N. __ MAJOR LAING
demi-heure que je fus en sa présence, il changea à peine sa position, excepté pour me présenter un cheyreau et une grande calebasse pleine de lait. Ce dernier don fut très agréable à mes compagnons et à moi, car nous nayvions pas déjeuné. Quittant Macabelé, nous passämes au côté opposé de la rivière, et là nous débarquâmes, parce que le lit devenait si rocailleux , qu'il élait impossible de songer à naviguer davantage pendant les sécheresses, Nous fimes à pied les quatre milles qui complétaient le trajet de la journée. A trois heures après midi nous arrivâmes à Rokon, ville principale du district timanni qui s'étend le long de la rive gauche de la rivière.
Le 19, à onze heures du matin, je fus convoqué à l'audience du roi du pays qui, instruit de l'intention où j'étais de passer par son territoire, était venu à Rokon pour avoir sa part des présents que l’on s'attend, dans ces occasions, à recevoir d'un blanc,
Un palayer (4) timanni diffère de la cérémonie telle qu'elle a lieu dans le pays mandingue, en ce que, dans cette dernière contrée, ilse fait ayec beaucoup de gravité el un grand décorum,; tandis qu'ici ce n’est qu'un déploiement d'absurdes parades. Quand l'assemblée entière fué assise, ou pour mieux dire accroupie, un orateur tenant en main une baguelle de genêt desséché sortit d'une des buttes élevées au centre de la cour; puis, regardant autour de lui et se découvrant la tête, s’écria à plusieurs reprises : — Loanta! Lounta ! — desquels mots le sens le plus exact (je le présume, Car je ne pus jamais arriyer à une explication” salisfaisante) est : « Soyez tous sauvés! soyez Lénis ! » ou encore : « Soyez gardés de tout mal! » Alors, entrant dans son rôle , il continua ainsi : « Je vais prononcer un grand palayer aujourd'hui, un palaver comme il n’en a jamais été prononcé dans Rokon, c'est le palayer d’un blanc. Pourquoi personne ne vient-il pour m'entendre ? » Deux ou trois hommes sortirént alors des huttes et s’assirent, et l'orateur s'assit avec eux. Il se préparait à continuer, quand il cria soudain : « Cela ne peut aller : je veux avoir d'autres gens pour m'écouter; venez, venez, ou je ne dis plus rien aujourd'hui. » Cinquante personnes parurent alors dans le centre de la cour et s’assirent, jouant leurs rôles comme auditeurs, et de temps à autre entrant dans une espèce de colloque avec l'orateur. Il parla une heure environ, au bout duquel temps le roi fit entendre , par un signe de tête, qu'il était content. Alors toute l'assemblée lui fit face, et plaçant le revers de leurs mains sur la terre, les assistants vociférèrent : « Loanta! Loanta! » puis ils répétèrent les mêmes paroles et se retirèrent. Ainsi se termina le palaver pro forma, et te} en est l'invariable cérémonial dans ces contrées. En parlant, l'orateur observe continuellement l'expression de figure et le maintien du roi, pour interpréter ses pensées et parler en conséquence. Le refrain du discours de l'orateur, en cette occasion, avait ce sens : L'homme blanc va loin; il va aux montagnes de Kouranko et plus loin encore; il ya dang des contrées dont le peuple de Timanni n’a jamais entendu parler; il va dans le pays de l'or et de l'argent ; il doit donc bien payer le roi, ou il ne peut passer, Le roi veut des fusils, des épées, de la poudre, de beaux habits et des colliers, ou bien il faut que l'homme blanc s'eu retourne. En quittant l'assemblée, j'échangeai une poignée de main avec le roi, qui me dit qu'il voulait voir tout ce que j'avais pour lui, et qu'il voulait beaucoup d'argent.
Dans la soirée, j'envoyai le présent destiné au roi (2).
(1) Palabre des Espagnols ; conférence publique sur un sujet particulier ou général ; conférence qui peut être tenue entre plusieurs individus ou toute une communauté. A. M.
(2) H y avait un pistolet, quatre brasses de toile de coton bleue, quatre barres de poudre, quatre bouteilles de rhum.
Le mot barre exprime une quantité déterminée de toute espèce, dont la valeur est fixée pour les échanges. Dans les premiers échanges des Européens avec les nègres, la barre était l'équivalent d'une barre de fer. Une barre vaut environ 4 francs. A. M,
Le bruit des actions les plus frivoles d’un voyageur le précède toujours en Afrique, et s’il a mis quelque chose ou fait une addition quelconque dans le présent d'un chef, il est sûr d'en entendre parler partout où il. passe.
20 avril. Je termine mes observations à Rokon. Cette ville est par les 120 25° 30”, cours du chronomètre, et à 8° 37° 40” de latitude nord, suivant l'estime.
Après avoir quitté Rokon et fait deux milles à travers un pays beau et bien cultivé, quoiqu'il ne le soit pas en proportion de son étendue, nous arrivâmes à une jolie petite ville nommée Terre (ce qui signifie Rocher en timanni). Ce nom vient de la quantité de bois qui environnent cette ville. La ville a une délicieuse apparence de fraîcheur, étant entourée d'arbres à plantain en grand nombre et arrosée par un ruisseau qui coule dans la direction du nord sur un lit de cailloux. Une autre marche d'une heure, dans la direction de l'est, nous amena à la ville de Nunkaba, où nous nous reposâmes quelques minutes. Les hommes étaient absents et les femmes très occupées à nettoyer du coton avant de le filer. Après avoir quitté Nunkaba, en allant au sud-est par l’est, nous traversâmes une prairie qui fut autrefois cultivée en coton. Du centre de cette prairie, la route qui conduit à Ba-Simera se sépare dans la direction est demi-nord , formant un angle aigu avec la route de Toma qui va au sud-est par l’est. Nous arrivâämes à Toma un peu après quatre heures de l'après-nidi, et là (bien que nous ne fussions qu’à soixante milles de Sierra-Leone) j'appris qu'on n'avait jamais vu de blancs. La première démonstration de surprise que je remarquai vint d'une femme qui resta immobile comme une statue, en nous regardant entrer dans la ville ; elle ne bougea pas ün muscle jusqu à ce que toute la troupe fût passée, et alors elle poussa un profond eri d'étonnement et se couvrit la bouche de ses deux mains. Quelques moments après être sortis de Toma, nous élions à Rodoma, petit village composé d'une soixantaine de buttes, où nous étions convenus à Rokon que nous passerions la nuit. En conséquence nous fimes halte, et les bagages furent mis en sûreté dans la maison disposée pour nous recevoir.
Le 23 avril nous commençâmes celte journée par une marche dans un chemin pierreux et à travers d'épaisses broussailles , jusqu’à onze heures environ que nous arrivâmes à un petit village nommé Mokundoma, où nous primes quelques minutes de repos, abrités par la maison du palaver des ardents rayons du soleil, qui ce jour-là étaient très intenses. Mokundoma, comme tous les autre villages timannis que nous trouvâmes, doit sa beauté à l’ornement naturel de l'arbre de plantain, qui croît abondamment à l'entour. Une heure plus tard, nous étions à Romontaine, où un court palaver pour avoir la permission d'aller au-delà nous retint quelque temps : de là en une heure et demie nous parvinmes à Balanduco, seule ville considérable depuis Rokon.
Les femmes de Balanduco étaient activement occupées à séparer de la noix de palmier le fruit plein de jus et couler du safran. A cet effet, elles le pilaient dans des mortiers afin d'en extraire plus facilement, plus abondamment l'huile, au moyen de l'ébullition. A en juger par l'importance de la fabrication, et la nom= breuse charge de ce fruit que les naturels introduisaient continuellement en ville, ils pouvaient manufacturer de trente à quarante gallons par jour pendant la saison. ,
Nous quittàmes Balanduco à environ deux heures après midi, et nous nous dirigeâmes par un bois épais à Matuko, où nous fûmes encore obligés d'attendre que les habitants eussent consulté leurs gris-gris sur l'opportunité de nous laisser aller-plus ayant. Comme les gris-gris n'avaient pas d'objection, je donnai une brasse de drap au chef ct nous pûmes partir au bout d'une heure. Notre route continua par des bois très touffus. À cinq heures environ nous arrivâmes à Ro-
kelchick, grande ville où je résolus de passer la nuit. Notre marche de ce jour avait été au sud, environ est par sud de vingt-deux milles.
Le 24 avril la fatigue de mes gens et aussi le désir de prendre la longitude de Roketchick m’engagèrent à y passer la nuit encore. Cette ville est, suivant le chronomètre, à 12° 11” ouest, et la latitude, suivant l’estime, est de 8° 30’ nord.
Le 25 avril, partis à sept heures du matin, et après avoir marché sans une seule halte dans la direction de l'est par le sud, nous arrivâmes à midi à un petit village appelé Ma- Yollo, où nous nous reposâmes une demi-heure. À environ trois milles au-delà de Roketchick, l’épais taillis commence à disparaître, el est remplacé par des prairies étendues, ceintes de touffes de bois qui ont à peu près une profondeur de cent verges. Sur la droite, à environ une distance de trois milles, je remarquai deux éminences d'où la rivière Katès prend sasource, et courant à l’ouest-nord-ouest, se décharge dans l'Océan, en vue de la limite méridionale de la colonie de Sierra-Leone. A l'exception de ces deux hauteurs, la contrée est parfaitement plate.
Quittant Ma-Yollo et marchant à l'est par un pays d’un aspect tout semblable, nous arrivâmes environ à quatre heures après midi à un sale petit village nommé Rokanka, où je fus contraint, par la fatigue des porteurs, de passer la nuit. Pendant toute notre marche de ce jour, l’eau nous manqua; et à notre grande déconvenue , les habitants de ce village ne purent pas ou ne voulurent pas nous en céder une goutte; d'un autre côté, nous n'avions pas envoyé dans le bois un détachement à la recherche de l'eau, car le bruit du purrah se faisait entendre dans le voisinage.
Nous fimes route vers Ma-Yosso, que nous atteignîmes vers le soir. Cette principale ville des frontières orientales du Timanni, dont la latitude est de 80 28’ nord, suivant l'estime, et la longitude, d’après le chronomètre, 410 54 ouest, est située sur une hauteur et sur la rive droite de la rivière Kamaranka, nommée ici Kabanka, qui coule au-delà de la ville, dans la direction de l’ouest par le sud.
La rivière a de cent cinquante à deux cent vingt pieds de large , et est navigable pour les plus grands canots. Pendant la saison sèche le courant est modéré; mais on dit qu'il est extrêmement rapide quand les pluies l'ont grossi. Les habitants de Ma-Yosso m'ont paru supérieurs à la plupart des Timannis, plus communicatifs, et de manières plus amicales.
Le 6 mai le roi m'accorda sans objection la permission de passer, et me donna l'avis d'être sur mes gardes en traversant le pays des Kourankos, qu’il me rcprésenta comme un peuple perfide.
Le 7 mai, mon expédition, accompagnée de beaucoup d'habitants qui nous firent ainsi leurs adieux pendant un mille de marche, ne quitta Ma-Yosso qu'à deux heures de l'après-midi, et nous arrivâmes à Maboum un peu après le soleil couché : nous avions fait neuf milles au nord.
Maboum est composée d'une ville vieille et d'une ville neuve qui sont séparées par un intervalle de trois cents pas environ : la première n'est habitée que par des Timannis, l’autre par des Kourankos et quelques familles mandingues.
J'établis ma résidence dans la ville de Kouranko ; et puisque je suis hors du Timanni, je vais rapporter, dans le chapitre suivant, tout ce que j'ai pu recueillir de détails sur les mœurs et les coutumes de ce pays.
Limites du Timanni. Mœurs et coutumes. Superstition. Mariages et cérémonies funébres.
L'étendue de Timanni, de l'est à l’ouest, peut être évaluée à quatre-vingl-dix willes, et sa largeur, du nord au sud, à cinquaute-cinq milles. Il est borné à l'est par le Kouranko; à l'ouest par la colonie de Sierra-Leone, une partie du Bullom et l'Océan; au nord
par le pays mandingue et le Lomba; au sud, enfin, par le Bullom et le Kouranko. Toute la contrée peut être considérée comme divisée en quatre districts principaux, gouvernés par des chefs qui s’arrogent toujours, et auxquels les autres donnent souvent le titre de roi.
Le premier district, dont le chef est Famaré, s’étend sur les deux côtés de la rivière Scarcies, et à environ trente milles dans les terres. Ce district est particulièrement fertile en riz ; c’est aussi un grand point de rendez-vous pour les mahomélans qui viennent des parties éloignées de l'intérieur , et préfèrent à toute autre cette communication avec la colonie.
Grâce à la quantité de rivières et de criques navigables qui entrecoupent le pays, les hommes, à peu d’exceptions près, et assez souvent les femmes, sont très habiles à manœuvrer les canots, talent qui assure de l’emploichez les blancs à tous ceux qui en désirent, et ils sont nombreux. Une fois chez les Européens et les habitudes de leur pays mises de côté, ils sont d'une docilité remarquable, et, en général, très attachés à ceux qui les emploient.
Je n’ai pu apercevoir aucune trace d’un costume caractéristique parmi ceux qui résident dans leur pays. Chaque individu, selon son habileté ou son caprice, se vêt à la mode des autres tribus. La plupart des chefs portaient la chemise et les larges culottes mandingues, avec un bonnet rouge ou bleu; d’autres portaient la chemise, avec des culottes de satin tombant jusqu’à la cheville et presque aussi collantes que les pantalons : quelques-uns avaient la chemise seulement. Mais telle est la pauvreté (résultat de l'indolence) et l'état grossier de la plus grande partie de la population de l'intérieur, que des culottes ou des chemises quelconques sont des articles que l’on y rencontre rarement; il y en a peu qui ne possèdent qu'un petit morceau carré d’étoffe grossière ou d’écorce tressée, attaché à un cordon , et serré autour de la ceinture. Les femmes, à l'exception de celles qui habitent près du bord de l’eau, sont aussi défectueuses que les hommes en fait de vêtements, et quelques-unes encore plus. Je n'ai jamais vu dans ce pays un homme sans quelque chose pour le couvrir, quelque chétif que ce fût; mais j'ai vu en plusieurs circonstances des femmes adultes, des mères de famille , aussi nues que le jour de leur naissance, entièrement ignorantes du dégoût qu'inspirait leur aspect.
On n’emploie pas dans ce pays beaucoup de temps à faire la cour. Si un homme vient à former un attachement, ou pour mieux dire peut-être, à sentir un caprice pour une fille, on ne regarde comme nullement nécessaire qu'il sache si le sentiment est réciproque. Il porte à ses parents une jarre de vin de palme, ou un peu de rhum s’il peut s'en procurer, et leur expose l’objet de sa visite. Si sa demande est accueillie, il est invité à revenir, et alors une autre jarre de vin, quelques kolas, quelques brassées d’étoffe et de chapelets terminent la négociation : le jour du mariage est aussitôt fixé, et la fiancée apprend quel doit être son mari. Si, au contraire, les parents font des observations relatives aux moyens d'existence du poursuivant, il s'éloigne et travaille jusqu'à ce qu'il se procure ce qu'il faut pour satisfaire ces exigences ; mais si dans l'intervalle un meilleur parti se présentait, la fille peut le prendre avant le retour du galant. Aucun chagrin et aucun abattement ne sont le résultat de ces malencontres. Les cérémonies nuptiales ne sont remarquables ni par leur singularité ni par leur éclat. Les danses commencent le matin de bonne heure, et les mariés s’y joignent tout aussitôt. A leur départ pour la couche nuptiale, une salve de mousqueterie a lieu; alors vient une scène de débauche et d'orgie qui continue plusieurs jours , si les parties sont en position d'y suffire.
On trouve généralement dans les villes de Timanni des maisons servant de charniers où sont déposés les restes des rois ou chefs, Elles ne sont jamais ouvertes,
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mais onu ta le mur sont pratiqués de petits jours, par lesquels on introduit à certains temps des provisions cuites et du vin de palme. Les Timaunis étant convaincus que ces vivres sont dans l’occasion nécessaires aux morts qui les consomment et dont l'existence spirituelle paraît se contenter, ils les supposent esprits de bon ou de mauvais penchant , Suivant le caractère qu'ils avaient pendant leur existence terrestre.
Les Timannis, avant de manger ou de boire, réservent invariablement aux morts une petite porlion de ce qu'ils vont consommer, et pour lui donner cette destination , la jettent à terre. Cette coutume n’est toutefois pas particulière à eux, et semble générale dans les tribus idolâtres de l'Afrique , spécialement chez les Fantis, les Achantis etlesautres nations de la Côte-d'Or.
Un homme de ma suite avait à son insu commis une action un peu outrageante sur la place supposée où était enterré le père d'un Timanni : celui-ci entame immédiatement un palaver. L'homme accusé de la faute protestait qu'il ignorait entièrement que le sol sur lequel il se trouvait couvrit les restes de quelqu'un, puisqu'il n'y avait aucun signe distinclif, et que s'il en avait été averti par quelque marque, il aurait été plus circonspect. Le Timanni, en apparence insulté, insista pour une satisfaction , et demanda l'amende prescrite par la coutume du pays ; puis voyant que je l'accordais sans hésiter, il prétendit qu'un homme attaché à un blanc devait le double. Alors ; je refusai le tout , et les chefs présents au palaver me donnèrent raison : mais leur compatriote alla à la maison de son gri- gri, et là faisant un sacrifice d’une volaille et d'un peu de vin de palme, il l'invoqua pendant plus d'une heure pour qu'il frappât de mort l'homme qui avait souillé le tombeau de son père. « S'il mange, disail-il, « que ses aliments le sufoquent; s'il marche, que les « ronces le déchirent; s'il se baigne, que les alligators « l'avalent; s'il va en canot, qu'il coule; Li que ja- « mais, jamais il ne rentre à Sierra-Leone. »
La volaille blanche , les moutons et les ARE sont regardés comme des animaux de bon augure. Par conséquent ils font les frais des sacrifices destinés à apaiser les mauvais esprits et on en fait don aux visiteurs considérés comme les bien-venus. Il y a des coins de terre (en général des éminences couvertes de bois épais) qui sont consacrés aux gris-gris et réputés sacrés.
J'ai toujours vu approcher de ces lieux avec une terreur respectueuse , et j'ai appris que la plus petite infraction commise à leur égard exposerait les délinquants aux plus terribles châtiments des Purrahs , institution, très redoulée dans ce pays malheureux , et dont le pouvoir dépasse celui des chefs. Leurs arrêts de mystère et de ténèbres sont aussi peu examinés ou mis en question que ceux de l’Inquisition en Europe dans les premières années de l'établissement.
Les revenus des chefs timannis pouvaient être considérables au temps de la traite, mais depuis son abolition dans le voisinage de Sierra- Leone, la fortune même de ceux qui s'en procurent en faisant contribuer les étrangers, est misérable. Les dépendants de quelques chefs sont obligés de leur fournir annuellement autant de riz qu’il en faut pour couvrir le sommet de leur tête, eux élant debout, en plein air, et le riz entassé comme on ferait d'une charge de” pistolet pour cacher la balle dans la paume de la main. Quelques autres ont un certain tant pour cent sur le produit des fermes de leurs sujets, en sus de quelques impôts que l'excessive pauvreté du peuple rend très difficile à recouvrer. Mais il y a des chefs qui n’ont absolument aucun revenu et vivent du produit de leurs terres. Souvent ils sont surpassés en opulence par des particuliers de la communauté. De là vient qu'il est très fréquent qu'un étranger, quand il entre dans une ville de ce pays, apprenne, par ces chroniques circulantes qui semblent indigènes à chaque sol, que Pa (4) un tel
(1) Espèce de particule répondant à notre de. A M.
est chef, mais que Pa un tel est au -dessous de lui; c'est-à-dire qu'il a plus d'argent, conséquemment plus d'influence. Les voyageurs, quand ils traversent une ville, ont à payer un petit impôt, et chaque animal conduit à la corde est frappé d’une certaine taxe. Pour l'éluder, on porte généralement les moutons et les chèvres au merché dans des paniers qui sont altachés au front des propriétaires et descendant sur le dos. Le spectacle que forment une vingtaine de ces gens allant au marché, et voyageant en file le long d'une route, est assez plaisant, et pour peu que cette marche soit accompagnée par les bélements discordants, qui d'un . seul deviennent bientôt un chorus, et sortent en confusion côntinuelle de chaque panier où les animaux sont élroitement confinés, la scène devient comique à l'extrême.
Les productions agricules se composent du grand riz de Caroline ou riz blanc; de riz rouge, que les naturels préfèrent parce qu ‘il se conserve bien; de yams , de noyers, et çà et là d'une plantation de cas-
save. Les plantains, les bananes et divers autres arti-
cles de consommation nécessaire croissent sans culture. Le principal trait de leurs mœurs est le goût de l'ivresse, qu'ils se procurent amplement avec leur vin de palme. Ils n’ont parmi eux aucun métier r, pas même ceux de forgeron et de cordonnier, que j'ai trouvés dans tous les autres pays d'Afrique que j'ai visités.
Leurs maisons sont faites de terre et carrées avec un toit conique, dont la partie est couverte en chaume ou en branches de palmier; mais elles ne sont ni propres ni commodes.
La danse est un amusement favori des Timannis, mais elle n’a ni grâce ni vivacité : les musiciens (si l'on peut dre ainsi) se tiennent au centre, pendant que les hommes et les femmes, confondus el pêle - mêle, dansent autour d'eux, mais sans beaucoup changer de place, car leurs mouvements s'exécutent principalement dans la tèle el les parties supérieures du corps. Les femmes sont assez fréquemment peu décentes dans leurs attitudes, licence à laquelle elles sont entièrement encouragées par les hommes.
Les Timannis sont dépravés, haineux, indolents et avares. Le caractère d'un Timanni est proverbial dans l'Afrique occidentale, pour désigner les mauvaises dispositions à la paresse ; et quand on veut parler d'une femme déshonnête, on nomme une Timanni. Le commerce d'esclaves est sans doute le principe de ce caractère vicieux de tout le peuple, et l'on remarque que la corruption et la désor ganisation sociale sont exlrêmes encore à l'embouchure des principales rivières de la côle qui, il y a trente ans encore, étaient les principaux marchés de la traite; j'ai été deux fois gravement injurié par des mères à qui je refusais d'acheter leurs enfants, et un soir une clameur s'éleva contre moi, comme blanc et ennemi du commerce d’ esclaves, qui faisait la prospérité du pays.
Voyage dans le Kouranko. Méchanceté des chefs. Arrivée à Kamato.
La ville que je quittais étant la seule que j'aie trouvée, dans mes voyages, habitée par des Mandingues réguliers, je saisis cette occasion de dire quelques mots de leurs coutumes.
Les Mandingues sont un peuple très délié et supérieur à tous ceux qui habitent l'Afrique occidentale, à parlir des limites de l'Etat de Maroc jusqu'au sud. Ils ne sont pas de très longue date habitants des bords de la rivière, ils y ont émigré, il y a un sièclé environ, de Manding, contrée puissante ; située près de Ségo, environ à sept cents milles à l'est de la côle, et où l'or est abondant.
Le costume des Mandingues estexlrèmement simple, propre et bienséant ; il consiste en un bonnel, uve chemise, des culottes larges et des sandales. Le bonnet est d' étoffe rouge ou bleue, de forme conique et
La
agréablement brodé en fil de diverses couleurs. La ‘chemise, qui tombe Jâche sur les culottes, est vraiment d'une facon très simple: ce sontenviron deux aunes ou plus d'étoffe bleue où blanche doublée, où un trou est pratiqué pour y passer la tête; les côtés sont cousus de manière à laisser libres les bras. Les culottes, de la même étoffe, atteignent à peine le genou : elles sont très larges et serrées autour des reins par un fort morceau de tissu ; la largeur des culottes est une grande marque de distinction parmi les Mandingues, d'où cette expression vulgaire, kourté-abouniato, larges culottes ou grands calecons , qui est synonyme de grand homme ou homme considérable. Cette mode est poussée à un tel point , que j'ai appris qu'un chef en fit une seule paire avec environ vingt aunes de coton. Les femmes portent une pagne d'une aune environ de large autour de la taille, de manière à ce qu’elle leur tombe jusqu'au mollet. Un châle ou quelque vêtement de fantaisie leur descend de la tête sur le cou et les épaules quand elles ne sont pas au travail. Cette sorte de voile leur sert à se cacher la figure , si elles sont dans le cas de manger ou de boire en présence d'un homme.
Un Mandingue sortrarement sans avoir son fusil, et chacun porle un coutelas ou un Couteau suspendu sur ja cuisse droite, lequel instrument sert à plusieurs emplois, à se frayer le chemin dans les bois, à hacher la cassave , à se défendre contre un ennemi, et pour aider à découper un taureau dans un festin. Cette dernière opération est pratiquée avec beaucoup d'habileté, car il y a peu de Mandingues qui ne soient excellents bouchers.
Les distinctions de rang , bien qu’observées par les Mandingues beaucoup plus que par les autres tribus africaines, sont néanmoins en petit nombre. Les prètres et les professeurs du Coran viennent en considération immédiatement après le roi ou le chef du pays. Le respect qu'ils montrent pour le savoir est un trait de leur caractère digne d’admiration. Après les prêtres et les professeurs viennent les chefs subalternes; puis suivent les naïmahalahs (n'importe de quel pays); après eux, les hommes libres, muis dépendants; enfin les esclaves divisés en domestiques ou nés dans le pays, etqui ne sont point sujets à être vendus contre leur inclination, ou bien coux qui sont en servitude en raison d'une dette ou pour châtiment. Cette division ressemble à celle des anciens Romains : Servi aut nascebantur aut fiebant.
Leur éducation consiste en général à apprendre à lire el écrire quelques passages du Coran et à réciter quelques prières. Pendant leur éducation, qui dure de trois à quatre ans, ils remplissent toutes les fonetions de domestiques près du prêtre ou du marabout qui les instruit. Les heures de travail sont en général le soir, après le soleil couché : alors, autour d'un feu bien flambant, les enfants lisent à haute voix leur tâche, qui est écrite sur une planche oblongue, peinte en blanc , avec un roseau ou une plume. Chaque enfant lit à la fois et le plus vite qu'il peut, mais le maître s'accoutume à la longue tellement à ces différentes voix, qu'une faute est toujours à l'instant découverte et corrigée. La religion est mahométane et les rites sont peu altérés par des superstitions. Ils répètent une courte prière en faisant avec le premier doigt un mouvement rotaloire à l'aspect de la nouvelle lune, et tirent beaucoup de pronostics de ses phases. À cette coutume, et à l'usage de porter des gris-gris et des saphis (petiles prières écriles par les marabouts), comme préservatifs du mal, paraissent se borner leurs superslilions.
Le pays autour de Maboum est très boisé, mais les fermes sont bien dégagées des taillis, que l'on coupe et que l'on brûle pour féconder le sol. Leurs pâturages sont gräs et bien peuplés de bétail, de moutons et de chèvres, et on voit les enfants des chefs, ainsi que les familles des patriarches des vicux jours, les gardant avec assiduité et les surveillar { avec le plus grand soin.
‘ls ont aussi un grand respect pour les vieillards, et
un vieillard dans l'indigence est une chose inconnue parmi les Mandingues. ( u
Les principales productions végétales sont le riz.la cassave, lés ignames, les noix et les plantains; ces-derniers croissent sans culture. Du riz avec du miel compose Jenr principale nourriture , et ceux qui peuvent se procurer du lait en boivent de préférence. La ruche dont ils font usage est d’une construction très simple : c'est tout bonnement un morceau de bambou creusé, placé horizontalement sur deux baguettes terminées en fourche ; les extrémités du bambou sont bouchées avec de l'argile, et un trou est pratiqué à l'un des bouts pour donner un libre passage aux abeilles. Quand le miel est fait , on chasse les mouches comme on le fait en Anglelerre.
Après avoir mis sous les yeux du lecteur les détails que j'ai pu recueillir sur les Mandingues, je reprends mon journal au moment où je me dirigeais vers Kouloufa. ;
Le 6 mai, j'atteignis Simera, capitale d’une partie du Kouranko ei résidence du roi. Cette ville ne contient pas au-delà de cent maisons, lesquelles, à l'exception de l'habitation du chef, sont misérables. Elles consistent en une seule chambre circulaire, mal construite, avec des branchages entrelacés, grossièrement revêtus d'une couche de terre, él couronnée d'un toit conique négligemment couvert. La déplaisante habitude de faire de grands feux dans les maisons pour la cuisine, et la grande quantité de fumée qui sen dégage, sans pouvoir jamais sortir, font qu à l'intérieur les toits sont revêlus d’une tapisserie noire, laquelle pouvant se former et se grossir librement jusqu'à ce qu elle se détache par son propre poids, tombe continuellement par petites parcelles et s’attache partout où elle tombe.
Le 48 mai au matin, nous étions à dix heures hors de Simera, accompagnés du roi et de dix de ses femmes, ce qui avec un porteur faisait un nombreux cortège. Nous primes immédiatement à l'est, et marchâmes tout le jour dans cette direction, le chemin allant çà et là versle nord ou le sud, à cause du passage des montagnes que nous commencions à franchir. Dans la courte marche de ce jour, elles nous parurent s'étendre de l’ouest à l'est très régulièrement, ce qui nous permit de traverser sans grandes difficultés les vallées intermédiaires. Ces vallées pittoresques et fertiles sont arrosées par de nombreux ruisseaux qui, Courant du nord au sud, se réunissent derrière la haute montagne de Botato, et viennent grossir ensemble la rivière Kamaranka. ‘
Deux heures d'une marche modérée nous«<onduisirent à une ville bien bâtie nommée Boundagia, dont le chef s'appelle Boundakayia : celte ville est grande et magnifique, comparée à Simera, et plusieurs de ces maisons couvrent trente pieds de terrain environ. Après un court palaver, je fis encore un présent au chef, qui n'en fut pas salisfait, et il l'exprimait quand Ba- Simera, qui nous accompagnäit toujours, n eut qu'à prendre la parole en ma faveur, et le chef se tut. Nous poursuivimes donc notre chemin, et un peu après trois heures nous étions à Nyiniah ; nous avions fait dans cette journée dix milles tout-à-fait à l'est. Nyiniah que l'on nomme aussi Monkofil, est plus grande que Simera ou Boundayia. Les maisons sont grandes, commodes et bien bâties, et les spacieuses cours proprement tenues. Cette ville est environnée de hautes montignes de tous Îles côtés, excepté du côté qui regarde l'ouest, où une très belle vallée, peuplée de nombreux troupeaux de beau bétail rouge et de troupeaux de moutons, s'ouvre à Ja vue.
Le 20 mai à neuf heures du malin, nous quittâmes la ville, et là nous nous séparâmes de Ba-Simera : non$ gravimes immédiatement une des montagnes qui s'élèvent dans l'est: il nous fallut une heure trois quarls environ pour en atteindre le sommet, et arrivés là, après que nous eûmes éclairei un taillis qui obstruait la vue, uné pérspective de panorama nous apparut :