PRÉLIMINAIRE SUR LE MAJOR LAING ET $ES VOYAGES
Le voyageur dont nous allons offrir la relation principale est le même qui , après avoir exploré la partie de l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises de Sierra-Leone, savoir, le Timanni, le Kouranko et le Soulimana, en 1822, devait, cinq ans plus tard, s’aventurer dans le Sahara ou grand désert, en partant de Tripoli, pour aboutir à Tombouctou, cette métropole du Soudan, à l'ouest de laquelle il périt assassiné par les Touaricks. Il n'a encore été jusqu'ici donné qu’au seul voyageur français Réné Caillié d'avoir atteint cette ville mystérieuse , et d'en être revenu.
Le gouverneur général anglais de Sierra-Leone, ayant appris qu'il existait entre l’almani ou le roi de la nation mandingue et le chef subalterne de la même contrée une guerre assez sérieuse qui interrompait le commerce entre les Mandingues et la colonie britannique de l'Afrique occidentale, commerce plus important encore par son influence civilisatrice que par ses avantages matériels, jugea à propos d'envoyer une petite ambassade à Kambia, sur la rivière Scarcies, puis à Malacouri et au camp mandingue. Il chargea de cette mission le major Laing, dont nous allons donner
Paris, — J…mpr. LAcour ET C°, rue Soufflot, #5,
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la relation dans ses détails les plus saillants. Nous le laisserons parler lui-même.
ALBERT-MONTÉMONT.
RELATION
Après avoir rempli ma mission à Kambia, je traversai la rivière Scarcies, et me rendis à Malacouri, ville mandingue très forte, située sur la rivière Maladjia, à environ vingt milles nord par ouest de Kambia, où j'appris qu'Amara, roi des Mandingues , avait eu recours au roi des Soulimas, qui avait envoyé à son aide une nombreuse armée au moyen de laquelle il s'était emparé de Maladjia, ville principale appartenant à Sannassi, et avait fait prisonnier ce chef. J'appris qu’on supposait Amara dans l'intention de mettre Sannassi à mort, après l’accomplissement de quelques cérémonies.
La situation de Sannassi, qui avait toujours élé l'âme de la colonie, étant critique à ce point, je pris” le parti de me rendre au camp le matin suivant, malgré une sévère attaque de fièvre. À neuf heures j'étais à environ quatre milles et demi de la rivière Maladjia, dans une grande plaine où toute l’armée était campée. Me sentant alors très affaibli par la fièvre, je trouvai bien bon de me garantir des rayons du soleil du matin, instant du jour qui dans cette partie de l'Afrique est le plus accablant, et je me mis sous quelques bottes d'herbe sèche, jetées sur trois pieux fichés en terre à égale distance et réunis par en haut de manière à for-
a HISTOIRE DES VOYAGES.
mer un friangle, Ces habitations temporaires , quand elles sont bien construites, sont une assez juste imitation de nos tentes de campagne, et elles ont cet avantage que, quelque part qu'une armée prenne posilion, on peut les établir avec peu de peine et sans aucuns frais. De cet abri, j'avais la vue de tout le campement, qui avait plutôt l'épparence bruyante d’une foire bien fréquentée que la régularité et la discipline de quartiers militaires. Des tentes construites comme celles que je viens de décrire couvraient la savane, aussi loin que les arbres, les mouvements du terrain et les autres accidents pouvaient permettre à l'œil de voir, et les pavillons distinctifs de diverses et nombreuses tribus flottaient de tous côtés sur les habitations des chefs respectifs. La musique, horrible concert d'une variété d'instruments barbares, venait de toutes parts frapper l'oreille, tandis que des troupes d'hommes, grotesquement vêtus d'habits de guerre, apparaissaient cà et là, brandissant leurs coutelas et gambadant dans Îes plus extravagantes postures, à la cadence des sons qui s'élevaient. La nouveauté de ce spectacle fixa pour quelque temps mon attention; mais la fatigue résultant de la fièvre de la nuit précédente fut à la fin plus forte que ma curiosilé. Vers midi je me réveillai, je fus informé qu'Amara était prêt à avoir un entretien avec moi , et désirait que je me présentasse immédiatement.
Quand je fus arrivé devant la tente d'Amara, on me fit signe-de m’asseoir à l'ombre d'un grand berceau, couvert de branches de cocotiers et de feuilles de plantain, et qui pouvait tenir à l'abri des rayons du soleil à peu près deux mille hommes. Là, je fus bientôt rejoint par le roi, et au son du tambour de guerre, le berceau se remplit d'un bizarre assemblage d'hommes armés. Des berceaux d’une dimension correspondante élevés à angles droits, et parallèles à celui où je me trouvais, de manière à former un grand carré, furent aussi bientôt remplis de Soulimas, de Bennas, de Tambaccas et de Sangaras, le tout montant à environ dix mille hommes, et l’espace compris entre ces berceaux était à la disposition de ceux qui désiraient se livrer à des exercices guerriers, à la danse et à la musique.
J'eus une entrevue avec Yarady, dont j'obtins l’assurance que la vie de Sannassi serait sauve, puis je pris congé, après de nombreuses protestations d’amilié. Une conversation subséquente avec Amara, dans laquelle je lui expliquai les désirs du gouverneur, termina ma visite au camp; je le quittai au coucher du soleil, et retournai directement à Sierra-Leone.
J'y étais ariivé très fatigué de la fièvre, quand, à peine convalescent, de nouveaux bruits d'une nature alarmante pour la sûreté de Sannassi circulèrent à Sierra-Leone. Le gouverneur désirant éloigner une si grande armée du voisinage de la colonie, et aussi sauver Ja vie du malheureux Sannassi, me chargea en: core de visiter les Soulimas : je me mis en devoir d’obéir, et cette fois, en considération de ma santé, un aide-chirurgien, M. Mackri, m'accompagnait.
Nous partimes de Sierra-Leone dans l'après-midi du 3 février 14822, et le 5 nous arrivâmes au lieu où était située la belle ville de Maladjia, résidencede Sannassi, laquelle depuis à peine quelques jours venait d'être rasée par les gens d'Amara. Quelques naturels qui, à notre approche, s'étaient tenus cachés dans les ruines, se montrèrent et me donnèrent avis que le camp que j'avais vu naguère était dissous, et que l'armée avait fait un mouvement sur Boukaria, ville située à trente milles au nord par l'est de Malacouri,. et à douze milles à l'est de Fodi-Boukaria, capitale du pays mandingue, nommée par abréviation Fouricaria. Considérant toutefois que notre meilleur plan serait d'arriver à Fouricaria par eau, et de nous rendre de là par Lerre au camp, nous redescendimes la rivière avec le reflux.
Le 7 nous arrivâmes au camp : il s'étendail au nord et à l’est de la ville, mais les principaux chefs avaient
leurs quartiers dans Boukaria même. À mon arrivée j'appris que Sannassi avait été mis en liberté, après lincendie de sa ville et le pillage de ses propriétés. J'exprimai toutefois aux chefs assemblés le mécontentement du gouverneur à ce sujet. Amara s'excusa en levant en l'air le Coran, et en disant qu'il n'avait fait que ce que le livre lui avait prescrit, et qu'il avait poussé de grands cris quand il s'était trouyé contraint à agir si durement. Je répondis à Amara que je faisais peu de cas de la prétention qu'il mettait en avant d'avoir accompli les injonctions du Coran, el que je croyais au contraire qu'il en avait perverti le sens dans l'intérêt de son ressentiment.
Après cet entretien, nous nous rendîmes chez Yaradi, et il nous reçut avec des danses et de la musique dans le goût soulima. Il nous montra aussi ses femmes, mais nous ne saurions parler de leur beauté, bien que leurs divers ornements de colliers etde grands pendants d'oreilles en or dussent les faire paraître à leur avantage. Yaradi semblait très satisfait : chaque article de mon vêtement ‘était pour lui un sujet d’admiration. Quandil me vit tirer mes gants, il recula avec surprise, couvrit sa bouche toute grande ouverte de ses deux mains, et s’écria enfin : « Alla Akbar! il s'est arraché la peau de la main! » Comme il devenait plus familier par degrés. il frotla alternativement les cheveux de M. Mackri et les miens, puis, se livrant à un grand éclat de rire , il s’écria : « Ce ne sont pas des hommes! ce ne sont pas des hommes! » Il demanda à plusieurs reprises à mon interprète si nous avions des os. Nous passâmes une heure dans cette entrevue; mais comme je craignais que nous ne pussions pas arriver à Fouricaria avant la nuit, nous primes congé du chef , très content de notre visite, et nous étions à Fouricaria avant la brune.
Route à travers le Timanni.
Falaba, ville principale des Soulimas, résidence du roi, est située à deux cents milles environ de Sierra- Leone, à l'est par le nord. La route par laquelle je me
- proposais de traverser les contrées intermédiaires était
le cours de la rivière de la Rokelle.
Nous quititâmes Sierra-Leone le 46 avril dans des bateaux, et, remontant la Rokelle, nous passâmes la première nuit à la factorerie de MM. Cormaek, sur l'ile de Tombo. De là nous partimes le matin suivant à l'aube, et à quatre heures après midi nous étions à Maharre, ville limanni, située sur une éminence qui domine la rive gauche du fleuve. Conformément aux usages du pays, nous saluâmes le chef d'une décharge de quelques coups de fusil, et, arrivés à la ville, nous lui rendîimes nos devoirs; il nous pressa beaucoup d'y passer la nuit, Nous poursuivimes néanmoins notre route, et à sept heures nous entrâmes dans une petite ville nommée Rosa, où nous jugeâmes à propos de coucher. Le chef de cette ville avait servi plusieurs années comme matelot anglais, et les Français l'avaient retenu prisonnier pendant longtemps; il parlait très bien les deux langues, et de plus un peu l'allemand. Les habitants de la ville et mes gens.employèrent une partie de la-nuit à danser et à se régaler,
Le 18, de bonne heure, nous quittâmes Rosa, et à dix heures avaut midi nous atteignimes Macabelé, ville très propre et très jolie, située sur une déclivité, près de la rive droite de Ja rivière.
Avant de quitter. la ville, j'allai, en compagnie des deux chefs, faire visite à Bakobala, principal chef de celte partie du Timanni qui est bornée par les rivières Port-Logo et Rokelle. Je trouvai en cet homme un bon vieillard à l'air vénérable, ayant une longue barbe blanche. Son costume consistait en une chemise d'un, très beau coton, avec un manteau écarlate amplement jeté sur ses épaules : il avait autour du cou un collier composé alternativemeut de grains de corail ‘et’ de dents de léopard. Il parla peu, et dans l'espace d'une