VOYAGE EN ABYSSINIE
M. Théophile Lefebvre, lieutenant de vaisseau, avait reçu du gouvernement la mission d'explorer les différentes contrées de l’Abyssinie, vaste portion de l’ancien empire éthiopien. Offrons, d'après ce voyageur, l’état actuel de ce pays, en laissant de côté la forme itinéraire, et en nous restreignant aux résullats géographiques.
L'Abyssinie est bornée, au nord, par le royaume de Sennâr, à l’ouest, par le Soudan oriental ; au sud, par des montagnes fort élevées où le Nil Bleu prend sa source; et à l’est, par la mer Rouge. Les limites extrêmes de l’Abyssinie sont entre le 8° et le 17e degré de latitude nord, et entre le 28e et le 48€ degré de longitude est.
Une grande parlie de cette contrée forme un vaste exhaussement de 6 ou 7,000 pieds de hauteur, avec des montagnes qui s'élèvent jusqu'à plus de 14,000 pieds au-dessus de la mer. De ces montagnes descendent de nombreux cours d'eau dont Ja plupart se réunissent au Nil Bleu ou à son confluent, le Taccazé, tandis que les autres descendent le versant méridional ou vont se perdre dans les sables.
ne.
On peut diviser l'Abyssinie en cinq portions territnriales que nous allons successivement désigner. La première, connue sous le nom de Samhar, forme le littoral de la mer Rouge. Le pays qui la compose est généralement peu élevé, et conséquemment soumis, à cause. de sa latitude, à une forte température. Quelquefôis le terrain s’y: déploie en vastes plaines sablonneuses dans lesquelles se perdent quelques rivières ; souvent aussi il est ondulé en collines fertiles. La seconde division commence à la grande chaîne du Taracta, et a pour limite ultérieure le Taccazé , rivière que les anciens nommaient Atbarah. En passant cette rivière, on entre dans la troisième division appelée Amarah, qui s'étend entre le pays des Gallas et celui de l’île de Méroé. Son terrain est montagneux. La quatrième division est le pays des Galla ou Gallas, qui s'étend depuis 12s Samaulis jusqu'au grand désert, en passant entre l’Amarah.et le Choa. La cinquième division est le pays appelé CAoa, situé par 10° — 120 lat. N., et 340 — %° Jong. E.
Tout le Tigré est aujourd'hui soumis à un même chef ou prince, Oubie, qui a formé dans ce pays un grand nombre de subdivisions, dont les commandements ont été répartis entre ses officiers. Oubie étend aujourd'hui sa domination jusqu'à une lieue de Gondar, capitale des Etats de son rival, le ras Ali. Toût le Tigré est habité par une race chrétienne, à laquelle se mêlent quelques musulmans, attirés par le commerce,
L'Amarah, troisième division, est une des parties les plus fertiles de l'Abyssinie ; il est arrosé par de nombreux Cours d'eau qui le traversent, et par des pluies abondantes qui durent environ cinq mois. L'Amarah compte plusieurs grandes provinces savoir : le Sémiène, le Tagadé, le Teclemte, Ouolkaït, Duofila, Ouoguera , qui appartiennent à Oubie. Viennent ensuite Dembea, Godjam, Beguemedeur, Agomedeur, Koara, qui sont sous la domination du ras Ali.
La capitale de l'Amarah est Gondar, qui était autrefois la résidence du négus ou négous, ou négousse, et le siége du gouvernement de toute l'Abyssinie. Mais l'unité d'administration a cessé depuis que les Galla sont venus s'intercaler dans cette contrée, séparer le Choa, l'une de ses provinces, de tous les autres pays chrétiens, et amener une suite de révolutions après lesquelles le pays s’est trouvé partagé sous l'autorité de plusieurs chefs. Aujourd'hui le titre dé négus ou roi d'Ethiopie se donne au premier eufant légitime ou
nelurel de l’ancienne famille royale, que chaque ras.
emploie comme un instrument à l'aide duquel il donne plus de force à ses volontés, se gardant bien toutefois d'accorder la moindre puissance personnelle à ces rois, qu'ils tiennent au contraire dans une complèle dépendance, ne leur laissant jamais qu’un revenu qui les rend voisins de la misère.
Les pays galla, qui forment la quatrième division de M. Lefebvre , ont deux royaumes assez puissants connus sous les noms de Sidama ou Caffa, et Naréa ou Limmou. D'autres parties du pays sont gouvernées par de petits chefs , dont quelques-uns sont élus à vie, mais dont la plupart le sont seulement pour une année. Le pays est couvert de forêts et présente une riche végétation. On y trouve du café, de la gomme, de l'ivoire , des cuirs, de la cire, de la civette, de la poudre d'or et du fer. Il n'y fait jamais une chaleur faligante.
La cinquième et dernière partie du plateau abyssin est le Choa, qui en forme la limile à son extrémité méridionale. C'est à partir de ce point que l'on commence à descendre vers l'océan Indien, el queles eaux, changeant de versant, coulent dans une autre direction. On trouve de vastes plaines dans le Choa , et ce pays est bien plus accidenté quele reste de l'Abyssinie; il est riche en pâturages; il produit le plus de bestiaux, de chevaux et de mules. Le Choa est chrétien ; mais il est environné de populations galla qui, lors des invasions, l'ontséparé du reste de l'Abyssinie chrétienne, et en ont fait un royaume indépendant, dont le chef
actuel est Sahlé-Sallassi, homme intelligent et brave, qui a soumis à son tour plusieurs petits peuples galla qu'il a convertis au christianisme.
Dans les diverses populations qui occupent l'Abys: sinie, on remarque, dit M. Lefebvre, des distinctions profondes de race et d’origine que le temps n’a point effacées. Chacune à des traditions et des mœurs qui lui sont propres ; elles vivent mêlées les unes aux autres, sans pourtant se confondre,
Les documents recueillis jusqu'à ce jour sont très bornés; l'état d'imperfection de ces documents nous laisse dans l'impossibilité de reconnaître parmi toutes ces races, qui, à des époques différentes, ont été poussées dans ces contrées, quelle est la race primitive, et quels autres peuples sont venus s'y joindre et se neutraliser au milieu d'elles, -
Les J'elachas se font particulièrementremarquer par des différences caractéristiques de religion et de mœurs. Is étaient autrefois répandus dans presque toutes les provinces ; mais on ne les trouve plus aujourd'hui que dans les pays de Dembea, Sekkelt, Alafa, Tchelga. Leur origine paraît moins douteuse que celle des autres races ; tout porle à croire qu'elle remonte aux nombreuses émigrations du peuple hébreu. Issus d’une civilisalion plus avancée et qui s’est maintenue, quoique affaiblie, ils conservent encore leur ancienne prééminence; eux seuls sont exempts de tout impôt et sont affranchis du service militaire. Les Felachas pratiquent le judaïsme; ils ont les livres de Moïse, les psaumes de David et les livres des Apôtres; ils se construisent des temples et se réunissent pour prier en commun. Comme tous les autres juifs, ils ont des jours consacrés : au repos qu'ils passent dans une retraite absolue ; le vendredi et le samedi ils restent chez eux, et ne peuvent apprêter leurs aliments.
Auprès de Gondar, dans un pays qu'on appelle Kerker, se trouve un autre peuple dont les habitudes sont bien différentes des Felachas, quoiqu'il parle à peu près la même langue; ce peuple s'appelle A'mant. Il prétend suivre la religion du cœur, c’est-à-dire qu'il agit d'après les inspirations de sa conscience: il n'a point de lieu de réunion pour prier, n’a pas de livres, etses prêtres reçoivent leur instruction par tradition, Il n'observe aucun jeûne , tandis que le peuple felacha en a de très longs, et sa seule pratique religieuse consiste à faire la pâque pendant huit jours, qui sont employés en festins nombreux,
Sur les bords du lac de Tsana est une autre population qu'on appelle Oeita, peuplade chrétienne de nom, Mais n'exerçant aucune pratique religieuse. Sa seule occupation est la chasse aux hippopotames. Ils disposent pour cela des piéges sur les bords du lac, dans les endroits les plus fréquentés par ces animaux.
Les Ovito paient chaque année au chef de Gondar un tribut qui consiste en un certain nombre de brides et de cravaches. Ils sont affranchis de tout autre impôt et dispensés du service de la guerre. Rien ne les distingue pour les traits de la physionomie des autres chrétiens d Abyssinie; mais ils sont en général moins musculeux, et leur genre de vie rend leur intelligence moins développée.
Les Guindjar, dont les principales villes , en allant vers le Sennäâr, sont Howéni, Roug-Roug et Métenma,
euvent être considérés comme faisant partie de l'A-
yssinie, sous la dépendance de laquelle ils sont en quelque sorte placés par leur position géographique et leurs relations commerciales. Ils forment une race mêlée, dont la couleur varie souvent; mais ils ont en général le nez bien fait et légèrement arqué, les lèvres épaisses el la tête longue. Ils portent à la guerre une lance et un bouclier. La lance est à peu près comme celle des Abyssins, c'est-à-dire qu’elle est faite pour èlre jetée de manière à frapper l'ennemi à dislance. Leur bouclier, au lieu d’être rond. comme celui de leurs voisins, est de forme ovale très allongée. ls passent pour être peu hardis à la guerre et pour manquer complétement de tactique,
Près du Ouokaïte, au bord du Taccazé, se trouve la nation des Zéourires, race noire, aux lèvres épaisses, barines larges , nez court, mais dont la racine ne se confond pas avec la ligne des yeux, sur laquelle, au coniraire , elle est assez proéminente ; le front est large et bien développé. En général, les Téourires sont intelligents, braves et robustes ; ils combattent à cheval; leurs chefs portent des cuirasses et emploient l'épée “+. 5 mains. Leur industrie consiste à faire des toiles de coton qu'ils apportent au marché de Keuptia, dans la province du Ouolkaïle. Ils ont chez eux du fer, de l'or, du coton et de nombreux troupeaux. Leurs chevaux, d'une belle race, sont forts et agiles. Celte nation, qui professe l'islamisme, est en relations d'amitié avec le chef du Tigré, auquel elle fournit des soldats.
Les Galla ou Gallas sont divisés sous plusieurs gouvernements qui vivent dans un état d'hostilités perpétuelles. C’est à peine si un Galla peut s'éloigner de son habitation pour aller puiser de l'eau sans avoir à redouter l'attaque d’un ennemi qui cherche à l'enlever pour le vendre ensuite à son marché. Les différentes tribus s’épient continuellement pour se voler leurs troupeaux, leurs femmes et leurs enfants. Il n’en est pas moins facile aux caravanes de voyager dans cette partie de l'Abyssinie, où, au moyen de certains droils établis, elles peuvent passer entre deux camps ennemis sans avoir à redouter la moindre avanie.
Dans leurs guerres , ils dévastent le pays par lequel ils passent, emmenant comme esclaves tous ceux qui ont été faits prisonniers sans défense, émasculant les hommes qui leur résistent, et suspendant leurs dépouilles au cou de leur cheval, pour les montrer comme un témoignage de valeur lorsqu'ils sont de retour chez eux. Excellents cavaliers, et montés sur des chevaux vifs et vigoureux, ils sont extrêmement redoutés des chrétiens, qui ne peuvent les combattre avec avantage que dans les pays coupés et montagneux , ou bien en semant parmi eux la division, toujours facile à faire naître chez un peuple orgueilleux et ignorant qui n’a pas un seul principe de ralliement et n'écoute jamais que la passion du moment.
Les armes des Gallas sont la lance et le couteau de chasse. Ils commencent aujourd'hui à se servir des armes à feu; mais ils en ont fort peu, et n'en tirent qu'un faible parti. Habiles à manier la lance et à parer les coups avec le bouclier, le combat à l'arme blanche est considéré par eux comme un jeu; mais ils s'enfuient bientôt devant le feu de la mousqueterie.
Quoique les Gallas parlent tous la même langue et soient à peu près tous de la même couleur, ils ne paraissent pas appartenir à une même race, puisqu'une partie d'entre eux a les cheveux lisses, tandis que l'autre a les cheveux crépus. Mais, dit M. Lefebvre, ce qu'il y a surtout de surprenant lorsqu'on remarque cette différence, c'est que cette portion de Ja nation qui a les cheveux lisses a les traits du nègre, ou au moins tenant le milieu entre le nègre et le Copte, tandis que ceux qui ont les cheveux crépus ont les traits qui se rapprochent davantage de la race indienne. ]J1 est une qualité commune à ces deux races, si toutefois on les considère comme distinctes, c'est d'avoir la peau d'une finesse extrême et les muscles très délicals, ce qui fait que les femmes gallas sont très recherchées comme esclaves par les Turcs, tandis que les Abyssins , qui les prennent seulement pour le travail, leur préfèrent de beaucoup les Changallas ou nègres.
Le jeune homme galla est encore recherché sur les marchés d'esclaves à cause de sa fidélité à toute épreuve envers son maître, de son intelligence et de son peu de penchant au vol, qui est au contraire le vice dominant du nègre. Les esclaves de cette nation sont donc reconnus pour avoir des qualités éminentes ; mais ils ont aussi au plus haut degré les défauts de l’entétement, de l'orgueil et de la vanité. Si on les blesse trop fortement, en contrariant de front ces mauvais
penchants, ils ne trahissent: pas leur maître, mais ne veulent plus rien faire , et demandent à être vendus à un autre maître.
Dans leur société, les Gallas ont fort peu de lois, et le chef qu'ils élisent pour commander une ville n’a d'autre droit que de lever l'impôt des caravanes et celui de servir d’arbitre dans les querelles'des habitants, qui peuvent après le jugement ne pas s’en rapporter à sa décision, pour peu qu'elle prête à la discussion. Cependant, ce chef peut, en cas de vol, en présence même de la famille, qui ne s’y oppose jamais, condamner le coupable à être vendu, et c'est à lui que revient le prix de la vente.
L'industrie de ce peuple est copiée sur celle des chrétiens, qui leur sont d'ailleurs bien supérieurs. Ils font leurs vêtements et leurs armes et se bâtissent des maisons, qui sont divisées en plusieurs compartiments; et ils ont en cela l'avantage sur les chrétiens, qui demeurent en général pêle-mêle, n'ayant souvent pas même une séparation pour loger leur cheval ou leur mule.
C'était le 6 juin 1839 que M. Lefebvre était entré en Abyssinie ; au bout de vingt-deux jours de voyage il se trouvait chez les Gallas, c'est-à-dire à l'extrémité méridionale de l’Abyssinie. Après avoir donné tous ces détails de mœurs, il ajoute les suivants, dont nous extrayons la substance, sur d'autres peuples de ces contrées lointaines.
On désigne sous le nom de Changalla, mot éthiopien qui signifie sauvage noir, toutes les populations de cette couleur qui appartiennent à la race nègre, et il est remarquable, dit M. Lefebvre, que les Choho et quelques autres peuples dont le teint est souvent aussi foncé que celui des Cafres ne sont pas appelés par les Abyssins du nom de nègres. C'est surtout sur les bords du Taccazé et dans la province du Chiré que l’on rencontre le plus souvent les Changalla : aussi les caravanes veillent-elles avec soin lorsqu'elles s’approchent de cette rivière, où elles s'attendent à rencontrer des ennemis acharnés et presque invisibles; car ils ont l'habitude de se couvrir d’un toile dont la saleté peut faire confondre sa couleur avec l'écorce des arbres où avec les broussailles. Ils se placent en embuscade et attaquent par surprise ; cependant, lorsqu'ils sont découverts, ils ne reculent jamais et combaltent jusqu'à la dernière extrémité, ne sachant pas demander grâce, et recevant la mort avec un ricanement qui leur est habituel pendant la durée de la lutte.
Leur lance diffère de celle des Abyssins en ce qu’elle est dentelée, ce qui rend ses blessures plus dangereuses ; elle est aussi moins longue, et peut être mieux balancée. Leur bouclier est rond, mais fort petit, tandis que celui des chrétien#a environ 2 pieds de diamètre.
Les Changalla du Taccazé ont la tête extrêmement petite, le front étroit, l’angle facial aigu, les oreilles rondes, les lèvres pendantes, les yeux saillants, les narines larges el la racine du nez plate ; mais si leur tête est disgracieuse, les autres proportions du corps sont belles et pleines de régularité. Ils n’ont pas, comme certaines races noires, les jambes grêles, cagneuses, dépourvues de la saillie des muscles du mollet,; et terminées par une exagération de la longueur du calcanéum. Pendant la saison sèche, ils vivent de chasse et de pêche, et quelquefois même de rapine. À cetle époque, leurs femmes ensemencent quelques terres, où elles récoltent du maïs et des céréales dont la famille se nourrit pendant les pluies. Sur ces terres, qui sont au nord du Chiré, les Changalla ont des cabanes où ils passent l'hiver avec leurs familles, et il paraît que ce peuple, cruel avec ses ennemis et avide de vengeance, a des mœurs douces dans son intérieur.
Revenant sur les Cholo, M. Lefebvre dit qu’ils habitent la côte d'Abyssinie, depuis Arkiko ou Dokhono jusqu'à la chaîne du Tarenta, occupant en largeur un petit espace de terrain. Ce peuple est divisé en plusieurs tribus, dont la plus guerrière et la plus forte est celle
des Hazortas. Les Choho ont le teint plus noir que les Abyssins ; mais leurs cheveux sont lisses et soyeux. Ils sont souples et agiles ; leurs proportions sont pleines d'harmonie et leurs contours très délicats; mais ils sont peu musculeux. Ils sont gracieux, adroits et spirituels, mais en même temps paresseux, menteurs et sans bravoure morale. Leur industrie est très bornée, ce que l'on peut attribuer à leur peu de besoins et à l'état de vie errante qu'ils sont obligés de mener dans un pays aride et sans produits. Leurs troupeaux font leur seule richesse ; ils tirent du Tigré le complément de leur nourriture, Il y a non loin de Messoah quelques jardins cultivés par eux.
Leurs habitations, basses et mal distribuées, sont construites avec des branches d'arbres et recouvertes en paille. L'ameublement, dont une partie consiste en ustensiles de cuisine, est acheté à Messoah, et ils fabriquent eux-mêmes l’autre partie, qui se compose d'outres, dont les unes servent à renfermer les vêtements, tandis que les autres contiennent les provisions ou bien servent pour porter l’eau. Ils font aussi de pelites corbeilles pour le pain, et des vases en jonc qui servent pour contenir le lait et l'eau; mais eux seuls peuvent boire dans ces vases, qu'ils ont la détestable habitude de fumer, ce qui donne un mauvais goût aux liqueurs qu'ils contiennent. Ils poussent la passion de l'odeur de fumée à un tel point qu'ils parfument ainsi certains vêtements de laine dont ils se servent lorsqu'ils vont habiter le pays haut voisin du Tigré, à l'époque de la sécheresse dans la Samhar.
Le costume des hommes, qui consiste en une simple toile dans laquelle ils se drapent, n’a pas de caractère qui le distingue des autres peuples dans l’enfance de la civilisation ; mais, dit M. Lefebvre, celui des femmes est plus digne de remarque. Un tablier en cuir faisant le tour du corps et descendant jusqu'aux genoux forme la première partie du vêtement, qui est complété par une peau de chèvre, dont deux coins, pris sur un côté, sont liés par un cordon de cuir, tandis que le côté opposé est taillé en lanières qui pendent sur le dos et les épaules lorsque le vêtement a été passé autour du cou. Ce tablier et celle peau sont ornés de coquillages et de grains de verroterie.
Les jeunes filles des Choho sont ordinairement jolies et bien faites; mais l'habitude de porter dès leur enfance de lourds fardeaux, les longues marches auxquelles on les soumet , et les privations de tout genre leur font perdre de bonne heure leur beauté. L'habitude qu’elles ont du travail ct la pauvreté de leur pays les font rechercher comme domestiques par les chrétiens de la province de Tigré; elles sont d’ailleurs très chastes et excellentes ménagères.
La religion des Choho est l'islamisme ; ils en suivent assez scrupuleusement les préceptes extérieurs, et leurs cérémonies principales sont les mêmes que chez les Arabes, si ce n’est qu'ils récitent leurs prières à voix haute.
Nous venons de nommer les chrétiens : ceux de l’Abyssinie ont leur principal et plus ancien foyer à Axum. J1 y en a dans la province du Lasta, puis à Gondar. Tous sont braves, agiles et adroils; mais leur industrie est aujourd’hui presque nulle. Leurs qualités morales sont l'attachement à leurs amis et le soin avec lequel ils remplissent leurs devoirs de famille; mais ils manquent de bonne foi avec les étrangers ; leur avidité est insatiable, et pou la satisfaire ils ont recours au mensonge et au vol.
Les habitants du Lasta passent aujourd'hui pour les plus braves gueriiers et les meilleurs cavaliers de l'Abyssinie; ils parlent à la fois le tigré et l'amarah; ils sont intelligents et vifs; mais ils exercent surtout la subtilité de leur esprit à mentir avec adresse. Ils man-
FIN
quent de fidélité à leurs engagements, pèchent du côté de l’ordre dans leur conduite, et sont enclins à l'orgueil et à la colère.
Les habitants qui sont aux environs de Gondar, et qui forment la population qu'on appelle Amarah, ont tout-à- fait les traits d'unerace mulâtre, si ce n’est qu'ils ont en général, dit M. Lefebvre, le nez recourbé et le front plus développé que les mulâtres de nos colonies. Is ont le crâne très large et l'œil d’une beauté remarquable, la face peu étendue, les pommeltes saillantes, l'angle facial ouvert, et le corps bien proportionné, si ce n'est aux hanches. Leurs cheveux sont crépus, et leur peau d'un brun olivâtre foncé. Les Amarahs sont les gens les plus gais et les plus spirituels de l'Abyssinie, mais ils manquent de Constance dans leurs projets ; leur imagination vive les rend susceptibles d'exaltation pour le bien, mais aussi pour le vol. Ils sont toujours braves en duel et en public; ils sont presque toujours lâches quand on ne les voit pas, et ne luttent jamais contre un danger imminent, comme le font souvent les Changalla. En un mot, les Amarahs sont vains, ce qui les rend hautains avec les faibles et rempants avec les puissants; néanmoins ils ne manquent pas de sensibilité, et ils sont hospitaliers. Leurs femmes sont industrieuses et font en quelque sorte tous les travaux, tandis que leurs maris se laissent aller à l'indolence.
Sous le rapport de la religion, l'Abyssinie a copié son code criminel sur la loi de Moïse et sur celle de Justinien. Il n’y a pas de lois rigoureuses pour les impurs. Si quelqu'un a un enfant adultère, il paie un boisseau de blé, ou quelquefois 2 dollars par année à la mère; si quelqu'un donne un coup de bâton à un autre, il lui paie une amende, ou il subit la peine du lalion; si quelqu'un tue, il paie le prix dn sang , ou est tué lui-même ; s’il vole, on lui coupe la jambe.
M. Lefebvre, dans sa relation, rend compte de ses explorations scientifiques dans les diverses contrées abyssiniennes, et notamment dansle royaume de Choa, où il se trouvait au mois de mai 1843, en même temps que son compatriote M. Rochet d'Héricourt. Nous ne suivrons pas M. Lefebvre dans ces explorations ; nous dirons seulement qu'il se rendit du Choa près du roi Oubie, après s'être détourné pour visiter le ras Ali à Eneubsié, pays montagneux, d'où il descendit vers le Nil Bleu. Arrivé à Gondar, il eut le malheur de perdre un de ses compagnons de voyage. Il quitta Gondar et arriva dans le Tigré, dont il raconte les événements politiques survenus depuis son départ; il eut audience du redoutable souverain de cette contrée, et prit congé de ce prince, appelé Oubie, pour se diriger vers Adoua ou Adoa, où il arriva le 28 juin 1843; il gagna ensuite Messoah, sa dernière étape en Abyssinie, et au mois d'octobre 1843, il se trouvait au port de Suez, il en repartit bientôt pour le Caire , et du Caire il se rendit à Alexandrie, qu'il atteignit le 29 novembre. {1 s'y émbarqua le 1er janvier suivant, et au bout de quatorze jours il refoulait à Marseille Le sol de la patrie, après une absence de cinq ans.
ALBERT-MONTEMONT.