‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 155 sur 179 · EXCURSION À LA CONTRÉE DES BETCHAOUANAS · texte numérisé non relu

EXCURSION À LA CONTRÉE DES BETCHAOUANAS

Itinéraire jusqu'à Graaf-Reynet. [es Sneeuwbergen ou Montagnes de neige. La chasse aux lions, Arrivée à la fontière.

Le 20 avril 1823, cédant à mon vif désir d'explorer des régions inconnues, et voulant pour mon humble part contribuer à étendre la science géographique , à faire connaitre plus exactement le caractère, les mœurs et l'état actuel des tribus indigènes de l'Afrique méridionale, je quittai la ville du Cap de Bonne-Espérance pour gagner la frontière nord-est de la colonie, et pénétrer ensuite dans l'intérieur des terres.

Je ne m'appesantirai pas sur le commencement de l'exeursion que j'entreprendsde raconter, car j'ai hâte, pour que mon réeit soit neuf et intéressant, d'arriver à la frontière. Je me bornerai done à dire que tantôt en voiture, lorsque l'occasion s'en présentait, tantôt à cheval, je visitai successivement George's-Town , chef-lieu du district de même nom sur la côte méridionale de la colonie,.et le hâvre que forme l’embouchure de la Knysna, puis gravissant le Center-Berg, la baie Algoa qui renferme le port Elisabeth, le village hottentot de Bethelsdorp, la ville d'Uilenhage, les embouchures de la rivière Kowie et de celle du Grand- Poisson, Bathurst, chef-lieu du distriet de Zuureveld ou d'Albany, et Graham's-Town. De Jà je me dirigeai au nord vers la source de la rivière du Grand-Poisson ; et chemin faisant, sur la rive-droite, je passai en face de l'endroit où elle reçoit celle du Petit-Poisson du côté de la rive gauche. C’est dans le voisinage que résidaient autrefois les Holtentots-Gonaquas. Alors nombreuse , cette tribu , comme beaucoup d’autres clans hottentols mentionnés par d'anciens voyageurs, est aujourd'hui entièrement éteinte. I y a quelques années les derniers des Gonaquas out cherché refuge parmi les Cafres, et maintenaut ils sont tout-à fait incorporés à ce peuple. Sur les lieux, nous rencoulrâmes un vieux berger gardant les troupeaux de son maître, qui semblait seul survivre à sa race. Il n’était cependant point Gonaqua, mais il se rappelait bien les jours, disait-il, où cetle tribu et la sienne, encore maîtresses de la contrée, faisaient paître leurs bestiaux de toute sorte sur les bords du fleuve, et y chassaient le buffle et l'élan. Aujourd'hui les blancs prétendent à la possession générale du sol, el ne permellent pas même aux anciens propriétaires d'y vivre libres de racines et de gibier. Ceux-ci sont regardés comme unc race inférieure, née pour la servitude. Hs senteni leur dégradation, mais ne peuvent s’y soustraire, et sont upprimés non-seulement par des lois injustes, mais cncore par les préjugés illibéraux des colons.

Je parvins ensuite à la ville de Cradock, qui est le chefdieu d'une subdivision de la vaste province de Graaf-Keynet. Le magistrat de la ville, chez qui je logeai, m'apprit que la contrée environnante, quoique généralement d’un aspect aride et désert, était fort riche en bétail, et que dans le cas d’une irruption des tribus indigènes sur la longue partie de fronbère qu'il élait chargé de garder, il pouvait en six heures réunir plus de mille fermiers, tous bien armés et bien montés. À l'époque de mon passage , les habitants étaient principalement inquiétés par les hordes de Bushimen sauvages qui infestent encore les régions montagneuses, régions qui peuvent êlre appelées avec justesse leur patrie, et d'où les colous avaient d'abord réussi à les expulser. Ces derniers, toutefois, craignaient d'avoir bientôt à repousser un eñnemi plus formidable du côté de la frontière nord-est, À vrai dire, la tribu des Cafres-Tambookis, laquelle avait depuis quelque temps établi ses quartiers près de celle frontière sur les bords de la rivière Zwart-Kei, s'était jusqu'alors conduit de la manière la plus tranquille et la plus in-

offensive; mais à l’est et au nord des Tambookis il y avait d'autres tribus qui paraissaient en état de commotion, comme si elles eussent été hostilement poussées vers la colonie par les hordes guerrières et pillardes demeurant derrière elles. Peu de jours avant môn arivée à Cradock , on avait trouvé dans la campagne trois fugitifs d’une tribu que les colons ne connaissaient aucunement. Malgré leur résistance on était parvenu à les arrêter, et de leurs déclarations il résultait que leur contrée natale était située au nord du territoire occupé par les Tambookis, mais fort lointaine, puisqu'il l'avaient quittée depuis plusieurs lunes, et qu'elle avait été envahie et pillée par un peuple nombreux et fier, accouru du nord et de l'est.

Poursuivant ma route au sud-ouest, je franchis une partie de la chaîne des Sneeuwbergen , et j'arrivai le 23 mai à Graaf-Reynet. J'y fus cordialement reçu par le landdrost du distriet, chez qui je séjournai près d'une semaine. Le motif d’une si longue halte fut que ce magistrat était appelé par les devoirs de sa charge vers la limite septentrionale de la colonie sur les bords de la rivière Zeekoe, qu'il devait partir le 30 pour cette expédition , et qu’il eut l'extrême obligeance de me proposer une place dans sa voiture. Sans celte heureuse circonstance, il m'aurait été, je crois, impossible de traverser les montagnes de neige à celte saison de l'année ; car alors, la plus grande partie des fermiers, abandonnant leurs habitations dans cette région froide et orageuse, viennent avec leur famille et leurs trou- ‘peaux passer les mois d'hiver dans les plaines, où le climat est moins rigoureux, pour regagner leurs pénates au printemps, lorsque la fonte des neiges laisse les montagnes couvertes de végétation: Aussi le landdrost se eroyait-il abligé d'emmener avec lui un nombreux domestique et deux eharriots avec des tentes, des vivres et toutes sortes de bagages. Le jour fixé pour le départ, nous remontâmes quelque temps par un chemin sinueux la vallée dans laquelle coule la Sunday ; puis, gravissant les Sneeuwbergen par une montée longue et raide, nous atteignimes en deux autresheures de marche la maison d’un cultivateur nommé Wandermewe , et nous dételâmes jour la nuit. On sait quelle hospilalité on trouve toujours en de pareilslieux, l'hospitalité du bon vieux temps, el je n'en parle ici que pour mémoire. Au souper de la famille et pendant tout le reste de la soirée, notre hôte et mes compagnons de voyage nc s’entretinrent que des Bushimen ; et, par leur conversation , j'appris que nous approchions des repaires de cette malheureuse race, qu'il y avait beaucoup de péril à traverser les montagnes, mais que ce péril provenait autant des esclaves fugitifs qui s’y.tenaient cachés, et qui parfois se précipitaient sur le voyageur solitaire pour le dévaliser, que des Bushimen eux-mêmes. Tout cela n’était pas fort rassurant, mais j'avais pris la ferme résolution de ne jamais reculer.

Poursuivant notre chemin, nous ne {ardâmes guère à découvrir le faîte du Compass-Berg ou Spi/skop, qui surgissait à notre gauche, et dont la hauteur est estimée à 6,500 pieds au-dessus du niveau de la mer. On le regarde comme le point le plus élevé de toute la colonie, à moins que le Winterberg, qui est situé sur la frontière orientale, ne se lrouve, ainsi que pensent certaines personnes, l'égaler ou le surpasser, car l’é- Jévalion de ce dernier n’a pas encore été mathématiquement reconnue. Du versant méridional du Compass-Berg coule la principale source de la rivière du Grand-Poisson, tandis que du versant opposé sort la rivière Zeekoe, qui est une vaste branche du Gariep ou fleuve Orange. Ainsi les eaux que recèlent les entrailles de cel montagne se rendent également dans l'océan Atlan: que et dans l'océan Indien, Au coucher du soleil, après avoir franchi la partie la plus haute de la chaîne des Sneeuwbergen, où l'air nous parut très vif et très piquant, nous délelâmes en pleine çampagne, et dressämes notre tente devant un grand feu qui nous entretint tous de bonne humeur. La nuit était

étoilée, mais extrêmement froide, Nous avions huit Hottentots avec nous, et ce fut plaisir de les voir fumer leurs pipes les genoux dans les cendres, les entendre faire assaut de plaisanteries sans se gêner de la présence de leur maître. À neuf heures, le landdrost et moi nous rentrâmes dans la tente pour nous y livrer au sommeil ; les Hottentots s'enveloppèrent dans leurs manteaux en peaux de moutons, et s'élendirent autour du feu.

A la pointe du jour, quand nous remontâmes en voiture, le pays à l'entour était couvert de givre, et nous vimes dans des mares de la glace épaisse d'un pouce et plus. Depuis que nous avions + le sommet des Sneeuwbergen, nous avions continuellement descendu. Notre route suivit alors le cours de la Zeekoe, qui n'était encore qu'un ruisseau qu'on voyait à peine couler. Vers midi nous fimes halte pour dîner, et tandis que rôlissait l'éclanche de mouton qui devait rassasier notre faim, nous fümes soudain terrifiés par l'apparition de deux lions énormes qui, passant à environ quatre cents verges des charriots, allèrent se coucher sur une hauteur voisine qui dominait notre campement, et d'où ils se mirent à nous considérer. C'était. la première fois que j'avais vu de ces superbes animaux erreren pleine liberté au milieu de leurs plaines natales. Pendant notre repas, nous tinmes l'œil attentivement fixé sur eux et nos armes toutes prêtes à notre portée, en cas d'attaque. Mais ils restèrent parfaitement tranquilles, et une heure après nous repartimes sans qu'ils bougeassent de place,

Pendant que nous cheminions à travers les plaines inclinées en pente douce qui s'étendent du côté septentrional des Sneeuwbergen, nous rencont“ions des milliers d'antilopes, de quaghas et de gnoos. Les quaphas sort une espèce de chevaux sauvages ; les gnoos, une espèce de buffles. Depuis ma sortie de Graaf- Reynet, je n'avais aperçu ni un arbre ni un buisson. Les montagnes elles-mêmes de la Neige, ainsi que les plaines au nord, sont tout-à-fait nues el paraissent tout-à-fait stériles. Les cultivateurs souffrent beaucoup dans ces régions du manque de bois, et sont obligés de brûler ou de très petites brousailles ou la fiente sèche de leurs bestiaux. Les tribus alliées semblent aussi avoir déserté ces lieux tristes, qui ne leur offrent ni nourriture ni asile. Les seuls oiseaux qu’on y distingue de loin à loin sont des autruches des outardes de différentessortes, des grues, des perdrix namaques, et descorneilles à cou blanc. .

Après une marche de quarante milles, nous atteignîmes une habitation de fermier, dans un endroit appelé Æland’s Kloof. I n'y avait personne au logis ; tout le monde, maître et gens, chassé par le froid, s'était acheminé vers la rivière Zeekoe, et toutes les portes, suivant l'usage, étaient closes. Nous primes donc la liberté d'en briser une, afin d'entrer dans la maison et nous y établir pour la nuit. Nous y trouvâmes, appendue aux solives, quantité de l'herbe nommée dacha par les colons et qui ressemble à du chanvre. Les feuilles de celte plante sont avidement recherchées par les esclaves et les Hottentots, qui les fument, soit seules, soit mélangées avec du tabac. Elle possède une force plus énergiquement stimulante que le tabac même, et en peu d'instants enivre à tel point les personnes qui en font un usage immodéré, que par suite elles ont de courts accès de folie complèle. À vrai dire, cette vertu enivrante est la cause pour laquelle ces malheureuses créatures la prisent si fort. Mais le plaisir qu'on trouve à fumer le dacha lorsqu'on s’y livre avec excès, de même que celui qui consiste à mächer l'opium et à prendre d'autres énergiques stimulants de ce genre, est extrêmement pernicieux, et donne au bout. de quelques années l'apparence de la vieillesse à ses victimes. Il est donc très extraordinaire que les blancs, qui n'usent eux mêmes que rarement de la plante en question, la cultivent pour leurs domestiques. Mais, jé crois, c'est leur unique ressource pour relenir à leur service les sauvages

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Nous en aperçümes bientôt deux énormes, couchés à cinquante verges de nous.

Bushimen qu'ils ont faits prisonniers en bas âge, dans leurs expéditions contre cette race d'indigènes.

Le 3 juin 1823, après déjeuner, nous continuâmes notre voyage à travers un pays de même nature que celui des jours précédens, et fréquenté par le même genre d'animaux. Nous parvinmes vers le milieu de la journée à une autre ferme déserte, et nous y dételàmes pour nous restaurer. Non loin, nous découvrimes un Bushimen et sa famille dans une petite hutte de roseaux. Ces gens étaient du petit nombre de ceux d'entre leurs compatriotes qui vivaient en bonne intelligence avec les colons. Je doute qu’on puisse imaginer condition plus déplorable, misère plus profonde. Ïls manquaient presque de tout vêtement dans ces froides régions qui leur fournissaient à peine même le moyen d'allumer du feu pour se chauffer. Le père avait récemment tué un gnoo d'un coup de flèche. Comme la flèche était empoisonnée, il avait coupé et jeté la partie de l'animal voisine de la blessure, puis avec sa femme et ses enfants emporté le reste dans sa hutte, où ils s'en régalaient tous quand nous agrivâmes. IIs

araissaient ne pas être aux gages d’un fermier, mais jouir sans trouble de leur indépendance. Nous avancions alors de plus en plus vers la contrée originaire de ces bandits, ou plutôt nous traversions déjà les déserts d'où ils avaient été en partie chassés par les envahissements succéssifs des colons vers le nord. Le soir

nous atteignimes une autre habitation aussi déserte, où, comme de coutume, nous n'hésitâmes. pas à nous introduire sans cérémonie.

Le lendemain, à midi, nous rencontrâmes une pierre qu’on avait érigée dans cette direction pour marquer les confins de la colonie, lorsqu'elle était encore au pouvoir de la Hollande; mais il y a longtemps que les Anglais ont dépassé cette limite. Jusque-là nous avions cheminé sur le bord oriental de la rivière Zeekoe, mais alors nous la franchîmes. Ce n'était encore qu'un cours d’eau peu considérable, qui toutefois formait de distance en distance ce que les colons appellent des zeekoe-gats , c'est-à-dire des mares assez vastes et assez profondes pour mettre à flot un navire de guerre. À trente-cinq milles au-dessous elle se jette dans la Cradock, qui est une des principales branches du Gariep. Le confluent de la Cradock, avec ce dernier, est à une centaine de milles plus bas. Deux heures après avoir franchi la Zeekoe, nous arrivâmes à la maison ou plutôt à la hutte d'un veld-cornet, chez qui les affaires du landdrost l'obligeaient à demeurer quelques jours.

Le 5, au lever du soleil, je partis. La contrée que je parcourus me présenta d’abord le même aspect monotone ; peu à peu cependant le sol parut plus fertile, et la terre se revêtit de gazon.

A cinq heures du soir nous atteignîmes la source

Mais ils ne tardèrent pas à éclater de rire dès que je commençai à fumer mon cigarre de papier.

du Rhinocéros, et nous y trouvâmes une petite hutte occupée par des cultivateurs, les ilerniers de ceux qui osaient avec leurs nombreux troupeaux s'approcher des frontières de la colonie. Le climat en ces lieux était beaucoup plus chaud, la contrée beaucoup plus ouverte et plus belle, qu'en aucun de ceux que j'avais encore vus sur ma route depuisque j'avais quitté Graaf-Reynet. Mais de telles fermes sont si voisines des sauvages Bushimen , que les habitants se tiennent toujours sur leurs gardes et sont toujours bien armés ; des fusils semblent même former le seul mobilier de leurs cabares. Venant à savoir qu'il y avait à peu de distance un kraal de cette tribu, dont les habitants vivaient en bonne intelligence avec les colons, ou en partie travaillaient à leur compte, j'allai leur rendre visite. Impossible de se figurer des créatures humaines dans un état de dénûment plus absolu. Ces naturels étaient tout nus des pieds à la tête, et accroupis les uns à côté des autres sous quelques buissons épineux qui ne devaient que mal les défendre du froid rigoureux de la nuit. Ils paraissaient cependant fort joyeux, et se mirentaussitôt à me demander du tabac, car ils l’aiment à la fureur , et il n’est rien qu'ils ne fassent pour s'en procurer. Ils subsistent principalement de certains petits ognons qui poussent dans les plaines enviroznantes , ainsi que de sauterelles, de fourmis blanches et d’autres insectes. Les ognons et les fourmis, ils les

If.

* déterrent par le moyen d'un dur bâton pointu, au

faîte duquel est fixée une pierre qui lui donne plus de force. Vivant en paix avec les fermiers , leur rendant parfois de petits services, ils dévorent aussi Les entrailles des bestiaux que leurs patrons égorgent pour les manger, et des animaux qu'ils peuvent tuer à la chasse. Cette misérable nourriture, un peu de tabac et quelques peaux de moutons suffisent à tous lesbesoins de ces êtres dégradés. Le soir on dressa pour moi une pelite tente près de la cabane du fermier, et quatre ou cinq grands feux furent allumés près des parcs à besliaux , tant pour réchauffer les esclaves et les Hottentots qui dormaient en plein air à l’entour, que pour tenir les bêles de proie à une distance respectueuse.

Le 6, je poursuivis ma route, et comme j'avais alors dépassé les derniers établissements des colons, je rencontrai bientôt plusieurs autres kraals de Bushimen, etje vis dans la plaine quantitéde femmes qui déterraient des racines pour servir d'aliments. C’est tout cedont ilssubsistent, à moins que de temps en temps les hommes ne parviennent à tuer une pièce de venaison avec leurs flèches empoisonnées, ou ce qui est plus rare, à prendre, soit des antilopes de grosse espèce, soit des hippopotames sur les bords de la rivière Gradock, au moyen de fosses dans lesquelles ils enfoncent un pieu soigneusement aminci.

Une vaste distance nous séparait encore de Griqua-

Town, c'est-à-dire de la principale ville des Griquas, où je projetais de me rendre. Toutefois, croyant que sur ma roule nous rencontrerions beaucoup de nalurels avec leurs troupeaux et qu'ils nous vendraient volontiers de la viande ou du lait, je n'avais pris avec moi aucune provision de bouche. Par bonheur, mon Hottentot n'avait pas été si imprévoyant, sa valise contenait une couple de petits pains et un saucisson : c'était presque suffisant pour rassasier notre faim ce soir-là, mais nous dûmes songer au lendemain et modérer notre appétit.

Le7,au point du jour, nous quittâmes les ruines du hameau de Ramah, et ne pouvant plus compler sur mon guide, je résolus de me diriger vèrs Griqua- Town, partie d'après les indications de la boussole et partie en suivant le plus possible le cours de la Cra-

dock. Je savais effectivement que celle-ci se réunissait |

à une autre vaste branche appelée la Riviére-Jaune, et que leur confluent n'était pas fort éloigné de la ville où je désirais parvenir. Ma première intention avait été de repasser la Cradock à environ une journée de marche au-dessous du lieu où je l'avais franchie la première fois, puis de franchir les deux rivières réunies, lesquelles forment le Gariep ou fleuve Orange, au gué de Read's-Drift, d'où la route mène en droite ligne à Griqua-Town. Mais Frédéric ne connaissant pas le pays, je me vis forcé de prendre un chemin plus long et plus compliqué.

En route, les seules traces qu'on pût distinguer étaient celles des quaghas, des élans, des gazelles et surtout des Jions qui les poursuivaient. Les empreintes des patles de ces derniers élaient si fréquentes et si fraiches, que ces lyrans du désert devaient être nombreux autour de nous. Effectivement, nous en apercûmes bientôt deux énormes couchés à cinquante verges de distance sous un mimosa, Le plus sage parti à prendre, en cas de pareille rencontre, est de passer silencieusement, de ne pas proférer une parole, de ne pas montrer la moindre crainte : ce fut celui que nous primes. Si, au contraire, nous avions éveillé leur attention , s’il leur avait plu de se précipiter sur nous, aucun effort n'aurait pu nous sauver. Redoublant de vitesse, après que nous les eümes dépassés, nous parvinmes, au bout d'une heure, à une fontaine, où cnfin nous étanchâmes, nos montures et nous, la soif qui nous brûlait. Dès que nous fûmes suffisamment rafraîchis, nous recommençcâämes à marcher, el bientôt nous renconträines une autre source ; mais comme il n’y avait pas de bois dans les environs, et que sans

feu il était à redouter que nos chevaux ne devinssent .

pendant la nuit la proie des byènes el des lions, qui sans doute ne nous respecteraient pas davantage, Frédéric et moi, nous remplimes une de mes bouteilles dont je jetai l'eau-de-vie, et nous continuâmes de galoper tant que nous ne trouvâmes pas de lieu favorable pour y établir notre bivouac. Ce fut seulement aux approches du soir que, gravissant une éminence, nous découvrimes un bouquet d'arbres de l'espèce que les naturalistes nomment acacia girafe. Aussitôt que nous l’eûmes alteint, nous ramassâämes un monceau de branches mortes el nous allumâmes de grands feux dans cinq ou six directions différentes, puis fouillant notre valise, nous partageâmes un reste de pain dur et de saucisson qu'elle renfermait encore , et de bon appétit nous fimes à la fois notre déjeuner, notre sou per et notre diner. Lorsque les ténèbres devinrent plus épaisses, nous attachâmes autour de nous nos montures, que jusqu'alors nous avions laissées pailre en liberté.

Lé 8, nous saluâmes le retour de l'aurore par des actions de grâces à Dieu, qui nous avait protégés au milieu des animaux féroces , et sans délai nous montâmes sur nos chevaux , vu qu'il n'y avait aulour de notre eampenient ni eau ni herbe pour cux. Au sorlir d'un défilé que nous cûmes d'abord à parcourlr, nous distinguâmes les montagnes situées par-delà Ja Rivière- Jaune, Nous marchâmes ensuite deux heures sans

voir aucun objet digne de remarque. Enfin nous arrivâmes tout d'un coup sur les rives de la Cradock, et notre premier soin fut de débrider nos coursiers, qui purent alors boire el manger à leur aise.

La Rivière-laune avait en cet endroit deux cenis verges de large. Il est maintenant reconnu que celle rivière et la Cradock sont principalement alimentées toutes deux par les pluies périodiques qui tombent sur les montagnes voisines de la baie d'Alagoa. C’est de décemure en avril qu'elles atteignent leur plus grande hauteur, et pendant ce temps on ne peut les fran chir que sur des radeaux ou à la nage. En juin, elles avaient déjà beaucoup déeru, et devaient être tout-afait basses en juillet. à

Le 10, devant passer le reste du jour avec mon hôte, j'en consacrai le matin à examiner la ville de Griqua et les environs. Elle est située dans une agreable vallée bien arrosée par plusieurs sources abondantes. Cette vallée est close au nord-ouesl par une chaîne de basses montagnes argileuses qui, €R ralson du minerai de fer qu’elles contiennent ou par queique autre motif, sont tellement magnétiques, qu elles empêchent la déviation de l'aiguille aimantée. Ces montagnes recèlent une quantité considérable d'asbestos. La contrée environnante au-delà du Val de Griqua-Town consiste en vasies plaines de sable, couvertes de buissons, et du même aspect triste el aride que le pays à travers lequel j'avais cheminé depuis les bords de la Rivière-Jaune. La culture du froment, tentée par les missionnaires ei par quelques Griquas, n’est pas demeurée sans succès au moyen d'ivrigalions, mais n'a pas encore pris un bien grand développe-

ment. La nourriture des habitants se borne à du lait,

de la viande et quelques pommes de Lerre. La contrée, au fait, est principalement propre à l'éducation des besliaux.

Les Griquas, comme personne ne l'ignore; sont une race mêlée, qui originairement provient de l'union des colons hollandais avec des femmes holtentotes. Ne pouvant acquérir de propriétés dans la colonie, et peu à peu chassés des stations qu'ils occupaient autrefois sur la frontière, un cerlain nom bre d'entre eux se réfugièrent il y a une cinquantaine d'années dans les régions sauvages qui avoisinent le Gariep. C’est là que le missionnaire Anderson les trouva vers 1803. Ils n'étaient à celle époque qu'en troupeaux de sauvages vagabonds et nus, ne subsistant que de

illage et de gibier. Ils avaient le corps peint en rouge, la tète chargée de graisse et de poudre luisante, el ne portaient pour vêtements que de sales peaux de mou. tons jetées sur leurs épaules. Sans mœurs, Sans Connaissances, sans aucun indice de civilisation, ils croupissaient dans le paganisme , dans livrognerie, dans la débauche et dans tous les vices qui en résultent. M. Anderson, et son camarade M Cramer , avaient erré avec eux pendant cinq ans et demi, exposés aux périls et aux privations de lout genre inséparables d'un tel état de société, avant d'obtenir qu'ils s'établisseut à l'endroit où ils sont maintenant fixés. Cet endroit s’'appela d'abord Alaariwater, mais reçut postérieurement la désignation de Griqua-Town d'un missionnaire voyageur, M. Campbell, qui en même temps donna le nom de Griquas aux habitants de celie communauté naissante, Le nombre des indigènes de cette race qui résident dans la ville ou dans les stations du voisinage est évalué à environ se12e cents

âmes.

Grand conseil des Griquas. Départ pour Kuruman. Description de cette ville. Mœurs etcoutumes des Matcihapis.

Après bien des fatigues j'arrivai à Koruman, ville de Betchouanas, qui est fort étendue et dont la population ne s'élève pas à moins de huit ou dix mille âmes. Quoique bâtie sans régularité, elle offre cependant un aspect qui plait. Tout y cst d'une propreté si minulieuse, que plus on se promene dans les rues

el sur les places, plus on en aime les habitants. Les

maisons y sont loules de forme circulaire, et d'une architecture appropriée au climat, en même tempsque commode pour-les habitudes des naturels. Le loit est élevé sur un cercle de piliers en bois qui renferme un espace de vingt à trente pieds de diamètre, Lans l'intérieur du cercle el à deux verges environ des piliers , s'élève un mur en terre ou en petites branches recouvertes de plâtre, qui généralement ne monte pas jusqu'au toit, mais en haut duquel reste plulôt une ouverture destinée à la circulation de l'air: au centre ou-dans le fond de la hutte , est constuite un€ cellule où. les habitants tiennent leurs plus précieux effets. Entre Ja muraille et les piliers de bois, ils se couchent ordinairement à l'ombre pendant les heures les plus chaudes du jour. Chacune de ces habitations est entourée, à six’, à huit, à dix verges de distance, d’une palissade très serrée qui a sept ou huit pieds de bauteur et qui forme ainsi une cour particulière, dans laquelle le maître du logis range ses différents usten- Siles de ménage. Chacune de ces cours a une petite porte, el toules les huttes sont exactement construites dans le même style, et presque dans les mêmes dimensions, exceplé celle du roi qui est le double des autres. Les habitations du roi et des principaux chefs sont chacune placées près d'un. gros acacia, ce qui est une marque de distinction. Les rues sont tenues parfaitement propres ; il n'est permis d'y jeter aucune espèce d'ordures. Je ne saurais mieux donner idée d'une ville de Betchouanas qu'en disant que de loin elle ressemble à l'aire d'une immense grange : à voir ces huttes avec leur toit conique et pointu, on les prendrait pour aulant de monéeaux de blé. À peu de distance de la ville est un faubourg ou village considérable qui renferme cinq cents âmes.

L'endroit où s'élevail jadis Litakou est situé à environ quatre-vingls milles au nord-est de la capitale actuelle , qui emprunte à la rivière dont elle est voisine le nom le plus convenable de Kuruman. Les habitants du lieu portent celui de Matclhapis. D'autres tribus, alliées ou confédérées avec enx, reconnaissent aussi leroi des Matclhapis comme leur seigneur suzerain ; mais la nature de leur allégeance, de même que celle des hordes cafres envers la plupart de‘leurs familles royales, semble êlre d'un genre commode el peu vigoureux.. L'autorité du roi ne trouve réellement obéissance que chez les individus de sa tribu particulière. e

Dans celte (ribu, comme chez presque tous les sauvages, ce sont les femmes qui s'acquitient de la plupart des travaux manuels ; ce sont elles que regarde exclusivement le soin de cultiver la terre, de semer, de recueillir et de battre le blé, même de construire les maisons. Les hommes se contentent de mener leurs troupeaux paître, de préparer leurs vêtements de cuir, ou de se livrer aux nobles amusements de la guerreet de la chasse.

Les Betchouanas sont une race de beaux hommes, æt par leur bonne mine surpassent même sous quelques rapports, je crois, ceux des Cafres qui ont l'air le plus viril et le plus martial. Is se peignent le corps de la même manièreque cesderniers, avec une pommade composée de graisse de mouton et d'une poudre minérale; espèce de manganèse, qui rend leurs membres très brillants. Ils ont en général fort peu de barbe, et la plupart d'entre eux sont chauves, ce qu'ils paraissent regarder comme des défauts, car ils admiraienl beaucoup la chevelure noire et le menton barbu de M. Moffat.

Grand conseil national pitsho.

La matinée du 14 juin s'ouvrit par un grand lumulte dans toute la ville des Matclhapis (1); c'était la

(4) Les Matelhapis sont nommés Ma/chpis par le voyageur Campbell, et Matchapins par Burchell, A. M.

RS 54 THOMMDN AN 19

population qui se remuait et se préparait pour le pitsho (1). La gravité de la circonstance, ct les bizarres rumeurs qui avaient circulé sur le compte du nouvel ennemi, donnaient à la réunion un degré extraordinaire d'intérêt. Dès Ja pointe du jour on entendit retentir les chants belliqueux des hommes, auxquels venaient se mêler les clameurs plus aiguës des femmes et desenfants.Les guerriers formaient différents groupes par les rues, et semblaient discuter d'avance les points sur lesquels ils devaient avoir à délibérer. Sur les dix heures ils se dirigèrent tous vers l'endroit où se ténaient d'habitude les assemblées de ce genre, en chantant, en dansant, en se livrant même des combats simulés où ils ne déployaient pas moins d’agilité que d'adresse. En cette occasion ils étaient munis chacun d'un faisceau de javelines qu'ils nomment hassagais, d'un bouclier en cuir de taureau, d'un arc et d'un carquais plein de flèches empoisonnées, enfin d'une hache d'armes, L'endroit où ils se réunirent était un enclos cireulaire, situé au centre de Ja ville, et formé par une haie à claires voies, qui servait exclusivement à des réunions publiques de celte nature. Il avait environ cent cinquante verges de diamètre. Un côté était réservé aux guerriers, qui, à mesure qu'ils arrivaient, s'asseyaient à terre par rangs pressés, tenant leurs boueliers devant eux, tandis que leurs javelines, dont sept ou huit étaient fichées derrière chaque bouclier, ressemblaient à une forêt de lances. Les femmes, les vieillards et les enfants prenaient place du côté opposé. Au milieu resta un espace vide où, quand tout le monde fut présent, les chefs et les simples parliculiers qui avaient tué un ennemi dans les précédentes campagnes vinrent célébrer leurs exploits par des danses et des chants. Cetle cérémonie, qui dura une demibeure avant l'ouverture des débats, fut exécutée par les acteurs avec tous les gestes les plus comiques qui se puissent imaginer, et accompagnée de violents cris d'enthousiasme poussés par les spectaleurs. Le roi Matibé s'avanca ensuite el commanda silence, ee à quoi la masse des guerriers répondit par un murmure sourd en signe d'attention. Il tira alors une javeline de derrière son bouclier , en tourna la pointe vers le nord-est, et pour annoncer que la guerre élait déclarée aux Mantalis, exhala contre eux une terrible imprécation. L'assemblée manifesla son assentiment par un bruit aigre qui-s'échappa de toutes les bouches. Dirigeant aussi sa javeline vers le sud et le sud-est, le roi envoya une autre malédiction contre les mangeurs de taureaux ou Bushimen, à laquelle les auditeurs applaudirent de la même manière. Puis, reinellant la javeline à sa place, il prononca le discours suivant : « Fils de Mallahawan! les Mantatis sout un peuple terrible qui marche de conquête en conquête. Ils ont déjà délruit beaucoup de nations, et aujourd hui c'est nous qu'ils viennent détruire. Moffat s’est. informé pour nous de leurs exploits , de leurs armes ; de leur manière de combattre , de leurs mauvais desseins. Si nous sommes à même de bien voir nos périls, rendonsen grâce à Moffat. Nous Belchouanas ou Matclhapis, Matclharoos et Myris, nous ne sommes pas capables de ‘résister seuls aux Manfalis. Mais les Griquas ont été appelés à notre secours par Moffat. 11 a tenu conseil avec leurs chefs : ils accourent sur leurs chevaux s'unir à nous contre l'ennemi. Nous devons donc, au lieu de songer à fuir, non-seulement alteadre les envahisseurs de pied ferme, mais encore nous avancer à leur rencontre. » Lorsqu'il eut fini de parler, Matibé recommença les manœuvres qu'il avail déjà faites avec sa javeline , et alla se rasseoir au bruit des tonnerreés d'applaudissements. Neuf ou dix orateurs prirent ensuite la parole les uns après les autres , et tous représenièrentavec plus ou moins d'énergie que c'était l'oecasion, ou jamais, de montrer du courage. Tous aussi firent précéder et suivre leur harangue de la même pantomime que le roi, et entre chaque orateur les

(4) Grande assemblée des indigènes. A. M.

20 RISTOIRE DES VOYAGES. | ”

D. ro

guerriers exécutèrent des danses martiales. Lorsqu'il ne se présenta plus personne pour parler, l'air résonna d'acclamations générales ; les guerriers se levèrent en masse, de même que les vieillards, les femmes, les enfants, et toute cetle multitude pendant l’espace d'environ deux heures se livra aux cabrioles les plus extravagantes qu'on puisse imaginer. Avant que l'assemblée se séparât, un des serviteurs de Matibé remit de sa part à chaque chef une branche d’acacia: c'était une manière de leur donner avis qu'une réunion particulière des guerriers aurait lieu le lendemain dans les montagnes, et qu'on y discuterait certains points qu'il n’élait pas convenable de discuter en présence des femmes, des enfants et du bas peuple. On se dispersa alors, et chacun s’en retourna chez soi.

Le 17, le missionnaire Moffat et moi nous allâmes visiter la source du Kuruman, que nous atteignimes au bout de cinq heures de marche. C’est probablement la source d'eau la plus aboncante de l'Afrique meridionale. Une forte rivière sort tout-à-coup du rocher par une multitude de crevasses qui forment une espèce de caverne dans le flanc d’une montagne. Nous y pénétrâmes jusqu'à une profondeur d'environ trente pieds, mais sans apercevoir rien de remarquable. L'eau, à l'instant où elle s’élançait de sa source, était alors un peu chaude ; en été elle est, dit-on, aussi froide que la glace. Gependant il est probable qu'elle a toujours la même température, car elle fait un long chemin sous terre, et que les variations que l’on croit y remarquer proviennent plutôt des sensations diverses de ceux qui l'examinent en des saisons différentes. Nous suivimes ensuite le cours de la rivière jusqu’à la ville que nous avions quittée la veille, et dans le trajet nous rencontrâmes quelques individus de la dernière classe des naturels, communément appelés Betchouanas pauvres, qui s'occupaient à préparer du poison pour leurs flèches ; l'opération consistait à faire bouillir une substance végétale jusqu’à ce qu'elle prît une consistance gélatineuse. Je ne pus cependant apprendre d'eux le nom de la plante dont ils se servaient, ni s'ils en mêlaient le jus, comme font les Bushimen, avec des poisons minéraux ou animaux.

Voyage à Litakou. Rencontre de l’armée des Mantatis. Retour à Kuruman. Arrivée des Griquas. Réjouissances publiques.

Le 20, dès la pointe du jour, secouant la rosée de nos habits, nous partîimes seuls, Arend et moi. Bientôt nous entrâmes dans une plaine parfaitement unie, couverte d'une belle herbe, et bornée de toutes parts seulement par l'horizon. Chemin faisant, j'observai une curieuse illusion d'optique, semblable à celle du mirage si souvent remarquée par les voyageurs en Afrique. II me paraissait que nous étions dans un bassin et que la contrée s'élevait à chaque pas autour de nous, tandis que;nous reslions toujours au centre, à l'endroit le plus bas. En réalité, cependant, le niveau du sol était aussi parfait que possible ; il n’y avait dans aucune direction ni le moindre monticule ni le plus léger petit mouvement de térrain. Les routes tracés parles indigènes sont exactement comme ces sentiers battus par les moutons, et c'est avec peine qu'on les distingue de celles que font les chevaux sauvages et les antilopes ; car les Belchouanas de même que les Cafres, lorsqu'ils voyagent, marchenttoujours à la file les uns des autres.

Lorsque nous eûmes traversé le lit de la rivière Litakou, qui alors n’était plus qu'une ligne de mares, nous gravimes une colline revêtue d'un joli gazon . et ornée de beaux acacias, du faite de laquelle nous aperçcûmes à peu de distance la ville abandonnée. Pendant que nous en approchâmes, ce fut avec plaisir que nous vimes s'étendre de toutes parts des champs immenses de mil, qui montraient que les habitans de l’ancienne capitale se livraient avec beaucoup plus d’ardeur et de succès à l'agriculture que ceux qui avaient émigré

avec le roi. Le profond silence néanmoins el la com plète solitude qui régnaient dans ces champs et dans la ville même à l'entrée de laquelle nous arrivâmes alors, me frappèrent d'étonnement. Nous pénétrâmes jusqu'au centre sans voir un seul être humain, et une place qui peu d'heures auparavant avait contenu une population de six ou huit mille âmes élail alors aussi solitaire et silencieuse que le désert le plus reculé. Nous jetâmes un coup d'œil dans plusieurs huttes, et ce futassez pour nous convaincre que les habitants devaient avoir fui avec beaucoup de précipitation, car tout d’abord nous y remarquâmes des ustensiles de cuisine qui renfermaientdes aliments à demi-préparés.

Après une course de dix milles nous atleignimes une fontaine et nous y fimes halte, tant pour étancher la soif qui nous dévorait que pour accorder quelque répit à nos pauvres bêtes. Le soleil allait bientôt disparaître sous l'horizon au-delà desimmenses plaines de Litakou, quand nous remontâmes en selle; nos chevaux nejpouvaient plus galoper, mais nous parvinmes à leur faire tenir un bon pas qui nous conduisit vers huit heures; du soir à la station d’Arend. Ces vigoureux animaux nous portèrent dans cètle journée l'espace d'environ quatre-vingts milles , sans autre nourriture que l'herbe qu’ils broutaient à la hâte lorsque nous les arrêtions aux sources du désert. Je fis aussitôt seller mes deux chevaux, ne voulant pas prendre de sommeil avant d’avoir regagné Kuruman. Laissant done ceux que, nous avions montés, avec ordre qu'on me les ramenât, le lendemain , je continuai ma route avec mon guide3 betchouana, et, favorisés par la lune qui brillait avec éclat dans un cel sans nuage, nous parvinmes à la ville un peu avant minuit.

Retour vers la colonie. Passage du Gariep. Kraal Coranna. Bivouac sur les bords de la Cradock. Voyage à travers le Nieuweld et le Grand-Karro. Arrivée à la ville du Cap.

Le 23, dans la matinée, voyunt que les chefs griquas n'avaient pas l'intention de marcher contre les envahisseurs avant deux ou trois jours au plus tôt, parce qu'ils désiraient rafraîchir leurs montures et attendre l'arrivée d'un renfort de leurs compatriotes ; craignant que la lenteur de leurs mouvements ne me mit en contact avec les Mantatis qu’au bout d’une semaine ; pensant d'ailleurs que je ne serais d'aucuue utilité dans l'expédition qui se préparait, je résolus de résister à ma curiosité qui me tentait d'en faire partie, et de regagner sans plus de retard la ville du Cap où m'appelaient d'importantes affaires.

A huit ou dix milles de Kuruman, je rencontrai M. Melvill avec une autre troupe de cavaliers griquas qui allaient rejoindre leurs camarades. Une trentaine de milles plus loin, jetrouvai encore une bande d'auxiliaires, forte d'environ quatre-vingts hommes, qui, ceux-ci sur des chevaux, ceux-là sur des chars, quelques-uns sur des bœufs, allaient tous prendre part à celte guerre, la plus grande assurément qu'ils eussent jamais eu à soutenir depuis qu'ils vivaient en société. Après les avoir conjurés de ne pas perdre un seul instant, je poursuivis ma route, Car il me restait vingt milles à parcourir avant d'atteindre le petit kraal de Griquas où j'avais passé la nuit avec M. Moffat lorsque nous avions fait ensemble le voyage de Griqua-Town à Kuruman.

Le 24, je regagnai Griqua-Town. J'y trouvai un homme de la Yibu des Barolongs, qu'on avait le jour même rencontré dans le voisinage presque mourant de soif et de faim. Il me raconta, par l'intermédiaire de Betchouanas résidant à Griqua-Town, que son pays, situé au nord-est, était distant de Litakou d'environ cent milles, et qu'il en avait été banni par les envahisseurs; il leur donnait le nom de Batcloquéenais.

Le 25, comme les quatre chevaux que j'avais laissés se refaire à Griqua-Town élaient en bon état, je poursuivis ma route de grand matin, accompagné de

oo

mon fidèle domestique Frédéric. Après une course de cinq heures, nous atteignimes au gué de Read's Drift. Quoique le fleuve fût en cet endroit large de cinq cents verges, et si profond que nos moutures firent à la nage une partie du trajet, nous parvinmes sains et saufs à la rive opposée.

De Read's Drift, notre plus court chemin eût élé de nous diriger à travers champs et en droite ligne vers le lac de Burder ; mais à cause du manque d'eau occasionné par la saison, nous fûmes obligés de suivre les bords du Gariep, et ensuite ceux de la Cradock, jusqu’à l'endroit où je l'avais d’abord franchie. La contrée que nous parcourûmes étail obstruée d'une maudite espèce d'acacias dont les épines nous gênèrent beaucoup. Trois heures environ après la chute de la nuit, nous arrivâmes au kraal, à l'extrême .surprise des habitants qui s'attroupèrent autour de moi avec une soupconneusé curiosité. Néanmoins, après une courte explication de notre guide, ils nous firent un accueil hospitalier; et comme toutes leurs huttes étaient pleines, ils se mirent à me construire un abri temporaire. C4

Le 26, lorsque j'ouvris les yeux au point du jour, une scène curieuse se présenta devant moi. J'élais au milieu d’un kraal considérable, situé sur une hauteur d’où on apercevait au loin les sinuosités de la Grande- Rivière. Ce kraal, ou parc à bestiaux, était formé en partie par les huttes des indigènes rangées en forme de demi-lune, en partie par une haie d'épines qui complétait le cercle. Les habitants du lieu étaient au nombre d'une cinquantaine, et possédaient environ deux cents têtes de bétail. Leurs habitations, qui toutes avaient la porte en dedans du cercle, étaient simplement construites de nattes étendues sur un châssis en forme de ruche, et n'offraient qu'un assez mauvais abri contre les intempéries de l'air ; mais il leur était facile de les emporter avec eux sur leurs bœufs de somme, lorsqu'ils changeaientdestation; et quoiqu'’elles fussent excessivement sales, quoiqu'elles fourmillassent de vermine, elles paraissaient répondre à toutes leurs idées de bien-être. Les Corannas ne diffèrent pas beaucoup, pour les manières ni pour l’extérieur, des Hottentots-Namaquas. Comme eux, ils portent l'antique costume de peaux de moutons, et conservent encore des usages qui remontent à plus d'un siècle, usages que les Hottentots de la colonie ont depuis longtemps oubliés et perdus. Certaines de leurs coutumes que j'ai moi-mêne observées indiquent à coup sûr qu'ils sont peu avancés sous le rapport tant physique que moral, et même le sont moins que les Cafres. C'est pourtant une race d'hommes que recommandent leur bon naturel et leur bonne mine ; la plupart d’entre eux ont la tête bien faite et les traits fortement prononcés. I1s mènent une vie indolente et vagabonde, ne se nourrissant le plus souvent que du lait de leurs troupeaux, et ne s'éloignant guère des sites du Gariep ou de ses affluents. Leurs besliaux ressemblent à ceux des Betchouanas et des Cafres, mais sont plus petits que ceux des colons ou des Namaquas.

Après avoir récompensé le Griqua qui m'avait servi de guide, je dis adieu à ces simples enfants du désert, qui, avant mon départ, remplirent de lait chaque bouteille de mes arçons. Nous eûmes à parcourir un pays abondant en gibier , mais qui, pour mériter une description particulière, ne différait pas assez de celui que nous avions parcouru les jours précédents. A notre gauche, vers dix heures, nous eûmes la jonction de la Rivière-Jaune et de la Cradock ou du Ky et du Nu-Gariep; à notre droite, le Grand-Désert, qui s'étend de cinq ou six cents milles vers l'ouest jusqu'à l'embouchure du Gariep, région seulement fréquentée par des hordes errantes de Bushimen et de Corannas, par des lions et par les autres animaux sauvages dont ils font leur nourriture. À midi nous fimes une courte halte pour manger, et nous traversâmes ensuile une plaine nue, sans eau, sans arbres, sans buissons. À une grande distance au-delà coulait la Cradock, et nous cheminä-

mes avec toute la rapidité possible pour en atteindre les bords avant là nuit, afin d'avoir de l'eau et du bois. Le soleil se couchait lorsque nous les atteigntmes. Nous profitâmes du crépuscule pour ramasser des branches mortes, et nous allumâmes plusieurs feux aulour de nous.

Le 27, je fus éveillé dès le matin par le bêlement des moulens, par le mugissement des vaches, et ces sons que je n'élais plus habitué à entendre frappèrent agréablement mes oreilles. La contrée dans laquelle je me trouvais alors est renommée parmi les colons pour la belle herbe dont elle est couverte. A une quarantaine de milles vers l'ouest s'étend un espace de pays que les missionnaires ont appelé lac de Burder. C'est une vallée longue d'environ cinquante milles, et occupée par une chaîne de mares. Ces mares, quoiqu'elles soient souvent elles-mêmes à sec pendant toute une saison, forment néanmoins sur une certaine longueur le lit de la Brack, rivière périodique qui ne coule qu'après d'abondantes pluies. Un des fermiers #’est- Huizen, et qui possédait un grand nombre de chevaux, me proposa de me conduire dans sa voiture jusqu'au premier relais. Je me séparai donc de Frédéric, qui alla rejoindre son maître le landdrost de Graaf-Reynet, en tournée sur les rives de Zeekoe, et nous partimes avec West-Huizen.

Dans la matinée du 1er juillet, je commencai à gravir la chaîne de Nieuweld, première montagne qui se rencontrât sur mon passage depuis que j'avais quilté les bords du Gariep. Cette chaîne, continuée à l’est par celle de Sneeuwberg, du Boschberg, du Cahaberg, du Winterberg et de la Cafrerie, se prolonge jusqu à courte distance de la baie Delagoa. Quand j'eus franchi le Nieuweld, je me trouvai sur le bord du Grand- Karro. Le mot karro, qui en langue hottentote signifie un désert aride, s'applique particulièrement à cette vaste solitude qui s'étend entre les Zwarbergen ou Montagnes-Noires d'une part, et la chaîne du Nieuweld et du Sneeuwberg de l’autre : cette plaine a environ trois cents milles de long, sur quatre-vingts de large. Le soir j'atteignis le village de Beaufort, qui est situé sur la limite. Le 2, je me remis en marche pour traverser le Karro : il était à cette époque d'une affreuse aridité; on n'y voyait pas un brin d'herbe, pas la moindre verdure, à l'exception des mimosas qui bordaient le lit de la Dwyka ou rivière du Rhinocéros, alors complétement desséchée. Ce ne fut que dans le milieu de la journée du 4 que je parvins au pied du Swartberg, chaîne qui s'élève à l'extrémité méridionale du Grand-Karro, et par une barrière presque insurmontable le sépare du Lange-Kloof, de la vallée de l'Oliphant's-River, et d’autres divisions des districts de Georges et de Swellendam. La Gamka et plusieurs torrents, qui prennent leur source à la base du Nieuweld et du Sneeuwberg, après avoir arrosé la plaine du Karro, traversent la chaîne des Montagnes-Noires par d'étroites brèches, et occasionnent les inondations des rivières Gauritz et Chamloos. A moins de ces ouvertures, le bassin du Grand-Karro formerait sans doute, surtout dans les saisons pluvieuses, le fond d'un lac ou d'un marais de prodigieuse étendue.

Le 5, la région que j'eus à parcourir présenta encore un aspect aride et nu. Depuis que je m'étais éloigné des monts Nieuweld, à peine si un seul animal sauvage s'était offert à mes yeux, landis que je trouvais sur ma route les cadavres d'un grand nombre de besliaux qui avaient péri en traversant le désert.

Mais le 6, par suite de pluies qui étaient tombées récemment, le pays devint peu à peu moins triste, et à mesure que j'approchai des monts Bokkeveld, je commençai à revoir des oiseaux et des animaux. Franchissant la haute chaîne qui borde l'Hex-River, j'atteignis au coucher du soleil la romantique vallée de même nom, et ce fut avec une joie qui ne peut aisément se décrire que je contemplai devant moi une contrée riche de végélation, parsemée de fermes et coupée de ruisseaux, après avoir parcouru un espace

de sept cents milles depuis Ie Gariep, sans rencontrer un seul courant, une seule prairie.

Le 7, j'atleignis dans la matinée le village de Worcester, je passai ensuite Ja rivière Breede, et le soir je fis halte à l'entrée du Franschehoek-Pass. Le lendemain j'allai déjeuner à Stellens-Bosch; et avant la nuit je fus de retour à la ville du Cap.

Rémarques générales sur les tribus cafres, Les Betchouanas Les Amakosæ et les Amatymbæ. Tribu d'origine européenne. Conquêtes de Ghaka, chef des Zoolas.

Je vais maintenant soumettre au lecteur quelques remarques destinées à faire connaître le caractère-et Ja condition présente des principales divisions de la grande race çafre. Le nom de Cafre ou mécréant fut primitivement appliqué aux habitants des côtes sudest de l'Afrique par les Maures qui naviguaient dans l'Océan indien, où emprunté d'eux par les Portugais. Plus tard, lorsque les colons hollandais du Cap vinrent en relation avec la tribu la plus méridionale des Cafres, celle des Amakosis, la dénomination mauresque commenca à leur être exclusivement donnée ; et c'est dans ce sens restreint qu'elle a été employée par quelqües voyageurs, et que même elle l’est encore généralement par les colons hollandais et anglais. Personne cependant n'ignore que les Cafres méridionaux et les nombreuses tribus qui par rapport à eux sont situés au nord et à l’est sont seulement des subdivisions d'une grande nation à laquelle, faute d'aucun autre terme assez compréhensible, on applique le nom collectif de Cafres; et pour être compris, je suis forcé d'en faire aulant.

L'immense étendue dé pays qu'occupe cette race d'hommes si remarquable n'est plus aujourd'hui une chose douteuse. D'après le concours d'un grand nombre de preuves diverses, on peut regarder comme évident que les tribus ordinairement appelées Cafres ou Koosas, ou encore ÆAmakosæ, les Tembookis ou Amatymbæ, les naturels de Hambona, de Natal, de la baie Delagoa ou de Mozambique, les Damuras sur la côte occidentale au-delà de Namaqualand, et les nombreuses tribus belechouanas qui occupent l’intérieur du continent sur un rayon non encore exploré, ne font pas seulement partie d'une source commune, mais de plus ont ensemble une ressemblance si frappante pour le langage, les coutumes et Ja manière de vivre, qu'il est aisé de les reconnaitre comme subdivisions d'une grande famille. Sous le rapport du langage surtout, au moyen duquel on suit aisément le lignage des nations barbares, ces diverses: tribus sont évidemment sœurs. Le dialecte betchouana ou sichuama, comme on l'appelle aussi, prévaut universellement parmi les tribus intérieures qui ont été jusqu'à ce jour visilées, et ne diffère que peu de celui des Damuras el des Delagoans sur les deux côtes opposées. La langue amakosa, que parlent aussi les Amatymbæ et autres tribus avoisinantes, s'en éloigne davantage, imnais non pas au point qu'on l'a imaginé Le fond de tous ces dialectes est le même, et quelles que puissent être les diversités d'idiome et de construction, il est prouvé que les indigènes de ces diverses tribus, lorsqu'ils sont mis en contact les uns avec les autres, parviennent après un peu de pratique à tenir aisémenl conversation, Jusqd'à quelle distance ces affinités de langage et de race peuvent s'étendre vers le nord, je ne puis avoir la prétention de le déterminer; mais j'ai vu un vocabulaire de la langue de Joanna. une des îles Comoro, dressé par un missionnaire qui dans ces derniers temps y résida, el ce vocabulaire montre que les habitants de l'île en question, et sans doute aussi les aborigènes de Madagascar, parlert un dialecte très intimement allié à ceux de Cafrerie et de Mozambique.

Parmi toutes les nations sauvages, la dégradation du beau sexe est une chose ordinaire. Le mépris de la vieillesse est moins universel, Le respect et la grati: tude qu'on doit aux vicillards sont des sentiments si

naturels qu'ils se retrouvent chez beaucoup dé peuple, qui, sous une infinité de rapports, ne sont pas plus Civilisés que les Betchouanas ; mais chez cés dérniers la complète indifférence qu'ils éprouvent pour l'âge et pour le malheur est encore plus révollanté que l’esclavage des femmes. Les chefs seuls semblent obtenir

- quelque déférence, malgré le nombre dé leurs anhées.

Une chose assez remarquable, c'est que les Betchouanas, qui ont rapidement fait les premiers pas vers la civilisation, soient restés depuis si longtemps stationnaires au point où ils en sont aujourd’hui. Par exemple, ils se mirent avec ardeur el succès à l'agri- Culture, mais sur une échelle qui n'est point assez étendue pour qu'ils lirent du sol plus qu'une addition précaire et insuffisante aux aliments que leur procurent leurs troupeaux et la chasse. Ils possèdent aussi l'art de travailler le fer et le cuivre, maïs n’ont encore appliqué cette connaissance qu'à la fabrication de javelines, de cognées et d'objets de parure. Leurs villes sont souvent si considérables, qu'elles renferment une population de plusieurs mille âmes; et cependant au moindre caprice d'un chef elles peuvent changer de place, comme un camp arabe. Leur sys: tème de gouvernement est monarchique; la noblesse, chez eux, se transmet par héritage; l’aulorité du’ chef principal paraît être absolue; néanmoins il est évident que la puissance sur les capitaines inférieurs et sur les clans séparés est excessivement faible et circonscrite.

Les Cafres semblent avoir demeuré déjà des siècles dans cet état douteux, entre la vie civilisée et la vie nomade, à la fois et en même temps chasseurs, pasteurs'et agriculteurs; et ils y demeureront dés siècles encore, à moins que les travaux des missionnaires ne soient couronnés d'un plein succès. Dès qu'ils seront convertis au christianisme, leur civilisation devra nécessairement faire d'immenses progrès, ou plutôt les améliorations physiques ét politiques iront de pair avec les améliorations morales.

Les rapports des Européens avec toutes lés nations sauvages, sauf les cas malheureusement trop rares où il en résulle à la longue des efforts désintéressés tendant à augmenter leur bien-être, aboutissent d’ordipaire à leur asservissement, à leur destruction complète, à leur dégradation morale, La condition actuelle des Cafres qui résident le long de la frontière sudest de la colonie ne contredit pas mon-assertion; bien au contraire, Depuis que nous sommes en contact avec eux, loin d'avoir avancé dans la route du progrès, ils ont sous certains rapports rélrogradé. C’est encore pourtant une mâle race d'hommes; et, quoiqu'un peu inférieurs aux Betchouanas pour. les arts mécaniques, ils les surpassent de beaucoup en courage, en hardiesse, et surtout en humanité. Barrow et Lichten— stein, malgré de légères inexactitudes, n’ont pas exagéré les belles qualités de ces indigènes. Je les ai moi même visités en 1821, et n'ai eu qu'à me louer de ma visite. Le despotisme des chefs sur les classes inférieures est beaucoup moins oppresseur chez eux que chez les Betchotanas, beaucoup plus facile à éviter. Chez eux non plus il n’y à pas de classe qui, comme celle des Belchouanas pauvres, vive dans un état d'esclavage absolu. Le pouvoir et l'influence des chefs dépendent tellement de ieur popularité, les tribns abandonnent si aisément un chef pour s'en choisir un autre, que l'arbitraire de l'aristocratie de naissance rencontre toujours des obstacles suffisants. Dans leurs guerres intestines ils déploient en général peu d'animosilé. Leur habitude est de laisser la vie aux prisonniers faits dans le combat, ainsi qu'aux femmes etaux enfants ; et dans leurs guerres avec les colons, ils ont quelquefois ‘montré un esprit plus vindicatif : il est probable que leur férocité provenait des indignes et cruels traitements qu'ils ont seulement éprouvés de la part des chrétiens. Les crimes sont parmi eux jugés en séance publique par le chef et son conseil, et toutes les affaires qui intéressent la nation entière se discu -

tent dans des assemblées pareilles aux pitshos des Betchouanas. Le plus grand malheur est que, comme ces derniers, ils croient à la sorcellerie; croyance qui les pousse à commettre en maintes occasions de criantes injuslices et d'atroces cruautés. Mais à raison des progrès que les missionnaires ontrécemment faits sur leurs esprits, il est à espérer que le fantôme des superstitions sera bientôt mis en fuite par l'influence d’une religion qui, aussitôt qu'elle est connue, élève l'âme et éclaire l'intelligence.

La tribu des Amakosæ occupe la partie de l'Afrique méridionale qui s'étend le long de la côte depuis la frontière de la colonie jusqu'à la rivière Bashi ou Saint-Jean. Cet espace a deux cents milles de longsur soixante ou soixante dix dé large, ct la population qui le couvre peut être évaluée à cent mille âmes. Leur contrée.est donc plus populeuse qu'aucun district de la colonie, et même que le pays des Betchouanas. Comme ils ont été récemment dépossédés du terriloire compris entre la Keiskamma et la rivière du Poisson, leurs kraals sont maintenant entassés les uns sur les autres, à ce point qu'ils ont à peine assez de pâturages pour leurs bestiaux; ct s'ils n empruntent aux colons leur mode plus perfectionné de cullüré, la famine régnera de temps en temps parmi eux, jusqu'à ce que leur nombre redevienne proportionné À l'enitie des champs qu'ils cultivent d'après leur mode actuel, Tant qu'un tel changement n'aura point lieu, il sera peutêtre impossible de réprimer tout-à-fait les pillages qu'ils commettent dans la colonie.

Le nom que ces indigènes portent dans leur propre langue est celui d'Amakosæ, et ils appellent leur pays Amakosina. Ces deux mots sont l’un le pluriel, l’autre le dérivé de Xosa, qui s'emploie pour désigner un seul individu de la nation; Car, à ce qu'il paraît dans la langue des Cafres, lés pluriels et les dérivés se forment le plus souvent en ajoutant devant les mots la particule amma ou am. De même, un Cafre Tambookie s’appelle un Tynba où Tembu, tandis qué la tribu entière des Tambookies s'appellera tribu dés Amatymbæ. De même encore, un Hlotlentot sé nommera un Ulmas, tandis que la nation hottentolé se nommera nation ammulao.

J'ai peu de chose à dire des Tambookiés ou plutôt des Amatymbæ, car pour le langage, les manières et les mœurs, ils ressemblent exactement à leurs voisins les Amakosæ. Leur territoire s'étend de larivière Zwart-Kei, sur la frontière de la colonie, à la côte de la mer. On ne sait pas précisément jusqu à quelle distance ils occupent la contrée vers le nord-est, et même il n'est pas facile de les distinguer des tribus cafres adjacentes, qui sont généralement counues parmi les colons sous la dénomination corrompue de Mambookies. Le fait paraît être que ces diverses lribus, au moins jusqu à la Poiute-de-Natal, ressemblent autant pour le langage, l'extérieur elle genre dé vie, aux Cafres dont elles sont limitrophes, qué les claus betchouanas se ressemblent entre eux, Les Amakosæ, Les Amalymbæ, les Hambonas ne sont encore ni les uns ui les autres réunis de manière à former une seule communauté, mais se subdivisent en une multitude de sections indépendantes gouvernées par leurs chefs respectifs.

JL n'y a guère que dix ou douze ans que les Amatymbæ se sont élendus à l'ouest jusqu'à la frontière

e la colonie. Autrefois les plaines élevées dans lesquelles coule la rivière Kei étaient occupées par une tribu de Hottentots ou de Bushimen; et il est mentiouné par Sparrman que les fermiers de son temps avaient coutume de faire des incursions dans ces régions pour enlever de vive force ou acheter les naturels qu'ils transformaient en esclaves. Une chose certaine, c'est que, persécutés par les chrétiens d’un côté el de l'autre par les Cafres, les habitants primitifs ont éié presque enlièerement détruits. Sur ce point Ja rivière Zwart-Kei forme aujourd'hui la limite entre les colons et les Amatymbæ. Ceux-ci se sont jusqu'à pré-

sent comportés en bons et paisibles voisins, formant ainsi un singulier coutraste avec l’animosité, les haines et les agressions réciproques qui ont si longtemps régné sur la partie plus méridionale de la frontière. Depuis la frontière des Amapondas ou Cafres-Hambonas aû sud, jusqu'à la rivière Mapoota et la baie Delagoa au nord, ét aussi pour le moins dans l'intérieur de la grande chaîne de montagnes dans le versant occidental de laquelle le Gariep a ses principales sources, toute la contréé est anjourd’hui sous la domination d'une tribu formidable, gouvernée par un chef nommé Chaka, Originairement souverain d'un peuple obscur mais guerrier, qui s'appelle les Zoolas ou Vatwahs, cet homme, après avoir, dans l’espace de huit ou neuf dernières années, conquis ou exterminé toutes les tribus naturelles, sans exception, qui résidaient de la baie Delagoa à l'Hambona, s'est formé en royaume barbaresque de vaste étendue, qu'il régit d’après un système de despolisme militaire, ce qui, soit dit en passant, contraste d'une manière frappante avec le gouvernement doux et patriarcal auquel sont soumises en général les autres tribus cafres.

Origine des Mantatis Leur irruption dans l'intérieur et leurs ravages. Les Ficani , les Amazizi. Leurs attaques contre les Cafres. Amatymbæ, Leurs progrès vers la colonie.

La grande chaîne de montagnes, connue dans la colonie sous le nom de WNieuwweld - Bergen, Sneuw- Bergen, Rhinoster-Bergen, Zuure-Bergen, el Storm- Bergen, se prolonge à travers ce qu'on appelle le pays de Mambookie et celui des tribus qui résident au-delà jusque dansle voisinage de la baie Delagoa. Celie prolongation de la grandé chaîne de Fintérieur a été admise sur l'autorité d'informalions émances de diverses sources, et plus particulièrement des missionnaires Weésleyens qui ont pénétré sur les branches du Gariep plus avant qu'aucun autre Européen. Quoique la coutinuation de la chaîne dont il s'agit "à travers le pays des Cafrés, soit réprésentée sur la carte avec une ombre plus claire, il est probable qu'en s'étendant au nord-est, élle conserve une élévation égale, sinon supérieure à celle de la principale partie du Sneeuwberg, d'autant plus qu'il est maintenant conslalé que les sources les plus importantes du Gariep sortent des montagnes du Mambookie, indépendamment de plusieurs rivières très considérables qui se jettent dans l'océan Indien.

On remarquera que j'ai placé le pays natal des hordes de maraudeurs appelés Hantatis parmi les montagnes et lès plateaux élevés qui continent au territoire des Zoolas. Telle paraît avoir été leur véritable origine.

Tous les Cafres tirent leur principale subsistance de la chair et du lait de leurs troupeaux, et pendant leur guerre l'agriculture bornée à laquelle ils se livrentest presque loujours entièrement négligée. S'ils viennent à être dépouillés de leur bétail. ils sont par conséquent réduits au plus absola dénûment, et dans la nécessité de devenir voleurs à leur tour ou de mourir de faim. C'est ce qui arriva aux Mantalis : incapables de résister aux forces supérieures de la tribu zoola, ils se vi. rent ruinés et expulsés de leur pays; ils se joignirent à d'autres clans qui avaient eu le même sort, et, devenus formidables par leur nombre et leur désespoir, ils se précipitèrent comme nne avalanche sur les faibles et paisibles tribus de l'intérieur: ils étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, et emmenaient sans doute avec eux le peu de bétail qu'ils avaient pu sauver du pillage ; mais une grande partie de cette misérable horde, principalèment les femmes et les vicillards, paraissaient avoir été en proie à Ja faim , depuis le moment où ils sortirent de leur pays jusqu'à celui où ils rencontrèrent les Griquas, environ deux années plus tard. D'après les récits des prisonniers, il n’est que trop certain que le bruit répandu

Re

Deux Korannas parurent à l’improviste.

parmi les Betchouanas qu'ils étaient cannibales n'était pas sans fondement, quoiqu'ils paraissent avoir été poussés par la famine plulôt que par la férocité de leur naturel à se nourrir de la chair'de leurs ennemis et de leurs camarades morts.

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