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extrême fermeté et une intelligence qu'aucun de ses devanciers n’a dépassée. Il a payé bien cher un pareil avantage, il l'a payé de sueurs et de sang; dans ce voyage d'un an et demi, précédé de trois cents jours d'épreuves, il a eu à supporter les plus dures privations, à endurer les plus cruelles souffrances. Son adresse merveilleuse et sa prodigieuse tenacité ont triomphé de tous les obstacles et de tous les dangers. Il a ainsi doté la science et le pays d’une gloire impérissable. Le major Laing, venant du nord-est ou de Tripoli, a été le premier à entrer à Tombouctou ; mais en quittant cette ville infestée de Maures farouches et de barbares Touaricks, il périssait assassiné par une bande de ces derniers. Un an après, notre compatriote séjournait dans cette capitale du Soudan occidental et rapportait à sa patrie le fruit de ses longues fatigues et de ses immortelles découvertes.
+ Réné Caillié naquit le 49 novembre 4799, d’une famille pauvre du village de Mauzé , près de Niort, département des Deux-Sèvres. Son père était un simple boulanger, et il le perdit jeune; son tuteur le mit à l'école, et l'enfant , sérieux et grave, se distingua surtout par l'amour de la lecture ; mais bientôt il dut y renoncer pour apprendre un métier. Il avait lu les Aventures de Robinson Crusoé , et contracta bien vite le goût des voyages. Il se sentait dévoré par l'ambition de faire des découvertes, et il lui tardait de pouvoir courir les hasards des Mungo-Park. On lui prêta des ouvrages de géographie et des cartes ; celles d'Afrique présentaient des lacunes, il ambitionnait Ja gloire d’en
combler une partie. Le jeune Caillié avait un oncle, il lui parla de son désir de voyager. Cet oncle eut beaucoup de peine à laisser partir son neveu; mais le penchant était irrésistible, et à force de prières, il obtint la permission de s’embarquer pour le Sénégal. On était en 1816.
Le jeune Caillié ne possédait alors pour loute fortune que soixante francs ; c'est avec de si faibles ressources qu'il partit de Rochefort sur la gabarre {a Loire , qui faisait voile pour Saint-Louis du Sénégal. Ce bâtiment marchaitde conserve avec {a Héduse, à bord de laquelle se trouvait M. Maollien , qui devait bientôt découvrir les sources du Sénégal. Arrivé à Saint-Louis, M,Caillié se rendit au Cap-Vert, d'où il revint au bout de quelques mois dans la rivière même du Sénégal, après la reddition de la eolonie par les Anglais aux Français.
De Saint-Louis M, Caillié partit pour la Guadeloupe, à bord d'un mavire marchand où il avait obtenu le passage gratuit. I} ne resta qu'environ six mois dans cette île, d'où il revint à Bordeaux pour de là retourner au Sénégal, où il reparut à la fin de 1818, avec une bourse bien légère, mais avec une ardeur plus vive que jamais de pénétrer dans l'intérieur du continent africain. 1 profita de l'expédition dirigée par M. Parlarrieu , compagnon du major Gray, et. partit le 5 février 4819 du Cayor, royaume voisin du Sénégal, et parvint bientôt dans celui des Ghiolof. 11 eut ensuite à franchir un désert, et souffrit eruellement de la soif. Il atteignit Roulibaba , village habité par des Foulahs pasleurs, lesquels vivent de lait assaisonné du fruit du baobab. Ici le voyageur trouva des sources limpides, el put s’y désallérer à loisir. I marcha ensuite vers le Foula-Toro. Après quelquesjours de marche, et arrivée dans le Bondou, la caravane rencontra le major Gray.
L'almamy ou roi de Bondou força les voyageurs à rebrousser chemin. Les Français furent obligés de se séparer des Anglais, et M. Caillié parvint à gagner la rive gauche du Sénégal près de Bakel, d'où il descendit le fleuve jusqu'à Saint-Louis, et revint en France, rétablir sa santé délabrée. é
En 1824 il s'embarqua de nouveau pour le Sénégal avec une petite pacotille, et toujours avec le projet de visiter l’intérieur de l'Afrique. En arrivant à Saint- Louis, notrevoyageurobtintde la philanthropieéelairée de M. le baron Roger, alors gouverneur des possessions françaises dans ces parages, l'autorisation de voyager sous les auspices du gouvernement. M. Roger lui accorda quelques marchandises pour aller vivre chez les Bracknas, apprendre parmi eux la langue arabe et les praliques du culte des naturels. C’est iei que commence vérilablement le voyage de M. Caillié, et nous pourrons bientôt le suivre dans sa traversée hardie du continent africain, depuis l'embouchure du Rio- Nunez, sur la côte de Sénégambie , jusqu'au détroit de Gibraltar, en passant par le Bambara et Temboctou, puis par le Sahara et le Tafilet, dans l'empire de Maroc; traversée ou trajet que le voyageur accomplit comme nous l'avons dit tout à l'heure en moins de deux années, car le jour du départ pour son grand voyage ne data que du 19 avril 4827. Nous passerors sous silence les détails qu'il a recueillis pendant son séjour parmi les Bracknas et chez quelques autres peuples voisins de la côte, et nous partirous avec lui du Rio-Nunez pour aller trouver le Niger, et descendant ce fleuve jusqu'à Jenné et Temboctou, franchir ensujte le grand désert de l'Afrique centrale.
Auparavant nous termiaerons par quelques mols ce que nous avons encore à dire de ce voyageur.
Après avoir recu en 4828 de la Société de géographie le grand prix qu'elle décerne , chaque année, à la découverte La plus importante, Réné Caillié était retourné dansson pays, s'y était marié et se livrait à des travaux d'agriculture, Mais sa santé, si délabrée par les privalions et les fatigues du désert, ne put se rétablir, el au bout de dix anmées, il descendait dans le tombeau. 1] n'avait alors qu'environ trente-neuf ans,
ALBERT-MONTEMONT.
RELATION
A l'embouchure du Rio-Nunez, M. Caillié fut mis en rapport avec les Mandingues de Kakondy, village situé
- sur le bord de ce fleuve, à cinquante lieues au nord de
Sierra-Leone, et où il n'existait pas d'établissements européens. Notre voyageur, qui possédait environ 2,000 francs, fruit de son industrie, les convertit, partie en argent, partie en marchandises. Ilemploya 1,700 fr. à acheter de la poudre, du papier, du tabac, des verroteries, de l'ambre , du corail, des mouchoirs de soie, des couteaux, des ciseaux , des miroirs, des clous de girofle, trois pièces d’étoffe de Guinée bleue etun parapluie, tous ces objets pesant un peu moins de 100 livres. Les 300 francs restant moitié en argent, et moilié en or, furent mis dans une ceinture. Il avait de plus recu de quelques, amis à Sierra-Leone divers médicaments. Muni de ces objets et de deux boussoles de poche, vêtu d'un costume arabe, dont les poches étaient remplies des feuillets d’un Koran déchiré, M. Caïllié, habillé en Arabe et qui, aux yeux des Mandingues, se donna pour un Egyptien retournant vers sa patrie, s'’achemina donc de Kakondy, en compagnie avec des Mandingues de l'intérieur qui remontaient vers leurs foyers. C'était le 20 avril 1827.
On suivit la rive gauche du fleuve. Après deux heures de marche, on atteignit la faetorerie de M. Bethman, dont le jardin renferme les restes du major Peddie et de plusieurs autres voyageurs anglais, martyrs de leur. amour des découvertes. La éampagne élait couverte de nédé, espèce de mimosa dont le fruit contient une subslance féeuleuse qui sert de nourriture aux nègres de celte partie de l'Afrique. À douze milles vers l'est on fit halte, et la femme du guide de M. Caillié prépara le souper; car dans toute l'Afrique les marchands ont adopté l'usage d'emmener une de leurs femmes pour préparer les repas de la caravane. Ces malheureuses ne marchent que chargées de pots en terre, de calebasses, de sel, etc.; elles portent les plus lourds fardeaux, tandis que les maris ne s'embarrassent de rien. Seulement les Foulahs et les Mandingues portent sur la tête un fardeau d'environ 200 livres pesant, ce qui ne les empêche pas de marcher avec une grande vitesse, et de franchir avec une agilité merveilleuse les montagnes d'Irnanké, un bâton à Ja main pour les aider à soutenir leur charge contenue dans uue corbeille longue de trois pieds sur un de large, et faile de morceaux de bois minces et flexibles. Quand les porteurs sont fatigués , ils posent un bout de cette corbeille entre les branches d’un arbre, et soutiennent l'autre avec leur bâton. Ils vont ainsi chargés jusque dans le Kankan-pour vendre leur sel.
M. Caillié prit station à l'ombre d'un superbe bombax , sous lequel on lui prépara un lit de feuilles sèches, après lui avoir donné des fruits du nédé , ressource habituelle des voyageurs, parce qu'il est très nourrissant, et qu’il sert à économiser le riz que l'on réserve pour acheter du sel. Les Foulahs, auxquels on avait dit que M. Caillié était arabe, eurent pour lui une grande vénération : ils le plaignaient d'avoir une si longue route à faire pour retourner dans son pays, et surtout d’être souvent obligé comme eux de dormir sur les pierres. Il avait grand soin de se cacher d'eux pour écrire ses notes, car ileüt été imprudent d'éveiller leurs soupçons.
Continuant sa route vers l'est, notre voyageur traversa le ruisseau de Tankilita, que ses compagnons lui déclarèrent être le Rio-Nunez. On passa près du village d'Oréouss, habité par des Foulahs qui élèvent beaucoup de troupeaux. Le village est situé sur le penchant d’une haute montagne couverte de. la plus belle végétation. De là, on fit plusieurs milles à l'est, et on arriva près d'un village dont les habitants se livraïent à l'agriculture. M. Caillié remarque que tous les villages de cette partie de Afrique ont une dénomination à peu
RÊNÉ CAILLIÉ. 3
près commune, lorsque les habitants s'y adonnent aux mêmes travaux. Le nom de ce village est Sancoubadialé. Il est environné de grands arbres. En le quittant M. Caillié continua sa route vers l'est, et se trouva bientôt à l'ombre des forêts. Il vit beaucoup de figuiers sauvages et des pruniers que les nègres nomment kaura. | ë
Le village que l'on trouva ensuite fut celuide Daour- Kiwar, peuplé d'environ quatre cents habitants, partie Foulabs, partie Mandingues : il est situé auprès d'une mare d’eau très salubre. Celte mare est entourée de bombax, de pruniers et de naucleas. On atteignit ensuite le village de Coussotami, silué dans une belle vallée couverte de gras pâturages. On passa un ruisseau qui va rejoindre le Rio-Nunez. Le 2% avril, on trouva un gros ruisseau que les naturels nomment Bangala : ensuile on se rendit au village de Dongol, endroit où les propriétaires mènent leurs esclaves pour cultiver les champs.
Le 9Bavril, on franchit une chaîne de montagnes que les naturels nomment Lantégqué, puis on séjourna dans le village de ce nom, d'où l'on passa à celui de Pandeya , peuplé de Foulahs pasteurs, et situé au pied d'une montagne.
Le 29 avril, on était dans le pays de Touma, qui sépare l'Irnanké d’avec le Fouta-Dhialon. Ce pays est hérissé de hautes montagnes, et habité par des Foulahs pasteurs, dont les troupeaux font la principale richesse. Ces Foulahs ont le teint couleur marron un peu clair, la figure belle, le front un peu élevé, lenez aquilin , les lèvres minces et la forme de la tête presque oyale. Le seul trait de ressemblance qu'ils aient avec les Mandingues se trouve dans leurs cheveux crépus. Is se tiennent en général très droits, et conservent en marchant un air de dignité ; ils se croient bien supérieurs aux autres nègres. Leurs costumes, comme ceux des Mandingues, sont de la plus grande simplicité : ils consistent en une coussabe ou chemise de toile blanche du pays et une culotte. Cette culotte est faile de grosse toile ; elle est très large, arrêtée seulement à la ceinture par une coulisse; elle descend jusqu’à moitié des jambes sans y être arrêtée; le bonnet est de la même étoffe. En voyage, les armes sont l’arc, les flèches empoisonnées et les lances. On se graisse le corps avec du beurre, qu'on prodigue surtout à la tête, ce qui lui donne une mauvaise odeur.
Ecs femmes se distinguent par le soin qu'elles ont de leur coiffure ; elles ornent les tresses de leurs cheveux avec diverses verroteries et portent de l'ambre au cou en forme de collier ; elles sont, en général, vives et jolies.
1! y a-aussi dans ces montagnes beaucoup de Dhialonkis, anciens possesseurs du pays de Fouta-Dhialon, conquis très antérieurement par les Foulahs, qui soumirent une partie de ces peuples au mahométisme ; ceux qui persisièrent à rester dans l’idolâtrie devinrent les tributaires de lalmany ou chef du pays ; ils paient leur tribut en bestiaux. Ces peuples sont très doux, obligeants envers les étrangers qui traversent continuellement leur pays montagneux. Ils ont un idiome - particulier que les Foulahs n'entendent pas bien ; mais, en général, ils parlent tous mandingue.
Poursuivant sa route vers l'est, M. Caillié traversa le 30 avril un petit plateau compris dans la province de Timbi, dont Boulibané est la ville principale, Il passa dans plusieurs villages, dont le plus gros, appelé Lelewel, pouvait contenir cinq cents habitants.
Il s'arrêta un moment à Bouma, autre village situé près d’un joli ruisseau argenté coulant au sud-est, La campagne élait couverte d'une magnifique végétation. M. Caillié descendit une petite montagne au pied de laquelle se déroule le Cocoulo, rivière qui dans cet erdroit a environ 45 pieds de largeur et offrant une ca. taracte de plus de 60 pieds de profondeur. Le 1er mai, notre voyageur était à Gnevé-Temilé, village de trois cent einquante habitants ; et le 2, à Popoco, autre village de trois cents habitants, situé dans une plaine de
RE SR Eee PRE" mr V
sable noir de la plus grande fertilité, à deux journées de Timbo, capitale du Fouta-Dhialon.
Le 5 mai, on fit halte à Foucouba, village d'environ cinq cents habitants; le 6, à Courou , au pied d'une petite montagne et à l'entrée d'une plaine fertile et pittoresque ; le 7, à Rady, joli village de quatre cents âmes, agréablement situé sur le bord d'un ruisseau qu'il fallut passer à gué ayant de l’eau jusqu'à la ceinture. On atteignit ensuite Doudé , puis Couraco, puis Coulinco, village de six cents habitants; puis Cagnola, beau village situé près d’une montagne qu'il fallut gravir pour arriver sur un plateau d'où l'on découvrit une, chaîne d'autres montagnes très élevées, où le Ba-Fing, autrement dit Sénégal, prend sa source. Ces dernières montagnes donnent naissance à différentes rivières plus ou moins considérables : le paysage est ici ravissant,
Le 8 mai, notre voyageur arriva au bord même du Ba-Fing, nommé ici la Riviére-Noire, parce qu'il coule sur un lit de roches noires. C'est le principal affluent du grand fleuve qui, près de Saint-Louis, débouche dans l'Atlantique, à cinq ou six cents lieues de sa source. Près de celle-ci, il a une centaine de pas de largeur et un pied et demi de profondeur moyenne; M. Caillié le traversa un bâton à la main, non sans beaucoup de peine, attendu sans doute la rapidité du courant. Sur la rive droite, il trouva quelques misérables cabanes de forgerons.
Continuant sa route vers l'est-sud-est, il atteignit Longoué, village d'environ quatre cents habitants, situé dans une plaine un peu élevée d'où l'on aper- Coit, dans toutes les directions, de très hautes montagnes et de jolis hameaux habités par des esclaves cultivateurs.
Le 10 mai, M. Caillié arriva près du Tankisso, gros ruisseau qui vient d'ouest-sud-ouest, et coule à l'est en faisant mille détours dans les montagnes. Notre voyageur apprit des Mandingues, qui avaient fait plusieurs voyages à Timbo, que ce ruisseau sort du Ba-Fing, un peu au-dessous de cette capitale, qu'il va se perdre dans le Dhioliba, et que Bouré, pays fertile en mines d'or, est situé sur la rive gauche du Tankisso, à demijournée ou trois-quarts de jour de Dhioliba. Le Tankisso, après avoir couru dans les montagnes, vient se précipiter en cascadés et serpente dans la plaine qu'il fertilise par ses débordements.
Après avoir passé le Tankisso, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, M. Caillié partit pour le Kankan ; mais avant de l'y suivre, nous devorns dire quelques mots sur le Fouta-Dhialon, qu'il vient de traverser.
Le Fouta-Dhialon, suivant notre voyageur, est gouverné par un almamy, que nomment les principaux de l'Etat : ils se rassemblent à cet effet, et ontégalement le droit de le déposer, si le peuple n'est pas content de sa conduite ; le gouvernement est théocratique.
Les Foulahs de Fouta sont, en général, grands et bien faits; leur contenance est noble et fière; leur teint, marron clair, est un peu plus foncé que eelui des Foulahs nomades; ils ont les cheveux crépus comme les nègres, le front un peu élevé, les yeux grands, le nez aquilin, la figure un peu allongée ; en. un mot, les traits se rapprochent de ceux des Européens. [ls sont tous mahométans et très fanatiques ; ils ont en horreur les chrétiens, et sont persuadés qu'ils veulent s'emparer des mines d'or situées à l'est du Fouta : c'est pourquoi ils mettent tant de soin à leur fermer cette route. Ils ne font pas, comme les Mandingues, de grands voyages; ils préfèrent demeurer paisibles habitants de leur pays, et veiller sur leurs esclaves qui sont une partie importante de leur fortune. Ils sont jaloux et envieux, exercent souvent des actes de rigueur envers les marchands étrangers qui traversent leur pays, surtout quand ces derniers sont riches. Cependant ils sont assez hospitaliers et secourent cénéreusement leurs compatriotes, car on ne voit point de mendiants parmi eux. Ils cuilivent dans leurs montagnes beaucoup de riz, de gros mais et de petit
mil, le coton qui leur sert à fabriquer leurs étofes, dont les lés n’ont que cinq pouces de large ; ces bandes couvrent leur nudité. Le principal commerce du pays consiste en sel et en étoffes; cependant ils vont vendre à Kakondy des cuirs, du riz, de la cire et du mil, qu'ils échangent contre le sel qu'ils transportent ensuite à Kankan et à Sambatilika, pour avoir des étoffes. Il y a aussi quelques Foulahs qui font des voyages à Bouré, où ils achètent de l'or qu'ils viennent échanger à la côte pour des fusils, de la poudre, des verroleries et diverses autres marchandises, avec lesquelles ils achètent des esclaves.
Les Foulahs sont belliqueux et pleins de l'amour de la patrie. En temps de guerre, ils partent tous indistinctement ; il ne reste que les vieillards et les femmes dans les villages. Beaucoup sont armés de fusils et de sabres ; mais la majeure partie se servent de l'arc et de la lance ; ils ont tous un poignard dont la lame est droile , el qui paraissent fabriqués dans le pays. Le vêtement est la coussabe et la culotte citées plus haut. Ils portent aussi un pagne qu'ils se passent autour du corps, des sandales et un bonnet rouge ; leurs cheveux sont tressés, el ils y mettent du beurre. Rarement ils sortent sans avoir plusieurs lances à la main. Du reste, leurs vêtements sont très propres, ainsi que leur corps. Il y a dans tous les villages des écoles publiques pour les enfants. Les esclaves se tiennent en plein air, soir et matin, à la clarté d'un grand feu. Lorsqu'on sait lire le Koran, on est regardé comme très instruit. Tous les parents sont très indulgents pour leursenfants, et ceuxci très obéissant(s et très doux. Les Foulahs de cette partie de l'Afrique ne laissent pas leurs enfants nus; ils ont une espèce de coussabe.
Les Foulahs font beaucoup usage de tabac à priser, mais ils ne fument pas. Les femmes sont vives, jolies et très douces ; elles ont l'habitude de se frotter les dents avec du tabac en poudre. Leur costume est simple et toujours très propre. Elles montrent une grande docilité aux volontés de leurs maris, et ne se permettent jamais la moindre plaisanterie avec eux. Ils peuvent en avoir quatre chacun, mais les pauvres n’en prennent ordinairement que deux. Elles sont chargées des soins du ménage, et cullivent aussi un pelit jardin près de leurs cases. Elles ont un logement particulier et font leur ordinaire à part; rarement elles mangent ensemble, et elles font tour-à-tour le souper de leur mari. Il leur donne à chacune une vache qu'elles ont soin de traire soir et malin. Ces femmes sont très gaies, peu jalouses les unes des autres, et le mari ne donne jamais quelque chose à l'une sans donner également quelque chose à l’autre.
Les Foulahs nourrissent beaucoup de bestiaux, bœufs, moutons, cabris; ils ont des chevaux d'une petite espèce, peu d'ânes, quelques chiens, et ils élèvent beaucoup de volailles. Ils font souvent des voyages à Sierra-Leone, où ils vont vendre dés bœufs pour l'approvisionnement de cette colonie. Leur pays fournit abondamment tout ce qui est nécessaire à la vie, riz, mil, ignames, cassaves, choux Caraïb?s, oranges, bananes, etc. Ces peuples sont fiers et menteurs ; on les accuse d’être paresseux et enclins au vol ; ils sont sobres , supportent les plus grandes privations avec courage ; ils sont braves et superstitieux ; ils ont beaucoup de confiance en leurs grigris, et lorsqu'ils vont à la guerre ils en sont couverts.
Quant aux Mandingues, chacun d'eux est un chef révéré dans sa famille ; sa case est placée au milieu de celle de ses femmes; on n'y voit aucun ustensile de ménage, seulement deux grandes jarres contenant des provisions de graminées pour l’année, que le mari donne par portions à ces mêmes femmes. Il n’a d’autre meuble que la peau de bœufsur laquelle il couche; ses armes sont le seul ornement de sa case.
Lorsque le maître va aux champs soigner ses esclaves, ses femmes ont soin de lui porter son dîner. En prenant leurs repas, ils ont l'habitude d'inviter les passants à le partager avec eux. Si l'invité ne s'assied point
auprès de la calebasse, le chef prend une poignée de riz qu'il tourne longtemps dans sa main, puis il la trempe dans la sauce, et la donne à celui qu'il a invilé; celte politesse ne doit jamais se refuser, sous peine de faire injure à l'hôte.
Le 30 mai 1827, M. Caillié prit congé des Foulahs, traversa sur un pont de bois le Tankisso, et atteignit de bonne heure Bagaraya, village habité par des Dhialonkès et des Mandingues, au nombre d'environ quatre cents. Il y a une mosquée particulière pour les femmes, car elles ne peuvent entrer dans celle des hommes. Le 1% juin, on fit route au sud-est à travers les montagnes dont les gorges présentaient en abondance le cé ou arbre à beurre, l’indigo et le nédé.
Le 3, on passa le Ba-Ndiégué (rivière aux Poissons), ruisseau qui arrose le Balaya et va se perdre dans le Tankisso. Les esclaves travaillaient au son du tambour, car dans quelques parties de ce vaste pays on ne fait rien qu’au son de la musique. Les naturels offrirent du lait à M. Caillié, qui reçut également du chef une poule. Il s'arrêta au village de Sateya, peuplé d'environ huit ceals âmes, et entouré de murs comme celui de Sancougnan, dontle mansa ou chef accueillit notre voyageur, après un petit présent de ce dernier.
Le 10 juin il franchit le gros village de Siraléa, peuplé de huit cents nègres et entouré de belles cultures ; puis il gagna celui de Bacocouda, dernier village du Balaya, pays qui a pour limites à l'ouest le Fouta, à l'est le petit pays d’Amana, au sud le Sangaran, où passe le Dhioliba, et au nord quelques forêts. Tous les villages de cette contrée sont entourés d'un double mur en terre ayant des créneaux. Les habitants sont guerriers et cultivateurs; ils fabriquent des toiles blanches qu'ils échangent avec leurs voisins, pour du sel; ils font aussi de la poterie. Ils sont moins zélés musulmans que les Foulahs leurs ancêtres, car ils boivent en secret une espèce de bière composée de mil et de miel. Les femmes se frottent la tête avec du beurre, et n’ont pour vêtement qu'une bande de toile de cinq pieds de long et de deux de large qu’elles se tournent autour des reins; pendant les jours de fêtes, elles en mettent une seconde qu'elles passent sur leurs épaules, et se couvrent le sein ; elles portent aussi des sandales. C’est à peu près le costume général des femmes de la Nigritie. |
Le 11 juin, M. Caillié atteignit Couroussa, village d'Amana, entouré d'un grand mur en terre, peuplé de cinq cents habitants, et situé sur la rive gauche du Dhioliba ou Niger. Il s'arrêta un moment pour contempler ce fleuve mystérieux, qui avait si longtemps exercé l'érudition des savants d'Europe; il ne pouvait se lasser de l'admirer. IL apprit des nègres que le Dhioliba commence ici à déborder en juillet, et qu'alors ils vont en pirogues l’espace de trois milles dans la plaine, où ils cultivent beaucoup de riz. Ces nègres sont Dhialonkès, la plupart idolâtres ; ils ne voyagent pas, ils vivent {paisiblement en cultivant leurs petits champs que fertilisent les débordements du fleuve, lequel aussi leur fournit beaucoup de poissons qu'ils prennent avec des hameçons que leur donnent les voyageurs venant de la côte. Bouré, pays à mine d'or, est à cinq journées de là, en descendant le fleuve en pirogue. j |
Le 13 juin, M. Caillié traversa le Niger dans une pirogue de vingt-cinq pieds de long sur trois de large, et un de profondeur. Pendant le passage, il vit une quantité de femmes et de jeunes filles se baigner dans le fleuve ; elles étaient toutes nues et paraissaient ne faire aucune attention aux hommes quiles regardaient; elles s’en retournèrent au village avec une calebasse sur la tête el un pagne autour des reins.
Le Dhioliba franchi, on fit route au sud-est, puis à l'est; on passa au village de Sambarala, situé sur les bords du fleuve, et entouré de nédés et de cés ; on atteignit ensuite le village Counancodo, ombragé par de beaux orangers. Le 14 juin, on était à Fessadougou, village de quatre cents âmes, situé sur les bords d’une
RÈNÉ CAÏILLIE 3
jolie rivière appelée Yendan, et coulant du sud au nord pour aller rejoindre le Niger vers la limite du Sangaran.
Le 17 juin, M. Caillié arriva dans la ville chef-lieu du Kankan, située à deux portées de fusil de la rive gauche du Milo, jolie rivière qui vient du sud et arrose Je pays de Kissi, où elle prend sa source; elle coule au nord-est et se perd dans le Dhioliba, à deux ou trois journées de Kankan ; elle est large, profonde et susceptible de porter des embarcations tirant de six à sept pieds d'eau ; dans les mois d'août et de septembre, elle déborde et fertilise les pays qu’elle arrose. La ville de Kankan est entourée d’une belle haie vive, très épaisse, qui la défend mieux qu'un mur en terre; elle a deux portes, une à l’ouest, l’autre à l'est: elle contient environ six mille habitants : elle est située dans une belle plaine fertile, terminée par des monticules dansle lointain. On aperçoit dans toutes les directions de jolis villages désignés sous le nom générique d'ourandés ; c'est là qu'onenvoieles esclaves pour cultiver les terres. On récolte l'igname, le maïs, le riz, le foigné, l'ognon, la pistache et le gombo qui y viennent en abondance.
Les habitants de Kankan sont gouvernés par un chef qu'ils appellent dougou-tiqui; mais ce chef ne décide jamais rien sans assembler le conseil des vieillards dans lequel règne le plus profond silence. Les décisions ne sont jamais prises qu'avec une extrême circonspection ; toujours on craint de se tromper.: aussi les délibérations durent-elles longtemps. On professe ici le mahométisme, et on porte une haine mortelle aux paiens ou infidèles.
I y a à Kankan un marché trois fois la semaine; on y apporte toutes sortes de marchandises, et les choses les plus utiles à la vie. Il en arrive de Sierra- PRE et de Jenné, ainsi que du Sénégal et du Ouassoulo.
Les habitants sont d'une extrême propreté dans leur ménage, et toujours vêtus de linge très blanc. Ils fabriquent de belles toiles avec le coton que filent leurs femmes. Chaque famille a son petit entourage en paille ou en épines ; les rues sont larges et tenues proprement ; la ville est ombragée par des dattiers, papayers, bombax et baobabs.
Kankan fait aussi un commerce ave: Bouré qui est en relation plus directe et plus fréquente avec Bamako, ville située à huit journées de distance, en descendant le Dhioliba. Bamako, que Mungo-Park écrit Bammakou, est décrite dans le voyage de ce célèbre découvreur du Niger. M. Caillié nomme et a traversé plusieurs des villes également décrites par Mungo-Park : nous ne les citons point pour éviter les répétitions.
Le 16 juillet 1827, M. Caillié s’éloigna de Kankan, et, après avoir traversé diverses contrées, notamment le Oussoulo, pays habité par les. Foulahs idolâtres et arrosé par la rivière du Sarano, il arriva le 3 août à Timé, village habité par des Mandingues mahométans , et situé dans la partie sud du Bambara, par 90 3 de latitude nord, et par 90 % de longitude ouest du méridien de Paris. Là il tomba dangereusement malade; il fut atteint du scorbut et blessé aux pieds; il ne fut en état de reprendre sa marche que dans les premiers jours de janvier 1898. Il avait, pendant ce long intervalle, recu les soins d'une vieille négresse, et ce fut à elle qu'il dut son rétablissement. Il crut bien des fois ne plus jamais revoir le sol natal; seul en un pays sauvage, couché sur la terre humide, n'ayant d'autre oreiller que le sac de cuir contenant son bagage, il passa ainsi plus de cent cinquante jours entre la vie et la mort, soutenu par un peu d’eau de riz que la vieille négresse Baba lui apportait dans sa hutte enfumée. Enfin, il put partir avec un guide, et rejoignit une caravane qui se rendait à Jenné, ville située sur le Niger, et qu'il atteignit le
10 mars 4828, après avoir traversé le fleuve sur une frêle pirogue faite d'un seul tronc d'arbre.
Jenné est située par 13° de latitude nord et 9
de longitude ouest, dans une île enfermée par un bras secondaire du fleuve. Cette ville peut avoir deux milles et demi de tour ; elle est entourée d'un mur en terre assez mal construit, ayant 10 pieds d'élévation et 14 pouces d'épaisseur. Il y a plusieurs portes, mais elles sont toutes petites ; les maisons sont en briques cites. au soleil; elles sont aussi grandes que celles des villages européens. La plupart ont un étage, toutes sont à terrasses ; elles n’ont pas de fenêtres à l'extérieur et les chambres ne reçoivent d'air que par une cour intérieure. Leur unique entrée, d'une grandeur ordinaire, est fermée en planches assez épaisses et sciées; cette porte ferme en dedans avec une double chaîne de fer, et en dehors avec une serrure en bois ou
en fer. Les chambres sont toutes longues et étroites;
les murs, surtout à l'extérieur, sont très bien crépis
en sable, car il n’y a pas de chaux. Chaque maison à
un escalier pour conduire sur la terrasse, [l n’y a pas
de cheminée, el assez souvent les esclaves font leur
cuisine en plein air.
Les rues de Jenné ne sont point alignées, mais assez larges pour un pays où l'on ne connaît pas l'usage des voitures ; on peut y passer huit ou neuf personnes de front; elles sont très propres el balayées presque tous les jours.
Les environs de Jenné sont marécageux et entièrement dénués d'arbres. On aperçoit cependant à des distances très éloignées, sur de petites élévations, des bouquets de ronniers; les plaines sont labourées avant les pluies et toutes ensemencées-en riz, qui croît avec les eaux du fleuve ; les esclaves sont chargés de la culture ; sur les bords du Niger ils récoltent un peu de gombo, de tabac et des giraumons. Dans la saison des pluies on récolte aussi des choux et des carottes, dont
les graines ont étéapportlées du Tafilet. On coupe dans
les marais une espèce de fourrage qu’on fait sécher au soleil, pour nourrir les bestiaux. Dans les endroits qui ne sont pas exposés aux débordements du fleuve on ne cultive que du mil et du mais.
La ville de Jenné est bruyante et animée; tous les jours il part et arrive des caravanes nombreuses de marchands qui apportent toutes sortes de productions utiles. Jenné a une grande mosquée en terre dominée par deux tours massives et peu élevées; elle est grossièrement construite, bien que très grande; elle est abandonnée à des milliers d'hirondelles, dont les nids produisent une odeur infecte. Les abords de cette mosquée sont obstrués par des mendiants et des vieil. lards aveugles ou infirmes. La ville est ombragée de quelques baobabs, mimosas, dattiers et ronniers.
Jenné contient beaucoup d'étrangers établis, Mandingues, Foulahs, Bambaras et Maures. On y parle les langues propres à ces quatre tribus, et de plus un dialecte particulier, appelé kissour, qui est la langue adoptée jusqu’à Temboctou. La population peut s'élever à huit ou dix mille habitants.
La résidence du chef ou roi se trouve sur la rive droite du fleuve : c'est un musulman fanatique, pour lequel Jenné paraissait trop mondaine ; il a établi dans sa nouvelle ville plusieurs écoles publiques où tous les enfants vont étudier gratis. Ce chef exige des cadeaux du commandant particulier de Jenné, à cause du commerce que les marchands viennent y faire.
Les habitants de Jenné sont très industrieux, intelligents, faisant travailler leurs esclaves par spéculation, tandis que parmi les hommes libres, les riches s'adonnent au commerce et les plus pauvres à divers méliers. On trouve ici des tailleurs qui font des habits que l'on envoie à Temboctou, des forgerons, des maçons, des cordonniers, des portefaix, des emballeurs et des pêcheurs; ici tout le monde se rend utile. On se sert, pour emballer les marchandises, de nattes faites en feuilles de ronnier; on recouvre ce premier emballage d'un second en cuir de bœuf.
Tous les habitants de Jënné sont mahométans; les Foulahs sont les plus fanatiques, ils ne permettent pas l'entrée de leur ville aux infidèles, et auand les Bam-
baras idolâtres viennent à Jenné, ils sont obligés de faire la prière, sans quoi ils seraient impiloyablement maltraités par les Foulahs, qui forment la majeure partie de la population, Du reste, les habitants sont très affables et très doux envers les étrangers, du moins ceux de leur religion; ils facilitent même aux marchands le débit de leurs marchandises.
Les Jennéens ont plusieurs femmes, etils ne les maltraitent point comme les nègres des pays silués plus au sud ; elles sortent sans être voilées ; cependant jamais elles ne mangent avec leurs maris, ni même avec leurs enfatis mâles. Les Jennéens ne connaissent d'autre écriture que celle des Arabes, presque tous peuvent la lire, mais peu en comprennent la signification, Lorsque les enfants savent lire le Koran, ils passent pour des hommes savants.
La nourriture des Jennéens se compose de riz, qu'ils font cuire avec de la viande fraîche, car il ven a tous les jours au marché; ils font, avec le petit miel, du couscous qu'ils mêlent avec du poisson frais ou sec très abondant. Ils assaisonnent les mets avec du piment ou du sel. Un morceau de viande de la valeur de 40 cowries ou 20 centimes, suffit pour le repas de quatre personnes. On en fait deux par jour, en se mettaut autour du même plat, où l’on mange en puisant avec la main, comme tousles peuples de l’intérieur de l'Afrique.
Les maisons ne sont pas meublées; on a des sacs en cuir pour mettre les effets. On couche par terre sur des nalles où des peaux de bœufs tendues, aussi est-on sujet aux douleurs rhumatismales à cause de l'humidité du sol et de la rareté du bois, Les enfants comme les grandes personnes sont habillés très proprement, ils portent Je pantalon et une chaussure qui ressemble aux pantoufles de l'Europe. La cciffure est un bonnet rouge recouvert d'un grand morceau de mousseline arrangé autour de la Lête en forme de turban. Les femmes comme les hommes portent le coussabe, mais celles mettent un pagne par-dessous.
Comme il n'y a pas d'auberge dans ce pays, les élrangers prennent un logement chez les particuliers, au moyen duquel ils paient en marchandises. Ils achètent du bois au marché pour faire leur cuisine.
Jenné-est située dans la partie est de l'île, sur une élévation de sept à huit pieds, qui la préserve contre les débordements périodiques du fleuve. Monté sur la terrasse des maisons on découvre la campagne dans un grand éloignement : ce sont des marais imménses à perte de vue et quelques bosquets de ronniers ; les bords du fleuve montrent aussi quelques tamariniers.
Nous nous sommes un peu étendu sur Jenné, parce que celle ville était décrile pour la première fois, M. Caillié ayant été le premier voyageur européen qui l'eût visilée et en fût revenu : nous allons la quitter pour nous rendre avec lui en descendant le Niger, à Temboctou, cette ville mystérieuse, d'où M. Caillié est aussi, Comme nous l'avons dit en commençant, le premier voyageur européen qui soit revenu.
Le 13 mars 1828, notre jeune voyageur s'embarqua pour Temboctou sur une pirogue montée par des nègres, et descendit ainsi le Joliba ou Dhioliba. I arriva le 2 avril parmi de grandes îles qui se trouvent non loin de l'embouchure du lac Débo. Le fleuve, en cetendroit, est divisé par plusieurs îles qui le partagent en plusieurs branches élroites, mais très profondes. Il y en a deux plus grandes que les autres, et sur l'une d'elles sont des cases de pêcheurs et des bergers. Le fleuve, en sortant du lac Débo, peut avoir environ six milles de largeur. Pius bas il se rétrécit jusqu’à un mille. Plus bas encore il se divise en deux branches, c'est-à-dire un peu avant d'arriver à Cabra, qui est le port de Temboctou,.
Ge fut le 19 avril 1828, c'est-à-dire un an après son départ de Kankondy sur la côte, que M, Caillié se trouva devant Cabra, village situé sur une petite montagne qui le préserve de l'inondation; il est entouré de marais qui dans la saison des pluies sont couverts
de dix pieds d'eau, moment où il est alors facile aux grosses embarcations d'aller mouiller devant Cabra. Un pelit canal conduit à ce village, mais il n’y a que des embarcations moyennes qui puissent entrer dans le port.
M. Caillié, arrivé à Cabra ou Kabra, vit quantité de
‘ cases en paille habitées par des esclaves marchands et
près desquelles mûrissaient des fruits du nénuphar. I remarqua dans les rues un grand concours de peuple et de marchande. Les maisons de Cabra, en général, sont construites en terrasses ; elles n’ont que le rez-de-chaussée. Il y en a peu de bien bâties; ce sont en parlie des cahutes : car les personnes riches habitent de préférence Temboclou, centre du commerce. Cabra, qui se trouve à une lieue de cette ville, contient environ mille à &ouze cents habitants tous occupés à travailler, soit pour débarquer les nombreuses marchandises qui viennent de Jenné, soit pour Les conduire à Temboctou, au moyen d'ânes et de chameaux, le chemin qui mène à cette ville étant un sable mouvant sur lequel la marche est très pénible. Il y a tous les jours à Cabra un marché approvisionné des marchandises du Soudan. Le port de Cabra s'étend de l’est à l'ouest sur une longueur d'un demi-mille et une largeur de soixante-dix pas. Il offre toujours un grand concours d'hommes et de femmes pour charger et décharger les marchandises. |
Le 20 avril, M. Caillié partit de Cabra pour Temboctou, à trois heures et demie après midi, et arriva dans celte ville au moment où le soleil touchait à l'horizon.
Temboctou n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons en terre, mal construites. La chaleur étant excessive, le marché ne se tient que le soir. M. Caillié vit exposés en vente beaucoup de fusils doubles français, des verroteries, de l’ambre, du corail, du soufre et des dents d'éléphants. Temboctou est habilée par des nègres de la nation Kissour. Le roi est un nègre que rien ne distingue des autres; il n’a pas plus de luxe dans sou logement que les Maures commercants , il est marchand lui-même. Sa dignité est héréditaire, Il ne perçoit aucun tribut sur le peuple ni sur les marchands étrangers; cependant on lui fait des cadeaux. Il n’a pas non plus d'administration; c’est un père de famille qui gouverne ses enfants avec Jes mœurs douces et simples des anciens palriarches. En cas de guerre, tous sont prêts à servir. En général, ces peuples sont inoffensifs et très pacifiques entre eux.
11 y a beaucoup de Maures établis à Temboclou ; ils ont les plus belles maisons de la ville. Le commerce les enrichit promptement : on leur envoie en consignation des marchandises d'Adrar et de Tafilet; il leur en vient aussi de Taouat, Ardamas, Tripoli, Tunis, Alger: ils recoivent beaucoup de tabac et de marchandises d'Europe, qu'ils expédient sur des embarcations sur la ville de Jenné, Temboctou peut être considéré comme le principal entrepôt de l'Afrique; on y dépose tout le sel provenant des mines de Toudeyni; ce sel est apporté par des caravanes à dos de chameau. Les Maures de Maroc et ceux des autres pays qui font les voyages du Soudan restent de six à huit mois à Temboctou, pour exercer leur commerce el attendre un nouveau chargement pour leurs chameaux.
La ville de Temboclou peut avoir trois milles de tour; elle forme une espèce de triangle; les maisons. sont grandes, peu élevées, el-n'ont qu'un rez-dechaussée: dans quelques unes est un cabinet au-dessus
de la porte d'entrée. Elles sont construites en briques
de forme ronde, roulées dans les mains et séchées au
soleil; à Ja hauteur près, les murs ressemblent à ceux
de Jenné. Les rues sont propres et assez larges pour y passer trois cavaliers de front; en dedans et en dehors ont voit beaucoup de cases en paille, de forme presque ronde, Comme celles des Foulahs pasteurs ; elles servent de logements aux pauvres et aux esclaves qui vendent des marchandises pour le compte de leur maitre.
RÉNÉ CAILLIE. 7
Temboctou renferme sept mosquées, dont deux grandes qui sont surmontées chacune d'une tour en brique , dans laquelle on monte par un escalier intérieur.
Cette ville mystérieuse, sur laquelle Pérudition s'est exercée depuis des siècles, et dont la population a été singulièrement exagérée, de même que la civilisation et son commerce avec l'intérieur du Soudan, est située dans une immeñse plaine de sable blanc et mouvant, où il ne croît que de faibles arbrisseaux rabougris, tels que le mimosa férruginea qui ne vient qu'à la hauteur de trois à quatre pieds. Elle n'est fermée par aucune clôture; on peut y entrer de tous côtés. On remarque
dans son enceinte et autour, quelques balaniles et un.
palmier doum situé au centre. La population est d'environ douze mille habitants, tous commerçants, en y comprenant les Maures établis. 1 ÿ vient souvent beaucoup d'Arabes, amenés par les caravanes qui séjournent dans la ville et augmentent momentanément la population.
Au loin dans la plaine, il croit quelques chardons et graminées dont les chameaux se nourrissent; le bois à brûler est très rare, on va le chercher près de Cabra ; on en fait un objet de commerce, et les femmes le vendent au marché ; les riches en brülent, les pauvres font usagé de fiente de chameau. L'eau se vend également sur le marché ; les femmes en donnent une mesure d'ebviron un demi-litre pour un cauris.
Temboctou, bien que l'une des plus grandes villes de l'Afrique vües par M. Caillié, n'a, selon lui, d'autres ressources qué Son Commerce de sel, le sol n'étant aucunement propre à la culture. C’est de Jenné qu’elle tire ses approvisionnements alimentaires, comme riz, mil, beurre végétal, coton, étoffes du Soudan, bougies, savon, piment, Ognons, poissons secs, pistaches, etc. Si les flottilles venant à Gabra élaient arrêtées en route par les Tuaricks , les habitants de Temboctou pourraient être réduits à la plus affreuse disette. C’est afin d'éviter ce malheur qu'ils ont soin que leurs magasins soient toujours amplement fournis de toute espèce de comestibles; cetle considération empêche aussi les flottes qui descendent le Niger jusqu'au port de Cabra de lutter avec les Tuaricks, malgré tout ce qu'ils ont à souffrir de leurs exigences.
Les habitants de Temboctou ne fument pas; mais les Maures nomades, qui habitent aux environs, font usage de la pipe. Les esclaves puisent l'eau avec descalebasses ; ils remplissent des sacs de cuir qu'ils mettent sur le dos de leurs ânes, et l'apportent ainsi chez leurs wnaîlres dans des jarres où elle se rafraîchit et perd uue partie de son mauvais goût.
Les nègres et les Maures ne s'occupent absolument que de leur commerce. Les Maures de Tripoli et ceux d’Ardamas font des échanges avec le Haoussa, ville où ils conduisent des marchandises d'Europe ; ils viennent ensuite à Temboctou avec des pacotilles
d'étoffes.
Comme les environs de Temboctou sont abso-
lument dépourvus de pâturages, puisque les chameaux |
y trouvent à peine de quoi pailre, on trouve à Cabra heaucoup de fourrage que les habitants récultent dans “les marais, et qu'ils font sécher pour le vendre aux personnes de la ville qui ont des bestiaux à nourrir, tels que chevaux, bœufs, moutons et cabris ; ce fourrage est serré sur le toit des maisons. Temboctou etsesenvirons offrent un aspect très aride et très monotone.
Tous les habitants natifs de Temboctou sont de zélés mahométans ; leur costume est le même que ce: lui des Maures, etils ont quatre femmes comme les Arabes ; mais ils n’ont pas comme les Mandingues la cruauté de les battre ; elles sont cependant chargées de mème des soins du ménage. Les femmes à .Temboctou ne sont pas voilées comme dans l'empire de Maroc ; elles sortent quand elles le veulent, et sont libres de voir tout le monde. Les habitants sont doux et affables envers les étrangers ; ils sont industrieux
et intelligents dans le commerce , qui est leur unique ressource ; la plupart des habitants sont riches et ont beaucoup d'esclaves. Les hommes sort de taille ordinaire , bien faits, se tenant lrès droits, ayant la démarche assurée ; leur teint est d’un beau noir foncé ; ils ont le nez un plus aquilin que chez les Mandingues, et, comme eux, les lèvres minces et de beaux yeux. M: Caillié a vu à Temboctou des femmes qui pourraient, dit-il, passer pour très jolies.
À Temboctou on se nourrit bien ; on mange du riz et du couscous fait de pelit mil cuit avec de la viande où du poisson sec. On fait par jour deux repas. Les riches déjeunentavee du pain de froment, du thé et du beurre de vache; la classe inférieure mange du beurre végétal. ;
En général, les nègres ne sont pas aussi bien logés que les Maures; ceux-ci ont sur les premiers un magique ascendant, el se croient eux-mêtnes bien supérieurs. Du reste. les habitants de Temboctou sont d'une grande proprelé dans leurs vêtements el l'intérieur de leurs maisons, où l'on voit pour ustensiles de ménage des Calebasses et quelques plats de bois, On ne connaît pas l'usage des cuillers ni des fourchettes, on prend les mets avec les doigts. Les nattes forment tout le mobilier; le lit se compose de quatre piquels fichés en terre à une extrémité de la chambre, ét sur lesquels on tend une natle ou peau de bœuf. Les riches ont un matelas en coton, et une couverture fabriquée chez les Maures des environs de Temboclou avec le poil des chameaux êt la laine des moutons.
Nous avons dit que les habitants de Temboctou ont chacun plnsieurs femmes : beaucoup ÿ adjoignentleurs estlaves. Les Maures ne prennent pas d'autres femmes que celles-ci; ils les occupent à promener les marchandises dans les rucs; elles voit aussi au marché étaler une petite boutique, pendant que.la favorite reste à la Maison äfin de surveiller celles qui sont chargées de faire la cuisine pour tout le monde ; elle seule prépare tous les repas de son maitre. Toutes ces femmes sont vêtues fort proprement : leur costume consiste en un coussabe comme celui des hommes, excepté qu'il n’a pas de grandes manches; elles portent aussi des souliers en maroquin. Leurs cheveux sont tressés avec beaucoup d'art, et on y mêle des ornements de corail et d'ambre faux. Ces femmes ont aussi l'habitude de se graisser la tête et le corps ; la grande chaleur, augmentée par le grand vent brülant de l'est, rend cette habitude nécessaire. Les femmes riches ont une grande quantité de verroteries au cou et aux oreilles; elles portent, comme à Jenné, un anneau aux narines, celles qui ne sont pas assez riches remplacent cel anncau par un morceau de soie rouge. Les esclaves femelles des gens riches ont quelques parures en or au col, et de petites plaques en forme de collier aux oreilles.
Nous avons-dit que les Tuaricks ou Touaricks gènaient beaucoup le commerce de Temboctou : ces sauvages nomades oùt rendu tous les nègres tribulaires, et ils exercent envers eux le plus affreux brigandage. lis ont, comme les Arabes, de beaux chevaux qui facilitent leurs excursions vagabondes. À Temboctou, on ne laisse pas sortir les esclaves de la ville après le coucher du soleil, de peur qu'ils ne soient enlevés par les Tuaricks, lesquels s'emparent de vive force de ceux qui leur tombent sous la main, et rendent bien plus déplorable la condition de ces malheureux. Les Foulahs du voisinage de Temboctou ne sont point toutefois soumis à ces barbares, auxquels ils font bien souvent la guerre. Les Tugricks ne se battent qu'avec la lance et le poignard; ils sont toujours à cheval ; ils ne font point usage de l'arc, l'embarras de leurs boucliers les empêcherait de s'en servir utilement. Ces peuples nomades portent les cheveux un peu longs; ils ont le teint brun comme les Maures, le nez aquilin, de grands yeux, une belle bouche, la figure longue, le front élevé; l'expression de la physionomie est sauvage et barbare. Ce sont eux qui se réunissent en nombre pour atta-
M. Caillié s’arrèla un moment pour contempler ce fleuve mystérieux.
quer les caravanes; mais heureusement ils craignent les armes à feu.
La grande mosquée de Temboctou à une tour, du haut de laquelle on découvre à une très grande distance une plaine immense de sable blanc. Cet édifice est construit en briques séchées au soleil; il y a trois galeries soutenues chacune par des arcades, aussi bien bâties que si elles avaient été construites par un homme de l’art. Ces arcades ont dix pieds de large et six de hauteur. Les murs de la mosquée ont vingt-cinq pieds de hauteur et six d'épaisseur. Le toit esl en terrasse ainsi que le haut de la tour, qui est de plus environné d’un parapet de dix-huit pouces de haut. Cette mosquée a cinq portes de différentes grandeurs, trois au sud et deux au nord; au milieu de la ville on voit une espèce de place entourée de cases rondes; on y trouve quelques palma-christi et un palmier doum, le seul que M. Caillié ait vu dans le pays.
Notre jeune voyageur raconte ainsi la fin malheureuse du major Laing, assassiné dans le voisinage de Temboctou par les féroces habitants de Zaouat, d'après les renseignements qu'il recueillit à Temboctou même sur cette cruelle catastrophe, et dont nous donnons seulement la substance,
« À quelques journées au nord de Temboctou, la caravane dont le major Laing faisait partie avait été
arrêtée sur la route de Tripoli par les Tuaricks, etselon d’autres par les Berbiches, tribu nomade, voisine du Dhioliba. Laing, reconnu pour chrétien, fut horriblement maltraité : on ne cessa de le frapper avec un bâton que lorsqu'on le crut mort. Un autre chrétien, probablement son domestique, périt sous les coups.
« Les Maures de la caravane de Laing le relevèrent et parvinrent, à force de soins, à le rappeler à la vie. Dès qu'il eut repris connaissance, on le plaça sur son chameau, où il fallut l’attacher, tant il était faible et incapable de se soutenir. Les brigands lui avaient presque tout enlevé.
« Rendu à Temboctou, Laing guérit de ses blessures au moyen d'un onguent qu'il avait apporté d’Angleterre. Sa convalescence fut longue, mais rarement troublée par des vexations, grâces aux lettres de recommandation que des Tripolitains luiavaient données, et surtout à son hôte, Tripolitain lui-même, à qui on l'avait confié. Laing avait conservé le costume européen et levé le plan de Temboctou. Pendant son séjour dans cette ville, on avait souvent voulu le forcer à convenir qu'il n’y a qu'un seul Dieu, et que Mahomet est son prophèle : il se bornait à répondre : « Il n'y a qu'un seul Dieu, » sans rien ajouter : aussi le traitait- ‘ on de cafir, d’infidèle, sans pourtant l’outrager autrement; on le laissait libre de penser et de prier à sa manière, tolérance qui s'explique en se rappelant que
Chacun se recommandait à Dieu en criant : Il n’y a qu’un seul Dieu, et Mahomet est son prophète,
les Maures domiciliés à Temboclou y sont venus de Tripoli, d'Alger ou de Maroc, et qu'ayant eu occasion de voir les Européens, ils sont moins promptis à s'effaroucher de leur culte.
« Laing, désirant voir Cabra, que nous avons vu être le port de Temboctou sur le Niger, ne put faire celle promenade que de nuit, de peur de tomber de nouveau entre les mains des Tuaricks, qui rôdent constamment dans les environs.
« Il comptait se rendre par Jenné et Sego vers les comptoirs francais du Sénégal; mais les Foulahs l'ayant menacé de lui faire un mauvais parti s’il osait traverser leur pays, le major, voyant qu'il n’y avait rien à oblenir de ces fanatiques, choisit la route.d’'Kl-Araouan et du Grand-Désert. Après avir marché cinq jours au nord de Temboctou, la caravane qu'il avait rejointe rencontra le chef de la tribu de Zaouat, lequel arrêta Laing, sous prétexte qu'il était entré sur son territoire sans sa permission. Il voulut l'obliger à reconnaître Mahomet pour le prophète de Dieu et à faire le salam. Le major, trop confiant dans la protection du bacha de Tripoli qui l'avait recommandé à tous lés cheiks du désert, refusa d'obéir. Alors, des esclaves noirs étran- ‘glèrent l’infortuné voyageur anglais, dont le corps devint la pâture des corbeaux et des vautours du désert.»
M. Caillié pense que Laing ane fois reconnu pour
chrétien et pour Européen, la mort était pour lui préférable à un changement, même momentané, de religion, puisqu'il eût dû renoncer dès Jors, à revoir jamais l'Europe. Le sort de Laing, devenu musulman par force, eût été, selon M. Caillié, le plus fâcheux qu'un homme puisse désirer. Vil esclave de barbares sans pitié, au milieu de tourments et de dangers continuels, il eût traîné une vie cent fois pire que la mort. La résolution de Laing paraît donc avoir été tout à la fois une preuve d'intrépidité et de prévoyance. |
Le 4 mai 1828, M. Caillié quitta la célèbre Temboctou, située par 170 50° latitude nord et 6° longitude ouest, ville dans le sein de laquelle il venait de passer quatorze jours. Il fit route au nord vers le désert, sur un sable presque mouvant et entièrement aride. À deux milles de la ville on vit quelques arbustes semblables aux genévriers et des bouquets de mimosa /erruginea assez hauts, donnant un peu de gomme de mauvaise qualité. Les habitants de Temboctou envoient des esclaves jusque-là pour couper du bois à brûler. La chaleur était accablante et les chameaux allaient fort lentement, parce qu'ils broutaient, en cheminant, des chardons et quelques herbes flétries éparses cà et là dans ces plaines stériles. La caravane, composée de près de six cents chameaux, fit halle dans un ravin, où elle passa la nuit.
Le 5 mai, elle continua sa marche vers le nord. On
trouvait de distance en distance de chétifs buissons tout rabougris et quelques pieds de salvadora, que les chameaux dévoraient. On rencontra des Tuaricks allant à El-Araouan, et qui servirent d'éclaireurs à la caravane; ils étaient montés sur des chameaux et portaient au bras un bouclier en cuir, au côté un poignard et à la main droite une pique. Il fallut au bout de trois jours se débarrasser de ces pillards, bien dignes de leurs nations. ;
M. Caillié nous apprend qu'il calculait la route à moyen de sa boussole de poche, en se réglant Je jour sur le soleil et le soir sur l'étoile polaire. Cette étoile est le fanal des Arabes dans leurs courses à travers le désert; les plus anciens guides vont en avant pour indiquer la route aux autres; une dune, un rocher, la différence de la couleur du sable, quelques touffes d'herbes, sont pour eux des signes infaillibles et auxquels ils se reconnaissent. Sans boussole et sans autre moyen d'observation, ils ont une telle habitude de remarquer les plus peliles choses qu'ils ne s'égarent jamais, quoiqu'il n'y ait aucune trace marquée, aucune route frayée, et que les pas des chameaux soient en un instant comblés et effacés par le vent.
La direction était toujours au nord et l'on faisait environ deux milles à l'heure. M. Caillié dit que le désert n’offrait pas toujours le même aspect, bien que ce fût une plaine de sable ou de roche; néanmoins l'Arabe se trompe rarement dans le trajet, et il calcule tellement juste les distances, que l'on arrive à une demiheure près aux endroits qu'il a indiqués le matin. Ces endroits sont en général des puits, tous ou presque tous comblés par le sable, et qué les chameaux devinent d'assez loin : on tes déblaie en y arrivant.
Le 6 mai, la caravane continua sa route au nord, et trouva partout la même Aridité, la même uniformité que dans les jours précédents. La température était extrèmement pesante et la chaleur extrême. L'eau manquait, bien entendu ; à mesure qu'on s’éloignait du sud, le pays devenait de plus en plus aride, on n'apercevait même plus de chardons, et tout se réunissait pour attrister la vue au milieu d'une nature aussi afireuse. C'6= tait une véritable image des ondulalions de l'Océan , peut-être du fond d’une mer sans eau. En effet, les vents creusent les sables du désert en sillons ondulés, comme la brise fait des vagues de la mer, lorsqu'elle en trouble légèrement la surface.
A la halte du $oir, on trouva quelques mimosas très rabougris, sur lesquels on étendit des couvertures; car ces arbustes, dépouillés de feuilles, ne présentaient aucun ombrage. Les chameaux broutèrent quelques herbes desséchées, tandis que les voyageurs dormaient sur le sable. On repartit au milieu de la nuit, comme le temps le plus agréable pour voyager. Il faut se rappeler que les caravanes qui traversent le désert n'obéissent point à un seul commandement, chacun y e:t maître de Ja conduite de ses chameaux : les uns en ont quiuze, les autres dix, d'autres moins; lés plus riches nourrissent lés plus pauvres, qui rendent d'autres services en échange. Les chameaux ne marchent pas à la file, mais vont dans (ous les sens, par groupes ou seuls, sans toutefois {rop s’écarter de la route, qu'ils suivent comme par instinct. La charge d’un chameau est de 500 livres, et le transport de Temboetou à Tafilet coûte 40 à 12 mitkbals d'or que l'on paie d'avance. Le Mitkhal en or est évalué 12 fr.; mais Ie mikhal en argent ne vaut que 4 fr. Les marchandises consistent en plumes d’autruche, éloffes en pièces ou en habits, esclaves, provision d'eau et de riz. Lorsque la Caravane s arrête, les troupes de chameaux sont tenues à deux cents pas de distance les unes des autres, pour éviter Ja confusion.
M. Caillié fait remarquer que quan! it: Maures retournent dans leur pays, ils n'emporten. pas seulement des plumes d'autruche et de l'ivoire, mais aussi beaucoup d'or, adressé aux marchands de Tafilet par léurs correspondants de Termboctou, en retour des marchandises expédiées par les premiers, et que ceux-ci ont
vendues pour leur compte. Pendant les halles dans le désert, M. Caillié voyait souvent les Maures occupés à peser leur or dans de petites balances semblables aux nôtres et que l'on fabrique à Maroc. L'or que portent les Maures, véritables commis-voyageurs du‘désert, est renfermé précieusement dans des morceaux de toile, avec une étiquelte où est écrit le poids de ce métal et le nom de la personne à laquelle il appartient.
Vers onze heures du soir, la Caravane continua sa route au nord, en se dirigeant sur l'étoile polaire. Les chameaux, suivant M. Caillié , connaissent si bien le désert qu'aussitôt qu'ils sont chargés, ils prennent par instinct la route du nord, comme s'ils étaient conduits par le souvenir des puitsqu'on doit y trouver. M. Caillié pense qu'un voyageur, étant seul, n'aurait pas besoin de guide pour arriver. Les chameaux, ajoute-t-il, ne forcent jamais leur pas, qui est naturellement un peu allongé; lorsqu'ils ont hâte d'arriver, ils avancent Je cou, dont Îles mouvements suivent ceux des jambes; des piétons les dirigent, occupation très fatigante qui les oblige de se relever de deux heures en deux heures.
Le 8 mai, on fit halte par une chaleur insupportable, sur un sable uni, et sans que la vue rencontrât aucune trace de végétation. Tout le monde était mourant de soif, et l'on but avec délice une eau tiède ct de mauvais goût que renfermaient les outres”M. Caillié aperçut des corbeaux et quelqués vautours, les seuls habitants, dit-il, de ces immenses déserts, qui font leur pâture des chameaux crevés où que leurs maîtres ont abandonnés.
Le 9 mai au mâätin, on fit halte dans une plaine sa. blonneuse, où l'on trouva un peu d'herbe pour les pauvres chameaux. C'était le lieu où le major Laing avait été assassiné‘ plusieurs Maures de la caravane avaient été témoins de ce tragique événement. Le puits de cette halte procure de l’eau en abondance.
Après le dîner, qui consistait en riz bouilli, pain dur, un peu de miel et du beurre, on fit route au nord sur un Soi très sablonneux, parsemé de quelques herbes, el le soir On arriva vers neuf heures à El-Araouan, célèbre entrepôt de commerce, ville située dans un basfond, entourée de hautes dunes de sable qui se plongent à l'ouest. Les rues de cette ville sont plus larges et plus propres que celles de Temboctou ; les maisons, construites daus le même genre, sont beaucoup plus basses et moins solides ; les toits sont en terrasse, mais les pelils morceaux de bois qui entrent dans la construction des toits de Temboctou sont remplacés par des couvertures faites avec les tiges d’un jonc très dur et piquant; de faibles chevrons en bois de ronviersupportent ces tiges, qui sont couvertes légèrement de sable. Les magasins sont frès étroits. Il peut y avoir cinq cents maisons, toutes peu solides, et chacune peut contenir six habitants. Les devants de portes sont crépis avec du sable jaune. El-Araouan n’a, comme Temboctou , aucunes ressources par elle-même, elle est l'entrepôt des sels de Toudeyÿni, qui s’exportent à Sansanding, sur les bords du Niger. Son sol est encore plus aride que celui de Temboctou ; à quelque distance que la vue puisse s'étendre, on n'aperçoil pas la moindre trace de végétation. Les chameaux des nombreuses caravanes vont très loin pour trouver du fourrage; le bois est si rare, qu'on ne brûlé que du crottin de chameau ; les esclaves le ramassent très soigneusement, car il n'y à pas d'autre combustible pour faire la cuisine. LesMaures vont tous les six jours quérir leurs chameaux pour les mener boire aux puits qui sont dans les environs de la ville, et qui ont environ soixante pas ordinaires de profondeur. On se sert d'un chameau pour tirer le seau qui est en cuir, et pour cela on fait usage d'une poulie. L'eau de ces puits est saumâlre, très malsaine et tou jours chaude ; les sources sont toujours très abondantes. Quoique dans les maisons l'eau soit toujours exposée à un courant d'air, elle est constamment tiède, ce qui la rend désagréable à boire.
El-Araouan n’est pas aussi commerçant que Temboctou, d’où il est obligé de tirer toutes ses provisions,
RÉNE CAILLIÉ. 11
vu que Sansanding cst plus éloignée, se trouvant à plus de vingt-cinq jours de marche dans l'ouest.
El:Araouan, quoique habité par des Maures de Zaouat et des divers pays des bords de la Méditerranée, n'a pas de marché. M. Caillié pense qu'il n'existe pas de séjour plus triste Il y a des cases en paille pour loger les esclaves. Chaque famille tue un bœuf de temps à autre, et conserve la viande après l'avoir fait sécher au-soleil; on la mange avec le riz ou le couscous.
El-Araouan est le point d'arrivée des caravanes qui viennent de Tafilet, du cap Mogador, du Drah, de Taouat, des villes d'Aghdamas et de Tripoli. Elles apportent des marchandises des manufactures d'Europe, telles que les armes à feu, dé la poudre à tirer, des éloffes et quelques productions de leur pays, comme tabac, dattes, etc. Dans la saison des pluies, les Tuaricks viennent dresser leurs tentes aux environs d'El- Araouan , et percevoir les droits qu'ils imposent au commerce de cette ville.
M. Caillié quitta cet horrible pays, car c'est ainsi qu'il le nomme, le 49 mai 1828, à six heures du matin. La caravane se composait alors de quatorze cents chameaux portant diverses provisions du Soudan, comme or, ésclaves, ivoire, gomme, plumes d'autruche, étoffes en pièces ou en habits confectionnés. Après avoir fait six milles sur un terrain entrecoupé de sable mouvant, où l’on ne voit aucune trace de végétation, on atteignit Mourat , petit village composé de cinq maisons construites en bricks de sable, lieu plus triste encore qu'El- Araouan ; mais dont les puits entourés de chameaux et les balloits de marchandises présentaient un tableau assez animé au milieu dé vastes solitudes. D'un côté, on voyait les chameaux et les ballots de marchandises, de l’autre les nègres, femmes et enfants qu'on allait vendre dans les marchés de Maroc; plus loin étaient les Maures à genoux qui invoquaient la protection du prophète. On se remit en route, afin de traverser les immenses solitudes qui séparent le Soudan des régions de l'Afrique septentrionale.
On se dirigea au nord et un peu à l'ouest. La soif dévorait tout le monde, mais on ne put boire qu'une fois dans la journée. À l'exemple des Maures, notre voyageur se mit une bande de toile de coton sur les yeux, et une autre sur la bouche, pour se garantir du vent qui lui envoyait du sable et de l'air qui desséchait les poumons. A dix heures du soir on fit cuire du riz que l'on mangea avec du beurre fondu, et malgré la soif chacun s'endormit.
Le 20 mai, de grand matin on fitroute au nord. Vers midi la chaleur élant accablante, on s'arrêta pour tendre le varois, espèce de couverture en peau de mouton lannée qui sert de tente. Chacun reçut une calebasse d'eau contenant près de trois bouteilles, que l'on avala d’un seul trait; celte eau était tiède, et remplissait l'estomac sons désaltérer le voyageur. Le vent d'est souleva beaucoup de sable, et tout le monde souffrait horriblement. La caravane devait bientôt manquer d'eau, et il fallut réduire la ration de chacun pour les jours suivants.
Le 21 mai le vent brûlant d'est rendit la chaleur insupportable : une poussière fine et embrasée entrait dans les yeux, malgré la précaution qu'on avait prise pour s’en garantir. Chacun ne rêvait que ruisseaux, rivières ou fleuves, et pour étancher sa soif dévorante, chacun n'avait qu'un peu d'eau tiède. Le lieu où l'on campa était d'une aridité affreuse : pas un seul petit brin d'herbe ne reposait l'œil, la nature offrait l'aspect le plus effrayant; les chameaux dispersés dans la plaine, une solitude profonde, le silence du désert, tout produisait une impression pénible, difficile à décrire. Ajoutez que les animaux exténués de fatigue, et couchés près des tentes, la tête entre les jambes, semblaient allendre avec résignation le signal du départ. Il ne fut donné qu'à cinq heures du soir.
Le 22 mai à neuf heures du matin, la caravane, épuisée par la soif et toujours inquiétée par le vent d'est qui diminuait aussi les provisions d’eau en des-
séchant les outres, fit halte sur le sable. M. Caillié, dévoré par la soif, allait de groupé en groupe, le chapelet à la main, mendiant quelques gouttes d’eau ; mais ne pouvant en obtenir il revint dans sa tente, et tomba sur le sable, sans avoir plus longtemps la force de se tenir debout. Cependant il ‘allut se remettre en voyage au milieu d'un pays hérissé de rochers et de dunes de sable.
Le 23 mai, le vent d'est souffla avec plus de violence que jamais, et à tout moment la caravane craignait d'être engloutie sous les montaznes de sable que le vent soulevait; et pour comble de malheur, la provision d’eau diminuait de plus en plus, car la séchéresse de l'air en absorbait toujours en grande partie. De pauvres pelits esclaves demandaient à boire en pleurant; ces malheureux tombaient à terre sans pouvoir se relever, et les Maures les prenaient rudement par la main, puis les trainaient avec violence én les frappant à grands coups de fouet jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint à la course leurs chanieaux qui étaient déjà bien loin. Ajoutez que les trombes de sable ne cessaient de traverser la caravane, en la faisant tournoyer comme un brin de paille, et en renversant les voyageurs pêle-mêle les uns sur les autres. On ne distinguait souvent rien à un pied de distance, car le sable comme un brouillard épais enveloppait de noires ténèbres toute la caravane, alors plongée dans la consternation. On n'entendait de lous côtés que des lamentalions; chacun se recommanudai: à Dieu, en criant de toutes ses forces : « 1 n'y a qu'un seul Dieu et Mahomet est son prophète! » Au milieu des cris et des prières des voyageurs, mêlés au mugissement du vent d'est, on distinguait par intervalles les gémisséments
“sourds el plaintifs des chameaux, non moins effrayés
et bien plus à plaindre que leurs maitres, puisque depuis plus de quatre jours ils n'avaient rien mangé.
Enfin, le 26 mai, on put atteindre les puits du Télig et se remettre un peu de tant de privations. Chacun se précipitait vers ces puits, les chameaux se disputaient les auges jusqu'à la dernière goutte. La première nécessité un peu satisfaite, l'eau devenant commune, on fit cuire du riz que l'on mangea avec du beurre; c'était le premier repas que l'on eût fait depuis huit jours.
Le 27 mai plusieurs personnes alièrent à Toudeyni, petite ville située à une demi-journée des puits de Télig, et d'où l'on tire tous les sels qui s'importent de Temboctou à Jénné, et de cette ville dans tous le Soudan.
Après avoir rempli deau toutes Iés outres, on leva le camp et l’on fit route au nord-ouest. C'était le 28 mai. On fit halte, le 29, dans un endroit où l'on trouva un peu de végétation. On en trouva aussi quelque peu le 30 et le 31. En traversant le désert, M. Caillé apercevait dans l'éloignement de grandes étendues de terrain qui lui semblaient être des lacs et des rivières, au milieu desquels s'élevaient comme des îles de sable, et qui montratent à 1 horizon cette plaine désolée comme un lieu propre à se désaltérer; mais en approchant il se trouvait toujours cruellement déçu : au lieu de l’eau qu'il espérait trouver, il ne découvrait plus qu’un sable mouvant et dont les grains brûlants l'aveuglaient à toute heure. Une pareille illusion redoublait ses tourments et les rendait bien plus affreux. Il faut, dit-il, avoir vu par soi-même de semblables mirages pour s'en faire une juste idée.
Le 1er juin on fit halte aux puits de Trasas ou Trarzas, situés dans une plaine cutourée de dunes de sable jaune. Ces puits, en assez sand nombre, ont de sept à huit pieds de profondeur ; l'eau en est salée et détestable, mais elle fut trouvée délicieuse dès qu’on eut pu les déblayer. La caravane lrouva ici les Maures Tajacantes, et M. Caillié obtint d'eux quelques gouttes d'eau salée. ,
Le 3 juin, on fil route au nord-oucst,en traversant une chaine de dunes. Le5, on eul à eu franchir d'autres, et il en fut de même le 6, le 7, le 8 et lé 9. On
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eut le 10 à gravir une grande côte de granit entrecoupée de coteaux noirs, et on trouva sur le versant opposé quelques brins d'herbe, que les chameaux dévorèrent avec avidité. Le 11 etile 12, on eut à parcourir un terrain inégal, pour atteindre, le 43, les puits d'El- Kseif, situés au bout d'un ravin et ombragés par un joli bosquet de dattiers. La vue de ces arbres produit un effct enchanteur, surtout après l'affreux tableau qu'on vient de franchir. Du 14 au 30, la route présenta presque partout la même üniformité. Le 12 juillet, on atteignit le territoire d'El-Harib, situé à deux jours à l'ouest de celui d'El-Drah, et à une journée à l'est de la contrée des Tajacantes; il se trouve entre deux chaînes de petites montagnes qui se prolongent de l’est à l’ouest et le séparent de l'empire de Maroc, dont il est tributaire. Les habitants sont des tribus nomades qui élèvent des chameaux dont le lait les nourrit, et qui forment leur principale richesse. Tous les Maures d'El-Harib font le voyage du Soudan; ils vont à Temboctou, à El-Araouan et à Sansanding ; les négociants du Tafilet, d'El-Drah et du Soueyrah leur donnent des marchandises qu'ils vont ainsi vendre, en y joignant quelques petits articles pour leur propre compte. Ces Maures sont continuellement harcelés par les Berbers, qui en exigent des tribuis, bien qu'ils soient déjà si pauvres.
Les Maures d'El-Harib sont vêlus comme ceux des bords du Sénégal, excepté qu'ils mettent par-dessus leur coussabe une couverture de laine fabriquée dans le pays d'El-Drah ou du Tafilet. Ils n'ont qu’une femme, et, comme‘les Braknas, ils en changent souvent. Ils sont tous musulmans; mais ils ne s’adonnent pas comme les marabouts à l'étude du Koran, et ils n'apprennent pas à écrire : aussi un marabout est très considéré chez eux. Ils sont généralement détestés de tous leurs voisins, qui les traitent de cafirs ou infidèles. Ces Maures, hommes et femmes, sont très sales el très puants ; ils mangent les chameaux crevés. Pendant que les hommes voyagent, les femmes s'occupent à faire des cordes, avec de l'herbe, pour attacher les bagages et pour tirer l’eau des puits dans le désert ; elles filent le poil de leurs chameaux, avec lequel elles tissent l'étoffe pour faire leurs tentes; elles travaillent le cuir, le tannent, et en font des sandales pour leurs maris ; comme tous les musulmans, elles ne mangent pas avec les hommes.
Le 13 juillet, la caravane entra dans le pays d'El- Drah, dont elle traversa le premier village, celui de Zaouat, dont les maisons à terrasses n'ont que le rezde-chaussée. Ce lieu est entouré de forêts de dattiers qui élèvent majestueusement leurs cimes dans les nues. Sous ces arbres, les habitants d’El-Drah cultivent du froment, de l'orge et quelques légumes. Ils distribuent leurs terres en petits carrés pour y faire séjourner l'eau des puits; quand ils jugent qu'elle n y est plus nécessaire, ils l’'amènent par des conduits aux pieds de leurs dattiers. Chaque propriétaire a, au milieu de son champ, un puits dont l'eau est claire et bonne à boire. Dans ce pays on fait usage de la charrue, à laquelle on attelle le mulet ou le chameau.
Le 44 juillet, on fit route à l’est-nord-est, et l'on passa devant le village de Bounou, entouré de beaux dattiers. On vit ensuite un autre village tombé en ruines, et vers midi on fit halte à l'ombre des daitiers, assez près de Mimcina, grande ville d'El-Drah, habitée par des Berbers et des Maures cultivateurs ; cette ville, entourée d’un mur de douze pieds de haut, est située entre deux chaînes de petites montagnes qui ne présentent aucune trace de végétation.
Les environs de Mimcina se distinguent par de jolies cultures de dattiers. Les maisons de cette ville n'ont que le rez-de-chaussée ; elles sont, comme celles de Temhoctou, terminées en terrasse et ne reçoivent d'air que par une cour intérieure. Les habitants nourrissent quelques moutons à laine, des chèvres et des volailles. Ils sont grands cultivaleurs et ont beaucoup de dattiers qui forment leur principale richesse.
Le 15 juillet, on arriva auprès des puits de Yénéguédel, où l’on fit halte sous un bosquet de dat'iers. Le 16, on fit route au nord, et l'on s'arrêta le soir auprès des puits de Faratissa, ombragés par de beaux dattiers; on eut occasion de remarquer ensuite, aux puits de Bohayara, les femmes berbères, qui lavaient des haillons et filaient la laine de leurs moutons. Elles portarent des colliers d'ambre, de corail, et des bracelets d'argent, |
Le 20 juillet, on se remit en route, et le 27, on atteignit le pays de Ghourland, parsemé de dattiers. Le 29, on partit pour Fez, en traversant le Tafilet, petit arrondissement faisant, comme El-Drah, partie des Etats de l'empereur de Maroc; les habitants paient quelques impôls à ce souverain, qui y entrétient un bacha ou gouverneur, lequel fait sa résidence à Ressant, ville ayant une grande porte, entourée de petits carreaux en faïence de diverses couleurs’ placés symétriquement sur le mur.
M. Caillié dépeint ce pays comme agréable. Les habitants font, dit-il, un grand commerce avec le Soudan El-Araouan ; ils y envoient du tabac en feuilles qu'ils récoltent chez eux ; ils expédient aussi des marchandises d'Europe. M. Caillié dépeint le Tafilet comme renfermant tout ce qui est nécessaire à la vie de ses habitants ; les nombreux dattiers qui entourent chaque propriélé procurent une nourriture abondante et une branche de commerce considérable. Ils vendent beaucoup de dattes dans le pays de Maroc et surtout dans les villes situées au bord de la mer.
La population est divisée en nobles et esclaves, dont quelques-uns sont affranchis. Ici on tanne le cuir,on fait un beau maroquin très eslimé dans le commerce, et qui trouve à Fez un prompt débouché. Dans les marchés, on aperçoit des couvertures de laine, des coussabes, des cuirs tannés, des pagnes, des souliers, des dattes, des plats en bois et divers objets travaillés dans le pays, qui du reste abonde en, Juifs, très malheureux, allant presque nus, et constamment insultés par les Maures. \
Le 12 août, M. Caillié arriva à Fez, ville importante de l'empire de Maroc, sur laquelle il donne les renseignements suivants.
Fez ou Æl-Fez est située dans une sorte d’entonnoir formé par de hautes montagnes bien boisées, d'où descendent plusieurs gros ruisseaux qui arrosent la campagne et fournissent la ville de très bonne eau; dans toutes les mosquées il y a des jets d’eau, et dans plusieurs rues des fontaines destinées à désaltérer les passants. On y remarque plusieurs moulins à eau pour moudre les grains. La ville a environ quatre milles de tour ; elle est enveloppée d’un double mur en brique, ayant de distance en distance des pignons qui lui servent d'ornements. Ce mur a 13 pieds de haut. On entre dans la ville par une grande porte, formant un arcde-triomphe. Dans l'enceinte du premier mur,ily a quelques jardins et de petites maisons basses : c'est ce qu'on appelle faubourgs. Les maisons , construites à terrasses.avec des briques bien faites et cuites au four, ont en général un étage au-dessus du rez-;dée-chaussée, et ne reçoivent le jour que par une cour intérieure. Ces maisons, toutes blanchies à la chaux, sont mal entretenues et n’ont que de très petites fenêtres carrées et bien grillées sur les rues, qui, elles-mêmes sont payées, très étroites, tortueuses, sombres et de la plus grande malpropreté ; ces rues ne sont que de longues galeries couvertes par des treilles ou de la maconnerie, ce qui empêche l'air d'y circuler et rend la ville très malsaine.
On fabrique à Fez des couvertures de laine et de la poudre à canon. Il y a des ouvriers qui font des charrues et des pelles de bois pour travailler la terre; il y a aussi des serruriers, des couteliers, cordonniers, tailleurs, maçons et armuriers.
Dans la plupart des quartiers de Fez on trouve des
boutiques garnies de toutes sortes de denrées, où les
voyageurs achètent du pain , de la viande, du beurre,
de la pâtisserie et des fruits. On apporte au marché “ Fez beaucoup de dattes et de cuirs tannés du Tael.
Pour la sûreté des boutiques on lâche toutes les nuits des chiens dans les rues du marché; ces animanx, dressés exprès, font leur service-avec une telle ardeur, que si des hommes couchés à proximité ne les surveillaient pas, ils dévorereraient les passants que le hasard ou quelquesaffaires conduiraient vers le lieu confié à leur garde.
Fez a beaucoup de mosquées; elles sont toules surmontées d'une tour carrée d'environ 400 pieds de haut, sur laquelle on arbore un pavillon blanc au moment de la prière. Ces mosquées sont de grands bâtiments carrés-longs, où l’on remarque plusieurs galeries formées par des arcades. Une très belle fontaine est placée près de la grande mosquée de Fez, et désallère les étrangers, qui tous les jours viennent y dormir au frais. Comme il n’y a ni auberge ni hôtellerie à Fez, ces mêmes étrangers vont prendre d'ordinaire leur repas à la mosquée.
Hors de la ville, sur deux ‘montagnes, on voit deux petits forts avec des embrasures, mais il n’y a point de cauon. Les environs de la ville, à deux ou trois milles à la ronde, sont bien cultivés ; il y croît beaucoup d'oliviers, de figuiers, de poiriers et de pommiers; près des murs sont des mûriers qui s'élèvent très haut.
Le gouvernement de la ville est confié à un bacha, lequel a sous lui un certain nombre de magistrats chargés de la police. La garnison se compose d'environ cinq mille soldats à la solde du sultan. Fez a une population d'environ vingt mille habitants, tous ouvriers ou marchands.
Le 14 août 1828 , M. Caillié quitta la ville de Fez, son sac de cuir sur le dos, et partit pour Méquinez, où il arriva le même jour.
Il dit que les rues de cette ville sont aussi sales et aussi étroites que celles de Fez. Ne trouvant pointà se loger, il dut se réfugier à la mosquée, asile accoutumé des malheureux, el encore en fut-il bientôt chassé par le portier du temple, ce qui l’obligea de dormir à la belle étoile.
Le 15, il se mit en route à pied pour aller à Rabat, ville voisine de la mer au sud-ouest du détroit de G:ibraltar. 11 y arriva le 18. Il espérait y trouver le terme de ses maux en se présentant chez le consul de France ; mais ce consul était un juif qui fit la sourde oreille, et le 2 septembre, M. Caillié dut s'éloigner de Rabat pour tâcher d'arriver jusqu’à Tanger, où il était sûr de trouver des secours chez le consul de sa patrie, qu'il savait être Francais. Il entra dans cette ville le 7 septembre 1828. Malheureusement il ne put trouver sur-lechamp accès auprès du consul, M. Delaporte, et ce ne fut qu'après quelques jours d’anxiété qu'il parvint auprès de lui et fut recueilli dans sa maison.
Il y resta jusqu'au 28 septembre, jour où, grâce à M. Delaporte, M. Caillié put s'embarquer à bord d’une goëlette francaise qui le ramena à Toulon, où il prit terre le 40 octobre suivant, pour venir recevoir à Paris le grand prix annuel de la Société de Géographie, récompense qu'on avait promise au premier voyageur qui serait parvenu à Temboctou en partant de la Sénégambie.
Le voyage de M. Caillié, commencé le 20 avril 1827, à Kakondy, à l'embouchure du Rio-Nunez, en Sénégambie, sur l'Atlantique, et terminé à Tanger, sur le détroit de Gibraltar, le 7 septembre 1828, avait duré environ seize mois el demi, dont neuf pour les séjours faits en .dix-huit endroits différents, et le restant en journées effectives de marche. M. Caillé a été, nous le répéterons avec orgueil pour la France, le premier voyageur européen qui ait vu Temboctou et en soit reveou, car l'infortuné major, M. Laing, qui était arrivé dans cette ville, avait péri d’une façon tragique peu de jours après l'avoir quiltée, ainsi que nous l'avons rappelé dans cette analyse.
M. Jomard, un des plus ardents et des plus éclairés
promoteurs des découvertes géographiques, et qui a signalé d'une manière si éclatante l'aurore de sa carrière scientifique par ses publications sur l'Egypte, terre sur le territoire de laquelle il eut la gloire de mettre le pied avec l'armée française en 1798, a joint au voyage de M. Caillié une carte et des remarques propres à le faire ressortir et à lui donner un nouveau prix. Nous en donnerons quelques traits en terminant cette analyse.
M. Jomard jette d'abord un coup d'œil général sur les connaissances antérieures au voyage de M. Caillié. Il rapporte quelques-unes des découvertes du savant cosmographe El-Edricy, qu'il appelle à juste titre Le prince de la cosmographie arabe. Il donne ensuite quelques détails sur les marches du célèbre Ben-Batoula, autre voyageur arabe, qui avait en 1352 visité Temboctou et le Soudan. Vient ensuite un troisième voyageur nommé Léon l'Africain, qui était un Maure né à Grenade. M. Jomard rapporte que le premier Européen qui, si l'on excepte Léon l'Africain, soit parvenu à Temboctou, est le Français Paul Imbert, né aux Sables-d'Olonne, c’est-à dire dans la même province que Réné Caillié. Le voyage de Paul Imbert est antérieur à l'année 1670. Paul Imbert accompagnait son maître, un Portugais renégat envoyé à Temboctou par le gouverneur de Tafilet. Le peu qu'on sait de ce voyageur, c'est que la distance de Maroc à Temboctou est de quatre cents lieues, et que l'on metlait deux mois à la parcourir. Cette route fut à peu près la même que celle que M. Caillié a suivie, au moins depuis Temboctou jusqu’au Tafilet; le temps est aussile même.
Trois autres voies, comme le remarque M. Jomard, ont été tentées par les Européens pour parvenir au centre de l'Afrique septentrionale : celle de la Sénégambie, celle de Tripoli et celle de l'Egypte et du Nil supérieur. La DÉshiété est la plus courte ; la seconde est pleine d'obstacles; et la troisième, quoique la plus longue, semble devoir être un jour préférée par les explorateurs, comme la plus instructive et la plus féconde en découvertes. M. Jomard présente dans un tableau la liste chronologique des voyageurs qui ont successivement signalé leurs efforts depuis deux siècles et demi , pour pénétrer dans le cœur de l'Afrique. On voit figurer dans ce tableau vingt-cinq Anglais, quatorze Français, deux Américains et un Allemand ; mais il n’en est qu'un très petit nombre qui n'aient été victimes de leurs héroïques tentatives.
Le premier voyage important qui ait été couronné d'un succès complet est celui de Mungo-Park, effectué en 4795; il en fit un autre en 4805, et on sait qu'il ne revint pas. Nous avons fait connaître ces deux voyages. M. Caillié a visité quelques-uns des lieux décrits par Mungo-Park, et les principaux sont naturellement Jenné et Temboctou, villes sur lesquelles Mungo-Park avait sans doute recueilli des détails que sa mort à Boussa ne put nous conserver.
M. Caillié n'étant point pourvu d'instruments astronomiques ni de montre, estimaitl'heure par la hauteur du soleil et notait toutes les directions au moyen de deux boussoles de poche. Quant aux distances, il les évaluait au nombre de mille pour chacune de ses marches à raison de trois milles anglais à l'heure ou deux milles géographiques six dixièmes de mille environ. A partir de Jenné ou Djenné, M. Caillié a voyagé par eau jusqu'à Temboctou. Le cours du fleuve était assez lent, soit à cause des obstacles provenant des îles ou bancs de sable, soit à cause de la mauvaise construction du navire et de l'ignorance ou de la maladresse du pilote ; il faut donc supposer que dans cette descente par eau M. Caillié ne faisait guère que deux mille anglais par heure, ce qui se rapproche du cours ordinaire du fleuve dont la vitesse à Couroussa, premier endroit où M. Caillié traversa le Niger, n’est estimée qu’à deux milles et demi. L'Yendan , large rivière, s'y jette à peu de distance de ce point, et il reçoit plus loin le Milo, venant de la ville de Kankan, et le Sarano qui arrose les riches plaines du Ouassoulo. En continuant
de laisser le Dhioliba à sa gauche, et de s'avancer vers l'est, le voyageur arrive à Timé.
La première grande ligne de partage est celle qui sépare les eaux de la Sénégambie de celles du Soudan. Leur nœud paraîil être à Timbo . où la distinction est nettement tranchée ; c'est là que les unes vont au nord, les autres à l'est. Ainsi le pays appelé Fouta-Dhialon, Timbo et ses montagnes, sont l'origine du Rio-Graude, de la Gambie, de la Falémé, du Sénégal, etc. Le Soulimana et ses montagnes cachent la source du Dhioliba d'un côté, et celles de la Rokelle et du Mungo, de l'autre. Du revers des montagnes du Fouta-Dhialon sort le Tankisso, car il ne peut être un bras du Sénégal, comme l’a dit M. Caillié. Enfin, c'est dans le Kissi qu'est la source propre du Niger.
La plus grande partie de l’espace de Kakondy à Timé est une acquisition toute neuve pour la géographie ; il en est de même du trajet de Timé à Temboctou, et de Temboctou au Tafilet par le Grand-Désert. La position de Jenné ou Djenné, les bras du fleuve qui l'entourent, sa siltualion dans une grande île à l'écart du Dhioliba, la branche qui se détache dans les environs de Sego et rejoint le fleuve à Isaaca , à quatre journées plus loin, sont autant de circonstances neuves.
La marche dans le Grand-Désert a été également évaluée par M. Caillié à deux milles à l'heure, du moins jusqu'au Tafilet. La science lui est redevable de notions exactes et nombreuses sur ce vaste désert, que les voyageurs n'envisagent qu'avec effroi. Nous ne connaissions le lieu nommé Æl-4raouan que par les puits qu’on y rencontre ; c'est un lieu où les caravanes remplissent ordinairement leurs outres ; mais le voyageur nous apprend encore que c'est une ville importante ; en la voyant ainsi entourée par les déserls de toutes parts, on est moins surpris de la situation de Femboclou au milieu des sables. M. Caillié a vu les puits de Télig et ceux d'El-Harib ; à douze jour. nées de ces derniers, on arrive au pays de Tafilet.
ALBERT-MONTÉMONT.
VOYAGE DANS L'AFRIQUE MÉRIDIONALE, COMPRENANT L'ETAT ACTUEL DB LA COLONIE DU CAP DE BONNE- ESPÉRANCE.
PRÉLIMINAIRE
L'auteur de ce voyage se trouvait depuis 1816 au cap de Bonne-Espérance, où il se livrait à des opérations commerciales, I profita de son séjour dans ce pays pour étudier les ressources que le territoire de la colonie pouvait offrir à un négociant. Il visita en 1821 diverses partie de Ja côte africaine du sud, vers la baie d’Algoa; en 1822, 1! se rendit chez les Hottentots, puis il parut dans le cap des Aiguilles, et revint par le distriet de Zwellendam à la ville du Cap. Ces excursions préliminaires lui permirent de recueillir une foule de documents statistiques, et le préparèrent au voyage dont la relation va suivre, et qui complète les détails donnés par Burchell sur les lieux que les deux voyageurs Ont successivement parcourus, outre les autres contrées que Burchell n'a point déerites, et que Thompson a vues en observateur judicieux et souvent profon:1.
ALBERT-MONTÉMONT.