RAS
DENHAM ET CLAPPERTON. Or
Leurs fréquents vols commis sur des marchands et sur des voyageurs ont rendu le nom d'Arabe presque infâme en Europe; entre eux, néanmoins, ils sont an honnêtes et surtout fidèles aux rites de l'hospita-
ité. Quand ils reçoivent des compatriotes comme amis
dans leur camp, ils leur laissent tout sous la main, mais ceux-ci n'abusent jamais d'une semblable confiance. Entrez seulement dans la tente d'un Arabe, et qu'il vous presse la main, dès lors il défendra votre vie au risque de la sienne : un Arabe dont vous mangez le pain et le sel vous jure une amitié que rien ne saurait rompre.
Les Arabes ont été justement représentés comme une classe d'hommes tout-à-fait distincte. Dans les domaines du pacha, ils n’ont jamais été entièrement soumis; de violentes tentatives faites à plusieurs époques pour les subjuguer leur ont souvent enlevé des parties de leur vaste territoire; des tribus ont été anéanties; mais, comme peuple, ils sonttoujours restés indépendants et libres.
Les quelques endroits revêtus d'une maigre verdure, appelés oasis, qui de distance en distance reposent les sens las du voyageur ennuyé, et qui cependant présentent un plus triste aspect que les déserts les prie arides des contrées européennes, sont les parlies
abitées par les Arabes orientaux. Des masses de sable aggloméré obstruent les chemins qui conduisent à ces oasis ou vallées ; rien ne flatte la vue, l'œil erre sur l'espace immense, et netrouveàs'arrèter par hasard que eur une chaîne de montagnes pâles et nues ; aucune brise ne rafraîchit l'air, le soleil darde incessamment ses brûlants rayons ; enfin les vents, lorsqu'ils se mettent à souffler, agitent avec tant de furie les vagues de cette mer de sable, qu'elles engloutissent quelquefois des caravanes et des armées.
De Mourzouk à Kouka dans le Bornou,
Nous quillâmes Mourzouk dans la soirée du 29 novembre, accompagnés de presque tous les habitants de la ville qui avaient pu se procurer un cheval. Les chameaux étaient partis à la pointe du jour; nous trouvâmes les tentes dressées pour la nuit à Zesow, qui n'est qu'une réunion de quelques huttes. Une bonne route, offrant de fréquentes incrustations de sel, conduit de Zesow à Tragbhan, où nous arrivâmes le lendemain avant midi. C'est une des villes les mieux bâties des cent neuf villes que le Fezzan se vante de renfermer. Traghan était autrefois aussi riche que Mourzouk, capitale de la partie orientale de la contrée, et résidence d'un sultan dont le château n'est plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines, Les habitants fabriquent des tapis non moins précieux que ceux de Constantinople. Il y a dans les jardins avoisinants quelques sources de bonne eau, les seulesqui existent dans tout le Fezzan , dit-on , outre la source d'eau chaude située à Hammam, près Sockna.
Après avoir mis à contribution la généreuse hospitalité du marabout de Traghan, nous quittâmes cette ville pour nous diriger vers Maefen. La route qui mène à ce lieu offre un mélange de sel et de sable; la surface du sol est pleine de crevasses , et présente en de certains endroits l'aspeet d'un champ nouvellemént labouré ; les mottes sont si dures qu'on a beau-
coup de peine à les, briser. Maefen n’est qu'un assem- .
blage de huttes au milieu desquelles on distingue une maison ; l'eau y est fortement imprégnée de soude, mais non désagréable au goût ni nuisible à la santé. Au-delà de Maefen nous entrâmes bientôt dars une plaine déserte ; et après quatorze heures de marche, nous atteignimes Mestoola , lieu de repos où les chameaux trouvèrent quelques plantes à broutler. Nous repartimes le lendemain dès le lever du soleil, et nous marchâmes toute la journée à travers le même désert, sans voir, je crois, aucun être vivant qui n'apparlint pas à notre caravane... ni un oiseau, ni même un
insecte. Il est difficile de donner la moindre idée du calme et de la maguificence des nuits dans un désert de ce genre. La distance qui sépare les divers endroits de halte n’est pas suffisamment grande pour que la crainte de manquer d’eau puisse inquiéter le voyageur; el le chemin, quoique de sable, est bien connu des, guides. À la brûlante chaleur du jour succèdent des brises rafraichissantes ; le ciel est toujours illuminé par de larges et brillantes étoiles, ou par une lune sans nuages. Veut-on une couche à la fois molle et fraîche? il suffit de creuser la surface du désert à une profondeur de cinq ou six pouces, car les rayons du soleil ne l'ont pas échauffée plus avant. Enfin le hruissement du sable que soulève la brise ressemble au murmure d'un tranquille ruisseau ; et surtout lorsqu'on vient d'échapper aux myriades de mouches qui vous persécutent nuit et jour dans la vallée remplie de dattiers où s'élève Mourzouk, les délices d'une pareille soirée sont indescriptibles. Ajoutez encore un silence imposant, solennel, religieux, et un écho extraordinaire qui provient sans doute de la nature compacte et solide d’un sol de sable, lequel n’absorbe pas le son,
Nous arrivâmes à Gatrone le jour suivant. Les Arabes cherchent des yeux les hauts dattiers qui entourent la ville, comme des marins la terre ; et quand ils les ont aperçus, ils dirigent leur marche en conséquence. Ce fut là que je rejoignis mes compagnons, MM. Clapperton et Oudney, tous deux assez mal por tants. Gatrone est assez agréablement située au milieu de collines sablonneuses et d'éminences de terre couvertes de petits arbustes. Autour de la ville sont bâties des huttes qu'habitent les Tibbous.
Nous passâmes dans la journée près de quelques huttes heureusement situées qui forment un village qu'on appelle Æl-Bahhi, d'où les femmes nous suivirent avec des chansons jusqu'à une distance de plusieurs milles, et le soir nous campâmes à Médroosa (1). Le lendemain, laissant à l’ouest un château arabe, nous atteignimes Kasrowa vers trois heures après midi. Autour de cette ville on remarque des éminences couvertes de plantes, et il y a dans le voisinase un puits de bonne eau. En cel endroit la route forme un embranchement qui, se dirigeant au sud-est, mène dans le Kanen et le Waday. On assure que c’est aussi le plus court chemin du Bornou, mais que l’eau y manque le plus souvent.
Le 9 décembre nous arrivâmes à Tegerhy. Comme cette ville est la première qu'on rencontre sur le territoire des Tibbous, dès que les Arabes de notre escorte l'aperçurent, ils se mirent à tirailler en signe de joie; et pendant toute la nuit ils ne cessèrent de chanter et de danser avec les habitants. Nous fimes une halte de plusieurs jours, tant pour compléter nos provisions de vivres que pour prendre quelque repos; car, outre MM. Ciapperton et Oudney, dont la santé ne s'améliorait pas, moi-même et tous nos domestiques nous n'étions pas fort bien porlants.
On pénètre dans la ville par une entrée basse, étroite et voûtée qui ne ressemble pas mal à une poterne ; une seconde muraille intérieure, percée d'une porte semblable à la première, est murie de barbacanes, au moyen desquelles on pourrait aisément défendre l'entrée basse ci-dessus mentionnée; en outre, la seconde porte est surmontée d'une large ouverture, d'où l'on pourrait jeler sur les assaillanis toute sorte de projectiles, entre autres des tisons allumés, dont les Arabes faisaient autrefois grand usage. {{ y. a des puits en dedans des murs, donnant d'assez bonne eau ; et je. ne doute pas qu'avec des vivres et quelques réparations, Tegerhy ne pât tenir longlemps.
Les sullans du Fezzan croient sans doute que le meilleur moyen de tenir ces peuples en repos est de les réduire à la pauvreté. Leur territoire ne produit que des daltes; du moins sont-elles de qualité supérieure. ls ne cultivent absolument aucun légume , et
(1) Ou Medrousa. À. M,
eee
nous ne pûmes pas même nous procurer un ognon. Presque toutes les villes de l'Afrique ont leur merveille ; Tegerhy a donc la sienne. C’est un puits situé en dehors des murs, dont l’eau, nous dit-on très gravement, s'élève toujours quand une caravane approche de la ville; aussi lorsqu'ils la voient monter , les habitants préparent-ils toujours ce qu'ils ont à vendre; car cette indication ne les a jamais trompés. En preuve de cette assertion, ils me firent remarquer combien le puits avait été plus haut avant notre arrivée qu'il ne l'était au moment où nous l’examinions. J'aurais pu expliquer cette différence de hauteur par le nombre des chameaux qui s'étaient désaltérés au puits en question; mais je sentis qu’il était d'une meilleure politique de paraître croire ce que tout le monde croyait. Boo Khaloom lui-même s’écriait: « Allah! Dieu est grand, puissant et sage! Oh! que c’est merveilleux ! »
On ne peut nier que la situation de Tegerhy ne soit agréable. Des plantations de dattiers l'entourent de toutes parts, et l’eau y est excellente ; une chaîne de basses montagnes s'étend à l’est; et les Ibécassines, les canards sauvages, les oies abondent dansles étangs salés qui avoisinent la ville. Les naturels sont lout-àfait noirs de peau, mais n'ont pas la face des nègres. Les hommes sont minces, fort laids, avec les os des joues saillants, le nez épaté, la bouche large, les dents horriblement salies par la quantité de tabac et de carbonate de soude qu'ils mangent ; le tabac même à priser, quand on leur en donne, prend aussitôt le chemin de leur bouche.
Les jeunes filles sont pour la plupart jolies, moins pourtant que celles de Gatrone. Les hommes portent toujours deux poignards, un qui est long de dix-huit pouces, l’autre de six ; le dernier est attaché à un anneau , et se porte au bras ou au poing. « Voici ma carabine, me dit un jour un Tibbou en me montrant son poignard long ; et voici mon pistolet, ajouta-t-il en brandissant le plus petit des deux. » Les femmes font avec des feuilles de palmier des corbeilles et des vases à boire qui sont d’un travail charmant.
Le 13, nous quittâmes Tegerhy, etcontinuâmes notre route à travers le désert ; il était parsemé d’éminences de terres et de sable recouvertes d’athila, plante que les chameaux mangent avec avidité, et d'autres broussailles. Après avoir marché pendant six milles nous atteignimes un puits nommé Omah; nous y dressâämes nos tentes et séjournâmes trois jours. Le 16, nous traversâmes les bois de palmiers qui entourent Omah; et, poursuivant notre route au milieu des sables, nous arrivâmes à Ghad vers trois heures de l'après-midi, où nous campâmes après une marche de dix milles. Chemin faisant nous avionsrencontré un nombre immense de squelettes humains ou de parties de squelettes.
Le 17, nous parcourûmes une plaine pierreuse sans la moindre apparence de végétation. Nous découvrimes Alowere-Seghrir, chaîne de montagnes qui s’élève au sud-ouest; Alowere-El-Kebir, chaîne encore plus haute, est située plus à l’est, mais n’était pas visible. Ce sont, au dire des naturels, les plus grandes montagnes du pays des Tibbous, si on excepte Ercherdat-Erner. Plus au sud, les habitants prennent le nom de Tibbous-Irchad , autrement Tibbous des rochers. La route conduisant au Kanem traverse les deux chaînes ci-dessus mentionnées.
Le 19, nous marchâmes à l’ouest par une route sinueuse, el après avoir gravi une colline de trois cents pieds, nous la redescendîimes en nous dirigeant vers l'est. Chemin faisant, une belle naga, c’est ainsi que se nomme la femelle du chameau, se laissa tomber à terre , et je crus que c'était de fatigue ; mais les Arabes plus expérimentés que moi l’entourèrent aussitôt, se hâlant de la décharger, et m’'apprirent qu’elle allait mellre bas. En effèt, la chose eut lieu au bout de cinq minutes; le petit fut placé sur un autre chameau, et la mère, qu'on rechargea dès qu'elle fut délivrée, le suivit tranquillement.
Le 20, nous traversâmes comme la veille une contrée qui n’offrait rien d'intéressant, et nous atteignimes vers le soir les Hormut-El-Wahr. C'était la plus haute chaîne que nous rencontrions depuis que nous avions quitté le Fezzan : un des pics n’a pas moins de cinq ou six cents pieds. La couleur noirâtre de ces montagnes n’était pas désagréable aux yeux de gens qui, comme nous, n'avaient constamment vu que du sable les jours précédents. Nous y pénétrâmes par un passage qui a deux milles de largeur et qui se dirige vers le sud. Le chemin était rude et fatigant ; ce ne fut même qu'à dix heures du soir que nous gagnâmes le lieu de repos, dans la vallée d'ElI-Whar. On y trouve un puits de bonne eau, où nos chameaux qui n'avaient pas bu depuis huit jours purent se désaltérer.
Il y a trois milles de l'endroit où nous fimes halle à l'extrémité de la vallée, dans laquelle vers l'ouest s'élève une haute chaîne appelée £/-Baab. Ces montagnes se dirigent à l’est et rejoignent celles qui avoisinent Tibesty. Nous eûmes ensuite à traverser une plaine pierreuse, jusqu'à ce que nous atteignissions El-Garha, autre montagne conique et solitaire, située à l'ouest de notre route, et devant laquelle nous campâmes pour la nuit.
Le lendemain, même uniformité de pays, nul signe de végétation. Quand il pleut dans ce désert, et lors de la saison, il y pleut par torrents, une espèce d'herbe y pousse fort vite à hauteur de plusieurs pieds. Le 24, tandis que nous cheminions, quelques racines de cette herbe desséchée, qu'avaient arrachées les vents de Redemam, furent avidement recueillies par les Arabes, qui poussaient des cris de joie, pour leurs chameaux affamés. Peu après que le soleil se fut retiré derrière les montagnes de l'ouest, nous descendîmes dans une vallée où une demi-douzaine de palmiers rabougris indiquaient de quel côté l’on pouvait trouver de l'eau. L'aspect même de ces misérables arbustes nous récréa la vue ; mais les puits étaient si pleins de sable, qu'il nous fallut plusieurs heures pour les déblayer avant que les chameaux pussent boire.
Le 25, nous aperçümes à l’ouest-sud-ouest les montagnes appelées Tiggerindumma ; à quatre milles de Mafras, nous rencontrâmes une petite vallée où croissaient des dattiers couverts de fruits, mais encore verts. Le lendemain, après avoir toujours marché au milieu de montagnes assez pittoresques, nous atteignimes une vaste plaine qui s’étendait à l’est jusqu'aux bornes de l'horizon ; nous dépassâmes ensuite la chaîne qu'on nomme /a Caba, et nous fimes halte dans la vallée d'Izhya vers neuf heures du soir. Les Tibbous donnen 1 à cette vallée le nom d'Yaat ; elle renferme quatre puits, qui ne sont que des trous creusés dans le sable à une profondeur de deux ou trois pieds.
Le jour suivant, nous dépassâmes les monts Ametradumma, à l’ouest desquels est une vallée de palmiers qu’on appelle Seggedem et où se trouve de bonne eau. Élle sert ordinairement de retraite à une tribu de Tibbous pillards qui toujours épient le passage des petites caravanes. Le 31 décembre, nous traversâmes toute la journée une plaine uniforme.
Le 4er janvier 1823, après un trajet de six milles, nous arrivâmes à la vallée d'Ikbar, et nous y demeurâmes tout le jour suivant. Depuis plus d’une semaine c'était l'endroit le plus frais que nous rencontrions ; l'herbe y était abondante, et les dattiers s’y montraient par bouquets nombreux. Aussi,, quand nous repartimes, combien nous tournâmes de fois les yeux avec regret vers la belle verdure que nous quittions ! combien nous examinâmes avec tristesse l'immensité du désert qui se développait devant nous | d
Le 3, nous fîimes vingt-quatre milles, et nous campâmes à courte distance d’un mont.appelé Tummeraskumma, mot qui signifie « Vous boirez bientôt de l'eau. » Ce jour-là, quatre chameaux tombèrent de lassitude.
Le 4, dans la matinée nous passâmes entre deux pics des montagnes appelées Gummaganumma. Vers midi
nous rencontrâmes une masse énorme de tuf noir et poli, haut d’une centaine de pieds. Vingt verges audelà, se trouve un puits qui n’est profond que de quelques pouces, et qu’environnent de grosses herbes. Ce lieu est nommé /rchat par les Arabes, et Anay par les Tibbous. La ville de ce dernier nom, qui est peu distante, consiste en quelques huttes bâties au faîte d'un bloc de tuf semblable à celui dont il a été question plus haut. Il y à aussi quelques habitations autour de la base du rocher , mais toutes les richesses des habitants sont sur lesommet. En effel chaque année, et quelquefois plus souvent, les Tuaricks leur font une funeste visite, emmenant le bétail et tout ce qu'ils trouvent sous leur main. Dans ces occasions les habitants se réfugient sur la cime du roc; ils y parviennent au moyen d'une échelle grossière qu'ils retirent après eux ; et comme les flancs de leur citadelle sont de toutes parts fort escarpés, ils se défendent avec leurs projectiles et en faisant rouler des pierres sur les assaillants. Tous les gens du pays qui s'approchèrent de pes portaient chacun quaire javelots courts et un ong.
Fe sultan Tibbou, dont le territoire s'étend d'Anay, à Bilma, visitait, lors de notre passage, une ville située au sud-est de la première, et nommée ÆXisbee. Il fit prier Boo-Khaloom de venir l'y rejoindre , promettant de l'accompagner ensuite à Bilma. En conséquence, le 5, nous gagnâmes Kisbee, qui est à cinq milles d'Anay.
Kisbee est un grand lieu de rendez-vous pour toutes les caravanes et tous les marchands, et c'est toujours là que le sultan perçoit le itribut moyennant lequel il accorde la permission de traverser ses Elats; cette ville est à huit journées d'Ag-Dass; à vingt-quatre de Kashna, et, si l'on suit la route la plus courte, à vingtsept du Bornou. Le sultan ne brille ni par son air majestueux, ni par sa propreté : il vint à la tente de Boo-Khaloom , accompagné de six ou sept Tibbous, dont quelques-uns étaient véritablement hideux.
Le 6, à cinq milles de Kisbee (1), nous laissâmes sur notre gauche une vallée que les Tibbous appellent
filboo (2); etapprochant la chaîne des montagnes vers un point nommé Ametrigamma, nous marchâmes vers Ashenumma, qui est à environ quatre milles plus loin , ayant à l’est de hautes montagnes et à l'ouest une charmante vallée qui produit des palmiers et d’autres arbres. Tiggema, où nous fimes halte, est un des points les plus élevés de la chaîne, et domine les maisons en terre de la ville. Ce pic est situé à l'extrémité méridionale de l’'enfoncement que forment ici les montagnes, et altéint une hauteur d'environ quatre cents pieds; ses flancs sont presque perpendiculaires, et un profond précipice l'isole des autres montagnes. A l'approche des Tuaricks, toute la population gravit sur le sommet de cette chaîne, emportant avec elle ses biene les plus précieux, et y fait la meilleure défense possible. L'intérieur de quelques maisons est propre et soigné ; les hommes voyagent généralement comme marchands, ou plutôt sont de simples colporteurs, et ne passent sans doute pas plus de quatre mois dans l’année avec leurs familles. Néanmoins les Tibbous vont jrarement au-delà du Bornou vers le sud et de Mourzouk vers le nord. Ils paraissaient contents de leuc sort, et heureux autant que peuvent l'être des gens qui sans cesse redoutent d'aussi terribles visiteurs que les Tuaricks, lesquels ne respectent ni l'âge ni le sexe. Une vallée, comparativement fertile, s'étend sur une longueur de plusieurs milles dans une direction parallèle aux montagnes sous lesquelles repose la ville, et produit en abondance des dattes et de l'herbe, A # deux milles de distance est un lac d'eau salée que fréquentent des oiseaux aquatiques ; M. Clapperton en tua deux de l'espèce du pluvier.
Le 8, suivant toujours la même chaîne, nous dépas-
(1) Ou Kisti.
(2) Ou Kilbou.
sâmes Alighi et Tukumani : ces deux villes sont bâties au sud des montagnes, qui les abritent par de légères projections. Les habitants venaient toujours à notre rencontre ; et quand ils étaient à cinquante pas de nos chevaux, ils se mettaient à genoux, chantaient, et battaient d’une espèce de tambour qui toujours accompagne leurs réjouissances. A l’ouest de ces deux villes est un lac pareil à celui qu'on trouve près d'Ashenumma, mais plus petit.
En quittant Tukumani, nous quittämes aussi les montagnes, et nous marchâmes presque au sud-ouest ; et pendant que nous étions couchés à l’ombre des acacias, qui dans cette direction sont très abondants, nous eûmes l'agréable surprise de voir un troupeau de bœufs. Vers deux heures après midi nous arrivâmes à Dirkee.
Des femmes en assez grand nombre vinrent danser pendant quelques heures devant nos tentes. Certaines de leurs danses n'étaient pas sans élégance, et ressemblaient à celles des anciens Grecs. Le lendemain le sultan voulut nous avoir à diner, et pour tout régal il nous offrit du fromage avec une espèce de noix qu’on récolte dans le Soudan. Le fromage avait assez bon goût, mais il était si dur , que nous étions obligés de l’amollir dans l’eau avant de le manger.
La ville de Dirkee diffère de toutes celles que nous vimes dans le même pays. Elle est située dans une vallée ; elle a un mille de circonférence , et renferme deux lacs carbonisés de soude, l’un à l’est et l’autre à l'ouest.
Dirkee, par sa situation dans la vallée, est plus exposée aux attaques des Tuaricks que les villes plus rapprochées des montagnes ; et c’est, dit-on, pour ce motif que la population en est si peu considérable. IL n'y a absolument rien dans les maisons, pas même une natte, et les habitants consistent en quelques femmes et quelques vieillards. Tous les hommes mûrs, nous assura-t-on, étaient en voyage et visitaient , soit Kisbee, soit Ashenumma, soit Bilma, villes où les vieillards et les femmes se rendent aussi lorsque la saison des dattes est passée. Pendant le séjour que nous y fimes, ces dernières nous apportèrent des dattes dans de jolis paniers de jonc en forme de cœur, et quelques pots de miel.gt de graisse.
Le 11, après deux jours de halte, nous continuâmes notre route dans la vallée, qui n’était pas dépourvue d’ombrage ; nous cheminâmes à environ deux milles des montagnes, qui sont toutes appelées ici Tiggema. Après notre marche, tandis que nous attendions que les chameaux nous rejoignissent, les Tibbous luttèrent d'adresse à lancer le javelot, et se montrèrent bien plus adroits que je ne m'y attendais : ils plient le bras, et leur main n’est pas plus haute que leur épaule droite lorsqu'ils laissent échapper l'arme; en même temps ils lui impriment avec les doigts un fort mouvement de rotalion, de sorte qu'il tourne en l'air pour arriver au but.
Le 12, nous arrivâmes à Bilma, capitale des Tibbous et résidence de leur sultan. Ce dernier, au lieu de faire route avec nous, avait toujours pris les devants, afin de nous recevoir, et en cette occasion il vint à notre rencontre à un mille de la ville, accompagné d'une cinquantaine de ses hommes d'armes et d'un nombre double d'individus appartenant au sexe féminin. La plupart des hommes étaient armés d'arcs et de flèches, et tous portaient des javelots.
Arrivés à Bilma, nous fimes halte à l'ombre d'un grand arbre pendant qu'on dressait nos tentes , et les femmes se mirentià danser d’une manière assez agréable , fort habile même, à ce que m'assura le neveu du sultan. Deux danseuses se placent vis-à-vis l’une de l'autre, et d'abord accompagnées par la musique lente d'un instrument formé d'une calebasse recouverte d'une peau de bouc, elles s'approchent si lentement qu'on ne voit pas bouger leurs pieds, et se contentent de remuer avec une sorte de frénésie, à droite et à gauche, en arrière et en avant, la tête, les mains et le
corps; tout-à-coup, néanmoins , le musicien jouant avec plus de force et de vitesse, elles se mettent à cabrioler, à bondir, à faire claquer leurs dents, à se frapper dans les mains l'une de l'autre, tout cela avec une vigueur incroyable, jusqu'à cé que l’une où toutes deux tombent à terre de fatigue ; alors deux nouvelles danseuses les remplacent. »
Au sud de Bilma sont des marais avec des bassins d’eau stagnante, que nos chevaux voulaient à peine boire. La ville est bâtie dans un fond, el ceinle par des murs de terre qui ne sont pas moins misérables que les maisons qu'ils enferment. A deux milles au nord sont quelques hüttes et près de ces buttes plusieurs lacs, desquels on tire un très beau sel cristallisé d'une blancheur éclatante et d'un goût excellent, qu'on transporte jusque dans le Bornou et dans le Soudan. Les Tuaricks, ces voleurs de profession, ne g'approvisionnent jamais de sel que dans les vallées des Tibbous : l’année précédente ils ne leur en avaierit pas enlevé moins de vingt mille sacs.
A un mille environ de Bilma on trouve une source de belle eau claire qui s'élève à la surface du sol et arrose une circonférence de deux ou trois cents verges, laquelle est couverte d'herbe fraîche ; mais au-delà il faut dire adieu à toute apparence de végétation, et entrer dans un désert qu'on ne peut traverser en moins de trente jours.
Le 46, nous traversâmes des plaines de sable mouvant, où les chameaux enfonçaient presque jusqu aux genoux. Dans ces soliludes affreuses où des montagnes disparaissent en une seule nuit par la force du vent, où toute trace de passage, même de celui d'une nombreuse caravane, s’efface quelquefois en peu d'heures, les Tibbous reconnaissent leur route à des pointes de rec qui, dans les chaînes éloignées, lèvent de temps en temps la tête au milieu de cet océan sec, et en forment la &eule variété. Une de ces pointes nous guida vers une partie du désert où Fon rencontre une multitude de petites montagues hautes de vingt à soixante pieds, dont les flancs, presque perpendiculaires, élaient extrêmement difficiles à gravir, surtout pour nos bêles de somime. Les Arabes qui conduisent les chameaux prennent de grandes précautions lorsqu'il s'agit de descendre ces espèces de bancs : ils se pendent de tout leur poids à la queue dé l'animal, et par ce moyen l'affermissent sur ses jambes; autrement le chameau tombe en avant, et tout ce qu'il porte passe alors par-dessus sa tête. Nous fimes halte ce jour-à dans un lieu qu'on appelle Ka/fflorum, mot qui signifie où la caravane s'ärréte, silué entre plusièurs montagnes. À l'est s'élève le pic Gus-er. A l'extrémité de la Chaîne, et à deux milles environ de la roule, on trouve Ia vallée de Zow-Seghir, où poussen: de l'herbe et quelques arbres. Le lendemain nous campâmes près de plusieurs puils, en vue du pic Zow ou le Difficile.
Le 20, les guides nous assurèrent que nous trouferions de l'eau à courte distance ; maisil mous fallut parcourir un éspace de vingt milles avant d'arriver au puits. Chemin faisant nous dépassâmes deux montaghes auxquelles on donne le nom de Geisyæ. Le puits est situé dans la vallée du Dibla : l'eau était extrèmementsaumâtre et fortement imprégnée de carbonate de coude: mais comme aussi elle était fraîche, elle nous parut délicieuse. Dans la vallée voisine poussaient quelques herbes, que nos bêtes de somme dévorèrent avec une avidité qui eût fai honneur à un meilleur repas. ;
Le lendemain nous atleignimes Chegarub à environ dix milles de Dibla, et quatre milles plus loin Kers= herma, où nous fimes halte pour Ja nuit. I n'y a dans ce lieu ni eau ni bois. Le 22, après une marche de vingt-quatre milles dans le désert sans même apercevoir une montagne qui en brisât la monotonié, nous campàmes au coucher du soleil dans un lieu qui offrait un peu de verdure, nommé Kasama - Foma ou les cinq arbres; le 23, nous gagnämes la vallée d'Aghadem, Là sont plusieurs puils d'excellente eau, du fourrage,
et un grand nombre d'arbres portant de pelits fruits rouges assez bons au goût ; là aussi noustroublâmes la retraite d'une centaine de gazelles qui habitaient cette vallée paisible et fertile.
Le 25, comme nous allions nous remettre en route, nous vimes arriver deux courriers tibbous, qui venaient du Bornou et se rendaient à Mourzouk. Ils portaient la nouvelle que le sheik El-Kanemy, qui alors gouvernait le Bornou, avait heureusement reussi dans une expédition contre le sultan du Begharmi. Les Tibbous sont les seuls Africains qui osent entreprendre un service si pénible ; et il y a si peu de chance que deux courriérs arrivent sains et saufs au but, que jamais on n’en envoie qu'un seul. Ceux que nous réencontrâmesétaient montés sur de superbes juments (1), et parcouraient six milles par heure. Leur bagage consiste en un sac de zumeela, espèce de grain grillé, et en une ou deux outres d'eau, avec une petite bouilloire de cuivre, et une écuelle de bois dans laquelle ils mangent et boivent. Quelquefois ils emportent aussi des (Fanches de viande séchées au soleil, qu’ils mangent crues; car ils allument rarement du feu pour faire cuire leurs aliments, quoique de tels voyageurs aient souvent péri faute d'en avoir allumé pendant les nuits terriblement froides qui, aux approches du Fezzan , succèdent à la brûlante chaleur du jour. Un sac attaché sous la queue de leur monture ést destiné à recevoir la fiente de l'ahimal, laquelle sert de bois dans les cas où lé courrier désire se chauffer. On ne saurait dire combien, sans accompagner üne caravane et sans avoir un nombre suffisant de chameaux pour porter les objets de nécessité première, tels que l'eau et le bois, ces longs voyages dans le désert sont dangereux.
Le 27, après n'avoir vu la veille que des sables autour de nous, il nous sembla que peu à peu nous retrouvions la végétation. Toute la journée nous rencontrâmes des touffes de belle herbe ;.et le pays ne ressemblait pas mal à quelques-unes de nos bruyères d'Angleterre. Vers le soir nous vimes un grand nombre d'arbres; et dans l'endroit nommé Geogo-Balwy, où nous fimés halte, nos bêtes purent aisément satisfaire leur faim.
Le lendemain la contrée présenta le même aspect, et noûs arrivâmes de bonne heure à Beere-Kashifery. Le puits était fort profond, et les Arabes furent obligés
. d'ÿ descendre pour én retirer beaucoup de sable, avant
de pouvoir puiser üne seule goutte d'eau.
Le 30, le vent et les tourbillons de sable furent si violents, qu’il nous fallut garder nos tentes tout le jour; en outre, je n'étais pas moi-même fort bien portant. J'avais adopté une chemise large pour tout vêtement depuis notre départ de Mourzouk, parce qu'il était plus facile d'en faire tomber le sable dès qu'il y avait pénétré, que de toute autre espèce d'habit; mais la chaleur du soleil, vu la légèreté de mon costume, Gccasionna sur la presque totalité de mon corps une inflammation très douloureuse. En pareil cas, le meilleur remède auquel. on puisse recourir ést une friction d'huile ou de graisse, exécutée sur le cou, les reins et le dos par la main habile d'une négresse. Toutes les négresses, en effet, apprennént, dès leur enfance , l'art de frictionner, l
Vers le soir, lorsque le vent se fut apaisé, et que les cieux eurent répris leur teinte bleue si brillante et si pure, le sheik tibbou et une trentaine de ses gens, hommes et femmes, revinrent; mâis les provisions qu'ils apportèrent étaient bien maigres pour une caravane de trois cents personnes. Le lait doux qu'ils nous avaient promis n'était que du lait aigre de chameau, plein de saletés et de sable; la graisse aussi était en petite quantité et fort rance; enfin ce que nous ache= tâmes de meilleur fut un mouton qui n'avait que la peau et les os.
Quelques-unes des jeunes filles qui portaient le lait étaient vraiment jolies, surtout comparées aux hom-
(1) Maherhies, dit le texte. À. M.
mes dont la Jaideur était extrême. Elles différaient de celles de Bilma : leur teint était plus cuivré d'abord, et ensuite elles avaient le front haut, une petite cavité entre les yeux, et de belles dents; enfin elles sont plus petites et plus délicates que celles qui habitent les villes. |
Le 31, après avoir regagné la route, nous marchàmes jusqu'à midi, heure à laquelle nous atteignimes le puits de Kanifnani, c'est-à-dire du Mouton. Tandis que nos chevaux se désaltéraient, on nous apporta du Jait fort doux dans des bouteilles d'osier immensément larges; nous le bûmes et nous le déclarâmes excellent, sans même nous apercevoir qu'il élait de chameau. Six mois auparavant, ce lait nous eût soulevé le cœur; il nous sembla alors le meil'eur et le plus rafraîchissant des cordiaux, tant le goût de l'homme se conforme aisément à la nécessité. Au-delà de Kanimani l'aspect de la contrée s'améliorait à chaque mille, et' nous voyageâmes le reste du jour à travers une vallée enrichie de la plus belle verdure. Le soir nous dressämes nos tentes dans un endroit nommé Aoul-Mull, entourés de fourrage pour nos chevaux et de jeunes arbres dont les chameaux dévoraient avidement les branches.
Le lendemain notre route fut couverte d'une herbe si haute, qu'elle montait aux genoux de nos bêtes de somme. Chemin faisant nous tuâmes un des plus gros serpents que nous eussions vus, et de l'espèce que les Arabes appellent liffa. On dit que la morsure en est mortelle, à moins que la partie mordue ne soit aussitôt coupée.
Le 2 février, nous cheminâmes comme la veille dans une vallée étendue, limitée à droite et à gauche par de basses montagnes. Vers midi nous descendimes une pente douce, et nous entrâmes dans une plaine vaste et fertile, couverte d'arbres et d'épais laillis; le soir nous campâmes au puits de Kofei. Quelques jours auparavant , Boo-Khaloom avait jägé convenable d’envoyer annoncer notre arrivée au sheik El-Kanemy qui résidait à Kouka. En conséquence, un Tibbou et un des hommes de Mina-Tabr étaient partis comme courriers avec un chameau. Nous trouvâmes le premier des deux à Kofei, seul, nu et altaché à un arbre; il nous conta que des Arabes tibbous, d'une tribu appelée W'andela, l'avaient renconiré la veille au soir, lui et son camarade , près du puits ; que là ils l'avaient mis dans l'état où nous le voyions, et lui avaient volé les lettres, disant qu'ils se moquaient et du sheik et de Boo-Khaloom; que quant à l'autre, ils l'avaient emmené avec le chameau, protestant qu'ils lui couperaient la gorge si on ne le rachetait pas. Boo-Khaloom nous représenta ces Wandelas comme les plus infàmes brigands du monde, ne possédant aucun troupeau, ne vivant que de rapines, et demeurant au milieu du désert dans une direclion où les puits manquent sur un espace de qualire journées, de sorte qu'il est impossible qu'un corps considérable les poursuive.
Le 3, nous marchâmes au sud pendant la plus grande partie du jour, et à travers un paÿs plus libéralement rétribué par la nature : c'était une magnifique forêt, où sans cesse nous troublions des troupeaux de gazelles et des multitudes d'oiseaux. Le soir nous campâmes à Mitiimee : on y trouve plus de cinquante puits abrités par des bouquets d'arbres magnifiques, dont les troncs sont couverts de plantes grimpantes qui, après s'être élancées jusqu'aux extrémités des branches, redescendent en festons gracieux vers la terre.
Le &, avant d'arriver à Lari, nous rencontrâmes deux campements de Tibbous-Traita qui se disaient être les gens du sheik. Leurs huttes n'étaient pas nom2 breuses, mais fort régulièrement bâties en carré ; un espace laissé vide sur les côtés septentrional et mé: ridional du quadrangie était occupé par les bestiaux. Les huiles, où régnait une grande propreté, n'étaient absolument qu'en naltes qui, arrêtant le soleil, laissaient cependant pénétrer le jour et l'air. Ces habitations, lorsque le temps est beau, sont bien préférables
aux tentes de peaux des Arabes du nord. Dans celles que nous visitâmes, des vases de bois très propres, munis d'un couvercle d’osier et destinés à contenir le lait, étaient suspendns le long des murs. Au centre de l'enclos, il y avait environ cent cinquante têles de bétail mangeant à des râteliers, principalement des vaches, des veaux et des moutons.
Vers deux heures de l'après-midi nous atteignimes Lari à dix milles de‘Mittimece. Pendant que nous gravissions Féminence sur laquelle la ville est située, nous éûmes la vue du grand lac Tchad, élincelant des rayons dorés du soleil dans sa splendeur, apparaissant à un mille seulement de l'endroit où nous étions.
La ville de Lari est habitée par les Africains du Kañem, autrement dits Kanembous. Les femmes. sont des négresses de bonne mine, rieuses et entièrement nues ; mais nous étions alors si habitués à cet usagé, qu'il ne nous causait plus la moindre surprise. La plupart d’entre elles portaient une pièce triangulaire ou carrée d'argent ou d'élain, attachée sur le derrière de leur tête, au moyen de leurs cheveux qui, retombant en nattes minces et nombreuses, ne dépassaient cependant pas le cou.
Le 5, au lever du soleil, j'allai faire une promenade sur les bords du lac, armé d'un fusil pour tuer quelques-uns de ces nombreux oiseaux qu'on y rencortre ; mais tous ne pouvant soupçonner mes desseins, paraissaient comme me souhaiter la bien-venue. Des troupes d'oies et de canards sauvages, d'un plumage re Pat mangeaient tranquillement à une demiportée de pistolet; aussi, comme je ne suis pas un chasseur ardent ou inhumain, car ces deux expressions me semblent être synonymes, mes terribles projets de guerre furent bientôt presque oubliés. Tandis que j'avançais vers eux, ces oiseaux se dérangeaient seulement un peu à droite on à gauche, et n'avaient aucune idée de l'hostilité de mes intentions. Ce spectacle était si nouveau pour moi que je n'osai abuser de la confiance avec laquelle ils me regardaient. Des pélicans, des grües, hauts de duatre où cinq pieds, gris, variés en couleurs, et blancs, jouaient à quelques pas de moi. Je remarquai aussi un oiseau qui ressemblait en même temps à une bécassine et à un coq de bruyère, mais qui était plus gros que l’une ou l’autre. Il y avait encore d'immenses becs en cuiller dune blancheur de neige, des cercelles, des pluviers aux pattes jaunes et une infinité d'autres oiseaux aquatiques que je ne connaissais pas.
L'eau du lac est douce et agréable à boire. Il abonde en poissons qne. les naturels altrapent d'une manière assez curieuse. Trente où quarante femmes s'avancent dans lé lac avec leurs vêteinents retroussés entre leurs jambes, et se tenant loutes par la ceinture, de telle sorte qu'on dirait un long chapelet qui se déroule. Elles forment un cordon à quelque distance du bord; puis, revenant vers la terre et se serrant de plus en plus, elles font une battue si générale du poisson, qu'il est forcé de se laisser prendre à la main, ou que même il saute sur la rive.
Au centre et au nord-est le ‘lac est rempli dâiles habitées par les Biddiomah, peuples qui ne vivent que du pillage qu'ils exercent sur le pays environnant, et qui emporlent tout ce quitombesous leurs mains. La crainte que les naturels semblent avoir de ces insulaires est presque égale à celle que leur inspirent les Tuaricks; les premiers sont cependant moins rapaces ei mo1ns sanguinaires. 4
Le soir je visitai la ville de Lari : elle est siluée sur une éminence ét peut contenir environ deux mille habitants. Les huttes sont bâties desroseaux qui éroissent autour du lac, et avec leur faîte conique, elles ressemblent assez aux meules de grain sotgneusement recouvertes de paille qu'on voil dans diverses contrées de l'Europe. Toutes s'élèvent au milieu d'un enclos, à travers lequel serpente un sentier qui mène à Ja porte par de longs délours : on aperçoit dans Ja plupart de ces euclos une ou deux chèvres, des volailles et