MOEURS ET COUTUMES
Ce n'est pas sur la physionomie que l’on pourrait découvrir ce qui se passe dans le cœur des Egyptiens; la figure n’est point chez eux le miroir de la pensée. Dans toutes les situations: de la vie, leur extérieur présente la même uniformité. Qu'ils soient dévorés par les soucis ou les remords, ivres de bonheur, accablés d’un remords imprévu, tourmentés par la jalousie ou la haine, bouillonnants de colère ou altérés de vengeance, ils conservent dans leurs traits la même impassibilité. On pourrait assigner plusieurs causes à celte étonnante insensibilité. Le climat n'y est peutêtre pas étranger ; présentant toujours le même aspect, il communique en quelque sorte aux esprits son im muable fixilé; mais les principales causes sont à coup sûr l'éducation et le dogme du fatalisme, généralement répandu parmi le peuple; enfin, l'habitude de se voir exposés sans cesse aux caprices des iyrans qui oppriment la contrée. Chaque jour, chaque instant, voit naître de nouveaux périls, et limprévoyance devient pour les Egyptiens , comme pour les Orientaux en général, une sorte de refuge contre la violence. Un geste, un regard, un soupeon, est puni comme un crime : de là cette étude profonde de la dissimulatiow, qui devient ensuite pour eux un élat habituel. Les plaintes et les cris sont superflus devant la volonté des oppresseurs; | Egyptien sait marcher au supplice, mourir sous le bâton et se taire. « Dieu le veut, Dieu e t grand, Dieu est miséricordieux , » tels sont les seuls mots qui échappent de sa bouche à la nouvelle d'un succès inespéré, comine à celle des plus grands malheurs. L'apathie des Egyptiens fixés dans les villes forme un si grand contraste avec nos mœurs, qu'on les prendrait d'abord pour des hommes stupides et hébétés. La nonchalance accompagne leurs gestes, leurs discours, leurs moindres actions : elle se montre mème dans leurs plaisirs. Etendus une partie du jour sur des coussins ou sur de simples naites, suivant l'état de leur fortune , ils ne paraissent occupés que du soin-de remplir et vider allernativement leurs pipes. Aucun soin ne paraît les occuper ; leur imagination semble engourdie comme leur corps : cet état pourrait presque se comparer à une léthargie morale; à peine si la lee-
ture de leur sentence de mort pourrait leur arracher une exclamation. 4
Cependant, sous le voile de cette apparente impassibilité, se cache une imagination ardente: et il serait injuste de refuser aux Egyptiens toute sensibilité ; leur silence rend au contraire leurs sensations plus fortes en les concentrant, et communique à leur âme une sorte de vigueur qui les rend quelquefois capables des aclions les plus hardies. Enfin, la réflexion gagne en profondeur ce que l'esprit perd en vivacité. Les facultés de l'attention et de la mémoire sont portées au plus haut point par ces hommes que l'on croirait tombés dans une apathie absolue.
Les sensations de ce peuple sont accommodées à ses autres habitudes; elles consistent, outre des bains, dans des jouissances bizarres ; il faut que des serviteurs leur frottent souvent les pieds, soit avec la main, soit avec une scorie de brique lisse; ils passent beaucoup de temps à se caresser la barbe : ce dernier usage est très ancien en Orient. On ne chatouille de la main la plante des pieds que dans la société intime de quelques parents ou amis; les bienséances ne permeltent pas cet acte étrange de volupié en publie, Quant au frottement avec la scorie de brique, on ne le pratique qu'au sortir du bain; et c’est tout ensemble une sensation voluptueuse et un acte de propreté.
Des sensations de ce genre sembleraient bien insipides à un Européen ; mais elles suffisent à la mollesse et à l'insouciance de l'Egyptien : il les savoure au milieu des parfums et d'une fumée odoriférante ; il peut se les procurer partout, puisqu'elles dépendent de sa volonté. Si l'on ajoute à ce court exposé les plaisirs du harem , de la musique et du chant, ainsi que l'usage qu'ils ont de dire ou d'écouter des contes, ce qui occupe une grande partie de leurs soirées , on aura une idée à peu près complète de la vie des Egyptiens.
Tout, chez ce peuple, porte l'empreinte d'un contrasle frappant avec les habitants des contrées européennes ; cette différence est l'ouvrage du climat, des institutions civiles et des préjugés religieux. L'absence des lois paralyse l'industrie, comme l’excessive chaleur nuit à l'exercice des facultés physiques.
Toutes les branches de l'industrie sont également en proie à l'arbitraire ; cependant le commerce se soulient, non qu'il soit encouragé par le gouvernement, mais parce que la position de l'Egypte et la richesse de ses productions lui fournissent un aliment intarissable.
La classe indigente a des mœurs moins efféminées que la classe aiste : le malheureux, dont l'existence journalière est le fruit d'un travail assidu , est actif et même infatigable par nécessité.
Le fellah, ou cultivateur, brave les rayons d'un ciel brûlant pour ensemencer la terre qui doit fournir aux besoins de sa famille. Un Européen qui a vu sur leurs divans les riches égyptiens plongés dans la mollesse, craignant pour ainsi dire de se fatiguer en faisant un signe à leurs esclaves, voit avec étonnement,
dans les exercices militaires des Mameloucks, le sys,
ou valet d'écurie, courir devant le cheval de son maitre, et suivre tous les mouvements pendant plusieurs heures, sans donner le moindre signe de malaise ou de lassitude, tandis qu'un soleil ardent frappe d'aplomb sur son corps à demi nu. Ces domestiques sont pris pour l'ordinaire dans la classe des fellah.
Qu un Européen vante à un habitant du Caire les délices de la promenade et la beauté des lieux qui y sont consacrés en Europe ; celui-ci a peine à concevoir comment un exercice aussi fatigant peut avoir des charmes pour l'homme riche. En Egypte, il est ennemi de tout mouvement.
Les paysans sont doués , en général, d'une bonne santé ; leurs traits sont prononcés, el contrastent avec l'avilissement dans lequel celte race est tombée. Ces hommes, que l'on désigne sous le nom de fellah, sont endurcis à toutes les fatigues ; on les voit coucher à midi sur une terre brûlante, et dormir ainsi plusieurs
heures de suite, exposés à toute l’ardeur du soleil : il n'en faudrait pas davantage pour tuer un Européen ; mais telle est la force de l'habitude, que les fellah n’en ressenten{ aucune incommodité. La transpiralion est presque insensible chez eux. Cette classe n’a pour elle que la force physique ; pour le reste, elle est peut-être la plus malheureuse de l'Egypte.
Les riches et les habitants des villes sont loin d'avoir une constitution aussi robuste que les /e/lah ; on remarque chez eux une espèce de faiblesse et de délabrement, qui se déclare dès le bas âge. Les enfants des deux sexes sont d'une complexion délicate; devenus grands, ils conservent lamême apparence : on les prendrait d'abord pour des hommes valéludinaires. Les Egyptiens riches sont fort sujets surtout aux maux de dents ; il est rare d'en trouver quelques-uns qui aient la bouche saine, bien qu'ils prenuent toutes les précautions imaginables pour la maintenir telle. Ils se la nelloient deux fois par jour avec une sorte d'eau savonneuse, et ne manquent jamais de répéter la même cérémonie après avoir mangé la moindre chose,
Les Egyntiens se distinguent par leur respect pour les vieillards. L'amour filial est aussi l'une des principales vertus de ce peuple ; les jeunes gens ont pour leur père une vénération religieuse ; ils n'osent pas fumer devant enx.
Mahomet a recommandé les ablutions fréquentes, et cette pratique est devenue l’un des principaux devoirs du culte que ce législateur a institué; dans les pays chauds, les ablutions sont indispensables à la propreté, et mème nécessaires à la santé.
Les mosquées offrent un assemblage monstrueux d'individus livrés aux cho es les plus contraires à la majesté du lieu, et quelquefois même à des occupations dégoûtantes. Là se voient pêle-mêle des dévots en prières, des malheureux qui détruisent leur vermine, des oisifs qui dorment, des artisans qui se livrent à leurs travaux : ces abus sont tolérés, et l'Egypte n'est pas la seule région mahométane où ils soient consacrés par l'usage. L
S'il est vrai que | Egypte antique ait inspiré au prophète Orphée les premières idées de l'harmonie musicale, l'Egypte moderne est bien déchue sous ce rapport comme sous tous les autres. La musique n'est plus dans celte contrée qu’une barytonie bruyante dont l'éclat disgracieux révolte le bon goût et blesse l'orcille. Celle musique, toute vicieuse qu'elle paraît, a cependant la puissance de charmer le beau sexe égyptien, qui en même temps méprise souverainement la musique européenne. Les Français de l'expédition voyaient souvent des femmes se pâmer de plaisir en enlendant la voix rauque des chanteurs arabes, qui sont d’ailleurs estropiés pour la plupart et d’un extérieur dégoûtant, Ils accompagnent leurs chants d'un ou deux instruments aigres et sans accord entre eux. Mais les musiciennes par excellence sont les a'/mneh ; celles-là ont le privilège exclusif de faire les délices des Egyptiens. Du reste, les almeh ou almés ont aussi la voix fausse et désagréable : il faut être Egyplien pour y
‘trouver quelque chose de mélodieux. Ces femmes, qui
appartiennent ordinairement aux classes du peuple, sont répulées poètes et inspiratrices.
Une des choses qui frappent le plus un Européen, en parcourant les rues du Caire, cest de voir des enfants couverts de haillons et de poussière raisonner entre eux avec beaucoup de sang-froid, de gravité et d'importance. Il n’est pas moins étrange pour lui de voir les gens du peuple se quereller avec véhémence, s'accabler réciproquement d'injures et pousser des cris violents, se menacer et mème se toucher légèrement avec le bâton, puis se séparer sans en venir à d'autres voies de fait ; il est rare que leurs dispules aient un résultat sérieux. ï
On remarque dans les ateliers l'adresse avec laquelle les ouvriers se servent de l'orteil du pied pour accélérer leurs travaux : leurs mains auraient peine à
Il marcha ensuite sur le'Caire, et aperçut, le 22 juillet, les Pyramides.
exécuter les mêmes mouvements avec plus de justesse et de célérité.
On peut citer, sous le rapport de l'adresse, l'habileté des barbiers égyptiens. Ils sont peut-être les premiers du monde dans leur profession ; cependant, leurs manières sont gènantes quand on n’y est pas accoulumé. Ils excellent surtout dans l’art de raser la têle.
I est un goût inné chez les femmes égypliennes, et qui, étant indépendant de l'inégalité des rangs, semble rapprocher toutes les conditions; il est, pour ainsi, dire, le seul point de ressemblance qui lie entre elles toutes les classes; c'est la coquetterie, j'entends l’amour de la parure. Bien des femmes, en Egypte, portent sur elles toute la fortune de leurs maris ; et il n’est pas rare de voir l'épouse d'un simple artisan parée de bijoux précieux dont s’enorgueilliraient nos plus grandes dames d'Europe. Telle femme a des diamants, qui manque souvent de pain.
On sait combien la vie d'une dame de harem est oisive et monotone ; couchée tout le jour sur un divan, ou bien assise, les jambes croisées, sur des coussins moelleux, et entourée d’une foule d'esclaves occupés à prévenir ses volontés ou à lui épargner le moindre mouvement, elle acquiert bientôt un embonpoint incommode. Cet embonpoint passe aux yeux des Turcs pour l’une des principales conditions de la beauté ; mais peut-être ne flatte-t-il autant leur goût que parce
qu'il est ordinaire à toutes les femmes élevées dans l'aisance. Du reste, leur peau est d’une extrèmeblancheur, elles ont, pour la plupart, de très beaux yeux ; leurs traits sont généralement réguliers, mais l'immobilité de leur physionomie leur donne peu d'expression ; leur maintien décèle l'indolence ; leur esprit est sans culture.
Dans les conditions inférieures, les femmes s’occupent du iménage ; les douceurs de l'oisiveté ne sont pas faites pour elles. On les voit dans les campagnes partager les travaux de leurs maris, contribuer du moins à les rendre moins pénibles : aussi jouissentelles de tous les avantages physiques qui résultent d'un exercice régulier; leur corps est vigoureux sans être surchargé d’embonpoint; leurs mouvements sont faciles ; leur démarche est aussi aisée que celle des femmes du bon ton paraît pesante. Simples dans leurs vêtements, on remarque éncore, à travers la médiocrité de leur parure, un désir de briller parmi leurs compagnes, soit en couvrant leurs doigts de larges anneaux d'argent comme les sâys, soil en ornant les tresses de leurs cheveux de quelques pièces de monnaie.
C’est une coutume générale parmi les femmes chrétiennes ou musulmanes de se noircir le bord des paupières avec l'espèce de collyre qu’elles appellent Æohel, et de se rougir les ongles avec le Lenné ; on sent com-
… si; Use
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NE
Les Pyramides.
bien cette couleur sombre, ainsi appliquée au-dessus des yeux, doit donner de rudesse au visage. Du reste, on ne peut en juger que dans l'intimité, à moins que des circonstances extraordinaires ne viennent au secours de la curiosité ; car les femmes de toutes les conditions ne sortent jamais sans avoir le visage couvert du borgo’, voile formé d’une pièce de mousseline, lequel s'applique sur le nez et la bouche , gêne la respiration et doit être fort incommode. Les femmes mariées ont, en outre, le front ceint d'un bandeau d'étoffe noire qui laisse entre le borqgo” et lui un léger intervalle pour les yeux; celles qui ne le sont point encore le portent blanc ainsi que le voile, qui est toujours de la même couleur pour les unes et les autres.
Les hommes, exceplé pour quelques parents très
proches, ne pénètrent jamais dans l'appartement des femmes. La partie supérieure de la maison leur est consacrée. Ces usages sont communs aux Turcs et aux autres nations musulmanes.
Les femmes $e marient à douze ans; il est rare u'elles restent jusqu'à l’âge de dix-sept ans sans poux : on prélend même qu'elles sont nubiles à dix
ou onze ans. Ce fait est peut-être un peu hasardé ; cependant on cite plusieurs exemples qui ne laisseraient aucun doute à cet égard. Il arrive que les jeunes filles d'un tempérament précoce sont unies à leurs époux à neuf ou dix ans: néanmoins les femmes sont tou-
jours consultées dans cette occasion ; et le mariage ne se consomme que lorsqu'elles déclarent que la jeune épouse est nubile.
Une Egyptienne devénue mère n’a plus d'autre pensée que Je soin de son enfant ; il fixe uniquement son attention et concentre toutes ses affections. A peine délivrée du fardeau dont elle fut si fière pendant neuf mois, qu'elle oublie les douleurs de l'enfantement ; cet être faible et cher l'a dédommagée de ses longues s uffrances. Qu'il est doux pour elle de remplir les devoirs de la nature ! L'enfant qui lui doit le bienfait de l'existence ne sera point livré aux soins d’une étrangère ; sa mère est avide de ses premières caresses, elle le nourrit de son lait, et ne s'effraie pas des fatigues que lui prépare son nouveau-né : elle est résolue de les supporter avec joie en bravant les grands périls, plutôt que d'entendre son enfant prodiguer à une autre le nom qui doit faire son bonheur et sa gloire , ce nom de mère dont elle est si jalouse et si orgueilleuse.
Le mariage est en Egypte un acle de convention privée ; il n’a besoin ni du sceau de la religion, ni de la sanction de la loi ; il consiste uniquement dans la volonté expresse des parties contractantes; leur mutuel consentement suffit pour légitimer l'hyménée. La femme donne son consentement elle-même ou agit par procureur. Dans ce dernier cas, la personne qui
la représente va trouver le futur époux, convient de la dot, et lui dit. en présence des deux témoins : « Je l'épouse ; » et l'autre répond : « Je te reçois. » Le mariage est conclu sans autre formalité. La nouvelle mariée n'apporte point de dot à son époux. Quelquefois elle reçoit de son père un présent; mais ce don est purement gratuit; elle n’a pas le droit de l'exiger. Il arrive souvent que les femmes n'ont pour dot que ce que leur donne leur mari. La loi oblige celui-ci à en chercher une; elle varie selon les sectes.
Les musulmans peuvent avoir jusqu’à quatre femmes légitimes et autant d'esclaves qu'ils peuvent en nourrir; cependant l'obligation de les maintenir toutes dans un état convenable, ainsi que l'amour de la paix domestique, porte les Egyptiens de toutes les classes à n user que très sobrement de la latitude qui leur est accordée par la loi, Les grands personnages surtout n'ont, pour la plupart, qu'une épouse légitime Le désir d'avoir des enfants ou les avantages d’une alliance distinguée peuvent seuls les déterminer à en préhdre une seconde. Celui qui en a plusieurs est obligé de coucheralternativement dans l'appartement de chacune d'elles. S'il agissait d'une manière différente, sa conduile serait blâmée hautement; la prédilection pour une femme au détriment des autres passerait pour une injustice, que ne se permettent pas®es hommes jaloux de leur tranquillité domestique et qui se piquent de quelque sentiment de délicatesse.
Lors du mariage, les hommes sont invilés dans la maison du mari; les femmes, chez la mère de l'épouse. Celle-ci passe une journée au bain; elle s'y rend aecompagnée de ses parentes et de ses amies; un grand voile l'enveloppe tout entière , et sa tête est ornée d'une couronne. Elle marche sous un dais que précède une troupe de musiciens et d'a’Imeb. Le son desinstruments, les chants d'hymen, 1 s cris de joie des femmes qui forment le cortége, rendent cette marehe aussi bruyante qu'animée. Enfin, #'on arrive dans la salle du bain:
‘c'est là que la nouvelle mariée va étaler tout le luxe de la parure; les cassoleltes sont remplies de parfums exquis; on prodigue les essences précieuses ; les com pagnes de I épouse se parent aussi de leurs plus beaux atours. Le jour s'écoule dans le jeu et dans les plaisirs. Les esclaves ou les femmes du bain apportent le café, des sorbets, des confitures, des pâtisseries. On reconduit ensuite la mariée à la maison de son père, en observant le même cérémonial.
Le mari, de son côté, ne manque pas de se rendre au bain publie { c’est un usage auquel les hommes riches se conforment presque loujours, lors même qu'ils ont des baius chez eux ), H avertit le maître du bain la veille du jour où il doit s'y rendre : on s'empresse de ie disposer d'une manière convenable; on l'orne de fleurs pour les femmes ; pour les hommes, on se contente d'y brûler des parfums. Cependant le futur époux a invité quinze. ou vingt amis qui l'accompagnenl; ils entrent dans la salle du bain, et l'on n'y admet plus personne.
Eufo, arrive le grand jour où la mariée doit entrer dans l'habitation de son époux : le père ou un ami de celui-ci vient la prendre chez elle ; un cortége aussi brillant que celui qui l'accompagnait au bain la suit encore; elle sort sous bn dais, et toujours couverte d'un voile impénétrable. Des esclaves portent devant elle ses bijoux et ses vêtements dans des corheillesélégamment ornées. Mais elle ne se rend pas directement chez son mari; elle fait de longs délours, pour que la pompe soit plus éclatante; ct lorsqu'elle eutre sous le toit conjugal, son arrivée cst célébrée par un festin somptueux dans l'appartement des femmes. Le mari nest pas du nombre des convives. Il se rend le soir à la mosquée pour la prière ; ses parents et ses amis l'accompagnent, et des chœurs de musiciens le précèdent, A son relour chez lui, on sert le café et les sorbets : il entre dans l'appartement de la mariée ; les femmes se retirent, il n'y reste que Ja sage-femme cet la baigneuse. Il approche de son épouse toujours voilée: il
invoque le nom du Dieu de Mahomet, et. le cœur palpilant de crainte et d'espérance, il lui découvre le visage, Alors les deux femmes étrangères quittent la chambre à leur tour : l'épouse, restée seule avec son époux, lui présente du miel, des confitures, ou quelque autre mets de ce genre, emblème ingénieux de Ja douceur et des égardsgu'ils se doivent l'un à l'autre, et qui sont les plus purs garants de la félicité domestique.
Les lois musulmanes ont rendu le divorce très facile. Un homme se borne à dire à sa femme : Je te répudie, et la séparation est prononcée, sans que le qàdy ait besoin d'y intervenir ou d’en connaître les motifs La femme alors reçoit le dernier tiers de sa dot, emporte ses bijoux et ses effets, et se relire. Mahomet a fixé le mode de divorce de la manière suivante: « Le mari qui voudra répudier sa femme aura un délai de quatre mois. Les femmes répudiées laisseront écouler un délai de Lrois mois avant de se remarier. La répudiation n'aura lieu que deux fois. Celui qui répudiera une femme trois fois ne pourra la reprendre qu'après qu'elle aura passé dans la couche d'un autre qui l'aura répudiée. Le mari ne peut rien retenir de la dot de celle qu'il aura répudiée, Celui qui répudiera une femme dotée, avant d'avoir eu commerce avec elle, lui laissera la moitié de la dot convenue. »
La frugalité est la vertu des gens de l'Egypte. Si dans les villes on trouve des hommes riches qui s'abandonnent à l'intempérance, ou qui abusent des aliments les plus simples et en consomment en trop grande quantité, les classes laborieuses, de même que les paysans, sont excessivement sobres : ils ne prennent de nourriture qu'autant quil leur en faut pour se soutenir. et cette nourriture est si maüvaise, que l'on à peine à concevoircommentelle peut leur suffire, et comment ils peuvent se livrer aux travaux les plus pénibles.
Les Egyptiens aiment par-dessus tout la chair de mouton; mais pour le peuple c'est un régal qu'il ne peut se procurer que les jours de grande solennité ; tout le reste de l'année, il vit de légumes verts, de poissons salés, de racines et de graines diverses, comme pois-chiches, fèves de marais, etc. Par goût ou peutêtre par économie, les paysans et le petit peuple abandonnent aux riches l'usage du pain, qu'ils regardent comme un objet de iuxe, pour se nourrir plus particulièrement des productions végétales que chaque saison procure. Ils y suppléent par des racines et des caroltes.
Les dalles fraîches sont d'un très grand secours pour le peuple, et surtout pour l'habitant des campagnes. Les Arabes n ont presque pas d'autres aliments. Dans la Haute-Egypte on trouve des villages entiers où l'on ne se nourrit que de dalles pendant dix mois de l'année.
Les fellah regardent la graisse des animaux comme le manger le plus délicat; mais leur pauvreté ne leur permet pas de sen rassasir souvent. Les Qobtes font une consommation excessive d'huile d'olive ; ils en mettent partout, et vont jusqu'à en arroser leur pain : cetabus est la cause de plusieurs maladies auxquelles ils sont particulièrement sujets. Mais tous les Égyptiens, en général, mâchent avec délices la graine de pavot et d'autres semences émulsives. Leurs boissons consistent en sorbets, et en une espèce de liqueur dans laquelle l'opium est employé comme principal ingrédient ; les riches s'enivrent avec ce dernier breuvage ; les pauvres ne boivent, pour la plupart, que de l'eau pure où de mauvais sorbets. La loi musulmane probibe le vin, comme tout le monde le sait, pour prévenir l'ivresse : les musulmans de bonne foi se conforment à ee préceple ; mais les grands, les marchands el les soldats l'enfrergnent souvent en cachelte.
Les habits des Egyptiens ne sont point comme les nôtres assujélis aux caprices des modes : leur forme ne varie jamais, les couleurs les plus vives sont toujours les plus estimées. L'ampleur est la qualité distinctive des vêtements orientaux. «
La vie d'un Egyptien aisé se partage entre la prière, le bain, le plaisir des sens, la paresse, l'usage de Ja
EXPÉDITION D'ÉGYPTE, ul
pipe et du café. II serait presque permis de dire que la
nation entière passe son temps à fumer. Les riches n’emploient que les tabacs de Latagveh, dont la consommation est énorme en Egypte. Les pauvres se contentent du tabac du pays qui n'a pas la même saveur, mais qu'on se procure à bien meilleur compte. Le café se prend dans de petites tasses et sans sucre; on voit des individus qui en boivent jusqu'à vingt tasses par jour.
Les gens du peuple composent , avec le suc d'une espèce de chanvre qu'ils appellent Aachych, un opiat parcotique dont ils s'abreuvent avec délices : cette liqueur occasionne une ivresse ou plutôt une sorte de léthargie.
Les harems sont des asiles sacrés, et les maris senls ont le droit d’v entrer librement. Les portes de ce lieu défendu ne s'ouvrent jamais pour d’autres hommes, si ce n'est pour le médecin et l'écrivain on espèce de secrétaire qu'emploient ordinairement les femmes d'un rang élevé. Les médecins’ re sont appelés que dans les cas urgents, et ne peuvent d'ailleurs voir leurs malades qu'en présence des femmes esclaves et des eunuques, Dans ce cas même, les femmes ne quittent point leur voile. Pour l'écrivain. il n'entre jamais dans l'appartement occupé par la maîtresse, il se tient dans une salle voisine: une porte de communication est ouverte, et il écrit d'après les ordres qu'il reçoit. Dans bien des maisons il y a un appartement au-dessous du quartier des femmes, el c'est l'intendante, femme ordinairement libre, qui lui dicte les volontés de la maîtresse.
… Ces usages sont rigoureusement observés dans toutes les familles de distinction, où l’on se pique d'une grande décence. On regarde même comme inconvenante toute question sur les femmes, quel que soit le sentiment qui la dicte. Un homme, par exemple, ne se permet jamais de demander à un antre des nouvelles de sa femme, à moins qu'il ne règne une très grande intimité entre eux ; dans ce cas encore, il emploie une locution consacrée par l'usage, dont le sens est : « Que fait la famille ? comment se portent les gens qui sont en haui? » Les bienséances ne permettent pas non plus qu'on introduise souventles a lmeh dans les maisons rigoureusement attachées à l'étiquette et aux mœurs ; elles n'y paraissent que les jours de grande réjouissance, et l'on ne souffre jamais que leurs chansons ou leurs danses aient quelque chose d'immodeste ou de licencieux. Les danses des ghaoudzy, que l'on voit dans les rues du Caire, en sont sévèrement exclues.
Les Egyptiennes sortent rarement, et choisissent de préférence l'entrée de la nuit pourleurs petites courses, Dans les voyages, des espèces de berceaux les reçoivent sur des chameaux. Elles ne se promènent pas non plus dans leurs jardins, qui la plupart manquent d'allées. Elles passent des journées entières assises sur leurs divans : les unes s'amusent à filer au fuseau de la soie de Brousse ou du coton des Indes, d'autres brodent des mouchoirs ou les châles de la ceinture de leurs maris. Les femmes esclaves ont les cheveux relevés sur la tête, et au lieu d'un grand voile, une sim-
le pièce de toile ou de colon, dont elles se couvrent e visage en présence des hommes. Les femmes du peuple, obligées à des travaux extérieurs, éprouvent moins de gène. En général les Egyptiennes aiment à fumer la pipe; mais ce goût est moins Commun chez les femmes du premier rang. Elles aiment aussi beaucoup le bain, et les femmes riches ont toules une salle de bain chez elles.
On observe strictement le cérémonial dû au rang et à la fortune. L'inférieur baise la main de son supérieur où même le bas de sa robe, s'il y a une grande distance entre eux. On se contente de porter la main droite à la poitrine pour assurer un égal de l'amitié qu'on a pour lui, et cette main, posée sur la tèle, exprime aux grands seigneurs la soumission de leurs administrés. Les enfants ont aussi un grand respect pour leurs pères et mères. Tous les matins , ils vien-
nent baiser la main à leur mère, et restent quelques instants debout devant elle les bras croisés sur la oitrine ; ils descendent ensuite chez leur père pour ui rendre les mêmes hommages. Celui-ci ne les admet pas à sa table, à moins que ce ne soit un jour de fête de famille.
Un mari ne monte jamais à l'appartement de sa ferme sans se faire annoncer par un eunuque ou par une esclave. La femme a soin de lui cacher ses esclaves, dont la beauté pourrait le séduire ; cependant, s’il en aperçoit une qui lui plaise et qu'il témoigne le désir d être seul avecelle, sa femme d'ordinaire a assez de complaisance pour se retirer. Du reste, en Egypte, les hommes ne couchent jamais avec leurs femmes. Les riches ont des appartements séparés, et les pauvres choisissent les deux coins opposés de leurs habitations Le lit est un tapis étendu sur le plancher avec de gros coussins, une couverture et un moustiquière en soie ou en mousseline, pour se garantir des cousins.
Les pauvres ne se donnent pas autant de peine , ils s'étendent sur une nalte de feuil'es de palmier et dorment avec leurs vêlements. Daus les deux classes on ne change guère de linge de corps, ce qui contribue à faire développer la vermine. Pour éveiller un homme aisé, une esclave vient à petit bruit lui caresser la plante des pieds avec la main, jusqu'à ce que le chatouillement l'ait arraché doucement au sommeil.
L'Égyptien est naturellement timide, il fuit le danger autant que possible ; mais s'il s'y trouve jeté malgré sa prévoyance, rien n'égale son sang-froid et sa résiguation. La base de son caractère est l'amour de l'argent, malgré la paresse et l'indifférence qui en sont les attributs.
Les jeux des Orientaux sont généralement en barmonie avec la gravité de leur caractère On y reconnaît le goût d'un peuple peuseur qui se plaît à méditer au milieu même de ses divertissements. Le trictrae, le jeu de dames, et les échecs, sont les jeux favoris des Égyptiens. Ils aiment aussi l'exercice au djeryd, qui consiste à lancer à cheval un bâton horizontalement contre son adversaire; l'adresse consiste à éviter
le bâlon et même à le recevoir dans la main : ce jeu
rappelle les bâtonistes de Normandie et de Bretavne.
Bin que la loi ordonne qu'une femme surprise en adultèce soit lapidée, comme il faut quatre témoins oculaires qui déposent du fait, le mari parvient raremeut à obtenir la preuve de son accusation, qui, non prouvée, lui attirerait d'ailleurs cent coups de fouet. 5 il poignardait sa femme , ce meurtre encourrait la peiue de mort; il ne peut que la répudier où s'adresser au qâdi. S'il trouvait un esclave dans les bras de sa compagne , il n'aurait que le droit de le châtier ou de le venure. Le viol est puni de cent eoups de fouet ; il faut aussi quatre lémoins pour le prouver Quoique la prostitution soit un crime, la loi n'inflige aucune peiue temporelle aux femmes qui s'y livrent, et qui sont très nombreuses en Esyple, surtout dans la ville du Caire, uù elles paient un droit au gouvernement. Mahomet n'a point assujéti les hommes qui ont commerce avec les prostituées à des corrections civiles , mais il les menace du feu après leur mort.
Le vol est sévèrement puni. L'homme convaincu d'escroquerie avec effraction dans un magasin, dans l'intérieur d'une maison ou d'une enceinte quelconque, a la main coupée ; mais s'il a volé sur un irdividu ou sur l'étalage d'une boutique, en un mot hors d'un lieu muré, la loi le condamne seulement à Ja restitution et à la bastonnade. En cas de récidive, si le voleur à perdu déjà la main droite, on ! 1 coupe la main gauche. Il faut deux témoins oculaises pour prouver un vol ; la déposition des femmes n'est point admise. Le meurtre esi ordinairement puni par le meurtre, à moins que les parents du mort ne se contentent d’une amende. La peine du talion s'applique à celui qui blesse son semblable; on rend âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, dent pour dent; on peul aussi se contenter
] , “ l nl . « d'une amende. HE n'est point d'usile sacré pour un
assassin. On le poursuit partout, jusque dans les mosquées et les harems ; cependant l'homme généreux qui le dérobe à la première fureur de la famille outragée fait une action louable; mais si on persiste à demander sa tête, il est contraint de le livrer. s
Après ces détails sur les mœurs et usages des Egyptiens, nous ferons connaitre quelques traits concernant les principales villes, en commençant par celle du Caire, capitale sur laquelle M. Jomard a donné un mémoire fort étendu et fort curieux.
Le Caire, principale ville d'Egypte , est situé entre
1 la Haute et Basse-Egypte, par 300 2° 21” latitude nord, 98° 58° 30° longitude est. La ville est à environ huit cents mètres ou quatre cents toises du Nil, sur la rive droite. Avant d'y arriver on rencontre, en venant du nord, la petite ville de Boulacq, et en venant du midi, celle du vieux Caire ; elles lui servent de ports. Aussi les marchandises doivent être portées du Nil au Caire à dos d'homme ou à dos de chameau. Cette ville est bâtie au pied et sur les derniers mamelons de la éhaîne de Gebel-Moqattam, et va toujours en s'élevant jusqu'à la grande citadelle placée au sud-est, un peu inférieure elle-mème au plateau de la montagne. Le climat du Caire est peu variable; l'hiver s’y fait sentir, les pluies y sont-rares; la tempéralure moyenne est d'environ 480 Réaumur ; il n’y a point de vent dominant; la neige y est inconnue; la rosée est très abondante le soir et le matin , ainsi que dans tout le reste de l’Egypte. Le contour de la ville proprement dite est d’environ vingt-quatre mille mètres, c’est-à-dire à peu près celui de Paris.
La distribution intérieure du Caire ne ressemble point à celle des villes d'Europe: non-seulement ses rues et ses places publiques sont extrêmement irrégulières : mais la ville est presque entièrement composée , sauf plusieurs grandes communicalions, de rues très courtes et d'embranchements en zig-zag aboutissant à des impasses innombrables. Chacune de ces ramifications est fermée par une porte, que les habitants ouvrent quaud il leur plait. On a fait ces rues très élroites exprès à cause de la chaleur : leur largeur varie de quinze à cinq pieds; il en est même de deux pieds seulement. Souvent les balcons de deux maisons se touchent, et plusieurs rues sont même couvertes par le haut, afin que les rayons du soleil n’y pénètrent point; la lumière de reflet est la seule qui les éclaire.
Les quartiers sont au nombredecinquante-trois, dont une vingtaine de principaux. Les rues même les plus longues, au lieu de porter un nom unique, changent de dénomination à chaque instant. Les soixante et onze portes du Caire en comprennent plusieurs intérieures. Les grands et les cheiks ont des jardins attenants à la ville ; c’est dans l’un de ces jardins que se réunissaient les membres de l'Institut et de la commission des sciences et des arts pendant le cours de l'expédition. Il y a aussi plusieurs beaux jardins au dedans même de la ville ; mais il ne faut chercher ni allées, ni promenades, ni gazons : ce sont des bosquets touffus, des massifs d’orangers et de citronniers et des berceaux de vignes ; l'acacia-lebbeck et le figuier-sycomore, les plus grands arbres de l'Egypte, y sont placés confusément à côté du daltier à la tige élancée, du mürier, du grenadier, du myrte et du bananier à la feuille gigantesque et au fruit délicat. Si l'on ne s’y promène pas, en revanche on y repose dans des kiosques couverts de treillages, on y fume des tabacs aromatisés , et l'on y respire un air embaumé des plus doux parfums.
Il existe plusieurs cimetières à l'intérieur de la ville ; mais les grandes enceintes de tombeaux sont à l'extérieur. Les deux plus célèbres par leur étendue et leur magnificence sontsituées au sudetà l'est. On les appelle villes des tombeaux ; leur étendue équivaut à un quart de la ville de Caire, Il y a dans le Caire des marchés périodiques et permanents, au nombre loial de cinquante-six.
La plupart des maisons du Caire ont deux ou trois
étages ; on en trouve aussi de quatre élages dans les quartiers les plus populeux. Elles sont bâties en briques et d’une couleur sombre à l'extérieur ; au-dedans les murailles sont souvent enduites d une belle couche de gypse d'un blanc éclatant, ou bien blanchies à la chaux. Les balcons, les fenêtres et tous les jours sont fermés par des grillages très serrés en boiseries , qui laissent entrer peu de lumière et maintiennent la fraicheur. Le château occupe l’angle sud-est de la ville; il est formé de trois enceintes, toutes garnies de tours crénelées. La citadelle est la résidence du pacha. Le palais, ou plutôt la belle mosquée, qu'on appelle communément divan de Joseph, est abandonnée ; mais on admire encore ses grandes et belles colonnes de granit, au nombre de trente-deux, provenant des ruines de Memphis. Le puits de Joseph sert toujours à sa destination ; sa profondeur est de trois cents pieds, Le fond est de niveau avec le Nil.
La population du Caire au temps de l'expédition française fut évaluée à deux cent soixante-trois mille habitants, que M. Jomard répartit sous le rapport des professions.
Le Caire commerce avec l'Afrique, avec l'Asie et avec l'Europe. Plusieurs des rues portent les noms des ma:chandises qui s’y débitent. Il y a un quartier pour la vente des deux sexes. Il existe aussi un assez grand commerce d'or et d'argent monnayé qui est dans les
. Mains des Juifs.
Le Caire, bâli par Gouhar , vers l’an 970 de Jésus- Christ, sous le premier des califes fatimites , et conquise par le sultan Sélim en 1517, fut prise par les Français en 1798, et soumise à leurs armes pendant
trois années et demie. A la retraite de l’armée, la
guerre civile et la guerre étrangère désolèrent de nouveau le Caire et tout le pays. Cependant, les germes de civilisation déposés sur ce sol fertile au temps de l'expédition française n'étaient point destinés à périr, et dès que le pacha d'Egypte a pu secouer le joug de la Turquie, surtout depuis 14815, une sorte de révolution intellectuelle semble s'être opérée dans cet antique berceau des sciences. Plusieurs des. institutions françaises y ont pris racine, notamment les imprimeries, une école de médecine et l’école polytechnique.
La danse des almés, récréation des harems, est un des amusements du peuple, qui se complaît à ce spectacle out lascif. Les almés, espèces de courtisanes, dansent au son des instruments accompagnés de chant. Le caractère de ces danses consiste dans des mouvements continuels des reins; la danseuse , les mains garnies de castagnettes, fait toutes sortes de gestes amoureux. S'il y en a deux ensemble, l’une d'elle représente l'amoureux, et toutes deux cherchent à l'envi les attitudes et les gestes les plus licencieux. Leur robe fendue laisse voir toute la gorge ; la tête est coiffée d'un turban ; les cils et le tour des yeux sont noircis fortement; les doigts et les ongles sont rougis par le henneh ; une ceinture environne les reins. Au Caire, ainsi que dans les autres villes de l'Egypte, l'usage parmi le peuple est encore , le lendemain de la noce, de montrer la chemise de la mariée et d'exposer ainsi à une fenêtre les preuves de sa virginité, preuves sans lesquelles le mari peut sur-le-champ répudier sa femme. On le complimente à la vue des tâches de la tunique. Dans les rues on rencontre souvent des espèces de fous, appelés santons, à qui lout est permis, même le viol, et pour qui le peuple est pénétré d'un respect aveugle et superstitieux. Un jour un santon apercevant une femme jeune et belle, car elle avait levé pour lui son voile , la saisit, la renversa dans la rue, et accomplit devant tout le monde l'œuvre de la copulation , aidé même par une autre femme qui couvrit de son voile le bienheureux couple en haranguant la foule et prédisant un nouveau saint; après quoi elle mena le santon chez elle et lui donna des habits, car il était tout nu; mais celui-ci les distribua aux pauvres. Enfin, M. Jomard fait la remarque que les cris
LL ele
de la douleur chez les femmes du Caire sont entièrement semblables pour le tou à nos cris de joie, et que dans les enterrements on dirait que leurs chants sont faits exprès pour égayer et divertir les passants.
C'est au vieux Caire que se font les chargements pour la Haute-Egypte. Cette ville, dépendante du Caire, a près ded ix mille habitants, dont six cents chrétiens, qui possèdent plusieurs couvents. Dans le voisinage et dans le Nil même , est l'ile de Roudah, qui renferme des promenades et des jardins délicieux. En face du vieux Caire, et de l’autre côté du fleuve est située Ja petite ville de Gizeh, fortifiée du côté de l'ouest ou vers les Pyramides, debout dans une plaine dont Gizeh occupe une extrémité. Une autre ville plus importante que celle-ci est Boulaq , séparée du vieux Caire
ar une plaine de douze cents mètres de largeur et par es jardins ; elle réunit vingt-quatre mille habitants ; c’est là que s'arrêtent les barques portant les productions du Delta et les navires chargés des marchandises d'Europe et de tout l'Occident. Ce port est pour la Basse-Egypte ce qu'est celui du vieux Caire pour la Haute-Egypte. Le désert, et par conséquent l'empire des Bédouins , commence au pied de la citadelle du Caire, du côté du Moqatam.
D'Alexandrie on se rend à Aboukir, et l’on arrive à l'embouchure du Nil pour entrer par le hoghàz, mot ture qui signifie gosier. C'est un goulet très étroit, ouvert par le courant dans les bancs de sable formés à l'embouchure du Nil, et qui sont le résultat des dépôts du fleuve lorsqu'il prend sa vitesse en arrivant à la mer. Rien n’est plus variable que ce passage. Les bancs de sable dans lesquels il est pratiqué sont continuellement remués par les vagues de la mer; et lorsque les vents de l’ouest et du nord soufflent avec quelque violence, les eaux du fleuve sont en quelque sorte repoussées vers leur source, et le courant s'établit partout où elles éprouvent le moins de résistance.
A trois quarts de lieue environ de l'embouchure du Nil, les eaux ont une couleur verte très prononcée, et l'on aperçoit même distinctement la ligne de démarcation entre le vert du fleuve et la couleur bleue de la mer. À mesure que l’on approche davantage du boghâz, la teinte verte se change en une teinte jaune, due à la couleur des sables que le Nil dépose à son embouchure, et aussi au limon suspendu dans les eaux du fleuve. Le passage du boghâz offre un spectacle vraiment effrayant lorsque la mer est agitée ; les dunes de sable qui bordent le débouché du fleuve sont aussi mobiles que les vagues elles-mêmes ; et ce n'est qu'avec un pilote très expérimenté que l’on peut espérer d'échapper au naufrage.
Lorsque l’on est entré dans le fleuve, on laisse derrière soi les tempêtes et la mer agitée; on n'entend plus le bruit des vagues qui venaient se briser sourdement contre les bancs de sable et lerivage : on jouit du calme le plus profond. On parcourt des yeux, avec un charme inexprimable, les bords si vantés du Nil, et on ne trouve rien d’exagéré dans les récits des voyageurs qui ont vu ces parages. Après avoir dépassé les débris d'un vieux fort abandonné qui servait autrefois à garder l'entrée du Nil, et qui plus tard, réparé et occupé par des invalides français, devait faire une défense héroïque, on laisse à gauche une île assez grande, couverte de verdure, et offrant la plus belle végétation. On a à sa droite des forêts de palmiers qui paraissent d'un vert éclatant; lés rives du fleuve étant peu élevées, la vue peut s'étendre au loin sur des campagnes riches et fertiles ; on aperçoit cà et là des hameaux pittoresques formés de quelques maisons de brique et de cabanes de roseaux, des habitations isolées, des minarels élégants et des sautons ou tombeaux de saints musulmans, autour desquels se groupent agréablement quelques bouquets de palmiers. Du côté du Delta se développent des campagnes couvertes de riz, offrant le plus riant aspect. Un grand nombre d'arbres et d'arbustes croissent non loin du fleuve; on remarque des groupes d'orangers et de citronniers qui
répandent un parfum délicieux. Les rives mêmes du Nil sont ornées de roseaux, de joncs et de nénufars. D'énormes sycomores, dont les vastes branches couvrent une étendue immense, sont distribués isolément dans la plaine, et présentent un des plus beaux phénomènes de la végétation ; enfin on arrive à Rosette.
Rosette, en arabe Rachyd, est située sous le 28e degré 8’ 35” de longitude, et le 31€ degré 24° 34° de latitude. Cette ville, peu considérable au temps d'Aboul- Feda, est aujourd'hui l’une des plus importantes de, l'Egypte par sa situation, son commerce et son étendue. Assise au bord du Nil à trois lieues de distance de la mer, elle sert d'entrepôt aux marchandises qui descendent du Caire et des parties supérieures de l'Egypte, pour être transportées en Europe par la voie d'Alexandrie. La branche du Nil qui passe devant Rosette a pris son nom de cette ville. Elle a porté dans l'antiquité la dénomination de branche Bolbotine, de la ville de Bolbotine, située sur ses bords. Les jardins de Rosetle sont vantés avec juste raison ; ils sont plantés d'arbres et d'arbustes, et situés sur la limite du désert.
La ville d'Alexandrie devint sous les Ptolémées, successeurs d’Alexandre-le-Grand, qui en fut lefondateur et quiluidonna son nom, la capitale de l’Egypteet le centre du commerce de l'Inde. Sous l'empire des Romains, elle s'éleva au rang de la seconde ville du monde, et conserva au sein de sa splendeur le plus riche dépôt des connaissances humaines. Depuis l'établissement de l'ère chrétienne jusqu'au temps du Bas-Embpire, l'église d'Alexandrie, la première de l'Orient, avait été dans cette contrée une des plus fortes du christianisme. Après de longs déchirements, elle finit par tomber sous le joug de fer des Arabes.
Alexandrie moderne, nommée /Zskanderyeh par les Arabes, située vers l'extrémité orientale de la côte d’Afrique, est bâtie sur un banc de sable qui réunit le continent à l’ancienne île de Pharos. Cette île, que les attérissements ont transformée en une presqu'île qui conserve son ancien nom, couvre, du sud-ouest au nord-est, la ville et les deux ports naturels, les seuls que l'Egypte possède sur plus de soixante lieues de côtes sur la Méditerranée. Le territoire d'Alexandrie, baigné au nord par cette mer, est resserré au sud par l'ancien lac Mareotis, dont le vaste bassin, au- Jourd'hui alimenté par les eaux de la mer, était entièrement desséché à l’époque où nous fimes la conquête de l'Egypte. Le premier des deux ports est le port vieux, situé à l'occident, au fond d’une rade immense qui a trois passes naturelles, dont la plus facile est du côté du cap Marabou. Le port neufou port oriental est formé par une anse dont la passe est près du fort ou rocher du Diamant. Les marées sont ici peu sensibles et n’ont rien de périodique. La presqu'ile du Phare, où l'on cultive beaucoup de figuiers, couvre le vieux port; elle est bordée de réeifs.
Après avoir franchi le quartier des Tombeaux, on pénètre dans l'intérieur de la nouvelle ville qui sépare les deux ports. Elle ne renferme aucun monument remarquable ; les principales mosquées, les okels uu magasins publics, les maisons particulières, les quais, etc., sont remplis de débris d'anciens palais. Des ruës étroites et non pavées, qui n’offrent aucun écoulement aux eaux pluviales, restent toujours poudreuses ou fangeuses, suivant le temps : on n’y trouve du mouvement que vers les bazars ou quartiers des marchands. Du reste, tout concourt à donner à la ville un aspect triste et monotone.
Alexandrie est privée d’eau douce; elle a des citernes pour y suppléer. La population, à l'époque de notre conquête, pouvait être d'environ huit mille âmes. Elle a beaucoup gagné depuis 1815, et elle est aujourd'hui (1835) de quinze mille habitants, qui exportent des grains, du riz et du natron de l'Egypte, du café d'Arabie et des marchandises de l'Inde. Le climat est sain, quoique chaud; il est tempéré en été par la fraicheur des nuits.
Un objet sur lequel on se porte avec le plus d’inté-
rêt est un obélisque appelé l'aiguille de Cléopâtre. La’
ville a cinq portes. On ne trouve plus que quelques cilernes sur la longue et étroite péninsule qui s'étend au nord-est jusqu'à Aboukir, cap avancé en mer, dontla pointe est occupée par un fort. Ge nom d'Aboukir rappellera toujours de grands souvenirs par les revers et les triomphes de l'armée française en Egypte. Le sol de l'ancienne Alexandrie ne présente plus que des monticules de décombres, et quelques restes informes des monuments qui firent jadis sa richesse et sa splendeur.
Si des cités modernes de l'Egypte, dont nous n'avons indiqué qu'un petit nombre, nous voulions passer aux cités anciennes dont il ne reste que des débris, le grand ouvrage de la commission d'Egyple nous offrirait à cet égard une mine féconde; mais Jes limites de l'analyse que nous avons eu la pensée de donner étant nécessairement restreintes, nous nous bornerons aux détails ci-après sur la ville de Thèbes.
Daus la ville aux cent portes, il existe des catacombes ou grolies, que la science désigne sous le nom d’2ypogées. M.Jomard en a tracé une description curieuse, dont nous rapporterons seulement quelques trails.
Il ne s’agit plus, dans ces constructions, de portiques somptueux, de statues colossales, ni de magnifiques péristyles: ici les travaux n'ontpresque aucune apparence extérieure. « À la vérité, dit M.Jomard, lesein des monlagnes a élé ouvert dans mille sens: le roc a été creusé avec art, distribué avec symétrie, décoré avec goût; mais on n'apercoit pas, dans ces ouvrages, de vastes dimensions, un style gigantesque, enfin la grandeur égyptienne, Si l'on y reconnaît à quelques marques les productions de ce peuple, c'est à la multitude incroyable des sculptures, des peintures variées, des ornements de loute espèce, qui décorent les faces des rochers, jusqu'au sein des ténèbres les plus épaisses; cest au fini admirable des détails, à cette unité d'ensemble qui caractérise les Égyptiens, enfin à la constanceque de pareils travaux ont exigée de la part de celte nation industrieuse, dont on a dit avec assez de justesse, que si les monuments qu'elle a élevés sur la terre peuvent être comparés à quelque chose, c'est uniquement aux ouvrages qu'elle a exécutés sous terre. Qui le croirait ? des safles, des réduits condamnés à une ombre éternelle, ont été ornés et enrichis avec autant de soin que les monuments éclairés par le soleil! De longues galeries, des pièces décorées de colonnes el de pilastres, ou bien de simples excavations composées de chambres étroites et basses, en un mot, tousles hypogées ont été, les uns comme les autres, couverts de peintures à fresque, la plupart consacrées à des scènes familières de la vie domestique. Ainsi l'on peut dire en quelque sorte que les hypogées étaient les monuments du peuple, comme les temples et les palais étaient les ionuments de l'Etat; c'était là, et non dans des maisons de brique, qu'il pouvait salisfaire son goût vaturel pour la sculpture : c'est ce qui explique en partie pourquoi, en Egypte, les habitations particulières n'ont pas été bâties avec les mêmes matériaux que les édifices publics, el par conséquent ont loutes disparu.
« À quelle cause pourrait-on attribuer ces travaux souterrains, continués pendant tant de siècles, si ce n'est à l'empire des mœurs et des usages religieux ? Le respect pour les morts, professé par toutes les nations, élait porté en Egypte au plus haut degré. Toutle monde sait que ce pays est le premier, sinon le seul, où les hommes imaginèrent de conserver en entier les dépouilles de leurs ancêtres, et de les dérober en quelque sorte au néant de la mort. Peut-être, à l’origine de l'art de l'embaumement, ignorait-on encore l'art dela sculplure, qui pouvait reproduire l'inage d'un mortel; ou peut-être aussi pensait-on que ses resles, gardés religieusement au sein de sa famille, agiraient plus sur les cœurs qu'une copie infidèle et qu’une froide image.
« Si l'on veut se former une idée générale des hy-
ogées de Thèbes, il faut se représenter une partie de a chaîne libyque, conliguë à la plaine de, Qournah,
du Memnomium et de Medynet-Abou, longue de plus de deux lieues, haute de trois à quatre cents pieds, et percée, d'espace en espace, d'ouvertures rectangulaires à toules sortes de hauteurs. Qu'on imagine ensuite des conduits peu élevés et moins larges que hauts, qui, partant de ces ouvertures, pénètrent dans le sein du rocher, tantôt horizontalement, tantôt dans une direction inclinée, tantôt même en serpeutant, interrompus cà et là par des puits ; plusieurs divisés en nombreuses ramificalions qui reviennent quelquefois sur elles-mêmes, et rendent le chemin difficile à reconnaître, Si l'on élablissait des communications entre tous ces conduits , ils formeraient le labyrinthe le plus inextricable.
« Cette multitude de galeries souterraines sert aujourd'hui de refuge à des Arabes qui vivent misérablement, et la plupart adonnés an vol. Quand les Eu2 ropéens viennent visiter ce lieu, c'est pour les premiers une bonne fortune trop rare pour qu'ils n'en profitent pas aux dépens des voyageurs. »
Après avoir vu les hypogées de Thèbes, M. Jomard voulut aller visiter Syène et les cataractes du Nil Con: signons ici quelques-uns des résultats de son voyage.
Le voisinage du tropique et la mesure de la terre attribuée à Eratosthène ont donné à Syène une grande célébrité. Ceux qui ont le moins de notions sur l'Egypte ont entendu parler du puits de Syène, qui, le jour du solstice d'été, à midi, étail éclairé en entier par la Jumière du soleil, C'est dans cette ville que Juvénal fut exilé, après avoir sligmatisé un favori de Domitien, Ce lieu est environné de toutes parts de rochers nus et rembrunis, sous un ciel embrasé que jamais ne tempère une goutte de pluie. Inhabitable pour ainsi dire par les Européens, il était pour les géographes un des points les plus importants du globe, comme alors placé , disait-on , sous la ligne qui sépare la zône torride de la zône tempérée, tels qu'aujourd'hui Chandernagor et Canton en Asie, et la Havane aux Antilles. On sait que maintenant la ville de Syène ne répond plus exactement au point solsticial qu'on lui attribuait.
L'emplacement de l'antique Syène était au sud-ouest de la ville moderne, borné par le Nil d'une part, et de l'autre par des rochers de granit ; son assiette 0ccupait le penchant de la montagne, contre l'ordinaire des villes égyptiennes. Déjà ruinée à l'époque de la conquête des Arabes elle perdit beaucoup de son étendue par l'enceinte que ces derniers bâtirent à trois cents mètres en arrière, avec de larges fossés extérieurs et intérieurs. Cetle enceinte est double de celle d'Alexandrie: elle a‘élé fondée en général sur le rocher nu, et on l’a assujétie à suivre les mouvements de la montagne ; une de ses faces est construite à pic sur le bord du fleuve. La muraille est encore bien conservée ; elle est bâtie tout entière eu fragments de granit, débris provenus des anciennes exploilations.
Quand on est au couchant de Syène ou sur la route de l'île de Philæ , on aperçoit avec. étonnement celle longue enceinte toute flanquée de bastions et de tours carrées, et, ce qui est plus curieux, loules composées de couleur rose, noire ou rougeûtre, diversement arrangées el présentant dans leurs nuances loutes les variélés d'un beau granit oriental.
Un autre spectacle encore plus rare en Egvple est celui des vestiges de bâtiments qui occupent la plus haute partie de la ville auprès du fleuve. Ces grands pans de murailles distribués par étages, ces nombreux palmiers sortant du granit, ces amas de rochers et de ruines dont les couleurs se confondent , cet horizon borné à chaque pas, forment un coup d'œil très pittoresque, d'autant plus qu'il diffère de l'aspect ordinaire, aux yeux des étrangers qui visitent l'Egypte. Les Egyptiens ont couvert de sculptures et d'hiéroglyphes les surfaces lisses des rochers de tous les environsde Syène, et notamment ceux de l'ile d'Eléphantine qui est en face, C'est vers le midi qu'est le chemin qui conduit à
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Philæ. Sur ce chemin on remarque une espèce d’acacia "dé a hauteur de cinq à six pieds, et qui jouit d'une étonnante propriété sensitive: dès qu'on en touche une branche, les pinnules des feuilles se rapprochent, les feuilles elles-mêmes s'abaissent, et tout le rameau s'incline ; il faut plusieurs minutes pour que la branche reprenne son premier état. ;
Le port de Syène où s'arrêtent les barques du Caire est assez vaste, et fermé d'un côté par des écueils. Les habitants font principalement le commerce des daltes, lequel est leur principale ressource. La plupart d'entre eux marchent sans vêtements et l’on rencontre à chaqué pas des enfants totalement nus. Il est vrai que l'extrême chaleur du climat et la paresse excessive des naturels favorisent beaucoup le goût de la paresse et de la nudité; aussi ont-ils tout le corps basané comme le visage, à un point tel que leur teint approche beaucoup de la couleur des nègres.
En sortant de Syène pour aller à Philæ , on trouve une grande quantité de tombeaux. On voit aussi quelques mosquées. C'est de ce mème côté, à partir des bords du fleuve, que l'on commence à découvrir les carrières de granit où les Egyptiens ont puisé leurs colosses, leurs obélisques et leurs monolithes, immenses vestiges des plus immenses travaux que la main des hommes ait exécutés: on n'aborde pas seulement avec une vive curiosité dans ces vastes laboratoires, mais on éprouve en quelque sorte un sentiment de respect à la vue des masses énormes enlevées de la montagne, ou non encore entièrement détachées, des traces encore fraîches de l'exploitation , et des marques de ces instruments que nos arts ne connaissent plus. Cespectacle nous transporte en quelque facon dans les temps antiques , et au milieu même des architectes et des ouvriers égyptiens : nous les voyons, pour ainsi dire, choisir leurs blocs dans la montagne, les faire éclater au moyen des coins et des ciseaux, les ébaucher sur place, enfin les conduire au Nil et les embarquer sur des radeaux, pour aller servir à l'embellissement des cités de l'Egypte. Ces carrièrés occupent un développement de près d’une lieue et demie.
Auprès de Syène on trouve la première cataracte du Nil. Ce fleuve en a huit principales, depuis cet endroit jusqu'à sa source, c'est-a-dire sur une étendue de pays qui fait les trois quarts de son cours entier. La calaracte de Syène , dont les anciens avaient exagéré le bruit, se présente dans un des sites les plus pittoresques et les plus extraurdinaires de loule la vallée que le Nil arrose. Soit qu'on jette les yeux sur ces deux chaînes de granit toutes hérissées de melons noirs et anguleux, dont la cime, les plans et les pieds offrent des formes étranges, et qui, traversant le cours du Nil, viennent, pour ainsi dire, se joindre au milieu de son lit; soil qu'on arrête la vue sur ces iles escarpées et innombrables qui précèdent, forment et suivent la calaracle dans un espace de deux lieues ; soit enfin que l'on contemple, en venant de l Egypte, cette limite brusque et tranchée entre une plaine fertile et des rochers inaccessibles, et le contraste d'un fleuve large et majestueux avec un torrent plein de gouffres qui bouillonne, écume et se brise entre mille écueils ; tout présente aux regards une scène du plus grand effet. C'est le spectacle d'une nature sauvage que l'œil n'embrasse qu'avec horreur, à côté du tableau riant de l'une des plus riches vallées du monde. La navigation trouve ici une barrière presque insurmontable, la culture cesse, la végétation est morte. Aux campagnes et aux jardins d'Eléphantine succèdent un amas de collines groupées en désordre, ou de blocs à pie d'une nudité absolue, et des montagues à perte de vue dont la teinte rembrunie se détache sur un ciel éclatant; le Nil ne réfléchit rien que l’azur ou bien les couleurs sombres des rochers qui divisent et déchirent son lil; enfin, son cours variaule et inégal, tantôt lent et lantôt impetueux, ses eaux furieuseset plus loin polies comme une glace, portent l'empreinte du désordre général ; ce n'est qu'après avoir franchi tant d’entraves qu'il
sort triomphant de la lutte, et qu'il prend enfin une marche paisible et un mouvement égal jusqu'à son emboucbure.
Nous avons dit qu'en face de Syène est l'île d Eléphantine ; sa position sur les confins de la Nubie suffirait pour la faire distinguer parmi les différents lieux de l'Egypte, quand elle ne serait pas remarquable par ses antiquités. La verdure et la fraîcheur de son sol contrastent si agréablement avec le sol aride qui l'entoure,q ‘on l'asurnommée life fleurie el le jardin du tropique. Elle s'offre au voyageur. fatigué de ses marches pénibles comme un lieu enchanté au milieu de ces pics nojrâtres et de ces sables étincelants qui occupent et remplissent l'horizon. Ce n'est pas que ce territoire soit d'une plus riche culture que le reste de l'Egypte; il tire tout son prix du site atfreux et désert qui l'environne. C'est la première lerre cultivée de l'Egypte, c’est l'entrée du Nil en ce pays quand le fleuve a franchi la cataracte Ce point était dans l'antiquité la clef de l'Egypte du côté du midi. Il y existe encore un village habité par des Barabrahs ou Nubiens, occupés à ramasser des cornalines et des objels antiques pour les offrir aux voyageurs.
En redescendant la vallée da Nil et en prenant ensuite la direction vers le désert de la Libye à l'ouest, on arrive au Fleuve-sans-Kau et aux lacs de Natroun ou Natron, dont il importe de dire aussi un mot.
On ne connaît généralement de l'igypte que la vallée qu'arrose le Nil. Il est probable cependant que les eaux du fleuve avaient pénétré dans des temps plus reculés au sein de la Libye. Aussi a-t-on retrouvé un ancien lit du Nil, et on lui a donné le nom de F/euvesans-Eau où fleuve vide. Il n’est pas éloigné des lacs de Nätroun. C’est ce lit ancien que le général Andréossi fut chargé de reconnaître en 1799.
La vallée du Nil et celles des lacs sont, dit-il, séparées par un vaste plateau dont la seule face est légèrement ondulée; il peut avoir trente milles de largeur. Le terrain, ferme et solide, est recouvert de graviers on de sable, de manière qu'on n'y aperçoit que la stérilité; aucun être vivant ne pourrait y trouver sa subsistance. Les lacs de Natroun comprennent une étendue d'environ six lieues de longueur sur six cents ou huit cents mètres de largeur, d'un bout du bassin à l'autre; ils sont séparés par des sables arides. On trouve un peu d'eau douce en creusant le long des lacs sur la pente du côté du Nil. Pendant trois mois de l'année, après le solstice d'été, l'eau coule abondamment à la surface du terrain; elle croît jusqu'à la fin de décembre pour décroitre ensuite et laisser quelquesuns des lacs entièrement à sec. Cette eau des lacs contient beaucoup de sel ou de natroun que l'on transporte à Rosette et au Caire. Les indigènes qui babitent le voisinage de ces lacs paient leur tribut au mirien transport de natroun.
Quant au Fleuve-sans-Eau, la vallée de ce fleuve est à l'ouest de celle des lacs de Natroun. Ces deux vallées, contiguës l’une à l'autre, ne sont séparées que par une crête montagneuse. La vallée du Fleuve-sans- Eau est encombrée de sable, et son bassin à près de trois lieues de développement d'un bord à l'autre. Cette allée est stérile, et il n'y paraît point de sources. On y trouve beaucoup de bois pétriliés, :n remontant les deux vallées on arrive dans le Fayouur. I! est probable que le Nil, et plus vraisemblablement une partie des eaux de ce fleuve, coulait dans l'intérieur des déserts de Libye parles vallées de Natroun et du Fleuve-sans- Eau, et que le Nil fut rejeté dans la vallée actuelle.
Dans la vallée de Natroun se trouvent plusieurs couvents qobles; ils ont été fondés dans le 1ve siècle,
La cloche du couvent est placée à côté du mâchicoulis. Une longue corde, faite de filaments de dattier, y est attachée el pend jusqu à terre. Les moines sont quelquefois réveïllés pendant la nuit par le son de cette cloche; mais, toujours défiants, même lorsqu'ils ont recwnnu du haut de leurs murs qu'ils ont affaire à des gens amis, ils ne se déterminent à leur ouvrir la porte
pour les recevoir que lorsqu'un moine, suspendu à l'extrémité d'une corde, est descendu par le mâchicoulis à l'aide d’un moulinet, et est venu voir de plus près si l'on ne cherchait pas à les surprendre. Pendant qu'on ouvre ou qu'on ferme la porte, un moine fait sentinelle et observe s’il n’aperçoit point d'Arabes. Ces religieux exercent envers les Arabes Je devoir forcé de l'hospitalité, et ils sont obligés d'être constamments ur leurs gardes ; lorsqu'ils vont d'un hospice à l'autre, ils ne voyagent que la nuit. Les Arabes, dans leurs courses, passent auprès des couvents, et s'arrêtent pour manger ou faire rafraîchir leurs chevaux. Les moines leur donnent des provisions par-dessus le mur, car ils ne leur ouvrent jamais la porte. Une poulie placée à un des angles de l’enceinte est destinée à descendre, par le moyen d'une corde et d’une couffe,
le pain, et l'orge qu’il est d'usage de leur fournir.
Les bords des lacs de Natroun sont fréquentés toutes les années par les Geouaby, tribu d’Arabes pasteurs et hospitaliers qui y campent l’hiver avec leurs troupeaux. Ils sont employés, pendant ce temps, au transport du natroun et des jones épineux ; ils ont aussi celui des dattes qu'ils vont chercher en caravanes à Syouab, dans l'oasis d'Ammon; c'est une route de douze à quinze jours. Ces Arabes vivent en gens paisibles, errant çà et là pour trouver de l’eau et des pâturages à leurs bestiaux. C'est la tribu qui a le plus conservé les usages antiques ; ils sont simplement pasteurs, et ne veulent point cultiver. Leurs mœurs sont douces, et se ressentent de la vie qu’ils mènent.
ALBERT-MONTÉMONT.
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Ruines de Philæ, sur les bords du Nil.
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GUERRIER MANGOWIEN.
(Bruce. )
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