IL
duite aujourd'hui, 1852, à sa partie pittoresque ou aux détails géographiques et aux mœurs et coutumes.
ÂALBERT-MONTÉMONT.
AT
RELATION
Nous étions, dit le major Denham, que je laisserai maintenant parler, nous étions partis de Tripoli, le 5 mars 1822, pour nous diriger vers la fertile vallée de Beniolid et celle de Memoun, toutes deux situées dans les montagnes. De là nous gagnâmes Sockna ville à mi-chemin entre Tripoli, capitale de la régence de ce nom, et Mourzouk, capitale du Fezzan, que nous atteignimes après quatorze jours de marche.
Nous entrâmes dans Mourzouk par la porte principale, qui est tellement étroite, qu’un chameau chargé n'y passe qu'avec peine : du reste les murs de la ville sont bien bâtis et hauts d'une vingtaine de pieds. La porte en question s'ouvre sur le marché aux esclaves : c'est une large rue, garnie de maisons à droite et à gauche, longue de trois cents verges, et conduisant à une plate au milieu de laquelle s'élève le château, qui est entouré d'une seconde muraille. Intérieurement à cette muraille, c’est-à-dire dans la cour du château se trouvent quelques maisons, dont une nous fut assi:
gnée pour demeure. Dès qué les chameaux furent déchargés, nous allâmes offrir nos respects au sultan : il nous reçut aÿec une extrême affabilité, qui d'abord nous prévint en sa faveur; mais ia conduite qu'ik tint à notre égard nous fit bientôt perdre la bonne opigion que nous avions prise de lui.
Bou-Khaloum , riche marchand de Mourzouk, fut chargé de nous accompagner avec une escorte au Bornou, dans Je Soudan. Malgré ses soins, tous les préparatifs ne furent entièrement terminés que le 30 novembre, Nous partimes donc ce jour-là, Bou-Khaloum et mois Oudney et Clapperton, ne pouvant contenir la noble ardeur qui les dévorait, et pensant aussi que le changement d'air améliorerait leur santé, nous avaient devancés de plus d’une semaine, et étaient allés nous attendre à Gatrone. La caravane se composait d'une trentaine de personnes formant notre maison particulière, de plusieurs marchands de Mesurata, Tripoli, Sockna et Mourzouk, et d'environ deux cents Arabes au service du pacha de Tripoli qui devaient nous escorter jusqu'au Bornou ou Bournou,
Les Arabes sont généralement grands, minces et maigres; ils ont néanmoins la figure expressive et quelquefois belle; leurs mouvements vifs et leurs gestes saccadés étonnent toujours les Européens, Irritables et fiers, ces habitants du désert ne ressemblent en rien aux habitants des villes et villages : tapageurs et bruyants, leur conversation ordinaire paraît n'être qu'une continuelle dispule ; ils sont d’ailleurs braves, éloquents et vivement sensibles à la honte. J'ai connu un Arabe de classe inférieure qui avait refusé de manger quatre jours de suite, parce que dans une escarmouche sa carabine n'avait pas fait feu, Pour me servir de ses propres paroles : « J'ai le cœur malade, dsait-il, ma carabine a menti, et m'a déshonoré en public. » On a beaucoup parlé de leur manque de propreté; j'ose néanmoins dire, et sans hésilation, qu'ils sont beaucoup plus propres que les gens du peuple dans aucun pays d'Europe. La eirconcision à laquelle ils se soumettent, l'usage qu'ils pratiquent toujours de se raser la têle et les autres parties velues du corps, enfin les ablutions fréquentes que leur ordonne la religion, tout concourt à éloigner d'eux la salelé qu'on leur attribue. A la vérité, vu le climat de leur patrie, ils doivent être, aussi bien que toutes les autres personnes , incommodés par la vermine; mais quoique la pauvreté les empêche de changer souvent d'habits afin de l'expulser, ils s’en débarrassent le plus possible par un moyen qu'on devine. Leur costume n'a subi aucun changement depuis des siècles, et les paroles de Fénelon peuvent encore leur être ap-
liquées aujourd hui : « Leurs vêlements sont aisés k faire, dit l’auteur de Télémaque, cac en ce doux cljmaton ne porte qu'une pièce d'étoffe fine et légère qui n'est point taillée, et que chacun met à longs plis autour de son corps pour la modestie, lui donuant la forme qu'il veut. »
La passion des Arabes pour le récit conservé par tradition des actions les plus fameuses de leurs premiers ancêtres, est devenue proverbiale, Des conteurs de profession sont toujours altachés à un homme de rang; ses amis se réunissent en cercle devant sa teute ou sur les plates-formes qui recouvrent les maisons des Arabes Maures, et là écoutent, sans s'absenter une seule nuit, une histoire qui dure souvent soixante et quelquefois cent nuits de suite. Le talent d'historien est chez eux une preuve de génie, un don
- particulier du ciel qui mérite tous leurs respects. Ces historiens par étal ont une promptitude et une clarté d'élocution qui étonne l'oreille d'un Européen; jamais l'expression ne leur manque, jamais ils: n'hésitent ni ne s'arrêtent; la poésie coule toujours à flots ‘dans leurs descriptions , toujours leurs récits sont ornés des figures et des métaphores les mieux appropriées au sujet; leurs chansons improvisées sont aussi pleines de feu, el abondent en belles et heureuses comparaisons. Certaines tribus sont renommées pour cette
extrême facilité à parler et à chanter ; les chefs ont soin d'en culliver la‘disposition dans leurs enfants; et ce double talent est souvent possédé à un point merveilleux par des hommes qui ne savent ni lire ni écrire.
Les chansons arabes vont au cœur, et excitent avec force les émotions les plus diverses, Ainsi j'ai vu maintes fois un cercle d'auditeurs dont les yeux étaient immobiles d'attention, partir soudain d’un long éclat de rire, et l'instant d’après fondre en larmes, se tordre les mains dans toute l’exiase de la douleur et de la sympathie,
Leur attachement pour la vie pastorale est toujours favorable à l'amour. Beaucoup de ces enfants du désert possèdent une intelligence et une sensibilité qui n'appartiennent pas à de simples sauvages , et qu'accompagnent un courage héroïque, un mépris complet de toute manière de gagner leur subsistance, sinon par le sabre et la carabine. Un Arabe ne s’estime luimême qu'en proportion de son adresse à manier les armes et les chevaux, et du plaisir qu'il éprouve à accorder l'hospitalité.
L'hospitalité, en effet, n’a point cessé d'être en usage parmi eux; et aujourdhui le plus grand reproche qu'on puisse adresser à une tribu d'Arabes, c'est « que les hommes qui en dépendent n'aient pas le cœur à donner tout, et que les femmes ne sachent refuser rien. » Mais qu'on ne cruie pas que ce penchant à la libéralité s'étende aux seuls chefs ou aux Arabes de haute naissance: j'ai vu de pauvres Bédouins errants se montrer charitables et généreux , par sentiment de devoir, bien au-delà de ce que leurs moyens leur permettaient. :
Chez ce peuple, la lâcheté est toujours punie des plus sévères châtiments, ou du moins des plus honteux : ainsi, il arrive souvent à un lâche d'être chargé de chaînes et promené à travers les huttes de toute la tribu, la tête coiffée des entrailles d’un bœuf ou de quelque autre animal. Mais la plus grande punition de foules, parmi ces hommes qui ne désirent être riches qu'afin de pouvoir augmenter le nombre de leurs épouses , est probablement que le lâche, trouvât-il même une femme qui voulût bien l’accepter pour mari , aucun Arabe ne consentirait à le recevoir dans sa famille avec une pareille tache à sa réputalion.
L'amor patriæ, qui perce même chez les plus sauvages habitants du roc le plus nu, est totalement étranger aux Arabes vagabonds et aux Maures. Ils errent de pâturage en pâturage, de district en district, sans aucun attachement local; et leur unique plaisir est une vie vagabonde, irrégulière, mais martiale. J'en ai rencontré plusieurs, entre autres des Maures de Mesurata et de Sockna, qui avaient fait trois pèlerinages à la Mecque, visité maintes fois tous les ports de la mer Rouge, voyagé en Syrie, de Saint-Jean-d’Acre à Antioche, trafiqué à Smyrne et à Constantinople, à Chy-" pre, à Rhodes, et dans la plupart des îles de l'Archipel; enfin pénétré à l’ouest de Niffé, dans le Soudan, et dans toute autre parlie de la contrée noire. Ils avaient été deux ou trois fois complétement dévalisés par les nègres, s'estimant heureux de s'échapper la vie sauve malgré les blessures qu'ils avaient reçues, Quelquesuns d'entreeux n'avaient pas revu leurs familles depuis quinze à vingt ans, et néanmoins ils méditaient encore de nouvelles expéditions avee autant d'ardeur que s'ils eussent été à l'aurore de la vie, tandis qu'ils chancelaient plutôt sur le bord de la tombe.
Les anciens ont toujours vauté les Arabes pour la fidélité de leurs attachements, et ils sont encore scrupuleusement exacts à leur parole, picusement respectueux envers leurs parents. On les renomme aussi- à juste Utre pour leur promptitude à saisir et à comprendre, pour la vivacité de leur esprit, Leur langue estassurément une des plus anciennes du monde ; mais elles a plusieurs dialectes. Les Arabes, cependant, ontleurs vices et leurs défauts ; ils sont naturellement portés à la guerre, à l'effusion du sang, à la cruauté, et si rancuneux , qu'ils n’oublient jamais une injure, «1°