JOURNAL DE RICHARD LANDER
Mort de M. Clapperton. Départ de Sackatou.
Pendant les premiers temps de la longue résidence que nous fimes, mon maître et moi, dans la capitale des Felatahs, notre santé se maintint assez bonne; mais le 42 mars 1827, ce fut avec épouvante que je le vis attaqué de la dyssenterie,
L'affaiblissement de mon pauvre maitre fit dès le lendemain de rapides progrès. Comme l'atmosphère était embrasée à ce point que le thermomètre de Fahrenbeit se maintenait dans l'endroit le plus frais de notre habitation entre 407 et 109 degrés, je l'éventais aux intervalles de loisir que me laissaient mes nombreuses occupations, car j'étais son seul domestique, Mais je n'apportais ainsi qu'un mince soulagement à ses douleurs, je ne rafraîchissais qu'à peine ses membres enflammés par la fièvre. 11 me pria donc de lui préparer une couche hors de la hutte, sous un arbre. Jobéis, et cinq jours de suite je l y transportai dans mes bras dès que paraissait le soleil, le rapportant dans l'intérieur de la hutte dès que la nuit arrivait; mais le sixième, ses forces étaient déjà si épuisées que je ne pus le lever hors du lit sur lequel il élait étendu. Cependant il disait ne souffrir presque pas, pour me consoler sans doute, car il me voyait désespéré. Jusqu'à la fin du mois, il déclina pen à peu, mais visiblement. Son corps, si robuste naguère çt si vigonreux, (evint d'une maigreur effrayante, "ct ne fut
bientôt plus qu’un squelette qui relenait encore quelque reste de vie. Dans le cours de ce premier période de la maladie, il n’essaya qu'une fois d'écrire; mais, avant même que j'eusse le temps de lui apporter de l'encre et du papier, il retomba sur son oreiller, évanoui par suite de l'infructueuse tentative qu'il avait faite pour se tenir sur son séant,.
Le {er avril, son état fut encore plus alarmant ; et, quoique le repos parût lui être nécessaire, son sommeil était de moins en moins calme. De violents accès de délire venaient le troubler à de fréquents intervalles. Mon maître prit alors quatre fois par jour, et pendant rois jours de suite, huit gouttes de laudanum; mais il disconlinua, ne s’en trouvant pas mieux. Ce fat, outre deux paquets de poudre de Seidlitz ct quatre onces de sel d'Epsom, le seul médicament dont il fit usage jusqu’à l'heure fatale.
Le 13, quand je m'éveillai, quel ne fut pas mon effroi d'entendre un râlement qui retentissait dans Ja butte , et qui ne pouvait partir que du gosier de mon maître! Comme l’épouvante me tenait immobile : «Richard ! » dit-il d'une voix basse et oppressée. En une seconde, je fus près de lui ; je le trouvai sur son séant, qui promenait des yeux hagards autour de la chambre. Je le pris dans mes bras, et lui appuyant doucement Ja tête sur mon épaule gauche, je considérai un moment ses traits pâles et altérés : ses lèvres s'agitèrent comme s'il voulait prononcer quelques mots; il essaya, mais en vain, de leur donner passage. et rendit le dernier soupir.
Après avoir quelque temps donné cours à ma juste
douleur, j'envoyai demander à Bello qu'il me permît
d'ensevelir le corps de mon maître à la manière de notre pays, et quil m'indiquât en quel lieu je devais déposer ses restes. L’esclave que j'avais chargé de cette commission m'apporta bientôt pour réponse que le sultan consentait à la première partie de ma requête ; et vers midi un de ses officiers entra dans ma tente, accompagné de quatre esclaves qui étaient chargés de creuser la füsse. Ils me prièrent de les suivre avec le cadavre. Je le plaçai done sur mon chameau, et les
riai à mon tour de me montrer le chemin. Marchant
pas lents, nous gagnâmes un pelit village appelé Jungarie, et situé sur une éminence à environ cinq milles sud-est de Sackatou. C'est là qu'il repose au-
jourd'hui.
Le sultan m'’enjoignit de lui remettre les différents objetsque j'indique ici: une carabine, un fusil de chasse à deux coups, deux sacs de balles, une boîte de poudre, une autre de balles, une rame et demie de papier, et six chaînes d'or. Il s'engageait à me donner en retour tout ce que je lui demanderais. Je lui demandai 250,000 cowries qui me fussent payées à Kano. Il souserivit à ma requête, et m'envoya une lettre avec ordre nonseulement de me compter la somme convenue, mais encore de me fournir toutes les provisions qui me seraient nécessaires pour traverser le désert,
Mais ce n’était encore qu'à moitié bien d'avoir réussi à me procurer l'argent dont j'avais besoin pour traverser une partie de l'Afrique et retourner en Angleterre; il fallait aussi, et là gisait ": grande difficulté, obtenir la permission de quitter Sackatou. J'allai en conséquence , le 29, trouver Gomsou, l'ami de mon maître; je lui donnai un présent, afin de gagner ses bonnes grâces, et le priai ensuite d'user de l'influence dont il jouissait auprès de Bello pour que celui-ci me laissât sortir de sa Capitale et reprendre le chemin de mon pays. Gomsou me rendit de très bonne grâce le service que j'étais venu Jui demander. Il visita tout de suite le sultan, lui représenta combien ce serait injuste et maladroit de retenir plus longtemps un sujet du roi d'Angleterre; le persuada de consentir à ce que l'époqne de mon départfût rapprochée le plus possible, et finit par insinuer que si je mourais aussi dans ses domaines, le bruit ne manquerait pas de se répanrre qu'il avait assassiné le maitre et 1e domestique, bruit bonleux pour sa réputa'ion, Le sultan se laissa cen-
vaincre par la vigoureuse argumentation du vieil Arabe, et m'envoya immédiatement äprès l'ordre de paraître devant sa personne. Lorsque nous eûnes échangé quelques mots préliminaires, Bello me demanda quelle route je préférerais suivre. Quoique mon maître m'eût engagé, au moment de mourir, à gäguer le Fezzan en compagnie des Arabes, je craignais beaucoup d'être dépouillé des papiers confiés à mes soins, et même assassiné par celle race d'hommes rusés et pervers, dont la conduite à l'égard de mon maitre, depuis notre arrivée dans l'Haussa, m'avait toujours déplu. Aussi j'eusse mieux aimé m'en remettre, sans armes ni protection aucune, à la bonne foi des indigènes, que voyager avec les autres. D'après ce motif, je répondis au sultan que, comme je souhaitais r tourner en Angleterre dans le plus bref délai, la route de Kubbi par Boussa me semblait la meilleure à prendre. « Il est impossible, répliqua Bello, de voyager dans cette direction ; les pluies ont déjà commencé, les rivières sont débordées pour la plupart el inondent le pays en beaucoup d'endroits. Vous ne pourriez par ce chemin arriver sain el sauf aux côtes de la mer. Mieux vaut assurément que vous traversiez le désert, et pour vous en faciliter les moyens j'écrirai à Hadje-Hat-Salah qu'il cherche une personne sûre pour vous accompagner. Il vous fournira en outre tout ce dont vous aurez besoin , chameaux, vivres, argent. — Fort bien! repartis-je. — Et vous partirez, ajouta-t-il, dans deux ou ” trois jours. » Sur ces mots il me congédia, et je n’eus pes l'honneur de le revoir.
Itinéraire de Sackatou à Dunrora.
Dans la soirée du 2 mai, le sultan Bello m'envoya l’ordre de me tenir prêt à partir le matin suivant. Je quittai dene Sackatou le lendemain au point du jour, accompagné de deux indigènes, appelés l’un Pascoe, l'autre Mudey, que mon maître avait pris à son service, et d'un guide que m'avait donné le gadado. Cheminant avec toute la diligence dont j'étais capable, je gagnai dans l'après-midi une petite plaine située à cinq milles, et à l'est de Magaria, où était réunie une foule immense de marchands et de pèlerins qui comme moi se rendait à Kano, et qui, pour leur sürelé mutuelle, voyageaient de compagnie, avec une multitude considérable de bêtes de somme. {l y avait au nombre des voyageurs le roi de Jacoba, qui regagnail sa province après avoir visité Bello, dont il est tribntaire, et qui pendant la route se prit de grande amitié pour moi. Je campai pendant la nuit au milieu de la plaine en question , sous un arbre immense qui poussait au bord du petit lac.
Le 25, j arrivai à Kano. Je me rendis le jour même auprès de Hadje-Hat-Salah, à qui je présentai la lettre du eultan Bello. Après l'avoir lue, il me déclara qu'il rie me paierail pas une seule cowrie. Quant aux différentes marchandises el à l’esclave que Bello lui enjoignait de mettre à na disposition , il s'empressa de me les fournir ; mais il fut inexorable sur l’article de l'argent. Je reçus dor de lui une femme vigoureuse qui avec ma permission, épousa Pascoe, et une quantité considérable de soie brute , de bonnets écarlales et de grains propres à former des colliers. Je vendis mes chameaux qui étaient épuisés de fatigue, au prix de 15,000 cowries chacun , et je congédiai leur gardien Mudey. Comme je n'étais pas assez riche pour en acheter d’autres, non plus que des provisions pour traverser le désert ,” ni des cadeaux pour me gagner les bonnes grâces des chefs que je rencontrerais sur la route du Fezzan, je me vis obligé de prendre une route différente , et je résolus de regagner Badagry, en passant par la ville de Funda. En conséquence, je fis acquisition d'un cheval et de deux ânes.
Le 29 , je quittai Kano à une heure de l'après-midi, et je parvins en quatre heures de marche au bout d'unerivière appelée Æogie, laquelle était teliement
gonflée que nous n'osâmes pasla franchir lejour mème.
Le 31, nous arrivâmes dans l'après-midi à Madubie, petite ville ceinte de murs. Le chef m'invita à loger dans sa maison, mais j'aimai mieux rester dans ma tente que j'avais établie en dedans des murs près de la porte. Dans la soirée la fille du chef m'apporta d'abondantes provisions pour souper.
Le 46r juin, poursuivant notre route dans la matinée, nous rencontrâmes bientôt une rivière étroite, mais profonde et rapide, appelé Gora. Nous la franchimes sans accident, et nous ne tardâmes guère à gagner la ville de Baebaegie ; me sentant un inviucible désir de visiter la ville de Funda, située sur les bords du Niger, et de descendre cette rivière en canot jusqu'à Bénin, je n’hésitai pas à choisir l'embranchement qui devait me conduire à celte fameuse capitale. Nous le suivimes donc, et à six heures du soir nous campâmes à peu de distance d'une ville ceiute de murs et nommée Loufa. Gette ville est bâtie au pied d'un roc immense : sur lequel il n’y a pas la moindre trace de végétation; elle a deux milles de circonférence, et paraît bien peuplée.
Le 9, nous parvinmes, vers trois heures de l'aprèsmidi, à La Zumie, petite ville bien peuplée, entourée d'un fossé large et profond, qui paraît avoir été autrefois rempli d'eau. La campagne autour de la ville est bien cultivée, mais les habitants du Cotica ou Bowchie ne possèdent pas une seule bête à cornes. Le 10, cheminant au sud-ouest, nous gagnâmes une petite ville ceinte de murs, et nommée Coorokoo. Le 11, nous remontâmes à midi une vaste rivière appelée Coodoonia, qui se dirige au nord-ouest el se réunit au Niger, près de Funda.
Nous parvinmes à Dunrora le 47. Pendant la plus grande partie de .ce jour , il nous fallut cheminer*à travers des rocs escarpés et sourcilleux, où souvent le sentier était si étroit qu'une seule bête de somme y pouvait passer. Un de mes guides m'assura qu'à un demimille de la cité de Zacoba coulait une rivière appelée Shar ou Shary, laquelle prend sa source dans le lac Tchad, et que des canots pouvaient en toute saison aller de ce lac au Niger. Le Shary se jette à Funda dans ce dernier fleuve, qui lui-même, après avoir baigné les villes de Cutlum-Cuwrijie, de Gattoo et de Jibboo, va se jeter dans la mer... Mais en quel endroit? C'est ce que ne put m'apprendre au juste mon guide, qui n'avait jusqu'alors jamais oui parler de Bénin. Funda est situé à l'ouest de Dunrora,.
Retour à Zaria , capitale du Zegzeg.
Le 49 dans la matinée, comme je faisais charger les bêtes de somme et me préparais à continuer ma route, je vis quatre hommes armés se diriger au grand galop vers larésidence du gouverneur. Leurs chevaux étaient couverts de sueur et d'écume. Le gouverneur ne fut ps plus tôt instruit de leur mission, qu'il vint me trouver, suivi d'une foule immense, et me donna à entendre que je devais sur-le-champ suivre les quatre cavaliers qui élaient arrivés, et reloui ner avec eux ver le roi de Zegzeg, qui désirait me voir. S
Le 20, après avoir franchi une vaste rivière qui se dirige au sud, j'entrai dans une ville spacieuse, située au milieu d’une campagne magnifique, et nommée Eggebie, dont le gouverneur est un des plus illustres guerriers du roi de Zegzeg. Eggebie est une ville extrèmement propre, aussi bien que vaste. Elle renferme six ou sept mille habitants, remarquables par la rigoureuse propreté de leurs personnes et de leurs huttes.
Le 22, nous entrâmes à midi dans Zaria, capitale du Legzeg. Toutle long de la route, à partir de l'endroît où cesse la forêt vierge, la contrée est riche et fertile, et généralement divisée en jardins. Je ne vis pas le roi ce jour-là ; mais il me fit loger dans la maison d'Abbel Crême ,où j'avais déjà séjourné avec monamat-
treorsque nous allionsensemble à Kano, et m'envoya le soir d'abondantes provisions.
De la capitale du Zegzeg à Badagry.
Le 24, je me mis en route à six heures du matin, et dans l'après-midi je campai à Waurie, ville ceinte de murs. Le 25, j'atteignis Fatica, où le roi de Zegzeg avait envoyé un exprès enjoindre au gouverneur qu'il nous pourvût d'une escorte pour traverser un bois qui était infesté de voleurs. Le 27, après un jour de re-
os, je sortis de Fatika escorté par huit hommes armés, cheval, et par quatre à pied; je traversai sans accident le bois en question, et j’élablis ma tente près la ville de Kuzagie. Nous avions alors quitté la contrée d'Haussa et nous étions entrés dans celle de Guari.
Le 7, nous arrivâmes à Womba, qui est une ville considérable, Comme je me trouvais à court d'argent, je fis vendre, au marché, des aiguilles dont j'avais une ample provision, et qui, vendues au prix de 15 cowries environ chacune, me rapporlèrent une somme de 3,400. Le jour suivant, je rendis visite au roi, qui insisla pour nous donner un guide, parce que les routes n'étaient pas sûres. Nous quittâmes donc Womba le 9, accompagnés d'un guide, et à six heures du soir, franchissant une vaste rivière, nous campâmes sur la rive opposée, au milieu d'une réunion de huttessemblables à celles dont j'ai parlé à la date du 6.
Le 24, nous entrâmes à trois heures du soir dans l'agréable ville de Wawa ou Wowow, une des plus belles, sinon Ja plus belle de l'Afrique centrale. Le 3 septembre, je pus quitter Wawa. J'en sortis en même temps qu'une troupe de marchands qui se rendaient à Kiama, parce que la route menant à cetle ville était infestée de voleurs. A midi, nous traversâmes la rivière d'Oli dont le courant était fort rapide, et nous campâmes sur le bord opposé.
Le 25, je rentrai dans Katunga, capitale de l'Yarriba, et je logeai dans la même maison que lors de mon premier séjour en celte ville. Le lendemain, comme il pleuvait par torrents, le roi, craignant sans doute que je ne me mouillasse les pieds, vint lui-même me rendre visite avec cinq cents de ses deux mille femmes et les principaux habitants. Il m'exprima le chagrin que lui causait la mort de mon maître, et me questionna minutieusement sur les motifs qui nous avaient portés à pénétrer dans l’intérieur des terres. Sur ma réponse que c'était pour voir si les produits de la contrée méritaient qu’on vint en faire commerce, il parut ne pas désirer d’autres explications.
Le 30, je l'informai que j'étais à court d'argent, et il m'envoya généreusement 4,000 cowries ; mais en revanche, l'eunuque, premier ministre de Sa Majesté, me demanda mon dernier pistolet, deux dollars que j'avais encore et un bonnet écarlate, d'un ton si impérieux, qu'il me fallut bien les lui donner.
Je restai à Katunga jusqu'au 21 octobre. Ce jour-là j'allai prendre congé du roi, qui me donna enore 4,000 cowries et une certaine quantité de carbonate de soude pour la vendre sur la route. Il commanda, en outre, à ges principaux guides de m'accompagner, et d'enjoindre, de sa part, aux chefs de toutes les villes par lesquelles nous passerions de pourvoir, suivant leurs moyens, à notre subsistance.
Je me remis donc en route le 22, et après un voyage rapide, pendant lequel il ne m'arriva rien d'important, j'atteignis Engwa le 9 novembre, Le 12, je parvins à Jannah où je demeurai deux jours, et le 21 je rentrai dans Badagry. La contrée que je traversai ainsi pour la seconde fois était inondée sur presque toute la longueur de ma route, ce qui en rendit le trajet ennuyeux et désagréable.
Le roi de Badagry fut charmé de me voir, et me céda sa propre maison, construite en bambous, pour aller lui-même, à mon extrême regret, se loger dans une misérable hutte en terre.
Je séjournai deux mois à Badagry; mais, pendant tout ce temps, le roi me recommanda toujours de ne jamais sortir sans armes, attendu que les Portugais ne prenaient pas la peine de cacher leur haine invétérée contre moi, et qu'ils ne manqueraient pas de m'assassiner dès que l'occasion s'en présenterait. Différentes personnes allèrent souvent de Badagry au cap Côte, dans des canots ; mais bien que je promisse une forte récompense, personne ne voulut se charger d'une lettre de moi pour ce dernier lieu, tant les Portugais allachèrent d'importance à me priver de tout moyen de communication avec mes compatriotes.
Il y'avait cinq factoreries à Badagry, dans lesquelles étaient plus de mille esclaves des deux sexes, enchainés les uns aux autres par le cou, attendant que des vaisseaux vinssent les emmener.
Enfin, cependant, le capitaine Morris, du brick Maria de Londres, apprit, je ne sais comment, l'embarras où je me trouvais. Il vint obligeamment m'y chercher de Whida, je montai à son bord, le 21 janvier 1828, j'arrivai au cap Côte le 31 du même mois. J'en repartis le 3 février sur le sloop de guerre l'Esk, et j'arrivai en Angleterre le 30 avril suivant.
ALBERT-MONTÉMONT.
M RQ OEE——
Voyage dans l'intérieur de l'Afrique occidentale, notamment depuis la Gambie, à travers le Woulli, le Bondou , Galam, Kasson, Kaarta et Foulidou, jusqu'au Niger.
Arrivée de l'expédition au Sénégal. Ville de Tallabunchia. Départ de Robbuggia. Arrivée à Pandjetta ou Panjetta.
Une expédition destinée à explorer l’intérieur de l'Afrique, depuis sa côte ouest jusqu’au Niger, dont le cours et la source étaient le principal but, quitta l'Angleterre vers la fin de 1815, sous le commandement du major Peddie, ayant avec lui le capilaine Campbell , du corps royal de l'état-major, et le chirurgien major Cowdrey. Ce dernier étant mort dans le Sénégal, victime du climat, je fus désigné pour le remplacer , et j'allai rejoindre l'expédilion en février 1816, au Sénégal même.
La première démarche du major Peddie fut d’envoyer au roi de Ségo un messager porteur d'une lettre pour lui donner avis de l'intention où nous étions de le visiter, et le prier de nous envoyer au Sénégal quelques-uns de ses chefs pour nous conduire dans ses domaines. La personne que nous employâämes était un naturel de Ségo, nommé Lamina; il nous promit derevenir au bout de trois mois avec la réponse du roi.
Le capitaine Campbell alla à Sierra-Leone en mars 1816, afin de er da des renseignements sur le chemin à suivre par le Fouta-Djallon , et, à son retour, il pressa tellement le major Peddie de pénétrer dans l'intérieur par le Rio-Nunez, qu'il se décida à le faire, et fixa son départ du Sénégal au milieu de novembre,
Tous les préparatifs étant faits, et les renseignements nécessaires recueillis, nous nous embarquâmes sur quatre bâtiments frétés à cet effet, et parlimes du Sénégal le 49 novembre 1816. «
L'expédition était alors composée du major Peddie, du capitaine Campbell, de Madolphus Kummer , allemand, à bord en qualité de naturaliste, de M. Partarrieau , natif du Sénégal, doué d'une parfaite connaissance de l'arabe, du dialecte maure, et de quelques
langues africaines, et enfin de moi. Nous avions avec nous un détachement de soldats et d'habitants, au nombre de cent individus, et une troupe de deux cents animaux. Nous nousrendimes à Gorée, où nous res!àmes jusqu'au 26. À cette époque, un bâtiment venant des îles du Cap-Vert nous rejoignit, ayant à son bord des chevaux et des mules pour notre usage; nous partimes et arrivàämes après un ennuyeux passage de seize jours, à Ka-Kundy, factorerie appartenant à M. Pearce, sur la rive gauche du Rio-Nunez.
, Pendant que nous altendions la marée à l'embouchure de cette rivière, nous visitâmmes une petite ile formée par des alluvions , et qui se nomme {le de Sable 1}, parce que son sol est entièrement sablonneux. Elle est longue d'un mille environ, et a d'un quart à un demi-mille de largeur ; au centre s'élève doucement une pelite éminence couronnée d'un bouquet de palmiers. Nous y rencontrâmes environ vingt hommes de la tribu de Bagou.
.. Tallabunchia, que nous visitâmes également, est situé sur la rive nord de la rivière, quatre milles environ au-dessus de Sandy-Island, dans une plaine ombragée de hauts palmiers, et abondante en oranges, en limons , en bananes et en plantains. La ville est irrégulière, et contient deux cents habitants environ. Les maisons ont à peu près seize pieds de hauteur, et sont partagées, par une séparation en cannes fendues, en deux chambres, l'une qui sert de magasin pour leriz, et l’autre pour l'habitation. Les hommes sont robustes et bien faits, mais leur apparence est extrêmement sauvage. Tout leur costume se compose d'une grande pièce d'étoffe de coton qui entoure leur taille. Ils ont la coutume de se lailler les dents incisives, et de se tatouer les braset la poitrine. Ils se percent le gras de l'oreille d’un grand trou où ils mettent des morceaux d'une grossière espèce d'herbe. L'habillement des femmes est encore moins décent. Une bande de coton autour des reins est leur seul vêtement. Les enfants sontentièrement nus, et ont de grands anneaux de cuivre au cartilage du nez.
Bientôt une maladie répandue parmi les Européens nous força de passer de Ka-Kundy à Robugga , factorerie située à quatre milles dans l’est, où M. Bateman, le propriétaire, nous accueillit. Malgré ces soins, le 1ér janvier 1817 , le major Peddie mourut.
Nous quittâmes Robugga dans l'après-midi du 4er février, et après une marche très faligante de quatre heures, nous arrivâmes à Harrima-Kona, petit village peuplé d'esclaves appartenant à un chef mandingue,
Partis de Harrima-Kona à deux heures après-midi, nous cheminâmes assez bien jusqu’à un passage difficile dans un bois où nous fûmes tous mis en désordre par un essaim d’abeilles : quelques-uns de nos chevaux en périrent , plusieurs ânes furent incapables de se relever, et tout le reste de la caravane était dispersé : nous ne pümes tout rallier que vers le coucher du 80leil , et il était neuf heures quand nous arrivâmes sur le bord de la rivière Tchandgèballé (2), mais l’obscurilté de la nuit nous empêcha de la traverser.
Le 48, nous traversâmes le Kuling, belle rivière qui coule au nord-nord-est, et nous fimes halte pour la nuit sur l’autre bord. Nous avions à peine déchargé lesanimaux que les grandes herbes sèches prirent feu, et,. comme nous étions sous le vent, il fallut la plus grande aclivité pour sauver nos bagages.
Dans ces contrées , il faut que les voyageurs soient extrêmement sur leurs gardes pour le choix des lieux de halle ; car les sentiers traversant ordinairement des herbes de six ou sept pieds de long, très sèches en cette saison, la plus petite étincelle suffit pour embraser un espace de plusieurs milles. Nous partîmes le 19, et nous fimes halte dans une petite vallée sur le bord d'un ruisseau nommé Bontong-Ko.
Le 23, dès le matin, nous descendimes toujours jus-
(4) Sandy-Island.
(2) En anglais, Changéballe.
qu'au Koba, courant d’eau qui coule au nord sur-un fond de roche comme la plupart des ruisseaux. Nous y campâmes pour la nuit. 2
Nous quittâmes la Koba le 2% à deux heures du matin, et après avoir passé quelques rochers perpendiculaires , nous traversâmes le Yangally, petite rivière qui coule à l’est sur des pierrès et du gravier. Nous entrâmes bientôt après dans une vallée sans traces de culture, qui est bornée à droite par ‘des rochers de forme hardie , derrière lesquels s'élève une chaîne de hautes montagnes qui va au sud-est et au nord-ouest. À deux heures après midi nous traversämes un petit ruisseau qui se réunit au Duuso, et bientôt après nous entendimes le bruit d une chute d'eau qui, me dit-on, résullait de Ja jonction de cette rivière*el de Ja Thouminea.
Nous quittâmes le Dunso le 26, et après avoir traversé une vallée entourée de hautes roches, ainsi qu'une pelite rivière coulant à l’est par le sud, nous arrivâmes vers midi à la rivière de Kankinhang où nous dressèmes nos tentes.
L'expédition fait halte. Départ de la Pandjetta. Arrivée à Kakundy. Arrivée à Sierra-Leone. Description du Fouta- Djallon.
Au moment où le lieutenant Stokoe allait se mettre en marche le 4 au matin, le sergent Tuft et Abou- Baccary, ces messagers envoyés de Tingalinta au roi, revinrent avec la nouvelle que le roi ne pouvait permettre le passage par le Fouta-Djallon que quand il aurait reçu du capitaine Campbell des présents convenables.
Fouta-Djallon, dont Timbo est la capitale, est un pays d'une étendue considérable, silué entre les rivières de Sierra-Leone et de la Gambie. Quand ce pays était la possession des Djallon-Keas, les habitants aborigènes, il se nommai! Djallonk, nom qui s’est adouci en celui de Djallo, et le nom de Fouta, y étant ajouté, c'est comme si l'on disait les Foulahs de Djallo. Le gouvernement est de forme mixte, plutôt république que monarchie, et se compose des Etats de Timbo, Laby et Timbi, avec leurs dépendances. L'Almamy ne peut rien sans le consentement des chefs. Ils sont mahométans.
Les hommes sont de taille moyenne, bien faits, intelligents et actifs. Le bonnet est ordinairement d'étoffe écarlate : ils ont des sandales et portent ordinairement une longue canne ou une lance. Leur caractère est à un haut degré de ruse, de duplicité, d'égoisme et d'avarice. Les femmes sont jolies, ont un air gracieux et les traits proéminents comme les femmes d'Europe. Elles prennent grand soin de conserver leurs dents d'un blanc de perle en les frottant avec une petite branche de tamarin, qui remplace parfaitement la brosse à dents. Elles aiment beaucoup, comme toutes les Africaines, l’ambre, le corail et les grains de verre, qu'elles se répandent à profusion sur la tête, le cou, les bras, la taille et les chevilles.
Arrivée à Kayaye. Description du pays.
Je pris le commandement de l'expédition en novembre 1816. Nous quittâmes Bathurst le 3 mars après beaucoup d'’allées et venues pour nous procurer des bêtes de somme.
Bientôt après avoir quitté Kawour, je passai sur la rive droite de la rivière avec l'intention d'aller à Yani- Marou, accompagné de Lamnia et de deux hommes armés. Après avoir franchi quelques montagnes, j'arrivai à des huttes où je ne vis qu'un vieillard qui me dit avec des marques d'effroi de me retirer, et semblait vouloir appuyer son invitation par la force, car il prit son arc et quelques flèches. Je m'efforcais en vain de
| lui faire entendre au moyen de mon interprète, qu'il
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n'avait rien à craindre. Un peu de tabac el quelques grains de verre le décidèrent, et je l'amenai encore avec beaucoup de difficulté à aller chercher ses compagnons qui, à notre approche, avaient pris la fuite dans les bois. Il revint au bout d’un quart d'heure avec toute la population. Les femmes et les enfants ne purent jamais toutéfois se résoudre à approcher de nous à plus de trois cents pas.
Les hommes portent un bonnet de coton graisseux auquel ils ajoutent quelquefois, en forme d'ornement, le bout d'une queue de vache teinte en bleu ou en rouge : ils sont très superstilieux, et portent aux bras, aux jambes et au cou un grand nombre de gris-gris : ils couvrent ces amulettes d'étoffe rouge qu'ils aiment passionnément ; leurs armes sont de longues lances, des arcs et des flèches, et quelquefois un long fusil. Nous visitâmes aussi la ville de Yanimarou, qui est dans une belle position sur le bord de l'eau, située sur une- éminence ombragée d'arbres hauts et épais, de l'espèce de l’acajou, et entremêlés d'arbres toujours verts et d'arbrisseaux, et aussi de beaucoup de ces palmiers qui produisent le vin de palme.
Kayaye est un très petit et très insignifiant village qui n’est remarquable que par son site, et la résidence d'une dame mulâtresse qui a dans le pays une grande influence. Tous les habitants sont des parents ou des dépendants de madame Eliza-Tigh, en l'honneur de laquelle les naturels nomment ce lieu Tigh-Cunda, ville de Tigh. La population de ce village et des endroits environnants est un mélange de Mandingues et de Sousous ; ces derniers viennent du côté sud de la rivière.
La danse et la musique, qui sont les principaux divertissements de ces peuples, commencent chaque soir à une heure avancée au centre du village, où un grand feu est allumé quand la lune n’est pas là pour les éclairer : ces danses sont toujours dirigées par les sons du balafou.
J'ai aussi observé une autre sorte d'amusement, nommé par les naturels £ongcorong : un homme couvert de la tête aux pieds de petites branches d'arbres, parut dans l'après-midi près de la ville et donna avis aux femmes et aux filles qu'il leur rendrait visite après le coucher du soleil; à l'heure dite il entra dans Île village, précédé du tambour, et je me rendis au lieu de réunion, où tout le monde était pour le recevoir avec le chant et la musique. Il dit d’abord qu'il venait pour prémunir les femmes et les engager à être très circonspectes dans leurs relations avec les blancs, voulant faire allusion aux gens de l'expédition; puis il rapporta quelques circonstances peu à leur avantage et dont il se disait bien informé ; mais comme c'était la première fois, ajouta-t-il, il ne voulait ni les nommer, ni leur infliger la fustigation ordinaire. La fustigation, comme on voit, est commune dans les pays nègres : elle est administrée par ce personnage appelé généralement parmi eux Munbo-Djumbo. Tout ce qu'il disait était répété en chœur par les filles et accompagné de claquements de mains. Chacune de celles qui avaient à craindre de son autorité inquisitoriale lui fit un présent, et je remarquai qu'aucune fille ne se dispensa de fournir cette preuve de la crainte de sa langue ou de la conscience de sa faute. Il resta là jusqu'à près de minuit.
Bientôt après notre arrivée à Kayaye, nous allâmes
rendre visile au roi de Kaloba, qui réside dans une ville à vingt milles au nord de Kayaye : il nous accueillit bien, nous promit assistance et protection, et ajouta que quand nous désirerions poursuivre notre chemin , il nous fournirait un guide pour le Woulli.
Le 148 , le roi, dont nous avions désiré la présence pour lui faire un présent, arriva accompagné d'environ cinquante hommes armés de lances el de fusils. IL était lui-même monté sur un très misérable animal à forme de cheval et était suivi d'une troupe de tambours et de djellikeas (chanteurs), qui faisaient de très. hideux essais de musique vocale et instrumentale.
L'expédition quitte Kayaye, — entre dans le Woulli. Départ de Madina. Arrivée à Kussaye.
Nous ne quittâmes Kayaye que le 27, et voyageämes à l'est, au taux de deux milles par heure, par un pays plat, clair-semé de baobabs, de tamarins, de rhamnus lotus et d'autres arbres à fruits. Le 26, nous fimes route à l’est par une campagne bien boisée jusqu'à sept heures et demie ; nous arrivâmes alors dans une petite ville nommée Djonkakonda, habitée par des Boucherinnes (4), et située très agréablement sur une petite colline à l'ombre de quelques grands arbres ressemblant à des châtaigniers. À huit henres et demie nous atteignimes un autre village nommé Lemaine, où un jeune chef nous reçut bien , et après un repos de quelques heures, nous partîmes dans l'après-midi, et arrivâmes à cinq heures et demie à Counting, ville assez considérable, entourée d'un mur de terre haut de six pieds.
Nous résolûmes de rester là pendant quelques heures, et le principal prêtre de la ville nous rendit visite, en nous apportant un présent de lait et de vo- Jaille. Nous allâmes le voir dans la soirée, et il nous conduisit chez l'alcaïde (2) ou chef, homme d'une apparence vénérable, qui nous dit, quand il connut le but de notre voyage, qu'il avait vu . et se le rappelait parfaitement, M. Park lorsqu'il se dirigea pour la dernière fois dans l'est ; il nous témoigna son regret de ce qu'il n'avait pas reparu dans son pays, et nous soubaila un autre sort. Nous leur fimes à l'un et à l'autre un petit présent dont ils furent très reconnaissants.
Nous quittâmes Counting à quatre heures du matin le 28, et allâmes vers l’est. À un mille de Counting
- nous entrâmes dans un hois touffu de roseaux et de
halliers si épais qu'il nous fallut abaltre les branches et quelques arbres pour faire passage aux chameaux. Là le pays commence à s'élever considérablement, et à être coupé de vallons et de collines boisées et fertiles. ,
À midi nous passâmes près d'une petite ville murée, Kollicorri ; mais sa misérable apparence nous détourna de l'idée d'y faire halle, et nous continuimes notre marche à l'est-sud-est. À deux milles au-delà nous arrivâmes à Tandikunda, ville très respectable défendue par une forte palissade à laquelle s’enlacent des buissons épineux, et entièrement peuplée de Boucherinnes. La ville de Pisania, autrefois à peu de distance de Tandikunda, n'était plus qu'un amas de ruines.
Nous quitlâmes Tandikunda le 29 à cinq heures du matin, et allâmes à l'est par un pays bien cultivé, à Sami, petite ville murée contenant cent vingt huttes environ , auprès de laquelle nous fîimes halte sous un grand ‘arbre. Quand la chaleur extrême du soleil eut un peu diminué, nous nous remîmes en route à l'estnord-est; nous aperçûmes à quelque distance un campement foulah. Des femmes et des enfants entièrement nus vinrent sur le bord de notre chemin, et furent frappés d’étonnement à la vue de notre pea blanche et de nos chameaux. |
Le 4er mai, nous quittâmes la ville de Pakeba à six heures du matin, et voyageâmes au nord-est par l'est, jusqu'à neuf heures, et nous arrivämes alors à Sandou-Madina, très petit village muré, habité par des Jomkeys, et sujet de Katoba. À une courte distance dans le nord-ouest se trouve une petite ville boucherinne, nommée Couta-Cunda, où l'eau est bonne et abondante, et la culture très active.
Ayant quitté Sandou-Madina le 2 à quatre heures du matin, nous eûmes un chemin très agréable jusqu'à Fodia Cunda, la première ville du Woulli où nous arrivâmes à neuf heures et demie, après avoir passé près
ni En anglais, Bushreens A. M,
3) En anglais, alcaid.
des ruines de deux villes détruites par le peuple de Bondou dans leurs guerres avec ce pays.
Le 3, nous quittâmes Fodia-Cunda à six heures du matin, et à neuf heures nous arrivâmes à Madina ; nous bivouaquâmes sous un grand arbre à cinq cents
as environ au nord de la ville. Madina est une ville ien murée, contenant deux cent cinquante huttes, et de huit cents à mille habitants, tous Sonikeas : elle est capitale du royaume de Woulli, et résidence du roi. En dehors de la ville il y a de beaux ombrages de figuiers et de palmiers : son intérieur ne répond pas à son apparence extérieure ; ce sont des huttes accumuléés sans symétrie, et entre lesquelles sont entassées des immondices de toule espèce. A peu de distance dans le sud est une grande ville boucherinne nommée Barra-Cunda, qui peut contenir de mille à quinze cents habitants, et est défendue par une légère palissade enlacée par des buissons épineux. C'est là le seul rempart que les mahométlans adoptent dans ce
pays. :
Arrivée à Sabi, premiére ville du Bondou. Arrivée à Boulibany, capitale du Bondou.
Le 40, nous étions aux ruines de Montobe, ville qui devait être très grande et heureuse dans sa belle situation, et qui avait été dévastée un an auparavant par le peuple de Bondou, et dont la plupart des habitants avaient.été faits esclaves. C’est une destinée qui n’est point rare dans ce pays où le fort trouve toujours prétexte à faire la guerre au plus faible, et emmène alors souvent des villes entières en esclavage. On ne pouvait trop vanter les bienfaits de la civilisation à la vue des débris sinistres de quelques cadavres qui gisaient hors des murs de celte ville autrefois riante sans doute. Le 44, nous arrivâmes à Sansanding, pelite ville, et la dernière du royaume de Woulli. Elle est très bien située sur une éminence entourée de hautes terres, dans la vallée desquelles serpente une branche dela Gambie qui élait presque à sec alors ; ses bords sont couverts d'acacias, de roseaux €t de mimosas qui nous abritaient parfaitement du soleil.
Le 14, nous étions à Sabi, grande ville murée et située dans une plaine étendue qui s'élève doucement à l'est-sud-est, et que bornent des montagnes. A travers celle plaine coule un petit courant d’eau qui était alors presque à see, et que les habitants nomment le Wirico.
Les habitants de cette ville sont mahométans et serrawoullis, venus originairement du Kadjaga ou Galam. Ws nous parurent tout-à-fait inoffensifs, et étaient non-seulement mieux vêtus, mais plus propres de leur personne que les habitants du Woulli.
Le 49, nous arrivâmes à une gra ide ville, ou plutôt une réunion de petits villages nommés Baigh-Baigh, parfaitement situés sur de petites éminences qui dominent des deux côtés une profonde vallée où coule un torrent considérable qui contribue au débordement périodique du Sénégal. Les champs de blé commen- Caient à verdir , et tout le pays prenait l'apparence du printemps.
Nous arrivâmes à Boulibany, et des huties nous furent distribuées dans la ville, dont une partie fut mise entièrement à notre disposition par l’almamy, avec la faculté d'en éloigner la foule. Bientôt après notre arrivée, nous reçûmes d'une des femmes du roi deux ou trois grandes calebasses pleines de bon lait et des couscous , présent qui ne nous à pas paru devoir être dédaigné et qui valait mieux que toutes les misérables poignées de blé et de riz que les grands nous appor-
laient pour recevoir en retour de l'ambre, de la soie et des étoffes de coton. ne À
Boulibany , capitale du Bondou, est situé dans une grande plaine au pied d'une chaîne de rochers qui en sont éloignés d'un quart de mille à l'est. Vers l'ouest le lit d’un torrent considérable borde la plaine, et dans Ja saison des pluies conduit l'eau qui descend en mille
courants des montagnes au Falune et au Sénégal. La .
.population decette ville, que nous croyions plus grande
n'excède pas quinze ou seize cents habitants dont la plus grande partie se compose de la suite de l’almamy qui y réside.
La ville est entourée d'une forte muraille de terre glaise de dix-huit pieds de häut et de seize pouces d'épaisseur, avec des meurtrières, des augles saillants et des tourelles ou bastions aux portes. C’est la place la mieux fortifiée que j'eusse encore vue en Afrique : le palais du roi et ceux de sa famille sont également fortifiés.
Le Bondou. Étendue. Limites, Costume des habitants. Leur manière de vivre. Equipements militaires.
Bondou est situé entre le 14e et le 15€ degré de lati: tude nord, et le 10€ et le 12e de longitude ouest, est borné au nord par le royaume de Kadjaga, au sud par le Tenda et le Dentilla, à l’est par le Falemmé, le Bambouk et le Logo, et à l’ouest par Fouta-Toro, les bois de Simbani et le Woulli. Sa plus grande étendue de l’est à l'ouest n'excède pas quatre-vingt-dix milles, et soixante du nord au sud.
Le gouvernement de Bondou est monarchique , et quoique les lois de Mahomet semblent devoir balancer et domiuer son pouvoir absolu, les prêtres ou imans, bons courtisans, décident tous les cas en faveur de Sa Majesté. Les revenus se composent de dîmes perçues sur tous les produits de l'agriculture et le sel apporté pour l'intérieur, et des droits payés par les marchands qui traversent le pays, sous peine d'être dévalisés ; les présents et les offrandes de paix ne sont pas une médiocre partie des finances du roi.
La religion est celle de Mahomet, mais elle estmoins strictement observée dans le Bondou que dans les autres Etais de l'ouest de l'Afrique : quand les habitants prient, ils se dépouillent de tout ce qui est costume de guerre, de leur bourse et de leur poche à tabac.
Il y a des écoles presque dans chaque ville, et l'étudiant est à vrai dire le domestique du maître qui l'emploie à tous les détails les plus serviles. Quand les écoliers ne sont pas à leurs lecons, ils vont par le pays, mendiant et cousant pour celui qui en a besoin. Le produit de ees excursions est pour le prêtre, leur maître et professeur.
Le peuple du Bondou est un mélange de Foulahs, de Mandingues, de Serrawoullis et de Jaloffs, mais il parle exclusivement la langue des Foulahs, dont il a plus particulièrement les mœurs et les usages. Ils sont de taille moyenne, bien faits et très actifs. Leur teint est légèrement cuivré, et leurs trails approchent de ceux des Européens, beaucoup plus que ceux des autres habitants de l'ouest, les Maures exceptés; leur chevelure aussi est moins courle et moins laineuse que celle des noirs; leurs yeux, enfin, avec l'avantage d’être plus grands et plus arrondis, sontd'une plus belle couleur et ont plus d'expression. Les femmes, en particulier, ont plus de vivacité de caractère et de délicatesse de traits que les Serrawoullis, les Mandingues ou les Jaloffs. Elles sont extrêmement propres sur leurs personnes et leurs habits. Elles mêlent à leur chevelure des grains de verre avec des petits boutons d'argent ou d'or, et portent toujours sur la tête un voile jeté négligemment : il est de coton et n'imite pas mal notre mousseline. Elles aiment passionnément les parfums de toutes sortes, et particulièrement le muse et l'essence de rose ou de lavande; mais comme elles peuvent rarement s'en procurer, elles les remplacent par des clous de girofle pilés et réduits en une poudre qu'elles mélangent avec une sorte d'amande qui a le parfum de la fève de Tonquin, et qu'elles pulvérisent également; enfin, avec un peu d'eau de gomme, elles forment de celle substance des grains de la grosseur d'un pois vert.
M. Partarrieau arrive de la côte. L'expédition entre dans le Fouta-Toro. Mon retour à Baquelle. Description de la plaine de Hourey. Royaume de Galam.
Le 30 avril, je reçus de M. Parlarrieau une lettre qui m'annonçait son arrivée à Balla où il était retenu par le manque de bêtes de somme; je lui en envoyai dès le lendemain, et, le 3 mai, je partis pour aller audevant de lui. Le lendemain matin, je le rencontrai à Patako, petit village à environ trente milles à l'ouestsud-ouest de la capitale , et le 7 au matin nous allâmes chez l'almamy, que nous trouvâmes assis dans un petit magasin. Je lui amenai M. Partarrieau, et après lui avoir annoncé les présents destinés à son prédécesseur , je lui notifiai l'intention où j'étais de partir sur-le-champ. Il me répondit qu'il était prêt à me seconder de tous ses moyens, le répéla à plusieurs reprises, et me dit qu'il m'enverrait des personnes chargées de recevoir le présent. Ces personnes néanmoins n'arrivèrent qu'à minuit, et je trouvai qu’il était trop tard pour entamer cette affaire, surtout ayant la ferme volonté de ne pas laisser enlever le présent sans obtenir un engagement en langue arabe, signé de l’almamy, pour m'assurer protection dans le Bondou et pendant la suite de mon voyage.
Nous quittâmes Boulibany, le 22 mai, à six heures et demie du matin, et l'almamy, avec une parlie de sa suite, nous accompagna jusqu'à Lewa, village près duquel nous passâmes la nuit.
Après une marche très fatigante, nous arrivâmes à Baquelle par le bord de l’eau. J'y fus très bien accueilli. Mes hommes avaient établi leur camp sur la rive nord du fleuve et avaient déjà construit quelques huttes, mais prévoyant que cet emplacement élait sujet à des inondations, je fis transporter le camp sur une éminence dominant l'autre rive.
De son côté M. Dochard était arrivé le 18 février à Cumency sur la rive sud du Niger. Le fleuve avait là un demi-mille de large. Après avoir laissé en arrière
lusieurs villes sur l’un et l’autre bord, il atteignit Le 20 Koulikorro, et le 214 à midi, il était à Manabougou.
La population de Koulikorro, ville considérable, est entièrement composée de meurtriers, de voleurs et d'esclaves échappés, qui vivent là, à l'abri du châtiment, par l'effet d'une pierre qu’ils portent sur eux, laquelle pierre est extraite d’une montagne dans le voisinage de la ville, et qui par des idées superstitieuses des Bambarrans , irait immédiatement tuer quiconque la ‘oucherait. Telle est la terreur qu'inspire ce lieu, que l'on ne doit pas même en prononcer le nom devant le roi.
Le 42 septembre, j'allai faire une visite au Tonca de Tuabo, capitale du Bas-Galam. Le fleuve était si gros alors qu'il avait débordé et inondé toutes les basses terres. La vue de la ville de Tuabo était très frappante alors : elle avait toute l'apparence d'une ville flottante rendue plus pittoresque encore par Îles datliers , les tamarins et les autres grands arbres qui l'ombrageaient. Les habitants étaient dans la plus grande consternation; car si l'eau montait encore, ils
FIN
étaient obligés de quitter la ville ; c'était une scène d'une terreur difficile à imaginer. Le Sénégal, qui a là environ un demi-mille de large, et qui était alors plus haut que ne le virent jamais les plus vieux habitants, se précipilait avec la vitesse de quatre milles par heure, couvert de petites îles flottantes et d'arbres sur lesquels se dressaient de grandes aigrettes. Leurs plumes blanches éclatantes, et dont un vif soleil doublait l'éclat, formaient un agréable contraste avec les roseaux verts ou les troncs brunis des arbres sur lesquels elles se tenaient. La verdure riche, qui revêtait la base même des montagnes que le flot baignait, complétait le tableau.
La fin de novembre approchait, et je n’avais point encore de nouvelles de M. Dochard ; cette incertitude dura jusqu’au 30 juin, époque à laquelle un marchand serrawoulli, qui venait en droite ligne de Dhyage, capitale du Karta, m'apprit que M. Dochard était arrivé de Ségo dans celte ville. Je n’ajoutai pas entièrement foi à ce rapport, et le 6 juin, je me rendis au fort Saint-Joseph où je fus agréablement surpris de trouver M. Dochard, mais dans un état complet de maladie et d'épuisement. I1 put à peine se lever de sa natte pour me donner la main, et je craignais de le voir bientôt expirer. Il était effroyablement maigre ; cependant il était assez gai, et parut convaincu que le plaisir de me revoir el un peu de repos le rétabliraient bientôt, |
Nous quiltâmes Baquelle dès le matin du 17, et marchâmes dans l'est-sud-est jusqu'à six heures, et tous très fatigués, nous fimes halte pour la nuit près d'une eau fangeuse dans les bois. Le pays que nous traversâmes portait les traces d'une inondation.
Le 1er janvier 1821 élait passé, et je n'avais pas encore vu arriver de Ségo un messager qui m'élait annoncé. Cependant des marchands venus du Karta m'assurèrent qu'il venait de quitter ce pays.
Nous traversâmes à sept heures Lekollé-m-Bimi, ou crique Noire, qui joint le Sénégal un peu au-dessus de Felou. Alors notre route changea et nous allions à l’est, sur le sol marécageux d’une forêt immense de hauts rons, sorte de palmiers; nous marchàâmes ainsi jusqu'à Kerridjon, la première ville du Kasson, où nous arrivâmes à dix heures et demie. Le chef Safiré nous accueillit bien; quand j'allai lui rendre visite, il me fit beaucoup de questions, mais rien ne le surprit autant que d'apprendre que nous combattions sur terre à cheval, car il partageait la croyance commune, qui veut que nous vivions sur la mer dans des vaisseaux, el que nous ne mangions que du poisson, ce qui explique la blancheur de notre peau.
Nous quittâmes Kerridjou le 24 mars à quatre heures du malin, et jusqu à cinq heures et demie nous marchâmes dans le nord sur le chemin du Djafnou; tournant ensuite à droite, nous traversâmes à l’est un bois sans chemin tracé jusqu’à deux heuresaprès midi, et nous enträmes dans Mounia, lieu que Modiba avait désigné pour notre halte. Enfin nous revinimes à la côte.
ALBERT-MONTÉMONT.
Paris, — Imp. Lacour et Comp., rue Soufflot, 16.
Cb, Mettais del, Imp. Gerdès.