‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 118 sur 179 · VOYAGE PARMI LES MAURES DE LA SÉNÉGAMBIE · texte numérisé non relu

VOYAGE PARMI LES MAURES DE LA SÉNÉGAMBIE

Après Golberry, on s'accorde à reconnaître que Geoffroy de Villeneuve est un des voyageurs qui a le mieux observé les Maures et les nègres de la Sénégambie. Nous passerons sous silence son voyage au cap Vert, à Cayor et autres lieux, pour offrir sur-lechamp la substance de ses remarques sur les Maures du désert de la Sénégambie ; ces remarques serviront de complément ou de développement à celles de Brue, que nous avons déjà données.

Les tribus des Trarzals, des Bracnats et des Darmancouts sont en possession de la rive nord du Sénégal. Elles paraissent avoir des établissements fixes dans sept oasis, où l’on trouve des palmiers, des dattiers et des pâturages qui conservent toujours leur verdure; mais qui, trop limités pour la nourriture annuelle de la horde, sont réservés comme ressource dans les temps de sécheresse ou de grandes pluies. Au milieu de ces

tribus, depuis le cap Bojador jusque sur les bords du Sénégal, est une peuplade vagabonde, celle des Azounas, qui elle-même s'appelle éribu des voleurs; elle ne vit, en effet, que de brigandage et de rapine. Une autre tribu, celle des Mouselemines, dans le voisinage du cap Noun, a des mœurs analogues ; mais les Bracnats ei les Trarzats sont les plus influents de ces nomades.

Un chef maure ne visite les blancs que pour affaires de commerce ou pour réparation d’une injure prétendue , et ce sont toujours des présents qu'il faut lui donner, d’abord à lui, ensuite aux gens de sa troupe, chacun suivant son rang. Tous ces cadeaux se partagent ensuile lorsqu'on est de retour à l’adouar ou au camp, et quelquefois le chef est obligé de se déshabiller pour satisfaire à toutes les exigences, sauf à redemander un supplément aux blancs. Les gens de son escorle ne le perdent jamais de vue quand ils sont chez les blancs, afin qu'il ne soustraie aucun article à leur rapacilé. Ces Maures ne cessent d'importuner les voyageurs et de les rançonner.

Néanmoins, le chef de chacune des tribus maures exerce, généralement parlant, une juridiction absolue sur la horde, tout en conservant le niveau de l'égalité dans le cours ordinaire de la vie, au point que le chef et son chamelier mangent souvent au même plat et couchent sur la même natte.

Les Maures possèdent une excellente race de chevaux ; mais leurs bêtes de somme ordinaires sont le chameau et le bœuf. Avec les nègres qu'ils enlèvent dans leurs incursions chez les peuples de l’intérieur, et qu'ils vendent aux Européens, ils se procurent de ceux-ci des armes et de la poudre. Ce commerce avait lieu ‘principalement avec les blancs du Sénégal. La seule manufacture établie parmi ces Maures consiste en un camelot de poil de chèvre grossier, avec lequel ils couvrent leurs tentes ; et relativement à cette partie de l'économie domestique comme pour toutes les autres, les Maures ressemblent, par leurs usages, leurs mœurs et leurs habitudes, aux Arabes du désert. D'un autre côté, fiers de l'avantage que leur donne sur les nègres quelque teinture des lettres, ils sont le peuple de la terre le plus vain, le plus orgueilleux, et peut-être le plus superstitieux, le plus féroce et le plus intolérant, A la superstition aveugle du nègre, ils joignent toute la cruauté et la perfidie de l’Arabe. On se rappelle les mauvais traitements qu'éprouvèrent le major Houghton et Mungo-Park, lorsqu'ils furent retenus captifs parmi les Maures ; le major Houghton périt dans cette captivité, et Mungo-Park ne dut la vie qu'à l'humanité d’une femme maure, qui lui facilita les moyens d'évasion.

Les Maures, en général, sont forts et vigoureux, ont les cheveux hérissés , la barbe longue , le regard féroce, de grandes oreilles pendantes et les ongles aussi longs que des griffes, dont ils se font une arme dangereuse. La tribu des Ouadelims répand la terreur partout où elle passe.

Ces peuplades vivent sous des tentes qu'ils transportent à volonté. Ces tentes sont de forme ronde, avec le sommet conique ; elles sont couvertes d’une étoffe de poil de chameau, si bien tissue et si serrée, que la pluie ne la pénètre jamais. L'ameublement sous les tentes consiste en de grands sacs de cuir, où l’on renferme quelques mauvais haillons et des morceaux de fer. On y joint parfois de petits coffres qui deviennent un objet de grande convoitise pour la peuplade. Le lait et l'eau se gardent dans des outres de peaux de bouc. On a un peu de terre pour faire cuire le lait ou le grain, deux grosses pierres pour moudre l'orge, une autre pour enfoncer les piquets des tentes. Le lit est une natle de brins de jonc, recouverte d’un cuir tanné. Les oreillers sont de la grandeur et de la forme d’un porte-manteau. Quelques tapis grossiers pour se Couvrir et une petite chaudière de cuir sont les meubles par lesquels les riches sont distingués des pauvres.

Chargées des soins du ménage, les femmes prépa-

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rent le mil, apprêtent les viandes, portent l'eau, soignent le bétail et les chevaux qui logent toujours sous la même tente, Rien de plus arrogant qu'un Maure avec sa femme, Elle lui présente l'étrier quand il monte à cheval, elle n'est point admise à ses repas, elle se tient à l'écart jusqu'à ce qu'il l'appelle pour lui en donner les restes. Elle est en quelque sorte sa propriélé, car un Maure ne se marie que quand il a le moyen d'acheter une femme. Les pères vendent leurs filles , et celui qui en a le plus grand nombre passe pour le plus riche. Le mari peut répudier la femme qu il à ainsi achetée; mais on ne Jui rend pas ce qu'il a donné. Les mauvais traitements du mari n’empêchent pas cependant ces femmes en général de lui être fidèles ; il est rare qu'elles enfreignent la foi conjugale, et si elles le font, non-seulement le mari les chasse de sa tente, mais les parents de la coupable vengent dans son sang l'outrage qu'ils en ont recu. Tout cela n'empêche point les Maures de regarder les femmes comme d'une espèce inférieure à la leur: D'un autre côté, ils ne font cas que de la corpulence : la femme qui n’a besoin que de deux esclaves pour la soutenir dans sa marche n'est jugée digne que d'un rang secondaire ; celle au contraire que l’on est obligé de porter sur des chameaux est regardée comme une beauté parfaite, surtout si elle a des dents assez longues pour lui sortir de la bouche. Aussi les jeunes filles se gorgent-elles de couscous et de lait de chameau pour devenir massives et acquérir ce degré d'embonpoint qui, aux yeux des Maures, est le comble de la perfection.

C'est à peu près tout le soin que l’on prend des jeunes filles ; mais les garcons apprennent à lire et à écrire l'arabe. Dès qu'ils peuvent agir, ils ont droit au respect des femmes; leur mère même ne mange plus avec eux. Ils apprennent de bonne heure à manier le poignard, à déchirer avec leurs ongles les entrailles de leurs adversaires, et à mentir avec adresse. Du reste, ils peuvent avoir autant de femmes que leur fortune leur permet d'en nourrir, et elles vivent ensemble dans la même tente sans montrer entre elles aucune jalousie. Cependant la première femme tient ordinairement le rang d'épouse légitime, et toutes, malgré la brutalité des Maures, donnent à leur mari souvent de riches parures. 11 paraît difficile de concilier de lels soins avec la rigueur presque toujours révoltante que le despole emploie à leur égard.

Il n’est rien de comparable à la joie des parents lorsqu'il naît un garcon. Quant à la mère, étendue sur le sable ou sur une natle, elle s’accouche ellemême, dépose son enfant , et boit un peu de lait pour se forlifier. Si le nouveau-né est un garçon, elle se barbouille le visage de noir pendant quarante jours pour témoigner son allégresse; si c'est une fille, elle -ne se noircit que la moitié de la face, et, pendant vingt jours seulement. ;

L'habillement des Maures consisie en caleçons eten pagnes, en une chemise de coton bleu, avec un trou au milieu pour y passer la tête: au moindre vent ils n'ont plus rien du tout sur le corps. Plusieurs Maures, du milieu du désert, ne sont vêlus que de peaux de chèvres. A la ceinture est suspendu le poignard ou coutelas, ainsi que le mouchoir dont il s’essuie le visage et les mains. La plupart vont la tête, les jambes et les pieds nus. Les cheveux sont nalurellement abondants et bouclés, On ne porte de sabre qu'à la guerre. A cheval, on a des botlines, Les jeunes filles vont absolument nues jusqu'à l'âge de la nubilité. L'habillement des femmes est à peu près le même que celui des hommes; quant aux cheveux, ils sont ordinaire ment tressés. Les mœurs dépravées des hommes font qu'une femme est déjà flétrie à vingt ans.

La langue parlée est un arabe grossier, dont la rudesse tient plus à la prononciation qu'à la corruption de l'idiome lui-même. La religion est l'islamisme, accompagné de ridicules superstitions. La circoncision n’a Een qu'après l'âge de douze ans, Dans le désert,

comme il n’y a point de mosquée, la prière se fait en plein air et cinq fois par jour. Faute d'eau, on fait les ablutions avec du sable. Les prêtres ou {albés sont reconnaissables à leur longue barbe, et à une bande d'éloffe de laine moitié blanche, moitié rouge, qu'ils laissent flolter autour du corps. Le chapelet est d’une grosseur énorme. Chaque talbé est à la foi prêtre et maître d'école. J1 apprend-aux enfants à lire et à écrire des versets du Koran, par une sorte d'enseignement muluel, et en les initiant aux principes de la religion mahométane , il n'oublie pas de leur inspirer une aversion extrême pour les chrétiens, au point de leur persuader qu'il n'y a pas plus de mal à tuer un Européen qu'un chien. Ces mêmes talbés, qui forment parmi les Maures une classe importante, sont très vicieux, très corrompus et très féroces. Ils ont des amulettes pour toules les circonstances et pour touies les parties du corps.

Les Maures sont généralement pasteurs et commer- Cants; ils élèvent des bœufs, des vaches, des moutons, des chèvres, des chameaux et des chevaux, surtout des juments. Ils voyagent avec leurs troupeaux qu'ils vont vendre souvent très loin, et ils manquent rarement de piller les nègres qu’ils peuvent rencontrer, Leur vie, du reste, est extrêmement frugale. ils ne tuent d’animal que dans les grandes fètes et les jours de réjouissance. Ils ne font par jour que deux légers repas ; ils boivent un peu de lait le matin et le soir. La religion les astreint à des jeûnes fréquents et rigoureux. En voyage ou à la guerre, ils sont quelquefois trois et quatre jours sans manger; alors ils se serrent le ventre avec un pagne, et tous les jours un peu plus fort (1). Dès qu'ils trouvent à manger, ils peuvent dévorer un mouton à deux; il y en a même qui le mangeraient seuls. Is l'étouffent pour n’en pas perdre le sang, l’entourent de braise et le retirent du feu à moitié cuit, pour le manger avec la peau et les intestins non vidés en buvant chacun jusqu'à six pintes d'eau mêlée avec de la mélasse. C’esi ainsi qu'ils passent d'un excès d'abstinence à une gloutonnerie extrême, sans cependant en être incommodés,

Malgré leurs vices, les Maures pratiquent volontiers l'hospitalité. C’est toujours le plus riche de la tribu qui en fait les honneurs à l'étranger. Mais le repas n'est jamais servi que tard dans la soirée, lors même que l'étranger serait arrivé de grand matin, car les Maures n'offrent rien que la nuit, à la clarté de la lune ou d'un grand feu : on en allume presque en toute saison. Le voyageur part le lendemain de son arrivée; s'il restait davantage il serait importum ; on le lui ferait sentir en lui diminuant progressivement sa ration, jusqu'à la réduire à presque rien.

I n'existe chez les Maures ni lois ni coutumes écrites, par conséquent nulle justice régulière. Un voleur pris en flagrant délit est exécuté sur-le-champ, S'il est étranger, on lui coupe le cou comme à un mouton ; si c'est un homme de la tribu, on se contente de le rouer de coups, en le forçant à la restitution, et le lendemain on le vole à son tour si l’on peut. Chaque individu se venge comme il lui convient des outrages qu'il a reçus ; toutefois il tue rarement son adversaire, dans la crainte que ce meurtre rejaillisse ensuile sur sa famille el sur ses amis. On voit souvent quelques-uns de ces Maures se disputer ensemble le poignard à la main avec une fureur qui semble tenir du délire ; on croit qu'ils vont s'exterminer; il n'en est rien, Car l'instant d'après ils sont meilleurs amis qu'auparavant,

En résumé, les Maures sont généralement perfides et lâches, incapables de compassion ni de pitié, capables au contraire de tous les crimes ou des plus affreuses cruautés. [ls n'ont aucun principe de sociabilité, ils paraissent étrangers à toute notion du droit des gens, ctils ne suivent d'autres impulsions que celles de leurs mauvais penchants, Il faut donc plaindre les

(1) Ceci rappelle l'usage des Buschimens de l'Afrique méridionale et des aborigènes do l'Australie. A. M.

Européens que le naufrage peut jeter sur la côte, ou que le goût des voyages conduit dans le grand désert africain ; Saugnier, Brisson, Adams, Riley, Cochelet el une foule d’autres sont de bien tristes témoignages de la férocité des Maures du Sahara.

LEMPRIÈRE.

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