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et qui était anciennement l’île de Méroé. C'est un des fleuves les plus agréables à la vue qui soient au monde. Ses bords sont ombragés d‘arbres majestueux, et couverts d'arbustes et de plantes dont les fleurs odorantes peuvent le disputer à celles des plus brillants jardins; son onde est limpide et d'un goût parfait; enfin on pêchediverses espèces d’excellent poisson dans ses eaux, et on trouve beaucoup de gibier sur ses rives.
I faut pourtantavouer que pendant les débordements, les choses changent de face; le Tacazzé recoit alors dans son sein un üiers des pluiesqui tombent en Abyssinie, et nous vimes à notre passage, par des marques qui s'étaient conservées, que ce fleuve était monté l’année précédente à dix-huit pieds au-dessus du fond de son lit; encore ne savons-nous pas si c'était là le point de sa plus grande crue. 11 y avait done eu au moins trois brasses d'eau dans son lit; cette masse prodigieuse, se précipilant avec fureur du haut des monts, et déracinant-dans sa course les arbres et les rochers dont les fragments entraînés font un bruit semblable au tonnerre que répèlent les échos de cent montagnes, fait penser assez naturellement qu’on aurait pu lui donner avec raison le nom de {errible.-Mais il faut considérer que dans le temps où le Tacazzé déborde, tous les autres fleuves d’Abyssinie débordent également et font les mêmes ravages ; le Tacazzé n'a donc point d'effets particuliers auxquels il pût devoir un tel nom. Voilà du moins ce que je crois, laissant volontiers chacun maître de son opinion, surtout en ce qui concerne les étymologies.
Les bords du Tacazzé sont couverts de tamarins qui croissent même jusque dans l’eau; et derrière ces arbres d’une médiocre grandeur, des arbres superbes portent leur tête jusque dansles nues ,etsemblent avoir acquis plus de vigueur en résistant souvent aux ravages du fleuve. Peu de ces arbres se dépouillent de leurs feuilles ; ils ont au contraire presque tous des fleurs, des fruits et du feuillage d'un bout à l’autre de l'année, ils en ont surtout en abondance pendant les six mois que dure régulièrement le beau temps, Parmi ceux qui perdent leurs feuilles, on distingue le bohabad, appelé dooma en amharie, C'estl’arbre le plus grand de toute l'Abyssinie: le tronc n’en est pourtant jamais fort; il vient en diminuant, depuis le faîie jusqu'au pied; et quoique ce soit assez régulier, l'effet n’en est pas très beau. Il ressemble assez à un grand canon ; ses branches sont très fortes et très multipliées, et elles forment un angle un peu moins ouvert que par les 450, Le fruit du bohabad: a la forme d'un melon allongé ; et ce fruit est divisé en petites cellules remplies de graines noires et qu'enveloppe une substance blanche, semblable à du sucre fin, et d'un goût doux et pourtant agréablement acidulé. Je n'ai jamais vu cet arbre ni en fleurs ni en feuilles; il en est déjà entièrement dépouillé quand le fruit pend à ses branches. Le bois du bohabad, mou, spongieux, ne peut être d'aucun usage: les abeilles sauvages en percent le tronc pour y déposer leur miel, et ce miel est préféré à tout autre par les Abyssiniens.
Le poisson, qui abonde dans le Tacazzé, y allire beaucoup de crocodiles ; et ces animaux sont si audacieux, si voraces, que quand le fleuve hausse un peu, on ne peut le passer que sur des radeaux, ou avec des peaux de boue, remplies de vent: les personnes qui s'y hasardent à gué sont ordinairement dévorées. Il y a aussi beaucoup d'hippopotames qu'on appelle dans le pays des gomaris.
Le 28, nous continuâmes notre voyage; nous vimes le petit village de Motecha, perché sur le sommet d'une montagne, à un demi-mille au sud de notre route; nous traversâmes la rivière d’Aira, et une demi-heure après, celle de Tabul qui borne le district de Tabulaqué. Ce pays est couverk de bois: il y a surtout une espèce de roseau ou de bambou, qu'on nomme shemale, qui n esl point creux, el dont on fait les javelines légères que laucent les gens de pied et les cavaliers, tantà la
guerre qu'à la chasse.
Le 29, nous campâmes sur la petile rivière d'Angari, qui donne son nom à tout le pays quis’étend du Bowiha à l'Anderassa. L'Angari prend sa source à l’est, dans une plaine près de Montesegla ; après avoir couru un demi-millé, cette rivière se précipite en cascade dans une vallée profonde, tourne au nord-est et va à deux milles et demi plus loin se jeter dans le Bowiha, un peu au-dessus du gué. | /
Le village d'Angari est sur le sommet d’une montagne, à deux milles au sud-sud-ouest de la rivière. Hauza , qu'on appelle une grande ville parce qu’elle est l'assemblage de plusieurs villages , Hauza est à six milles dans le sud: la situation en est agréable ; elle se trouve au milieu de plusieurs montagnes, toutes différentes les unes des autres par leurs formes extraordinaires. Il y en a qui ressemblent parfaitement à d'immenses colonnes; d’autres ont l'air de pyramides et d'obélisques, et d’autres enfin forment des cônes réguliers. Tous ces monts, d'un accès impraticable, excepté pour ceux qui en connaissent bien les sentiers, servent en temps de guerre de refuge sür aux habitants du Samen , et ont l'avantage d'être séparés par de petites plaines qui produisent du grain. Bien plus, sur des sommets qui paraissent inaccessibles, il y a des terrains plats, cultivés, et produisant assez de blé pour nourrir les gens qui s'y retirent sans qu'ils aient recours aux habitants des vallées qui sont au-dessous d'eux. Hauza signifie plaisir, délice, et probablement cette ville doit son nom à la manière dont elle est placée. Peuplée de marchands mahométans, elle sert d'entrepôt entre Masuah et Gondar: aussi y a-t-il des habitants extrêmement riches.
Tandis que nous étions à Addergey, les hyènes dévorèrent pendant la nuit une de nos meilleures mules. Ces féroces animaux sont là en très grand nombre, ainsi que les lions, dont les rugissements terribles et continuels épouvantaient tellement nos pauvres bêtes, qu’elles n’osaient même pas manger leur fourrage. Je portai plus loin les piquets de ma tente, et je fis mettre nos animaux en dedans.
LS
Route d'Addergey à Gondar, par le mont Lamalmon.
Nous partimes d'Addergey le 4 février. Nous continuâmes d'abord à côtoyer les montagnes dans un pays couvert de bois et d'herbe très haute, puis nous descendîmes rapidement dans une étroite et profonde vallée, dont les côtés avaient été bordés naguère de beaux arbres, que le feu avait consumés quand on avait voulu, suivant l'usage du pays, brûler les herbes sèches: cependant les racines de ces arbres poussaient des rejetons dont quelques-uns avaient déjà jusqu'à huit pieds de haut. La rivière d'Angueah arroge cette vallée, et après avoir reçu dans son sein les ruisseaux voisins elle va se jeter dans le Tacazzé. Cette rivière d’Angueah est très rapide, mais pourtant un peu moins que le Bowiha.
Les montagnes de Waldubba, ressemblant à celles d’Adebarea, étaient à environ quatre ou cinq milles au nord de nous ; le nom de Waldubba signifie la vallée de la Hyène. Waldubba est peuplé de moines, qui se sont retirés volontairement dans ce pays malsain, dangereux et brûlant, pour consacrer leur vie à la pénitence, à la méditation et à la prière. Les grands d'Abyssinie s’y retirent aussi lorsqu'ils tombent dans la disgrâce, ou qu'ils sont mécontents de la cour; ils se font alors raser la (ête, prennent une robe comme les moines, vivent dans la solitude, et font des vœux auxquels ils sont bien résolus de renoncer dès qu'ils le pourront sans danger. Aussi retournent-ils ensuite dans le monde, laissant leur robe et leur sainteté à Wal- . dubba.
Les moines de Waldubba sont en grande vénéralion ; ils passent pour avoir le don de prophétie et faire des miracles : aussi dans les temps de troubles ils servent ordinairement d'instrument pour exciter le- peuple.
Ceux de ces moines que j'ai vus à Gondar et à Koscam ne pratiquaient jamais beaucoup l'abstinence ; ils mangeaient et buvaient de tout sans difficulté, et même avec excès; mais ils disaient qu'ils vivaient différemment à Waldubba , ce qui est peut-être vrai. Il y a aussi beaucoup de femmes, qu'on peut appeler des religieuses, et qui sans demeurer habituellement à Waldubba, y vont souvent, el vivent avec les moines dans une familiarité qui n’est peut-être pas purement spirituelle.
Le 5 janvier, nous partimes de Debra-Toon, et nous marchâmes le long d'une vallée profonde et couverte de bois: le chemin par lequel on y descend est presque à pic. L'Anzo, rivière aussi claire, mais bien plus considérable et plus rapide que l'Angueah, traverse cette vallée: Son lit est fort large, rempli de pierres d’une qualité bien moins dure que les rochers escarpés qui le bordent. Nous traversâmes la vallée, et nous remontâmes de l’autre côté par le chemin le plus difficile que nous eussions trouvé depuis la vallée de Siré.
Dès que nous eûmes traversé la rivière d’Auzo nous vimes à notre droite la partie du Waldubba, remplie de bois et de précipices , où les inoines avaient coutume de se cachgr pour se dérober à la fureur des Shangallas, avant d'avoir trouvé le moyen plus commode de s'en délivrer par leurs prières et leur saintelé, Au-dessus on voit Adamara , où les mahométans possèdent plusieurs villages considérables, dont le voisinage a peut-être aussi contribué beaucoup à assurer le repos de ces moines, qui mènent une vie si pieuse elsi pure; et plus haut encore que les villages mahomélaus est Tchober, où nous campâmes.
Nous partîmes de Tchober le 6, et nous passâmes dans un bois qui est sur le côté de la montagne d’Adama: Nous arrivâmes au bord de la rivière de Zarima, que nous traversâmes ; ses eaux limpides coulaient sur un fond de cailloux ; elle est à peu près de la même largeur que l’Anzo. Nous trouvâmes sur ses bords, ainsi que tout le long du chemin, après l'avoir passée, les plus grands, les plus beaux arbres que nous eussions vus depuis le Tacazzé. Au-delà de la rivière de Zarima nous rencontrâmes un défilé étroit entre deux montagnes, où coule un ruisseau que nous côtoyâmes jusqu'à l'endroit où la vallée est si resserrée qu'il n'y a d'autre chemin que le lit même du ruisseau. Ce ruisseau s'appelle Mai-Agam, c'est-à-dire Le ruisseau du Jasmin, et il va se jeter dans le Zarima, non loin de l'endroit où nous le traversâmes. Le Mai- Agam était à sec à son embouchure, parce qu'avant d'y arriver ses eaux se perdaient sous le sable, mais plus haut, où le fond reste plus solide, nous trouvâmes une eau excellente dont le courant doit être en hiver large, profond et rapide. Nous fimes halte sur ses bords, ombragés de ces grands arbres appelés cummels, qui étaient alors chargés de fleurs et we fruits. Nous y vimes, en outre, une immense quantité d’autres arbres et. de plantes curieuses. Les rives seules du Tacazzé nous avaient offert, en ce genre, un spectacle aussi varié. s ; nl
Depuis que nous avions passé Tacazzé nous n'avions rencontré que des campagnes sauvages que leur nature, ilest vrai, condamne à l'être, mais qui l'étaient alors davantage par rapport à la guerre civile qui les désolait. Nous n'avions trouvé partout, exceplé à Addergey, que des déserts abandonnés. La plaine de Dippebaha nous offrit un tout autre aspect: il y avait des prairies remplies d'arbustes fleuris, tels que des jasmins et des rosiers de plusieurs espèces, mais dont une seule porte des roses odorantes. L'air y élait frais et agréable, et un grand nombre d'habitants, qui allaient et venaient, animaient beaucoup la scène.
Le 9 février, nous primes congé de nos amis du Lamalmon. Nous escaladämes le reste de la montagne, dont le chemin, quoique presque à pic et rempli d'arbustes, était pourtant moins difficile que celui où nous avions passé la veille. A sept heures un quart, nous arrivâämes sur le sommet du Lamalmon, qui d'en bas
paraît extrêmement pointu, mais où nous vimes avec étonnement une vaste plaine, dont la plus grande partie élait en culture et le reste en pâturage. On y voit plusieurs sources , et il semble que c’est là le grand réservoir d'où sortent la plupart des rivières qui arrosent celte partie de l'Abyssinie. Les eaux qui jaillissent sur ce sommet courent dans toutes les directions, et plusieurs de ces courants suffiraient pour faire tourner chacun un moulin. Là on laboure, on sème, on moissonne dans toutes les saisons; et quand le cultivateur n'y fait pas trois récoltes par an, il doit s’en prendre à sa paresse, non au sol ni au climat. Nous vimes dans un endroit des gens qui coupaient des blés; dans un champ voisin, d’autres qui labouraient; à côté de celui-ci, il y avait du blé dont les épis commencaient à se former, et plus loin du blé qui n'avait guère qu'un pouce de hauteur. -
Le Lamalmon est dans le nord-ouest des montagnes du Samen; celle de Gingerohha, avec ses deux sommets pointus, la touche du côté du nord, et en terminant Ja chaîne, elle est séparée de la plaine de Saint-Michel par une vallée très profonde ; mais ni le Lamalmon, ni le Gingerohha, quoique plus élevés que les monts du Tigré, n'égalent en hauteur quelques-uns de ceux du Samen. 11 me parut que les plus hauts de ces monts du Samen étaient du côté du sud-est, et que celui d'Amba-Gédéon , où résidait le gouverneur Ayto-Tesfos, dominait tousles autres. L’Amba-Gédéon, s'appelle aussi /e Roc-Juif, et il est fameux dans l’histoire de ces contrées, parce qu'il fut le siége de plusieurs révoltes des Juifs contre les rois d'Abyssinié,
L'Amba-Gédéon est si élevé et ses flancs sont si perpendiculaires, qu’on peut dire qu'il serait impossible d'y monter, non-seulement contre la volonté de ceu qui sont sur le sommet, mais même sans leur assistance. IL y a une grande plaine où l'on trouve des pâturages excellents, et assez de terrain cullivé pour l'entretien d'une armée, avec des ruisseaux abondants dans toutes les saisons et produisant beaucoup de poisson ; aussi les habitants de cette montagne ont souvent soutenu de longs siéges , sans peine et sans danger, et n'ont jamais été pris que par trahison.
Le 10, nous nous remîmes en marche dans la plaine qui est sur le sommet du Lamalmon, Celle plaine s’'appelle Lama, et le village du même nom élail à deux milles à l'est de nous. Nous passâmes entre les deux villages de Mocken, dont l’un restait à environ un mille et demi et l'autre à deux milles. Nous traversâmes Ja rivière de Macara, dont le courant es! très rapide et sépare le Lamalmon du Woggora. Une demi-heure après nous campâmes au-dessous de l'église de Yasous, près de quelques villages auxquels on a donné aussi le nom de Macara«.
Le 11 février, je déterminai Ja latitude de Macara par 13° 6° 8”, Le sol était absolument brûlé par l'ardeur du soleil; et quoique les nuits fussent très froides, nous neremarquâmes pas qu'il fût tombé la moindre rosée depuis que nous avions commencé à atteindre le Lamalmon.
Le 12, nous parlimes de Macara, et nous suivimes un chemin qui traversait les plaines du Woggora. Après une demi-heure de marche nous vîmes les deux villages d'Erba-Tensa, dont l'un était à un mille de dislance de nous, et l’autre à un demi-mille au nordouest. À huit heures nous arrivâmes à Woken, où il y a cinq villages qui ne sont pas à deux cents pas l’un de l'autre. Au bout d'un quart d'heure nous aperçûmes cinq autres villages , appelés #arrar ; ils étaient éloignés de nous depuis un mille jusqu'à quatre milles, et tous entre le midi et l'occident. Tout le pays était excessivement peuplé; des troupeaux immenses de bœufs paissaient de tous côtés. Ces animaux avaient des cornes grandes et magnifiques, avec des bosses sur le dos comme des chameaux, et leur poil était généralement d'un beau noir.
Le 13, à sept heures du matin, nous continuâmes à marcher le long de la plaine : une demi-heure après