, il dut tout d'abord se présenter beaucoup d’inconvénients du défaut de monnaie ou de quelque moyen sensible et déterminé pour établir la balance entre la valeur de divers articles. Pour y remédier, les naturels de l'intérieur font usage de coquillages appelés kowries. Sur la côte les habitants ont adopté une coutume qui, je le crois, leur est particulière.
Dans leurs premiers rapports avec les Européens, l'article qui fixa le plus leur attention fut le fer. Son utilité pour faire des instruments de guerre et d'agri-
culture le rendait préférable à tout, et le fer devint bientôtla mesure d’après laquelle fut établie la valeur des autres marchandises. Ainsi une certaine quantité de denrées quelconques, leur paraissant égale en valeur à une barre de fer, constitua, dans la langue du négociant une barre de cetle marchandise particulière. Vingt feuilles de tabac, par exemple, furent considérées comme #» bar de tabac, et un gallon d'esprit de vin (ou plutôt d'esprit et d'eau mélangés par moitié) fut dénommé bar de rum; un bar d’une denrée étant regardé comme égal en valeur à un bar d'une autre marchandise. Comme, toutefois, il doit infailliblement arriver que, selon la rareté ou l'abondance des marchandises sur le marché en proportion des demandes, la valeur relative soit sujette à une fluctuation, on a reconnu nécessaire une plus grande précision. Actuellement la valeur d’un bar de quelque marchandise que ce soit est fixée par les blancs à 2 schellings sterling ; ainsi un esclave dout le prix est de 15 livres est, en d’autres termes, évalué à 150 bars.
Dans de pareilles transactions il est évident que le marchand blanc a infiniment d'avantages sur l’Afri- Cain qui, par celte raison même , est difficile à satisfaire; car bien convaincu de sa propre ignorance, il devient soupconneux et méticuleux à l'excès. En effet, les nègres sont si incertains et si jaloux dans leurs transactions avec les blancs, que jamais un Européen
dé.
Enfin nous parvinmes à la tente d’Ali.
ne regarde un marché comme conclu que lorsque le prix est payé et queles parties se sont séparées.
Ayant ainsi mis en avant ces observations générales sur le pays etses habitants, telles qu'elles se présentèrent à moi pendant ma résidence dans le voisinage de la Gambie, je vais procéder au récit régulier des incidents qui survinrent et des réflexions qui en résultèrent, dans le cours de mon pénible et périlleux voyage, depuis son commencement jusqu'à monretour sur la Gambie.
Départ de Pisania. Medina, capitale du Woulli. Mumbo Djumbo. L'auteur traverse le désert, et arrive à Tallika, dans le royaume de Bondou.
Le 2 décembre 1795, je partis de la demeure hospitalière du docteur Laidley; j'étais heureusement accompagné d'un domestique nègre qui parlait l'anglais et
le mandingue. Il s'appelait Johnson, et était natif de
cette partie de l'Afrique. Ayant dans sa jeunesse été conduit comme esclave à la Jamaïque, il avait été affranchi et amené en Angleterre par son maître, et il y avait résidé plusieurs années. Le docteur Laidley me pourvut en outre d'un pelit nègre, lui apparlenant, nommé Demba, jeune homme alerte, et qui, outre le mandingue, parlaitela langue des Serrawoullis : pour
l'engager à bien se conduire, le docteur lui promit sa liberté au retour, dans le cas où je lui rendrais un témoignage favorable de sa fidélité et de ses services. J'avais pour moi un cheval, petit mais infatigable et ardent, et deux ânes pour mes interprètes. Mon bagage était léger , car il n'y avait guère de provisions que pour deux jours; un petit assortiment de rassades, d'ambre et de tabac, pour acheter, à mesure que j'avancerais, des provisions nouvelles; quelques charges delinge, et un autre appareil nécessaire ; un parasol, un sextant de poche, un compas magnétique, et un thermomètre, avec deux fusils de chasse, deux paires de pistolets et quelques autres menus articles.
Un homme libre, Buschrinn ou mahométan, nommé Madibou, qui se rendait dans le royaume de Bambarra, et deux slatés ou deux marchands de la nation serrawoulli et qui allaient à Bondou, m'offrirent leurs services jusqu’au point où ils comptaiant se rendre. Il en fut de même d'un nègre nommé Tami, mahométan aussi, né dans le Kasson, que le docteur Laidley avait employé pendant quelques années comme forgeron, et qui relournait avec ses épargnes dans son pays, Tous ces hommes voyageaient à pied poussant leurs ânes devant eux.
Ainsi je n'avais pas moins de six serviteurs, qui tous avaient l'habitude de me traiter avec an grand respect, et qui étaient convaincus que leur retour en
10 HISTOIRE DES VOYAGES. x
Gambie, avec sécurité, dépendait de ma propre conservation.
Le docteur Laidlev lui-même, et MM. Ainsley, avec une partie de leurs domestiques, se déterminèrentavec bienveillance à m'accompagner pendant les deux premiers jours, et je crois qu'en secret ils me disaient adieu pour toujours.
Nous arrivèmes à Djundey le même jour, après avoir traversé l'anse de Walli, qui est-une branche de la Gambie, et nous nous arrêlâmes dans la maison d'une femme noire qui avait autrefois élé la chère amie du négociant blanc nommé Hewelt, et qu'en conséquence, et pour la distinguer, on nommait seniora. Le soir nous sortimes pour voir un village voisin qui appartient à un slaté nommé Djemafou Mammadou, le plus riche de tous les négociants de Gambie. Nous le trouvâmes chez lui, et il régarda cette visite comme un si grand honneur, qu'il nous fit don d’un taureau qui fut immédiatement tué et accommodéen partie pour notre repas du soir. ÿ
Les nègres ne soupent que tard, et afin de nous divertir pendant qu'on préparait notre bœuf, un Mandingue fut invité à raconter quelques histoires amusantes: en fumant et les écoutant, nous passâmes trois heures. Ces histoires ont quelque ressemblance avec celles qui composent les contes arabes; mais, en général , elles sont d'un toùr plus badin.
Aenviron une heure del’après-midi, le 3 décembre, je pris congé du docteur Laïidley et de MM. Ainsley, puis j'entrai au pasde-mon cheval dans les bois. J'avais alors devant moi une forêt immense et une contrée dont les habitants étaient étrangers à la vie civilisée, el pour la plupart desquels un blanc était un objet de curiosité et de pillage. Je réfléchissais que je venais de me séparer du dernier Européen que je verrais probablement, et que j'avais peut-être quitté pour toujours le bien-être de la société chrétienne. Des pensées pareilles devaient nécessairement jeter du sombre dans l'esprit, et j'allai rêvant l'espace de lroismilles, quand je fus tiré de ma rêverie par des hommes qui accouraient et arrêlèrent les ânes, en me donnant à entendre que je devais aller avec eux à Peckaba pour me présenter au roi de Walli ou bien leur payer lesdroils. Je m'efforçai de leur faire comprendre que mon voyage n'étant point une entreprisede commerce, je ne devais pas être soumis à une taxe comme lesslatés et autres marchands qui voyagent pour gagner, mais je perdis mes raisonnements. !Is me dirent qu’il était d'usage pour les voyageurs de toute espèce de faire un présent au roi de Walli, que faute d'agir ainsi je ne pouvais passer outre. Comme ils étaient plus nombreux que ma suite eten même temps très bruyants , je jugéai prudent d'accéder à leur demande; et après leur avoir donné quatre bars de labac pour l'usage du roi, il me fut permis de continuer mon voyage ; au coucher du soleil nous arrivâämées à un village près de Koutaconda, et nous y passâmes Ja nuit.
Le 4 décembre au matin, nous travérsâmes Koutaconda, dernière ville du Walli, et nous nous arrêtàmes environ une héuré dans un pelit village pour payer les droits à un officier du roi de Woulli. Nous passames la nuit suivante à Tabadjang, village, et le jour suivant, à midi, nous atleignimes Medina, capitale des Etats du roi de Woulli.
Le royaume de Woulli est borné par le Walli à louest, au sud par la Gambie. La petite rivière Walli le confine au nord-ouest, le Bondou est sa limile au nord-est, ét le désért de Simbani le borne à l'est.
Le pays s'élève de toutes parts en douces acelivités, couvertes en général de bois éténdus, et les villes sont situées dans les vallées intermédiaires. Chaque ville estenlourée d'un rayon de terre cultivée, dont lé produit, je le présume, peut suffire aux besoins des habitants; Car le sol me parut très fertile sur tous les points, hormis près du sominet des hauteurs, où la pierre rouge et d'arides broussailles marquäaient les limites
entre la fertilité et la stérilité. Les principales productions sont le coton, le tabac et des végétaux alimentaires : ces diverses cultures ont lieu dans les vallées , car les terrains hauts sont appropriés à différentes sortes de blé,
Les habitants sont Mandingues, et comme la plupart des Mandingues sont divisés en deux grandes sectes, les mahomélans que l'on nomme Bouchrinn, et les idolâtres que l'on appelle indistinctement Xafir (mécréants), et Sonakis (c'est-à-dire qui boit des liqueurs fortes). Les idolâtres sont incomparablement les plus nombreux, et le gouvernement du pays est dansleurs mains; car bien que les plus respectables d'entre les Bouchrinns soient fréquemment consultés dans les affaires d'importance, on ne leur permet cependant jamais de prendre aucune part au gouvernement exéculif qui est exclusivement dévolu au #nansa ou souverain, et aux grands officiers de l'Etat Le premier de ces officiers en dignité est l'héritier présomptif de la Couronne; on le nomme farbanna ; viennent après lui les aleaüs ou gouverneurs de province que l’on nomme plus communément #eamos. Ensuite ce sont les deux grandes divisions en hommes libres et en esclaves. Parmi les premiers, les s/atés sont regardés comme les plus considérables, mais dans toutes les classes un grand respect est témoigné aux vieillards.
‘ À la mort du roi régnant, son fils aîné (s'il a atteint l'âge de la virilité) succède à l'autorité royale; s’il n'y apas de fils, ou qu'il soit au-dessous de l'âge de discrétiou, une assemblée de grands hommes a lieu, etle plus proche parent du monarque (ordinairement son frère) est appelé au gouvernement, non commerégent ou tuteur de l'enfant, mais de droit età l'exclusion du mineur. Les charges du gouvernement sont défrayées par des tributs que paie le peuple à l’occasion, et par les droits qu'acquittent les marchandises quitraversent
‘le pays. Les voyageurs, en allant de la Gambie vers
l'intérieur, paient les droitsen marchandises d'Europe; les relours, ils les acquittent en fer et en scheatoulon. Ces taxes sont payées à chaque ville.
Medina, la capitale du royaume dans Jaquelle je venais d'arriver, est un lieu d'une étendue considérable, et peut compter de huit cents à mille maisons. Elle est fortifiée à la manière africaine, c’est-à-dire entourée d’un haut mur construil de terre, et une palissade extérieure de piquets aigus et de buissons épineux; mais les murs sont négligés, et l'enclos extérieur a beaucoup souffert de la part des actives ménagères qui arrachent les piquets pour en faire du feu. J'obtins un logement chez un des parents du roi qui m'apprit que la première fois que j'aborderais le roi, je ne devais pas prendre la liberté de lui donner une poignée de main. I n'était pas d'usage, me dit-il, d'accorder cétte liberté aux élrangers. Ainsi informé, j'allai dans l’après-midi présenter mes respécts au souverain, ét lui demander la permission d'aller à Bondou en traversant son territoire. Le nom du roi était Djatta. C'était ce même vieillard vénérable dont un compte si favorable a été rendu par le major Houghton. Je le lrouvai assis sur une nalte devant la porte de sa cabane, Nombre d'hommes et de femmes élaient rangés de chaque côté, chantant et battant des mains ; je le saluai re- Spectueusement, et luifis connaître le butde ma visite. Le roi répliqua gracieusement que non-seulement il me permettait de traverser son pays, mais qu'il ferait des prières pour mon succès; alors un des gens de ma suite, apparemment pour répondre à la bienveillance du roi, commença à chanter, ou plutôt à rugir une chanson arabe; à chaque pause de celte chanson le roi, ainsi que tous les gens présents, frappaient leur front de leurs mains, et s'écriaient, avec une touchante et dévote solennité: 4rin ! amin! Le roi me dit de plus que j'aurais le jour suivant un guide qui me conduirait en sûreté jusque sur la frontière de Son royaume. Je pris alors congé de lui, et le soir j'envoyai au roi un ordre sur le docteur Laidley pour trois gallons de rum, en échange duquel je recus beaucoup de provisions.
hate 0 D ONE à il “dt
Le 6 décembre , de bonne heure dans la matinée, j allai trouver le roi une seconde fois pour savoir si le guide était prêt. Je trouvai Sa Majesté assise. sur une peau de taureau, et se chauffant à un grand feu; car les Africains sont sensibles aux plus petites variations de la température, et se plaignent souvent du froid quand un Européen étouffe de chaleur. 11 me reçut d'un air affable et me conjura affectueusement de renoneer au projet de voyager dans l'intérieur, en me disant que le major Houghton avait été tué en route, et que si je marchais sur ses traces je m'exposais sans doute au même sort. 1] me dit que je ne devais pas juger des habitants des contrées de l'est par ceux du \Woulli, que ceux-ci connaissaient les blancs et les respeclaient, tandis que les naturels de l'est n'avaient jamais vu un homme de ma couleur, et qu'à coupsûr ils m'assassineraient. Je remerciai le roi de sa sollicitude; mais je lui dis que j'avais bien tout examiné, et que j'étais résolu, nonobstant tous les périls, à aller en avant; le roi secoua la têle, mais n'insista pas; il me répondit que le guide serait prêt dans l'après-midi.
A deux heures environ le guide étant venu, j'allai faire mon dernier adieu au bon vieux roi : et en trois heures, je parvins à un pelit village nommé Xonjour , où nous nous décidâmes à passer la nuit, Là, j ache= lai un beau môulon pour quelques grains de rassade, et mes serviteurs serrawoullis le tuèrent avec toutes les cérémonies prescrites par leur religion. On en accommoda une partie pour notre souper, après lequel une dispute s'éleva entre un des noirs serrawoullis et Johnson mon interprète, à cause des cornes du bélier. Le premier réclamait les cornes comme son droit, pour avoir fait les fonctions de boucher; Johnson contestait la prétention. Je mis fin au différend, en donnant une corne à chacun d'eux. Je rapporte cet incident insignifiant pour introduire à ce qui suit, car je découyris, en m informant, que ces cornes étaient extrêmement estimées, parce qu'on pouvait aisément les convertir en fourreaux où gaînes pour tenir en sûrelé certains charmes ou amulettes que l'on nomme saphis, el que les nègres portent constamment sur eux. Les saphis sont des prières ou plutôt des phrases extraites du Koran que les prêtres mahométans écrivent sur des morceaux de papier , el vendent aux naturels qui leur attribuent des vertus extraordinaires. Quelques nègres les portent pour se garantir contre la morsure des serpents et dés alligalors; dans ce cas, le saphit es ordinairement renfermé dans de la peau d'alligator ou de serpent, et attaché à la cheville du pied; d'autres ont recours à ces amulettes en temps de guerre, pour n'être pas atteints par les armes de l'ennemi ; mais l'effet ordinaire de ces saphis, c'est de prévenir et de guérir les maladies du corps, de préserver de la faim et de la soif, et en général de concilier la faveur des puissances supérieures dans toutes les circonstances de la vie.
A cette occasion , il estimpossible de ne pas s'émerveiller de l'étonnante contagion des idées superstitieuses; car, bien que la majorité des nègres soient idolâtres, et repoussent absolument la doctrine de Mahomet, je n’ai jamais rencontré un homme, soit Bouchrian , soit Kafir, qui ne fût entièrement conyaineu de l'efficacité de ces amulettes. La vérité est que tous les nègres de cette partie de l'Afrique regardent l'écriture comme frisant la magie , et ce n'est point dansles préceptes du prophète, mais bien dans l'art des magiciens, qu'ils mettent leur confiance. Plus tard moimême je fus assez heureux, dans des circonstances critiques, pour faire tourner à mon profit cette crédulité populaire.
Le 7, je partis de Konjour, et je passai la nuit à un village nommé Malla ou Mallaing, etle 8, à midi environ , j'arrivai à Kolor, ville considérable, près de l'entrée de laquelle je vis, suspendu à un arbre, une espèce d’habillement de mascarade fait d'écorce, que appris plus tard appartenir à Mumbo-Jumbo, C'est un
&rangeépouvantail commun à toutes les nations män-
| dingues, et très employé par les idolâtres pour tenir
leurs femmes dans la soumission. Chaque Kafir n'étant point gêné quant au nombre de ses femmes, chacun en épouse autant qu'il peut en culretenir, et comme il arrive fréquemment que és dames ne sont pas d'accord , des querelles de famille s'élèvent , et quelquefois à un tel point que l'autorité du mari ne peut maintenir Ja paix dans son ménage, et c'est dans de tels cas que l'intervention de Mumbo-Jumbo est réclamée, et elle est toujours décisive.
Cet étrange ministre de la justice, que l’on suppose être le mari lui-même, où quelqu'un instruit par lui, portant le déguisement dont il vient d'être parlé, et armé de la verge d'autorité publique, annonce son approche, quand on l'a appelé, par des cris éclatants et effroyables dans les bois qui sont près de la ville. Il° commence celle pantomime à l'approche de la nuit, et, quand il fait tout-à-fait noir, il entre dans la ville, et se rend au bentang, où tous les habitants s’assemblent aussitôt.
On peut supposer que cette exhibition n’est pas du tout du goût des femmes ; car, comme la personne déguisée leur est à toutes entièrement inconnue, chaque femme peut supposer que la visite est à son intention; mais elles n’osent pas refuser de se rendre quand elles sont convoquées. La cérémonie commence par des chants et des danses qui durent jusqu’à minuit, heure à laquelle le Mumbo désigne la coupable. Cette infortunée étant alors immédiatement saisie, on la dépouille nue, on l’attachè à un poteau, et elle est rudement fustigée par le Mumbo , au milieu des acelamations et des rires de toute l'assemblée. Il est à remarquer que les femmes sont les plus acharnées contre leur malheureuse sœur. Le point du jour met fin à ce divertissement indécent et barbare.
Le 9 décembre, comme il n'y avait pas d’eau à se procurer sur la route, nous voyagcâmes vite jusqu’à Tambacunda , et, partis de cette ville le matin du 10, nous atteignimes dans la soirée Kouniakari, ville de la même importance à peu près que Kolor. Le 42, à midi à peu près, nous arrivâmes à Kondjar, ville frontière du Woulli du côté de Bondou, dont elle est séparée par un désert de deux jours de marche.
Le guide que m'avait donné le roi de Woulli étant maintenant sur le point de retourner, je lui donnai, pour le payer de sa peine, nn peu d'ambre, et ayant appris qu'il était impossible en. tout temps de se procurer de l’eau dans le désert, je cherchai des hommes qui pussent me guider et porter mon eau pendant ce trajet. Trois nègres, chasseurs d'éléphants, m'offrirent leurs services : je les acceptai, leur payant à chacun trois bars d'avance, et le jour étant près d'être fini, je me déterminai à passer la nuit où je me trouvais, Les habitants de Koudjar, bien qu'ils ne Soient pas entièrement inaccoutumés à la vue des Européens, puisque beaucoup d'entre eux ont eu l'occasion de visiter les
- pays qui bordent la Gambie, me regardèrent avee un
mélange de curiosité et de respect; puis, le soir, ils m'invitèrent À assister à un neobering, ou lutte dans le bentang. Ge spectacle est Dès commun dans tout le pays mandingue. Les speclaleurs se placèrent en cercle , laissant au milieu d'eux un espace pour les lutteurs, qui élaient des jeunes gens robustes el actifs, et accoutumés dès leur enfance, je le suppose, à cette sorte d'exercice. Ilsse dépouillèrent de leurs vêtements, hormis d'une paire de caleçons courts, et après avoir eu la peau enduite d'huile ou de beurre de shea , les combattants s'approchèrent l'un de l'autre, marchant sur leurs pieds et sur leurs mains, el de temps à autre tendant un bras, jusqu'à ce qu'un deux sauta et prit son adversaire par le genou. Alors, ils déployèrent beaucoup de dextérité el de calcul, mais le combat fut décidé par la supériorité de la force, et je pense qu'il ya peu d'Européens capables dc tenir tête au vainqueur. 11 faut remarquer que les combatllants étaient excités par un tambour qui donnait à le rs mouvements Ue la régularité et une sorte de cadence.
RO AE 9 6 RE SR SO te, ts mp
À la lutie succéda une danse dans laquelle figuraient plusicurs acteurs , qui tous élaient pourvus de petites clocheltes attachées à leurs bras et à leurs jambes : ici encore le tambour réglait leurs mouvements. On le battait avec un bâton recourbé, que le tambour avait dans la main droite, se servant de temps à autre de la gauche pour amortir le son et ainsi varier sa musique, On emploie aussi le tambour dans ces occasions pour maintenir l'ordre parmi les spectateurs en imitant le son de certaines phrases mandingues.
Dans le cours de la soirée on me présenta une boisson qui à ma grande surprise avait le goût de la bonne bière forte; et j'appris avec étonnement qu'elle était également fabriquée avec de l'orge, et qu'une racine dont l'amertume n'est pas désagréable servait de houblon.
De bonne heure dans la matinée du 12, j'appris qu'un des chasseurs d'éléphants s'était caché avec l'argent qu'il avait reçu de moi pour partie de son salaire. Afin d'empêcher les autres de suivre son exemple, je leur fis à l'instant remplir d’eau leurs calebasses, et dès que le soleil parut, j'entrai dans le désert qui sépare les royaumes de Woulli et du Bondou.
Nous n'avions pas fait plus d’un mille quand les gens de ma suite insistèrent pour s'arrêter, afin de préparer un charme ou saphi, qui devait leur assurer un voyage sûr. C'est ce qu'ils firent en marmotant quelques mots et en crachant sur une pierre qu'ils avaient jetée en avant de nous sur le chemin. La même cérémonie eut lieu trois fois, et, ensuite les nègres allèrent avec la plus grande confiance ; chacun d'eux était fermement persuadé que cette pierre , comme le bouc émissaire , avait emporté tout ce qui pourrait engager les pouvoirs supérieurs à nous causer malheur,
Nous continnâmes de marcher sans aucune halte jusqu'à midi, heure à laquelle nous arrivâmes sous un grand arbre, nommé par les naturels nèma taba. Il avait un singulier aspect, étant décoré d'innombrables haillons on morceaux d’étoffes, que des voyageurs traversant le désert avaient sans doute, à plusieurs reprises, attachés aux branches : c'était probablement dans l'intention d'apprendre au voyageur que l’eau se trouvait non loin de là, maisle temps avait tellement sanctionné cette coutume, que personne n'ose passer près de cet arbre sans y suspendre quelque chose. Je suivis l'exemple et attachai aux branches un joli morceau d’étoffe; ayant ensuite appris qu'il y avait un puits ou un étang à une certaine distance, J'ordonnai aux nègres de décharger les ânes, afin que nous pussions leur donner du blé , et nous régaler des provisions que nous avions prises. Pendant ce temps, j'envoyai un des chasseurs d'éléphants pour chercher le puits; j'avais l'intention, si l’on pouvait se procurer de l’eau dans cet endroit, d'y passer la nuit. On trouva un élang, mais l'eau était fangeuse et épaisse, et les nègres découvrirent près de Jà les restes de provisions et d'un
feu récemment éteint, traces du passage de voyageurs.
ou de brigands. Mes gens, dans leur terreur, adoptaient la dernière supposition. Moi-même, croyant que les voleurs rôdaient autour de nous, je changeai de résolution et pris le parti de me diriger vers un autre lieu où il y avait de l’eau et que, disait-on, nous pouvions atteindre de bonne heure dans la soirée.
Nous parlîimes immédiatement, mais il était huit heures du soir quand nous arrivâmes à l'endroit désigné. Là, faligués par une si longue traite, nous nous couchâmes après avoir allumé un grand feu et entourés de notre bétail sur la terre nue, à plus d'une portée de fusil du moindre buisson , et les nègres s’entendirent pour veiller chacun à leur tour, à l'effet de prévenir toute surprise.
Je ne sais pas si en effet il y avait du danger, mais tant que dura le voyage les nègres avaient une peur indicible des bandits. Aussitôt que parut le jour nous remplîmes nos soufros (outres) etles calebasses à l'étang et partimes pour Tallika, première ville du Bondou, où nous étions le 18 ALES onze heures du matin.
Entrevue avec Almamni, souverain du Bondon à Fatteconda, la capitale. Arrivée à Joag. Description du Bondou et de ses habitants, les Foulahs.
Tallika, ville frontière du Bondou du côté du Woulli, esthabitée principalement par des Foulahs mahométans qui y vivent dans une grande richesse, que leur procurent soit la vente des provisions aux coffles ou caravanes qui traversent la ville, soit le commerce de l'ivoire, car ils sont chasseurs d'éléphants très habiles. Ici réside constamment un officier du roi du Bondou , dont le soin est d'avertir à temps de l'arrivée des caravanes, qui sont taxées en raison du nombre d'ânes chargés qui arrivent à Tallika.
J'élablis ma résidence dans la demeure de cet officier, et m'arrangeai avec lui pour qu'ilm'accompagnât à Fatteconda , séjour du roi; et je lui donnai pour cela cinq bars : avant mon départ je chargeai de quelques lignes pour le docteur Laidley une caravane qui se rendait en Gambie. Cette caravane était composée de neuf ou dix personnes avec cinq ânes chargés d'ivoire. Les grandes dents sont portées dans des filets, deux sur Chaque côté de l’âne ; les petites sont enveloppées dans des peaux et attachées avec des cordes.
Le 14 décembre, nous quittâmes Tallika, et nous avions paisiblement fait environ deux milles, quand une violente querelle s'éleva entre deux de mes compagnons de voyage, l'un desquels était le forgeron, et ils échangèrent quelques paroles injurieuses. 11 est digne de remarque qu'un Africain pardonnera plutôt un Coup qu'un terme de reproche adressé à ses ancêtres. « Frappe-moi, mais ne maudis pas ma mère, » estune expression commune même parmi les esclaves. Un outrage de cette nature irrita donc un des querelleurs au point qu’il tira son coutelas contre le forgeron, et la dispute se serait certainement lerminée d'une sérieuse manière, si je ne m'étais emparé de lui pour lui arracher le coutelas. Je parvins à mettre fin à cette scène désagréable en ordonnantau forgeron de se laire , et en disant à l’autre , que je supposais dans son tort, que si à l'avenir il tirait son arme ou cherchait à vexer un de mes gens, jele regarderais comme un voleur et le fusillerais sans autre forme. Cette menace eut l'effet désiré, et nous marchâmes dans un grand silence jusqu'à l'après-midi. Alors nous arrivâmes dans une plaine fertile semée de pelits villages , dont l’un, nommé Ganado, fut notre résidence de nuit. Jci un échange de présents et un bon souper mirent un terme à tonte animosité entre mes gens, et
la nuit était très avancée quand on pensa à s'aller
coucher. Nous fûmes divertis par un chanteur errant qui nous raconta plusieurs histoires amusantes, et joua quelques airs agréables en soufflant sur la corde d'un arc qu'il frappait en même temps avec une baguette.
Le 15 décembre, au point du jour, mes compagnons de voyage, les Serrawoullis, prirent congé de moi après avoir fait beaucoup de prières pour que j'eusse un voyage heureux. À environ un mille de Ganado nous traversâmes une branche considérable de la Gambie nommée MWeriko. Les rives en sont perpendiculaires et couvertes de mimosas. Je remarquai dans la boue nombre de grandes mouches , mais les naturels ne les mangent pas. À environ midi, le soleil étant excessivement chaud, nous nous reposâmes deux heures à l'ombre d’un arbre et achelâmes du lait et du froment pilé à quelques bergers foulahs, et nous arrivâmes au coucher du soleil à une ville nommée Xourkarani, où le forgeron avait quelques parents. Nous y restâmes deux jours.
Kourkarani est une ville mahométane entourée d’un haut mur et pourvue d'une mosquée. On m'y montra plusieurs manuscrits arabes, particulièrement une copie du livre intitulé 4/shara.Lemarabout ou prêtre en la possession de qui il était me lut et m'expliqua en mandingue plusieurs des passages les plus rémarquables.
Le soir du second jour (17 décembre) nous quittâmes Kourkarani , et nous ajoutâmes à notre troupe un jeune homme qui se rendait à Fatteconda pour acheter du sel, et à la nuit tombante nous atteignimes Dougghi, petit village éloigné de Kourkarani de trois milles environ.
Là les provisions étaient à si bas prix que j'achetai un laureau pour six pierres d'ambre , car j'avais remarqué que ma compagnie diminuait ou s’augmentait en proportion du bien-être que je pouvais lui procurer.
Le 18 décembre , et le matin de bonne heure, nous partimes de Dougghi, et ayant recu parmi nous un nombre de Foulahs et d’autres personnes, nous présentions un aspect formidable, et ne craignions nullement d'être pillés dans les bois.
Le soir nous arrivâmes au milieu de quelques villages épars , entourés de vastes cultures. Nous passâmes la nuit à un de ces villages, sous une misérable butte, n'ayant pour lout lit qu'une botte de paille de maïs, et point d’autre nourriture que celle que nous avions apportée.
Le 19 décembre, nous partimes de Buggil et fimes route jusqu'au milieu du jour le long d'une éminence couverte de mimosas. Alors la terre inclinait vers l’est, et nous descendîmes dans une profonde vallée. Poursuivant notre marche à l'est, par cette vallée dans le lit desséché d'une rivière, nous arrivâmes à un grand village où nous avions intention de loger. Nous trouvâmes beaucoup de naturels vêtus d'une gaze très mince qu'ils nommaient byqui. Ce vêlement, extrèmement léger et tout-à-fait de nature à développer les formes, est très estimé des dames. Les facons de ces femmes ne répondaient en rien à leur habillement, car elles étaient au plus haut point grossières et fatigantes. Elles nous entouraient en grand nombre, demandant des rassades, de l’ambre, etc., et leurs sollicitations étaient si véhémentes que je m'aperçus qu'il était impossible d'y résister. Elles me déchirèrent mon manteau, enlevèrent les boutons de l'habit de mon domestique, et se mettaient en devoir d'aller plus avant dans leurs outrages, quand je m'élançai à cheval et partis, suivi pendant un demi-mille par un détachement de ces barpies.
Le soir nous arrivâmes à Soubrodouka, et comme ma troupe était nombreuse (nous étions quatorze), j'achetai un mouton et beaucoup de blé pour le souper, après lequel nous nous couchâmes près de nos ballots et passâmes une nuit fort incommodés par une rosée épaisse.
Le 20 décembre, nous quittâmes Soubrodouka, et à deux heures nous étions dans un grand village situé sur les bords de la rivière Salommé , qui est ici rapide et à fond de roche. Les naturels étaient occupés à pêcher.
Je trouvai très singulier de rencontrer, dans cette saison de l’année , les bords du Salommé couverts partout de beaux et vastes champs de blé; mais l'examen me prouva que ce n'était point la même espèce de grain
ue celui qui est communément cultivé sur les bords
e la Gambie. Les naturels le nomment manio : il croît dans la saison sèche, et très abondamment, et on le récolte en janvier.
Quand je revins au village , après avoir fait une exeursion au bord de l’eau pour examiner la pêcherie, un vieux chef maure vint me présenter ses bénédictions et me demander un peu de papier pour écrire des saphis. Cet homme avait vu le major Houghton dans le royaume de Kaarta, et me dit qu'il avait péri dans le pays des Maures. Je lui donnai quelques feuilles de papier, et il leva le même tribu sur le forgeron, car il est d'usage que les jeunes musulmans fassent des présents aux vieux , afin d'obtenir leur bénédiction, qui est prononcée en arabe et reçue avec une grande humilité.
A trois heuresenviron de l'après-midi, nous reprîmes notre roule le long de la rivière , vers le nord, jusqu’à huit heures du soir, et alors nous entrâmes à Nayemou.
Ici le chef de la ville fut hospitalier, et nous fit présent d'un taureau. En retour, je lui donnai un peu d’ambre et de rassades.
Le 21 décembre, ayant arrêté un canot pour transporter mes paquets, je traversai la rivière, qui, moi étant à cheval, me venait au genou; mais l’eau est si claire que de la rive, qui est élevée, le fond est toutà-fait visible.
A midi environ , nous fimes notre entrée dans Fatteconda, capitale du Bondou, et presque aussitôt nous fûmes invités chez un slaté important, car, comme il n’y a point de lieux publics en Afrique, il est d'usage pour les étrangers de rester dans le bentang ou quelque autre endroit de réunion commune, jusqu'à ce que quelque habitant leur offre un logement. Nous accepâmes, et une heure après une personne vint me dire qu'elle avait l'intention de me conduire près du roi, qui désirait beaucoup me voir sur-le-champ, sije n'étais pas trop fatigué.
Je pris alors avec moi mon interprète el suivis le messager. Nous sortimes tout-à-fail de la ville et traversâmes quelques champs de blé. Je soupçonnai alors quelque malice, et demandai à mon guide où nous allions. Pour toute réponse, il me montra du doigt un homme assis sous un arbre à une petite distance, et me dit que le roi donnait souvent ainsi audience dans un lieu retiré pour échapper à la foule, et que personne, hormis moi et mon interprète, ne devait l'approcher. Quand j'arrivai, il m'invita à m'asseoir près de lui sur sa natte, et après avoir entendu mon récit, sur lequel il ne fit aucune observation, il me demanda si je voulais acheter des esclaves ou de l’or. Sur ma réponse négative, il parut un peu surpris : il me dit cependant d'aller le trouver dans la soirée et qu'il me donnerait quelques provisions.
Ce monarque s'appelait Almami, nom maure, bien que j'aie appris qu'il n'élait point mahométan, mais kafir ou infidèle. J'avais oui dire qu'il avait agi envers le major Houghton avec beaucoup d’affabilité, et l'avait fait piller. Sa conduite à mon égard, lors de cette entrevue, bien plus civile que je ne l’espérais, fut loin de me tirer d'inquiétude. J'appréhendais quelque perfidie, et comme j'étais alors tout-à-fait en sa puissance, je pensai que le meilleur parti à prendre était de préparer les voies par un présent. J'emportai donc avec moi le soir une boîte de poudre, de l’ambre, du tabac et mon parasol; et comme je supposais que mes paquets seraient visités, je cachai quelques articles dans le toit de la cabane que j'occupais, et je mis mon habit bleu neuf pour le conserver.
Toutes les maisons qui appartiennent au roi et à sa famille sont entourées d'un haut mur de terre qui en fait une espèce de citadelle. L'intérieur est divisé en plusieurs cours. A la première entrée, je remarquai un homme debout, le mousquet sur l'épaule, et je trouvai le passage très embarrassé avec des sentinelles placées aux différentes portes. Quand nous arrivâmes à l’entrée de la cour où réside le roi, mon guide et mon interprète, suivant la coutume, ôtèrent leurs sandales, et le premier prononça à haute voix le nom du roi jusqu'à ce qu'on répondit de l'intérieur. Nous tronvàmes le roi assis sur une natte, ayant près de lui deux personnes. Je répétai ce que je lui avais déjà dit concernant l’objet de mon voyage et quelles étaient mes raisons pour traverser son pays. Il ne sembla toutefois qu'à demi satisfait. L'idée de voyager par curiosité lui était tout-à-fait nouvelle. 1] regardait, disait-il, comme impossible qu'un homme dans son bon sens entreprit un voyage si périlleux, seulement pour voir la contrée et ses habitants. Toutefois, quand je lui offris de lui montrer le contenu de mon porte-manteau et tout ce qui m'appartenait, il fut convaincu. Examinant ensuite mon habit bleu, dont les boutons jaunes paraissaient fixer en particulier son attention, il me pria de le lui donner, m'assurant, pour me consoler de cette perte, qu'il le porterait dans les grandes occasions, ce qui proclamerait à tous ceux qui le verraient ma grande
14 HITOIRE DES, VOYAGES.
libéralité envers lui. La requête d'un prince africain , surtout quand elle s'adresse à un étranger, ressemble fort à un ordre; c'est seulement un moyen d'obtenir par la douceur ce qu'il peut, s'il lui plaît, avoir par la force : or, comme il était contre mon intérêt de l’offenser par un refus, j'ôtai tranquillement mon habit, le seul bon que je possédasse, et je le mis à ses pieds.
Pour répondre à cette générosité, il me donna une
grande abondance de provisions, et me pria de le venir voir le malin encore; je m'y rendis et le trouvai assis sur son lit. Il me dit qu'il était malade et désirait que je lui tirasse un peu de sang; mais je n'eus pas plus tôt bandé son bras et pris la lancette que son courage faillit, et il me demanda de remettre l'opération à l'après-midi, car il se sentait, disait-il, beaucoup mieux qu'il n'avait été, et me remercia affectueusement de mon empressement à lui rendre service. Il me dit alors que ses femmes avaient grande envie de me voir, et
me pria de leur faire une visite. Un serviteur reçut
l'ordre de me conduire, et je ne fus pas plus tôt entré dans la cour consacrée aux femmes que tout le harem m'entoura, quelques-unes demandant des drogues, d'autres de l’ambre, et toutes avides d'essayer de ce grand spécifique africain, la saignée. Elles élaient au nombre de dix ou douze, la plupart jeunes et jolies, et portaient sur la tête des ornements d’or et des grains d'ambre,
Elles me raillèrent sur différents points, et en particulier sur la blancheur de ma peau et la saillie de mon nez. Elles persistèrent à les regarder comme artificiels : ma peau blanche, disaient-elles, venait de ce qu'étant enfant j'avais élé plongé dans du lait: et quant à la forme désagréable et peu naturelle de mon nez, je devais l’attribuer à ce qu'on l'avait pincé chaque jour jusqu'à ce qu'il fût difforme à ce point. De mon côté, sans prendre parti pour ma propre difformité, je leur fis beaucoup de compliments sur la beauté africaine. Je vantai le noir Juisant de jais qu'avait leur peau, et l’agréable dépression de leur nez; mais elles me dirent que la flatterie, ou pour répéter leur expression, la bouche de miel, n’était pas estimée à Bondou. Toutefois, pour me remercier de ma visite et.de mes compliments, auxquels pour le dire en passantelles ne paraissaient pas être aussi insensibles qu'elles l’affeclaient, elles me firent présent d'une jarre de miel et d'un peu de poisson, qui furent envoyés à mon logis. Le roi me fit encore demander un peu avant le coucher du soleil.
Je lui portai des grains de verre et un peu de papier à écrire, car il est d'usage de faire quelque petit cadeau en prenant congé, en retour de quoi le roi me donna cinq drachmes d'or, en me faisant remarquer que ce n'était qu'une bagatelle el un don de pure amitié, mais que cela me serait utile dans mon voyage pour acheter des provisions. Il fit succéder à cet acte d'affection une marque de bienveillance plus prononcée encore, en me disant poliment que, bien qu'il fût en règle commune d'examiner le bagage de chacun des voyageurs qui traversent son pays, cependant il voulait me dispenser de cette formalité , ajoutant que j étais libre de partir quand il me plairait. En conséquence , dans la matinée du 23, nous quillâmes Fatteconda , et à onze heures environ nous arrivâmes dans un petit village où nous nous déterminâmes à faire halle pour le reste du jour.
Dans l'après-midi, mes compagnons m'apprirent que , comme nous nous trouvions actuellement sur la frontière du Bondou et du Kadjaaga, et qu'il y à du danger pour les voyageurs, il serait nécessaire de voyager de nuit jusquà ce que nous eussions atlernt une partie plus hospitalière du pays. J'adhérai à la proposition, et louai deux guides pour traverser les bois; puis, dès que les habitants du village furent couchés, nous parlimes par un clair de lune magnifique. Le calme de l'air, le hurlement des bêtes féroces et la profonde solitude de la forêt, rendaient la scène solennelle et imposante. Aucun de nous ne disait un
mot, ou bien c'était à voix basse; tout le monde était atlentif, et chacun montrait à l'envi sa sagacilé en me désignant les loups et les hyènes qui glissaient comme des ombres d'un hallier à l’autre. Vers le matin, nous trouvâmes un village nommé Aimmou, où nos guides éveillèrent une de leurs connaissances, et nous y fimes halte pour donner du blé à nos ânes et faire rôtir quelques noix de terre pour nous. Au point du jour, nous nous remimes en route, et dans l'après-midi nous arrivâmes à Djoag, dans le royaume de Kadjaaga.
Comme nous voici maintenant dans un pays et chez un peuple différent, à beaucoup d'égards, de ce que nous avons observé jusqu'ici, je donnerai, avant d'aller plus avant, quelques détails sur le Bondou, son territoire et ses habitants, les Foulahs; détails que j'ai réservés pour cette partie de ma relation.
Bondou est borné à l’est par Bambouk ; au sud-est et au sud par Fonda et le désert de Simbani ; au sudouest il a pour limite le Woulli; à l'ouest, Fouta-Torre; et au nord il est borné par le Kadjaaga.
Le pays, comme celui du Woulii, est en général boisé, mais le terrain est plus élevé, et vers le Salommé il forme des éminences considérables. Dans aucune partie de l'Afrique le sol n’est plus fécond qu'ici. La situation centrale du Bondou, placé entre la Gambie et le Sénégal, fait que ce pays est très fréquenté par les slatés qui le traversent en se rendant de la côte dans l'intérieur et par les négociants qui y viennent fréquemment de l'intérieur pour acheter du sel. Les différentes branches de commerce sont exploitées par les Mandingues et les Serrawoullis établis dans le pays. Cette étendue de relations commerciales rendant très productifs les droits perçus sur les marchandises, le roi du Bondou est complétement pourvu d'armes et de munitions, circonstance qui le rend redoutable aux Etats voisins.
Les Foulahs, en général, sont basanés; leurs traits sont délicats et leur chevelure soyeuse. Après les Mandingues, ils composent indubitablement la plus importante des nations de cette parlie de l'Afrique.
Les Foulahs du Bendou sont naturellement d'un earaclère doux et affable, mais les maximes du Koran les ont rendus moins bien disposés que les Mandingues en faveur des étrangers. II est évident qu'ils regardent tous les noirs indigènes comme leurs inférieurs; el quand ils parlent de diverses nalions, ils se rangent toujours au nombre des blancs.
Leur gouvernement diffère de celui des Mandingues, principalement en ce qu'ils sont plus immédiatement sous l'influence des lois mahométanes, car tous les chefs, le roi excepté, et une grande partie des habitants du Bondou, sont musulmans, et les Lois du prophète sont partout regardées comme sacrées et décisives. Toutefois, dans l'exercice de leur foi, ils ne sont pas très intolérants à l'égard de ceux de leurs compatriotes qui conservent leurs anciennes superstilions.
L'industrie des Foulahs dans la pratique de l'agrieulture est partout très remarquable; même sur les bords de Ja Gambie , la plus grande partiedu blé est cultivée par eux, et leurs troupeaux sont plus nombrenx ct en meilleur état que ceux des Mandingues. Ils montrent une grande habileté dans l'entretien de leur bétail, qu'ils savent par de douces manières rendre exlrèmement privé. À l'approche de la nuit on les fait revenir des bois et on les rassemble dans des parcs nommés lorris, construits dans le voisinage des différents villages. Au milieu de chaque korviil y à une petite hutte dans laquelle un ou deux bergers veillent la nuit pour empêcher des vols de bestiaux, et pour alimenter les feux que l’on entretient autour des korris pour écarter les bêtes féroces.
On trait le malin et le soir; le lait est excellent, mais il s'en faut que la quantilé que donne chaque vache soit aussi grande qu'en Europe. Les Foulabs emploient le lait principalement comme un objet de nourriture et attendent pour cela qu'il soit aigre. La crème qu'il produit est très épaisse et on en fait du
beurre en le battant dans une grande calebasse. Ce beurre, après qu'on l'a fait fondre sur un feu doux et qu'on l’a séparé de toute matièreétrangère, se garde dans des vases de terre ,.et entre dans une grande partie de leurs mets. Il leur sert également pour s'oindre la tête, et ils s'en mettent abondamment sur le visage et sur les bras.
Le Kadjaaga. Serrawoullis. L'auteur traverse le Sénégal et arrive dans le royaume de Kasson.
Le royaume de Kadjaaga, où je venais d'arriver, est nommé par les Français /e Galam, mais le nom que j'ai adopté est généralement employé par les naturels. Ce pays est borné au sud-est et au sud par le Bambouk ; à l’ouest par le Bondou et Fonta-Torre; et au nord par la rivière du Sénégal.
L'air et le climat sont, je le crois , plus purs et plus
salubres ici que dans aucun des élablissements de la côte. La contrée est partout variée de collines et de vallées, et les sinuosités de la rivière du Sénégal, qui descend des rochers de Fintérieur, rend le passage très beau.
: On nomme les habitants Serrawoullis, ou, comme disent les Français, Seracolets. Leur teint est d'un noir de jais : en ce point on ne saurait les distinguer des Jaloffs.
Le gouvernement est monarchique, et l'autorité royale, d'après ce qu'ici j'en éprouvai, me semble suffisamment puissante. Toutefois les habitants ne se plaignaient point d'oppression et paraissaient très empressés à soutenir leur roi dans une lutte qu'il allait engager avec le roi du Kasson. Les Serrawoullis sont d'ordinaire un peuple marchand. Ils entretenaient autrefois avec les Français un grand commerce d'or et d'esclaves. Hs sont regardés comme assez accommodantset justes dans leurs transactions, mais ilssont infatigables pour acquérir des richesses et tirent un bénéfice considérable de la vente du sel et des étoffes de coton dans les contrées éloignées. Quand un marchand serrawoulli revient d'une expédition de commerce, les voisins s'’assemblent immédiatement pour le féliciter, sur son arrivée. Dans ces occasions le voyageur déploie sa richesse et sa générosité en faisant quelques cadeaux à ses amis, mais si son entreprise a été malheureuse , la cérémonie est bienWt terminée et chacun le regarde comme un homme sans intelligence, qui ferait un long voyage, eLsuivant leur expression, ne rapporlerait que ses cheveux sur sa tête.
Il est bon d'apprendre leur langue, qui est très gutturale, parce qu'on la comprend en général dans les royaumes de Kasson, de Kaarta, dé Ludamar et les parties septentrionales du Bambarra: dans tous ces pays les Serrawoullis sont les principaux marchands.
Nous arrivâmes à Joag, ville frontière du royaume, le 2% décembre, et nous nous établimes dans la maison du chef, qui, ici, n'est plus connu sous le nom d’4/caïd, mais s'appelle le Douti. C'était un musulman rigide, mais renommé pour son hospitalité. On peut supposer à celte ville, à la première vue, une population de dix mille habitants: elle est entourée d’une haute muraille, dans laquelle sont pratiquées nombre dé meurtrières pour l'usage de la mousqueterie en ças d'attaque. La propriété de chacun est de même entourée d’un mur, ce qui fait de l'ensemble autant de citadelles distinctes, car chez un peuple qui est étranger à l'usage de l'artillerie, ces murailles remplissent l'objet des plus puissantes fortifications. À l'ouest de la ville estüune petite rivière sur les bords de laquelle les habitants cultivent beaucoup de tabac et d'ognons.
Le même soir, Madibou le buchrinn, qui m'avait accompagné depuis Pisania , alla faire ane visite à son père et à sa mère qui habitaient une ville voisine nommée Dramanet; mon autre compagnon le forgeron se joignit à lui, et, dès qu'il fut nuit, je fus invité à assister aux divertissements ‘des habitants, car il est d'usage
parmi eux, à l'arrivée des étrangers, de les amuser de toutes manières. Je trouvai une grande foule autour d'une société qui dansait à la clarté de grands feux et au son de quatre tambours battus avec une grande précision de mesure. Les danses consistaient plus en gestes’ lubriques qu’en attitudes de force ou de grâce. Les femmes luttaient à qui déploierait les mouvements les plus voluptueux.
Le 25 décembre, à deux heures du matin, des cavaliers entrèrent dans la ville, et, ayant réveillé mon hôte, ils lui parlèrent quelque temps en langue serrawoullie, après quoi ils descendirent et se rendirent au bentang où j'avais placé mon lit.
Comme j étais assis sur le bentang mächant de Ja paille, une vieille femme esclave, passant près de moi avec un panier sur la tête, me demanda si javais eu mon diner. Je pensai au premièr moment qu'elle se moquait de moi, et ne lui répondis rien; mais mon petit domestique qui était à côté répondit pour moi, et lui dit que les gens du roi m'avaient enlevé tout mon argent. Quand elle apprit cela, la vieille, avec un regard bienveillant, ôta aussitôt son panier de dessus sa tête, et me montrant qu'il renfermait des noix de terre, me demanda si j'en voulais manger, Sur ma réponse affirmative, elle m'en offrit plusieurs poignées, et s'éloigna avant que j'eusse eu le temps de la remercier de cette provision si bien venue. Celle circonstance bien légère me fit éprouver un véritable plaisir: la conduite de eelte pauvre esclave, ohéissant aux inspirations de son cœur, me touchait : elle avait connu la peine de la faim, et sa propre misère la rendait compatissante pour les souffrances des autres.
La vieille m'avait à peine quitté que je reçus la nouvelle de l’arrivée d'un neveu de Demba-Sego-Jalla, le roi de Kasson, qui voulait me rendre visite. Il élait venu en ambassade près de Batcheri, roi de Kadjaaga , pour essayer d'arranger les différends survenus entre celui-ci et son oncle ; mais après trois jours de conférences sans suecès, il était sur le point de s’en retourner, et ayant appris qu'un homme blanc allant à Kasson se trouvait à Joag en ce moment, la curiosité l'amenait vers moi. Je lui représentai quelle était ma situation ; alors il m'offrit franchement sa protection, et me dit qu’il serait mon guide jusqu'à Kasson, pourvu que je fusse prêt à partir le lendemain matin, et qu'il répondait de ma sûreté. J'acceptai l'offre avec empressement et reconnaissance, et le matin du 27 décembre au point du jour, nous étions prêts, mes compagnons et mo1.
Mon protecteur qui s'appelait Demba-Sego, probablement du nom de son oncle, avait une nombreuse suite. Notre troupe, au départ de Joag, se composait de trente personnes et de six ânes chargés , et nous cheminâmes assez gaiment pendant quelques heures sans la moindre circonstance digne de remarque, quand nous arrivâmes à une espèce de chêne dont mon inter. prète Johnson s'était enquis plus d'une fois. Quand nous l’eûmes enfin trouvé, il nôus pria de faire halte, et prenant un poulet blanc qu'il avait acheté à Joag tout exprès, il l'attacha par la pate à une des branches, et nous dit que nous pouvions continuer notre route, et que notre voyage serait désormais heureux.
A midi j avais atteint Cungadi, grande ville où nous restèmes une heure environ, jusqu'à ce que quelques ânes qui élaient restés en arrière nous réjoignissent. Ici, j'observai nombre de datliers el une mosquée bâtie de terre avec six petites Lours que surmontait chacune un œuf d'autruche. Un peu avant le coucher du soleil nous étions à Sami, ville sur les bords du Sénégal, qui est à cet endroit une belle rivière, mais peu profonde, et qui coule lentementsur un lit de sable et de gravier : les bords sont élevés et couverts de verdure; le pays est découvert et cullivé, et les montagnes de Felow et de Bambouk ajoutent beaucoup à la beauté du paysage.
Le 28 décembre, de Sami nous arrivâmes dans l’après-midi à Kayi, grand village dont partie est située sur la rive nord, partie sur la rive sud du fleuve. Un
J'ai vu avec un plaisir infini Le grand objet de ma mission, ce majestueux Niger.
peu au-dessus de célui-ci, est une cataracte considérable au-dessous de laquelle la rivière est très noire et très profonde. Après avoir appelé et tiré des coups de fusil, les habitants du Kasson nous aperçurent et vinrent avec un canot pour prendre notre bagage. Je ne regardais pas , toutefois, comme possible de faire descendre les animaux du baut en bas du bord qui était de quarante pieds au-dessus de l'eau, mais les nègres s'emparèrent des chevaux et les lancèrent par une sorte de tranchée qui était presque perpendiculaire, et semblait polie par un fréquent usage de ce moyen de transport. Les animaux lerrifiés, une fois lancés de celle manière à l’eau, les hommes descendirent comme ils le purent. Alors le batelier, saisissant le plus vigoureux des chevaux au moyen d'une corde, le conduisit dans l'eau et avec quelques coups de rame éloigna un peu le canot de la rive. Ensuite une atlaque générale commença sur les autres;chevaux qui, se voyant harcelés de tous côtés, se plongèrent unanimement dans le fleuve et suivirent leur camarade. Quelques domestiques se mirent à la nage derrière eux, et en leur jetant de l'eau quand ils essayaient de revenir, ils les poussèrent en avant, et nous eûmes au boul de quinze minutes la salisfaction de les voir tous sains et saufs sur l’autre bord.
Arrivée à Tissi. L'auteur y est dévalisé. Arrivée à Kouniakary, capitale du royaume.
Nous ne fûmes pas plus tôt en sûürété à terre sur la rive de Kasson que Demba-Sego me dit que j'étais dans les domaines de son oncle, et qu'il espérait qu'à présent que j'étais tiré d'affaire, je prendrais en considération l'obligation que je lui avais, et que je reconnaîtrais par un joli présent les peines qu'il avait prises. Comme il savait à quel point j'avais été pillé à Joag, cette proposition était inattendue pour moi, et je commençai à croire que je n'avais pas amélioré ma position en passant sur l’autre rive; mais comme il eût été fort inutile de me plaindre, je ne fis aucune observation sur sa conduite, et lui donnai sept bars d'ambre et un peu de tabac, et il parut satisfait.
Après une longue journée de marche, nous arrivâmes dans la soirée du 25 décembre à Tissi, et logeâmes dans la hutte de Demba-Sego. Le lendemain matin il me présenta à Tigghity-Sego, frère du roi de Kasson , chef de Tissi. Le vieillard me regarda avec une grande curiosité, car il n’avail encore vu, disaitil, qu'un blanc; et au portrait qu'il m'en fit je reconnus aussitôt le major Houghton. En réponse à ses questions, je lui déduisais les motifs qui me portaient à explorer le pays, mais je vis bien qu'il ne croyait pas à la sincérité de mes assertions, et qu'il soupçonnait,
Je distinguai de plus cinq ou six autres têtes dans les hautes herbes.
je le crois, que je méditais en secret quelque projet que je n’osais avouer : il me dit qu'il serait nécessaire que je me rendisse à Kouniakari pour offrir mes hommages au roi; mais il me pria de revenir le voir avant de quitter Tissi.
Tissi est une grande ville sans murailles, et qui n’a, contre les attaques de l'ennemi , d'autre rempart qu'une sorte de citadelle où Tigghity et sa famille résident constamment. Cette ville, au rapport des habitants, n'était autrefois habitée que par quelques bergers foulahs qui vivaient dans une grande richesse, grâce aux excellents pâturages voisins où ils élevaient un grand nombre de bestiaux. Leur prospérité ayant attiré l'envieuse attention de quelques Mandingues, ceux-ci avaient chassé les bergers et pris possession de leurs terres. ,
Les habitants d'aujourd'hui, bien qu'ils aient le lait et le blé en abondance, ne sont pas très délicats en fait d'aliments. Rats, taupes, écureuils, serpents, sauterelles, etc. sont mangés sans répugnance par la hante comme par la plus basse classe.
Une autre coutume plus extraordinaire est celle qui interdit à une femme de manger un œuf. Cette probibition, soit qu’elle résulte d'une ancienne superstition ou de la malice de quelque vieux bouchrinn qui aimait les œufs et voulait les garder pour lui seul, les femmes de Tissi y obéissent strictement , et rien ne leur
JT, Paris. — Lmpr. Lacoun Br C', rue Soufilot, 16.
est un plus grand ouirage que de leur présenter un œuf. Cette coutume est d'autant plus singulière que les hommes en mangent sans scrupule en présence de leurs femmes, etqueje n'ai jamais observé une pareille interdiction dans les autres pays mandingues.
Ce n’est que le 8 janvier que Demba-Sego revint avee mon cheval que je lui avais prêté pour une course, et comme j'était tout-à-fait las de ce long retard, j'allai immédiatement prévenir son père que je parlirais dès le lendemain pour Kouniakari. Le vieillard me fit d'abord plusieurs objections frivoles, et me donna enfin à entendre que je ne pouvais pas songer à partir sans lui avoir d'abord payé les droits qui lui étaient dus par tous les voyageurs. Il espérait en outre, me dit-il, quelque preuve de ma reconnaissance pour les bons services qu'il m'avait rendus. Le malin du 9, mon ami Demba vint donc avec beaucoup de monde, et me dit qu’il venait de Ja part de Tigghity-Sego pour recevoir le présent, et qu’ils désiraient voir en quoi il consistait. Je savais que la résistance serait vaine et les plaintes tout aussi inutiles , et comme j'étais préparé à cette visite par la déclaration qui m'avait été faite par le roi la veille au soir, je donnai tranquillement à Demba sept bars d'ambre et cinq de tabac. Après avoir quelque temps examiné froidement ces objets, Demba les mit à terre etme dit que ce n'était point là un présent à offrir à un homme de l'impor-
tance de Tigghity-Sego, qui était à même de faire de moi ce qu'illui plairait. Il ajouta que si je ne consentais pas à présenter une plus forteoffrande. il porterait tous mes bagages à son père qui choisirait. Je n’eus pas le temps de la réponse, car Demba et sa suite se
mirent tout aussitôt à ouvrir mes paquets et à étendre .
à terre les divers articles qui subirent là un examen plus rigoureux que celui dont ils avaient été l'objet à Joag. Ils prenaient sans façon tout ce qui leur plaisait. En recueillant les débris épars de ma petite fortune, quand ces gens m'eurent quitté, je reconnus que, de même qu à Joag j'avais été pillé de la moitié , de même jci on m'avait enlevé la moilié du reste. Le forgeron lui-même, bien que natif du Kasson, avait été également contraint à ouvrir ses paquets, et à attesier avec serment que tout ce qui y était renfermé était sa propriété. Il n'y avait done aucun remède, et comme j'avais quelques obligations à Demba-Sego pour les soins qu’il m'avait donnés depuis Joag, je ne lui reprochai point sa rapacité, mais je medéterminai à quitter Tissi le lendemain matin à tout événement ;et pour relever le moral des gens de masuite, j'achetai un mouton gras que je fis accommoder pour notre diner.
Le 10 janvier, de grand matin, je quittai donc Tissi, et à midi environ nous montâmes sur une hauteur d'où nous avions une vue incertaine des montagnes qui ceignent Kouniakari. Le soir nous atteignimes un petit village où nous couchâmes, el l'ayant quitté dès le matin, nous traversâmes au bout de peu d'heures une étroite mais profonde rivière nommée Xricko, et qui est une branche du Sénégal. A environ deux milles plus loin, dans l'est, nous traversimes Madina ; grande ville, et à deux heures nous étions en vue de Jumbo, ville natale du forgeron, et d'où il étaitabsent depuis quatre ans : bientôt son frère, qui avait élé instruit de son arrivée, sortit pour venir à sa rencontre accompagné d'un Chanteur. Ilamenait un cheval pour le forgeron, afin qu'il pût entrer d'une façon distinguée dans sa ville, et il pria chacun de nous de mettre une bonne charge de poudre dans nos fusils. Alors le chañteur se mit en tête, suivi des deux frères, et nous fûmes en ce moment joints par beaucoup de gens venus de la ville, qui témoignaient la joie qu'ils éprouvaient à revoir leur vieille connaissance le forgeron par les bonds et les chants les plus extravagants du monde. À l'entrée en ville le chanteur improvisa une chanson en l'honneur du forgeron, par laquelle il exallail son courage qui lui avait fait surmonter tant de difficultés , et qui se terminait par une vigoureuse injonction à ses amis de Hüui préparer une abondante nourriture.
Arrivés à la maison du forgeron nous descendimes de cheval, et fimes feu. L’entrevue entreses parents et lui fut très tendre; car ces grossiers enfants de la nature, libres de toute retenue, laissent voir leurs émotions et les expriment dela façon la plus énergique. Au milieu de ces transports on amena la vieille mère du forgeron qui avai! un bâton pour appui. Tout le monde s'écarla devant elle, et alors elle élendit sa Main pour souhailer la bienvenue à son fils, Etant totalement aveugle, elle lui toucha les mains, le bras el le visage avec la plus grande attention , et sembla très heureuse de ce que ses derniers jours étaient embellis parle retour de son enfant et de ce que ses oreilles pouvaient entendre encore la musique de sa voix. Celle scène me convainquit pleinement que , quelle que soit la différence de la conformation du nez el de la couleur de la peau qui sépare l'Européen du nègre, il n'y en a aucune entre les sympathies du cœur el les sentiments de notre commune nature,
Audience du roi de Kasson. Départ pour Kemmou, capitale du Kaarta. Bonne réception. L'auteur part pour le Ludamar, royaume maure.
Le 15janvier 1796, àenviron huit heures du matin, nous nous rendîmes à l’audience du roi Domba-Sego- Jalla: mais la foule de peuple accourue pour me voir élait si grande, que je pouvais à peine arriver. Un passage mayant enfin été ouvert, je fis mes saluts au monarque que nous trouvâmes assis sur une nalle dans une grande butte. Il paraissait âgé de soixante ans. Ses succès à la guerre et sa douceur en temps de paix l’avaient rendu cher à lous ses sujets. Il m'exa-
. Mina avec beaucoup d'attention; et quand Salim-Dau-
cari lui expliqua l'objet de mon voyage et les raisons qui m'engageaient à traverser son pays, le bon vieux roi non-seulement parut très satisfait, mais il me promit toute l'assistance qui serait en son pouvoir. [l me dit qu'il avait vu le major Houghton, et lui avait fait résent d'un cheval blanc; mais qu'après avoir traversé e royaume de Kaarta, il avait perdu la vie dans lepays des Maures: mais il ne. put m'apprendre. comment. L'audience finie nous retournâmes à notre logement.
Comme j'avais éprouvé dans le commencement de mon voyage combien la protection d'un souverain élait nécessaire, el ne voulantpas m'exposer à de nouvelles misères, surtout quand je considérais que l'argent que j'avais recu était probablement le dernier secours qui me viendrait, je me déterminai à altendre que les messagers fussent revenus de Kaarta.
Le 26 janvier, dans l'après-midi, je me rendis sur une montagne au sud de Soulo, où je jouis de la plus délicieuse perspective de toutle pays. Le nombre des villes et des villages, et la vaste culture qui les entourail. surpassaient Lout ce que j'avais vu jusqu'alors en Afrique. On peut évaluer à un taux élevé la population, quand on sait que le roi de Kasson peut y lever quatre mille combattants à l'appel de son tambour de guerre.
Le 4er février, les messagers arrivés de Kaarla donpèrent la nouvelle que la guerre n'était pas encore entamée entre le Kaarta etle Bambarra, et que jepourrais probablement traverser le Kaarta avant l'invasion du pays par l’armée de Bambarra.
Le 3 février, de bonne heure le malin, deux guides vinrent de Kouni à Kari, pour me conduire aux fronlières de Kaarta. Je pris donc congé de Daucari et me séparai pour la dernière fois de mon compagnon 1e voyage le forgeron, et à dix heures environ je sortis de Soulo. Nous voyageâmes tout le jour par un pays de montagnes et de rochers, le long de la rivière Kricko, el au coucher du soleil nous fimes halte au village de Soumo où nous couchâmes.
Le 4 février nous conlinuâmes de suivre le cours du
Kricko, dont les bords sont très bien cultivés et fourmillent d'habitants. Ils étaient alors renforcés par nombre de gens quiélaient venus de Kaarta s'y réfugier, à cause de la guerre de Bambarra. Dans l'après-midi nous alteignimes Kimo, grand village où réside Madi- Konko, gouverneur de la contrée montueuse du Kasson nommée $orom«.
+ Le 7 février je quittai Kimo avec le fils de Madi- Konko pour guide, et nous suivimes toujours le Kricko jusqu'à l'après-midi, puis uous arrivames à Kandji, ville considérable. Le Kricko n’est ici qu'un ruisseau. Cette belle rivière prend sa source à l'est de cette ville, ct descend avec un courant bruyant etrapide jusqu’au pied de la haute montagne de Kappa, où elle devient plus paisible et serpente doucement par les plaines de Kouniakary; après quoi, etgrossie par une branche qui lui vient du nord, elle se perd dans le Sénégal, près des chutes du Salou,
Le 8 février nous traversâmes une rude conirée pierreuse, et après avoir passé par Seimpo et beaucoup d'autres villages, nous arrivâmes dans l'après-midi à
hais —
on TES MUNGO-PARK. | 19
Lackarago, petit village situé sur la bande de montagnes qui sépare les royaumes de Kasson et de Kaarla, Dans le cours de la journée nous renconträmes quelques centaines de personnes qui fuyaient Kaarla avec leur famille et leurs effets.
Le 12 février , au point du jour, nous partimes de Karankalla, et comme il n'y avait plus qu'une petite journée pour arriver à Kemmou, nous voyageâmes plus le lendemain qu'à l'ordinaire en nous amusant à cueillir des fruits le long de la route.
À environ midi nous vimes au loin la capitale du Kaarla, siluée au milieu d'une découverte , la contrée étant dépouillée de bois à deux milles à la ronde par suite de la grande consommation qui se fait de cel article pour brûler et se chauffer. A environ deux heures de l'après-midi nous entrâmes dans la ville.
Nous allâmes tout droit à la cour qui est devant la résidence du roi, mais j'étais si complétement entouré de la mullitude ébahie; que je n’essayai pas de descendre de cheval et me contentai d'envoyer le fils de Nadikgnko et mon hôte, pour prévenir le roi de mon arrivée. Ils revinrent bientôt accompagnés d'un messager du roi, qui me faisait signifier qu'il désirait me voir le soir. Le messager avait aussi la mission de me procurer un logement et de veiller à ce que la foule ne me molestât point. Il me conduisit dans une cour, à la porte de laquelle stationnait un homme, avec un bâton à la main, pour écarter la foule, et là, il me montra une grande hutte où je devais loger. J'étais à peine assis dans ce spacieux logement, que la foule entra. 11 fut impossible de la maintenir dehors et je fus entouré par autant de monde que la hutte en pouvait recevoir. Quand la première société m'avait vu et adressé plusieursquestions, elle se retirait et faisait place à une autre, et de cette facon la huite se vida et se remplit treize fois.
Un peu avant le coucher du soleil, le roi m envoya dire qu'il était libre et désirait me voir. Je suivis le messager au travers de nombre de cours entourées de hauts murs, où j'observai beaucoup d'herbe sèche bottelée comme du foin, pour nourrir les chevaux dans le cas où la ville serait investie, Quand j'entrai dansla cour où le roi était assis, je fus étonné du nombre des gens de sa suite et du bon ordre qui paraissait régner parmi eux. Ils étaient {ous assis. Les hommes deguerre à la droite du roi, les femmes et les enfants à sa gauche, laissant un passage pour moi. Le roi, nommé Daisy-Kourabarri, ne se distinguait de ses sujets par aucune supériorité dans le costume. Un banc de terre de deux pieds de haut environ , sur lequel élait étendue une peau de léopard, constituait le seul insigne de ja dignité royale. Quand je fus assis sur la terre devant lui, et que je lui racontai les diverses circonslances qui m'amenaient à passer à lrayers son pays, et les raisons qui me porlaient à solliciter sa prolection, il parut parfaitement satisfait.
Dans la soirée le roi m'envoya un beau mouton, présent très acceptable, puisque aucun de nous n'avait pris de nourriture de lout le jour. Tandis que nous apprèlions le souper, on commença les prières du suir, non par le cri habituel du prêtre, mais par le bruit du tambour et dessons prolongés tirés des dents d'éléhant creusées de façon à en faire une trompe dont e son est mélodieux et ressemble plus que tout autre son artificiel à la voix humaine. Comme le corps principal de l'armée de Dany était alors à Kemmou, les mosquées étaient pleines, et je remarquai là que les disciples de Mahomet formaient la moitié au moins de l'armée de Kaarta.
Le 43 février je fis présent au roi de mes pistolets de selle et de mes arcons, et {rès pressé de quitter un lieu qui vraisemblablement allait bientôt devenir le théâtre de la guerre, je priai le messager de faire savoir au roi que je désirais quiller Kemmou aussitôt qu'il jugerait convenable de me donner un guide. Une heure après lé roi m'enyvoya avecson messager, chargé de me re-
mercier de mon présent, huit cavaliers pour me conduire à Jarra,
Voyage de Kemmou à Funingkedy. Major Houghton. Jarra.
Dans la soirée du jour où nous sortimes de Kemmou, le fils aîné du roi et une grande partie des cavaliers nous ayant quittés, nous atteignimes nn village appelé Marina, où nous couchâmes. Le jour suivant, 14 février, était très avancé avant l'heure de notre départ de Marina, et nous voyageâmes lentement, à cause de la chaleur excessive. Nous arrivâmes le soir au village de Tourda; là tous les gens du roi me quittèrent, hormis deux qui devaient me servir de guides jusqu'à Jarra.
Le 15 février je partis de Tourda, et environ à deux heures nous étions dans une ville considérable nommée Funing-Kedy. Quandnous approchâmes les habitants furent très alarmés ; car, comme un des mes guides était coiffé d'un turban, ils nous prirent pour des bandits maures. Cette méprise fut bientôt dissipée, et nous fûmesreçus par un slaté de Gambie qui habite cette ville et nous logea chez lui.
Le 16 février nous apprîimes qu’un grand nombre d'hommes devaient se rendre de celte ville à Jarra le lendemain, et comme la route était infestée par les Maures, nous primes le parti de faire halte et de nous réunir à ces voyageurs.
Le 17 février mes guides me dirent que pour éviter les bandits maures, il était nécessaire de voyager la nuit; nous partimes doncde Funingkedy dans l’aprèsmidi, et accompagnés d'environ trente personnes qui emportaient leurs effets dans le Ludamar, de crainte de la guerre. Nous voyageâmes grand train et en silence jusqu'à minuit, heure à laquelle nous fimes halte dans une sorte d'enclos près d'un petit village. Les nègres ne purent pas dormir à cause du froid : le thermomètre de Fahrenheit était descendu à 680.
Le 18 au point du jour nousreprimes nolre voyage, et à huit heures nous traversâmes Fimbing, village frontière du Ludamar , situé dans une plaine entre deux montagnes ou rochers, et entouré d'une haute muraille. C'est de ce village que le major Houghton, abandonné par ses esclaves nègres qui refusaient de le suivre dans le pays des Maures, écrivit au crayon sa dernière lettre au docteur Laidley.
A environ quatre milles, au nord de Fimbing , nous trouvâmes un petit cours d'eau, où nous vimes nombre de chevaux sauvages. Ils étaient tous de la même couleur, et s’enfuirent au galop, à leur aise cependant, faisant de fréquentes haltes pour regarder derrière eux. Les nègres les chassent pour les manger, et leur chair est très estimée.
À midi environ nous enlrâmes dans Jarra, grande ville située au pied de quelques rochers.
La ville de Jarra est d'une étendue considérable; les maisons sont bâlies de terre et de pierres mêlées, la terre faisant l'office de mortier. Elle est située dans le royaume maure de Ludamar; mais la plupart des habilants sont des nègres de la frontière des Etats méridionaux qui préfèrent une existence précaire sous la protection des Maures, qu'ils achètent par un tribut, à la continuelle inquiétude de se voir piller par eux. Le tribut qu'ils paient est considérable, et ils ont pour leurs protecteurs la soumission la plus illimitée, bien que traités par eux avec un dédain extrême.
A mon arrivée à Jarra, j'obtins un logement dans la maison de Daman-Djumma, slaté de Gambie. Cet homme avait autrefois emprunté des marchandises au docteur Laidley pour une valeur de six esclaves, et bien que la dette datât de cinq années, il la reconnut avec empressement, el me promil tout l'argent qu'il pourrail se procurer, Il craignait, me dit-il, que dans la situalion présente de ses affaires, il ne pût me payer plus de la valeur de deux esclaves, II me fut toutefois
d'un très grand secours en me changeant mes grains de verre et mon ambre pour de l'or, article plus portatif et plus facile à dérober à la rapacité des Maures.
Un messager fut dépêché à Ali, qui était alors campé près de Benoûm, et comme un présent était indispensable pour assurer le succès, je lui envoyai cinq vêtements d'étoffe de coton qu'avait échangés Daman contre un de mes fusils de chasse. Quatorze jours furent employés à la conclusion de cette affaire; mais dans la soirée du 26 février, un des esclaves d’Ali arriva avec des ordres pour me conduire en sûreté, disait-il, jusqu'à Goumba, pour lequel service il me demandait le don d'un vêtement d’étoffe de coton bleu. :
Le 27 février, je remis une grande partie de mes papiers à Johnson pour les transporter en Gambie le plus tôt possible. J'en avais réservé un duplicata pour moi, en cas d'accidents. Je laissai aussi en entière propriété à Daman un paquet de linge et d’autres objets qui ne m'étaient pas indispensables, car je désirais diminuer autant que possible mon bagage pour que les Maures eussent moins la tentation de me piller.
Les choses ainsi arrangées, nous partîmes de Jarra dans l'après-midi, et allâmes coucher à Troum-Goumba, petit village muré, habité par un mélange de nègres et de Maures. Le jour suivant, 98 février, nous atteignimes Quira, et le 29, après une journée pénible par une contrée sablonneuse, nous arrivâmes à Compé, lieu à faire de l’eau, qui appartient aux Maures. De là, le matin suivant, nous fîimes route vers Dina, grande ville bâtie comme Jarra de pierre et de terre. Les Maures sont ici en plus grande proportion que les nègres ne sont à Jarra. Ils s'assemblèrent autour de la hutte nègre que j'habitais, et me traitèrent avec la plus grande insolence; ils me sifflèrent, me huèrent, et me dirent des injures : ils allèrent même jusqu’à me cracher à la face pour m'irriter et faire naître un prétexte de me piller. Quand ils s'aperçcurent que leurs outrages n'avaient pas l'effet qu'ils désiraient, ils eurent recours à l'argument final et décisif; j'étais chrétien : done, ma propriété était le butin légal des sectaires de Mahomet. En conséquence, ils ouvrirent mes paquets et m'enlevèrent tout ce qui leur plut. Mes compagnons, voyant que chacun pouvait me piller impunément, insistèrent pour retourner à Jarra.
Le 4 mars, nous partîimes dès le matin pour Sampaka, lieu que nous atteignîmes à deux heures. Nous remarquâmes sur la route des quantités infinies de sauterelles, et les arbres en étaient entièrement noirs. Ces insectes dévorent tous les végétaux qui se trouvent sur leur chemin et en peu de temps ils ont dépouillé un arbre de ses feuilles. Le bruit de leurs excréments tombant sur les feuilles et l'herbe sèche ressemble beaucoup à celui que produit une ondée; si on frappe un de ces arbres, le nuage qui s'envole est étonnant : ils suivent dans leur vol le cours du vent, qui dans cette saison de l’année est toujours du nord-est. Si le vent venait à retourner, il est difficile de concevoir où ils prendraient de la nourriture, puisque toute leur roule est marquée par la désolation.
Sampaka est une grande ville, et quand les Maures et les Bambarrans étaient en guerre, elle fut trois fois attaquée par les premiers; mais ils furent repoussés avec de grandes pertes, bien que le roi de Bambarra fût dans la suite obligé d'abandonner cette ville et tout le pays jusqu'à Goumba, afin d'obtenir la paix. J'y logeai dans la maison d’un nègre qui fabriquait de la poudre à canon. Il me fit voir un sac de salpètre très blanc, mais cristallisé plus fin que d'ordinaire.
. Le 5 mars, nous sortimes de Sampaka au point du jour. À midi environ nous fimes halte à un petit village nommé Dangali, et dans la soirée nous arrivâmes à Dalli. Nous vimes sur la route deux grands troupeaux de chameaux qui paissaient, Quand les Maures mettent leurs chameaux à paître, ils leur lient une des jambes de devant pour les empêcher de s'éloigner. 11 se trou vait que ce jour était jour de fête à Dalli, et on dansait
devant la porte du douti. Aussitôt que les danseurs furent avertis qu’un blanc était entré dans la ville, ils quittèrent leur danse et vinrent en procession régulière, musique en tête, deux à deux, à l'endroit où je logeais.
Le 9 mars, nous arrivâmes à Sampaka. Nous vimes sur la route un détachement de Maures bien armés, qui nous dirent qu'ils étaient à la recherche d’un esclave échappé; mais les gens de la ville nous apprirent qu'un parti de Maures avait tenté de dérober des bestiaux appartenant à la ville, mais qu'ils avaient été repoussés, et, au portrait que l'on nous en fit, nous fûmes convaincus que c'étaient ces mêmes bandits que nous avions vus dans les bois.
Aussitôt mon arrivée à Dina, j'allai saluer un des fils d’Ali. Je le trouvai assis dans une hutte basse, avec cinq ou six de ses compagnons, lavant leurs pieds et leurs mains avec de l’eau, s'en gargarisant et la rejetant. Il me reçut fort mal.
Le 12 mars, nous quittâmes Dina pour nous rendre à Benoûm, et à quatre heures environ nous RTNQUES à un korri, d’où les Maures s’apprêtaient à parti, se dirigeant vers le sud, à cause de la rareté de l'eau dans ce lieu. Nous y remplimes notre soufros et continuâmes notre marche par un pays de sables couverts de petits arbrisseaux rabougris, et à une heure la chaleur nous força à faire halte. Mais comme notre eau était épuisée, nous ne pouvions pas prudemment rester plus de quelques minutes pour recueillir un peu de gomme qui remplace l’eau parfaitement en tenant la bouche humide, et en apaisant pour un lemps les douleurs de gorge.
A cinq heures environ, nous fûmes en vue de Benoùm, résidence d’Ali. Le camp présentait à l'œil un grand nombre de tentes sales, éparses sur un vaste terrain; et parmi les tentes se montraient de grands troupeaux de chameaux, de bétail et de chèvres. Nous arrivâmes sur les premières lignes du camp un peu avant le coucher du soleil, et, après beaucoup d'instances, nous nous procurâmes un peu d'eau. Mon arrivée ne fut pas plus tôt remarquée que les gens qui tiraient de l’eau aux puits laissèrent tomber leurs seaux ; Ceux qui étaient dans les tentes s’élancèrent à cheval, et les hommes, les femmes et les enfants vinrent en course et au galop à ma rencontre. Je me trouvai bientôt enveloppé d’une telle foule que je ne pouvais plus remuer ; l'un me irait mes habits, l’autre m'ôtait mon chapeau, un troisième s'ayançait pour examiner les boutons de mes habits; un quatrième s'écriait la ülah el allah, Mahomet racoul allahi, et me signifiait, par des paroles et des gestes de menace, que je devais répéter ces mots. Enfin, nous parvinmes à la tente du roi, où nous trouvâmes réunis un grand nombre de gens, hommes et femmes. Ali était assis sur un coussin de cuir noir, et occupé à arracher-quelques poils de ses moustaches, tandis qu’une femme tenait devant lui un miroir. Il paraissait vieux, avait la physionomie des Arabes, et sa barbe était blanche. II avait un aspect farouche et dédaigneux. Après m'avoir examiné avec attention, il demanda aux Maures si je parlais arabe. Quand on lui répondit négativement, il sembla très surpris et resta muet. Ceux qui l’entouraient, et les femmes surtout, étaient beaucoup plus curieux. On me faisait mille questions, on examinait toutes les parties de mon costume : après m'avoir fouillé on me contraignit à déboutonner mon gilet et à montrer la blancheur de ma peau. Quelques-uns al. lèrent même jusqu'à compter mes doigts et mes orteils, comme s'ils mettaient en doute que je fusse un être humain.
C'est ici que je fus exposé aux plus cruels outrages et que j'eus à souffrir la plus dure captivité. Les délails en seraient trop longs. Après deux mois d'horribles souffrances , comme les armées du Bambarra approchaient, et que tout le monde s'apprêtait à fuir, j'en fis autant et parvins à me soustraire à la poursuite des Maures.
Délivrance de l’auteur. Route pénible dans le désert. 11 va mourir desoif. Une pluie soudaine le ranime. Deux jours encore dans le désert. Arrivée le troisième jour à Wawra, village nègre, tributaire du roi de Bambarra.
Il est impossible de décrire la joie qui se répandit en mon âme, quand je regardai autour de moi et conclus que j'étais hors de danger; je me sentis comme convalescent d'une maladie, je respirai plus librement. J'avais dans les membre une légèreté inaccoutumée, le désert même me semblait riant, et je ne craignais rien tant que de tomber dans quelques partis errants de Maures qui auraient pu me reconduire dans le pays de voleurs et de meurtriers que je venais de fuir.
Je sentis bientôt toutefois que ma situation était vraiment déplorable, car je n'avais aucun moyen de me procurer des aliments et j'étais sans espérance de trouver de l'eau. Vers dix heures environ, ayant apercu un troupeau de chèvres qui paissait sur le hord de ja route, je fis un détour pour ne pas être vu et je continuai de traverser le désert, me dirigeant au moyen de la boussole vers l’est-sud-est, afin d'atteindre aussitôt que possible quelque ville ou village du royaume de Bambarra.
Un peu après midi, heure à laquelle la brûlante ardeur du soleil était reflétée avec une double violence par le sable brûlant et les rangées lointaines de montagnes qu'on apercevait à travers les vapeurs monlantes, qui semblaient ondoyer et flottaient comme une mer agilée, je m'évanouis presque de soif, et m’efforçai de grimper sur un arbre dans l'espoir de voir une fumée éloignée ou quelque autre apparence d'habitation humaine ; mais en vain, je ne vis rien que des taillis épais et des collines de sable blanc
A quatre heures environ, je me trouvai à l'improviste près d'un grand troupeau de chèvres, et, poussant mon cheval près d'un buisson, je regardai pour m'assurer si les bergers étaient maures ou nègres. Bientôt j'aperçus deux petits garcons maures, et je les décidai difcilement à s'approcher de moi. Ils m’apprirent que ce troupeau appartenait à Ali, et qu'ils allaient à Dina, où l’eau était plus abondante, et où ils comptaient rester jusqu'à ce que la pluie eût rempli les étangs du désert; ils me montrèrent même leurs outres à eau, et me dirent qu'ils n'avaient point vu d’eau dans le bois. Ce rapport me donna peu de consolation. Toutefois il était inutile de se lamenter, et je poussai aussi vite que je pus dans l'espoir de rencontrer pendant la nuit quelque puits. Ma soif devint cependant insupportable ; ma bouche était en feu et desséchée. Souvent mes yeux devenaient ternes tout-à-coup , et j'avais d’autres symptômes de défaillance ; mon cheval étant de plus très fatigué, je commencai à craindre sérieusement de périr de soif. Pour soulager le feu de ma bouche et de ma gorge, je mâächai les feuilleS de plusieurs arbrisseaux, mais toutes étaient amères et de nul service pour moi.
Un peu avant le coucher du soleil, ayant atteint le sommet d'une hauteur facile à monter, je grimpai sur un arbre élevé, du haut duquel je jetai un regard triste sur cette stérile solitude, sans découvrir le moindre vestige d'une habitation. Toujours cette uniformité morne d'arbrisseaux et de sable, et l'horizon aussi uni, aussi illimité que celui de la mer.
Descendu de l'arbre, je trouvai mon cheval qui dévorait avidement les broussailles; et comme j'étais alors trop épuisé pour songer à essayer de marcher, et que mon cheval était trop las pour me porter, je regardai comme un acte d'humanité (et c'était le dernier qu'il me paraissait possible d'exercer) de lui ôter sa bride et de le laisser s'occuper de lui seul. En cet instant je fus saisi de faiblesse et de vertige, et, tombant sur le sable, je me sentis comme si l'heure de la mort approchait. « Ici donc, me disais-je, après une courte « mais impuissante lutte, s'évanouissent toutes mes
« espérances d’être utile au présent et à l'avenir. C'est «ici que doit s'arrêter la courte carrière de ma vie. » Je jetai, du moins je le crus, un dernier regard sur la scène environnante ;: et pendant que je réfléchissais au terrible changement qui allait avoir lieu, ce monde et ses scènes riantes semblaient sortir de ma mémoire. Toutefois la nature finit par reprendre ses fonctions, et, recouvrant mes sens, je me trouvai étendu sur le sable, la bride en main encore. Je recueillis alors toute ma résolution , et je me déterminai à faire un autre eflort pour prolonger mon existence. Comme la soirée était un peu fraîche, je résolus d'aller aussi loin que mes pieds pourraient me soutenir, dans F'espoir de trouver ma seule ressource , un puits. Je mis alors lg bride sur le dos de mon cheval, et, le faisant marcher devant moi, je marchai lentement durant une heure, au bout de laquelle j’aperçus un éclair dans le nordest, vue consolante, car elle promettait de la pluie. Le ciel s'assombrissait vite et était sillonné de fréquents éclairs; en moins d'une heure, le vent commença à rugir dans les bois. J'avais déjà ouvert la bouche pour recevoir les gouttes rafraîichissantes que j'espérais, quand je fus tout-à-coup couvert d’un nuage de sable poussé par le vent avec une telle force que j'en éprouvai une sensation désagréable à la figure et aux bras ; je fus alors contraint de monter mon cheval et de m'arrêter sous un buisson pour me garantir d'une suffocation. Le sable continua de voler par masses effrayantes pendant une heure, puis je repris ma roule, et allai avec difficulté jusqu'à dix heures. Vers cette époque de la journée environ, je fus agréablement surpris par ques vifs éclairs suivis de larges mais rares goutles d'eau. En peu de moments le sable s'abaltit ; je descendis, et j'étendis tout mon linge propre pour recueillir la pluie qui allait enfin tomber. En effet, il plut abondamment pendant une heure, et j'étanchai ma soif en tordant et sucant mon linge.
Comme il n’y avait pas de lune , il faisait extrêmement sombre, tellement que j'étais obligé de conduire mon cheval et de me diriger à l'aide de ma boussole quand les éclairs me permettaient de l'observer. Je voyageai de cette manière assez bon train, jusqu’à minuit, À cette heure les éclairs devinrent plus rares, et j'étais obligé d'aller à tâtons, au grand risque de mes mains et de mes yeux. À deux heures environ, mon cheval tressaillit; je regardai et ne fus pas peu surpris de voir à une courte distance une lumière dans les arbres, et supposant qu'il y avait là une ville, j'allais 1àtonnant au-dessus du sol dans l'espérance de toucher des tiges de blé, du coton ou d’autres apparences de culture; mais je ne sentais rien. Plus j'approchais, plus je voyais des lumières éparses, et je commençai à soupçonner que j'étais tombé dans un parti de Maures. N'importe, dans ma présente situation , j'étais résolu à voir qui ils étaient, si je pouvais le faire avec sûreté. Je conduisis donc avec précaution mon cheval d'u côté de la lumière , et le mugissement des bestiaux et les hautes paroles des bergers me donnèrent presque la certitude que c'était une case qui appartenait apparemment aux Maures. Quelque délicieuse que fût à mon oreille la voix humaine, je résolus encore une fois de m’enfoncer dans les bois et de courir plutôt le risque de mourir de faim que de me confier à leurs mains ; mais comme j'étais très altéré, et que je rdoutais l’approche du jour brûlant, je jugeai prudent de chercher des puits que je m'attendais à trouver à une courte distance. Cette préoccupation fit que je passai si près d’une des tentes, qu'une femme m'aperçut et se mit à crier tout aussitôt. Deux hommes accoururent à son secours de quelques tentes voisines, et passèrent si près de moi que je me crus decouvert ; je me hâtai donc de rentrer dans les bois. , -
A un milleenviron de ce lieu, j'entendais à ma droite à peu près un bruit confus mais fort, et bientôt je découvris avec soin qu'il fallait l’attribuer au coassement des grenouilles qui, à mes oreilles, était une céleste musique. Je suivis le bruit, et j'arrivai au point
du jour à quelques étangs boueux et peu profonds, si leins de grenouilles, qu'il était difficile de voir l'eau. eur concert éffraya mon cheval, et je fus obligé de le fairé cesser en battant l’eau avec une branche jusqu'à cé que mon cheval éût bu. Après ÿ avoir élanché ma soif, je montai sur un arbre, et j'apercus bientôt Ja fumée de lastation prèsdes puits que j'avais vus la nuit, ét jé rémarquai une autre colonne de fumée à l’estsud-est, à douze où quatorze milles. Je dirigeai ma route vers ce point, et alteignis les terres cultivées un peu avant douze heures : et là je vis nombre de nègrès occupés à planter du blé, et m'enquis du nom de la ville. On m'apprit que c'élait un village nommé Schrilla, appartenant à Ali. J'hésitai alors à y entrer; mais comme mon cheval élait très fatigué, ét que le jour devenait très chaud, pour ne rien dire des angoisses dé Ja faim qui commencçaient à m'assaillir, je pris le parti de m’aventurer, et je me dirigeai vers la maison du douti, où malheureusement on refusa de me recevoir, sans même me donnér une poighée de blé pour mon cheval ou pour moi. M'éioignant de cette porte inhospitalière, je quittai la ville à pas lents, . et apercevant quelqués huttes éparsés hors des murs, je me dirigeai de ce côté , car je savais qu'en Afrique comme en Europe, l'hospitalité ne préfère pas toujours les plus riches demeures. A la porte d'une de ces huüttes, était assise une femme à l'air respectable, filant du coton. Je lui fis signe que j'avais faim, et Jui demandai si elle avait quelques vivres dans sa hutte : elle quitta tout aussitôt sa quenouille, et me dit en arabe de la suivre. Quand je fus assis sur le plancher, elle me servit un plat dé couscous qui restait de la veille, et dont jé fis un assez bon répas. En retour de célte bonne action, jé lui donnai un de mes mouchoirs de poche, en iui demandant pour mon cheval un peu dé blé, qu'elle m'apporta immédiatément. Accablé de joie par une délivrance si inespérée, je levai mes yeux au ciel, et le cœur plein de reconnaissance, je réndis grâce à cet Etre miséri*ordieux et bon dont la puissance m'avait souténu dans lant de dangers, ét venait de me dressér uné table dans le désert.
Le 4 juillèt, à la pointe du jour, je mé remis en marche par les bois comme les jours précédents; j'y vis nombre d'antilopes, de cochons sauvages ét d’autruches, mais le sol était plus montueux et moins fertile que celui que j'avaisfoulé la véille. À environ onze heures je montai sûr une éminence, où, du haut d'un arbre, je voyais à une distance de huit milles une contréé ouverte avec dés places rouges, que je regardais comme des terres cultivées, et m'étant dirigé de ce côté, j'arrivai à une heure aux abords d’une station. A l'aspect du lieu je jugeai qu'il était foulah, ét j'espérai une meilleure réception qu'à Schrilla. En effet, approcher de la tente, J'échangeai quelques boulons de cui- “vre contre un peu de blé pour mon cheval, et après avoir remercié un berger de son hospitalité , je réntrai dans les bois. Au coucher du soleil, j'arrivai a une route qui prend la direction du Bambarra ; je résolus de là suivre et j'arivai le 5 juillet à dix heures dans une ville nègre nommée Nawra, qui appartient à Kaarta, mais étant alors tributaire de Mansong, roi de Bambarra.
Wassibou. Le Niger. Sego, capitale du Bambarra.
Naura est une petite villé entourée de hautes murailles, et habitée par un mélange de Mandingues et de Foulahs. Les habitants s'oécupent principalement de la culture du blé qu'ils échangent contre lé sel des Maures. Je résolus de me reposer ici où j'étais en Sûreté, Car j étais très las ; el comme je fus bien accueilli par le douti, dont lé nom était Flantchari , je in'éteñdis sur une peau de taureau ét dormis lrès profondément Ces gens avaient vu ma bride et ma selle ce! s'étaient réunis eh grand nombre pour se démander qui j'étais el d'où je venais, Quélques-uns pénsaient que j'étais
Arabe; d'autres soutenaient que j'élais un sullan maure, el ils débaltaient ce point avec tant de chaleur qu'ils me réveillèrent. Le douli, qui avait été en Gambie, s'interposa enfiu en ma faveur, et leur assura que j'élais certainement un blanc, mais qu'il était convaincu à ma pauvre mine que j'étais un blanc pauvre.
Le 6 juillet il plut beaucoup dans la nuit ; je partis au point du jour, en compagnie d'un nègre qui allait chercher du blé dans une ville appelée Dinghyi; mais nous avions à peine fait un mille quand son âne le jeta à terre, et il revint me laissant pousuivre tout seul mon chemin.
J'arrivai à Dinghyi à midi environ ; alors une grande partie des habitants étaient allés dans les champs pour la culture du blé. Un vieux Foulah m'ayant remarqué erraut dans la ville, me pria d'entrer dans sa hutte, où je fus bien traité, et le douti, quand il fut de retour, m'envoya quelques provisions pour moi et du blé pour mon cheval.
Le 7 juillet dans la matinée, au moment où j'allais partir, mon hôte me pria avec un grand air de timidité de lui donner une boucle de mes cheveux. Il avait été informé, disait-il, que les cheveux des blancs faisaient un saphi qui donnait à son possesseur tout le savoir des blanes. Je n'avais pas encoré entendu parler d'un mode d'éducation aussi expéditif; mais je consentis sur-le-champ , et la soif de science dont était dévoré mon hôte élait telle que, tant en coupant qu'en ariachant, il me faucha d'assez près un côté de la tête, et l'autre côté y aurait passé, si je n'avais témoigné ma désapprobation en meltant mon chapeau et en lui disant que je voulais réserver un peu de cette précieuse denrée pour une autre occasion.
Je parvins à midi environ à une petite ville nommée W'assibou, où je fus contraint d'attendre que l'occa: sion me fournit un guide pour Salilé, qui est éloignée d’une très longue journée à travers des bois où il n'ya pas un sentier baltu. Je m'établis en conséquence dans la maison du douli, où je reslai quatre jours, et pendant ce temps je m'amusai à aller aux champs avec la famille planter le blé.
Le 12 juillet, au point du jour, nous partîmes et voyageâmes avec une rare vitesse jusqu'au coucher du soleil. Nous ne fimes que deux halles dans le cours de la journée: la première fois, à une eau dans les bois; la seconde fois, aux ruines d'une ville appartenant anciennement à Daisy et nommée ///a Compe (la ville à blé).
Le 20 juillet, je quiltai Doulinkeabou , et à midi je fis halte pendant quelques minutes à un korri, où les Foulahs me donnèrent un peu de lait; apprenant que deux nègres allaient à Sego, je fus heureux d'être dans leur compagnié, ét nous partimes immédiatement. À quatre héures environ nous nous arrêtâmesà un. petit village où l'un des nègres avait une connaissance qui nous invita à une espèce de banquet publié, qui se passa avec une rare convenance. Un plat fait de lait aigre et de farine, nommé sinkalow, et de la bière de blé, furent abondamment distribués, et les femmes faisaient partie de la société, cirtonstance que je n'avais encore jamais obsérvée en Afrique. I n'y avait aucun effort; on ne vous y pressait point, chacun était libre de boire comme il lui plaisait. Ils se faisaient un hoche ment de tête quand ils allaïént boire, et en remettant la calebasse , ils disaient ordinairement b#rka (merci). Hommes et femmes semblaient un peu ivres, mais ils étaient loin d'être en humeur de quereller.
Après ce lieu nous traversâmes plusieurs grands villages où l'on me prenait toujours pour un Maure, et où je devenais un grand objet de plaisanterie pour lès Bambarrans qui, en me voyant conduire mon cheval devant moi, riaient de tout leur cœur de ma tournure. Il à été à la Mecque, disait l'un; vous pouvez le voir à ses habits : un autre me demandait si mon cheval était malade ; un troisième m'offrait de l'acheter, etc. de façon que, je le crois, les esclaves étaient mème honteux d'être avec moi. I aHait fairé nuit
à hé MUNGO-PARK. 33
quand nous primes un logement à un petit village où je me procurai des vivres pour moi et du blé pour mon cheval, au prix modéré d'un seul bouton ; et là j'appris que je verrais le Niger (que les nègres appellent Djoliba ou la Grande-Eau) de bonne heure le jour suivant. Iei les lions sont très nombreux, on ferme les portes aussitôt après le soleil couché et pérsonne ne peut sortir. L'incommode bourdonnement dés moustiques m'empêcha de clore l'œil de toute la nuit, La pensée de voir le Niger le malin me tint éveillé aussi, et avant le jour, mon cheval était sellé, j'étais prêt
à partir; mais à cause des bêtes féroces, nous fûmes.
obligés d'attendre que les habitants fussent débout et les portes ouvertes. Ce jour était jour dé marché à Sego, et les routes élaient de tous côtés couvertes dé gens qui portaient à vendre divers articles. Nous traversàmes quatre grands villages, et à huit heures nous vimes la fumée sur Sego.
Comme nous approchions de la ville je fus assez heureux pour rejoindre les Kaartans fugitifs aux soins desquels j'étais si redevable pour mon voyage dans le Bambarra. Ils m'offrirent avec empressement de me présenter au roi. Nous traversâmes ensemble à cheval quelques terres marécageuses, et comme je cherchais
avidement du regard la rivière, un d'eux s'écria geo.
affili (voyez l'eau), el regardant devant moi je vis avec un plaisir infini le grand objel de ma mission : ce majestueux Niger, si longtemps cherché, étincelant au soleil du matin , aussi large que la Tamise à Westminster, et coulant lentement vers l'est, Je courus sur son rivage, et après avoir bu de son eau je m'élevai en ferventes prières d'actions de grâces au grand régulateur de toutes choses, qui avait à ce point couronné de succès mes efforts.
La circonstance du cours du Niger à l'est et ses oints collatéraux ne me Surprit Cependant pas, car ien que j'eusse quitté l'Europe dans uñ grand doute
sur ce sujet, et que jé crusse plutôt alors qu'il courail dans la direction opposée, j'avais fait de si fréquentes recherches peudant mon voyagé relativement à cette rivière, el j avais reçu des nègres de toutes lés nations des assurances si claires et si positives qu'il allait vers le soleil levant, qu'il restait à peine un doute dans mon esprit, et surtout depuis que je savais que le major Hougton avait recueilli les mêmes renseignements en ce point.
Sego, capitale du Bambarra , est composée à proprement parler de quatre villes distinctes: deux sur le bord septentrienal du Niger, Sego-Korro êt Sego- Bou ; et deux sur la rive méridionale, Sego-Sor-Kôrro, et Sego-Si-Korro. Elles sont toutes entourées de hautes murailles de boue. Les maisons sont de terre, carrées et à toits plats: quelques-unes ont deux étages et sont blanchies. Outre ces bâtiments, il y a des mosquées maures dans chaque quartier, et les rués, bien qu'étroites , sont assez larges pour tous les objets d'utilité dans un pays où les moyens de transport à roues sont entièrement inconnus. Les meilleurs renseignements que j'aie pu me procurer me portent à croire que la ville de Sego contient environ trente mille habitants. Le roi de Bambarra réside toujour + à Sego-Si-Korro : il émploie un grand nombre d'esclaves à transportér de l'un à l'autre bord du fleuve les habitants, et l'argent qu'ils récoivent, quoique ce soit une faible somme pour chacun, fournit au roi un revenu considérable au bout de l'année. Les canots sont d'une forme singulière, chacun d'eux étant formé des troncs de deux grands arbres rendus concaves et joints ensemble, non côté à côté, mais bout à bout. Ils sont donc très longs, étroits, hors de toute proportion, et n'ont ni ponts ni mâts. On les charge cependant beaucoup, car j'en ai vu un quitraversait la rivière, portant quatre chevaux et plusieurs pérsonnes. Quand nous arrivèmes à ce bac, avec l'intention d'aller à la partie de la ville que le roi habite, nous trouvâmes un grand nombre d'individus qui attendaient pour passer. JIs me regardaient avec un étonnement muel, et je remarquai parmi eux
* avec intérêt plusieurs Maures : il y avait trois bacs, et
les bateliers étaient très diligents et très expéditifs, mais la foule fit que je ne pus immédiatement passer, et je m'assis sur le bord de l’eau pour attendre une occasion. La vue de ceite grande ville, les monstrueux canots sur la rivière et l'état de culture du pays environnant formaient, dans leur ensemble, un tableau de civilisation et de magnificence que je m'attendais peu à trouver dans le fond de l'Afrique.
J'attendis plus de deux heures avant de pouvoir traverser le fleuve : pendant ce temps les gens qui avaient passé apprirent à Mansong, le roi, qu'un blanc attendait pour passer et le venir voir. Il envoya immédiatement chercher un de ses chefs qui me dit que le roi he pourrait me voir que quand il saurait ce qui m'avait amené dans son pays, et que je ne devais pas me permettre de traverser l'eau sans là permission du roi. Ilme conseilla donc d'aller loger pour Ja nuit dans un village éloigné qu'il me montra, et il me dit que le malin il me donnerait de plus amples instructions sur ce que j'avais à faire, Geci était très décourageant ; cependant comme il n'y avait rien à opposer à celte contrariété, je partis pour le village où, à mon grand chagrin, je ne trouvai personne qui voulüt me recevoir. On m'observait avec surprise et crainte , el je fus contraint de rester tout le jour assis sous un arbre , sans nourriture; la nuit menaçait d'être peu agréable, car le vent s'élevait, et il y avait toute apparence d'une pluie abondante ; de plus, les bêtes féroces sont tellement nombreuses dans le voisinage qu'il m'aurait fallu grimper sur un arbré et dormir dedans, Toutefois, à l'heure du coucher du soleil, comme je me préparais à passer la nuit de celte façon aprèsavoir lâché mon cheval, une femme qui revenait du travail des Champs s'arrêta pour me regarder, et voyant que j'élais fatigué et abattu , elle s'informa de ma situation que je lui exposai brièvement. Alors avec un régard de profonde compassion, elle mé prit ma selle et ma bride et me dit de la suivre. M'ayant alors conduit dans sa cabane, elle alluma une lampe, étendit une natte sur la terre , et me dit que je pouvais y rester la nuit. Quand elle vit que j'avais grand faim, elle me dit qu'elle allait me procurer de quoi manger, Elle sortit done et revint bientôt avec un très beau poisson qu'elle fit griller à demi sur des cendres, et méledonna pour souper. Les devoirs de l'hospitalité étant accomplis envers un étranger dans la détresse, ma digne bienfaitrice me montra la natte, ét me dit que j'y pouvais dormir sans crainte, puis elle appela autour d'elle toutes les femmes de la famille qui n'avaient cessé de me regarder dans un étonnément insatiable, et elles se remirent à leur tâche qui consistait à filer Le coton.
Départ de Sego. Sansanding. Quelques villes à l'est.
Forcé de quitter Sego , je fus conduit le même soir à un village qui est dans l’est à huit milles à peu près, en compagnie dé quelques-uns des habitants que mon guide connaissait, et par qui nous fûmes bien reçus. Il était très bienveillant et très communicatif, êt parlait hautement de l'hospitalité de ses compatriotes ; mais il me dit enfin que si Djénné élait ma destination , ce dont il semblait avoir jusqu'ici douté, j'avais entrepris une chose de plus de danger que je ne le pensais probablement ; car, bien que la ville de Djenné fit nominalément partie des possessions du roi de Bambarra , c'était en fait une cité de Maures, la partie influente des habitants étant des bouchrinns ; et le gouverneur lui-même, quoique nommé par Mansong, était de la même secte. J'étais donc une fois encore exposé à tomber dans les mains d'hommes qui considéreraient non-seulement comme juste, mais encoré comme un acte méritoire, de me massacrer, ct ces réflexions furent aggravées par la pensée que plus j'avancçais plus Je péril croissait, car J'appris que Jes lieux au-delà de Djenné sontsous Ja domination maurc à un plus haut degré encore que Djenné, et qu'enfin
À minuit ces animaux vinrent essayer de nous enlever un de nos ânes.
Sombouctou, le grand objet de mes recherches, était aussi entre les mains de ce peuple sauvage et sans pile qui ne permet pas qu'un chrétien y habite. Après tout, j'avais trop avancé pour retourner dans l'ouest sur de Si vagues el si incertaines informations , et je me décidai à continuer. Accompagné du guide je quiltai donc le village le matin du 24. À huit heures environ nous passâmes par une ville nommée Xabba située au milieu d'un pays beau et bien cultivé. et qui ressemble à l'Angleterre plus que je ne l'aurais supposé du centre de l'Afrique. Tout le monde était occupé à récolter le fruit des arbres schea dont ils font ce beurre végétal dont j'ai parlé. Cette partie du Bambarra produit ces arbres en grande abondance. Ils ne sont point plantés par les indigènes, mais viennent naturellement dans les bois; et quand on coupe des bois pour les remplacer par la culture, on ne respecte que le schea.
Le 25’juillet, le matin, de bonne heure avant que les Maures fussent réunis, je quittai Sansanding, et couchai la nuit suivante dans une pelite ville nommée Sibili. De RÀ, le lendemain, je me rendis à Nyara, grande ville à quelque distance de la rivière sur les bords de laquelle je m'arrètai pour laver mon linge et reposer mon cheval. ss
invir D £ :
ie de che car ep septentrionale du Djoliba,
d'où je fus conduit en traversant larivière à Silla, grande ville, J'y restai jusqu'à ce qu'il fit tout-à-fait sombre sous un arbre entouré de quelques centaines de personnes : leur langue était très différente de celle des autres parties du Bambarra. On me dit que plus j'irais à l'est moins je me ferais camprendre en langue bambarra, et que quand je serais à Djenné, je trouverais que la plupart des habitants parlent un langage différent, que les nègres nomment djenné kummo, et que les Maures appellent kalam soudan.
Je pensai qu'il était de mon devoir de quitter Silla de recueillir des Maures et des marchands nègres tout ce que je pourrais sur le cours du Niger au-delà, dans l'est, sur l'étendue et la situation des royaumes circonvoisins.
L'auteur retourne à l’ouest. Madibou. Route le long du Niger. Taffara.
Étant donc résolu à'ne pas aller plus Join dans l’est que Silla, je fis connaître au douti l'intention où j'étais de retourner à Sego, en prenant le côté méridional de la rivière; mais il ne répondit que le grand nombre de marais et de criques sur cette rive rendaient impossible de prendre une autre route que le bord septentrional, et que même cette route serait bientôt
Mungo-Park se défendit longtemps.
impralicable à cause du débordement du fleuve. Cependant comme il approuvait le parti que je prenais, il consenlit à parler à un pêcheur pour qu'il me conduisit à Mourzan. J'entrai donc dans un canot à environ huit heures du matin, le 30 juillet, et je débarquai à Mourzan au bout d’une heure à peu près. Là, pour soixante cowries je louai un canot, et dans l’aprèsmidi j'arrivai à Kea où, moyennant quarante cowries, j'oblins du doutila permission de coucher dans la même hutte qu'un de ses esclaves. Ce pauvre nègre, voyant que j'élais malade et que mes habits étaient presque en lambeaux, me prêta un grand manteau pour me couvrir la nuit.
Le 31 juillet, le frère du douti allant à Madibou je saisis celte occasion de m'y rendre avec lui, car il n'y avait pas de chemin frayé.
Le 1er août je partis de Madibou, poussant mon cheval devant moi, et dans l'après-midi nous atteignimes Nyami, où je restai trois jours.
Le 5, je quittai Nyvami, mais le pays était tellement inondé que je fus en danger de m'égarer, et que j'eus à traverser à gué des savanes de plusieurs milles, ayant de l’eau jusqu'aux genoux. La terre à blé même, qui est la plus sèche de toutes, était si complétement trempée que mon cheval s'embourba deux fois, et
que je ne pus le délivrer qu'avec la plus grande peine,
Le 41 août, le douti me força à quitter la ville; je
* partis pour Sansanding , où j'arrivai avant le coucher
du soleil. | sr ne te Le 12 août, parti de Sansauding j'arrivai dans l'aprèsmidi à Kabba. En approchant de la ville je fus surpris de voir plusieurs personnes rassemblées à la porte. Une dilla vint à moi en courant et prenant mon cheval par la bride me fit faire le tour des murs de la ville, puis me montrant l'ouest, me dit de partir ou bien qu'il m'en arriverait mal. C'est en vain que je leur représentai le danger d'être anuité dans les bois, exposé à l'inclémence du ciel et à la fureur des bêtes féroces : «Va! » fut toute leur réponse. Alors une grande quantité de peuple étant sortie et tous me pressant de la même façon, je soupconnai que quelques-uns des messagers du roi envoyés à ma recherche étaient dans la ville, et que ces nègres par bienveillance me conduisaient au-delà pour faciliter mon évasion: Je pris donc la route de Sego avec la triste perspective de passer la nuit sur-un arbre. Après trois milles environ j'arrivai à un petit village sur le bord du chemin. Le douti était à la porte occupé à fendre des bâtons, mais je vis qu'il n’y avait point à espérer d'y êlre admis, et quand j’essayai d'entrer il sauta en avant, et avec le bâton qu'il avait à la main menacade me jeter à bas de mon cheval si j'osais avancer d'un seul pas encore. s A peu de distance de ce village et un peu plus dans
les terres est un autre petit pays. Je conjecturai ques comme il se trouvait situé près de la route, les habitants auraient moins de répugnance à me loger pour la nuit. Ayant donc traversé quelques champs de blé j'allai m'asseoir sous l'arbre auprès du puits. Deux ou trois
femmes vinrent y puiser de l'eau, et l'une d'elles voyant.
que j'étais un étranger, demanda où j'allais. Je lui dis que je me randais à Sego, mais que comme j'avais été pris par la nuit sur le chemin je désirais attendre le matin dans le village, et je la priai de faire connaître ma situation au douti. Au bout de peu de temps il m'envoya chercher et me permit de dormir dans un grand baloun, dans un coin duquel on avait construit un four pour y faire sécher Le fruit de l'aibre schea, Il contenait environ une demi-charretée de fruit, et audessous était entretenu un feu clair de bois.
Le 13 août, à dix heures à peu près, je parvins à un petit village à un demi-mille de Sego, etj'essayai mais inutilement de m'y procurer quelques provisions. Chacun semblait empressé de m'éviter et il m'était facile d'apercevoir aux regards et à la manière d'être des habitants que des rapports très désavantageux avaient cireulé sur mon compte. Là, on m'appris encore qué Mansong avait envoyc des gens pour me prendre, et le fils du douti me dit que je n'avais pas de temps à perdre si je voulais sortif sain et sauf du Bambarra. Je vis alors pleinement le danger-de ma position etme déterminai à éviter Sego.
Le 14 août, je continuai ma marche le long du fleuve à travers un pays populeux et bien cultivé. de traversai une ville murée, nommée Aamalia, sans m'y arrêter.
Le 16 août, à dix heurés environ, je l'aversai une ville considérable nominée Pjabbi, et qui a une mosquée. Ici le pays commencé à 8 élever graduellement et je pouvais distinguer dans l'ouest les sommets des hautes montagnes. L'élat d'humidité des routes me fit faire une journée pénible, car la rivière était à une telle hauteur qu'elle avait inondé uné grande partie des terrains plats de chaque côté du chemin et l'état fangeux de l'eau empêchait d'en reconnaître l'épaisseur. En traversant un de ces marécages, un peu à l'ouest d'une ville appelée Gangu, mon cheval, étant dans l’eau jusqu’au ventre, glissa tout-à-coup dans un trou profond el était presque noyé avant que je pusse lever mes pieds de la glaise très tenace qui formait le fond. Le cheval et le Cavalier étaient en effet si complétement couverts de boue, que quand nous traversàmes le village de Callimana, le peuple nous comparait à deux éléphants crottés À midi environ je fis halle à un petit village près de Yamina, où je fis sécher mes vêtements et mes papiers.
La ville de Yamina , vue à dislance, à un très bel : aspect. Elle couvre presque aulaut de terrain que San--
sanding; mais ayant élé saccagée il y à quatre ans, une moitié de celte ville n’est plus qu'un amas de ruines. Toutefois, ce lieu est considérable encore, et si fréquenté par les Maures que je ne jugeai pas prudent d'y loger; mais afin de me rendre compte de son étendue et de sa population, je voulus la traverser : je remarquai beaucoup de Maures assis sur lesbentangs el autres lieux publiées. Chacun me regardait avec étonnement, mais comimé j'allais bon pas, personne n'avait Ie temps de me questionner.
- J'arrivai dans la soirée à Farra, village clos demurs, où j'eus de la peine à me procurer un logement pour la nuit.
Le i7 août de bonne heure dans la matinée, je poursuivis ma roule, ct à huit heures je traversai une wille considérable nommée Balaba, après laquelle le chemin quitté la plaine ét suit le pied de la montagne. Je passai durant ce jour près de trois villes ruinées. Près d'une de ces ruines, 18 montai sur un (amarin, mais Jen trouvai le- fruit vert et aigre. L'aspect du ‘pays n'était gullement engagrant, car lés hautes herbes et les buissons semblaient intercepter entièrement le chemin, et les basses tvies, étaient tellement inondéés par le fleuve que le Niger resémblait à un vaste lac.
Dans la soirée j'arrivai à Kanika où le douti, assis sur une peau d'éléphant à sa porte, me reçut avec bonté, et me donna pour souper du laitet de la farine : grand luxe à coup sûr pour un homme dans ma position.
J'eus à traverser un bras du Niger, etje réclamai l’aide d'un nègre que je venais d’apercevoir.Quand je fus près de lui, l'étranger qui n'avait jamais vu d'Européen fut étrangement surpris, Il mit deux fois sa main à sa bouche, en disant tout bas : « Dieu, préserve-moi ! qu’estce que cela? » mais quand il m'entendit parler bambarra, et vit que j'allais du même côté que lui, il me promit de m'aider à traverser la rivière dont le nom, me ditil, était Frina. M fit donc quelques pas sur le rivage et appela : on répondit de l'autre bord, et bientôt un canot conduit par deux petits garçons sortit du milieu des roseaux. Ces enfants consentirent à transporter pour cinquante cowries moi et mon cheval sur la rive opposée, ce qui se fit sans beaucoup de peine. Le soir j'arrivai à Talfara, ville murée, etje m'apercus bientôt que le langage des habitants était revenu du bambarra corrompu au pur mandingue,
Inhospitalité à Taffara. L'auteur gagne sa vie à écrire des saphis. Bammakou. Sibidoulou.
À mou arrivée À Taffara, jédemandai le douti; mais on me dit qu'il élait mort depuis deux jours, et que les chefs étaient en ce moment même assemblés pour lui donner un sücceeseur : comme l'élection était contestée, je dois attribuer à cet état de confusion l'inhospitalité dont je fus victime : je fus done contraint de passer la nuit sous l’arbre du bentang, exposé au vent et à la pluie d'une trombée qui dura jusqu'à minuit avec la plus grande violence, A cette heure l'étranger qui m'avait aidé à passer la rivière me fit visite, et voyant que je n'avais pas trouvé de logement, il m'invita à partager son souper qu'il avait apporté devant sa butte ; car étant un hôte, comme moi, il ne pouvait sans la permission de celui qui le recevait me faire entrer. Après cela je dormis sur un peu d'herbe mouillée dans le coin d’une cour. Mon cheval était encore pire que moi, le blé étant épuisé et ma provision ne pouvant étre renouvelée.
Le 20 aoûtje traversai la ville de Djaba, et m'arrêtai quelques minutes dans un village nommé Somini, où je demandai et obtins un peu de nourriture grossière que les naturels préparent avec laballe du blé, et qu’ils appellent bou. À dix heures arrivé au village de Souha, jessayai d'acheter un peu de blé au douti qui était assis à la porte, mais je ne réussis pas.
Le 24 août, dès le matin, je partis de Koulikorro, et à midi environ je traversai les villages dé Kayou et de Toulombo. Dans l'après-midi j'arrivai à Marrabou, grande ville fameuse, comme Koulikorro, pour son commerce de sel. Je fus conduit’chez un Kaartan qui m'accueillit bien : cet homme avait acquis de grands biens dans le commerce des esclaves. Son hospitalité enversles étrangers l'avait faitsurnommer par emphase djati (hôte), el sa maison élait une sorte d'auberge pour Lous les voyageurs. Ceux qui avaient de l'argent étaient bien logés parce qu'ils faisaient toujours en retour quelque présent, mais ceux qui h'avaient rien à donner devaient se contenter de ce qu'il jugeait à propos de faire, et commeje ne pouvais me ranger parmi les gens à argent, je fus heureux de logér dans la même butte avec sept pauvres diables qui étaient venus de Kämeaba dans un canot : notre hôte nous envoya d'ailleurs des vivres. |
Le 22 août un des domestiques dé mon hôte sortit avee moi un peu hors de la ville pour me montrer mon chémin, mais soit ignorance, soil malice, il me dirigea mal, et je ne mn'en aperçus que lorsque le jour était très avancé : j'étais arrivé sur le bord d'une crique profonde, et je pensai à retourner sur més pas ; mais afin d'arriver à Bammakou avant la nuit, jé Ta traversai et je continéai de cheminer à travers de hautes herbes, sans aucun chemin battu, et à midi je
fus près dé la rivière. En cel endroit les rives étaient très rocailleuses, el l'eau coulaittrès fort et avec grand bruil. À quatre heures environ de l'après-midi, ayant quitté 16 bord pour me diriger vers lés montagnes, je vins à un petit sentier qui conduisait au village de Froukabou où je passai la nuit.
Lé 23 août, le matin de bonne heure, je partis pour Bammakou où j'arrivai à cinq heures de l'après-midi environ. J'avais beaucoup ôui parler de Bammakou comme d'un grand marché à sel, et je fus très désappointé dé ne touver qu’une ville de moyenne imporlance, pas tout-à-fait aussi grande que Marrabou. Toutefois l'exiguité de son étendue est compensée par là richesse de ses habitants, car lorsque les Maures apportent leur sel par le Kaarta ou le Bambarra, ils séjournent ici quelques jours. Je logeai dans la maison d'un Serrawoulli nègre, et nombre de Maures vinrent me voir. Ils parlaient très bon mandingue, et furent pour moi plus civils que jamais ne l'avait été
aucun de leurs compatriotes. Un d'eux avait élé à Rio-Grande et parlait avec beaucoup d'éloges des chrétiens.
1 m'envoya dans la matinée du riz bouilli et du lait, II tÂcha alors de me procurer des renseignements sur la route à suivre à l'ouest près d'un marchand d'esclaves qui avait résidé quelques années en Gambie.
En suivant ce sentier, j'arrivai bientôt aux huttesde quelques bergers qui me dirent que j'élais dans le bon chemin, mais que jé ne pouvais arriver pour la nuità Sibidoulou. Après cette rencontre, j'atteignis le sommet d'une montagne d'où j'avais une vue élendue de tout le pays. Vers le sud-est étaient quelques montagnes très éloignées que j'avais vues autrefois d'une hauteur près de Marrabou; êt on m'avait dit alors que ces montagnes étaient situées dans un vaste el puissant royaume appelé Æong, dont le souverain pouvait Jever une armée beaucoup plus nombreuse que lé roi du Bambarra.
Un peu avant le coucher du soleil, je quittai au nordouest celle chaîne de montagnes, et comme je cherchaïs un arbre commode pour y passer la nuit, je descéndis dans uné délicieuse vallée où je trouvai bientôt le village pittoresque de Kouma. Ce village ést entouré d'une haute muraille et appartient tout entier
‘à un marchand mandingue qu'une guerre contraïgnit à chercher un asile dans cette vallée. Les champs adjacents lui donnent abondamment du blé; ses bestiaux errent à leur aise dans la vallée, et les montagnes escarpées le protégent contre les déprédationsde la guerre. Il est rarement visité par les étrangers dans cétte obscurité; mais toutes les fois que cela arrive, il fait bon accueil au voyageur fatigué. Je le trouvai bientôt entouré d'un cercle de villageois inoffensifs : ils me firent centqueslions sur mon pays, et pour me remer- Cier de mes renseignements, ils m'apportèrent du blé et du lait pour moi, et de l'herbe pour cheval; ilsallumèrent du feu dans ma hutte et furent très empressés à me servir.
Le 25 août je partis de Kouma, accompagné de deux bergers qui allaient à Sibidoulou. La route était très pierreuse et très écearpée, el comme mon chévals'était blessé au pied en venant de Bammakou, il voyageait lentement étavec beaucoup de peine, car en plusieurs éhdroits la montée était si rapide 05 les déclivités si abruptes, qu'un seul faux pas l'eût mis en pièces. Les bérgers étant pressés d'arriver , s’occupèrent peu de moi et de mon cheval etse tinrent en avant à une distance considérable. IL était onze héures quand, ayant fait halte pour boire un peu à un petit ruisseau, j'entendis des gens qui se parlaient à haute voix, et bientôt suivit un cri percant comme le cri d'une personne en danger. Je conjeclurai tout aussitôt qu'un lion s'était emparé d’un des bergers, et je montai mon cheval pour voir de plus loin. Le bruit cessa cepeudant ; je me dirigeai lentement du côté où je supposais que l'on avait crié, et j'appelai à haute voix, mais ans recevoir de répon‘c. Bientôt cependant,
j'aperçus un des bergers élendu dans les grandes herbes qui bordaient fa-route, et bicn-que je ne visse pas de sang, je conclus qu'il élait mort; mais quand je fus près de lui, il me dit tout ba: d'arrêter, parce que des hommes armés avaient pris “on camarade et lui avaient lancé, à lui, deux flèches pendant qu'ilfuyait. Je restai immobile, cherchant ee que j'avais à faire; et regardant autour de moi je vis à peu de distance un homme assis sur la souche d'un arbre. Je distinguai de plus cinq ou six autres tèles : c'était le reste du détachement, assis le mousquet à la main dans les hautes herbes. Je n'avais plus l'espoir d'échapper, et jeme déterminai à aller à eux.
Je vis bientôtque c'étaient des voleurs. Je les Jaissai donc sans résistance fouiller dans mes poches et examiner toutes les parties de mon habillement, ce qu’ils firent avec la plus scrupuleuse exactitude; mais ayant remarqué que j'avais deux giiets l'un sur l'autre, ils insistèrent pour que je les ôlasse tous deux ; et enfin, pour en bien finir, ils me mirent tout-à-fait nu. Mes demi-bottes mêmes, bien que la semelle de l'une des deux fût attachée à mon pied avec un morceau de la bride de mon cheval, furent rigoureusement examinées. Pendant qu'ils examinaient leur butin, jé les priai, avec de vives instances, de me rendre ma bous= sole de poche; mais quand je leur fis voir ce que je demandais, un des bandits, croyant que j'allais prendre cet objet, arma son fusil, el jura que si j'osais y porter la main, il m'étendrait mort sur-le-champ,Ensuite quelques-uns s'en allèrent avec mon cheval. et le reste délibéra s'il me laisserait tout-à-fait nu, où me donnérait quelque chose pour me préserver du soleil. L'humanité l'emporta enfin ; ils me rendirent la plus mauvaise de mes chemises, et une paire de culottes ; eten s'en allant, un d'eux me rejcta mon chapeau dans le fond duquel je gardais mes mémorandum, et ce fut probablement pour cette raison qu'on me le rendit. Après qu'ils furent partis, je restai assis pendant quelque temps, me regardant avec étonnement etterreur, De quelque côté que je me lourna-se, je ne voyais que danger et difficulté. Je me vis au milieu d'un vaste désert, au plus fort de la saison des pluies, nu etseul. J'étais à cinq cents milles du plus proche établissement européen. Toutes ces circonstances se foulèrent dans ma mémoire, et j avoue que le courage commenca à me manquer. Je regardai ma fin comme certaine, et je fus convaincu que je n'avais qu'à m'étendre RÀà et à mourir. Toutefois l'influence de la religion vint à mon aide: je réfléchis qu'aucune prudence ou prévoyance humaine ne pouvait prévenir mes souffrances présentés. J’élais après toutun étranger sur une lerreétrangère; cependant j'étais toujours sous les regards de Ja Providence qui s'est donné le nom d'amie de l'étranger. Dans cé moment de réflexions pénibles, je fixai mon œil sur une petite mousse en fruelification d'une beauté extraordinaire. Je rapporte celte circonstance pour prouver que l'âme tire souvent des consolations des incidents les plus frivoles. Bien que la plante ne fût pas plus grande que le bout du doigt, je ne pus me lasser d'admirer la délicatesse des racines, des feuilles ét de la capsule. Cet Etre, me disais-je, qui a créé dans cette partie ignorée du monde une chose de si peu d'importance, pourrait-il regarder sans. intérêt la position et les souffrances des créatures formées à son image : non saus doute! Ces réflexions ne me permirent pas le désespoir. Je lrestuillis, et ne songeant plus ni à la faim ni à la fatigue, je repris ma marche, convaincu que le soulagement élait prochain, et je ne fus pas déçu. Bientôt après j'arrivai à un petit village à l'entrée duquel je rejoiguis les deux bergers qui étaientvenus de Kouma avec moi: Hs furenttrès surpris de ie voir, car, disaient-ils, is n'avaient pas mis én doute que les Foulahs, ajpuès- avoir dépouillé, m'eusselt massacré.
Ausortirdece village, noustW:vereines plusieurschaînesde rochers, et au couché tu <oluif sons arrivâmes à Sibidoulou, ville frontière de 6 rame de Manding.
D ee
Le Manding. Ouanda. Kamalia.
La ville de Sibidoulou est siluée dans une vallée fertile entourée de hautes montagnes de roche. Les che vaux y peuvent à peine alteindre, et pendant les guerres fréquentes des Bambarrans, des Foulahs et des Mandingues, celte ville n’a jamais élé saccagée par l'ennemi.Quand j'entrai dans la ville le peuple s'avança aulour de moi, et me suivit au baloun, où je fus présenté au douti ou chef, que dans le pays l'on appelle mansa ou roi. Néanmoins, il me sembla que le gouvernement de Manding était une république, ou plutôt une oligarchie, chaque ville ayant un mansa particulier, et le pouvoir principal de l'Etat se trouvant dans le corps assemblé. Je rapportai au mansa toutes les circonstances du vol de mon cheval et de mon habillement, et mon récit fut confirmé par les deux bergers. Il continua de fumer sa pipe tout le temps que je parlai, maisje n'eus pas plus tôt terminé que, prenant sa pipe de sa bouche, et agitant la manche de son manteau d’un air indigné : « Assieds-loi, dit-il, tout te sera rendu, je l'ai juré! » Puis, se retournant vers un serviteur : « Donnez de l’eau à l'homme blanc, et dès que le jour paraîtra, passez les montagnes et allez dire au douti du Bammakou qu'un pauvre homme, l'étranger du roi du Bambarra, a été volé par le roi des gens de Foutadou. »
Je m'attendais peu, dans ma misérable situation, à rencontrer un homme qui compalît à mes souffrances. Je remerciai de bon cœur le mansa de sa bienveillance, el j'acceptai l'invitation qu'il me faisait d'attendre dans sa ville le retour du messager. Je fus conduit dans une hutle, où l'on m'envoya quelques provisions ; mais la foule, qui s'était assemblée pour me voir, et qui, informée de mes infortunes, vomissait des imprécations contre les Foulahs, m'empêcha de dormir jusqu'à minuit au moins. Je restai deux jours sans nouvelles de mon cheval et de mes habits; et comme il y avait alors une grande rareté de provisions, approchant de la famine dans toute cette contrée, je ne voulus pas réclamer encore la générosité du mansa, et lui demandai la permission de partir pour le prochain village. Comme il me voyait très pressé de poursuivre ma route, il me dit que je pouvais aller jusqu'à Wouda, ville où il espérait que je resterais quelques jours, et que je recevrais des nouvelles des objets volés.
Je partis donc le matin suivant, et m'arrètai pour me rafraîchir dans plusieurs petits villages. On m'y présenta un mets que je n'avais jamais encore vu; il était composé de la fleur ou des anthères du maïs cuits à l’étuvée dans de l'eau et du lait. On ne mange de ceci qu'aux temps de grande disette. Le 30, à environ midi, j'arrivai à Monda, pelite ville ayant une mosquée el entourée d'une haute muraille. Le mansa, qui était mahométan, remplissait deux offices, ceux de premier magistrat de la ville et maître d'école des enfants. 1] tenait son école sous un appentis ouvert, où l'en me dit de loger jusqu'à ce que quelques renseignements arrivassent de Sibidoulou relativement à mon cheval ou à mes habits; car bien que le cheval me fût de peu de service, mes autres vêtements m'étaient essentiels. Le maigre habillement qui me restait ne me pouvait garantir ni du soleil dans le jour, ni de la rosée et des mousquites dans la nuit. Ma chemise était en effet nonseulement réduite par l'usage à la finesse de la mousseline, mais encore elle était si sale que j'étais heureux de trouver une occasion de la laver. C'est ce que je fis, el je m'assis nu sous un buisson auquel je l'avais suspendue, jusqu’à ce qu’elle fût sèche.
Le 6 septembre, deux hommes arrivèrent de Sibidoulou, m'amenant mon cheval et m'apportant mes vêtements, mais je découvris bientôt une perte bien grande, parce que je ne pouvais la réparer : ma boussole était brisée en mille pièces.
Le 7 septembre, comme mon cheval était à paître
sur le bord d’un puits, la terre céda sous ses pieds, et il tomba dans le puits, qui avait dix pieds de diamètre environ, et qui était si profond que quand je vis mon cheval s’y débattant, je regardai comme impossible de le sauver, Les habitants cependant le retirèrent avec la plus grande facilité, au moyen de pleyons faits d'une plante grimpante nommée kabba. Quand il fut hors du puits, ayant considéré que ce n’était plus qu'un squeleite, incapable de m'être utile dans les routes de roche ou de boue que j'avais désormais à parcourir, je me trouvai heureux de le laisser à quelqu'un qui pourrail en avoir soin : je l'offris à mon hôte en le priant d'envoyer en présent ma selle et ma bride au mansa de Sibidoulou. C'était à la seule marque de reconnaissance que je pusse lui donner pour la peine qu'il avait prise, afin de me faire rendre mes habits et mon cheval.
Le 11 septembre, je partis de Nemacou, et j'arrivai à Kynicto dans la soirée; mais comme, chemin faisant, je m'étais blessé à la cheville, elle était si enflammée et si enflée que je ne pouvais faire un pas ni mettre mon pied à terre le lendemain sans éprouver une vive douleur. Mon hôte, voyant cela, m'invita à passer quelques jours avec lui, et je restai jusqu'au 14 octobre, jour où je pus marcher avec l'aide d’un bâton. Je partis en remerciant mon hôle de lous ses soins, et accompagné d'un jeune homme qui suivait le même chemin que moi, je me dirigeai vers Djeridjang, district beau et bien cultivé, dont le mansa est regardé comme le chef le plus puissant de tout le Manding.
Le 15, j'arrivai à Dosita, et, le 17, je partis pour Mansia, ville considérable où l’on trouve de petites quantités d’or : j'y entrai dans l'après-midi. Le mansa avait le renom d'être très inhospitalier; il m’envoya donc pour souper un peu de blé en me demandant quelque chose en retour : quand je l’eus assuré que je ne possédais aucune chose de quelque valeur, il me répondit, comme en plaisantant, que ma peau blanche ne me prolégerait pas si je mentais. Il me conduisit alors dans la hutte où je devais coucher, mais il me prit ma lance en me disant qu'elle me serait rendue le malin. Cette circonstance sans imporlance, jointe au caractère qu'on lui donnait généralement, me le rendit suspect, et je priai un des habitants qui avait un are et des flèches de coucher dans ma hutte. A minuit environ, j'entendis approcher de la porte, et remarquant que la lune avait lout-à-coup éclairé l'intérieur de la huite, je me dressai en sursaut, et vis un homme qui franchissait le seuil avec précaution. Je saisis tout aussitôt l'arc et les flèches du nègre, et le bruit fit retirer cet homme, qui n’était autre que le mansa : le nègre m'en donna l'assurance et me conseilla de me tenir éveillé jusqu’au matin. Je fermai la porte et pla- Çai derrière un grand morceau de bois, et je m'étonnais de cette visite inattendue quand la porte fut encore si violemment poussée que le nègre pouvait à peine la tenir close : mais quand je lui dis d'ouvrir la porte, le visiteur intrus s'enfuit comme la première fois.
A mon arrivée à Kamalia, je fus conduit dans la maison d'un bouchrinn, nommé Karfa-Taura, frère de celui à qui je devais l'hospitalité reçue à Kinicto. Je le trouvai assis dans son baloun, au milieu de plusieurs slatés ; il leur lisait un livre arabe, et m'ayant demandé si je comprenais, sur ma réponse négalive, il me fit présenter un pelit livre curieux, rapporté de l'ouest, En ouvrant ce petit volume, je fus agréablément surpris de trouver notre Book of common prayer (livre de prières), et Karfa témoigna une grande joie quand il vit que je le comprenais, car quelques-uns des slatés qui avaient vu des Européens à la côte, grâce à la conleur de ma peau que les souffrances avaient rendue très jaune, à ma longue barbe, à mes habits en guenilles et à mon extrême pauvrelé, ne voulaient pas admettre que je fusse un blanc, et disaient à Karfa qu'ils avaient quelque soupçon que j'étais un Arabe déguisé ; toutefois, Karfa, voyant que je pouvais lire ce livre, n'eut plus de doute et me promit toute son assistance.
Noté
Il m'informa en mème temps de l'impossibilité actuelle de traverser le désert de Jallonka; cette impossibilité devait même durer plusieurs mois, car le chemin était barré par huit rivières rapides.
Dans la hutte qui me fut donnée, je trouvai une natte pour coucher, une jarre de terre pour l’eau et une petite calebasse pour l'y puiser et boire; Karfa m’envoyait de chez lui deux plats par jour, et donna ordre à ses esclaves de me fournir de bois et d’eau; néanmoins, malgré ces soins, la fièvre me dévorait toujours, et je fus longtemps à arriver à la convalescence. Pendant ce temps, quelques-uns des slatés qui existaient de l'hospitalité de Karfa étant devenus jaloux de moi me décrièrent, mais Karfa ne les écouta point.
Un jour, comme j'étais à causer avec des esclaves qu’un slaté amenait de Sego, un d’entre eux me demanda un peu de nourriture. Je lui répondis que j'étais étranger et n'avais rien à donner. « Quand vous aviez faim, répliqua-t-il, je vous ai donné de la nourrilure. Avez-vous oublié l’homme qui vous apporta du lait à Karrankalla ? Mais, ajouta-t-il en soupirant, les fers n'étaient pas alors sur mes pieds. » Je le reconnus aussitôt et je demandai à Karfa quelques noix pour lui. Il me raconta qu'il avait élé fait esclave après la bataille des Kaartans el des Bambarrans.
Au commencement de décembre, Karfa, pour compléter sa caravane d'esclaves, pensa à-réunir tout l’argent qui lui était dû dans le pays. Il partit donc pour Kancaba, grande ville et grand marché d'esclaves sur le Niger. Quand il s’éloigna de Kamalia, il devait être absent an mois et me confia aux soins d’un bon vienx bouchrinn, qui servait de maître d'école aux enfants de la ville.
Le séjour à Kamalia me fut plus favorable pour recueillir des observations de tout genre que le voyage périlleux et rapide que j’achevais : je me livrai donc à ce soin, et le paragraphe suivant est le résultat de mes recherches.
Climat. Saisons. Vents. Mandingue. Mœurs et usages, etc.
Toute. ma route, aller et retour, n'ayant pas été audelà. du 12€ au 45e degré de latitude, le lecteur peut penser que je trouvai presque partout un climat extrêmement chaud. Dans quelques parties cependant où le pays s'élevait un peu, l'air était comparativement frais ; cependant aucun des districts que je traversai ne peut être regardé comme montagneux. Vers le mois de juin les trombes sont le commencement de la saison des
luies, qui dure jusqu'en novembre : les vents domi- - “ants sont alors du sud-ouest : la fin de la saison pluvieuse est encore annoncée par de violentes trombes, après quoi le vent passe au nord-ouest et continue tout le reste de l’année à souffler de ce point de l'horizon.
Ce nouveau vent produit sur l'aspect du pays un changement étonnant. L’herbe est bientôt sèche et flétrie, les rivières tarissent très vite et beaucoup d'arbres perdent leur feuillage. C'est à cette époque environ que l’on éprouve le hAarmattan, vent sec du nordest, accompagné d'une brume enfumée à travers laquelle le soleil parait rouge sombre. Le vent, en passant sur le Sahara, acquiert un haut degré d’attraction pour l'humidité et tout ce qu'il touche. Il est toutefois considéré comme très salutaire, pour les Européens surtout, et je ne tardai pas à en éprouver les effets par un retour immédiat à la santé.
Quand l'herbe est suffisamment sèche, les nègres la brûlent, et cette seule opération dans le Manding déploie une scène d’une grandeur qui effraie. Au milieu de la nuit, je voyais les flammes et les montagnes, aussi loin que mon œil pouvait atteindre, bariolées de lignes de feu, et la lueur réfléchie par le ciel le faisait
araitre en flammes. Dans le jour, c'était dans toutes es directions des colonnes de fumée, et les oiseaux de proie planaient autour de ces incendies s’abattant sur
les serpents, lézards et autres reptiles qui cherchaient à s'échapper des flammes. Cette conflagration annuelle est bientôt suivie d'une douce et fraîche verdure qui rend le pays plus agréable et plus salubre.
Les Mandingues sont gais et voleurs ; mais leurs femmes sont bonnes. Dans les hommes, l’avarice ou la bigoterie avaient détruit la pitié, mais je ne me rappelle pas un exemple de dureté à mon égard que je puisse reprocher aux femmes : je les trouvai tojours et partout généreuses et compatissantes.
J'ai trouvé partout le sentiment de l’amour maternel porté à un haut point, et l’amour filial y répondant toujours. 11 est tout naturel que cette affection des enfants soit moins vive pour le père que pour la mère ; le système de la polygamie, en partageant l'attachement du père entre les enfants de plusieurs femmes, concentre toute la tendresse de la mère sur un point, la conservation de son enfant ; et ce n’est point seulement son bien-être physique qui l'occupe, son bienêtre moral l'intéresse également ; le lecteur se rappellera peut-être cette malheureuse mère qui, pleurant son fils, se consolait en attestant qu'il n'avait jamais dit un mensonge. Un tel témoignage, et rendu par une mère dans une circonstance pareille, dut opérer puissamment sur la jeunesse. C'était à la fois un tribut d'éloges au mort, et une lecon pour les vivants.
Les femmes nègres allaitent leurs enfants jusqu’à ce qu'ils puissent marcher seuls, et l'allaitement dure trois ans quelquefois. Pendant ce temps le mari se donne lout entier à ses autres femmes. De là vient, je le pense, que la famille de la femme est rarement très nombreuse; il y en peu.qui aient plus de cinq ou six enfants. Dès que l'enfant peut marcher, on le laisse aller avec la plus grande liberté; la mère ne s'inquiète jamais des petites chutes ou des accidents légers qui peuvent lui arriver. Un peu de cette liberté de mouvements a bientôt mis l'enfant à même de prendre garde à lui, et l'expérience remplit le rôle de la nourrice. En avançcant dans la vie, les filles apprennent à filer le coton, à battre le blé , à remplir les autres fonctions du ménage, et les garçons se livrent aux travaux des champs. Les deux sexes, bouchrinns ou kafirs, sont circoncis dès qu'ils atteignent l'âge de puberté ; et quand l'opération a lieu, ils sont exempts de tout travail pour deux mois; pendant ce temps, les circoncis forment une société nommée so/imana. Ils visitent les villes et les villages voisins où ils dansent et chantent, et sont bien traités par les habitants. J'ai eu souvent, dans le cours de mon voyage , l’occasion de voir des sociétés de ce genre ; mais ce n'étaient que des garçons; à Kamalia, cependant, je vis une so/imana de filles.
Dans les noces, la mariée est condüite en secret à la hutte qui doit être à l'avenir sa demeure, et le marié à un signal donné, se retire. Toutefois, le nouveau couple est troublé dès le matin par les femmes qui se réunissent pour examiner le lit nuptial, à la manière des anciens Hébreux, comme le rapporte l’Ecriture ; ensuite elles dansent à l’entour. Cette cérémonie est regardée comme indispensable, et ie mriage, sans son accomplissement, ne serait pas considéré comme valide. >
Les nègres, comme on l’a plus d’une fois observé, soit kafirs, soit mahométans , admettent la pluralité des femmes; les mahométans seuls sont, suivant les préceptes de leur religion, bornés à quatre.
Les Mandingues, et, je le crois, les nègres en général, ont une méthode artificielle de diviser le temps. Ils calculent les années par le nombre de saisons pluvieuses, partagent l’année en lunes et comptent les jours par autant de soleils : ils subdivisent ensuite le jour en matin, midi et soir ; et, du reste, quand il faut subdiviser encore pour indiquer une heure, ils le font en montrant dans le ciel la place du soleil.
Les Mandingues atteignent rarement un âge avancé; à quarante ans, ils ont en général les cheveux gris et des rides. Il y en a peu qui aillent au-delà de cinquante-cinq ou soixante ans.
Quand une personne d'imporlance meurt, les parents et les voisines se rassemblent et témoignent leur chagrin par de sinistres el hautes lamentations. On lue un laureau ou un chevreau pour les personnes qui ont assisté aux funérailles, qui ont ordinairement lieu le soir même du jour de la mort. Les nègres n'ont point de lieu de sépulture spécial, mais creusent souvent la fosse dans la hutte du défunt ou sous un arbre favori. Le corps est vêtu de coton blanc el enveloppé dans une nalte. Les parents le portent dans sa tombe à la brune. Si le tombeau est hors de la ville, on le couvre de plantes épineuses pour empêcher les loups de déterrer le corps, mais je n'ai jamais vu qu'on mit sur la fosse une pierre comme monument ou souvenir.
Dans le pays de l'intérieur, le plus grand des luxes est le sel, et il semble très étrange à un Européen de voir un enfant sucer du sel de roche comme si c'était du sucre; j’ai eu fréquemment ce spectacle, quoique, dans ces contrées, la elasse pauvre soit si rarement en possession de celle précieuse denrée, que dire d'un
homme qu'il mange du sel avec ses aliments, équivaut :
à dire qu’il est riche. Le manque de cet article m'a souvent été très pénible, et l'on ne saurait exprimer combien le long usage d'une nourriture végétale donne un besoin avide de sel.
Départ de Kamalia avec une coffle ou caravane d'esclaves. Arrivée à Kinvtakouro. Manna. Malacotta. Damel ou roi des Jalofis.
Le maître d'école aux soins duquel Karfa m'avait confié à Kamalia était un homme d un caraclère doux el de manières aimables : son nom était Pankouma, et bien que mahométan, il n'avait point d'intolérance: son emploi était d'enseigner, et de son obligation il se faisait un plaisir: ses écoliers étaient au nombre de dix-sept garçons, la plupart fils de kafirs, et de deux filles, dont l'une était l'enfant de Karfa. Les filles recevaivnt leurs leçons pendant le jour; mais le tour des garçons était.le soir à la lumière d'un grand feu, et très tard dans la soirée, cag toute la journée ils travaillaient aux champs ou aux services de la maison pour leur maître,
Le 20 janvier, nous arrivämes en vue de Kinylakouro, ville considérable, presque carrée, située au milieu d'une plaine grande et bien cultivée : avant d'y entrer, nous fimes halte pour attendre les traïnards. Comme cette ville était la première hors du pays mandingue, nous observâämes une plus stricle etiquette qu'à l'ordinaire, k
Le 23, nous entrâmes dans le désert de Djallonka , et dans la matinée nous passämes près des ruines de deux villes brûlées par les Foulahs. Le feu avait dû être fort intense, car je remarquai que les murailles de quelques huttes étaient légèrement vitrifiées et paraissaieut de loin couvertes d'un vernis rouge. A dix heures environ nous arivâmes près de la rivière Ouonda, qui est un peu plus grande que le Kokoro. Aussitôt la rivière passée nous vimes un pays magnilique, coupé de vallons et de collines, et au coucher du soleil nousétions sur les bords d'un ruisseau limpide, nommé Comeistang , où je me baignai; puis nous allämes faire halte dans un bois où nous allumâmes nos feux pour la nuit.
Le 27 avril, nous arrivâmes à une ville nommée Nundolo, où nous fûmes chacun régalés d'une demipoignée de farine, qu'en raison d'une coulume superslilieuse, nous ne devions pas manger jusqu'à ce qu'elle fût-humectée avec l'eau de cetle rivière, A quatre heures, nous étions à Souletta, pelit village de Djallonka, situé dans le district de Collo, qui comprend toute celte étendue de pays qui est le long des bords de la Rivière-Noire, grande branche du Sénégal. C'étaient là les premières habitations humaines que nous eulssions vues depuis cinq jours et par une marche de cent milles au moins.
Le 28 avril, le matin de bonne heure, nous parlimes de Souletla , et vers dix heures, nous nous trouvâmes devant une ville ouverte nommée Manna, dont les habitants étaient alors occupés à recueillir les fruits de de l'arbre nita, espèce de mimosa très commune dans ces pays, el qui renferme dans sa cosse une poudre jaune dont on tire un très bon aliment quand elle est délayée dans du lait et de l'eau. Le chef de Manna, avec une partie de ses gens, nous accompagna jus qu'au bord du Bafing (Rivière-Noire), branche principale du Sénégal, et nous la traversämes sur un pont de bambous et nous arrivâmes près de. la ville de Koba, Avant d'entrer dans la ville, on fit l'appel, et nous trouyâmes quatre personnes de moins, un homme libre et trois esclaves.
Nous arrivâmes à Malacotta dans la soirée, et nous y fûmes bien reçus. Cette ville n’est point close de murs, et les huttes sont pour la plupart faites de cannes fendues, disposées en treillis et récrépies avec de Ja terre. Nous y restâmes trois jours, et chaque matin nous recevions en présent un taureau de la part du maitre d'école : nous fûmes aussi très bien trailés par les habitants de la ville, qui sont industrieux et très aclifs.
Konkodou. La rivière Falemmé. Banaserile, Médina Départ pour l'Angleterre. ,
Nous quittâmes Malacolta, et après avoir traversé le Bali (Rivière de Nuit), qui est une branche du Sénégal, nous arrivâmes le soir dans la ville mure de Biatingala, où nous restâmes deux jours. De là, au moyen d'une journée de marche de plus, nous nous rendimes à Dindikou, petite ville siluée sous yne haute chaîne de montagnes qui fait que ce districl se nomme Konkodou (le pays des Montagnes). Dans ces montagnes l'or est très abondant.
Le 41 mai, au point du jour, nous sorlîimes de Dindikou , et après une journée de marche pénible nous arrivâmes le soir à Sadalou , chef-lieu d'un distriet du même nom. Cette ville élait autrefois considérable, mais la crainte des excursions habituelles des Foulahs de Foutaj-Dallo l'avait dépeuplée. Le 12 dans l'aprèsmidi nous travérsâmes la Falemmé, cette rivière que j'avais autrefois également traversée à Bondou quand j'allais à l'est. Nous passâmes la nuit dans le petit village de Médina qui est la propriété exclusive d'un marchand mandingue,
Nous parlines de Kirwani dès le malin le 20, et nous entrâmes dans le désert de Tenda, qui a deux journées d’élendue. Les bois étaient très épais ct leé terrain inclinait doucement vers le sud-ouest. A environ dix beures nous rencontrâmes uuc coffle de vingtsix esclaves, et tout le jour nous voyageâmes à lravers de vastes halliers de bambous; enfin, au coucher du soleil nous arrivâmes , à notre grande joie, près d'un élang et d’un arbre labba, qui a donné à cet endroit le nom de Tabba-Dji, et nous nous y reposâmes quel ques heures.
Le 29 mai, après avoir traversé une branche consi: dérabte de la Gambie nommée Neola-Xoba ; nous allàmes jusqu'à une partie bien peuplée du pays. I s'y trouve plusieurs villes en vue les unes des autres , et dont le nom colleelif est Texda; chacune cependant est distinguée par une appellation spéciale : c'est dans celle de Koba-Tenda que nous longeâmes et passâmes le jour suivant, afin de nous procurer des provisions pour traverser les bois de Simbani.
Arrivé à Pisania, lieu du départ de mon voyage, je me séparai de la coffle, et dans mon empressement je me rendis dès le soir à Tendacunda, où Karfa, qui m'aceompagnait toujours, fut émerveillé du mobilier de la seniora Camilla, vieille négresse qui avait résidé plusieurs années à la factorerie anglaise et savait notre langue Le docteur Laidley m'aceueillit comme si je revenais de chez les morts, et acquitla ma dette envers
- Kärfa. Bien que je doublasse le prix que je lui ava’s promis , je faisais encore peu pour lui, en raison des soins qu'il m'avait prodigués, Notre industrie en loutes
choses le confondait , et alors il disait en soupirant, fato fing inta fing (les hommes noirs ne sont rien). Quelquefois aussi il me demandait ce qui avait pu m engager à aller explorer un pays Si misérable que l'Afrique. I voulait dire combien il était étonné qu après tout ce que je devais avoir va dans mon pays je vinsse voir ce qu'il y avait dans le leur. Je le quiltai le 14 pour le laisser relourner à Djindey, où tout son monde élait resté, et je partis moi-même le 45 pour l'Angleterre, où j'arrivai le 22 décembre 1797.
SECOND VOYAGE
Les détails que nous avons donnés dans la vie de Mungo-Park nous dispensent de tout préliminaire sur ce deuxième voyage, et nous laisserons tout de suite parler l’auteur.
Trajet de Kayi à Nérico
Le 27 avril 4805 nous partimes, dit-il, de Kayi, à 10 heures du matin, et arrivâmes à une heure à Djoukaconda : et après une halle de quelques minutes sous un grand arbre, à Lamain-Cotto, atin de laisser se ra fraichir les soldats, nous primes le chemin de Lamain où nous arrivâmes à quatre heures. À notre arrivée mous déchargeñmes nos ânes sous un arbre de bentang, dans l'est de la ville. fus
Le 28 avril, aous parlîmes pour Pisania; et après avoir traversé deux villes foulahs et le village de Collin, nous arrivâmes à onze heures el demie sur les bords de la Gambie; nous y fimes une halle de trois heures pour donnér de l'herbe et de l’eau à nos bêtes ; ensuite nous nous dirigeâmes vers Pisania où nous entrâmes au coucher du soleil.
Le® 29 avril, j'allai voir la seniora Camilla, qui fut très surprise de me voir entreprendre un nouveau voyage dans l'intérieur du pays.
Le & mai, après plusieurs jours employés à des préparalifs, nous quittâmes Pisauia à neuf heures el demie.
Nous étions le 41 à Médina, capitale du royaume de Woulli, où j eus à débattre avecle roi pour le présent que je lui fis; etla permission du roi étant enfin accordée, nous parlimes le 12 à l'heure du lever du soleil, Bientôt après noustraversämes la villle de Barrakonda, et à dix heures et demie nous étions dans le village de Bambakou.
Le 48 mai nous quitlâmes le Nerico etnous arrivâmes du coucher du soleil à Djallacotta, la première ville du Tenda. De cet endroit à Simbani, dans le Bondou, il ya une marche de deux jours.
Le 25 mai, nous quitlâmes Mansafara pour entrer dans le désert de Tenda ou de Sama-Kara. A quatre milles dans l'est environ, nous traversâmes les ruines de Kobatenda, où j'avais autrefois couché. Les habitants du Bondou avaient détruit cette ville deux ans auparavant, et l'arbre du bentang était brûle. A dix heures nous passâmes une rivière pareille au Neaulico, qui ya se jeter dans la Gambie, et à onze heures et demie nous fimes halle à Soulitabba , puits à un mille des montagnes. Dès que la chaleur du jour fut passée, nous quittâmescet endroit et traversämesla première chaîne de montagnes, du sommet de laquelle on avait une vue magnifique.
Le 28, au point du jour, nous partimes , et à trois
mille environ à l'est de Sibikillin nous descendîmes dans une vallée où je vis les premiers scheas , ou arbres à beurre, chargés de fruits qui n'étaient pas encore mûrs. Nous arrivâmes à onze heures environ à Badou, petite ville contenantenviron lrois cents huttes: un peu au nord est une autre ville du même nom, mais elles se distinguent l’une de l'autre par les noms de Sansanding et de Sansaba. Le slaté de chacune de ces deux villes exige de chaque caravane un droit de péage très élevé; et, en cas de refus, les deux slatés se liguent pour piller la coffle. Latitude, 130 32°
Le 46r juin, nous parlimes au point du jour, et arrivâmes à dix heures à Djulifanda, ville considérable, fondée par des gens qui recevaient autrefois en avance des marchandises des trafiquants Européens sur la Gambie, le Rio-Nunez et le Kadjaga. Ces gens qui trafiquent à erédit sont nommés djuli pour les distinguer des slaté , qui commercent avec leurs propres capitaux,
Le15 juin, nous quittâmes Fankia.el en même temps ma route d'autrefois que je ne devais retrouver qu'aux bords du Niger. Les hommes étaient toujours très Lo : quelques-uns même avaient un peu de dé-
ire.
De 24 juin, au sortir du Sullo, nous entrâmes dans un pays beau au-delà de toute imaginalion et varié par des rochers de toutes les formes : châteaux ruinés, clochers, pyramides, etc. Nous passèämes près d'un groupe tellem-nt semblable aux ruines d'une abbaye gothique que nous fimes halte pour nous convaincre que les niches, les fenêtres, les escaliers délabrés n'élaient en effet que du roc. Une description exacte de cé lieu paraitrait une fiction. Les précipices ont de cent à cinq ou six cents pieds de hauteur perpendiculaire, et tout le pays entre le Bafing et le Bali est escarpé et grandiose au-delà de toute descriplion. Nous étions à Secoba à midi. Latitude, 43° 27 26".
Le 26 juin, nous quittämes Secoba, accompagnés du douti et de plusieurs habitants, et nous louâmes trois des amis du douti pour nous servir de guides jusqu'à Kandy, dans ce district du Fouladou nommé Gangaran. À sept milles environ à l'est de Secoba, nous trouvâmes le village de Konkromo, où nous dressûmes nos tentes sur le bord de la rivière.
Le 27 juin, le passage de Ja rivière s'effectua, et assez longuement, car le Bafing est ici ianavigable et le conrant très rapide. Nous ne püûmes dormir de la nuit tant les hippopotames ronflaient et soufflaient.
Le 3 juillet, nous partimes de Koïna et fimes halte pendant l'ardeur de la journée à Koumbandi, distant de six milles. Au coucher du soleil, nous arrivâmes à Fonilla, petit village muré sur les bords de la Ouonda, que l'on appelle ici ba-Oulima (rivière Rouge), Ba-qui (rivière Blanche) vers sa source, Ouonda, enfin, au milieu de son cours.
Le 4 juillet, le passage de la rivière commença; et comme Isaac était occupé activement à pousser les ânes par un point où l'eau était peu profonde, un crocodile le saisit par la cuisse droite et l'altira sous l'eau. Avec une merveilleuse présence d'esprit, il chercha avec sa main la tête de l'animal, et lui poussa Je doigt dans Fœæil, ce ‘qui lui fit lâcher prise, et Isaac s'efforça de gagner le bord en deinandant à haute voix un couteau; mais le crocodile revint et le prit par l'autre cuisse, en l'allirant sous l'eau encore. Isaac eut recours au même expédient, et lui fit entrer les doigts dans les yeux avec tant de violence que le crocodile le quitta encore. Alors Isaac arriva sur le bord, perdant beaucoup de sang, ayant de profondes blessures à la cuisse droite et à la cuisse gauche, et des coups de dents au dos. Il voulut cependant aller avec nous au village de Boulimkoumbou, où je fus malade de Ja fièvre. Ici ma’situation était extrêmement embarrassante : des malades, la crainte des bandits, et surtout le manque de provisions, car nous n'avions plus que pour deux jours de riz, et il y avail grande diselle dans le pays. Je me décidai à altendre trois jours pour
voir comment iraient les blessures d’Isaac, et j'envoyai acheter du riz à Serracorra.
Le 5 août, j'observai la latitude : elle est de 130 44” ouest. Toute la route de Bengassi, jusqu'à ce lieu, est semée de villes et de villages en ruines. Nous vimes à peine des bestiaux sur le chemin, et l'avidité des habitants de Koulihorri pour la chair de l'âne firent qu'ils maugèrent ce que les loups avaient laissé du nôtre; ces derniers n'en avaient mangé que les entrailles et le cœur, de sorte que les habitants eurent la tête et les quartiers. Au coucher du soleil, je fis lier convenablement les ânes près des tentes, et je veillai toute la nuit avec les sentinelles, car les loups ne cessaient de hurler autour de nous
Trajet de Koulihorri à Sansanding, sur le Niger,
Le 6 août, nous quittâmes Koulihorri le matin de bonne heure, et marchâmes très vite jusqu’à, trois heures pour arriver à Ganifarra, petit village misérable où je ne pus rien acheter; cependant nous étions à court de riz.
Le 19 août, nous partimes de Toniba dès le malin, et ne cessâmes de monter les montagnes qui sont au sud de ce lieu jusqu'à trois heures. Nous avions alors alteint le sommet de la chaîne qui sépare le Niger des branches éloignées du Sénégal. J'allai un peu en avant, et, arrivé sur la cime de la montagne; je revis le Niger, voulant ses immenses eaux dans Ja plaine.
Après une marche fatigante, comme celle que nous terminions, nul doute que cet aspect ne fût bien consolant, puisqu'il promettait un terme ou du moins un soulagement à nos peines; mais quand je réfléchissais que de trente-quatre soldats et de quatre charpentiers qui quittèrent avec nous la Gambie, six soldats el un charpentier seulement étaient arrivés au Niger, la perspective me paraissait bien sombre. Nous descendimes avec difficulté le flanc escarpé de la montagne, nous dirigeant vers Bambakou, où nous allâmes dresser nos tentes à six heures et demie sous un arbre près de la ville.
Le 22 août, de bonne heure dans la matinée, nous nous embarquâmes à Bobradou, village à un mille et demi à l’est de Bambakou; les rapides nous emportaient avec une vélocité à me faire respirer péniblement. Nous vimes survenir des îles de la rivière un grand éléphant rougeâtre avec les jambes noires; au coucher du soleil, nous débarquâmes sur un rocher plat, où nous fimes cuire une tortue que nous avions prise, avec du riz pour nolre souper, el nous passâmes là une nuit très pluvieuse.
Le 23 août nous nous rembarquâmes dès le matin, bien mouillés et bien endormis , et nous arrivâmes à Marrabou à neuf heures, et le 24 nous recûmes du douti un taureau noir que leguide ne voulut pas nous laisser tuer, à cause de sa couleur.
Nous quittâmes Koulikorro dans la matinée, Latitude, 120 52’ nord. Après une agréable journée nous fimes halte pourla nuit à Dina, village somoni sur la rive méridionale.
Le 14 septembre, ayant quitié Dina de bonne heure, nousarrivâämes à Yamina à quatre heures 45 minutes, et après une halte d'un jour, nous partimes le 16, et le soir nous étions à Semi, d’où Boukari allaen avant à
- Sego pour donner à Mansong avis de notre arrivée. Latitude, 130 17.
Le 19 septembre Isaac revintde Sego, et me dit que, de toutes ses entrevues avec Mansong, iltirait la conséquence que le roiavait peur de nous, mais qu'ilnous laisserait passer sans peut-être nous voir.
Le ?26 seplembre nous partimes de Sami, et comme il n'y avait pas de nattes pour couvrir les bateaux, nous étions brûlés du soleil; je n'eus jamais un jour si chaud, la chaleur sensible eût été suffisante pour rôtir un aloyau. Enfin Jsaac nous fit une tente avec des vêtements, et au coucher du sleil nous descendimes sur la rive septentrionale et y passâmes la nuit.
Le 8 octobre, éomme Mansong tardait beaucoup à m'enyoyer les canots qu'il m'avait promis, je pensai qu'il vaudrait mieux que je me procurasse une quanüité suffisante de coquilles pour en acheter deux; j'ouvris boutique dans le grand style sur la place du marché, j'y étalai tous mes articles d'Europe à vendre en gros ou en détail, et j'eus une grande vogue : ce qui m'atüra sans doute la haine de mes camarades marchands, car je sus que plusieurs avaient offert la valeur de mes présents et au-delà à Mansong pour me faire tuer ou me chasser du Bambarra. Mansông, à son gränd honneur, repoussa la proposition, bien qu’elle füt ap puyée par les deux tiers des gens de Sego et par tous les habitants de Sansanding. 1-1
Du 8 au 20 il ne se passa rien d'important, sinon que mon commerce allait de mieux en mieux, au point que je vendis un jour pour 25,756 cowries.
Le 20 octobre, avec l’aide d’un soldat, je me mis à réparer un grand bateau, et après seize jours d'un travailopiniâtre nous fimes du canot bambarra le schooner de Sa Majesté Ze Joliba : il était long de quarante pieds et large de six; étant plat, il ne tirait qu'un pied d'eau quand il élait chargé.
Le 28 octobre, à cinq heures et quart du matin, je
erdis mon ami M. Anderson. Je ne dirai rien de son éloge, et j'imiterai en ce funeste moment sa fermeté et son sang-froid : je dirai seulement qu'aucun événement du voyage n’avait jeté la moindre tristesse dans ma pensée jusqu'à l'heure où je mis M. Anderson dans la tombe. II me sembla alors que pour la seconde fois je me trouvais seul et sans amis dans les solitudes de l'Afrique.
Le 14 novembre, le schooner est maintenant presque prêt à partir: je n’attends que le retour d'Isaac, qui est allé à Sego, pour le charger de ce journal.
Le 15 novembre, Isaac est revenu et m'a dit que Mansong m'engageait à partir le plus tôt possible avant que les Maures de l’est soient informés de mon arrivée. Il m'a apporté des peaux de taureaux pour faire une lenture qui nous garantira des flèches et des lances du Sourka et du Mahinga, qui habitent la rive nord de la rivière entre Djenné et Tombouctou.
Le 16 novembre tout est prêt : nous mettons à la voile demain matin ou même ce soir peut-être.
Ici s'arrête le récit de Mungo-Park. Il descendit le Niger, passa à Djenné, puis devant Kabra , port de Tombouctou, et après avoir atteint Boussa, il fut arrêté dans une cataracte du Niger, où il périt assassiné par les nègres Touaricks.