‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 144 sur 179 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

ltinéraire de Kano à Sackatou. Séjour dans la ville.

Le 23, au point du jour, tous les marchands arabes de ma connaissance vinrent me souhaiter un heureux voyage.

Le 24, nous traversämes une campagne boisée et les lits à sec de plusieurs pelits ruisseaux qui tous se dirigeaient à l’est. Dans l'après-midi nous dépassâmes une ville ceinte de murs, appelée Tofa, et vers le soir nous fimes halte À celle de Roma ou Soup, dont les habitantsse montrèrent fort polis à notre égard, et nous apportèrent toute sorte de provisions.

Le 25, nous rencontrâmes, chemin faisant, des trou-

peaux nombreux de vaches, de brebis et de chèvres, disséminés entre un grand nombre de villages felatahs. Tous les bergers me donnèrent du lait lorsque je leur en demandai ; mais il n’y en eut qu'un seul qui voulut bien le traire devant moi; encore eus-je besoin de lui dire que j'étais un étranger qui allait visiter le sultan , car les naturels regardent comme un crime de boire ou de vendre du lait plutôt que d'en faire du beurre. Nous nous arrêtâmes à la villé de Gardania ou Kadania, qui est entourée d’un mur et d’un fossé sans eau.

Le lendemain nous fimes halte à midi dans la ville de Faniroce ou £Eau-Blanche, dont les murailles sont étendues, mais les maisons en petit nombre et en mauvais élat. Dans la soirée je reçus la visite du gouverneur, qui était un fort digne homme.

Le 4er mars à dix heures du matin, nous quittâmes Duncamie, et nous cheminâmes à travers une contrée loujours couverte d'épais taillis. Le 5, notre route fut couverte de passants et de taureaux chargés qui se rendaient au marché de Zirmi, ville un peu plus au sud et que nous traversâämes vers midi. A deux heures nous traversâmes une ouverture au milieu d’une rangée de basses collines : il se trouva que c'était le lit desséché de la rivière que nous avions franchie à Duncamie, laquelle est jointe en cet endroit par un autre cours d’eau venant du sud. Sur la rive orientale est une ville appelée Nutry, qui paraît vaste et populeuse. À quatre heures du soir nous franchimes le lit d'une autre petite rivière venant du sud-ouest et se jetant dans celle ci-dessus mentionnée, à un mille et demi à l’est d’une ville qui repose sur la rive septentrionale appelée Quari ou Quoli, et dans laquelle nous allâmes camper.

Le 12, une troupe de cavaliers et de piétons arriva d: Zirmie. C'était la suite d’un chef felatah qui ramenait une de ses femmes, encore jeune et jolie, de la maison paternelle où elle s'était enfuie après l'avoir épousé. La belle fugitive cheyauchait sur un magnifique palefroi, au milieu d’une garde d'esclaves féminines, qui toutes marchaient à pied. Je lui fus présenté par son mari ; et tous deux, venant à savoir que j'étais’impatient de gagner Sackatou où ils retournaient eux-mêmes, me proposèrent de m'y rendre en leur compagnie, et de partir le lendemain. On devine que je dus accepter avec empressement une aussi aimable invitation. Quoique petite de taille, la dame était admirablement bien faite, son teint était légèrement cuivré, mais il y avait dans ses manières une douceur enchanteresse. Son époux aussi, qu'elle avait pourtant abandonné , était un homme de fort bonne mine qui jouissait de la répulation d’être un des plus braves parmi ses compatriotes.

La ville de Quarra, que je quittai donc le lendemain,

oo

est entourée d’un mur de terre haut d'une vinglaine de pieds, et peut contenir de cinq à six mille habitanls qui sont principalement felatahs. Elle repose dans une vallée qu'environnent de basses collines, la riviére Quarrama coulant un peu au sud, et se réunissant deux ou trois milles plus bas à celle qui arrose Nutri. Pendant la saison sèche, un grand nombre de Tuaricks, qui viennent de Bilma avec du sel, logent dans des huttes hors des murs.

Nous rencontrâmes en route un messager du sultan, qui venait me souhaiter la bien-venue et m'informer que son maître était alors dans une ville voisine, revenant d’une expédition, mais qu'il complait arriver à Sackatou dans la soirée.

Nous y arrivâmes, nous, à midi. Partout, sur mon passage, élail réunie une foule immense avide de me voir ; et j'entrai dans la ville au milieu des bienveillantes acclamations des hommes, des femmes et des enfants. Je fus conduit à la maison du gadado, ou visir, qui était absent, maïs où un logement m'avait été préparé. Le gadado, qui avait suivi l'armée du sultan, arriva avec lui vers minuit, comme je dormais déjà, et se rendit immédiatement auprès de moi. Il fut des plus polis, mais refusa net une tasse de thé que je lui offrais, disant que j'étais étranger dans son pays, et que je n'avais pas encore mangé de son pain. Il m'annonça que son maître désirait me voir le lendemain matin, et me répéta plusieurs fois que je serais recu avec la plus franche cordialité.

Le 17, aprèsledéjeuner, le sultan m’envoya chercher. Sa résidence n'élait pas fort éloignée. En face, est un large quadrangle où aboutissent les principales rues de la ville. Nous passâmes à travers trois huttes servant de corps-de-garde, sans le moindre empêchement, et nous fûmes aussitôt introduits en présence de Bello, second sultan des Felatahs. C'était un homme de figure noble, âgé de quarante ans, quoiqu'il parût beaucoup plus jeune, haut de cinq pieds dix pouces, d'un port majestueux , avec une barbe noire et bien frisée, une petite bouche, un beau front, un nez grec et de grands yeux noirs. Il portait une tunique de coton bleu-clair, et un turban de mousseline blanche disposé de façon qu'une parlie de l’étoffe lui cachait le nez et la bouche suivant la mode tuaricke. Ilétait assis sur un petit tapis, entre deux piliers qui supportaient le toitd'une maison couverte en paille, et assez semblable aux chaumières de nos pays. Les murs et les piliers étaient badigeonnés de bleu et de blanc, à la moresque, et sur la paroi du fond, je ne sais à quel propos, il y avait un écran grossièrement peint avec un pot defleurs au milieu. Le sultan m'adressa un grand nombre de questions sur l'Europe et sur nos sectes religieuses.:1[l savait les noms de quelques-unes des plus anciennes, et me demanda si nous étions nestoriens ou sociniens. Pour me tirer d'embarras, je répondis brusquement que nous étions protestants. Mais il me fallut encore luiexpliquer ce que signifiait ce mot ; et ensuite il entra dans de si profondes discussions théologiques, que je fus contraint de confesser que mon ignorance en pareilles matières m'empêchait de raisonner avec lui.

Le 20, le sultan me mandade nouveau; il me reçut dans un appartement intérieur, en présence de quelques esclaves seulement. Après m'avoir demandé comment je me portais et adressé quelques autres questions insignifiantes, je fus fort surpris de l'entendre me dire, sans aucun préambule sur ce sujet , que si je souhaitais aller dans l'Youri et le Niffé, il y avait deux routes qui y conduisaient : l'une directe, mais assiégée d’ennemnis ; l’autre plus sûre, mais plus longue.

Le 13, j'étais assis à l'ombre devant ma porte, avec un favori du sultan , renommé pour son habileté à écrire des charmes, lorsqu'un homme de mauvaise mine, couvert de haillons et souriant d’une manière infernale , vint se placer juste en face de moi. Je demandai à mon voisin qui c'était. « Le bourreau, » répondit-il avec le plus grand calme. Je me levai aussitôt pour ordonner à mes domestiques de le faire dé-

guerpir. « Restez, continua le favori en me prenant la main; il visite ordinairement les personnes les plus considérables de Sackatou, et jamais elles ne Ie laissent aller sans lui donner quelques noix gooras ou de l'argent pour en acheter. » Voulant me conformer à l'usage, je fis jeter une poignée de cowries au drôle, mais avec ordre exprès de ne plus reparaître en ma présence. Le favori me raconta alors une anecdote de la vie de mon odieux visiteur. Frère de l'exécuteur des hautes-œuvres de Jacoba qui était sa ville natale, il devint un jour jaloux de la place de son proche parent, et alla prier le gouverneur de la lui donner , se vantant d'être capable de la remplir avec beaucoup plus d'adresse. « Eh bien ! lui répliqua froidément le gouverneur, voyons... Allez-moi chercher la tèle de votre frère. » Sans avoir besoin qu'on le lui répétât, il se rendit en toute hâte auprès de sa victime ; il trouva son frère assis à la porte de sa maison ; etsans bruit, sans l'avertir de rien , il lui abattit la tête dvec une épée, d'un seul coup; puis, portant la tête sanglante au gouverneur, etréclamant la récompense d'une si épouvantable atrocité, 1} fut désigné à l'office devenu vacant. Dans la suite, comme fe sultan avait besoin d’un habile bourreau, il le fit venir à Sackatou où, peu de temps après son arrivée, il eut à exécuter deux mille Tuaricks qui, conjointement avec les rebelles du Goober ,:ayant voulu piller le pays , avaient tous été faits prisonniers ; quatre ans s'étaient passés depuis cette monsirueuse exéculion. Je puis ajouter ici, vu la nature du sujet, que la peine capitale s'inflige de trois manières dans le Soudan , la décapitation, l'empalement et le crucifiement : la première est réservée aux mahométans, et les deux autres sont infligées aux paiens. On me dit, comme une chose curieuse, que les malheureux mis en croix languissaient généralement {rois jours avant que la mort mît un terme à leurs souffrances.

Le fer mai, perdant tout espoir qûe Bello consentit à favoriser mes projels d'excursion, je commencai à faire mes préparatifs pour regagner la capitale du Bornou. Dès que le sultan apprit que je désirais partir, il me fit informer que l'escorte qu'il m'avait envoyée deux mois et demi auparavant m'accompagnerait encore sous les ordres du frère de son premier ministre à travers les provinces de Goober et de Zamfra, et qu'un de ses officiers, lorsque l'escorte me quitterait, me suivrait successivement à Zirmie, Kahsna, Kano, et Katagum, dont le gouverneur recevrait l'injonction de me fournir un fort détachement de troupes pour traverser le territoire bédite, et de me remettre sain et sauf entre les mains du sheik de Kouka.

Le 5 , au point du jour, les chameaux furent amenés de leur pâturage, et envoyés dans l'après-midi aux environs des puits de Kamoon. Toute la journée je fus visité par les principaux habitants de Sackatou qui venaient me dire adieu. À sept heures du soir j'allai prendre congé du sultan. Je trouvai à la porte de sa résidence une vieille femme qui m'altendait : elle me prit par la main et m’entraîna à travers un grand nombre de passages obscurs, dans lesquels j’eus souvent, d'après les admonitions de ma conductrice , tantôt à me baisser, tantôt à marcher avec une extrême précaution lorsqu'il y avait des marches à monter ou à descendre, parce qu'un jour faible et vacillant ne nous arrivait que d'une pièce très éloignée. Je ne pouvais m'imaginer où me menait la vieille, qui pour sa part se divertissait beaucoup de mes importunes questions, Après avoir fait de longs tours et détours, j'arrivai à la fin en présence de Bello, qui était seul et me remit aussitôt une lettre pour le roi d'Angleterre, avec des assurances mille fois répétées de ses sentiments affectueux pour la nation anglaise, 11 m'avait la veille fait demander quels étaient les noms et titres de Sa Majesté. Quand il eut réité le premier chapitre du Koran et prié tant pour mon heureuse arrivée en Angleterre que pour mon prompt relour à Sackatou , il me serra cordialement la main, el je me retirai.

Je dirai ici quelques mots sur la cité que je vais quitter. Sackatou est situé sous 13° 4 52” de latitude nord, et sous 6° 12’ de longitude est, près la jonction d'un ruisseau peu considérable avec la même rivière qui passe à Zirmie, et qui, prenant sa source entre Kashna et Kano, se jette, dit-on, dans le Quarra à quatre jours de marche vers l’ouest. Le nom de la ville signifie, dans la langue du pays, lieu de repos ; et ce nom lui vient de ce qu'elle a été bâtie par les Felatahs après la conquête du Goober et du Zamfra , vers l'année 1805, à ce que je crois; elle couvre une longue éminence qui décline doucement vers le nord, et m'a paru être Ja ville la plus populeuse que j'aie rencontrée dans l'intérieur de l'Afrique ; car à la différence de la plupart des autres villes de l'Haussa qui ont leurs maisons disséminées de loin en loin, elle n'offre que des rues régulières et bien bâties. Les habitations touchent presque aux murs qui furent bâtis par le sultan actuel en 1818, après la mort de son père, parce que l'ancienne enceinte était trop étroite pour contenir Ja population sans cesse croissante. Les nouveaux murs ont de vingt à trente pieds de haut et onze portes qui sont régulièrement ouvertes chaque malin et fermées chaque soir. Il y a deux vastes mosquées, en y compreñant celle que je vis en construction , outre plusieurs autres places consacrées à la prière. Un spacieux marché occupe le centre de la ville. Les demeures des principaux habitants sont entourées de hautes murailles qui ceignent un grand nombre de huttes, et de maisons à toits plats, bâties à la moresque, dort les larges gouttières de terre cuite, dépassant les sohives, ressemblent au premier coup d'œil à une rangée de canons. Les habitants sont presque tous felatahs et possèdent une multitude d'esclaves; ceux d'entre ces derniers qui ne sont pas employés à des occupations domestiques , résident eux-mêmes dans des maisons particulières où ils exercent différents états dont le profit, bien entendu, revient à leur maitre.

Le 4, je quittai Sackatou, accompagné par un des officiers du gadado, lequel s'appelait Dumbojie, et nous marchâmes presque toute la nuit avant de rejoindre nos domestiques qui avaient dressé nos tentes non loin de Kamoon. Au point du jour? nous gagnâmes les puits de ce nom, et nous fimes halte pour remplir nos outres. À deux heures de l'après-midi, l'escorte arrivant, nous continuâmes notre voyage. Nous primes une nouvelle route, où il n’y avait pas d'eau, afin d'éviter les Tooias, ainsi qu'on nomme les rebelles du Goober et du Zamfra, parce que {ooia ! tooia! c'est-àdire guerre! guerre! est le cri national de ce peuple quand il s’élance au combat.

Le 8, j'arrivai à Zirmie vers le coucher du soleil. — ZLirmie, capitale de la province de Zamfra, occupe une péninsule formée par la rivière, dont les rives, en cet endroit hautes et raides, sont couvertes de broussailles épineuses à travers lesquelles un sentier étroit et sinueux conduit aux portes de la ville, Elle est entouréu d'un mur et d'un fossé sans eau : le mur est de terre. et a de vingt à trente pieds d'élévation. |

Le 13, nous fimes halte sous un large lamarinier an bord d'un ruisseau que nous avions déjà franchi quatre fois depuis le matin. Vers trois heures nous continuâmes notre route, et après avoir gravi une hauteur, nous aperçümes les minarets de la mosquée de Kashna, Nous n'arrivâämes cependant à celte ville qu'après le coucher du soleil, lorsque les portes en étaient fermées; mais j'appelai la sentinelle, et lui disant qui j'étais, elle me pria de longer une partie du mur jusqu'à ce que je trouvasse un pelit guichet, lequel me fut ouvert. Je séjournai les 44, 45 et 16. Kashna est située par 42° 59° de latitude nord.

Le 17, au lever du soleil, je quittai Kashna par la porte Koura, du côté méridional de la ville. Nous fimes halte durant la chaleur du jour sous un arbre, à un groupe de villages appelé Hiva, près du lit d'un cours d'eau desséché. Vers le suir nous campâmes pour la nuit aux environs de quelques villages nommés Æa-

as

doia, où une petite file vint me dire de bien prendre garde à mon bagage, parce qu'il y avait huit voleurs däns une maison qu'elle me désigna; ces voleurs, äjoutait-elle, avaient déjà dépouillé tous les gens du voisinage.

Le 22, au coucher du soleil je rentrai dans Kano , et je me rendis immédiatement à la demeure de ma vieille Connaissance, Hadje Hat-Salah, qui me reçut comme si j'eusse été son propre fils. Malgré le Rhamadan, qui durait toujours, il avait tué un mouton pour me fêter, aussitôt qu'il avait appris mon retour par un courrier que je lui avais expédié le matin, et j'eus à peine franchi le seuil de sa porte qu'il me pressa de me mettre à table. Ce fut réellement une sévère punition pour lui de rester simple spectateur en celle occasion, mais il prit la chose du côté plaisant : « Mangez, vous, mangez! disait-il, heureux infidèle que vous êles. » Je séjournai environ deux semaines à Kano, et j'y assistai à la célébration de la grande fête d'Aid, qui commence après le Rhamadan, lors du premier quartier de Ja lune , et dont il a été déjà question dans ce volume.

Le 8, je revins à Kouka, où je ne trouvai pas mon camarade le major, qui était allé explorer la côte du Tchad.

Le Bornou.

Puisque nous voici de retour sur les bords du lac Tchad, et qu'ils dépendenten grande parue du royaume de Bornou, dont le sheik nous a fait un accueil si hospitalier, nous dirons quelques mots de ce vaste Etat compris entre les 15° et 10e parallèles nord et les 12€ et 18e degrés de longitude orientale.

Le royaume de Bornou est borné au nord par le Kanem et le désert, à l'est par le lac Tchad, qui couvre plusieu*s milles de la contrée ; au sud-est par le royaume de Loggun et la rivière Shary, qui sépare le Bornou du royaume de Begharmi et jette ses eaux dans cétté espèce de mer intérieure ; au sud par le Mandara, et à l’ouest par le Soudan. La chaleur y est excessive, mais non uniforme ; c’est de mars à juin qu'elle a le plus d'intensité. Les pluies viennent ensuite jusqu'en octobre, où l'hiver commence.

Les habitants du Bornou sont nombreux, et parlent dix langués différentes, dont l'arabe est la mère. Is sont divisés en tribus, parmi lesquelles on distingue celle des Shouaas, qui sont rusés, trompeurs, arrogants, grands amateurs d'amulettes, surtout bons guerriers. Tous ces peuples sont noirs, généralement

aisibles, calmes et polis, extrêmement simples dans eurs manières.

Le pays produit peu de grain. Un peu de farine mêlée à du miel et à de la graisse est un mets digne d’un sultan. On ignore l’usage du pain. Le grain le plus commun, et qui nourrit à la fois le peuple et les animaux domestiques, est une espèce de millet appelée gussub. La classe pauvre le mange cru ou grillé au soleil. Moulu et mêlé avec de l’eau, il forme la nourrilure du voyageur. Quant au miel, il est fourni par quatre espèces d'abeilles. Le blé d'Inde, le coton et l'indigo sont les productions les plus estimées du sol; les deux dernières croissent sur les bords du lac Tchad.

La polygamie est permise au Bornou ; mais chaque homme a rarement plus de trois femmes : le pauvre se contente même souvent d'une seule. Ces femmes sont assez propres ; mais elles n’ont pas bonne mine, à cause de leur grande bouche et de leurs lèvres épaisses. Chaque femme est très humble devant son mari, jamais elle ne l'approche qu'en ployant le genou. L'adulière n'est pas commun, et il est sévèrement puni : on lie les pieds et les mains des coupables, et on leur froisse le crâne l'un contre l'autre. On marie les filles à quatorze ou quinze ans.

Les animaux domestiques sont les chiens, les moutons, les chèvres, les hgufs et les vaches. Les Shouaas

des bords du lac ont beaucoup de chevaux et de gibier. Les animaux sauvages sont le lion , la panthère, le chat-tigre, la hyène, le renard, le singe et les éléphants. On trouve aussi dans les fleuves beaucoup de crocodiles et d'hippopotames. Les bêtes de charge sont le taureau et l'âne.

Les villes du Bornou sont grandes, bien bâties et entourées de murailles. La capitale est Kouka, située dans un lieu très sain et bien arrosé. Nous allons le quitter pour reprendre le chemin de Tripoli.

Retour à Tripoli et en Angleterre.

Le 22 septembre 1824, poursuivant nofre route rétrograde à travers le désert, nous fîmes halte dans l'après-midi, à moitié chemin entre Woodie et le puits de Beere-Kashifery. Le lendemain, vers le milieu de la journée, nous arrivämes au puits en question ; mais heureusement nous avions encore un peu d’eau avec nous, Car l'autorité de notre ancienne connaissance, Mina-Thar, commenca à se faire sentir en cet endroit. Le puits était gardé par des hommes de sa tribu , qui nous dirent que nous ne pourrions y puiser une seule goutte d'eau avant l'arrivée de leur chef. Il nous fallut appeler toute notre patience à notre aide pour nous résigner, par une chaleur étouffante , à boire le contenu bourbeux de nos outres, lorsque la meilleuré sourceentre Koukaet Bilma était à quelques pas denous; mais, comme nous étions endurcis aux souffrances et aux confrariétés, nous nous soumîmes... en véritables chrétiens, j'espère.

Vers le soir, Mina-Tahr apparut sur les montagnes du nord-ouest, suivi de sa tronpe, et bientôt il nous eut rejoints. Grande fut sa joie de nous revoir. « A vous, mon puils! s'écria-t-il ; vos outres seront remplies ; vos chameaux abreuvés, avant ceux de personne et pour rien. Ainsi le sultan George-le-Grand sera J'obligé de Mina-Tabr, le chef errant des Tibbous-Gunda, et cette pensée causera au cœur de Tahr plus de plaisir qu'aucun paiement... Qui sait même? quand le sultan George apprendra ma conduite, peut-être m'enverra-{-il une épée. »

Malgré ces belles protestations, les Tibbous avaient amené boire en cet endroit un si grand nombre de bestiaux , que ce fut seulement vers le soir que nous pûmes désallérer nos bètes de somme : encore nous fallut-il envahir le puits de force,

Le 7 septembre, dans le milieu dela journée, nous gagnâmes Zow, oasis située sous quelques hautes collines noires, Où il y a de bonne eau et de l'aghul en abondance pour les bêtes de somme ; les nôtres, qui n'avaient rien mangé depuis Dibla, trouvèrent donc à se restaurer. Zow, mot signifiant difficile, est un nom merveilleusément approprié à ce lieu, tant la route par laquelle on y parvient présente de difficulté, car c'est un horrible désert de sable mouvant, long de plus de cinquante milles.

Le 9 nous continuâmes notre marche dans l’aprèsmidi ; et le 40, nous atteignimes les puits de Mitchekatenoo , situés à une courte journée de Bilma où nous arrivâmes le lendemain; là nous fimes pro= vision de dattes pour les quatorze jours suivants ; ef pendant tout ce temps , honimes et animaux, nous ne vécûmes presque d'aucune autre espèce de nourriture.

A Tegerhy, ce fut avec une véritable voracité que nous achetâmes de mauvais ognons, pour donner quel-

. que saveur à nos fades ragoûts de farine et d'eau.

Mais le cadi m'amena avant notre départ un mouton 4 le seul qui fût dans la ville, de sorte que nous fimes du moins un assez bon repas,

Le 1%, après quelques jours de marche facile, nous pa vinmes à Gatrone, qui, autrefois si misérable à nos yeux, nous parut alors un véritable paradis; nous dressâmes nos tentes sous un bois de palwiers, qui le jour nous abrita des rayons du soleil et la nuit des vents de l'est; le murmure de la brise, au travers des branches

mollement agitées, fut alors pour nous le plus agréable des concerts; el nous admirâmes bouche béante, comme si nous n'avions jamais rien rencontré de plus digne d'admiration, ces arbres dont la tête chargée de fruits,

our me servir d'une comparaison orientale, s'incline anguissamment comme celle d’une belle femme qui succombe au sommeil.

Quand nous quittâmes Gatrone, la prière accoutumée fut dite dans la mosquée de Sidi-Bouchier pour notre heureux retour dans notre pays. Le 21, nous fimes notre entrée dans Mourzouk, et nous y reprimes possession de notre ancien logement. C’est une justice à leur rendre : tous les Fezzanais sur notre passage parurent aussi contents de nous revoir que nous l'étions nous - mêmes de regagner nos pénales.

A Mourzouk , plus encore qu'ailleurs , les habitants nous firent un tendre accueil. Depuis notre arrivée jusqu’à notre départ, des vivres nous furent soir ct matin apportés en abondance; et pendant la journée notre maison ne désemplit jamais de visiteurs, hommes et femmes , bien que nous n’eussions plus ni thé, ni café, ni sucre, pour les régaler comme lors de notre premier séjour parmi eux.

Quoiqu'’elles ressemblassent bien davantage pour le teint à nos belles compatriotes aux yeux bleus, pourvu qu'elles prissent la peine de se laver, cependant les femmes blanches de Mourzouk ne sauraient entrer en comparaison pour la beauté avec les négresses du Bornou et du Soudan. Que ces dernières fussent noires et diablement noires, je ne prétends pas le nier; mais leurs formes élégantes, leurs yeux expressifs, leurs dents, qui sont autant de perles, et leur excessive propreté, les rendaient beaucoup plus attrayantes.que les métis ignoblement sales au milieu desquelles nous résidions alors. Une simple draperie bleue, qui, à dire vrai, n'eût peut-être pas contenté la pudeur, laissait en pleine liberté les membres droits et robustes des négresses , fortifiées certainement par quatre ou cinq immersions journalières dans l'eau froide ; landis que les dames de Mourzouk , avec la couverture de laine dont elles sont entortillées, et leur chemise de même étoffe, que , selon l'usage, elles gardent nuit et jour jusqu’à ce qu'elles s’en aillent en lambeaux, ou ne lavent qu’à l'époque de leur mariage ; avec leurs cheveux mêlés et remplis de sable, de cannelle en poudre et d'autres drogues, qui leur donnent l'odeur à la mode; avec leurs boucles d'oreilles en argent et leurs parures en corail, toutes noircies par le suintement qui coule de leur grasse chevelure, offrent un extérieur d’une si dégoûtante malpropreté, que vous ne pouvez sans alarme les voir s'approcher de vous, ou agiter leurs Yêlements dans vos appartements.

Nous quitlämes Mourzouk le 12 décembre, munis d'une lettre par laquelle le sultan ordonnait à diverses villes du Fezzan que nous devions lraverser de nous fournir tout ce dont nous aurions besoin. Nous atteignimes Sebha le 18. Le lendemain , passant par Timinhint, nous gagnâmes Zeghren ; et le 22, après y avoir séjourné deux jours, nous marchâmes vers Omhul-Abeed, qui n’en est distant que de quelques milles. A cette place nous fimes provision de bois et d'eau pour le désert qui la sépare de Sockna, et dont le trajet dans cette saison , lorsque les jours sont courts el les nuits froides, dure ordinairement une semaine.

Le 25 décembre, jour de la fête de Noël que nous

passions pour la quatrième fois en Afrique depuis notre arrivée dans cette partie du monde, nous arrivâmes vers le soir à Temesheen. Nous avions un mouton avec nous; je voulus le faire tuer pour célébrer la fête, mais nos gens étaient si fatigués qu'ils n’eurent pas le courage de préparer le festin, et préférèrent s’abandonner au sommeil. Toutefois, M. Clapperton et moi, nous fermâmes la porte de, notre tente, nous fimes un bol de punch, et nous le bûmes gaîment à la santé de nos amis d'Angleterre, nous plaisant à penser que ces amis buvaient peut-être à la nôtre dans le même moment.

Le surlendemain nous atteignimes Sockna , où nous séjournâmes une huitaine de jours; nous en repartimes le 5 janvier 1825. Le 6, après avoir passé El-Hamman, nous campâmes le soir dans la vallée d'Orfilly ; et, le matin suivant, nous nous séparâmes, mon compagnon de voyage et moi, attendu que je désirais revenir par Ghirza , tandis qu’il aimait mieux suivre la vieille route par Bonjem. Une continuation de vallées nous fournit, à l'époque de l’année où nous élions alors, une abondante nourriture pour toutes nos bêtes, et nous remplimes nos outres à Jernaam pour cinq jours de marche.

Le 20, nous revinmes à Benioleëd. Le 24, nous dépassâmes Melghra, et franchîmes la plaine de Tinsowa. Le jour suivant, nous gagnâmes un puits à dix milles de Tripoli; et avant d’y arriver nous rencontrâmes deux officiers du pacha, avec un domestique du consul anglais. Ce dernier qui était venu en personne au-devant de nous, mais que d'importantes affaires avaient rappelé en ville sans lui permettre de nous attendre, nous avait du moins fait dresser des tentes où nous attendaient toutes sortes de provisions. Après un excellent souper, nous dormimes d’un profond sommeil ; et le 26, à quelques milles de l'endroit où nous avions passé la nuit, nous trouvâmes M. Warrington et son fils ainé, qui nous conduisirent à Tripoli et nous y installèrent dans une maison commode.

Nous n’eûmes bientôt plus qu’à nous occuper de retourner en Europe, et d’embarquer sur le vaisseau qui devait nous y conduire nos animaux vivants, nos oiseaux, et tous nos autres objets d'histoire naturelle. Avant notre départ, le consul voulut.nous donner une fête à laquelle fut invité le pacha.

Peu de jours après, nous nous embarquâmes pour Livourne ; plusieurs tempêtes nous forcèrent de relàcher à l'île d'Elbe , et nous arrivâmes en vingt - huit jours. Notre quarantaine, quoique de six semaines, passa vite. Les privations du lazaret firent trouver le temps long à nos camarades de captivité, qui ne cessaient de se plaindre ; mais nous, joyeux de pouvoir enfin reposer nos têtes sous un toit, .nous que rafraichissaient les brises de la Toscane, nous qui trouvions excellente la cuisine du petit cabaret de l'établissement, pour ne rien dire de la volupté que nous goûtions à coucher dans des lits auxquels nous pûmes à peine nous arracher les deux premiers jours, nous étions comparativement au passé beaucoup trop heureux pour faire entendre la moindre plainte. Le 4er mai, nous gagnâmes Florence ; et passant les Alpes, nous remimes le pied sur notre terre natale un mois après,

ALBERT-MONTÉMONT.

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