‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 119 sur 179 · VOYAGE DANS L'EMPIRE DE MAROC · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS L'EMPIRE DE MAROC

Au mois de septembre 1789 le cousul anglais à Tanger fit connaître au général qui commandait à Gibraltar que l'empereur de Maroc désirait un médecin européen, pour examiner son fils menacé de perdre la vue. La proposition impériale fut communiquée à Lemprière, alors à Gibraltar, et il l'accepta. Il va nous présenter lui-même la relation de son voyage, qu'au surplus nous avons réduite à de moindres proportions, en conservant le récit à la première personne.

Je partis de Gibraltar, dit il, le 14 septembre 1789, à bord d'un petit bâtiment qui me transporla en six heures à Tanger sur la côte africaine. J'appris alors que le prince impérial se trouvait à Tarudant, c'est-àdire presque à l'extrémité méridionale de l'empire, vers la limite du Sahara. C’est donc là que je dus me rendre , en suivant la côte. C'est ce que je fis, en me mettant en route le 30 septembre, escorté de deux soldats nègres, avec un interprète juif, deux mulets pour nous monter, et deux mules que conduisait à pied un muletier arabe. J'arrivai au bout de deux jours à Arzilla, où se trouve encore un château en ruines, Lorsque celte ville appartenait aux Portugais avec son petit port sur l'océan Atlantique, c'était une des barrières de l'empire de Maroc; les fortifications aujourd'hui sont entièrement détruites, et la misère a remplacé la puissance qui régnait jadis en ce lieu.

Je le quittai le 2 octobre pour aller à Larache, qui n'est qu'à trente-deux milles d’Arzilla ; j'y arrivai le même jour à quatre heures après midi: le chemin que je fis, sans perdre de vue la mer, ne m'offrit rien de remarquable. Avant d'entrer à Larache, j'eus à passer la rivière de Lucos, qui dans cet endroit peut avoir un demi-mille de large. Le cours de cette rivière est tortueux, el son embouchure dans l'Océan se trouve à Larache même.

Larache était anciennement sous la domination espagnole. Cette ville est d'une moyenne grandeur et passablement bien bâtie, sur une pente douce. Les circuits agréables de Ja rivière de Lucos qui la baigne, les masses de dattiers et de toutes sortes d'arbres plantés irrégulièrement, forment le coup d'œil le plus pittoresque. La nature, qui n'est là ni contrariée ni défigurée, ne peut manquer de paraître dans toute sa beauté. Quoique la ville ne soit point régulièrement fortifiée, elle est assez bien défendue par un fort et des batteries de canon. Ses rues sont pavées; la place, entourée de portiques de pierre, est assez belle. Si j'excepte Mogadore, c'est la ville de l'empire la plus propre et la mieux policée. Les vaisseaux ont l'avantage de pouvoir être radoubés à Larache et d'y avoir leurs magasins, le port manque de bassins pour la construction des bâtiments. La profondeur de la rivière y fait mettre les vaisseaux de 1 empereur à l'abri pendant l'hiver: c'est le seul port de l'empire où ils puissent être en sûreté dans Jes mauvais temps. Mais le sable a déjà formé à son entrée un banc qui, eomme à Tanger, augmente sensiblement.

Le 4 octobre, je quittai Larache à six heures du malin, et passai à dix heures la rivière Clough, En allant de Larache à Mamora, je traversai plusieurs

LEMPRIÈRE. 7

plaines agréables , et vis le long du chemin plusieurs lacs dont les bords étaient occupés par des camps arabes, tandis que leur surface était couverte d'une multitude d'oiseaux aquatiques. Vers le soir, jarrivai sur le bord d’un de ces grands lacs et fis placer ma tente au milieu d'un camp arabe. Je fus bién accueilli par ces indigènes, et je pus prendre une idée de leurs usages. Chaque camp est sous la direction d'un saik, chargé de rendre la justice. 11 décide du châtiment des coupables, il peut même infliger la peine de mort. C'est l'empereur qui le nomme et qui choisit ordinairement un riche propriétaire pour remplir cette place. La tente sert de mosquée pour l'usage du culte; elle sert également aux voyageurs qui veulent s'y retirer our passer la nuit, Ceux quis’y arrêtent y trouvent un on souper que supporte la tribu entière. L'inconstance de ce peuple presque sauvage lui a fait donner le nom de peuple errant. Lorsque lPendroit où il s’est fixé devient moins productif, et que les bestiaux n’y trouvent plus de nourriture, il déménage pour aller s'établir dans un lieu plus fertile, Au surplus, dans l'empire de Maroc personne n’a de propriélé, tout le terriloire en général appartient à l'empereur. L'habillement de ces Arabes n’est autre qu'un froc grossier, tissu de laine, qu'ils s’attachent autour du corps avec une courroie. Ils appellent cashove la partie de leur vêtement qui descend au-dessons des reins. Ils portent aussi un 2aick, qui est une espèce de camisole faite de laine ou de coton. Lorsqu'ils sortent de leurs demeures, ils prennent un grand manteau , qu'ils jet-

‘tent négligemment sur leurs épaules. Ce manteau peut

servir aussi à leur couvrir la tête. Leurs cheveux sont courts, et entièrement enveloppés d’un réseau ; ils ne font point usage de turbans, de bonnets, ni de bas. Il est rare de les voir se servir de sandales, qui est la chaussure ordinaire du pays.

L'habillement des femmes est presque le même que celui des hommes ; il ne diffère que parce qu'elles ont l'adresse de former avec leur cashove une espèce de sac sur le dos, qui sert à porter leurs enfants ; par ce moyen elles peuvent vaquer à toutes les affaires du ménage , sans se séparer de leur nourrisson. Leurs cheveux sont artistement arrangés et ‘couverts d’un mouchoir, dont elles s’entourent la tête. La grande passion qu'elles ont pour les colificheis d'or ou d’argentleur fait mettre touten usage pour s’en procurer :il n’yen a aucune qui ne soit parée d'un collier de perles.

Les enfants vont tout-à-fail nus jusqu'à l'âge de neuf à dix ans ; alors on les habille, et on commence à les former aux travaux de la campagne. La nourriture des Arabes errants n'a aucune différence avec celle des Maures qui habitent les villes. Le cuscasou, autrement dit couscous, est le mets favori des uns et des.autres. 11s mangent aussi du chameau et du renard: les chats sont en recommandation dans leurs repas, Ils mangent du pain d'orge cuit sans levain, en forme de gâteaux.

La couleur de leur peau est basanée, tirant sur l'olive. La vie aclive qu'ils mènent donne à leurs traits plus d'expression que n'en ont ceux des habitants des villes, qui paraissent efféminés, Leurs yeux sont noirs : iis ont généralement Ics dents blanches et bien rangées.

L'étroite union qui règne dans ces peliles sociétés en fait de mauvais voisins. Chaque tribu haïit les autres tribus, el les traile avec mépris. Ces querelles occasionnent souvent des scènes lragiques, qui ne se termineraient jamais sans qu'il y eût du sang de répandu, si l'empereur n'interposait son autorité, Quand il veut rétablir la paix parmi eux, il ne s'informe pas qui a tort ou raison : il parle en maitre absolu, et le calme renaît, du moins pour quelques instants. L'empereur fait payer cher sa médiation aux deux partis, car indésendammentd'une punition corporelle, il les condamne à de fortes amendes. On ne saurait s'empêcher de convenir que c'est un moyen excellent de rendre traitables les gens dilliciles à vivre,

Adanson vit un second baobab qui avait soixante-cinq pieds de circonférence.

Outre le grand produit que l’empereur relire d’une justice aussi lucrative, les Arabes lui paient encore le dixième de leur revenu; quelquefois il exige un impôt extraordinaire de la valeur du quarantième des denrées du pays. Celte taxe est destinée à l'entretien des troupes. Ce malheureux peuple est donc exposé à toutes les vexations que le caprice du despote peut lui suggérer, pour des besoins réels ou imaginaires.

La première imposition (le dixième) est perçue indifféremment en blé, en bétail ou en argent; les autres impôts se paient toujours en bétail ou en blé.

Les moyens que l'empereur emploie pour tirer de l'argent de ses sujets sont simples et expéditifs. JE fait passer ses ordres au bacha, ou gouverneur de la province, pour lui payer dans un temps limité la somme dont il a besoin. Le bacha fait contribuer aussitôt les villes et les champs qui sont sous son commandement; el pour se récompenser de Ja peine que cela lui donne, il ne manque guère de doubler l'impôt. Son exemple est suivi par une foule de subalternes, qui gaspillent chacun de leur côté. Ainsi, au moyen de cette chaîne de despotes, qui va depuis l'empereur jusqu'au dernier de ses agents, le malheureux peuple paie quatre fois plus qu’il ne devrait payer. plc

L'oppression est quelquefois si violente, que les Arabes osent fréquemment se refuser aux demandes de l’empereur, qui, pour les mettre à la raison, est

-obligé de faire marcher ses troupes contre ses propres sujets. Quand il en vient à cette extrémité, les soldats ne manquent jamais de donner carrière à leurs brigandages.

Les seuls gardiens de leurs habitations sont des chiens d'une grande taille et d’une espèce très vigoureuse. Aussitôt que ces sentinelles aperçoivent un étranger qui approche de leur camp, elles courent sur lui, etil serait en danger d'être mis en pièces, si leurs maitres ne les rappelaient promplement. Ces chiens aboient pendant toute la nuit; ce qui est fort utile pour empêcher les bêtes féroces d'approcher : d'un autre côté, leur désagréable aboïiement est bien incommode au voyageur qui a besoin de repos.

Le 5 octobre, à six heures du matin, je quittai les Arabes hospitaliers pour me rendre à Mamora, où jarivai le même jour à sept heures du soir. Cette journée n'offrit rien de plus à ma curiosité que ce que J'avais vu la veille.

En approchant de Mamora, j'apercus sur les bords d'un Jac plusieurs tombeaux de saints arabes. Ces tombeaux étaient bâtis en pierres de taille d'environ dix verges carrées; ils avaient une coupole assez bien ordonnée, et renfermaient le corps de quelque saint personnage.

Chez toutes les nations on a de la vénération pour les hommes d’une piété exemplaire : mais la loi maho-

Les plus singuliers de ces gens-ci sont les sidinasir ou mangeurs de serpents.

métane commande encore plus particulièrement cette espèce de respect religieux qu’on porte à des dévots fanatiques. Notre croyance, à nous, lui fait donner le nom de superstition. L'unité de Dieu, à laquelle nous sommes fortement altachés, ne nous permet pas de faire participer de chétives créatures aux hommages qui ne sont dus qu'à la Divinité ; mais les peuples peu éclairés conservent toujours un peu d'idolâtrie.

Lorsqu'un mahométan, réputé saint, vient à mourir, on l'enterre avec la plus grande solenuité ; on lui bâtit une chapelle qui lui sert de sépulture : ce lieu devient plus sacré que les mosquées elles-mêmes.

Si un criminel, quelque coupable qu'il soit, se réfugie dans une de ces chapelles, il y est fort en sûreté. L'empereur, qui ne se fait pas scrupule de violer toutes les lois lorsqu'elles gènent son autorité, respecte le privilége de tous ces sanctuaires. Un mahométan qui a quelques peines de corps ou d'esprit vole au sanctuaire le plus voisin de sa demeure, pour demander à Dieu les grâces dont ila besoin. Cette pieuse démarche rétablit le calme dans son âme, et il s’en retourne l'esprit beaucoup plus tranquille, ne doutant pas que ses vœux ne soient bientôt exaucés. La confiance de ce peuple est si grande pour les chapelles où reposent les cendres des saints musulmans, qu’il les regarde comme sa dernière demeure dans les cas désespérés.

Je ne dois pas oublier les marabouts, qui sont les

premierssaints du Maroc. Cette classe d'imposteurs prétend être fort habile en magie : elle jouit d’une grande considération parmi les Maures du pays. Les marabouts mènent une vie de fainéants, vendent des sortiléges, et s’enrichissent aux dépens du peuple.

J'arrivai de bonne heure, dans la soirée du 5 octobre, à Mamora, qui est à soixante milles de Larache. Cette ville est située sur une colline, à l'embouchure de la rivière de Saboe ou Sebou, qui se jette en cet endroit dans l'océan Atlantique, et forme un hâvre pour les petits bâtiments. Mamora a beaucoup de ressemblanceavec les autres villes de l'empire de Maroc, c'està-dire qu’elle n’a rien de curieux. Pendant qu'elle appartenait aux Portugais, elle était entourée d'une double enceinte de murailles, dont on voit encore les ruines. Elle avait dans ce temps-là quelques fortifications, qui sont également détruites. La seule défense qui lui reste à présent consiste dans un petit fort sur le bord de ia mer. Î À Le 6 octobre à huit heures du matin je me remis en marche pour aller à Salé, où j'arrivai à six heures après midi. Le chemin de Mamora à Salé est très beau. Il passe entre deux montagnes quise terminent en pente douce sur les côtés de la route.

La ville de Salé a été si fameuse autrefois, que plusieurs romanciers en ont parlé dans des contes agréables; mais ce qui l’a rendue plus célèbre, ce sont ces

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terribles pirates qui partaientde son port pour balayer la mer, et qui n'étaient que {rop connus sous le nom de pirates de Salé,

Quoique la ville de Salé soit grande, elle n’a rien qui puisse salisfaire la curiosité du voyageur. Elle est défendue par une batterie de vingt pièces de canon, qui fait face à la mer. 11 y a aussi une assez bonne redoute à l'embouchure de la rivière.

La ville de Rabat est située sur la rive opposée. Ces deux cités étaient réunies anciennement pour commettre toutes sorles de brigandages. On les confondait généralement ensemble, Dans le temps où les villes de Salé et Rabat se faisaient craindre par leurs piraleries, elles étaient indépendantes : elles payaient seulement un mince tribut à l'empereur, qu'elles voulaient bien reconnaître pour leur souverain. Cet état d'indépendance dont jouissaient des aventuriers audacieux n'élait dû qu'à leur courage extraordinaire. Peu d'hommes se souciaient de courir d'aussi grands dangers pour acquérir une si grande liberté, qui ne procure aucun bien réel, et qu'il n'est pas même possible de conserver.

L'empereur finit par subjuguer ces deux villes Ljes les réunit à son empire. Ce fut un coup mortel pour ces pirales, quand ils perdirent l'espoir de jouir tranquillement des captures qu'ils faisaient. L'empereur a mis fin à ces horreurs en les réprimant avec sévérité, et en les dénonçant à toute l'Europe.

Depuis que les brigands de Salé sont rentrés dans le devoir, le port s'est comblé detelle sorte, que quand même les habitants recouvreraient leur ancienne indépendance, il leur serait impossible de reprendre , avec quelque succès, leur métier de pirales.

La ville de Rabat esteutourée d'une grandemuraille, et défendue par trois forts qu'un renégat anglais a fait construire, Ces forts sont garnis de canons qui y ont élé apportés de Gibraltar, Les maisons de cette ville sont en général bien bâties. On y trouve quelques habitants riches. Les Juifs, qui sont très nombreux dans celle place, jouissent d'un meilleur sort que ceux de Larache et de Tanger. Leurs femmes sont beaucoup plus jolies que celles que j'ai vues dans toutes les autres villes de Barbarie.

Je pris le chemin de Darbeyda (1), qui était la première ville par où je devais passer pour me rendre à Mogadore. Le beau temps que j'avais eu jusqu'à ce moment cessa toul-à-coup. Nous arrivions à la saison des pluies, et quand il en tombe une demi-heuredans ce pays-là, on est plus mouillé que si l'on était exposé à un orage de tout un jour en Angleterre. Le temps avait été trop sec au commencement de mon voyage ; il esl vrai que j'avais été fort incommodé par la chaleur ; mais l'air devenait très froid après le coucher du soleil ; je respirais à mon aise, el sous un si beau ciel L que cela me faisait oublier les souffrances de quelques heures. Les melons délicieux et les grenades qu'on trouve en abondance sur le chemin de Rabat à Mogadore, consolent un peu de l'ennui de cette route, J'en Man; eais sans cesse pour étancher ma soif. Ces excellents fruits viennent en plein champ. Je payais deux blanquis (trois sous anglais) un melon assez gros pour six personnes,

Qui n'admireraitla Providence, en voyant ceile qualité de fruits fondants qu'elle a placés à côté des habilants des climats brülants! Le plus grand nombre des pauyres de ce pays vit de ces fruits et d'un peu de pain noir, En sortant de Rabat, la sérénité du ciel semblait me promettre une continuation de beau temps; Mais il ne dura que pour me laisser passer sans embarras iroisruisseanx queles MauresappellentHicrumb, Sherrat et Bornica. Ces pélits courants deviennent des rivières profondes et rupides après les grandes pluies; il arrive même souvent que, pendant un certain temps de l'année, on ne peut les traverser

(1) Ou iuieux Dar-el: Beida, c'est-à-dire maison blanche, On donne aussi à celte ville le nom d'Anafé, A,:M,

qu’en bateau ou sur des radeaux, qui sontforten usage dans l'empire de Maroc, à cause de la rareté des ponts.

À cinq heures du soir, nous commencâmes à voir de gros tiuages qui nous annonçaient l'orage dont nous fûmes bientôt inondés. Il éclata par un vent impétueux, accompagné de tonnerre et d'éclairs. La nuit qui survint nous jeta dans un grand embarras pour trouver un endroil où placer notre tente. Je pressais ma ché. live monture de toutes mes forces ; mais le fouet et l’éperon ne Ja faisaient point avancer. Dans cette triste Situation, je pris le parti d'arrêler, el d'attendre que la violence de l'orage fût passée pour continuer ma route, J'eus le bonheur d'apercevoir, à quelques pas de moi, deux tentes arabes qui étaient au milieu de la Campagne. Quoique cette position ne fût pas fort commode, je me trouvai trop heureux de pouvoir m'y établir jusqu'au lendemain.

La pluie n'ayant cessé qu'au jour, il ne me fut pas possible de me remettre en marche avant dix heures du matin, ayant été obligé de faire sécher ma tente qui était loute trempée ; elle aurait été trop pesante en cet éial pour mes pauvres mulels, qui élaient déjà bien assez chargésde mes autr2s bagages.Cependant je parlis encore assez Lôt pour arriver avant midi près des ruines de Mensouria. C'élait autrefois un vieux chàteau dont il ne subsiste plus que quelques pans de muraille et une vieille tour à moitié detruite. Les soldats de mon escorte m'apprirent qu'un prince rebelle du Sang royal y avait fait anciennement sa résidence, et qu il en avait été chassé pour cause de rébellion. L'empereur qui régnait alors fil raser cette furteresse. Les environs en sont habités actuellement par quelques nègres, qui n'ont que de misérables huttes pour do. Micile; 1is ont été envoyés dans ce triste séjour par Sidi-Mahomet, dont ils avaient encouru la disgrâce.

Dans un pays où les droits au trône sont nuls, s'ils ne Sont appuyés par l'armée, le prince qui gouverne regarde les châteaux de ses sujets comme des places de sûreté pour ses ennemis beaucoup plus qu'il ne les croit utiles à la conservation de son aulorité, c'est pourquoi il ne les fait point réparer et les laisse tomber en ruines, J'ai vu dans toules les villes où je suis passé des exemples frappants de cette politique barbare,

Je m'éloignai bientôt de Mensouria (1) pour aller à Fadala, où j'arrivai le soir après avoir traversé à gué la rivière d'inféfit (2). Les ouvrages commencés à Kadala en différents temps, el jatuais finis, sont un monument éternel de l'esprit insouciant du dernier empereur. La ville de Fadala est entourée d'une vieille fortification, On y voit une mosquée, c'est Le seul bätiment quiaitélé achevé, Les habitants. pauvres coinme ceux de Meusouria, vivent dans de misérables cabanes. À droite de Fadala, je remarquai une espèce de palais que fit bâtie Sidi-Mahomet , qui y couchait lorsqu'il Yoyageait sur celle route,

A six heures du soir, j'entrai dans la triste ville de Darbeyda. Le pont que je passai sur la rivière a deux arches; c'est le seul que j'aie vue en Barbarie d'une conslruction moderne, et il a été construit sous le règne de Sidi-Mahomet. La distance de Rabat à Darbeyda esl d'environ quarante milles. Tout le pays qu'on parcourt entre ces deux ‘villes est inculle et couvert de rochers.

Darbeyda est un pelit port de mer de peu d'imporlance; Cependant il a une baie où des vaisseaux con- Sidérables et chargés peuvent mouiller sans danger, exceplé j endant les gros vents du nord-ouest : alors ils Courraient risque d'être jetés à la côte (3).

(1) Ou Mansüra, suivant Graberg de Hemso » qui écrit également Fedala ou Feid-Allah le nom de la ville qui

vient ensuite, A. M.

(2) Ou EI-Millab. À, M.

(3) Suivant Graberg de Hémso, les Espagnols avaient encore, il y à peu d'apnées, une factorerie pour les grains

à Darbeyda, ville qui ne compte plus guère aujourd’hui, en 1852, que mille habitants. AM,

Le 10 octobre je partis pour Azamore , qui est à cinquante-six milles de Darbeyda. A la finde la seconde journée, j'eus à traverser la rivière de Morbeya (1), avant d'entrer dans la ville. Azamore est située à l'embouchure de cette rivière, du côté du sud ; elle est si large et si profonde en cet endroit, qu'on ne peut la passer qu'en bateau. Le chemin de Darbeyda à Azamore n'offrait à ma vue que des terres stériles et une chaîne perpétuelle derochers. Quiconque a voyagé dans un pareil pays, conviendra que rien n'est plus fatigant el plus ennuyeux.

Azamore a un port de mer sur l'océan Atlantique , à l'embouchure du Morbeya. Quoique celte ville soit assez considérable, on n'y remarque aucun hâtiment publie, et jen’ai rien appris de son histoire qui mérite d'être conservé. Sa siluation n'est point agréable, et ses habitants paraissent misérables (2).

Le 13 octobre, après avoir pris congé de mon Juif, je

avlis à huit heures du matin pour aller à Saffy (3), où j arrivai le 15 au soir. Le pays que je traversai ne valait pas mieux que ceux que j'avais déjà vus; il étaitinculte et rempli de pierres.

En sortant d'Azamore, j'avais aperçu Ja ville de Mazagan (4), sur la droite du chemin. C'est une place que le dernier empereur, Sidi-Mahomet, avait enievée aux Portugais.

Le jour de mon arrivée à Saffy, je passai près des ruines de Muley-Ocom-Mousor, appelées à présent

n-Medina-Rabacra. C'était autrefois une ville considérable. Elle avait été bâtie par un des empereurs de Maroc. A la place qu'oceupait cette cilé, on ne trouve plus que des jardins et quelaues cabanes habitées par des soldats nègres invalides Ces décombres sont encore entourées d'un rempart fort épais.

Saffy, située au bas d'une montagne escarpée, a un port de mer. La ville est petite, el n'est remarquable que par un palais d'une assez belle ordonnance, qui est quelquefois habité par les fils de l'empereur; elle est défendue par un fort qu'on a placé près de la ville du côté du nord, Ses environs sont hérissés de monta gnes et couverts de bois.

Le 16 octobre je quitiai Saffy ‘pour me rendre à Mogadore, où je ne ne pusarriver que le lendemain au soir, La distance entre ces deux villes est d'environ soixante milles.

J'arrivai à Mogadore, ou Mogodore, ainsi nommée par les Européens, et Suéra par les Maures, grande ville bâtie avec régularilé ; elle està trois cent cinquante milles de Tanger, sur le bord de l'océan Atlantique. Les environs en sont tristes et couverts de sable : clie a élé commencée sous le règne de l'empereur Sidi- Mahomet qui, à son avénement au trône, ordonna à tous les négociants européens qui élaient dans sesélals de s'établir à Mogadore.

Le comptoir de Mogadore est composé d'une douzaine de maisons de différents pays. Les négociants ne sont point troublésdans leurs spéculations commerciales, Il est vrai que la tranquillité dont on les laisse jouir leur coûte cher Ils ont soin de se lenir à une grande distance des Maures. Ils exportent les mulets

Les Maures ne se bornent pas seulement à commercer avec les Européens, ils trafiquent avec la Guinée,

1) Ou Omm'-er-r'bieh. . + À. M.

2) Azamore ou Azamor est une ville ancienne, dont le nom signifie olive. Elle se trouve à un mille et demi de la mer, non loin de l'embouchure de la rivière Omm'-err'hie’h. Elle a un marché très fréquenté, et compte environ trois mille habitants, Les campagnes qui l'entourent sont d’une fertilité extraordinaire, et la rivière est très poissonneuse. A. M.

(3) Ou Asafi,ou Asfi, et anciennement Sofia ou Safia.Gette ville fut bâtie par les Carthaginois près le cap Constantin ou Cantin, entre deux collines et dans une vallée exposée aux inondations. La rade cest excellente, et la population d’environ douze mille âmes, y compris trois mille Juifs misérebles. (Specchio dell’ impero di Marocco.) A. M.

(4) Ou Mazighan, place forte peuplée de deux mille âmes. (Ibid.) A.

LEMPRIÈRE. | l

Alger, Tunis, Tripoli, le Grand-Caire et la Mecque, par le mo yen de leurs caravanes.

La ville de Mogadore est bien fortifiée da côté de la mer. Elle n’a, du côté de terre, que quelques batteries de canon pour se garantir des incursions des Arabes du midi, qui ne sont jamais tranquilles, et qui, dans la connaissance qu'ils ont des richesses renfermées dans Mogadore, seraient fort aises de la piller. On n'entre dans celte ville qu'en passant sous de grandes voûtes de pierre, où les portes sont conslruites; Ja place du marché est entourée de portiques; elle est régulière et bien bâtie ; la douane et les magasins sont de beaux bâtiments sur le port. Outre ces édifices, l'empereur à dans la ville un palais qu'il occupe rarement : il est d'une architecture moderne, mais trop petit pour un souverain. Les rues de Mogadore sont alignées au cordeau, mais elles sont trop étroites. Les maisons, bien différentes de celles des autres villes de Maroc, sont fort élevées. La baie n’est pas sûre, les vaisseaux y souffrent beaucoup par le vent du nordouest, n'étant abrilés que par une pelite île qu'on aperçoit à un quart de mille du bord de Ja mer. Celle baie est défendue par un fort bien garni de canons.

L'empire de Maroc est situé entre le 29° et le 36€ degré de latitude nord. Il a environ cinq cent cinquante milles de large Il est borné au nord par le détroit de Gibraltar et la mer Méditerranée ; à l'est par le royaume de ‘Tlemecen , avoisinant celui d'Alger; au sud par la rivière de Suz et le pays de Tafilet, et à l’ouest par l'océan Atlantique. Get empire est composé de plusieurs provinces qui, comme beaucoup d’autres parties du globe qu’on à réunies pour faire un seul étal, étaient anciennement de pelils royaumes séparés.

Le climat, quoique très chaud pendant les mois de juin, juillet et août dans les provinces méridionales, est en général fort sain, non:seulement pour les naturels du pays, mais encore pour les Européens. La chaleur qui se fait sentir dans le nord est à peu près la même que celle de l'Espagne et du Portugal; les pluies da printemps et de l'automne se ressemblent aussi : elles sont beaucoup moins abondantes dans la partie méridionale. C'est sans doute par celte raison que la chaleur y est insupportable, .

La plupart des villes où l'on a permis aux Européens de s'établir sont situées sur la côte; ee qui est d'un grand avantage pour jouir des brises de la mer qui rafraîchissent l'air. La ville de Mogadore, quoique tout-à-fait au midi, n'est point désagréable à habiter, Le vent du nord-ouest, qui y souffle constamment pendant l'été, en rend la silualion pareille aux climats les plus tempérés de l'Europe.

Maroc et Tarudant sont dans l'intérieur du pays. Aussi ces deux villes, quoique au même degré de latitude de Maroc, sont exposées à la chaleur la plus incommode; cependant elle est un peu tempérée par le voisinage de l'Atlas, dont la cime, couverte de neige toute l'année, ne laisse pas de rafraîchir l’atmo sphère.

Le sol de l'empire de Maroc est généralement très fertile, Avec une culture convenable, il produirait des récoltes aussi abondantes que les terres situées à l'est et à l’ouest de l'Europe. Cependant les bords de la mer et les grandes monlagnes qui sont très communes dans ce pays-là, produisent peu de choses, parce que le fond en est sablonneux ; mais partout où il y a de la plaine, comme entre Larache et Mamora, les environs de Maroc et de Tarudant, les récoltes sont excellentes. Je pourrais assurer, d’après les meilleures autorités, qu'à Talilet et dans les parties intérieures de l'empire, la fertilité du sol passe luut ce qu'on peut imaginer.

Les fermiers arabes conservent leurs grains dans des matamores, qui sont de graniis trous faits dans la terre et recouverts de paille. Ils out l'attention de choisir, à cet effet, un lieu élevé, qui ait la forme d'un pain de sucre. sans cette précaution, l'eau pourrail pénétrer dans ces fosses et gâler le blé, On a vu ces

qe

matamores garder cinq à six et même vingt ans Je blé sans qu'il en souffrit aucune altération considérable.

Les animaux domestiques de Maroc sont les mêmes que ceux que nous voyons en Europe, à l'exception des chameaux, dont on fait grand usage dans cette parüe dumonde. La fatigue qu'il est en état de soutenir, el le peu de nourriture dontil a besoin, le font grandementestimer. Les chameaux servent à tous les travaux de la campagne et du commerce; ils sont très multipliés en Barbarie.

Les bœufs et les moutons de Maroc sont petits ; leur viande est excellente. Le cuir des uns et la laine des autres sont deux objets considérables de commerce. Les chevaux, par le peu de soin qu’on a pris à conserver les belles races , ont beaucoup perdu des qualités qui les faisaient rechercher autrefois : cependant on en trouve encore de très bons dans le pays. La volaille et les pigeons sont extraordinairement abondants dans l'empire de Maroc. Les canards y sont rares. Je n'y ai point vu d’oies, ni de dindons, La perdrix rouge y est très commune. Dans une certaine saison de l’année on y trouve le fankolin, qui est une espèce de perdrix. La famille des cigognes est très nombreuse, et n'est jamais molestée par les Maures ; ils croiraient commettre un crime que de les détruire.

Parmi les bêtes féroces se trouvent les loups et les sangliers qui sont répandus dans l'empire. Les lions, les tigres et les serpents monstrueux ne se voient que dans les provinces méridionales.

Beaucoup de manufacturiers de l'empire s’attachent particulièrement à fabriquer des haïck, espèce de longue robe tissue de laine et de coton, ou même de soie, au lieu de laine. Ce vêtement les babille mal, mais fort commodément. Ce n’est qu'à Fez qu’on fait des mouchoirs en soie et coton d’une espèce particulière.

Les Maures ne se servent point de voitures ; ils transportent tout à dos de mulet ou sur leurs chameaux. Leurs bâtiments sont construits sans aucune règle d'architecture; ils n’ont que le mérite d'être faits avec beaucoup de solidité. La façon de préparer le tabby, dont ils font usage pour leurs plus beaux édifices, est le seul talent qui leur soit resté en fait de maçonnerie : c'est un mélange de mortier et de petites pierres. Quand on a fait cet amalgame, et que l'air l'a bien séché, il devient un ciment aussi dur que le roc.

L'usage établi à Maroc parmi les gens riches, de n’aller jamais à pied dans les villes, me fit donner un cheval qui était assurément le plus mauvais de l'écurie du prince impérial ; je l’acceptai sans murmurer, quoiqu'au fond je fusse humilié du peu d'égards qu'on avait pour le médecin du fils chéri de l'empereur. Ma triste monture me servit à parcourir les environs de Tarudant : je n'y ai rien observé de curieux ; cependant je crois devoir rendre compte de tout ce que j'ai vu dans mes différentes courses autour de la ville.

Tarudant, qui n’est plus que la capitale d'une province, est située dans une vaste plaine presque inculte, à vingt milles au sud du mont Atlas: elle est regardée comme ville frontière des Etats de Maroc. La vieille muraille qui entourait Tarudant est à moilié détruite; les maisons qui n'occupent plus qu'une partie de son enceinte sont de terre ; elles ne s'élèvent qu’à la hauteur du rez-de-chaussée ; chaque habitant a un jardin à sa maison ; par ce moyen elles sont assez éloignées les unes des autres ; ce qui donne à cette ville plutôt l'air d'un grand et beau village que d'une cité. Ce doit être l'idée de tout étranger qui y entre pour la première fois, en voyant de tous côtés des dattiers et des palmiers plus hauls que les maisons. Les appartements sont bas et incommodes; il est vrai qu'ils ne sont guère occupés que par des ouvriers et des artisans. Les gens de distinction ne demeurent point dans la ville ; ils habitent le château, et par cette raison, ne sont point regardés comme citoyens de Tarudant. La grande distance qu'il y a d'une maison à l'autre, et le peu de régularité qu'on observe en les bâtissant, rendent très aifficile de juger combien cette

ville contient d'habitants. Ce qui paraît certain , c’est qu'à raison de sa grandeur, elle est une des plus peuplées des Etats de Maroc. On y fabrique de beaux baïcks qui font son principal commerce ; il y a aussi beaucoup d'ouvriers employés à travailler le cuivre. Tarudant a par semaine deux marchés qui fournissent aux habitants tout ce dont ils ont besoin.

Je quittai Tarudant le 30 novembre à huit heures du matin, el j'arrivai le soir au pied du mont Atlas, qui n'en est éloigné que de vingt milles. L'Atlas est une chaîne de montagnes fort élevées et entrecoupées de vallées profondes ; il s'étend de l’est à l’ouest, et est divisé en deux parties appelées, celle de l'ouest /e Grand-Atlas, et celle de l’est Le Petit- Atlas. L'élévalion de ces montagnes est si grande, surtout du côté de la ville de Maroc, que malgré leur situation au midi d'un pays très chaud, leurs sommets sont couverts de neige pendant toute l'année. L'Allas est rempli de lions, de tigres, de loups, de sangliers et de serpents monstrueux. Tous ces animaux féroces ou malfaisants ne quittent leurs repaires que quand Ja faim les presse.

Le 7 décembre j'avais franchi les vallées de l'Allas, et j'entrais dans la plaine où repose la ville de Maroc, dans laquelle j'arrivai le lendemain. Cette capitale n'a de remarquable que son étendue et le palais impérial. Elle est entourée d'une forte muraille dont la circonférence est de près de huit milles. Le palais est luimême entouré d’un mur si élevé qu'il faut être dans son enceinte pour apercevoir tous les bâtiments qu'il renferme. On y entre en passant sous des voûtes gothiques, faites en pierres de taille, Le pavillon occupé par l’empereur et ses femmes a une étendue très considérable.

Je passai plus d’un mois à Maroc sans que l'empereur eût paru songer à moi. Enfin j'obtins de Sa Majesté une audience, et bientôt je fus admis dans son harem pour y soigner une de ses femmes, dont cependant je ne pus voir la figure, mais seulement la langue à travers le trou d'une tapisserie de paravent. Elle me donna aussi la main pour lui tâter le pouls, et de cette manière je parvins à lui procurer quelque soulagement. Enfin je repris bientôt la route de Tanger ; et je me relrouvai dans cette ville, salisfait, sinon de l’empereur, du moins des résultats de mon voyage. J'ajouterai en terminant quelques mots sur les Maures.

Us sont plutôt grands que petits, et plutôt maigres que gras. Leur teint est pâle dans le nord de l'empire, et très rembruni dans les parties du sud. Les traits sont fortement prononcés, les yeux noirs et gros ; le nez aquilin et les dents belles. La chemise qu’ils portent est très courte et a de très longues manches. Le Caleçon est de toile blanche, et l’on met par-dessus un grand pantalon de drap, de même qu'on a par-dessus la chemise un gilet boutonné. Une ceinture de soie entoure le milieu du corps, où pend à gauche un sabre ou un coutelas. Le haïck ou manteau complète l'habillement. On ne porte ni bas ni souliers, on a des sandales de maroquin jaune. Un chapelet est suspendu à la ceinture, et on le lèur voit toujours à Ja main. Le pantalon du peuple est de grosse toile. Les pauvres n'ont qu'un froc lié autour du corps avec une ceinture de cuir.

Lorsqu'on fait une visite à un Maure, il faut s’attendre à être arrêté d'abord dans une salle qui est toujours en avant de la cour. Les étrangers ne passent point cette première salle, avant qu'on ait eu le temps de renfermer les femmes du maître de la maison.

La grande politesse étant d'offrir du thé à la personne qui va visiter un de ses amis, on n'a aucun égard à l'heure : le thé est toujours apporté.

Is prennent un grand plaisir à fumer : leurs pipes ont ordinairement quatre pieds de long ; la tête est de terre cuite. L'empereur et les princes brillent par la magnificence de leurs pipes, dont la tête est d'or massif.

É-rbrè

LEMPRIÈRE. 13

Au lieu d'opium, que ces peuples aiment passion- nément, et dont ils ne peuvent faire un usage habituel à cause des droits énormes qui le portent. à un prix excessif, ils prennent de l'achicha infusé dans l'eau. Les Maures assurent qu'il procure des sensations délicieuses ; il enivre quand on en boit avec excès. Lorsqu'ils ne peuvent avoir de l’achicha, ils mêlent avec leur tabac une herbe qu'on nomme dans le pays £he; la fumée qui en sort leur donne des idées fort agréables. Le vin et les liqueurs spiritueuses sont expressément défendus par le Koran; malgré cela, il y a peu de Maures qui n’en boivent lorsqu'ils en trouvent l'occasion.

Les heures du repas sont réglées et s’observent exactement ; ils déjeunent à la pointe du jour : les hommes et les femmes mangent séparément; les enfants ne sont point admis à la table de leurs parents. Ils n'ont que celle des domestiques; et, à bien des égards, ils ne sont guère mieux trailés que des esclaves.

On ne connaît point l'usage des chaises, des tables, des couteaux et des fourchettes. Les Maures ont donc recours à leurs doigts pour donner le plus violent assaut à un plat détestable.

Dans les maisons aisées, un domestique présente de l'eau pour se laver les mains avant de se meltre à table. J1 n’est pas rare de voir trois ou quatre convives déchirer ensemble avec leurs doigts le même morceau de viande, et prendre à poignée leur pâte de cuscasou. La malpropreté avec laquelle ils mangent était pour moi si dégoûtante, que, quoique le cuscasou soit à peu près passable, j'avais de la peine à me déterminer à en accepter lorsqu'ils m'en offraient. Au coucher du soleil, ils font leur troisième repas, qui m'a paru être le meilleur de toute la journée.

Telle est la vie ordinaire des Maures habitants des villes. La dernière classe du peuple, qui subsiste d'aumônes, ne mange que du pain et du fruit; elle n’a aucun asile et couche dans la rue. Si ce sort paraît malheureux pour les gens qui restent tout le jour à ne rien faire, on plaindra encore davantage ces hommes d’un courage extraordinaire qui font le métier de courrier dans l'empire. Leur existence est aussi misérable que possible. Cependant, c’est après avoir dormi quelques heures sur un mauvais pavé, qu’ils partent pour aller porter les dépêches du gouvernement et les lettres particulières à trois et quatre cents milles, à raison de trente à quarante milles par jour, ne prepant d'autre nourriture en chemin qu’un peu de pain et quelques figues, buvant de l’eau et couchant sous un arbre. Ces courriers vont de Maroc à Tanger en six jours ; la distance d’une ville à l'autre est d'environ lrois cent trente ou trois cent cinquante milles, ou cent dix lieues de France.

Il n'y a que le peuple qui aille à pied. Dès qu’on a le moyen d'avoir un cheval ou un mulet, on ne fait plus usage de ses membres.

La loi de Mahomet proscrivant toute espèce de peinlure , on n’en voit aucune dans les maisons des Maures. Ils couchent sur un matelas ou une simple natte étendue par terre.

Lorsque deux Maures se rencontrent, ils se saluent de la manière suivante : si ce sont des égaux, ils se secouent vivement la main; si un homme du peuple passe à côté d’un militaire d'un rang distingué, d’un Juge ou d'un gouverneur de province, il baise le bout de sa manche ; quand il veut donner une plus grande marque de respect à la personne qu'il salue, il lui baise les pieds.

Pour saluer l'empereur et les princes du sang, on ôte son bonnet ou son turban, et l'on se prosterne le visage contre terre. Si deux parents ou deux amis se retrouvent après une longue absence, ils se jettent dans les bras l’un de l'autre, et se baisent le visage et la barbe, en se demandant de leurs nouvelles et de celles de leurs familles. Ces compliments d'usage se A si rapidement, qu'on n’a pas le temps d'y répon-

re.

Le goût que les Maures ont pour les chevaux ne les empêche pas de les maltraiter. [ls les mènent à toutes jambes , en leur enfonçant dans les flancs d'énormes épérons, et ils les arrêlent lout court au milieu de leur course. J'avouerai que les Maures ont pour ce tour de force une adresse extraordinaire. Leurs mors de bride sont faits de manière que, par la pression sur la langue du cheval et sur ses bords, ils remplissent sa bouche de sang dès que le cavalier donne la moindre. saccade, et s’il n’y prend garde, il le renverse avec lui.

On voit souvent des jeunes gens maures prendre plaisir à pousser un cheval aussi vite qu'il peut aller, en le dirigeant contre un mur. L'étranger qui les regarde faire imagine qu'il leur est impossible d'éviter d'être mis en pièces. Cependant, au moment où la tête du cheval va toucher le mur, ils l’arrêtent sans qu'il arrive aucun accident. On ne saurait donner une plus grande marque de bienveillance aux personnes qu’on rencontre dans le chemin, soit à pied, soit à cheval, que de venir sur elles au grand galop, comme si on avait le projet de les écraser, arrêter tout court, et leur tirer un coup de mousquet dans le nez. Les Maures exercent quelquefois cette politesse envers un étranger.

Afin de compléter autant que possible les notions que renferme le voyage de Lemprière, nous ajouterons ici quelques détails nouveaux recueillis par un autre voyageur anglais, M. Washington, qui, au commencement de 4830, fut chargé d'une mission diplomatique auprès de l’empereur de Maroc. Voici la traduction substantielle de la relation inédite de ce voyageur.

Les personnes destinées à composer la mission anglaise à Maroc s'étaient réunies, en novembre 4829, au consulat britannique à Tanger (la Tingis des Romains). Cette ville, située par 350 47 54” latitude nord, 5° 48’ de longitude ouest du méridien de Greenwich, sur une pente escarpée au bord de la mer, découvre sa face orientale et pittoresque: à une baie d'environ trois milles de large, à l’est du cap Spartel et à l'ouest de Ceuta. Elle est ceinte de murailles en ruines, de tours rondes et carrées à chaque soixante pas, et compte trois portes fortifiées.

La principale mosquée de Tanger est grande et assez belle. Sa tour est haute et travaillée en marqueterie colorée, de même que le pavé de ce temple, autour duquel règne un colonnade de piliers peu élevés, avec une fontaine au centre.

Les rues, à l'exception de la principale, qui traverse la ville irrégulièrement de la porte de mer à la porte de terre, sont étroiles et Lorlueuses ; les maisons sont basses avec des loits plats, excepté celles des consuls européens, dont la plupart assez convenables (1).

Hors des murailles sont quelques jardins productifs, appartenant à divers consuls, qui suffisent pour composer une société agréable. D'une terrasse dans celui du consul de Suède, on a une vue pittoresque et vaste sur la ville de Tanger et sur sa baie, qui est au pied ; on découvre les pics lointains du petit Atlas vers le ‘sud, tandis qu’au nord, à travers le bleu d'azur des eaux du détroit, se présente la côte d'Espagne, depuis le cap Trafalgar jusqu'au rocher de Gibraltar.

La population de Tanger est de huit à neuf mille habitants, y compris deux mille cinq cents Juifs, entre les mains desquels se trouve presque tout le commerce (2). On y compte aussi environ quatorze cents

{) Les murs sont communément blanchis à l'extérieur. Le plancher des appartements est simplement de terre battue. Les maisons, dit Lemprière, n’ont point de second étage. | | A. M.

(2; Les Juifs et les Maures vivent mêlés ensemble à Tanger, ce qui se voit rarement en Barbarie. A. M.

MR nr

nègres, trois cents Berbers , et une centaine de chrétiens.

L'ambassade britannique, en partie composée d'officiers, avec l'interprète, un certain nombre de Maures, d'Arabes et de Juifs, les muletiers et les domestiques, le tout escorté par un corps de cavalerie mauresque, accompagné du bacha de la province et de tous les consuls européens, quitta Tanger, le 9 novembre 1829.

Le second jour, on suivit les collines boisées de Dahr-Acclaou, dépendantes de la branche septentrionale du petit AJas, et d'où l'on découvrait le rocher de Gibrallar, le Cap Spartel au nord, et au pied de ces mêmes collines, dans une plaine, le cours sinueux de deux rivières qui vont se perdre, à trois milles à l'est, dans l'océan Atlantique.

Le troisième jour, on suivit une chaîne de hautes montagnes appelées Djibbel-Habid (la montagne bienaimée), élevées de deux mille cinq cents pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, et ne présentant que très peu de parties cultivées. On traversa quatre villages arabes, on passa près de trois coubbas, ou tomheaux de saints, et on campa à l'entrée d'une vallée dé myrles ; marche, dix milles (1).

Le quatrième jour, direction par une étroite vallée, dit le Cou du Chameau (2), ensuite par une plaine el un bois de liége, formant l'extrémité orientale de la forêt d'El-Araish où El-Araiche où Larache ou Luxos, ville située par 350 12° 50” latitude nord, et 60 9° longitude ouest du méridien de Greenwich ; ville près de laquelle, dans un combat entre les Maures et les Portugais, en 1578, don Sébastien perdit la vie. Lemprière a plus haut parlé de cette ville avec quelque détail,

Le cinquième jour, marche à travers des villages arabes. D'un point élevé, on découvrit une autre ville, celle de Æibir ou 4l-Ksar, située par 340 57 40” latitude nord, et 5° 52’ longitude ouest, dans une plaine qui, boisée, fertile, où coule la rivière de L'Xos ou Lucos, torrent bas, sinueux el rapide, est bornée au sud-est par de belles montagnes, dont l’une, à cause de sa forme, est appelée le pie de Sarsar, au pied de laquelle est la ville de Æ#’azen, située elle-mème par 34° 42° 29° latitude nord, 5° 35° longitude ouest. Quant à celle d'4/-Ksar ou Al-Kasait , assise au bord septentrional de l'£/-Xhos, qui débouche dans l'océan Atlantique à Æl-4raiche où Larache, elle est entourée de vergers et de jardins, d'orarigers et de palmiers superbes ; bâtie, vers la fin du douzième siècle, par un fils d'Æ/mansor, c'est-à-dire le F'ictorieux, elle offre encore des restes de fortifications. Eile a quatorze mosquées ; ses rues sont payées, élroiles, et traversées pour la plupart, de distance en distance, par des chemins voûtés ; les maisons se font remarquer par leurs toits en tuiles : c’est la seule de ce genre en Barbarie. Le bazar est peu fréquenté. Population, huit mille habitants, dont cinq cents Juifs (3).

Les sixième el septième jours, marche continuée à travers les montagnes, d'où l'on apercevait l'Allantique.

Le huitième jour, vue d'un lac d'eau douce de trente milles de long du nord au midi, sur un et demi de large, appelé Murja Ras-ed-Dowra, couvert d’oiseaux sauvages.

Le neuvième jour, continuation du voyage le long

(1) Les Maures, dit Lemprière, comptent les distances par heures, et comme il en faut toujours une à leurs mulets pour faire trois milles, la longueur d'un voyage est généralement calculée avec assez d’exactitude par ce moyen. A. M.

(2) La caravane a laissé sur sa droite, vers la mer, la ville d’Arzilla, à dix heures de chemin de Tanger, et qui fut autrefois une des barrières de l'empire, comme l'a dit femprière. A. M (3) Les circuits agréables de la rivière d'El-Khos où Lu cos, les masses de dattiers et de toutes sortes d'arbres plantés irrégulièrement, forment, dit Lemprière, le coup d'œil le plus pittoresque à Larache, où la nature non défigurée se montre dans toute sa beauté, AM.

des bords du lac, où l'on voit plusieurs îles et des tom-beaux de saints personnages. A l’est du la même sont des montagnes bordant la plaine de Msharrah Roumella.

Le dixième jour, la caravane apercoit le lac s'écouler et se perdre en un ruisseau marécageux ; le pays devient montueux, offre des collines élevées de cinq cents pieds, un sol pierreux ou sablonneux, où végètent quelques plantes grossières. Vue de la Sebou où Seïbous, rivière qui serpente dans une plaine riche et variée ; lit de quatre cents verges de large, peu de profondeur. Sur sa rive méridionale, à un mille de Ja mer, est assise par 340 48° latitude nord, 60 36’ longitude ouest, ja ville de Mehedia, qui, du temps des Portugais, fut une place importante, comme l'attestent les ruines de quelques belles fontaines, d'arches et d’églises ; ses fortifications étaient également sur un pied respectable : huit canons montés composent aujourd'hui sa seule défense. Cette ville ne contient plus que trois à quatre cents habitants, la plupart pêcheurs, qui subsistent da produit de la vente du shebbel, excellent poisson très sembable au saumon. Une commumcalion par eau existe entre cette ville et Fez, capitale du royaume de ce nom, dans l'intérieur , par 340 6” latitude nord, 40 58° 15° longitude ouest vers l'Atlas ; mais on n’en tire aucun avantage.

Le onzième jour, direction par une étroite et profonde vallée ; sur la droite , c’est-à-dire du côté de Ja mer à l'ouest de la route, vue d’un lac de trois milles de longueur nord-sud, où p'ongent des oiseaux qui ressemblent à des cygnes ; succession de collines et de vallées à un mille et demi de la mer ; à l'est, on aper- Çoit la vaste forêt de Mamora, couvrant, dit-on, quatre-vingls milles de pays, habitée par des lions el des sangliers. Arrivée à Sla ou Sala où Sallé ou Salé, par 340 2° 45°” latitude nord, 60 45’ 30” longitude ouest : ville jadis la terreur des mers, si renommée par ses pirates, qui menacèrent plus d'une fois les côles mêmes des Etats de la chrétienté ; ville autrefvis le théâtre habituel de révoltes, d'intrigues et d'activité, maintenant ruinée, calme et sans vie : tels sont les fruits de l'ignorance, du despotisme et du mahométisme. La ville actuelle de Salé, bâtie sur un point sablonneux s'avançant dans la mer, et formant le rivage nord-est de la rivière de Burugreb ou Bu-Regreb, a un mille et demi de longueur sur un quart de mille de largeur ; elle est entourée de murailles de trente pieds de haut, et de tours. carrées, de cinquante pas en cinquante

as.

La ville de Rabatt ou Rabat, par 340 2 30° latitude nord, 60 46° longitude ouest, située sur le bord sudouest de ladite rivière (1), offre une vue pittoresque avec ses groupes de minarets, ses murailles délabrées, ses palmiers et ses vieilles mosquées couronnées par la vénérable citadelle ou Casauba ou Kassbah.

Les douzième et treizième jours, en quittant Rabat, la caravane suit une direction ouest-sud-ouest, passe près du village en ruines et de la tour de Tomara, distants de trois milles de la côte ; voit ensuite deux villages arabes, et campe par 330 46° 10” latitude nom, 7o 28’ longitude ouest, sous les murs de la ville déserte de Æl-Mansoria, dont la mosquée a une tour de quatre-vingts pieds de haut, à un mille de la mer. Il a fallu, de Rabat à El-Mansoria, franchir sept à huit torrents ou rivières qui se jettent peu loin de la route dans l'océan Atlantique.

Le quatorzième jour, marche sud-ouest par ouest ; à six milles d'£l-Mansoria, vue de la ville presque déserte de Fidallah, par 330 44 latitude nord, 7o 24 longitude ouest, sur les limites d’une belle plaine cou-

(1) Les deux villes de Rabat et Salé étaient jadis réanies pour exercer la piraterie; et, suivant Lemprière, on les con« fondait généralement ensemble.

Les excellents melons et grenades qu’on trouve sur Ja route de Rabat à Mogadore dédommegent, dit le même voyageur, de l’ennui du chemin, A. M,

verte de blé, à trois quarts de mille de la mer, et qui était destinée à un magasin de grains avant que Moour fût bâtie ; on y remarque une assez belle mosquée. .

Le quinzième jour, direstion le long de la côte ; arrivée à PDar-el-Beida par 330 36° 30” latitude nord, 70 40° longitude ouest, petite ville murée, d'un demimille carré, sur le bord de la mer. Population, sept cents habitants, y compris quelques Juifs (1).

Les seizième et dix-septième jours, direction ouestsud-ouest, à travers un pays ondulé, une bonne terre argileuse, beaucoup de jardins, une petile forêt d'arbutus, donnant une graine dont on fait de mauvaise huile à brûler ; signes de culture, grand nombre de charruesen activité; vastes plantationsde/hhenna (/{awsonia inermis) ; quelques sources ; troupeaux de moutons et de chèvres; camps arabes ; tombeaux de saints ; vue des replis sinueux de la rivière de Oum-Erbegh ou Oum-er-Begh (la mère des herbages), qui descend de l'Atlas, sépare les provinces de Fez et de Fedla, forme limite entre celles de Temsena et de Ducaila, et coule à travers de profonds bancs de sables et d'argile sablonneuse ; largeur de son lit, cent cinquante pas. Sur sa rive sud-ouest, À un mille et demi dé son embouchure dans l'Atlantique, s'étend la ville d'4zamor où Azamore, par 330 47° 37° latitude nord, 80 15° longitude ouest, entourée de murailles d'un mille et demi de circuit. Celte ville est triste et sans vie; ses rues sont étroites et sales ; ses provisions consistent en poissons, légumes et fruits en abondance. Sa population est d'environ trois mille habitants.

Le dix-huitième jour la caravane prend sa direction à tra ers une contrée montagneuse ; signes de plus grande culture ; aspect de plusieurs sources ; dix Camps arabes ; deux villages entourés d'arbres, vue lointaine de la ville de Mazagan, située par 330 14 latitude nord, 8021! longitude ouest, sur un point péninsulaire se projetant à un mille au nord, et formant la limite occideutale d’une baie sablonneuse d'un mille et demi de large, qui offre un bon mouillage pour les favires, le point d'Azamor Fabrilänt au nord-est. La ville fut bâtie par les Portugais, qui l'abandonnèrent en 1770 ; elle est défendue par des redoutes du côté de la mer. Elle à un petit commerce, d'excellente eau et de bonnes provisions. Population, deux mille âmes.

Le dix-neuvième jour, direction sud-ouest par sud. La route abandonne la côte, et conduit vers la capitale par une succession de plaines élevées ou de terrains plats s'étendant au pied de l'Atlas. Entrée dans la province de Ducaila, célèbre par sa belle race de chevaux et sa manufacture de laine pour tapis; province fertile et bien cultivée, offrant çà et là quelques palmiers pour tous arbres.

Les vingtième et vingt-unième jours, route sur une plaine ouverte et montueuse ; sol gras et léger ou pierreux ; vue de quelques troupeaux de moutons, de dix campements arabes et de sept tombeaux ; premier aspect de l’4élas aux pics neigeux, qui brillent daus toute leur gloire au soleil couchant ; plaine étendue dans tous les sens, et arrivant sans doute à leur pied ; magnifiques masses de neige et de glace détachées à la distance d'une centaine de milles.

Les vingt-deuxième et vingt-troisième jours, direction sud-est, loujours en plaine aussi loin que l'œil puisse alleindre; nul arbre ni maison ; quelques tombes isolées pour interrompre ce niveau monotone ; sol tour-à-lour gras et sablonneux ou pierreux ; quelques palmiers nains sur des points mareécageux ; par intervalles, un beau gazon ; bouquet de blé de Guinée; jardins, tombeaux de saints.

Les vingt-quatrième et vingt-cinquième jours, direclion sud-est : route graduellement ascendante, à

(1) Dar-el-Beida, que Lemprière nomme Darbeyda, est, dit-il, un petit port de mer de peu d'importance, mais dont la baie peut néanmoins recevoir de grands vaisseaux sans danger, excepté pendant les gros vents du nord-ouest, A. M.

D BND MEMPRIEREIO TN 15

travers un pays de collines jusqu'à la plaine de Srira, longue de douze milles ; puis montée vers une seconde plaine de dix-sept milles d'étendue nommée Peira.

Le vingt-sixième jour, direction sud par est; montée par des collines de schiste micacé. En débouchant de ce défilé rocailleux, on découvre devant soi la ville impériale, avec ses palais, ses mosquées aux minarets élevés. et sa haute tour, dans une vaste plaine, au milieu d’une forêt de palmiers, derrière laquelle apparaissent les neiges éternelles de l'Atlas, lesquelles, à une élévation de 11,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, présentent un superbe relief résultant du ciel bleu qui les termine. Tandis que les Européens contemplent ce magnifique tableau, leur guide maure, à à la première vue de Maroc, fait halte, adresse au ciel des prières jour les jours du sultan et sur l'heureuse fin du voyage.

Enfin, le vingt-septièmejour, on traverse à 4/-Kantra, pont de trente arches, la rivière de Tensift, qui va se jeter dans l'océan Atlantique par 32° 8° latitude nord, à deux tiers environ d'un degré au nord de Mogadore, et à demi-degré au sud du cap Cantin ; puis, en continuant à sillonner une plaine nivelée, accompagné des gardes du sultan, tous en uniforme blanc, on arrive à Maroc au milieu des flots d’une population de plus de quarante mille âmes, au bruit de la mousqueterie ét des pétards, d'une musique barbare et des cris percants des femmes; en un mot, au milieu dé tous les honneurs possibles.

La ville de Maroc (en mogrebin, Marraksch), située dans uné riche plaine, est entourée dune forte muraille à mâchicoulis en bois de tapia, haute de trente pieds, avec fondations en maçonnerie, Elle offre des tours carrées de cinquante pas en cinquante pas. Ainsi entourée, la ville à six milles de circuit, eton y entre par onze doubles portes ; mais tout cet espace est loin d'être entièrement couvert par des maisons. Il comprend de vastes jardins et des terrains ouverte de vingt à trente acres d'étendue.

Le palais du sultan est en dehors de l'enceinte dela ville, au midi et en face de l'Atlas ; mais il est entouré de murailles d'une égale force ; l'espace qu'il occupe est d'environ quinze cents verges de longueur sur six cents de largeur ; ce terrain est divisé en jardins carrés, auteur desquels sontdes pavillons détachés, formant la résidence inpériale. Les parquets des appartements sont en tuiles de différentes couleurs, mais fort simples du reste; une nalte, un petit tapis à l'extrémité et quelques coussins en composent tout l'ameublement.

Les fontaines dela ville offrent plusieurs restes de belles sculptures, notamment celle qui avoisine la mosquée d’£/-Moazim, et qui porte le nom de Shrubu-Shouf (bois et admire), laquelle a une corniche en marbre blane.

Les rues de Maroc sont étroites et irrégulières, rarement plus larges que les ruelles européennes; en beaucoup d’endroils, traversées par des arches et des portes servant probablement de défense en cas d'attaque. Plusieurs ont des espaces ouverts et libres qui servent de lieux de marchés.

Les maisons, généralement d'un seul étage, ont des toits unis en terrasse. Le côté de la rue est propre et blanchi ; çà et là est une étroite ouverture qui ne mérite pas le nom de fenêtre, et dont aucune n'est vitrée ; mais la disposition intérieure est presque toutà-fait espagnole. Les chambres s'ouvrent sur une cour ; quelques unes de ces cours sont entourées d'arcades, et ont une fontaine au milieu. Plusieurs des portes sont en bois de cyprès sculpté avec art. Les chambres sont longues et étroiles, à cause probablement du manque de bois. Nulle fenêtre, nul foyer ou cheminée, aucun meuble, excepté une natte et un ou deux coussins.

Le bazar, nommé Æ/-Kaisseria, offre un long rang de boutiques ou d'échoppes couvertes contre l'injure du lemps, et divisées en compartiments,

Le millah, où quartier des Juifs, e$t un enclos muré,

d'environ un mille et demi de tour, à l'angle sud-est de la ville ; il est populeux, mais sale ; tous les Juifs paient une {axe ou Capitation au sultan, et sont traités avec un grand mépris; le mahométisme pèse sur eux de tout son poids flétrissant. La population de la ville, qui n'excède pas cent mille âmes ou peut-être même ne dépasse point quatre-vingt mille âmes, comprend cinq mille Juifs. Les femmes ne se montrent que bien rarement dans les rues.

Quant aux jardins, le sultan en a trois assez considérables, d'environ cinquante acres d’étendue, dans l'intérieur de la ville ; et deux, de chacun vingt acres, à deux milles de distance des murailles. ni

Vue de Maroc, la chaîne neigeuse de l'Atlas borne l'horizon de l’est au sud-ouest. En hiver (janvier 1830, époque où la mission britannique se trouvait à Maroc), la transition est immédiate de la zône boisée à la zône neigeuse ; la formation de ces monts incline plus vers des sommités ou pointes aiguës que vers des pics alpins. La plus élevée de ces sommités, aperçue de la ville, est à l’est-sud-est, à une distance de vingt-sept milles ; deux autres masses remarquables, formant des pains de sucre, au sud-est par est et sud-est, et que les Maures appellent Glaoui, présentent un superbe rideau du sud au sud-est.

Les habitants de cette contrée peuvent être divisés en six classes, savoir : les Maures, les Arabes, les Schelluhs, les Berbers, les Juifs et les nègres.

Les Maures, race dégénérée de leurs nobles ancètres, descendent de ceux qui furent chassés d'Espagne lorsque la conquête de Grenade par Ferdinand et Isabelle et la fuite de Boabdil-El-Chico mirent fin à la dynastie mauresque dans ce dernier pays.. Les Maures habitent principalement les villes, remplissent les hauts emplois sous le gouvernement, el forment le corps militaire ; leur langue est le mogreb , ou arabe occidental, mêlé de mots espagnols.

Les Arabes, originaires du désert, se répandent dans les plaines, vivent sous des tentes, communément dressées en cercle, d'où on les nomme douars ou camps, et mènent une vie pastorale.

Les Berbers et les Schelluhs ou Chelluhs habitent les montagnes de l'Atlas : les premiers, la partie nordest jusqu’à la province de Tedla ; les derniers, depuis cetle province jusqu'au sud-ouest. Ils vivent principalement dans des villages dont les maisons sont construites en pierre et en argile, avec des toits en ardoises; quelquefois sous des tentes, et même dans des cavernes. Leur principale occupation est la chasse ; ils cultivent la terre et élèvent beaucoup d'abeilles. Leur genre de vie les rend plus robustes et plus actifs que leurs voisins des plaines, Ce sont probablement les aborigènes de celte contrée, les descendants directs de Ham, et qui ont été refoulés des plaines vers les montagnes par les incursions des Arabes et des Maures,

Leur idiome n’a aucune ressemblance avec l'arabe, quoiqu'un assez grand nombre de mots arabes soient usités parmi les naturels. On a longtemps agité la question de savoir si le schelluh et le berber ne forment qu'une même angue, C’en sont réellement deux,

FIN

mais peu différentes l'une de l’autre, ayant un assez grand nombre de mots communs à toutes deux; on pourrait ayancer seulement que ce sont deux dialectes de Ja même souche, c’est-à-dire de la langue parlée dans toute la haute chaine de l'Atlas, et s'étendant de Baheereh , sur les bords du Nil, jusqu'au cap Noun, sur l'océan Atlantique, distance de plus de deux mille milles. Il y a d'ailleurs tout lieu de croire que le berber est l'idiome natif de toute l'Afrique septentrionale; c'est la langue des Mozabies, des Wadregans, des Wurgelans, des Tuariks, et on parle berber sur les confins de l'Egypte et de l’Abyssinie.

Les Juifs, dans cette partie de l'empire de Maroc, sont comme ailleurs une preuve vivante de cetteprophétie , prononcée il y a plus de trois mille ans, que ce peuple vivra isolé et ne se mêlera jamais aux autres nalions. Les Maures, sans connaître cette prophétie, l'ont accomplie en son entier, en obligeant les Juifs à vivre dans un quartier particulier de leurs villes. Les Juifs forment un corps nombreux et serviable; ils sont mécaniciens, interprètes, ete, et c'est par eux que les affaires commerciales se traitent avec les Européens; on les contraint de se soumettre aux: plus bas offices, comme ceux de domestiques, portefaix , boueurs, elc. Méprisés, insultés par les Maures, qu'ils trompent en toutes occasions, ils n’ont d'autre moyen de justice que la soumision aux injures, aux coups même des enfants maures ; et si un Juif osait lever contre eux la main, il ne le ferait qu'aux dépens de sa vie. En passant devant une mosquée , il doit déposer sa chaussure. S'il rencontre quelqu'un de la maison de l’empereur, fussent-ce même les vieilles négresses du harem impérial, il doit également quitter sa chaussure, et se tenir debout près de la muraille jusqu'à ce qu'elles aient passé devant lui. Tel est l'état de dégradation de ce peuple, dans le sein duquel nous devons cependant, observent les voyageurs anglais, choisir nos interprètes, nos agents consulaires. S'il fallait reporter au sultan un message conçu en termes d'égalité ou une remontrance un peu vive, un Juif ne l'oserait qu'en s’exposant à une mort immédiate.

Les nègres, dont le nombre est peu considérable, sont esclaves, et, ici comme dans les contrées plus civilisées , un objet de trafic. Il en est cependant qui acquièrent une certaine importance, et qui alors obtiennent leur liberté. Le nègre est renommé pour sa fidélité; aussi le sultan a-t-il principalement composé sa garde de nègres, qui forment sa seule armée permanente, laquelle ne dépasse point cinq mille hommes.

Le gouvernement de l'empire de Maroc est entièrement despotique. Le sultan est le chef de l'Eglise et de l'Etat, deux choses ici inséparables. Le mahométisme est la seule religion permise , et les Maures sont très stricls, même en voyage, dans l'accomplissement minutieux des devoirs qu'elle prescrit. Ils regardent les chrétiens comme n'ayant aucune religion.

nr nn nine dote du tn 4 Paris, — Imp. Lacour et Ce, rue Soufflot, 16.

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