DEUXIÈME PARTIE
Itinéraire de Murmur à Kano.
Le 13 au point du jour, croyant que les meilleurs remèdes qu'il me füt permis d'apporter à mes souffrances, Lant morales que physiques, étaient le changement d'air et une grande abstinence, je poursuivis à jeun mon voyage. La routeétaitmarécageuse ,etnous traversâmes un étroit ruisseau qui se jette dans l'Yeou près de Murmur. Il y avait de nombreux villages dans toutes les directions.
Le14, nous cheminâmesà travers un paysbien cultivé, A neuf heures du matin nous atteignimes la ville de Digoo , qui est entourée d’une double muraille en assez mauvais élat, et d'un triple fossé presque rempli de terre. La ville ne contenait qu'un fort petit nombre de maisons, mais les dattiers y croissaienten abondance. Lorsque nous l'eûmes dépassée, le pays commença à s'élever en chaînes qui se dirigeaient presque à l’est et à l'ouest: et comme notre route en suivait une, je pus bientôt distinguer de loutes parts, autour de moi, non-seulement de beaux villages, mais encore de nômbreux troupeaux qui paissaient dans la campagne. Le soir nous fimes halte sous les murs d'une ville nom mée Boogawa ; c'est la dernière de la province de Katagum, mais Je n'y entrai pas.
Le 15, nous traversâmes d'abord une contrée bien boisée. Avant midi nous franchimes de nouveau le Shashum , qui en cet endroit coule vers le nord. Les conducteurs de chameaux m'apporièrent une quantité de figues sauvages, qu'ils trouvèrentsur les aibresde la route du côté de la rivière. Nous pénétrâmes ensuite dans un pays ouvert et bien cultivé. Le soir nous campâmes dans une ville appelée Katungwa, qui est entourée d’un mur et renferme un grand nombre de beaux dattiers. C'était la première du royaume d'Haussa proprement dit, où j'étais entré. Je vis aux environs une chaîne de montagnes basses et rocailleuses qui s'élendaient au sud-ouest. Dans la langue de l'Haussa
elles s'appellent Doosky, ou les Rocs, et donnent leur nom à une ville considerable située sur une des routes qui mènent de Katagum à Kano.
Nous atteignimes bientôt la ville de Zangeiïa, située presque à l'extrémité de la chaîne que les naturels nomment Dooshy, et qui doit avoir élé jadis une ville très considérable, à en juger par l'étendue des murs d'enceinte qui subsistent encore. Les habitants furent massacrés ou vendus par les Felatahs , et aujourd hui des plantations de coton, de tabac et d'indigo occupent la place où s'élevaient autrefois des maisons. À proprement parler, la ville actuelle ne consiste plus qu’en
un certain nombre de villages disséminés de loin en loin.
Enfin, nous arrivâmes à Kano, capilale d'une province de même nom et une des principales villes du royaume de Soudan. Elle est située par 12° 19” de latitude nord, et par 90 20° de longitude est, La population, d'après mes calculs que je ne crois pas être exagérés, s élève à trente ou quarante mille âmes. Dans ce nombre il ne faut pas comprendre les étrangers qui, pendant la belle saison, y affluent de loutes les parties de l'Afrique, de la Méditerranée, des montagnes de la Lune, de Sennaar et d'Ashantie.
La ville est fort insalubre à cause d'un vaste marais qui la divise presque en deux parlies, sans parler des nombreux étangs d'eau croupissante formés par l’enlèvement des terres qui ont servi à bâlir les maisons. En outre,les eaux ménagères sont toujours jetées dans la rue, et occasionnentsouvent une puanteur abominable. Dans la partie septentrionale sont deux éminences
dignes de remarque, hautes chacunede deux cents pieds,
siluées presque à l'est et à l’ouest l'une de l’autre, et assez voisines. La ville a la forme d'un ovale irrégulier, et quinze milles de circonférence ; elle est entourée d'un mur de terre élevé de trente pieds et de deux fossés sans eau , l'un en dehors, l’autre en dedans. Il y a quinze portes de bois couvertes en feuilles de fer qui sont régulièrement ouvertes et fermées au lever et au coucher du soleil, Une plate-forme intérieure, avec deux corps-de-garde en dessous , sert à défendre chaque entrée. Le quart seul de l'emplacement ceint par les murs est occupé par les maisons : le reste est divisé en champs et en jardins. Le vaste marais, qui coupe presque entièrement la ville de l'est à l'ouest et que traverse une petite langue de terre où se tient le marché, est inondé dans la saison pluvieuse. L'eau de la ville passant pour malsaine, on rencontre constamment par les rues des femmes qui vendent de l'eaû puisée à des sources favorites dans le voisinage. Les maisons, bâties en terre, sont pour la plupart de forme carrée et à la moresque, avec une pièce au centire dont le toit est soutenu par des troncs de palmiers el où l'on reçoit d'ordinaire les visiteurs. Tous les appartements du rez-de-chaussée ouvrent sur celte salle de réception et. servent de magasins. Un escalier mène à une galerie découverte au-dessus de ladite salle, conduisant aux diverses chambres du premier élage, qui sont éclairées par de petites fenètres. Dans l'enceinte où s'élève la maison, il y a encore quelques huttes rondes en terre, couvertes de paille, remarquables par leur apparence de propreté, el beaucoup plus grandes que celles du Bornou. La résidence du gouverneur occupe un vaste espace de terrain, et ressemble à un village entouré de murs; elle contient même une mosquée et plusieurs Lours hautes de lrois ou quatre étages avec des fenèlres dans le style européen, mais sans vitres ni châssis, I! laut lraverser deux de ces tours pour arriver à l'enfilade d'appartements intérieurs qu'habitent les dignitaires.
Le soug, ou marché, est bien approvisionné en toute espèce d'objets de nécessité ou de luxe qu'emploient les peuples du centre Il est fréquenté par une multitude innombrable d'étrangers aussi bien que d'habitants, et est le mieux réglé de tous ceux d'Afrique. Un commissaire qui en a la direction loue les boutiques à tant par mois, et le produit des loyers forme une grande partie des revenus du gouverneur ; il fixe aussi les prix de chaque denrée, el, pour ce travail, reçoit une petite commission de cinquante cowries par chaque vente s'élevaut à quatre dollars ou huit mille cowiies, car tel est le ranport qui existe entre la monnaie d'argent et ces coquilles employées comme numéraire. Il y a une aulrs coutume assez bizarre et généralement suivie que j: ne dois pas omettre: le ve#deur fait toujour< remise à l'acquéreur d'une cerlaine partie du prix; cest un escompte de 2 p. 0/0. Toutefcis, si la vente à eu li:u, non en place publique, mais dans la maison d'un liers, à ce dernier
appartient le droit d'empocher l’aubaine. On ne saurait dire combien est avantageuse et commode l’admission du cowrie au rang des monnaies: d'abord il défie l’art des faux monnayeurs; ensuite, vu son peu de valeur nominale, et la dextérité qu'ont néanmoins les naturels pour compter les plus grosses sommes, il forme un intermédiaire d'échange qui toujours se prête aux transactions quelles qu'elles soient, depuis les plus petites jusqu'aux plus grandes.
Les denrées, qui sont de tous les genres imaginables, occupent chacune un emplacement particulier. Il n'est pas de jour qu'on n'immole par dizaines les taureaux etles moutons. On trouve même quelquefois de la viande de chameau, mais presque toujours elle est fort maigre; car on ne tue ordinairement cet animal, comme disait un bouvier irlandais, que pour qu'il ne meure pas. Ces Arabes lui trouvent cependant une saveur exquise lorsqu'il est gras. Les bouchers du pays ne sont pas moins habiles que les nôtres: ils pratiquent
des fentes dans la viande pour montrer l'épaisseur de la :
graisse, retournent les morceaux du meilleur côté, et quelquefois même piquent un peu de laine dans un gigot de bouc, afin, de le faire passer aux yeux des ignorants pour un gigot de mouton. Quand on amène sur le marché un taureau gras pour le tuer, ses cornes sont peintes en rouge, des tambours l’accompagnent, un attroupement se forme bientôt, on se parle de la taille et de la graisse de l'animal, et tout le monde court en acheter. Non loin des étaux sont un grand nombre de cuisines en plein air, qui ne consistent chacune qu'en un feu ardent, autour duquel rôtissent des tranches fort minces de graisse et de viande, grandes à peine comme une pièce de deux sous, et fichées alternativement dans de longues brochettes de bois. C'est partout un air de propreté appétissant; et chaque cuisinière, faisant une table de ses genoux qu'elle a recouverts d’une natte en guise de nappe et de plat, sert avec attention ses différents hôtes, qui l'environnent assis sur leurs jambes. Ceux qui ont des maisons mangent chez eux ; mais les femmes ne prennent jamais leurs repas en public, et même dans l'intérieur du ménage elles ne s'asseyent pas à la même table que les hommes.
Chaque jour, sans même excepter le vendredi qui est le jour de repos ; le marché estencombré de monde depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Les marchands qui le fréquentent comprennent les avantages du monopole aussi bien que ceux de tous les autres pays. Par exemple , ils ont soin de ne jamais approvisionner trop le marché; et lorsqu'une marchandise vient à baisser de prix, ils la font aussitôt disparaître pour quelque temps. D'ailleurs de sages règlements qui sont toujours exécutés d’une manière rigoureuse, €mpêchent que la fraude ne se glisse dans les venfes. Ainsi, lorsqu'une tunique ou une pièce d'étoffe achetée à Kano est emportée dans le Bornou ou dans toute contrée lointaine sans être déployée, mais que l'acheteur découvre ensuite qu’elle est de mauvaise qualité, il la renvoie sur-le-champ : c'est une chose toute simpie et même fort facile, car le nom du dylala, ou courtier, est toujours écrit dans l'intérieur. En ce cas, il faut que le dylala trouve le vendeur qui, par les lois de Kano, est incontinent obligé de rendre le prix qu'il avait reçu.
Le marché aux esclaves se tient sous deux longs hangars, un pour les hommes et l’autre pour les femmes, où ils sont assis en rang et magnifiquement parés pour la montre; le propriétaire cu un de ses fidèles domestiques est assis près d'eux. Jeunes ou vieux, gras ou maigres , beaux ou laids, ils sont vendus sans distinction ; mais sous les autres rapports, l'acquéreur les inspecte avec le plus grand soin, à peu près de la même façon qu'un chirurgien examine un marin volontaire qui s'engage : il regarde la langue, les dents, les yeux, les bras, les jambes, et tâche de découvrir quelque défaut de constitution en les faisant tousser. Si lors même que le marché a été conclu on
leur trouve des vices de santé, on peut, sans qu'il soit besoin de spécifier un motif de plainte, les renvoyer sous lrois jours au marchand. L'usage est que l’acheteur les emmène chez lui habillés de leurs beaux vêtements, qu'il renvoie ensuite au premier propriétaire. L’esclavage est si commun dans ce pays, ou l'esprit des esclaves est fait de telle sorte, qu'ils paraissent toujours beaucoup plus heureux que leurs maîtres, les femmes surtout, qui ne cessent de chanter d’une voix joyeuse pendant toute la durée de leur travail. Les esclaves le sont par naissance ou comme prisonniers de guerre. Les Felatahs en affranchissent souvent à la mort du maître ou à l'occasion de quelque fête religieuse.
Le 8 février, le gouverneur revint à la ville. Le 14, j'allai lui offrir mes respects, et l’entretenir au sujet de mon départ pour Sackatoo. Il me reçut avec une extrême politesse, et m'assura que je serais en route ayant sept jours. On verra cependant par la suite de mon récit que je ne pus partir avant le 23.
Tous les figuiers, qui sont en très grand nombre dans la ville, de même que les dattiers et les autres arbres , aussi bien que les terres en friche et les champs de blé, d'ognons, etc., qui bordent le marais, appartiennent au gouverneur. Les dattiers portent deux fois l'année, avant et après les pluies annuelles, qui tombent depuis le milieu de mai jusqu'à la fin d'acût.
Les nègres qu'on rencontre par la ville sont excessivement polis et cérémonieux, surtout ceux qui sont avancés en âge. Pour se saluer entre eux, ils mettent la main sur la poitrine, inclinant le corps, et se demandent.J'un à l’autre : « Comment vous portez-vous ? Bien, je pense !... Comment avez-vous supporté la chaleur du jour ? » Cette dernière question, dans leur climat, répond à celle que les braves gens de nos pays adressent à une personne de connaissance : « Avezvous fait une bonne nuit ? »
Jusqu'à l'époque de leur mariage, les jeunes gens et les jeunes filles, esclaves ou libres, portent par décence un long tablier bleu et blanc , avec une bordure dentelée d’étoffe de laine rouge, I] l’attache par deux larges bandes, ornées de même façon , qui retombent par-derrière jusqu'aux talons. Cette mode, propre au Soudan, forme la seule différence entre le costume des naturels et celui des Bornowiens.
Les hommes et les femmes se colorient les dents
et les lèvres avec les fleurs du goerjie ou celles du labäc.
Le plaisir favori des indigènes consiste à mâcher des noix gooras ou du tabac mèlé de carbonate de soude. Cet usage du tabac n'est pas limité dans l'Haussa aux hommes seuls, de même que chez les Bornowiens qui le défendent à leurs femmes. On ne prise querarement, comme chez nous ; mais en revanche tout le monde fume, nègres et Maures. Aux femmes cependant est interdit ce plaisir fashionable.
Lorsqu'une fiancée est pour la première fois conduite à la demeure du futur, elle est accompagnée d'un grand nombre d'amis et d'esclaves portant la dot, laquélle consiste en graisse fondue, miel, blé, vêtements. Tout le long da chemin elle se lamente : « Oh ! ce soir, ce soir! Que deviendrai-je ce soir?» Malgré cette lamentation, l'amant a d'ordinaire empiété près de sa femme sur les droits du mari quelque temps avant le mariage. La cérémonie conjugale , qui se borne à la lecture du premier chapitre du Koran faite en présence des époux, ne peut avoir lieu qu'après qu'ils sont restés quelquesjours enfermés, el que pendant ce tempsils se sont plusieurs fois teint les pieds et les mains. La fiancée visite elle-même son futur, et prend la peine de le teindre,
Le 22, à sept heures du matin, je me rendis auprès du gouverneur. Il m'informa que le sultan lui avait envoyé l'ordre de me faire conduire à sa capitale, et de me fournir toutes choses nécessaires à mon voyage, puis me pria de lui détailler ce dont j'avais besoin. Je répondis que je n’avais qu'une faveur à lui demander,
celle de me donner un de ses gens pour guide. Il appela aussitôt un Felatah de bonne mine, et me demanda s'il me plaisait. Je l'acceplai avec mille remerciments et me retirai bientôt pour me préparer à partir le lendemain.