GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ORIENT
la Corse, le 15 août1769, de parents dont les ancêtres. italiens d'origine, appartenaient à une des plus ancienues et des plus nobles maisons de la Toscane.
Versl'âge de dix ans, il fut placé à l’école militaire de Brienne, en Champagne, et y fit de rapides progrès en mathématiques. En 1783, le concours le désigna pour finir ses études à l'école militaire de Paris. Il en sortit en 1787 et entra dans le 1er régiment d'artillerie, dit de La Fère, en qualité de lieutenant en second; il devint ensuite lieutenant en premier dans le régiment de Grenoble. Il fut nommé capitaine en 1792; chef de bataillon en 1793 ; lieutenant-colonel la même année et dans la même arme.
C'est ce dernier grade qu'il occupait lorsqu'une flotle anglaise s'empara de Toulon. Là commence son immortalité : chargé des opérations du siége, il les dirigea avec tant d’habileté que les Anglais durent précipitamment évacuer le port.
Ce beau succès valut au lieutenant-colonel Bonaparte le grade de général de brigade. En 1795, Barras le fait nommer commandant de l'artillerie à Paris, et
eu de jours après sa nomination il réduit les sections insurgées contre la Convention. Il en est aussitôt récompensé par son avénement au poste de commandant en second de l'armée de l'intérieur et de Paris ; puis, il. devient commandant en chef, en remplacement de Barras.
Le 4 ventôse an 1v ou 23 février 1796, il est nommé par le Directoire commandant en chef de l'armée d'Italie, en remplacement du général Schérer. Quinze jours après, il épouse Joséphine Tacher de la Pagerie, veuve du vicomte de Beauharnais, et part pour l'Italie, Il n'avait alors que 26 ans.
2 HISTOIRE DES VOYAGES. | I Re Re
Il commence les hostilités contre l'armée autrichienne, commandée par le général Beaulieu, et gagne la bataille de Montenotte, puis celle de Millesimo, deux victoires qui séparèrent les deux armées d'Autriche et de Piémont. Un mois plus tard , il remportait une nouvelle victoire sur Beaulieu à Mondovi.
Le 7 mai 1796 , il passe le PÔ, et huit jours après , il fait son entrée triomphale à Milan, capitale de la Lombardie. Huit jours ensuile, il s'empare de Pavie, passe Je Mincio et pénètre à Vérone, pour aller ensuite assiéger Mantoue, prendre Bologne, Modène el Livourne. Le 2 août, bataille de (astiglione el mise en déroute de l'armée autrichienne du général Wurmser.
Les 45, 16 et 17 novembre 1796, Bonaparte remporte la célèbre victoire d’Arcole, et le 14 janvier 1797, celle de Rivoli. La Toscane est à nous et les gorges du Tyrol sont forcées. Le 9 février, prise d'Ancône et de Lorette. Le 19, traité de paix avec le pape Pie VE, qui renonce à ses prétentions sur Avignon, cède à la France Bologne, Ferrare et la Romagne, et laisse réta blir l’école française à Rome. |
Le 16 mars, bataille du Tagliamento, où Bonaparte met en déroute l'armée du prince Charles, et va s'emparer de Trieste. Le 15 avril, préliminaires de paix à Léoben , et le 16 mai, entrée des Français à Venise. Enfin, le 26 octobre 1797, le général Bonaparte est placé à la têle de l'armée d'Orient , et il part pour l'Egypte.
ALBERT-MONTÉMONT.
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RELATION
L'armée de terre, réunie à Toulon. s'élevait à trentesix mille hommes; elle avait pour chefs les généraux Berthier, Kléber, Desaix, Reynier, Caffarelli, Dammartin, Bon, Dugua, Menou, Vaubois Dumuy, Dumas, Lannes, Lanusse, Belliard, Verdier, Murat, Vial, Rampon, Friant, Songis, Mireur, Fuglere, Davoust, Leclerc Zayonscheck, Donzelot , etc. L'armée navale se com posait de dix mille hommes commandés par l'amiral Brueys, qui avait sous ses ordres Dupetit-Thouars, Villeneuve, Blanquet-Duchayla, Decrès, Gantheaume. La flotte comptait treize vaisseaux de ligne avec un grand nombre de frégales, de bricks, de corveltes et de petits bâtiments de guerre, et quatre cents bâtiments de transport :en tout eent quatre-vingt-quatorze voiles. Le 9 mai 1798, Bonaparte, à la tèle de ces forces et des savants qu'il avait engagés à le suivre, appareilla de Toulon même, et arriva le 49 juin devant Malte dont il s'empara au nom de Ja République francaise. Après y avoir laissé quatre mille hommes sous le commandement du général Vaubois, il contina sa roule et parut en vue d'Alexandrie le 4er juillet, au bout de quarante-lrois jours de traversée, sans avoir éprouvé aucune perte. Aussitôt il ordonna le débarquement, S avança vers Alexandrie dont il se rendit maître, pendant que la floite allait mouiller dans la rade d'Aboukir. Il marcha énsuile sur le Caire; et apercevant le 22 juillet les Pyramides , il les salua en s'écriant au milieu de son avant-garde : « Soldats, vous al ez eom- « battre aujourd'hui les dominateurs de l'Egypte ; « songez que du haut de ces monuments quarante « siècles vous contemplent ! » À ces mots, il rangea son armée en bataille, et vainquit les Mameloucks au nombre de plus de trente mille, dont six mille cavaliers. IL leur tua plus de trois mille Osmanlis et leur prit quarante pièces de canon, quatre cents chameaux et un butin immense. Deux cents soldats, qu'il envoya Pour occuper une ville de plus de deux cent soixante mille âmes , ÿ pénétrèrent Ja nuit sans rencontrer un seul habitant dans les rues, tant la bataille des Pyramides avait imprimé de terreur: Ce’ fut le: 23 juillet 1 198 que Bonaparte fit son entrée dans la capitale de l'Egypte, au milieu du vaste concours des habitants i
étonnés de voir ces hardis étrangers s'avancer lentement et d’un air de gaîlé qui contrastait avec la marche rapide et menaçante de leurs anciens dominateurs.
Le général en chef composa sur-le-champ un conseil ou divan de sept personnes chargées de maintenir la tranquillité publique et de veiller à la police dans la capitale; il annonça cette mesure aux indigènes par une proclamation dans le style ori ntal, en louant leur prudence de n'avoir pas pris les armes contre Îles Français. Nos troupes, après quelques moments de repos, se dirigèrent sur divers points pour les occuper el poursuivre l'ennemi. Le combat désastreux d'Aboukir, entre la flotte anglaise et celle de Brueys, ne servit quà donner une nouvelle énergie à nos troupes. dont Bonaparte suivait tous les mouvements. Pour mieux gagner l'esprit du peuple, il fit célébrer plusieurs fêtes avec une grande solennité, et à des intervalles très rapprochés; une à l'occasion du débor-
‘dement périodique du Nil et de l'arrivée des eaux
de cefleuve au Caire, le 18 août; une autre le 1er vendémiaire , septième anniversaire de la fondation de la République française: enfin il ordonna que la fête annuelle du Beiram fût célébrée avec la plus grande solennité.
Dès son arrivée , le vainqueur de l'Egypte, sentant tout le parti que la science et les arts pourraient tirer de la présence des savants et artistes français dont il était environné, décréta, le 21 août 1798, la formation d'une académie qu'il nomma /nslitut d'Egyp'e, el qui allait élever un monument scientifique non moins durable que les pyramides, en face desquelles elle devait prendre naissance. Avant de présenter les résultats de ces travaux du génie et des arts, avant d'offrir une analyse ou esquisse des découvertes obtenues et des observations failes sur le pays et sur les habitants, seuls objets qui soient ici du ressortde nos ex plorations ; ik convient peut-être d'achever, en quelques mots, le tableau militaire de l'expédition, sans contredit la plus extraordinaire, la plus audacieuse el la plus inouie ou la plus merveilleuse qui ail jamais été coneue, et dont le souvenir est encore aujourd'hui l'entretien journalier des fils basanés du désert, parmi lesquels le nom de Napoléon Bonaparte est, pour ainsi dire, en aussi grande vénération que celui de Mahomet.
Les Mameloucks, échappés à leur désastre devant les Pyramides, s'étaient réfugiés elralliés dans la Haute- Egypte. Dès le 23 août, le général Desaix remonta le Nil jusqu’à Siout, et, redescendant vers le Faïoum, les surprit et leur livra bataille à Sediman, où ils avaient cinq mille chevaux, et où ils laissèrent le sol ionché de leurs morts, avec leurs canons que notre infanterie venait d'enlever à la baïonnelte. Au village de Faïoum, trois cent cinquante de nos soldats mettent en déroute trois mille Arabes et mille Mameoucks. La provinte de ce nom est conquise à nos armes; Desaix règne en sultan, mais en sultan jusle , ainsi que l’appellent les indigènes. Menou et Marmont, accompagnés des savants de l'Institut égyptien, parcourent la Basse-Egyple ; Verdier prend possession de la province de Mensourah; le général Andréossi reconnaît le lac Menzaleh, tandis que Murat châtie les insurgés de Mit-Kramar. Cependant , au bout de quelques mois de calme dans le Caire, un soulèvement de la population éclate à l'occasion d'un impôt d'enregistrement établi sur les actes de propriété: il éclate en l'absence du général en chef ; celui-ci accourt de l'île de Roudah , et Ja vigueur de <es mesures réduit les révoltés à implorer merci, après trois jaurs de résistance el le massacre de trois cents Français. C’est dans ces journées que périt un jeune héros polonais, le brave Shulkowski.
La tranquillité ramenée au Caire, Bonapartes veut y rendre le Séjour agréable aux compagnons de sa fortune. On y élève un Tivoli à l'instar de celui de Paris ; sailes de jeux, cabinets de lecture, feux d'artifice , danses, musique, {out s'y trouve. Des fonderies, des usines, des manufactures de tout genre s'établissent
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2 mass = ne énthamntant né
ainsi que des ateliers pour fabriquer la poudre à canon. Le divan ayant été dissous lors de l'insurrection, le vainqueur forme une nouvelle assemblée des principaux fonctionnaires du Caire et des autres provinces, au nombre de soixante, pour discuter avec lui sur les intérêts de la nation, Un commissaire français préside ce nouveau divan, Bonaparte fait fortifier le Caire, dans la vue de prévenir un nouveau soulèvement, On savait par l'histoire que le Nil avait communiqué jadis avec la mer Rouge par un canal, unissant ainsi cette mer à la Méditerranée; Bonaparte veut le reconnaître et se rend à Suez,
Là , il apprend que le pacha de Saint-Jean-d'Acre s'est mis en mouvement pour attaquer nos (troupes ; il le prévient et marche à sa rencontre, avec treize mille hommes qui franchissent des déserts pleins d'un sable brûlant. Il arrive le 8 février 1799 devant le fort d'El-Arish, qui bien que défendu par des forces nombreuses, au bout de dix jours dut capituler. Après une marche fatigante, l'armée française entre à Gaza , que les Arabes venaient de quitter ; elle les suit à Jaffa et prend la ville d'assaut. De là, le général en chef marche sans délai sur Saint-Jean-d’Acre, dont la garnison avait recu des renforts de Turcs et d'Anglais. Le commodore Sidney-Smith croisait avec son escadre sur les côtes de la Syrie, et un émigré francais, le colonel d'artillerie Phelipeaux, dirigeail pour les Turcs la défense de la place. L'armée française n'avait pour l'attaquer que douze pièces de faible calibre; Bonaue comprit qu'il ne pourrait s’en emparer. D'aileurs , les Syriens formaient des rassemblements considérables qu'il dut refouler jusqu'à Nazareth sur les rives du Jourdain, où Kléber culbuta près de Cana l'avant-garde des pachas forte de cinq mille chevaux et de mille fantassins. L'arrivée de Bonaparte permit de livrer au pied du Mont-Thabor, le 16 avril 1799, une bataille où vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins du féroce Djezzar, pacha de Syrie, furent anéanlis par quatre mille Français, qui s'emparèrent de tous les magasins et du camp des Arabes.
De retour au Caire, Bonaparte apprit le débarquement
de l’armée turque sur la côte d'Alexandrie, au nombre de dix-huit mille hommes, qui s’emparèrent du fort d'Aboukir, défendu seulement par deüx cent cinquante hommes. Mais les Turcs n'osant s'avancer dans les terres et se fortifiant dans la presqu'île d'Aboukir, Bonaparte profila de leur hésitation, rassembla ses divisions, et le 25 juillet 4799 ordonna l'attaque. Elle fut terrible et meurtrière ; les Turcs, n'ayant pour retraite que la mer, se défendirent en désespérés; mais à travers la mitraille et les boulets, nus braves enlevèrent les retranchements des musulmans qui, presque tous furent égorgés ou noyés dans les flots. Ainsi se lermina celle menaçante expédition des Turcs, dont l'issue venait d'être si glorieuse encore Reur les Français.
” Ce fut alors que Bonaparte , rappelé secrètement en France, laissa le commandement de l'armée au général Kléber et quitta J'Egypte. Au bont de quarante-huit jours de traversée, il arriva à Fréjus, le 9 octobre 4799, un an quatre mois et vingt jours après être sorti de Toulon à la tête de l'armée expédilionnaire. Il ramenait avec luilesgénéraux Berthier, Lannes, Murat, Marmont, Audréossi, l'aide-de-camp Lavalette, cs savants Monge, Bertholet, Denon, Parseval-Graudmaison, Bourienne, secrétaire du général en chef, et deux cent cinquante guides sous les ordres du général Bessières, avec l'amiral Gantheaume, Son retour à Paris fut bientôt suivi du 148 brumaire et de la Constitution de l'an vitr, qui, après le renversement du Directoire, plaçale vainqueur des Pyramides et du Mont-Thabor à la tête des affaires, sous le nom de premier Consul.
Cependant le général Kléber avait su par son ascendant capliver la coufiance des soldats, qui s'était un peu ébranlée à la nouvelle du départ de leur chef. Il rappela Desaix au Caire pour l'envoyer au-devant du grand-visir, qui s'avançait par la Syrie'avec une nou-
velle armée. Sur ces entrefaites , la flotte anglaise débarqua sur la côte de Damiette sept mille Janissaires, qu'avec mille hommes le général Verdier détruisit en tièrement. Ce succès de nos braves décida l'amiral Sydney-Smith à proposer au général français une négociation pour l'évacuation de 1 Egypte. La convention fut conclue ; l'armée française devait être transporlée en France sur des bâtiments turcs, et recevoir du grands visir trois mille bourses de 500 piastres chacune pour les frais de l'évacuation et le paiement des dettes arrié+ rées. Déjà Kléber avait ordonné l'évacuation de plu sieurs provinces, lorsque, averti par Sydney-Smith que le gouvernement anglais désapprouvait cet arrangement, il rassembla l'armée et livra bataillle aux Turcs, bien qu'il n'eût que dix mille hommes à opposer à ses ennemis au nombre de près de quatre-vingt mille, La
ostérité n'oubliera pas à cette occasion les paroles Décoiques de Kléber : « Soldats, dit-il, nous répon= drons aux insolences dé nos ennemis par des victoires. Préparez-vous à combattre! » En effet, la victoire ne fut pas longtemps douteuse. L'avant-garde turque, qui campait dans le village de Matarieh, bâti sur les ruines d'Héliopolis, attaqua le 20 mars 1800 l’armée française, qui la mit en déroute et la rejeta dans le désert de Syrie.
Etonnés de cette victoire nouvelle dans les plaines d'Héliopolis, les habitants regardèrent les Français comme des hommes favorisés du ciel Kléber voulut profiter de ces bonnes dispositions afin de consolider la colonie française ; mais un jour qu'il se promenait seul sur une terrasse de son palais du Caire, il fut abordé par un fanatique dont l'air suppliant le trompa. Ce misérable, armé d'un poignard qu'il tenait caché, porta le coup de la mort à ce grand homme de guerre. En lui l'armée pleura son père et un héros. Depuis lors , elle n’éprouva plus que des revers ; car Menou, successeur de Kléber, fut toujours malheureux dans ses entreprises, Une dernière bataille livrée sous Alexandrie fut suivie d'une convention honorable signée le 2 septembre 1801, etles Français, saluant d'un dernier regard la terre de Sésostris, repartirent pour les côles de France.
C'est à présent que nous devons nous occuper de l'obiet scientifique de l'expédition. Afin de [e retracer avee plus de certitude nous avons eu recours aux bontés de M. Jomard, membre de l’Institut de France, l'un des coopérateurs de celte expédition, et qui fut chargé de la direction de l'ouvrage. Sa bienveillance inépuisable et son dévoûment éclairé pour la science nous ont permis de réunir les documents du résumé, sans doute incomplet, mais rapide, qui va suivre. L'époque du passage du xvine siècle an xixe, déjà siremarquable pour la France et même pour l'Europe entière par l'influence des événements militaires, devait encore être signalée par une expédition chevaleresque et sans modèle, faite pour lier de nouveau les affaires de l'Orient à celles de l'Occident, abaisser la barrière élevée entre eux depuis les croisades, et rétablir les liens brisés par l'islamisme.
La pensée de l'expédition d'Egypte ne fut pas toute olitique, ni l'invasion toute militaire. Des vues de civiisation, de grands souvenirs historiques, des idées conçues dans l'intérêt de l'étude des sciences naturelles se liaient, dans l'esprit du conquérant de l'Egypte, avec le projet d’abolir la domination des Mameloucks, et d'ajouter un trophée à tous ceux de l'armée française. Aussi les arts, les lettres, de mêine que les sciences, avaient leurs représentants groupés autour du chef de la grande armée. Ce fut un beau spéctacle que le vainqueur d'italie, marchant sur cetle terre illustre d'Egypte, entre le principal fondateur de l'Ecole
olytechnique, le créateur d'une branche nouvelle de a géométrie, Monge, et l'un des premiers auleurs de la chimie nouvelle et de si belles découvertes physiques, Bertholet. Rien de pareil ne s'était vu en aucun point du globe: antour de ces deux hommes <e pressaient leurs disciples , formés aux savantes lecons de
à BISTOIRE DES VOYAGES.
l'Ecole polytechnique , les Malus, les Lancret, elc., et tant d'autres qui vivent encore, et qui allaient appliquer sous le tropique les méthodes savantes et les doctrines de l'Ecole modèle.
Qui n'aurait dit que ce nouveau théâtre d’études et de découvertes était un champ libre, ouvert sans risque aux explorateurs, exempt des chances de la guerre et ce tout danger ? Et cependant il fallait, comme l'a dit le digne et célèbre Fourier, l'auteur de la préface historique du voyage d'Egypte, disputer les armes à la main le terrain que l’on allait observer et mesurer: ainsi les chefs scientifiques de l'expédition, deux gloires de la France, étaient exposés à tous les hasards d'une guerre acharnée, aux maladies des régions tropicales, aux ravages d’un fléau meurtrier. En face de la lance du Bédouin, les naturalistes devaient récolter leur savante moisson ; le géographe, l'astronome et le physicien , observer la terre, le ciel et le climat; l'ingénieur, étudier le régime du Nil et ouvrir les canaux ; J'artiste, peindre les rives du fleuve et leurs étonnantes ruines ; l’antiquaire et le dessinateur, décrire les ouvrages des Egyptiens ou dessiner leur sublime architecture ; le mécanicien, inventer, fabriquer des instruments et créer des machines pour tous les besoins de l'expédition, pour les sciences, les arts et la guerre; enfin les philologues, comparer les nombreux dialectes qui sont parlés au Caire par les hommes que le commerce y appelle de toutes les parties de l'Orient.
Tels furent les obstacles. Voyons les fruits des communs efforts des voyageurs pendant les trois ans et trois mois qu'a duré leur séjour en Egypte, depuis l'arrivée devant Alexandrie jusqu'au départ pour la France.
Les travaux étaient partagés entre une vingtaine de collaborateurs principaux et deux fois autant d’auxiliaires. Ils se classaient en quatre grands sujets d'étude et d'observation : 10 /e sol, les productions et le climat; 20 l'état du pays, les mœurs et les institutions, l'agriculture, le commerce et l’industrie, les races qui l’habitent, les langues qu’elles parlent, en un mot, l'eihnographie, prise dans un sens étendu ; 30 l’état ancien du pays avant la conquête d'Amrou, c'est-à-dire le tableau des monuments de tout genre que l'Egypte des Pharaons, des Grecs et des Romains a laissés sur le sol, et la géographie comparée des deux époques; 40 /a géographie mathématique, c'est-à-dire la délermination des lieux, la position astronomique des points principaux, la descriplion topographique de toutes les parties de Ja vallée et des contrées environnantes.
L'Egypte est aujourd'hui trop connue pour en faire ici la description, même la plus sommaire. Il est facile de se représenter comment ces observateurs durent être distribués sur les divers points du Delta et de la Basse-Egypte, ou à différentes distances sur le fleuve, au midi du Caire, pour opérer tous simultanément et sous une même impulsion qui fut d'abord donnée par Caffarelli, inspiré par le chef militaire. Par la même raison, il est superflu d'entrer dans aucun détail sur le mode suivi par chacun des corps et chacun des hommes chargés de missions spéciales dans les localités. Le mouvement partait du Caire, et l’ensemble était maintenu par les chefs de corps qui recevaient les matériaux partiels et les coordonnaient. L'Institut, établi dans un des palais de la ville, recevait de son côté les communications scientifiques dans ses séances périodiques. La plus grande harmonie régnait entre tous, ainsi qu'une activité soutenue , infatigable, que n'arrêlèrent jamais ni lesdifficultés, ni les périls, ni le climat, ni l’ardeur du désert, ni un ciel de feu. Les plus jeunes, formés aux écoles savantes, travaillaient sous les yeux mêmes de leurs maîtres, encouragés par leur présence; les plus âgés oubliaient le poids des ans devant un si beau champ d’études, où chaque pas pouvait être marqué par une découverte. Mais les savants ne se bornaient pas à décrire, à observer, à mesurer le pays; plusieurs se livraient en même temps
TE
à des travaux actifs destinés à l’amélioration du pays, tels que la canalisation de l'Egypte pour l'irrigation et l'agriculture, le rétablissement du canal de Suez pour le commerce de l'Asie avec l'Europe, la construction des instruments et des machines, enfin des essais de civilisation qui depuis ont été si heureusement développés. On avait formé une bibliothèque et une imprimerie orientales ; Conté créait des ateliers de fabrication pour l'acier, pour. les instruments de mathématiques. On s’occupait d'agriculiure ; on enseignait aux indigènes à tirer plus de parti de l'indigo, de la vigne et de l'olivier; on cherchait enfin à ramener le pays dans la voie de sa prospérité naturelle, c’est-à-dire l'exploitation du sol et l'agriculture.
C'est maintenant au lecteur intelligent de se reporter par la pensée à l'intéressant spectacle que nous ne faisons qu’esquisser. Nous nous bornerons à montrer les résultats.
Ils sont déposés dans un livre dont la publication, de 1809, fut signalée chez nos rivaux comme l'appariion d’une comète (ce sont les termes du publicisteanglais), et cela pendant le cours d’une guerre acharnée. La dernière partie a paru en 1826. L'ouvrage a trois parties, antiquités, état moderne, histoire naturelle, accompagnées du grand atlas géographique. Les dessins, au nombre de 4,000, les planches, au nombre de 900, comme le texte formé de 9,000 pages in-folio, sont partagés selon cette même division qui avait servi de plan à l'exploration et aux recherches faites dans le pays. Pour ne parler ici que de ce qui regarde les voyages scientifiques, la géographie et l'ethnographie, et laissant à d’autres le soin de rappeler les découvertes archéologiques dont Alexandrie, Thèbes, Héliopolis, Memphis, les Hypogées ou villes souterraines, et les innombrables ruines d'Egypte ont été le théâtre, et renvoyant à l'ouvrage même le lecteur curieux, nous dirons que le grand atlas de l'Egypte et de la Syrie en 53 feuilles est à lui seul un présent inestimable fait à la géographie de l'Afrique. Tous les noms des lieux anciens et modernes ont été recueillis avec un soin religieux et inscrits sur les cartes en caractères arabes, et la détermination des lieux y est assujétie à quarante positions atronomiques à plusieurs triangulations. On y a figuré la topographie locale, les digues , les chaussées, les bassins d'irrigation. Une carle générale réduite comprend les déserts à l'orient et à l'occident du Nil, la mer Rouge et la péninsule arabique à laquelle le mont Sinaï a donné son nom. À cetle partie doit se rattacher la description de Ja vallée du Nil, des vallons qui y débouchent, du régime du fleuve, des lacs nombreux de la Basse-Egypte, et du lac de Mœæris dans la moyenne, des déserts environnants et de la mer sans eau.
L'ouvrage dont nous parlons a un caractère particulier qui Igdistingue de lLoutes les relations connues. Nul voyageur n’y est en scène ; si quelques récits sont intéressants, ou même dramatiques , le narrateur y semble étranger, loin d'appeler l'attention sur sa personne. On y chercherait donc vainement le charme attaché aux aventures des voyageurs ordinaires. Malgré l'allure propre au style de chacun, il y a une grande liaison entre les écrits, parce que chaque auteur a travaillé sur un plan commun; et si ce Recueil d’observations et de recherches a la forme des collections académiques , il a l'avantage d'une juste proportion entre les sujets divers.
Tel est l'aperçu des matières traitées dans la Grande description de l'Egypte, et le fruit des travaux des voyageurs français.
Cette grande collection littéraire était déjà un dédommagement des sacrifices qu'a coûlés l'expédition, mais, aujourd'hui que l'Egypte marche à grands pas dans la voie de la civilisation; il n'y a plus rien à regretter pour la France. Ce sont les propres germes qu'elle a plantés sur cette terre illustre et féconde, qui se développent à présent, sous son influence et par les soins de ses enfants... Nos relations y ont pris en
même temps un plus grand développement , et la France a la gloire d'avoir achevé son ouvrage. N’oublions point d'ajouter que parmi les Français qui concourent encore à cette œuvre civilisatrice, M. Jomard, que nous citons malgré sa modestie, aussi grande que son savoir et sa bonté, occupe sans contredit le premier rang. M. Jomard entretient des relationsdirectes et fréquentes avec le pacha d'Egypte, et c'est aux conseils prévenants et désintéressés de cet ami de la science et de l'humanité que les jeunes Egyptiens venus à Paris ont dû et doivent encore leurs progrès dans les- diverses branches de connaissances européennes. Ces pupilles que la France a élevés ouvriront à nos voyageurs la porte de l'Afrique orientale, et nous leur devrons, peut-être bientôt, la découverte des vraies sources du Nil (4).
Nous allons reproduire quelques traits des parties les plus saillantes du grand ouvrage sur l'Egypte, notamment en ce qui concerne les mœurs et l'élat moderne géographique de cette contrée.