II. Paris, — [mpr. Lacour ET Ç , rue Soufflot
Cependant la santé de son épouse s'étant altérée, il fut obligé de venir avec elle sur le continent, d'après les conseils des médecins. Il s'arrêta quelque temps à Paris, et il eut la douleur d'y perdre la moitié de luimême, qui fut enterrée au cimetière de la Porte-Saint- Martin, le 12 novembre 1754.
Après ce triste événement, Bruce retourna en Angleterre, et, renonçant aux spéculations de son beau-père, il se mit à voyager. Il débarqua à la Corogne en Gallice, province d'Espagne, et de là se rendit à Oporto età Lisbonne. Il recueillit de nombreux détails sur les mœurs et coutumes du Portugal et de l'Espagne, car il reparut dans ce dernier royaume, et fit un assez long séjour à Madrid , où il explora les collections de manuscrits arabes ensevelis à la bibliothèque del'Escurial.
Le désir de revoir la France le détermina en 1757 à traverser les Pyrénées et à venir à Bordeaux, dont la société parut avoir pour lui infiniment de charmes. Des bords de la Gironde, il s’élançaaux bords duRhin, dont il suivit le cours depuis Strasbourg jusqu'à Cologne, d’où il passa en Belgique. Arrivé à Bruxelles, il y fit connaissance d’un jeune homme fort intéressant; et le voyant un jour insulté, il prit fait et cause pour lui contre l’agresseur qui le provoqua en duel. Bruce aecepta généreusement le défi, blessa deux fois son adversaire, et partit brusquement pour la Hollande, d'ou se dirigeant vers le Hanovre, il arriva à temps pour voir la bataille de Crevelt.
Reprenant de là le chemin de l'Angleterre, il
reçut à Rotterdam une lellie qui lui annonçait la mort de son père; celteperle le força le hâter son retour dans sa patrie, lequel eut lieu en juillet 1758. é
En possession dès lors d'une assez belle fortune, il songea plus sérieusement que jamais à l'employer en voyages uliles. Un heureux hasard le miten rapport
«2vec le célèbre Pitt, et il lui communiqua un plan d’attaque qu’il avait conçu sur le Ferrol, dans le cas où la Grande-Bretagne ferait la guerre à l'Espagne. Ce plan me put être mis à exécution, mais plus tard le successeur de Pitt, lord Halifax, décida Bruce à tourner l'aclivité de son esprit vers l'Orient. Notre voyageur fut envuyé avec le titre de consul d'Angleterre à Alger, en 1762. 11 s’y rendit par la Frauce et l'Italie, et, embarqué à Naples, il prit terre à Alger en 1763.
.Nous laisserons parler tout à l'heure Bruce luimême, et expliquer ses rapports difficiles avec le dey. En outre, comme nous aurons à consigner textuellement sa relation, nous demandons au lecteur la permission d'anticiper sur elle, et même de la supposer donnée et entièrement connue, afin de terminer par quelques mots ce qui nous reste à dire sur son auteur.
Les voyages de Bruce ne furent publiés qu'en 1790, c'est-à-dire sept ans après son retour en Europe. Ils furent dès leur apparition l'objet des plus violentes attaques; on alla jusqu'à lui contester la véracité de son récit, parce qu'on en comparait les détails aux scènes ordinaires de la vie anglaise. Il avait ditque les Abyssiniens mangeaient la viande crue, et tout le monde s'éleva contre une telle assertion, de même que contre une infinilé d’autres qui ne semblaient pas moins hasardées, parce qu’elles étaient nouvelles : on poussa même le scepticisme jusqu'à douter que Bruce eût jamais été en Abyssinie. Les amis de l'auteur, alarmés de tant de sorties violentes contre sa personne, lui conseillaient de modifier ou d'expliquer ce qui leur en paraissait susceptible ; mais il s’y refusa péremptoirement en ajoutant qu'il n'avait dit que la vérité.
Un jour, dans une société particulière, un Ecossais s'étant écrié qu'il était impossible que les Abyssiniens mangeassent de la viande crue, James Bruce ne répondit rien, mais, sortant du salon, il y rentra promptement avec une tranche crue de beef-steak, couverte de poivre et de sel à la mode abyssinienne. « Vous mangerez cela, monsieur, ou vous me rendrez raison de votre insulte, » L’incrédule, ayant moins de courage que de langue, avala en effet le morceau, et Bruce lui dit avec calme : « À présent, monsieur, vous ne soutiendrez plus que la chose est impossible. »
Bruce était affecté de l’incrédulité publique au sujet de ses voyages, et il lui arriva plus d’une fois de confier ses chagrins à sa-fille : elle avait à peine douze ans lorsqu'ils virent le jour, etelle était devenue la confidente assidue de toutes les pensées de son père, qui lui apprit à prononcer correctement les mots de la langue abyssinienne. « Je ne vivrai pas assez, lui disait-il, pour jouir du triomphe de la vérité; mais vous en serez probablement témoin, et vous aïderez à venger votre père de l'injustice des hommes. » .
En ceci Bruce encore se trompa, car sa fille mourut jeune. Mais plus tard, d'autres voyageurs sont venus corroborer les assertions de Bruce, notamment Jérémie Lobo, Paez, Salt, Coffin, Pearce, Burckhardt, Brown , Clarke, Wittiman, Belzoni et d’autres.
Après la publication de ses voyages, Bruce nes’occupa plus guère que de l'administration de ses. revenus. Îl vécut reliré en Ecosse et ne visita Londres que de loin en loin. 11 entrétint une correspondance suivie avec Barrington et avec le célèbre Buffon. li prit un vif intérêt à la révolution française; mais comme il avait élé accueilli avec bonté par Louis XVI, il ne put relenir ses larmes lorsqu'il apprit que l'infortuné monarque venail G'être arrêté pour subir le jugement de la Convention.
Bruce était d'une corpulence et d'une obésité prodigieuses; il ne montait jamais en voiture sans faire craquer les ressorts de la caisse. Il était vêtu à l'orientale et portait le turban ; il aimait ainsi à revivre par la pensée au milieu des populations chez lesquelles il avait passé , lusieurs années de sa vie. Le dernier acte de cette vie fut encore une marque d'attention envers ses semblables : après un grand diner à Kinnaird, apercevant une jeune demoiselle qui courait pour rejoindre sa mère dont la voiture l'attendait, il voulut l'aider à descendre l'escalier, il fit un faux pas; le poids de son corps l’entraînant en avant sur les degrés, il se rompit plusieurs doigts de la main, se blessa au front, cessa de parler et ne se releva plus.
Ainsi s'éleignit Bruce dans la soixante-quatrième année de son âge et dans toute la vigueur de l'esprit et du corps, après avoir été un voyageur habile et un aimable chevalier errant: il avait rendu le dernier soupir le 27 avril 1794.
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RELATION DU VOYAGE
Nous allons maintenant donner le texte du voyage de Bruce, en commençant par l'introduction, réduite aux faits les plus saillants. Nous laisserons parler le voyageur.
Pour peu qu’on soit versé dans l’histoire ancienne, on n'ignore pas que la découverte des sources du Nil, prineipal objrt de l'ouvrage queje publie, a, dès les premiers siècles du monde, intéressé toutes les nations savantes. Rien ne fut alors épargné pour l’exécution d’un si grand projet. Les hommes les plus renommés par leurs connaissances, par leur sagesse et par leur courage, l'une des qualités les plus essentielles dans une pareille entreprise, s’attachèrent avec ardeur à trouver les sources de ce fleuve fameux; mais les obstacles succédèrent rapidement aux obstacles, les conséquences produisirent d'autres conséquences si funestes, qu'ils renoncèrent à un dessein qui sembla, même d'après les efforts les plus hardis, absolument impralicable. On vit des conquérants, à la tête d’armées nombreuses, après avoir découvert-elsoumis une grande partie du globe, obligés de s’humilier ici, et de borner presque à des vœux stériles l'ambition qu'ils avaient dé parvenir à cette découverte nouvelle (1). Enfin, si elle ne fut point oubliée totalement, elle paraissait du moins abandonnée, et avec elle s’arrêtèrent aussi toutes les recherches topographiques qui en dépendaient! |
Lors de la renaissance des lettres en Europe, la curiosité se reporta avec une nouvelle vigueur vers cet intéressant objet; mais les tentatives modernes rencontrèrent les mêmes obstacles qui avaient existé autrefois. Ce n’est qu'au commencement du règne de notre monarque Georges Hlquele courage de la nation, se trouvant élevé au plus haut degré par les travaux d'une guerre longue et glorieuse, se changea naturellement, au relour de la paix, en cet esprit aventureux qui a besoin d'entreprendre; et un de ses premiers succès fut la découverte de ces pudiques fontaines qui jusqu'alors demeuraient ignorées du monde entier. ,
Tout le monde se rappelle les dernièresannées du ministère du comtede Chatam (2),époque à jamais glorieuse
(4) 1 a fallu l'expédition armée du pacha ou vice-roi d'Egypte pour amener la réassite du voyage de M. Caillaud à Méroé sur le fleuve Blane, et la relation de M. Arnaud, qui a remonté le fleuve jusqu’au-delà du 4* degré de latitude nord. A. M.
(2) Le célèbre Pitt. A- M.
pour l'Angleterre. Je revenais alors de voyager dans la plus grande partie de l'Europe, et principalement en Espagne et en Portugal, Etats entre lesquels la guerre était déjà au moment d’éclater ; j'allaismeretirer dans le pelit héritage que j'ai recu de mes ancêtres, et je youlais consacrer ma vie à l'étude et à la réflexion, parce qu'il n'était pas en mon pouvoir de choisir des occupations plus actives ; mais dans le temps où je m'y attendais le moins, le hasard mé procura un moment de conversation avec lord Chatam.
Peu de jours après M. Wood, l’un de mes plus sincères amis, et alors sous-secrélaire d'Etat, m'apprit que lord Chatam désirait m'employer d'une manière particulière, et il me diten même temps que je pouvais aller passer quelques semaines en Ecosse pour arranger mes affaires; mais que je m'y tinsse prêt au premier avis. Rien ne pouvait être plus flatteur pour moi qu'un pareil discours. Je ne perdis donc pas une minule; mais au moment où je venais de recevoir l’ordre de retourner à Londres, lord Cha!am quitta le ministère et partit pour Bath.
Ce contre-temps fut d'autant plus sensible pour moi, quil était le premier que j'eusse éprouvé dans la carrière de l'ambition. Lord Egremont et M. Georges Greenville me promirent de m'en dédommager.
J'avais déjà employé sept ou huit mois à Londres à faire une cour très dispendieuse et qui ne m'avait rien produit, lorsque lord Halifax voulut bien, nonseulement me proposer d'entreprendre un voyage très important et qui devait durer plusieurs années, mais encore en tracer lui-même le plan, Les côtes de Barbarie, qu'on pouvait regarder comme étant à notre porte, n'avaient encore été découyertes qu'en partie par le docteur Shaw, qui s'était borné à vérifier et à faire connaftre très judicieusement les travaux géographiques de Samson (1); mais ni le docteur Shaw, ni Samson n'avaient pu prétendre à donner au publie aucun détail de ces vastes et magnifiques ruines d’ar-
chitecture, que l'un et l’autre ont dit pourtant être.
pleines d'élégance et de perfection , et répandues en grande quantité dans tout ce pays-là. Lord Halifax désira que je fusse le premier qui, au commencement du nouveau règne, ajoutât de pareilles richesses à la collection royale. Il s'engagea en conséquence à me serxir d'appui et de patron, et à faire remplir, pour prix des nouvelles obligations qu'on m'aurait, les promesses que les anciens ministres m'avaient faites pour d'autres services.
La découverte des sources du Nil fut aussi le sujet de notre conversation ; mais lord Halifax ne m'en parlait jamais qu'avec une sorte de défiance , et comme s'il avait dû attendre une pareille entreprise d'un voyageur plus expérimenté que moi. 11 m'est impossible de dire si c'était un moyen qu'il prenait pour m'exciter mieux à tenter cette découverte; mais mon cœur en fut plus enflammé, et j'eus le juste orgueil de penser que ce projet serait accompli par moi, ou qu'il resterait, comme il était resté depuis les vingt derniers siècles qui s'étaient écoulés, ei l'effroi des voyageurs, et lahonte de la géographie.
Le consulat d'Alger se trouvait vacant: lord Halifax me l'offrit, et je l'acceptai. Toute ma vie je m'étais appliqué, avec peut-être plus d'amour que de talent, à l'étude du dessin. J'avais aussi constamment pratiqué les mathématiques, et particulièrement la partie qui a le plus de rapport à l'astronomie. Le passage de Vénus sur le disque du soleil ne pouvait pas tarder. Il était certainement connu qu'il serait une fois visible à Alger, et il y avaitgrande raison de croire qu'il pourrait l'être deux fois. Je m'étais muni d'un très grand appareil d'instruments les plus propres à faire des observations astronomiques.
(1) Samson fut longtemps esclave du bey de Constantine, et on voit par ce qu'il a fait qu'il avait beaucoup de Capa cité. As dr
Je partis done dans ledessein de traverser la France et de me rendre en Italie. Quoique la guerre durât encore, àt que le ministère français eût refusé plusieurs passe-poris particuliers, sollicités par le gouvernement anglais, M. de Choiseul fit très obligeamment une exceplion en ma faveur; et il m'assura, dans une lettre polie qui aceompagnait mon passe-port, que les difficullés qu'on faisait sur cela ne me regardaient en aucune manière, el que j'étais parfaitement libre, ainsi que loutes les personnes qui m'accompagneraient, el dont il ne fixait pas le nombre, de voyager en France, et même d'y séjourner aussi peu ou aussi longtemps que je le trouverais agréable.
À mon arrivée à Rome je reçus une leltre qui m'enjoignait de me rendre à Naples pour y attendre de nouveaux ordres du roi. Dès qu’ils me furent parvenus ge relournai à Rome, d'où je passai à Livourne ; etm'étant embarqué dans ce port sur le vaisseau de guerre /e Mon. tréal, je me rendis à Alger.
Après m'être quelques mois bien essayé à des excursions dans les royaumes de Tunis et de Tripoli, je me rendis à Benjazy, et de là je passai à Smyrne, pour visiter ensuite Balbec et Palmyre, Je revins sur mes pas el me préparai à passer en Egypte par la voie d'Alexandrié.
Le 15 juin 1768 , je m'embarquai sur un vaisseau français, et je partis de Sidon, ville qui fut jadis la plus riche et la plus puissante du monde, mais qui ne conserve pas la moindre ombre de son ancienne splendeur. Nous fimes route vers l'ile de Chypre.
Le 16, à la pointe du jour, je découvris une haute montagne que, d'après sa forme particulière, décrite par Strabon , je reconnus pour fe Mont-Olympe (1). Bientôt après, le reste de l’île de Chypre qui est très basse s’offrit à notre vue. Nous distinguâmes à peine Lernica, jusqu'à l'instant où nous jetâmes l'ancre. Cette ville est, ainsi que celle de Damas, bâtie d'argile, de là même couleur de son sol, et il faut en être très près pour en aperceyoir les maisons.
Le bois, autrefois si abondant, manque maintenant en Chypre dans plusieurs endroits; et celte île n'est pourtant pas devenue plus salubre par la destruclion de ses forêts, comme cela arrive ordinairement. À Cacamo, qui est l’ancienne Acamas, dans la partie occidentale de l’île, il y a encore autant de bois que lors de sa découverte, On voit beaucoup de grands cerfs et des sangliers monstrueux qui vivent en paix. dans ses forêts natales.
Nous partimes de Lernica le 17 de juin, etle 18, un peu avant midi, mous mimes le cap sur Alexandrie.
Le 20, nous vimes de loin cette ville, qui semblait s'élever du sein de Ja mer.
Alexandrie promet de loin un spectacle digne d'attention. La vue des anciens monuments, parmi lesquels on distingue la colonne de Pompée, avec les hautes tours et les clochers construits par les Maures, fait espérer un grand nombre de beaux édifices ou de ruines superbes. Mais au moment où l'on entre dans le port, l'illusion s'évanouit, et on n’apercoit plus qu'un très petit nombre de ces monuments d'une grandeur colossale et majestueuse, qui distinguaient les anciens, et qui se trouvent mêlés avec les édifices, aussi mal imaginés que mal construits, qu'ont élevés les conquérants qui se sont emparés d'Alexandrie dans les derniers siècles.
Lorsqu'Alexandre revint de la Libye en Egypte, il fut frappé de l'heureuse situation et de la beauté de ces deux ports. L'architecte Dynocharès, qui l'accompagnail, raça soudain le plan d'Alexandrie, et Ptolé-, mée fer Ja fit bâtir.
La campagne qui l'environne, et qui forme en partie le désert de Libye, est stérile, affreuse, mais salu-bre ; et ce fut une raison de plus pour faire préférer cetle situalion aux terrains humides ct malsains de
4) Qn le nomme à présent Mamillo. A. M.
l'Egypte. Cependant il n’y avait point d’eau à Alexandrie, et Ptolémée fut obligé d’en tirer du Nil, par un canal vulgairement appelé de nos jours le canal de Cléopâtre, quoique indubitablement il soit aussi ancien que la ville même d'Alexandrie. à
La colonne de Pompée, les obélisques et les citernes souterraines sont à présent toutes les antiquités qu'on trouve à Alexandrie. La colonne est un magnifique monument qui paraît, pour le goût, avoir été fait au siècle d’Adrien ou de Sévère. Mais quoique le premier de ces empereurs ait fait élever plusieurs édifices en Orient, on remarque qu'il ne les a jamais chargés d'aucune inscription.
Alexandrie a été souvent conquise depuis César. Elle fut pour la dernière fois détruite par les Vénitiens ét les habitants de l’île de Chypre, quelque temps après la délivrance de saint Louis; et nous pouvons dire d'elle, comme de Carthage, periére ruinæ. Ses ruines même ont disparu.
La seule chose qui puisse plaire maintenant dans Alexandrie, c’est une assez belle rue, bâtie à la moderne, et habitée par un grand nombre de marchands pleins d'intelligence et d’activité, lesquels se partagent les restes de ce commerce qui fit autrefois la gloire et la splendeur d'Alexandrie.
Cette ville est fort peuplée (1). Les habitants racontent qu'il a été question plus d’une fois de l’abandonner tout-à-fait, pour se retirer à Rosette ou au Caire : mais qu’ils en ont été empêchés par plusieurs prophètes arabes, qui leur ont prédit que la Mecque étant détruite, Alexandrie deviendra la ville sainte, le corps de Mahomet y sera transporté; et ensuite, quand Alexandrie sera détruite à son tour, les reliques du prophète passeront à Carouan, dans le royaume de Tunis; et enfin de Carouan à Rosette, où elles demeureront jusqu'à la consommation des siècles, qui ne sera pas alors très éloignée.
Nous partimes d'Alexandrie dans l'après-midi, et nous nous rendîmes à Aboukir. On trouve ici quelques ruines, peu considérables, il est vrai, mais qui annoncent que ce fut autrefois une assez grande ville. Il y a aussi un bras de mer, et son peu de distance d’Alexan. drie, qui est de moins de quatre milles, semble prouver que c'est là qu'était Canope, l’une des plus anciennes villes du monde. Ses débris, malgré le voisinage du bras du Nil qui porte son nom, n'ont pas encore été couverts par l’exhaussement des terres de l'Egypte.
L'auteur arrive au Caire. Vue des Pyramides.
Nous arrivâmes au Caire dans le commencement de juillet. Au-delà du Caire, sur la rive du Nil, est Géeza ou Gizé, nommée ainsi, suivant les auteurs arabes, parce qu'il y a eu autrefois un pont. Géeza signifie passage. À environ onze milles plus loin on rencontre les Pyramides, auxquelles Géeza a donné son nom, et dont les descriptions sont si connues (2).
Départ du Caire. L'auteur s’embarque sur le Nil pour la Haute-Egypte.
Pourvu de toutes les choses nécessaires pour mon voyage, el’ayant pris tristement congé de mes amis
(1) Grâce au génie actif du vice-roi d'Egypte et aux mesures qu’il à prises pour relever l'Egypte de sa décadence, Alexandrie est aujourd'hui, 1852, peuplée de près de quarante mille habitants. 11 est vrai qu'elle en avait, dit-on, sept cent mille sous l’empereur Auguste, Cette ville est devenue un port florissant, et le pacha y entretient une marine respectable. A. M.
(2) La commission d'Egypte a d’ailleurs fait connaître d’une manière trop précise les richesses scientifiques de l'Egypte, pour qu’il soit nécessaire de rappeler ici les remarques de Bruce. A. M.
du Caire, craignant d’ailleurs moi-même qu’en laissant passer le temps des plus grandes chaleurs je ne courusse le risque de manquer les vents d’été, je m’assurai d’un petit vaisseau pour me porter à Surshout .
Nous étions déjà au 12 décembre, quand je m'embarquai sur le Nil, à Bulac ou Boulacq. Après avoir fait quelques miiles, nous arrivâmes dans un endroit où il y a deux couvents appelés Déiretur (1).
Bientôt nous eûmes dépassé un village assez considérable, appelé Turra, sur la rive orientale du Nil; ensuite nous vimes à l'occident Sheik-Atman, autre village qui ne contient qu'une trentaine de maisons.
Les montagnes, qui s'étendent du château du Caire dans l’est-sud-est, jusqu'à cinq milles de distance du Nil, et à l’est-quart-nord , se rapprochent ensuite des bords du fleuve dans une direction sud-quart-ouest, jusqu’à ce qu'elles se terminent sur le rivage des environs de Turta.
En cet endroit, le Nil a environ un quart de mille de large ; et les personnes qui ne tiennent point aux préjugés ne peuvent pas avoir le moindre doute que cette largeur ne soit bien éloignée des autres parties de l'Egypte déjà connues. Certainement, il y a un demi-mille entre le pied des montagnes et le rivage de Libye ; ce qu'on ne peut dire d'aucun autre endroit de l'Egypte où nous soyons encore allés. D'ailleurs, il est impossible de décrire cette situation mieux qu'Hérodote ne l'a fait : « Vis-à-vis de la côte d'Arabie, dit-il, s'étend vers la Libye la montagne pierreuse d'Egypte, couverte de sable, et où l'on trouve les Pyramides. »
En remontant le fleuve pour arriver à Abou-Azéeze, il y avait beaucoup de plantations de cannes de sucre qu'on coupait; et de ce dernier village jusqu'à Kafoor, nous ne vimes des deux côtés de l’eau qu'un terrain sablonneux et slérile. Bientôt après on trouve Etfa à l'occident : le Nil, qui se partage en cet endroil, et y forme une île. Là, toutes les maisons ont des colombiers dans leur grenier ; et les habitants en retirent beaucoup de profit. Ces colombiers sont garnis de pots de terre placés les uns sur les autres et fort bien arrangés ; et les murs en dehors sont faits avec une sorle d'élégance.
Lesoir, nous vinmes à Zahora, qui est à un mille audessus d'Etfa. Zahora a trois belles plantations de dattiers et est éloigné de Miniet d'environ cinq milles. Là, nous nous arrêlâmes pendant la nuit du 48 décembre.
Le lendemain , nous n’aperçûmes rien de remarquable jusqu’à Barkaras, village bâti sur le penchant d'une montagne, et environné d’une épaisse forêt de palmiers.
Nous découvrimes bientôt Rhoda, d'où nous contemplâmes les superbes ruines de l'ancienne ville d'Antinoüs, bâtie par Adrien.
Nous allâmes ensuite à Ashmounein, qui vraisemblablement doit être l’ancienne Latopolis. Ashmounein est une grande ville qui donne son nom à la province, et où l’on voit de magnifiques ruines de l'architecture égyptienne. De là nous nous rendîmes à Melawé, ville encore plus grande, mieux bâtie et mieux habitée qu'Ashmounein.
Dans la soirée du 22, nous arrivâmes à Achmim, endroit très considérable. Il appartenait autrefois à un prince arabe qui lui donna son nom, et qui le possédait sous la protection du grand seigneur à qui il payait un revenu annuel. Les habitants d’Achmim sont très jaunes et ont un air malsain , ce qui provient sans doute en grande partie des mauvaises exhalaisons d'un canal fort bourbeux qui traverse la ville. Il y a en outre beaucoup d'arbres, de buissons, de jardins, aux environs de ce canal , qui l'embarrassent et en augmentent l'insalubrité.
Le 25, impatients de visiter les plus considérables, les plus superbes ruines de la Haute-Egyple, nous
(4) Ce mot signifie les deux couvents. A. M.
BRUCE. ÿ
partimes de très bon matin de Béliany, et à dix heures:
avant midi, nous arrivâmes à Dendera. C’est encore une ville considérable , environnée de forêts de palmiers , et telle que Juyénal l'a décrite. Juvénal devait l'avoir vue une fois en passant, puisqu'il alla mourir dans un honorable exil à Syène, dont on lui avait donné le commandement.
Dendera est placée à l'extrémité d'une plaine étroite, mais très fertile : le blé y avait treize pouces de hauteur, et nous n'étions qu'à Noël; la récolte s’y fait à la fin de mars. Là nous vimes pour la première fois des arbres appelés dooms; ils croissent en grande quantité parmi les palmiers!, et ils leur ressemblent tellement, qu'il est difficile de les distinguer à une certaine distance. Cet arbre est le même que les naturalistes ont nommé palma Thebaica cuciofera. Sa noix à parfaitement l'air d'un noyau de pêche, et est recouverte d’une pulpe noire et très amère , semblable à l'enveloppe d’une noix très mûre.
Arrivée à Furshout. De Thèbes. De Luxor et de Carnac. Ruines d'Edfu et d’Esné.
Dans la matinée du 26 décembre, nous arrivâmes heureusement à Furshout, et je me rendis aussitôt au couvent des moines italiens, qui, comme ceux d’Achmim, sout de l'ordre des franciscains réformés.
Furshout est situé dans une plaine bien cultivée et qui aneuf milles d'étendue des bords du Nil au pied des montagnes. Elle était à la fois couverte de champs de blé et de plantations de cannes de sucre. La ville contient, dit-on, dix, mille habitants, mais je crois que cette évalualion est exagérée.
Furshout est par les 269 3’ 30” de latitude. Au-delà de Furshout, dans la même plaine, en tirant vers le sud, il y a une autre ville dépendante du sheik Ismaël, neveu du sheik Haman. C'est un endroit considérable, bâti d'une pierre argileuse, comme Furshout, et environné de forêts de palmiers et de plantations de cannes. On y fabrique même du sucre.
Le 7 février 1769, nous partimes de très bon matin de Furshout. Nous passimes bientôt vis-à-vis du petit village d'El-Gourni, qui est à un quart de mille des bords du fleuve. On y a conservé un temple des anciens Egyptiens ; et je crois que ce temple et les deux monceaux de ruines qu'on voit à la distance du Nil sont des restes de la fameuse ville de Thèbes.
Il ne reste maintenant de l’ancienne ville de Thèbes que quatre temples immenses, qui paraissent plus antiques, mais qui sont moins magnifiques et moins bien conservés que ceux de Dendera. Les temples de Medinet-Tabu sont plus élégants que ceux d'El-Gourni.
Les ruines des temples de Thèbes, qu'on nomme Medinet-Tabu, sont placées dans un espace d'environ un mille d'étendue , et, dans le sable qui s’accumule au pied des montagues sur les jardins suspendus, ou Aorti pensiles, comme les appelle Pline, étaient sans doute pratiqués sur les flancs de ces montagnes. On y élevait l'eau par le moyen de quelques machines.
A environ un demi-mille au nord d’El-Gourni on voit les superbes et majestueux sépulcres de Thèbes. Les montagnes de la Thébaïde sont immédiatement derrière la ville ; elles ne s'élèvent point par degrés les unes au-dessus des autres, mais elles sont chacune isolées sur la base, de sorte qu'on peut en faire séparément le tour. Il yen a, dit-on, cent où l’on a creusé des tombeaux et une infinité d'autres appartements.
Luxor et Carnac, éloignés l’un de l’autre d’environ un quart de mille , sont les lieux où l’on voit les ruines les plus magnifiques de l'Egypte. Elles sont bien plus considérables que celles de Thèbes et de Dendera réunies. .
Il y à deux obélisques de la plus grande beauté. Ils paraissent, à la vérité, un peu moins grands que ceux de Rome; mais ils ne sont point mutilés. Le pavé sur lequel porte l'ombre de ces obélisques est encore si
bien de niveau, qu'il peut servir pour faire les observations auxquelles il était destiné. Le bout des obélisques est de forme demi-circulaire : expérience qu'on a faite, j'imagine, à la sollicitation de quelque observateur, parce qu’en variant ainsi la pointe de l’obélisque on espérait être délivré de la pénombre (1).
Le 17, nous primes congé du sheik bienveillant de Luxor, et, pleins d’une ardeur nouvelle, nous fimes voile avec un bon vent.
Le lendemain matin, nous passâmes devant Esné :
‘ c’est l'ancienne Latopolis. Elle conserve d'assez grands
monuments, parmi lesquels on distingue un temple dont l’ensemble est très antique, mais qui paraît avoir été bâti à diverses époques, ou plutôt avec les ruines de plusieurs anciens édifices. Les hiéroglyphes en sont fort mal sculptés et point peints.
Le 18, nous partîimes d'Esné, et bientôt nous fûmes à Edfu, où l’on voit aussi beaucoup de restes de l'architecture égyptienne. Edfu est l'ancienne Apollinis civilas magna.
Arrivée à Syène. Cataracte. Tombeaux remarquables.
Nous fimes voile le 20 avec un vent favorable qui dura jusqu’au matin, une heure avant le lever du soleil. À neuf heures, nous jetâmes l'ancre à l'extrémilé sud d’une forêt de palmiers, et au nord de la ville de Syène.
Il n'y a à Syène ni beurre ni laitage, si ce n’est le lait qu'on fait venir de la Basse-Egypte : on peut en dire autant des volailles. Les dattes n'y mûrissent pas; et celles qu’on vend au Caire sous le nom de Syène viennent d'Ibrim et de Dongola ; mais en revanche, le Nil fournit à Syène d’excellent poisson, et on le pêche facilement, surtout du côté de la cataracte, où les eaux sont brisées.
Les Arabes appellent Syène Æssouan, c'est-à-dire l'éclairée , par allusion sans doute au puits dont le fond était éclairé par le soleil lorsqu'il passait directement dessus, dans le mois de juin. Dans le langage du beja, le nom de Syène signifie un cercle, ou une portion de cercle.
Les 22, 23 et 24 janvier, me trouvant à Syène, logé dans une maison située à lorient de la petite île où subsiste encore presque entier le temple de Cnuphis, que Strabon, qui lui-même visita ces lieux, dit avoir été bâti dans l'ancienne ville, et vis-à-vis du puits destiné à réfléchir le soleil dans le temps du solstice, je fis, pendant que le soleil était au méridien, trois observations différentes avec un cadran de trois pieds, et je ane) que la latitude de Syène était par les 240 0° 45” nord.
Départ de Kenné. Voyage à travers le désert de la Thébaïde. Montagne de marbre. Arrivée à Cosséir, sur la mer Rouge.
Le jeudi, 16 février 4769, nous joignîmes la caravane, qui allait partir-de Kenné, la Cœne Emperium des anciens. De Kenné, nous marchâmes à l'orient pendant une demi-heure, en suivant le pied des montagnes qui sont bordées par un terrain bien cultivé. Ensuite, nous lournâmes au sud-est; et, à onze heures avant midi, nous traversâmes un petit mauvais village appelé Serafja. Durant toute cette route, on ne voit à gauche que des montagnes inhabitées, et sur lesquelles on ne distingue d'autre verdure que quelques plantes de l’espèce du grand solanum, et qu'on nomme burrumbuc dans la langue du pays.
A deux heures après midi, nous arrivâmes à un puits, appelé Bir-ambar, le puits des épiceries, auprès
(1) Un des obélisques du Luxor ou de Lougsor est, en 1833, arrivé à Paris pour être élevé sur la place de la Concorde, entre les Champs-Elysées et le jardin des Tuileries,
6 HISTOIRE DES VOYAGES. | 8 mms RG SSSR
duquel il y a un chétif village du même nom, appartenant aux Azaizi, tribu d'Arabes pauvre et peu nombreuse. Ces Arabes ne vivent que du prix qu'ils retirent de leur bétail, qu'ils louént aux caravanes qui vont à Cosséir, et qu'ils accompagnent quelquefois euxmêmes.
Quand nous eûmes quitté Bir-ambar, nous arrivâmes à quatre heures après midi à Gabba, qui est à un mille de Cuft, le long du désert. Nous plantâämes nos lentes à Gabba, et nous y passâmes la nuit.
. Le 20, à six heures du matin, nous parlimes de Main-El-Mafareck, et à dix heures nous fûmes rendus à l'entrée du défilé ; à onze heures, nous commencâmes à descendre, Nous avions monté jusque-là depuis Kenné, mais presque insensiblement.
Le 21, nous partimés de grand matin de Koraim; et à dix heures, nous passâmes dans divers défilés, élant continuellement inquiétés par la nouvelle que les Arabes approchaient. Cependant nous n’en vimes aucun: les défilés que nous avions suivis nous conduisirent dans une longue plaine qui tourne à l'est, ensuite au nord-est, et puis au nord; de sorle qu'elle forme une portion de cercle. Au bout de cette plaine, nous trouvâmes une montagne dont la plus grande partie était de marbre, verde antico, comme on l'appelle à Rome, et le plus beau que j'aie vu de ma vie.
Après avoir descendu pendant plusieurs jours des montagnes et franchi divers défilés, nous finimes par avoir la première vue de la mer Rouge. Une heure un quart après nous arrivâmes à Cosséir.
Cosséir est un petit village entouré de murailles de boue sur le bord de la mer Rouge et au milieu de ces amoncellemenfs de sable que le vent rassemble et disperse alternativement. Il est défendu par un château carré construit en pierre de taille, avec des tours car rées dans les angles, où il y a trois petits canons de fer et un de bronze, tous en fort mauvais état.
Au nord-ouest du château, il y a plusieurs puits d'eau saumâtre que je rendis potable en la faisant fil trer au travers du sable ; et cela seulement pour en faire l'épreuve. L'eau qu'on boit ordinairement à Cosséir vient dé Terfowey, qui en est à une bonne journée de chemin. j
Ce qu’on appelle le port de Cosséir se trouve au sudest. I n'y a rien qu'un rocher qui s'étend à environ quatre cents pas dans la mer, et abrile les vaisseaux qui sont à l'ouest contre les vénts de nord et de nordest, comme les maisons de la ville lés défendent du vent d'ouest.
y a dans la ville un grand enclos, entouré de hautes murailles de terre, où chaque commerçant à un magasin pour renfermer son blé el ses autres marchandises, qui ne consistent guère qu'en toiles des Indes pour la consommation de la Haute-Egypte. C'est là tout ce qu'on porte à Cosséir, dépuis que le commerce de Dongola et de Sennaar a élé interrompu:
Le bey et les Turcs partirent de Cosséir pour leurs différentes destinations. Je me logeai alors dans le chàteau; et, comme les Ababdé m'avaient raconté des choses fort étranges de la montagne des Emeraudes, je résolus d'y faire un voyage en attendant le retour de mon rais.
Celle montagne est située dans une île de la mer Rouge, à environ trois milles du rivage, de forme ovale, et s'élevant tout-à:coup vers le milieu: On la nomme, dans le langage du pays, Jibbel-Siberget, ce que nous réndons par /a montagne des Emeraudes.
Après avoir satisfait ina curiosité dans les montagnes des Emeraudes, sans avoir rencontré une seule créature vivante, je repris le chemin de mon vaisseau.
Parti de Cosséir, j'allai, en traversant la mer Rouge, visiter Tor, Yambo, Djidda, Lohéia, Moka et le détroit de Bab-El-Mandeb; d'où je revins à Lohéia, pour me rembarquer et me rendre à Masuah, port de l'Abyssinie,
Route de Masuah à Gondar, Mœurs et coutumes des Abyssiniens.
Masüah, où je venais d'arriver, et dont le nom signifie le hävre des pasteurs, est une petite île de la met Rouge, située près de la côte d'Abyssinie, et ayant un port où les plus grands vaisseaux trouvent un mouillage sûr et profond jusqu’au bord de la plage. De quelque côté que le vent souffle, et quelque force qu'il ait, il ne peut les incommoder. C’est à son port que Masuah a dû son nom moderne, comme son ancien nom. Les Grecs l’appelèrent Sebasticum Os, d'après la capacité de là rade. L'île n’a pourtant que trois quarts de mille de long, et environ un demi-mille de large. Un tiers est occupé par les maisons, un autre tiers par les citernes où l’on recueille l'eau de la pluie, et le dernier demeure pour servir de cimetière.
Masuah est absolument dépourvue d'eau, et ne peut tirer toutes ses provisions que des montagnes d'Abyssinie.
L'on peut dire à peu près la même chose d’Arkéeko, grande ville située au fond de la baie de Masuah. Il est vrai qu'il y a de l'eau, mais non aucune autre espèce de provisions. La vaste plaine qui la borde, et qu'on appelle le désert de Samhar, est absolument sans culture ; il n'est même habité que depuis le mois de novembre au mois d'avril, quand plusieurs tribus errantes, désignées sous le nom de Toras, de Hazortas, de Shihos, de Dobas, y mènent paître leurs troupeaux ; ensuite elles l'abandonnent pour repasser de l'autre côlé dés montagnes quand la saison des pluies les y rappelle.
À Masuah, l'étrange ver de Pharaon attaque ordinairement les personnes qui sont dans l'usage de boire de l’eau stagnante, soit de l'eau de puits el de cilerne, comme dans le royaume de Sennaar, soil de l'eau provenant des pluies du tropique, el qu'on trouve en creusant dans le sable, à travers lequel elle filtre jusqu’au niveau de là mer. Ce ver paraît dans diverses parties du corps, mais principalement aux bras et aux jambes,
Quand le ver de Pharaon commence à paraître, on aperçoit une petite tête noire avec une bouche allongée, crochué et blanchâtre. Son corps est également blane, et ressemble beaucoup à un petit nerf bien disséqué, bien nettoyé. Lorsque cet animal s'est montré, les gens du pays, qui sont au fait, le saisissent adroitement par la tête, et le roulent autour d'une soie où d'une pélite plume d'oiséau; el chaque jour, mêmé plusieurs fois dans la journée, ils récpmmencent à le rouler tant qu'ils peuvent; mais s’il fait la moindre résistance, ils s'arrêtent de peur de le casser. J'ai vu quelquefois plus de cinq pieds de long de ce singulier animäl, qu'on avait roulé avec la plus grandé patience dans le cours de trois semaines. Il ne restait alors aucune inflammation sur lés bords de l'endroit par où il était sorti; il paraissait seulement y avoir dans lé trou une matière lymphatique, qui sortait en petite quantité quand on pressait les chairs avec lé doigt : mais en trois jours de temps lé trou se refermait, et il n'en restait pas la plus légère apparence.
Route d'Arkéeko.à Dixan, par le mont Taranta.
Nous pariimes de Masuah pour nous rendre à Arkéeko le 15 novembre, nous primes notre route au sud à travers la plaine qui n'a guère en cet éndroit qu'un mille de large, et qui est couverte d'herbe dont la feuille est courte et large, mais assez semblable d'ailleurs à l'herbe de nos prairies. Après une heure de marche, je plantai ma tente à Laberhey , près d'une citerne qui recoil les eaux de la pluie. De R, les montagnes d'Abyssinie, formant trois chaînes l'une audessus de l'autre, présentent un singulier aspect. La
| ‘ot n’est pas très élevée, mais remplie d’inégaités et de précipices légèrement garnis d’arbustes et de buissons; la seconde est plus haute, plus escarpée, plus stérile; et la troisième, encore plus inégale que les autres , pourrait être réputée très haute dans quelque pays que ce soit de l'Europe."Par-dessus ces masses énormes s'élève le sommet du Taranta , que je regarde comme une des plus hautes montagnes du monde. Son front chargé de nuages nese laisse apercevoir que dans de très beaux jours; le reste du temps il est environné de brouillards épais et ténébreux d'où partent les éclairs, la foudre et la tempête.
Le mont Taranta est compris dans cette longue chaîne qui sert de ligne de démarcation aux deux saisons opposées. À lorient de ces montagnes, c'est-à-dire du côté de la mer Rouge , la saison des pluies dure depuis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril; et à l'occident, c'est-à-dire du côté de l'Abyssinie , les brouillards, la pluie et le froid règnent depuis mai jusqu’en octobre.
Le 15, nous partimes le soir de Laberhey : après une heure de chemin , toujours en plaine, nous ne vîmes plus d'herbe, nous trouvâmes un terrain sec, solide et graveleux et nous entrâmes dans une forêt d’acacias d’une étendue fort considérable. Il nous fallut alors commencer à monter un peu, laissant à notre gauche la haute montagne de Gedem qui forme la baie d'Arkéeko, et à notre droite ces’autres monts qui bornent la plaine à l'occident. Nous campâmes ceite nuit-là sur une éminence qu'on appelle Shillokeeb, où il n'y a point d’eau, quoique les montagnesdes environs soient remplies de ravins et de torrents profonds et rapides formés par les pluies d'hiver.
Le 17, nous continuâmes notre route le long de la plaine et à travers des acacias ; ces arbres étaient alors en fleur, mais nous n'y vimes point de gomme. Nous avions marché jusqu'alors droit au sud; nous nous tournâmes vers l'occident, et nous entrâmes dans un défilé si étroit, qu'iln y a d'autre espace que le passage ques’est ouvert un torrent dans la saison des pluies en se précipitant vers la mer.
Nous marchions donc dans le lit du torrent ; et commé lefond en élait sablonneux, nous ne pouvions désirer un meilleur chemin. La fraîcheur qui s'y était conservée l'avait protégé contre les ardeurs du soleil , et yentretenait une verdure agréable. Ses bordsétaient couverts de racks, de câpriers et de tamarins, et les fruits de ces derniers arbres, quoiqu'ils n'eussent pas encore achevé de croître, étaient beaucoup plus gros que {ous ceux de la même espèce que j'avais pu voir ailleurs.
Nous conlinuâmes à tourner en suivant le cours du ravin , au milieu de montagnes peu élevées, mais piérreuses, stériles et remplies de précipices affreux. À huit heures et demie du matin, le soleil commençant à être excessivement, chaud, quoique nous fussions au mois de novembre, nous fimes halte à l'ombre des arbres. Nous rencontrâmes plusieurs troupes de pasteurs shihos, avec leurs femmes et leurs enfants. Ils descendent ainsi tous les ans des hautes montagnes d'Habesh , et conduisent leurs troupeaux dans les plaines voisines de la mer, pour profiter de l'herbe qui y croît en octobré et en novembre, après qu'ils ont consommé et épuisé les pâturages de l'autre côté des montagnes.
Les Shihos sont en général lâches : malgré cela, l'habitude de se déplacer etde changer périodiquement de-domicile leur donne beaucoup de propension à }a rapine et à la violence. Aussi y a-t-il en Abyssinie un ancien proverbe qui dit: «Méfiez-vous des hommes qui boivent de deux eaux. » Ce qui prouve que ces tribus errantes de pasteurs, qui cherchent continuellement de quoi nourrir leurs troupeaux, ont eu le même caractère dès la plus haute antiquité.
Les Shihos étaient autrefois très nombreux : mais, ainsi que les autres nations qui ont des rapports avec Masuah, ils ont beaucoup souffert des ravages de la petite-vérole. De lous les pasteurs qui vivent dans le voisinage de la mer Rouge, les Shihos sontceux quiont
la couleur la plus foncée. Ils sont tous vêtus ; les femmes portent de longues chemises de coton, qui ont les manches fort larges, et qui leur tombent jusqu’à la cheville du pied ; par-dessus elles mettent une ceinture de cuir. Les hommes ont des culottesde toile de coton, mais si courtes, qu'elles ne leur vont qu'à moitié cuisse, el ils se couvrent les épaulesavec une peau de chèvre. Ils n'ont nitentes nimaisons, maisils habitenttantôtdes cavernes dans les montagnes, tantôt sous des arbres, ou dans de etites huttes bâties en forme de cône, avec une espèce ‘herbe assez semblable au roseau.
Les Shibos que nousrencontrâmes élaientau nombre de cinquante hommes et une trentaine de femmes tout au plus ; ce qui me fit d'abord penser que ceile nation était monogame, chose qu'on m'assura depuis ; chaque homme portait une lance dans sa main et un coutelas à sa ceinture. Ils avaient l'avantage du terrain, puisqu'ils descendaient tandis que nous montions ; malgré cela je m'aperçus que notre rencontre les inquiéla, et ils paraissaient avoir des intentions si peu hostiles, que jesuis certain quesinousles avions attaqués ils auraient tous pris la fui'e sans faire la moindre résistance. Embarrassés à la vérité d’une grande quantité de chèvres et d'autre bétail , ils ne pouvaient être disposés à combattre. Je saluai celui qui paraissait leur chef , et je lui demandai s'ilvoulaitmevendreun chevreau; ilme rendit mon salut, mais il se borna à cela, soit qu'il n’entendît pas l'arabe, soit qu’il voulût éviter de converser avec moi. Cependant ceux de nos gens qui marchaient derrière, et dont la couleur approchait plus que la nôtre de celle des Shihos, leur achetèrent un chevreau estropié qu'ils payèrent avec un peu d’antimoine, quatre grosses aiguilles et quelques grains de verre, ce qui, dirent-ils , était fort cher. Plusieurs Shihos nous demandèrent du pain, qu'ils appelaient Æisserah; et comme ce mot est arabe, et qu'ils n'en ont pas d'autre pour exprimer du pain dans leur langue, cela me convainquitqu'ilsétaient ichthyophages, ainsi que l'histoire nous apprend qu'ont été de tout temps les Troglodites voisins de la mer Rouge; cela ne pouvait pas en effet être autrement. Quand le commerce florissait dans ces contrées, les gens riches pouvaient probablement faire venir du blé d'Arabie ou d'Abyssinie : mais dans leur pays même il est impossible d'en cultiver.
À deux heures après-midi nous nous remimes en marche dans un chemin pierreux et inégal. À cinq heures nous plantâmes notre tente à Hamhammon, petit terrain situé sur le penchant d'une petite montagne verdoyante, et à quelques cents pas du. lit du torrent. Depuis notre départ de Masuah, nous avions eu très beau temps, mais cetteaprès-midi nous fûmes menacés de la pluie. Toutes les hautes montagnes étaient entièrement cachées et les vallées élevées restaient en partie couvertes de nuages. Les éclairs étaient fréquents el bleuâtres, et de longs éclats de tonnerre se faisaient entendre loin de nous; c'était enfin le premier orage que nous avions vu depuis que nous avions mis le pied en Abyssinie,
La rivière dont nous avions suivi les bords n'avait aucune espèce de courant; mais tout-à-coup nous entendimes dans les montagnes au-dessus de nous un bruit bien plus terrible que le bruit de la foudre. Soudain nos guides coururent vers notre bagage qu'ils transporlèrent sur le sommet du mont; et à peine eurent-ils achevé, que nous vimes les eaux ayant plus de cinq pieds de haut se précipiter avec une extrême rapidité, et remplir tout le lit de la vivière.Ellesétaient chargées d'une espèce de terre qui leur donnait une couleur très rouge, et elles débordèrent bientôt, mais sans atteindre pourtant jusqu'à notre tente.
Entre Hamhammon et Shillokeeb nous yimes pour la première fois de la fiente d'éléphant , dans laquelle éteient mêlés beaucoup de morceaux de branchages non digérés; nous apercûmes aussi des traces de ces animaux, En quelques endroits les arbres étaient presque déracinés; en d'autres ils étaient brisés par le
Masuah, où je venais d'arriver, et dont le nom signifie le hâvre des pasteurs.
milieu , et des branches à moitié mangées restaient éparses sur la terre.
Hamhammon estune petite montagne depierre noire presque calcinée par le soleil. Elle sert de borne au district qui s'étend jusqu'à Taranta, qu'habitent les Shihos, et qui est désigné sous le nom d'Hadassa. Hämhammon appartient aux Hazortas.
Cette nalion des Hazortas, quoique moins nombreuse que celle des Shihos, ses voisins, vit continuellement en mésintelligence avec le nayb, qui jusqu'à présent n'a remporté aucun avantage sur eux. Les Hazortas ont la peau de la couleur du cuivre neuf; ils sont plus petits de taille que les Shihos, et très agiles. Ils ne vivent que de laitage, et ne tuent jamais de bétail. Leur langue n'a point de mot original pour exprimer du pain, par la même raison sans doute qui fait que celle des Shihos en manque. Tantôtils habitent des cavernes, taniôt des cabanes couvertes d’une peau de bœuf, et semblables à des cages où deux personnes tout au plus peuvent se tenir. Les femmes de la classe la plus distinguée portent des bracelets de cuivre au haut de leurs bras, des grains de verroterie à leurs cheveux, et une peau préparée sur leurs épaules.
Les nuits sont très froides, même en été, aux environs d'Hamhammon : ce qui ne permet pas aux habi tants d'aller nus comme dans les autres endroits de la mème côte; cependant les enfants des Shihos n'avaient
aucune espèce de vêtement la première fois que nous les rencontrâmes.
Le 18, à cinq heures et demie du malin, nous nous remîimes en marche, et nous traversâmes une plaine où nous trouvâmes pendant quelque temps des acacias en si grande quantité que nous eûmes Îe visage et les mains tout déchirés par leurs branches épineuses. Nous reprimes alors notre chemin dans le lit du torrent, déjà sec, mais dont le fond en cet endroit était rempli de pierres, que la pluie de la veille avait rendues fort glissantes.
A sept heures et demie, nous vinmes à l'entrée d'une vallée fort étroite, au milieu de laquelle était un ruisseau très rapide qui courail sur un joli lit de cailloux. 11 nous causa un plaisir inexprimable, parce que c'était la première eau claire que nous eussions vue depuis que nous avions quitté la Syrie. Elle était excellente : l'ombre des tamarins, la fraicheur de l'air, l'agréable verdure, tout nous invitait à faire halte dans cet endroit délicieux, quoique d’un autre côté ce ne fût peut-être pas trop conforme aux règles de la prudence, car nous vimes plusieurs familles d'Hazorlas qui avaient leurs huttes le long du ruisseau, el dont les troupeaux broutaient les branches des arbres et des arbustes, sans paraître se soucier de paître l'herbe qu'ils foulaient sous leurs pieds.
Le câprier vient en cet endroit anssi grand que l'or-
Le chemin était fort mauvais, si, toutefois, on peut donner ce nom à une montée perpendiculaire,
meau en Angleterre. Sa fleur est blanche, et ses fruits, quoiqu'ils ne fussent pas encore mürs quand nous les vimes, étaient au moins de la grosseur d'un abricot.
A deux heures, nous partimes et nous traversâmes un bois de grands arbres. Nous suivions toujours le bord du ruisseau; mais à trois heures et demie nous le perdimes. Une heure après nous arrivâmes dans un lieu nommé Sadoon, et nous plantâmes notre tente à côté d'un autre ruisseau aussi limpide, aussi bien ombragé, aussi joli que le premier. Le soleil avait été très chaud toute la journée; malgré cela la nuit fut excessivement froide. Nous commençâmes à trouver le voisinage de l’eau un peu moins agréable. Environnés de montagnes froides, noires, stériles et remplies de pierres détachées, nous ne pouvions, en levant les yeux, contempler que leurs sommets et le ciel qui les recouvrait.
Nous abandonnâmes Sadoon le 19, à six heures et demie du matin, et nous continuâmes à tournoyer en remontant le long du lit d'une rivière bordée de chaque côté de racks et de sycomores d'une belle hauteur.
Le feuillage épais des grands arbres de Tubbo est probablement ce qui engage les Hazortas à se fixer dans ce canton. Ils coupent les branches qui sont à leur portée, de sorte que, dans les temps de sécheresse, ils dépouillent bientôt tous les arbres, après quoi ils
conduisent leurs troupeaux dans les endroits où il reste quelque pâturage.
Parmi les arbres de Tubbo il y a beaucoup de sycomores qui portent une immense quantité de figues ; mais comme les sauvages habitants du pays ignorent l’art de greffer les arbres, les fruits ne leur servent de rien. S'ils connaissaient cet art, ils pourraient se faire une ressource très utile de ces figues dans un pays dépourvu de presque toutes les choses nécessaires à la vie.
A trois heures, nous parlimes de Tubbo, contents de nous éloigner du voisinage des Hazortas. À quatre heures, nous nous arrêtâmes pour passer la nuit à Lila, vallée étroite et remplie d'arbres et de halliers, qu'arrose un joli ruisseau. Toutes les eaux qu'on trouve entre la mer et le mont Taranta n’y coulent qu'après le mois d'octobre. Quand les pluies d'été cessent en Abyssinie, elles prennent leur cours du côté de l'orient; mais en tout autre temps il n'y a point d’eau courante : il n'y reste que de grands étangs, dont la profondeur et l'ombre des montagnes et des arbres empêchent en partie l'eau de s'évaporer, et qui sont remplis de nou-. veau lorsque la saison des pluies revient.
Depuis notre départ d'Arkéeko nous avions loujours monté, mais graduellement el d'une manière presque insensible. Le 20, à six heures du matin, nous nous remimes en route, et à sept heures nous commencâmes
à gagner les hauteurs qui servent de base au mont Taranta. Le chemin était bordé de chaque côté de nabeas d'une grande beauté, et de sycomores dépouillés de leurs feuilles et même de leurs branches.
Tout le pays était entièrement privé d'ombrage, parce que la hache des barbares Hazortas dégrade sans cesse les beaux arbres qui y croissent. Nous vimes ce jour-là beaucoup de gibier : de grands troupeaux d'antilopes paissaient de tous côtés, et des perdrix d’une petite espèce couvraient les arbres; mais ni les unes ni les autres ne semblaient nous regarder comme leurs ennemis ; elles se contentaient de nous considérer pendant que nous passions au milieu d'elles. Toutefois, comme nous étions sur les confins du Tigré, ou plutôt dans le territoire du Baharnagash, et que les Hazortas étaient en mouvement de tous côtés pour gagner le rivage de la mer et s'éloigner de l'Abyssinie, où nous allions, un ami de leur tribu, qui s'était joint à nous, sachant combien il fallait avoir peu de confiance en ses compatriotes lorsqu'ils changent de résidence, nous conseilla de ne pas tirer des coups de fusil, ni donner aucun indice qui püt faire connaître où nous étions, jusqu’à ce que nous fussions sur 13 mont Taranta, au pied duquel nous arrivâmes à neuf heures du matin.
À deux heures et demie après-midi, nous commen-câmes à grimper la montagne. Le chemin était fort mauvais, si toutefois on peut donner Je nom de chemin à une montagne perpendiculaire, remplie de grands trous et de précipices creusés par la chute des torrents, ou barrée par d'énormes fragments de rochers, que ces mêmes. torrents y avaient entraînés. Il était déjà fort difficile à un homme d'y passer, en ne portant que son havresac êt ses armes, et il semblait de toute impossibilité d'y charrier notre bagage et nos instruments. Il fallut vainere les obstacles.
Tout ce côté du mont Taranta était couvert d'une espèce d'arbre que nous voyions pour la première fois, et qui me parut très curieux et d’une beauté extraordinaire ; on le nomme #o/-quall, J'en ai vu depuis dans plusieurs cantons de l'Abyssinie, mais jamais d'aussi beaux que ceux du Tarania,
Le 21, à six heures et demie du matin, après que j'eus exhorté mes compagnons à prendre courage, et que je leur eus promis une augmentation de gagés ét une gralificalion, nous entreprîimes de grimper la seconde moilié de la montagne qui nous restait encore à franchir. Son sommet était plus raide, plus escarpé, plus glissant et chargé de plus d'arbres que la partie que nous avions déjà escaladée; mais il y avait dans le chemin moins de grosses pierres et moins de trous; cependant nous faisions à chaque instant des chutes qui nous brisaient les genoux et les mains, el nous avions le visage déchiré par les branchages épineux des buissons. Nous arrivâmes enfin au haut du Taranta, où nous trouvâmes le grand village de Halai, le premier que nous eussions vu depuis notre départ de Masuah. Ce village est principalement habité par des esclaves et des bergers, qui gardent les troupeaux des gens riches de Dixan. |
Les habitants de Halai ne sont point noirs, mais d'une couleur foncée et tirant sur le jaune. Ils vont la tête nue, mais ils portent aux pieds des sandales, une peau de chèvre sur leurs épaules, et une toile de coton autour des reins. Leurs cheveux sont courts et frisés, et ressemblent à ceux des nègres de la partie occidentale de l'Afrique : ce qui est un effet de l’art, non un don de la nature, car chaque homme roule ses cheveux en boucles autour d'un petit bâton jusqu'à ce qu'ils aient pris le pli à sa fantaisie (4). Les hommes sont toujours armés de deux lances, d'un grand bouclier de peau de bœuf, et d'un grand coutelas dont la lame à environ seize pouces de long et trois pouces de large, mais se
(1) Je crois que c'est le même outil dont les anciens se servaient, et qu’à censuré le prophète, outil que nos versions de l'Écriture rendent mal à propos par épingle à friser([sà., ch. xxHr, v. 22). A. M.
termine en pointe. [ls portent ce coutelas du côté droit, et ils l'attachent à une ceinture de toile de coton qui leur fait au moins six fois le tour du corps.
Toute espèce de bétail abonde à Halai. Les bœufs et les vaches y sont d'une extrême beauté, surtout ces dernières : elles sont pour la plupart blanches, et d'un poil qui ressemble à de la soie; leur fanon leur tombe jusqu'au genou; leur têle est admirablement bien faite ; leur pied est remarquable par la finesse, et leurs cornes, bien tournées, sont aussi longues que celles de nos vaches de Lincoln. Les moutons sont d'une grande espèce, mais tout noirs; je n’en ai jamais vu d'une autre couleur dans la province du Tigré. Leur tête est fort grosse, et leurs oreilles extrêmement pelites; ils n’ont point de laine, mais du poil, ainsi que les autres moutons qu'on trouve entre les tropiques; ce poil est remarquable par son lustre et par sa douceur, et ne se hérisse point comme celui. des moutons du Beja et du Sennaar. Ils ne sont pourtant pas aussi gras, et n'ont point la chair d’un goût aussi délicat que les moutons des climats chauds. Les chèvres de Halaï sont aussi d'une fort grande taille, et ont le poil court et fin.
Sur le sommet du mont Taranta il y a une plaine, où l’on avait semé plusieurs champs de blés qui étaient déjà prêts à être coupés, quoique ce ne fût pas encore ailleurs le temps de la moisson. Le grain en est bon et d'une belle couleur, mais moins gros que celui qu’on recueille en Egypte; les épis ne croissent pourtant pas très épais, el ils n'ont ordinairement guère que quatorze pouces de hauteur. L'eau qu'on boit sur le Tarañta est fort mauvaise, parce qu’il n’y en a d'autre que celle que la pluie laisse dans les trous des rochers et dans quelques citernes.
Le 22, à huit heures du matin, nous quittâmes le sommet du Taranta, et nous cemmencâmes à descendre du côté de la province du Tigré. Le chemin était, après celui où nous avions passé la veille, plus raboteux qu'aucun autre que j'eusse jamais vu. Après avoir descendu le Taranta, nous gagnâmes une autre petite montagne, d'où nous pûmes contempler à notre aise la ville de Dixan.
Les cèdres quêé nous avions vus si grands, si beaux sur le sommet et le côté occidental du mont Taranta, étaient tellement dégénérés du côté occidental, qu’ils avaient l'air d’arbustes rabougris. A dix heures trois quarts nous plantàämes notre tente à côté d’un marais ; mais l'eau, qui avait croupi depuis plusieurs semaines, était fort mauvaise. Les habitants des environs étaient tous occupés de leur moisson; les uns coupaient leur blé, les autres faisaient fouler leurs épis par des vaches et des taureaux, afin d'en extraire le grain. lis ne gardent point la paille ; tantôt ils la brûlent, tantôt ils la laissent pourrir autour de l'aire.
Nous nous remimes en route à trois heures dix minues; nous descendimes d'abord presque insensiblement, puis vous remontâmes par un chemin beaucoup plus commode que nous ne l'avions trouvé jusque-là; et après avoir marché environ une heure un quart nous arrivâmes à Dixan. Dixan est la première ville qu'on rencontre en entranten Abyssinie par le côté du mont Taranta, comme Halai est le premier village. Dixan est bâti sur le sommet d'une montagne qui ressemble exactement à un pain de sucre, et qui est environnée d'une vallée profonde qui lui sert de tranchée. Le chemin contourne la montagne, et la spirale finit au milieu des maisons.
A Dixan il y a haute et basse ville, et elles sont séparées par un espace considérable. Dans la ville basse sont les chrétiens, ou du moins ceux qui se disent tels; et dans l’autre on trouve les partisans du nayb, lesquels ont sur leur sommet un puits qui donne fort peu d'eau.
l'en est, je crois, de Dixan comme de toutes les autres villes frontières, c'est que les plus mauvais sujets des deux Etats contigus s'y rendent. La ville est habitée par des Maures et des chrétiens ; et elle est assez
bien peuplée, quoique l'on n'y fasse qu’un commerce fort extraordinaire, celui de vendre des enfants. Les chrétiens y conduisent ceux qu'ils ont dérobés en Abyssinie comme dans un endroit sûr ; et les Maures les reçoivent et vont les vendre à Masuah, d'où on les fait passer dans l'Arabie et dans l'Inde. Les prêtres de la province du Tigré, et principalement ceux du voisinage de la montagne de Damo, font tous cet infâme trafic.
Dixan est par 14° 57 55°” de latitude nord, et par 40° 7° 30° à l'est du méridien de Greenwich.
De Dixan nous découvrimes une grande partie de la province du Tigré, remplie de montagnes escarpées. Nous n'avions pas encore vu beaucoup de champs de blé, excepté du côté du chemin du Taranta, et dans la petite plaine de Zarai, à environ quatre milles au sudsud-ouest de Dixan.
Route de Dixan à Adova, capitale du Tigré.
. Le 25 novembre, à dix heures du matin, nous descendimes la haute montagne sur le sommet de laquelle Dixan est bâti, et où l’on ne voit presque d’autres ar-° bres que des kol-qualls. Nous traversâmes un misérable village nommé ÆHadhadid, et à onze heures nous fimes halle sous un daroo, le plus bel arbre de cette espèce que j'aie vu en Abyssinie. Il avait au moins sept pieds et demi de diamètre, avec des branches à proportion, et il était isolé au bord d'une rivière, dont l’eau, quoique très belle, n'avait alors aucun courant, Cette rivière , et le daroo à l'ombre duquel nous nous reposämes, servent de bornes au territoire que lé nayb tient à ferme du gouverneur du Tigré, et sont compris daus la province du Baharnagash, appelée Midré- Bahar.
Le 26, à sept heures du matin, nous nous mîmes en route avec beaucoup d'ardeur et de joie. A un quart de mille de la rivière, nous traversâmes l'extrémité de la plaine de Zarai. |
ous traversämes bientôt la rivière de Balézat, qui prend sa source à Ade-Shiho, dans le sud-sud-ouest de la province du Tigré, qui servit jadis de limite au pays du Baharnagash (1), et qui, après un cours fort borné, se jette dans le fleuve Mareb, l'ancien Astusaspes. La rivière de Balezat était la première que nous eussions vue courante depuis que nous avions passé le mont Taranta. |
Nous campâmes sur le bord de la rivière, et nous fâmes obligés d'y demeurer toute la journée ainsi que le lendemain, par rapport à un péage dû par tous les passagers. Ce droit, quoiqu’on le prélève d'une manière très dure, s'appelle les awides, c'est-à-dire les dons. On le trouve établi en divers endroits de l'empire, et il fait partie des revenus du roi. Les endroits où on lève le péage se nomment ber, mot qui signifie le passage, et qu'on trouve souvent joint au nom des contré d'Abyssinie, comme Dingleber, Sankraber; ainsi du reste. |
Le 4er décembre, nous partîimes de Balézat, et nous grimpâmes sur une haute montagne où est le village de Noguet, que nous traversâämes une demi-heure après. Il ÿ a aussi sur le sommet de la montagne quelque terrain plan , où l'on avait recueilli du seigle, qu'on foulait sous les pieds dés bœufs pour en extraire le grain. Après avoir descendu celte montagne, nous en passämes uhe autre très escarpée, et nous allâmes planter nos lentes près d'une rivière qu'on nomme Mai-Kol-Quall d'après beaucoup de Kkol-qualls qui croissent sur ses bords, L'endroit où nous campions s'appelle le Xella, c'est-à-dire le château, parce que les montagnes des deux eôtés s'étendent fort loin, comme des murailles dans lesquelles il y a de distance en distance des ouvertures semblables à des embrasu-
1) La province du Baharnagash est désignée sous le nom de Midré-Bahar. A. M.
res de canons. La montagne s'appellé aussi Damo. C'est l'ancienne prison des descendants mâles de la famille des rois d'Abyssinie.
Le 4 décembre après-midi, nous partîmes de Kella, et nous Suivimes un chémin entré deux hautes montagnes couvertes de bois.
Le 5, nous descendimes une pelite montagne, et après environ vingt minutes de chemin nous passâmes le village de Zabangella, à environ un mille au nordouest : au bout d'un quart d'heure nous vimes Moloxito à un demi-mille au sud-est, et Kensuetenen à trois quarts de mille à l’est-sud-est.
Nous commencâmes alors à découvrir les hautes montagnes d'Adowa, qui ne ressemblent en rien à nos montagnes d'Europe, ni à celles d'aucun autre pays. Leurs flancs n'offrent que dés rochers nus, perpendiculaires, d'une hauteur excessive, et d’une singulière variété de formes.
À huit heures et demie, nous sortimes de la vallée profonde où le Mareb précipite son cours vers l'ouestnord-ouest. À environ neuf milles de ce fleuve on voit une haute montagne sur laquelle sont deux couvents, désignés sous le nom de Zarai et Batispar-Lalibafa, lesquels forment aujourd’hui divers villages.
Le fleuve Mareb est la limite qui sépare le Tigré et le pays du Baharnagash. Il court sur un fond de terre grasse; il est‘ large, profond, tranquille : mais lorsque les pluies tombent, c'est la rivière la plus dangereuse à passer de toute l'Abyssinie, parce qu'il se forme des trous en divers endroits de son lit.
Quand nous eûmes traversé le Mareb, nous entrâmes dans la plaine d'Yecha, où coule la petite rivière qui lui donne son nom ou bien qui le prend d’elle. L'Yecha est formé par plusieurs sources dans les montagnes qui sont à l'occident; malgré cela, ce n’est point une rivière considérable, et le Mareb la recoit avant qu'elle porte son cours fort loin.
À onze heures nous nous arrêlâmes au pied de la montagne où coule la rivière. Tous les villages qui furent bâtis en ce canton offrent encore les marques de la justice rigoureuse du gouverneur du Tigré; ils étaient peuplés depuis longtemps par les brigands les plus incorrigibles de la province. Michaël les environna une nuitavec ses soldats, massacra les habitants, brûla toutes les maisons, et ne. voulut plus permettre depuis que personne s'y établit.
Les eaux du Ribieraini fertilisent la campagne où elles coulent, et y entretiennent éontinuellement un excellent pâturage qui engage les caravanes à sy arréter. La récolte des grains s’y fait aussi deux ou trois fois par an ; car pourvu qu'on ait de l'eau en Abyssinie, on peut semér dans toutes les saisons,
Arrivée à Adowa. Ruines d'Axum., Siré,
La ville d'Adowa est située sur le penchant d'une colline, à l'occident d'une petite plaine qu'environnent de hautes montagnes. Son nom, qui signifie passe ou passage, lui a été donné à cause de sa Situation : car elle est sur le bord de la vallée au-dessous de Ribieraini, et c'est le seul endroit par où l'on puisse passer pour aller de Gondar au bord de la mer Rouge.
La plaine est arrosée par trois ruisseaux qui ne sont jamais à sec, même dans Je fort de l'été. Le premier est l'Assa qui passe à côté de la ville, et qu'on traverse en venant de lorient ; le second est le Mai Gogua, qui baigne le pied de la montagne, où l'on voit le village qui portail jadis Je nom de Gogua, et qu'on appelle Fremona, depuis que les jésuites y ontbâtiun couvent: enfin le troisième de ces ruisseaux ést le Ribiéraini, qui se réunit avec les deux premiers, el va 8e jetér ensuite dans le fleuve Mareb, à environ vingt deux milles audessous d'Adowa. Ces ruisseaux On! du poisson, mais qui n'est remarquable ni par la grossèur, ni par la quantité, ni par le goût.
1 y a plusieurs sites charmant: at sud-est du tou-
vent et tout le long}de la rivière, dont les bords sont ombragés d'arbres et d'arbrisseaux. Adowa contient environ trois cents maisons, et occupe un bien plus grand espace qu'il ne lui en faudrait à la rigueur ; mais chaque maison est entourée de haies et d'arbres, parmi lesquels on voit surtout beaucoup de wanzeyÿs. Les arbres qu'on plante ainsi dans les villes d'Afrique les couvrent tellement, qu'à une certaine distance ils donnent à ces villes l'apparence de vraies forêts.
L'église de Mariam est sur une montagne au sudsud-ouest de la ville, et à l’est de la plaine d'Adowa; de l'autre côté de la rivière on voit une autre église appelée Xédus Michael. À ‘environ neuf milles dans le uord,eten tirant un tant soit peu à l’est, se lrouve Bet-Abba-Garima, l’un des monastères les plus célèbres de l'empire. Ce fut autrefois la résidence d'un roi d'Abyssinie, et je pense que c’est de là que vient la méprise de quelques anciens voyageurs qui ont dit que la capitale d’Abyssinie s'appelait Germé.
On a établi à Adowa une manufacture de grosses toiles de coton, qui circulent daus toute l'Abyssinie et servent de monnaie courante. Chaque pièce de toile a seize peeks de long (1), et un peek trois quarts de large, et elle vaut un pataka ; de sorte qu'il en faut dix pour une once d’or. Toutes les maions d’Adowa sont bâties de pierre sans être taillée, et on s'est servi de boue au lieu de mortier. L'on ne connaît l'usage de la chaux qu'à Gondar, encore le mortier qu'on y fait estil fort mauvais. Les toits sont en forme de cônes et faits d'une espèce d'herbe à roseau , un peu plus grosse que Ja paille de froment. Les Falashas ou Juifs sont exclusivement en possession de couvrir les maisons, et ils commencent toujours leur ouvrage par en bas el vont en remontant jusqu’à la pointe du cône.
A l'exception de quelques endroits dont j'ai parlé, et que nous vimes eu revenant de Ribieraini, la campagne d'Adowa est la seule du Tigré où le sol soit assez profond pour qu'on y cultive du blé : le reste de la province n’est composé que de roc. Il n'y a d'autres bois de charpente dans tous les environs d'Adowa qu'un ou deux daroos, qu'on voit dans les vallées, et les wanzeys, plantés dans les villes autour des maisons,
L'on a dans ces contrées trois récoltes par an ; les premières semailles se font en juillet et août. Les pluies tombent alors en abondance ; malgré cela on sème le froment, le tocusso, le teff et l'orge. Vers le 20 novembre, ils commencent à recueillir l'orge, puis le froment, et ensuite le tocusso. Soudain ils sèment de nouveau, à la place de tous ces grains et sans aucune préparation, de l'orge qu'ils recueillent en février ; puis ils sèment pour la troisième fois, dans les mêmes champs, du teff et plus souvent encore une espèce de pois appelé shimbra, et on en fait la récolte avant les premières pluies d'avril. Mais malgré l'avantage de cette triple récolte qui ne coûte ni engrais, ni sarclage, ni qui oblige à laisser les terres en jachère, les cultivateurs abyssiniens sont toujours fort pauvres.
Dans le Tigré la récolte du blé est regardée comme fort bonne lorsqu'elle produit neuf pour un : elle rend rarement jusqu'à dix ; et les pois ne donnent guère que trois. Les terres sont, comme en Egypte, affermées chaque année au plus offrant ; et on ajoute aussi, comme en Egypte, une addition au prix de Ja ferme lorsqu'il tombe beaucoup de pluie et que les arrosements en sont faciles. Le propriétaire fournit les semences, à condition de recevoir la moitié du produit; mais j'ai oni dire que lorsqu'il ne prenait pas un quart en sus pour les risques qu'il courait, il était considéré comme un excellent maître ; de sorte qu'ordinairement la part du cultivateur est à peine suffisante pour le nourrir, lui et sa misérable famille.
Le bétail erre à son gré dans les montagnes ; le pasteur met le feu avant les pluies aux herbes, aux jones, aux bruyères ; et soudain la plüs charmante verdure tapisse la terre. Comme les monts du Tigré sont très
(1) Le peek est l’aune du pays. A. M.
hauts et très escarpés, on y voit paître plus de troupeaux de chèvres que d’autres troupeaux.
La province du Tigré est remplie de montagnes ; mais C'est sans aucun fondement qu'on a dit que les Pyrénées, les Alpes, les Apennins n'étaient que des taupinières en comparaison des monts du Tigré : je crois même que l’une des Pyrénées, située au pied de Saint- Jean-Pied-de-Port, est plus haute que le Lamalmon, el que dans les Alpes le Saint-Bernard est aussi élevé. peut-être même plus que le Taranta. Ce n'est point l’excessive hauteur des montagnes de l’Abyssinie qui étonne, c’est leur nombre ; c’est la forme bizarre qu’elles présentent aux yeux. Quelques-unes ont un sommet plat, et sont absolument à pic, minces, d'une espèce de pierre calcinée, et semblent n'avoir pas assez de base pour résister à l'effort des vents ; d’autres ressemblent à des pyramides, d’autres à des obélisques ; d’autres enfin, et ce sont les plus extraordinaires de toutes, à des pyramides posées en équilibre sur leur pointe.
Les Tigréens tannent parfaitement bien les cuirs, mais ils n'en tirent parti que pour une chose seulement. Ils se servent pour en ôter le poil, tantôt du jus d'une espèce de solanum, tantôt du jus de l'arbre appelé Æo/quall, Y'un et l’autre fort abondants dans le pays. Ce peuple n’est pas à beaucoup près si habile teinturier que tanneur ; il ne connaît d'autre teinture que le suc d'une plante appelée su/, qui donne une couleur jaune ; et pour faire une bordure bleue à leur toile de coton, ils défilent le coton bleu de Surale, et le tissent avec le leur.
Le 10 janvier 1770, j'allai à Fremona voir les restes de l’ancien couvent des jésuites. IlLest situé sur une montagne très élevée et au milieu d’une plaine opposée à celle où l'on voit la ville d’Adowa. Cette montagne, qui s'étend d’orient en occident, forme à l'orient un précipice horrible, est également à pic du côté du nord, et s'incline doucement vers le sud. Le couvent est d’environ un mille de circonférence, et bâti en pierre avec de la chaux : il a des tours sur les côtés et dans les angles ; et malgré tout ce qu'on a fait pour le détruire, ses murailles sont encore entières à plus de vingt-cinq pieds de haut.
Le 17, nous prîmes le chemin de Gondar, et après avoir passé les deux villages d'Adega-Net et d'Adega- Daïd, dont nous laissâmes le premier à environ un demi-mille à notre gauche, et le second à trois milles à notre droite, nous campâmes au coucher du soleil près de Bet-Hannès, dans une vallée étroite, au pied de deux montagnes, et sur le bord d'un petit ruisseau.
Le 18 au matin, nous escaladâmes une des montagnes au pied desquelles nous avions couché : le chemin en était raboteux et difficile, et il nous conduisit dans une plaine où s'élevait la ville d’Axum, qui, dit-on, fut jadis la capitale d'Abyssinie.
Les ruines d'Axum sont très étendues, mais, semblables à celles des autres cités des premiers temps, elles n’offrent que des restes d’édifices publics. Dans une grande place que je crois avoir été le centre de la ville, on voit quarante obélisques, dont pas un seul n’est orné d'hiéroglyphes. Les deux plus beaux sont renversés ; mais un troisième un peu moins grand que ces deux-là, et plus grand que tous les autres, est encore debout. Ils sont tous d’un seul bloc de granit, et au haut de celui qui est debout,on voit une patère supérieurement sculptée dans le goût grec; au-dessous est le loquet et la serrure dont parle Poncet, et qu'on a sculptés, comme si on avait voulu représenter l'entrée d'une maison. La serrure et Île Joquet sont faits précisément comme ceux dont on se sert encore en Egypte et en Palesline, mais dont je crois qu'on na jamais connu l'usage en Ethiopie.
Après avoir passé le couvent d’Abba-Pantaleon, appelé en Abyssinie Mantillas, et le petit obélisque qui est situé sur un rocher au-dessus du couvent, nous suivimes un chemin conduisant vers le sud, et pratiqué
dans une montagne de marbre extrêmement rouge, où nous avions à gauche un mur de marbre formant un parapet de cinq pieds de hauteur. De distance en distance on voit dans cette muraille des piédestaux solides, sur lesquels beaucoup de marques indiquent qu'ils ser. virent à porter les statues colossales de Syrius, l'aboyant Anubis, ou la Canicule.
Axum est arrosé par un petit courant d’eau qui ne tarit jamais, et qui prend sa source dans la vallée élroile où sont les obélisques. L'eau est reçue dans un magnifique bassin de cent cinquante pieds carrés, et de là on la conduit comme on veut dans les jardins des environs, où l’on ne cullive pourtant guère d autre fruit que des grenades, encore n’y sont-elles pas excellentes.
La nouvelle ville d'Axum est bâtie au pied d'une montagne, et contient environ six cents maisons. Il y a plusieurs manufactures de grosse toile de coton : on y fait aussi avec des peaux de chevreau le plus beau parchemin du monde; et c’est ordinairement l'ouvrage des moines.Les récoltes sont plus tardives auprès d’'Axum qu'à Adowa ; le tocusso y était à mon passage encore sur pied, et même vert.
Nous partimes d’Axum le 20 janvier, à sept heures du matin. Nous trouvâmes d'abordune route assez unie qui traversait de petites vallées et des prairies ; mais bientôt il nous fallut commencer à monter par un chemin difficile et rempli de grosses pierres, dont les unes étaient éparses, les autres amoncelées, et qui semblaient être les restes d’une ancienne chaussée qui avait fait partie des magnifiques ouvrages d’Axum.
Nous parlîmes de Mai-Shum le 21, à sept heures, et nous marchâmes dans un pays découvert, en partie semé de teff, rempli d'avoine sauvage et de mauvaises herbes. Nous traversâmes ensuite plusieurs petites collines que nous montions et descendions allernativement, ce qui nous occasionnait plus de plaisir que de fatigue. Plus nous avancions, plus nous trouvions de jasmins: c'était l’arbuste le plus commun du pays.
Nous descendimes alors dans la plaine de Selech- Lecha : le village du même nom élait à deux milles de nous. La campagne a en cet endroit un air de gaîté et de bonheur supérieur à tout ce que j'avais vu dans le même genre. Poncet a bien raison quand il la compare aux plus belles parties de la Provence. Le chemin que nous suivions était de chaque côté bordé de haies d’arbrisseaux en fleur, parmi lesquels on distinguait le chèvre-feuille. Il n’y en a qu'une espèce, et c’est la même que nous connaissons en Angleterre; mais sa fleur, plus grande et plus blanche, n’est point colorée en dehors, comme la nôtre. De beaux arbres de toutes les hauteurs étaient semés
“çà et là; et des pampres chargés de petits raisins noirs, d'un parfum délicieux, pendaient en festons entrelacés d'un arbre à l’autre, comme si la main de l'homme les eût arrangés avec art.
Après avoir passé cette plaine charmante, nous entrâmes dans un pays tout différent, el nous suivimes les défilés qui servent de chemins eutre des montagnes couvertes de bois et de broussailles. Là nous campâmes sagement, comme font les autres voyageurs, auprès de l'endroit où l’on puise de l'eau, et nous étions environnés d'arbustes qui nous empêchaient d'être vus d'aucun côté.
Les bohas croissent là en abondance, et ils étaient d'une extrême beauté, ce qui m'engagea à laisser passer la caravane, el à mettre pied à lerre pour pouvoir dessiner un de ces arbres à mon choix.
A dix heures nous arrivämes avec notre escorte près de la ville de Siré. Nous choisimes un poste très fort dans une vallée profonde, à l'extrémité occidentale de la ville, et nous y plantämes notre tente. -
Route’ de Siré à Addergey.
La province de Siré s'étend des murs d’Axum aux rives du Tacazzé. La ville de Siré est située auprès
d’une vallée étroite et profonde, où le chemin est presque impraticable. Au milieu de cette vallée coule un ruisseau bordé de palmiers, dont plusieurs s’élèvent à une hauteur prodigieuse, mais ne portent aucun fruit. Ces arbres sont les premiers de leur espèce que j'aie vus en Abyssinie.
La ville de Siré, plus grande que celle d’Axum , fait face à la vallée et forme un croissant qui se prolonge un peu plus vers l'extrémité occidentale. Toutes les maisons sont d'argile, et leur couverture de chaume forme un cône comme dans tout le reste de l’Abyssinie. Siré a une manufacture de grosses toiles de coton qui servent de monnaie dans la province du Tigré. Chaque pièce de cette toile a une aune un quart de large, et vaut une drachme, c’est-à-dire la dixième partie d’un wakea d'or (1). Indépendamment de ces toiles, les grains de verre, les aiguilles, le cohol, et quelquefois même l’encens, sont regardés comme une monnaie courante: mais ces articles dépendent beaucoup des circonstances; le dernier est rarement demandé, et le premier est sujet aux caprices de la mode qui change souvent chez ces barbares ; alors tous les grains de collier, qui ne sont pas de la couleur et de la forme qui leur plaît, restent sans valeur.
Quoique la ville de Siré soit située dans une des plus belles contrées du monde, elle a desinconvénients particuliers : il y règne presque continuellement des fièvres putrides et très dangereuses ; et à mon passage ces fièvres emportaient chaque jour un grand nombre de gens.
En partant de Dagashaba nous vimes encore les hauts mouts de Sameu, dont le Lamalmon est sans contredit le plus élevé; c’est ce Lamalmon qu'il} faut franchir pour se rendre à Gondar.
Ce fut le 26 que nous arrivâmes à l'entrée d’une profonde vallée, à l'extrémité de laquelle coule le Tacazzé (2) qui est, après le Nil, le plus grand fleuve de la haute Abyssinie. Sa principale branche est près d'un endroit appelé Souami-Midre, dans la plaine d’'Angot, pays découvert à deux cents milles au sudest de Gondar. Le Tacazzé a, comme le Nil, trois sources principales. Non loin de Souami-Midre est le petit village de Gourri (3).
L'Angot est maintenant possédé par les Gallas, dont le chef, Gouangoul, est le principal des Gallas occidentaux qui furent autrefois les plus redoutables ennemis des Abyssiniens.
La seconde branche du Tacazzé vient de Dabuco, sur les frontières du Begemder, d'où, passant entre le Gouliou, le Lasta et Bellessen, elle se réunit à la première branche, el sépare le Tigré de l'Ambhara. La division de ces deux pays vient principalement du langage : tout ce qui est sur la rive orientale du Tacazzé est appelé Tigré, et tout ce qui est à l'occident, depuis le Tacazzé au Nil, le pays de Gojam et des Agows, s'appelle 4mhara, parce qu'on y parle l’amharic et non le tigré ou le geez.
Je me suis déjà suffisamment étendu sur les noms, l'histoire, les mœurs des nations qui habitent les environs du Tacazzé. Ce fleuve se nommait le Séris, ou le fleuve de la Canicule, lorsque ce peuple noir et maintenant sauvage, le Cusbite de l'île de Méroé, résidait sur ses bords; on l'appelle encore le Tannush- Abay, ou le moindre des deux fleuves que grossissent les pluies du tropique ;-et ce nom lui fut donné par les paysans qui le comparaient avec le Nil. Il fut le Tacazzé dans le pays de Derkin, habité par les Takas, jusqu'à l'endroit où il se réunit au Nil dans le Beja : el il fut enfin l’Astaboras pour ceux des anciens qui prirent le Nil pour le Siris. Il est maintenant l'Atbara, et il donne son nom à cette péninsule qu’il borne du côté de l’orient, comme le Nil la borne à l'occident,
(1) Un dixième de wakea d’or vaut près d’un ducat impé-
rial, environ six francs. A. M.
(2) Le fleuve Siris. A..M.
(3) Ce mot signifie froid. A. M.