‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 4 sur 179 · FT C · texte numérisé non relu

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ayant été reconnu par le roi, je reçus ordre d'aller remettre notre établissement aux Espagnols, et de me rendre ensuite aux Indes orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On me donna pour celle expédition le commandement de la frégate la Boudeuse. de vingt-six canons de douze, et je devais être joint aux îles Malouines par la flûte l'Etoile, destiné+ à ‘m'apporter les vivres nécessaires à notre longue navigation , et à me suivre pendant le reste de la campagne. Le relard que diverses circonslances ont mis à la jonction de cette flûte avec moi a allongé ma campagné de près de huit mois.

. Dans les premiers jours du mois de novembre 1766, je me rendis à Nantes. où L4 Boudeuse venait d'être construite, et où M, Duclos Guyot, capitaine de brûlot, mon second, en faisait l'armement. Le 5 de ce mois nous descendimes de Paimbæuf à Mindin pour achever de l'armer, et, le 45, nous fimes voile de cette rade pour nons rendre à la rivière de la Plata. Je devais y trouver les deux frégates espagnoles La Esmeralda et la Liebre, sorties du Ferrol le 47 octobre, et dont le comman ‘ant élait chargé de recevoir les îles Malouines au nom de Sa Majesté Catholique.

Le 17 nous essuyâmes ur coup de vent violent, qui nous rompit notre petit mât et ensuile le grand : ce qui nous mellaitdans l'impossibilité de continuer notre roule. Je pris le parti de relâcher à Brest, où nous entrâmes par le passage d'Iroise, le 21 novembre.

Le 5 décembre, nous appareillâmes de la rade de Brest. Mon élat-major élait composé de onze officiers, lrois volontaires, et l équipage de deux cent trois matelots, officiers mariniers, soldats, mousses et domestiques. M. le prince de Nassau Sieghen avait obtenu du roi la permission de faire celte campagne. Aqna= tre heures après midi Je milieu de l'île d'Ouessant me restait au nord-quart-nord-est du compas, à la distance d'environ cinq lieues et demie, et ce fut d'où je pris mon point de départ sur le Neptune Français , dont je me suis toujours servi dans le cours du voyage.

Le 17, après midi, on eut connaissance des Salvages, le 18 de d'îile de Palme, et le 19 de l'île de Fer. Ce qu'on nomme les Salvages est une petite île d'environ une lieue d'étendue de l'est à l'ouest. Elle est basse au milieu, mais à chaque extrémité s'élève un mondrain. Une chaîne de roches, dout quelques-unes paraissent au-dessus de l'eau, s’élendent du côté de l'ouest à deux lieues de l’île. 1 y a aussi du côté de l’est quelques brisants, mais qui ne s'en écartent pas beaucoup.

La vue de cet écueil nous avait avertis d'une grande erreur dans l'estime de notre route; mais je ne voulus l'apprécier qu'après avoir eu connaissance des îles Cavaries , dont la position est exactement déterminée. La vue de l'île de Fer me donna avec certitude celte correction que j'attendais, Le 49, à midi, j'observai 28 deg. 2 min. lat. boréale; et, en Ja faisant cadrer avec Île relèvement de l'île de Fer, pris à celte même heure, je trouvai une différence de 4 deg. 7 min., valant, par le parallèle de 28 deg. 2 min., environ soixante - douze lieues, dont j'étais plus est que mon estime, Celte erreur est fréquente daus la traversée du cap Finistère aux Canaries ; et je l'avais éprouvée en d'autres voyages, les courants, par le travers du détroit de Gibraltar, portant à l’est avec rapidité.

Je pris un nouveau point de départ le 419 décembre. Notre route n'eut depuis rien de particulier jusqu'à notre attérage à Ja rivière de la Plata : elle me fournit quelques observalions intéressantes pour les navigaleurs.

Au nord et au sud de la Ligne nous avions eu pres-

ue constamment, par les hauteurs observées, des dif-

érences nord assez grandes, quoiqu'il soit plus ordipaire de les y éprouver sud. Nous eûmes lieu d'en soupçonner la cause, lorsque, le 18 jauvier après midi, nous lraversämes un banc de frai de poissons qui s'étendail à perte de vue du sud-ouest- quart-ouest au nord-est-quart-est, sur une ligne d'un blancrougeâtre, large d'environ deux brasses, Sa rencontre nous aver-

tissail que depuis plusieurs jours les courants porlaient au nord-est-quart-est, car tous les poissons déposent leurs œufs sur les côtes, d'où les couranis!es détachent et les entraînent dans leur lit en haute mer. En observant ces différences nord dont je viens de parler, je n’en avais point inféré qu'elles nécessilassent avec elles des différences ouest : aussi quand. le 29 janvier au soir, on vit la terre, j'estimais à midi qu'elle me restait à douze ou quinze lieues de distance, ce qui : me fit naître la réflexion suivante.

Un grand nombre de navigateurs se sont plaints depuis longtemps, et se plaignent encore, que les cartes marquent les côtes du Brésil beaucoup trop à l'est. 1ls se fondent sur ce que, dans leurs différentes traversées, ils ont souvent aperçu ces côtes, lorsqu'ils croyaient en être encore à quatre-vingts ou cent lieues. Ils ajoutent qu'ils ont éprouvé plusieurs fois que, dans ces parages, les courants les avaient portés dans le sud-ouest, et ils aiment mieux taxer d'erreur les observations astronomiques et les cartes , que d'en crone susceplible l'estime de leur roule.

Nous aurions pu, d'après un pareil raisonnement, conclure le contraire dans notre traversée à la rivière de la Plata , si un heureux hasard ne nous eût indiqué la raison des différences nord que nous éprouwions. Il était évident que le banc de frai de poissons que nous rencontrâmes le 29 était soumis à la direction d'un courant; et san éloignement des côtes prouvait que ce courant régnait depuis plusieurs jours. Il était donc la cause des erreurs constantes de notre roule ; les courants que les navigateurs ont souvent éprouvé porter au sud-ouest, dans ces parages, sont donc sujets à des variations, el prennent quelquefois une direclion contraire.

Sur cette observation bien constatée, comme notre route élait à peu près le sud-ouest, je fus autori-é à corriger nos erreurs sur la distance , en la faisant cadrer avec l'observation de latitude, et à ne pas corriger l'aire du vent. Je dois à cette méthode d'avoir eu connaissance de lerre, presqu'au moment où me la montrait mon estime.

La nuit du 17 au 18 nous primes deux oiseaux, dont l'espèce est connue des marins sous le nom de charbonniers. Is sont de la grosseur d'un pigeon; ils ont Je plumage d'un gris foncé, le dessus de la têle blanc, entouré d'un cordon d'un gris plus noir que le reste du corps, le bec effilé, long de deux pouces et nn peu recourbé par le bout, les yeux vifs, les palles jaunes, semblables à celles des canards, la queue très fournie de plumes et arrondie par le bout, les ailes fort découpées, et chacune d'environ huit ou neuf pouces d'étendue. Les jours suivants nous vîimes beaucoup de ces oiseaux.

Depuis le 27 janvier nous avions le fond, et, le 29 au soir, nous vimes la terre sans qu'ilnous fût permis de la bien reconnaître, parce que le jour était sur son déclin, et que les terres de cette côte sont fort basses. La nuit fut obscure , avec de la pluie et du tonnerre. Le 30, les premiers rayons du jour naissant nous firent apercevoir les montagnes des Maldonades. Alors il nous fut facile de reconnaître que la terre vue la veille était l'ile de Lobos. Toutefois, comme notre latitude d'arivée était 34 degrés 16 minutes 20 secondes, nous devious la prendre pour le cap Sainte-Marie, que M. Bellin place par 35 degrés 15 minutes, tandis que sa latilude vraie est 34 degrés 55 minutes.

Les Maldonades sont les premières terres hautes qu'on voil sur la côte du nord, après être entré dans Ja rivière de la Plata, et les seules presque jusqu'à Monte-Video. A l'est de ces montagnes iky a mouillage sur une côle très basse. C’est une anse en partie couverte par unflot. On trayeille depuis quelques années, dans les environs, à une mine d'or peu riche; on y trouve aussi des pierres assez transparentes. À deux lieues, dans l'intérieur, est une ville nouvellement bâtie, peuplée entièrement de Portugais déserteurs , et nommée Pueblo-Nuevo.

La

menant

Le 31, à onze heures du matin, nous mouillâmes dans la baie de Monte-Video. Les deux frégates espagnoles destinées à prendre possession des îles Malouines élaient dans cette rade depuis un mois. Leur commandant était nommé gouverneur de ces îles. Nous nous rendimes ensemble à Buenos-Ayres, afin d'y concerter avec le gouverneur général les mesures nécessaires pour la cession de l’établissement que je devais livrer aux Espagnols. Nous n’y séjournâmes pas longtemps, et je fus de retour à Monte-Video le 46 février.

Nous avions fait le voyage de Buenos-Avres, M. le prince de Nassau et moi, en remontant la rivière dans une goëlette; mais comme pour revenir de même nous aurions eu le vent debout, nous passâmes la rivière vis-à-vis de Buenos-Ayres , au-dessus de la colonie du Saint-Sacrement, et fimes par terre le reste de la route jusqu'à Monte-Vileo, où nous avions laissé la frégate. Nous traversämes ces plaines immenses (1) dans lesquelles on se conduit par le coup d'œil, dirigeant son chemin de manière à ne pas manquer les gués des rivières, chassant devant soi trente où quarante chevaux, parmi lesquels il faut prendre avec un lacs son reJai, lorsque celui qu'on monte est falisué, se nourrissant de viande presque crue, et passant les nuits dans des cabanes faites de cuir, où le sommeil est à chaque instant interrompu par les hurlements des tigres qui rôdent aux environs. Je n'oublierai de ma vie Ja facon dont nous passâmes la rivière de Sainte-Lucie, rivière fort profonde , très rapide et beaucoup plus large que n'est la Seine vis-àvis des Invalides. On vous fait entrer dans un canot élroit et long, et dont un des bords est de moitié plus haut que l’autre ; on force ensuite deux chevaux d'entrer dans l'eau, l'un à tribord, l'autre à babord du canol, et le maîlre du bae tout nu, précaution fort sage assorément, mais peu propre à rassurer ceux qui ne savent pas nagef, soutient de son mieux au-dessus de la rivière la lète des deux chevaux, dont la besogne alors est de vous passer à la nage de l'autre côté, s'ils en ont la force.

Don Ruis, capitaine de vaisseau espagnol, chargé de prendre possession des Malouines, arriva à Monte- Video peu de jours après nous. 1} y vint en même temps deux goëlettes chargées, l'une de bois et de rafraîichissements, l'autre de biscuit et de farine, que nous embarquâmes en remplacement de notre consommalion depuis Brest. On avait employé le temps du séjour à Monte- Video à calfater le bâtiment, à raccommoder le jeu des voiles qui avaient servi pendant la traversée, et à remplir d’eau les barriques d'armement. Nous mimés aussi dans la cale tous nos canons, à l'exception de quatre que nous conservâmes pour les signaux : ce qui nous donna de la place pour prendre à bord une plus grande quantité de bestiaux. Les frégates espagnoles étant également prêtes, nous nous disposâmes à sortir de la rivière de Ja Plata.

Détails sur les établissements des Espagnols dans la rivière de la Plata. è

Le Rio de la Plata, ou la rivière d'Argent, ne coule point sous le même nom depuis sa source. Elle sort, dit-on, du lac Xarayès, vers le 16e deg. 30 min. sud, sous le nom de l’araguay, qu'elledonne à une immense étendue de pays qu'elle traverse. Elle se joint vers le 27e deg. avec le Parana, dont elle prend le nom avec les eaux. Elle coule ensuite droit au sud jusque par le 34e deg.; elle y recoit l'Uruguay, et prend son cours à l'est sous le nom de la Plata, quelle conserve enfin jusqu'à la mer (2).

4 (1) Ces plaines, qui se nomment Pampas, s'étendent de l'est à l’ouest, depuis l'Atlantique jusqu'aux Andes. A. M. (2: Le Rio de la Plata, ou la rivière d'Argent, est pro= pue l'embouchure ou l'æstuaire de deux grands euves, le Parana et l’Uruguay. L'embouchure du Rio de

Les géographes jésuites, qui les premiers ont attribué l'origine de ce grand fleuve au lac Xarayès, se sont trompés, et les autres écrivains ont suivi leur er+ reur à cet égard. L'existence de ce lac, qu'on a depuis cherché vainement, est aujourd'hui reconnue fabuleuse (1). Le marquis de Valdelirios et don Georges Menezès ayant été nommés, l'un par l'Espagne, l'autre par le Portugal, pour régler dans ces euntrées les limites des possessions respectives des deux puissances, plusieurs officiers espagnols et portugais parcoururent, depuis 1751 jusqu'en 1755, toute celte portion de l'As mérique. Une partie des Espagnols remonta le fleuve du Paraguay, comptant entrer par celte voie dans le lac Xarayès. Les Portugais, de leur côté, partant de Matogrosso, établissement de leur nation sur la froutière intérieure du Brésil par 12 deg. lat. sud, sem barquèrent sur une rivière nommée Caourou, que les mêmes carles des jésuites marquent se jeter aussi dans le lac Xarayès. Ils furent fort étonnés les uns et lesautres de se rencontrer sur le Paraguay, par les 14 degrés latitude sud, et sans avoir vu aucun lac. Ils vérifièrent que ce qu'on avait pris pour un lac est une vaste étendue de pays très bas, lequel, en certain temps de l'année, est couvert par les inondations du fleuve. Le Paraguay, ou Rio de la Plata, prend sa source entre le ëe et le 6e degré latitude australe (2), à peu près à égale d'stance des deux mers, et dans les mêmes montagnes d'où sort la Madeira, qui va perdre ses eaux dans celles de l'Amazone. Le Parana et l'Uruguay naissent tous deux dans le'Brésil: l'Uruguay dans la capitainie de Saint-Vincent, le Parana près de Ja mer Atlantique, dans les montagnes qui sont à l'est-nordest de Rio-Janeiro, d'où il prend son cours vers l'ouest, el ensuile tourne au sud. s

Diaz de Solis, grand pilote de Castille, entra le Pré mier dans le Rio de la Plata en 1515. I lui donna son nom, el le fleuve le conserva jusqu'en 4526, Cette année, Sébastien Cabot, étant parti d'Espagne, avec le titre de grand pilote de Castille, à la tête d'une escadre de cinq vaisseaux, qu'il devait conduire aux Moluques par le détroitde Magellan, entra dans le Rio de La Plata qu'il nomma ainsi, parce que, l'ayant remonté jusqu'au-dessus du confluent du Paraguay et du Parana, il tira beaucoup d'or et d'argent des Indiens qui en habitaient les bords (3).

Toutelois, ee ne fut qu’en 1535 que la cour d'Espagne prit enfin le parti de renvoyer une flotte dans la rivière de lu Plata. Don Pedro de Mendoze, grandéchanson de l'empereur Charles-Quint, fut chargé du commandement «le la flotte, el nommé gouverneur général de tous les pays qui seraient découverts jusqu'à la mer du {Sud. Il jeta sous de mauvais auspices les premiers fondements de Buenos-Ayres à la rive droite du fleuve, quelques lieues au-dessous de son confluent avec l'Uruguay, et son expédition ne fut qu'une suite de malheurs qui se terminèrent par sa mort. Cependant quelques détachements espagnols de la troupe de Mendoze, qui avaient remonté le fleuve, fondèrent en 1538, à trois cents lieues de son embou« chure, sur la rive occidentale, la ville de l'Assomption,

la Plata , dont le courant se fait sentir en mer à 50 lieues du rivage, aune largeur d'environ 10 lieues. L'entrée dec: vaste canal est dangereuse, à cause des bancs de sable qu l'encombrentet des coupsde vent qui, sons le nom de pamperos, arrivent des Pampas ou plaines du voisinage. À. M,

(4) Ce lac n’est point fabuleux , comme le croit Bougainville, mais il résulte des débordements du Paraguay, qui, dans la saison pluvieuse, sur le plateau dit Campos Parexis, forment ce lac, lequel n’a, il est vrai, qu'une existence temporaire. ape - A° M.

(2) H yaerreur dans cette indication ; car, même au= delà du 10e degré latitude sud , la pente des eaux est septentrionale , et tous les courants se dirigent vers le nord. Ceux qui viennent au sud commencent vers le 13e degré latitude sud dans fes monts Parexis, A. M.

(3} L’aceumulation des sables a depuis bien restreint cette navigation, qui n'est plus aujourd’hui (1852) praticable que pour les petits navires, 47 À. M.

ke. VOYAGES AUTOUR DU MONDE.

aujourd'hui capitale du Paraguay (1). L'année suivante, les habitants de Buenos-Ayres, qui n'avaient eessé depuis sa fondation d'être en proie à toutes les horreurs de la famine et aux incursions des Indiens, l'abandonnèrent et se. rendirent à l'Assomption. Cette dernière colonie fit des progrès assez rapides; mais enfin la nécessité d'avoir à l'entrée du fleuve un port qui pût servir de retraite aux vaisseaux qui y apportaient des troupes et des munitions procura le rétablissement de Buenos-Ayres. Don Pedro Ortiz de Zarate, gouverneur du Paraguay, larebâtit en 1580, au même lieu où l'infortuné Mendoze l'avait auparavant placée. 11 y fixa sa demeure. Elle devint l'entrepôt des vaisseaux d'Europe, et successivement la capilale dé toutes ces provinces, le siége d'un évêque et la résidence du gouverneur général (2).

Buenos-Ayres est située par 34 degrés 35 minutes latitude australe: sa longitude est de 61 dezrés 5 minutes à l’ouest de Paris. Cette ville, régulièrement bâtie, est beaucoup plus grande qu’il semble qu'elle ne devrait l'être, vu le nombre de ses habitants, qui ne passe pas 20,000, blancs, nègres et métis (3). La forme des maisons est ce qui lui donne tant d'étendue. Si l'on excepte les couvents, les édifices publics, et cinq ou six maisons particulières, toutes les autres sont très basses et n'ont absolument que le rez-dechaussée (4). Elles ont d'ailleurs de vastes cours, et presque toutes des jardins. La citadelle, qui renferme le gouvérnement , est située sur le bord de la rivière, et forme un des côtés de la place principale : celui qui lui est opposé est occupé par l'hôtel-de-ville. La cathédrale et l'évêché sont sur celte même place, où se tient chaque jour le marché public.

Il n’y à point de port à Buenos-Ayres, pas même un môle pour faciliter l'abordage des bateaux (5). Les vaisseaux ne peuvent s'approcher de la ville à plus de trois lieues. Ils y déchargent leurs cargaisons dans des goëlettes, qui entrent dans une pelite rivière nommée Rio-Chuelo, d'où les marchandises sont portées en charrois dans la ville, qui en est à un quart de lieue. Les vaisseaux qui doivent caréner ou prendre un chargement à Buenos-Ayres se rendent à la Encenada de Baragan, espèce de port situé à neuf ou dix lieues dans l'est-sud-est de cette ville.

1! y a dans Buenos-Ayres un grand nombre de communautés religieuses des deux sexes. L'année y est remplie de fêtes de saints, qu'on célèbre par des processions et des feux d'artifice. Les cérémonies du culte tiennent lieu de spectacles (6). Les moines nomment les premières dames de la ville majordomes, de leurs fondateurs et de la Vierge. Cette charge leur donne le droit et le soin de parer l’église, d’habiller la statue et de porter l'habit de l’ordre. C’est, pour un étranger, un speclacle assez singulier de voir, dans les églises de Saint-François ou de Saint-Dominique, des dames de tout âge assister aux offices avec l'habit de ces saints instituteurs.

Les jésuites offraient à la piété des femmes un moyen de sanctification plus austère que les précédents. Ils avaient, altenant à leur couvent, une maison nom-

(1) A cette époque les vaisseaux pouvaient encore remonter jusqu'à la ville de l’Assomption. Ils s'arrêtent maintenant à Monte-Video ou à Buenos-Ayres. . A.M.

(2) Elle est aujourd’hui (1852) la capitale d’un Etat indépendant fondé, en 1820, par les indigènes sous le titre de Képublique Argentine, ou des Provinces-Unies de la Plata.

(3) Cette population est aujourd’hui (1852) de plus de 80,000 habitants, dont 45,000 Français ec à peu près autant d'Anglais. A. M.

(4) Elles sont très incommodes : les murs en sont bumides, moisis et décolorés par l'influence du climat. Elles n'ont ni lambris ni cheminées. A. M.

(5) 11 est question d'un port artificiel, qui donnerait une nouvelle activité à cette ville florissante. A. M.

(6) IL y a maintenant à Buenos-Ayres unthéâtre desservi par des acteurs français, car la langue française est très goùtée dans cette grande ville. Au théâtre, lesfemmes occupent les loges, et les hommes le parterre. A. M.

mée la Casa de los exercicios de las mugeres, c’est-àdire La Maison des exercices des femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement des maris ou des parents, venaient s’y sanctifier par une retraite de douze jours. Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la compagnie. Nul homme ne pénétrait dans ce sanctuaire, s’il n’était revêtu de l'habit de saint Ignace; les domestiques même du sexe féminin n’y pouvaient accompagner leurs maîtresses. Les exercices pratiqués dans ce lieu saint élaient la méditation, la prière, les catéchismes, la confession et la flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle encore teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines dont la pénitence armait les mains de ces Madeleines (1).

Au reste, la charité des moines ne fait point ici acception des personnes. 11 y a des cérémonies sacrées pour les esclaves, et les Dominicains ont établi une confrérie de nègres. Ils ont leurs chapelles, leurs messes , leurs fêtes, et un enterrement assez décent : pour tout cela il n’en coûte annuellement que quatre réaux (2) parnègre agrégé. Les nègres reconnaissent pour patrons saint Benoît de Palerme et la Vierge, peut-être à cause de ces mots de l'Ecriture : Nigrasum, sed formosa filia Jerusalem.

Les dehors de Buenos-Ayres sont bien cultivés. Les habitants de la ville y ont presque tous des maisons de campagne qu'ils nomment quintas, et leurs environs fournissent abondamment toutes les denrées nécessaires à la vie. J'en excepte le vin, qu'ils font venir d'Espagne, ou qu'ils tirent de Mendoza, vignoble situé à deux cents lieues de Buenos-Ayres (3). Ces environs cultivés ne s'étendent pas fort loin: si l'on s'éloigne seulement à trois lieues de la ville, on ne trouve plus que des campagnes immenses, abandonnées à une multitude innombrable de chevaux et de bœufs, qui en sont les seuls habitants (4). À peine, en parcourant celle vaste contrée, y reucontre-t-on quelques chaumières éparses, bâties, moins pour rendre le pays habitable, que pour constater aux divers particulicrs la propriété du terrain, ou plutôt celle des bestiaux qui le couvrent. Les voyageurs qui le traversent n'ont aucune retraite, et sont obligés de coucher dans les mêmes charrettes qui les transportent, et qui sont les seules voitures dont on se serve ici pour les longues routes. Ceux qui voyagent à cheval, ce qu'on appelle aller à la légère, sont le plus souvent exposés à coucher au bivouac, au milieu des champs (5).

Tout le pays est uni, sans montagnes et sans autres bois que celui des arbres fruitiers. Situé sous le climat de la plus heureuse température , il serait un des plus abondants de l'univers en toutes sortes de productions s’il était cultivé. Le peu de froment et de maïs qu'on y sème y rapporte beaucoup plus que dans nos meilleures.terres de France. Malgré ce cri de la nature, presque tout est inculte, les environs des habitations comme les terres les plus éloignées; ou si le hasard fait rencontrer quelques cultivateurs, ce sont des nègres esclaves. Au reste, les chevaux et les bestiaux sont en si grande abondance dans ces campagnés , que ceux qui piquent les bœufs attelés aux charréttes sont à cheval (6), et que les habitants ou les voyageurs, lorsqu'ils ont faim, tuent un bœuf, en prennent ce qu'ils peuvent en manger, et abandonnent

(1) Bougainville a passé sous silence les débauches qui

se commettaient dans ces asiles mystérieux. A. M. (2) Le réal vaut 50 centimes. A. M.

(3) Au pied des Andes du Chili. A. M.

(4) 11 y a bien quelques hommes , mais sans habitations fixes : ils ont seulement des huttes temporaires qu'ils construisent et abandonnent avec la même facilité. A. M.

(5) 1 sera question plus tard, dans d’autres voyages, de ces plaines immenses nommées Pampas, dont nous donnerons la description dans la série des voyages spéciaux. A. M.

(6) Les mendiants eux-mêmes demandent l’'aumône à cheval jusque dans les rues de Buenos-Ayres. A, M.

le reste, qui devient la proie des chiens sauvages et des tigres : ce sont les seuls animaux dangereux de ce pays. |

Les chiens ont élé apportés d'Europe: la facilité de se nourrir en pleine campagne leur a fait quitter les habitations, et ils se sont multipliés à l'infini. Ils se rassemblent souvent en troupe pour aller attaquer un taureau, même un homme à cheval, s'ils sont pressés par la faim. Les tigres ne sont pas en grande quantité, excepté dans les lieux boisés, el il n'y a que les bords des peliles rivières qui le soient. On connaît l'adresse des habitants de ces contrées à se servir du lacs (1); et il est certain qu'il y a des Espagnols qui ne craignent pas d’enlacer les tigres; il ne l’est pas moins que plusieurs finissent par être la proie de ces redoutables animaux. J'ai vu à Monte-Vidco une espèce de chattigre, dont le poil assez long est gris-blanc. L'animal est très bas sur jambes et peut avoir cinq pieds de longueur : il est dangereux, mais fort rare.

Le bois est très cher à Buenos-Ayres et à Monte-Video. On ne trouve dans les environs que quelques petits bois à peine propres à brûler. Tout ce qui est nécessaire pour la charpente des maisons, la construction et le radoub des embarcations qui naviguent dans la rivière, vient du Paraguay en radeaux. Il serait toutefois facile de tirer du haut pays tous les bois propres à la construction des plus grands navires. De Montegrande, où sont les plus beaux, on lestransporterait en cajeux par l'Ybicui, dans ] Uruguay ; et depuis le Salto-Chico de l'Uruguay, des bâtiments, faits exprès pour cet usage, les amèneraient à tel endroit de la rivière où l'on aurait établi des chantiers.

Les naturels qui habitent celle partie de l'Amérique, au nord et au sud de la rivière de la Plata, sont du nombre de ceux qui n'ont pu être encore subjugués par les Espagnols, et qu'ils nomment Jndios bravos. Ils sont d'une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux. Leur couleur est très basanée, et la graisse dont ils se frottent continuellement les rend encore plus noirs. Ils n'ont d'autre vèlement qu'un grand manteau de peau de chevreuil, qui leur descend jusqu'aux talons, et dans lequel ils s’enveloppent. Les peaux dont il est composé sont très bien passées : ils mettent le poil en dedans, et le dehors est peint de diverses couleurs, La marque distinctive des caciques est un bandeau de cuir dont ils se ceignent le front : il est découpé en forme de couronne et orné de plaques de cuivre. Leurs armes sont l'arc et la flèche : ils se servent aussi du lacs et de boules (2). Ces Indiens passent leur vie à cheval et n’ont pas de demeures fixes, du moins auprès des établissements espagnols. Ils y viennent quelquefois avec leurs femmes pour y acheter de l'eau-de-vie, et ils ne cessent d'en boire que quand l'ivresse les laisse absolumeat sans mouvement, Pour se procurer des liqueurs fortes, ils vendent armes, pelleteries, chevaux; et quand ils ont épuisé leurs moyens, ils s'emparent des premiers chevaux qu'ils trouvent auprès des habitations, et s'éloignent. Quelquefois ils se rassemblent en troupes de deux ou trois cents pour venir enlever des bestiaux sur les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes des voyageurs.

Il s’est formé, depuis quelques années, dans le nord de la rivière, une tribu de brigands, qui pourra deveniv plus dangereuse aux Espagnols s'ils ne prennent des mesures promptes pour la détruire (3). Quelques

(1) Courroie tressée, dont un bout est attaché à la selle du cheval, et l’autre forme un nœud coulant. C'est ce qu'on appelle le lasso. A. M.

(2) Deux pierres rondes de la grosseur d’un boulet du poids de un kilog. enchâssées l’une et l’autre dans une bande de cuir, et attachées à chacune des extrémités d’un boyau cordonné long d'environ deux mètres. Ils se servent à cheval de cette arme comme d'une fronde, et enatteignent jusqu'à 200 pas l'animal qu'ils poursuivent. A. M.

(3) La prophétie de Bougainville s'est accomplie en 1820, époque où ces individus se réunirent les indigènes contre les Espagnols. A. M.

malfaiteurs échappés à la justfee s'étaient retirés dans le nord des Maldonades ; des désenteurs se sont joints à eux : insensiblement le nombre s’est accru; ils ont pris des femmes chez les Indiens, et commencé une race qui ne vit que de pillage. Ils viennent enlever des bestiaux dans les possessions espagnoles pour les conduire sur les frontières du Brésil , où ils les échangent avec les Paulistes (1), contre des armes et des vêtements.

Le gouverneur général de la province de la Plata réside, comme nous l'avons dit, à Buenos-Ayres. Dans tout ce qui ne regarde pas la mer, il est censé dépendre du vice-roi du Pérou (2); mais l'éloignement rend cette dépendance presque nulle; et elle n’existe réellement que pour l'argent qu'il est obligé de tirer des mines du Potosi, argent qui ne viendra plus en pièces cornues , depuis qu’on a établi celte année même dans le Potosi un hôtel des monnaies. Les gouvernements particuliers du Tucuman et du Paraguay, dont les prin- Cipaux établissements sont Santa-Fé, Corrientes, Salta, Tujus, Corduba, Mendoza et l’Assomption, dépendent, ainsi que les fameuses missions des jésuites, du gouverneur général de Buenos-Ayres. Celte vaste province comprend, en un mot, toules les possessions espagnoles à l’est des Cordilières, depuis la rivière des Amazones jusqu'au détroit de Magellan (3).

La ville de Monte-Video, établie depuis quarante ans , est siuée à la rive septentrionale du fleuve, trente lieues au-dessus de son embouchure, et bâtie sur une presqu'ile qui défend des vents d'est une baie d'environ deux lieues de profondeur sur une de largeur à son entrée. A la pointe occidentale de cette baie est un mont isolé, assez élevé, lequel sert de reconnaissance et a donné le nom à la ville; les autres terres qui l'environnent sont très basses. Le côté de la plaine est défendu par une citadelle : plusieurs batteries protégent le côté de la mer et le mouillage ; il y en a même une au fond de la baie sur une île fort petite, appelée l'ile aux Français. Le mouillage de Monte-Video est sûr, quoiqu'on y essuie quelquefois des pamperos, tourmentes de vent de sud-ouest souvent accompagnées d'orages affreux.

Les environs de Monte-Video sont presque incultes, et ne fournissent ni froment ni maïs. Il faut faire venir de Buenos-Ayres la farine, le biscait et les autres provisions nécessaires aux vaisseaux. Dans les jardins, soit de la ville, soit des maisons qui en sont voisines, on ne cullive presque aucun légume ; on y trouve seulement des melons, des courges, des figues, des pèches, des pommes et des coings en grande quantité. Les bestiaux y sont dans la même abondance que dans le reste de ce pays, ce qui, joint à la salubrité de l'air, rend la relâche à Monte-Video excellente pour les équipages.

Départ de Monte-Video. Navigation jusqu'aux îles Malouines. Leur remise aux Espagnols. Détails historiques sur ces Îles.

Le 28 février 1767, nous appareillâmes de Monte- Video avec les deux frégates espagnoles et une tartane chargée de bestiaux. Nous eûmes, pendant la traversée aux Malouines, des vents variables du nord-ouest au sud-ouest, presque toujours gros temps el mauvaise mer. Le 21, à quatre heures après midi, nous eûmes connaissance des Sébaldes; et bientôt après nous viîmes la terre des Malouines. Le 23 au soir, nous en-

(1) Race de brigands sortis du Brésil, et nommés Paulistes, du lieu appelé San-Pablo, qui est A. Lane ha-

bitation. re . À. M. :

(2) IL n'existe plus aujourd’hui d'autorité espagnole d'aucune sorte dans l'Amérique «u Sud. A. M.

(3) Tout le Brésil est maintenant un empire constitutionnel, depuis l'Amazone jusque près de Monte-Video, qui lui-même forme un Etat indépendant sous le nom de Bande orientale. La République Argentine s'étend du fleuve de la Plata jusqu’à la Terre de Feu. A. M.

tiâmés et mouilfâmes dans la grande baie, où mouillèrént aussi, le 2%, les deux frégates espagnoles.

Le 1er avril, je livrai notre élablissement aux Espanols, qui en prirent possession en a*borant l'étenard’d'Éspagne, que la terre et les vaisseaux saluèrent

de vingt-un coups de canon au lever et au coucher du Soleil. J'avais lu aux Français habitants de celle colonie naissante une lettre du roi, par laquelle Sa Majesté leur permettait d'y rester sous la domination du roi catholique. Quelques familles profitèrent de cette pérmission : le reste, avec l'état-major, fut embarqué sur lés frégates espagnoles, lesquelles appareillèrent pour Monte-Video le 27 au malin. Pour moi, je fus contraint de rester aux Malouines à attendre l'Etoile, sans laquelle je ne pouvais continuer mon voyage.

On en peut attribuer la première découverte au célèbre Améric Vespuce, qui, dans son troisième voyage pour la découverte de l'Amérique, en parcourut Ja côte du nord au mois d'avril 1502. Il ignorait, à la vérité, si elle appartenait à une île, ou si elle faisait partie du continent; mais il est facile de conclure de là route qu'il avait suivie, de la latitude à laquelle il était arrivé, de la description même quil donne de celle côte, que c'était celle des Malouines. Beauchesne Gouin, revenant de la mer du Sud en 1700, a mouillé dans la partie orientale des Malouines, croyant être aux Sébaldes. Beauchesne vit d'abord une seule île d'une immense étendue, et ce ne fut qu'après en être sorti qu'il s'en présenta à lui deux autres pelites. I] parcourut un terrain humide couvert d'étangs et de lacs d'eau douce, couvert d'oies, de sarcelles, de canards ét de bécassines ; il n'y vil point de bois: tout cela con- Yient à merveille aux Malouines. Les Sébaliles, au contraire, sont trois pelites îles pierreuses, Gù Guillaume Dampier, allant dans la mer du Sud en 1683, chercha vainement à faire de l'eau, et où il ne put trouver un bon mouillage.

Les îles Malouines, jusqu'à nos jours, n'élaientque très imparfaitemeut connues. La plupart des relations nous les dépeignent comme un pays couvert de bois. Richard Hawkins, qui en avait visité la côle septentrionale, à Jaquelle il donna le nom de Virginie d'Hawkins, et qui l'a assez bien décrite, assurait qu'elle était peuplée, el prétendait y avoir vu des feux. Âu commencement de ce siècle, le Saint Louis, naviré de Saint-Malo, mouilla à la côte du sud-est, dans uné mauvaise baie, à l'abri de quelques petites îles, qu’on appela îles d'Anican, du nom de l'armateur, Mäis il n'y séjourna que pour faire de l'eau, et contifiua sa route sans s'ernbarrasser de les reconnaître.

Cependant leur position heureuse pour servir de relâche aux vaisseaux qui vont dans la mer du Sud, et d'échelle pour la découverte des terres australes, avait frappé les navigateurs de toutes les nations.

La même illusion qui avait fait croire à Hawkins, à Wood Roggers et aux autres, que ces îles élaient couvertes de bois, agit aussi sur mes compagnons de voyage et sur moi. Nous vimes avêéc surprise, en débarquant, que ce que nous avions pris pour du bois en cinglant le long de la côte n’était autre chose que des touffés de joncs forté levées et fortrapprochées les unes

des autres. Leur pied, en se desséchant, reçoit la cou

leur d'herbe morle jusqu'à une toise environ de bauteur, et de là sort une touffe de jones d'un beau vert qui couronne ce pied : de sorte que, dans l'éloignement, les tiges réunies présentent l'aspect d'un bois dé médiocre hauteur. Ces jones ne croissent qu'au bord de la mer et sur les petites îles. Les montagnes de la grande terre sont, dans quelques endroits, couvertes éntièrement de bruyères, qu'on prend aisément de Join pour du laillis,

Les diverses courses que j'ordonnai aussitôt, et que j'entrepris moi-même dans l’île, couchant tous à la belle étoile, et vivant de notre chasse, ne nous procurèrent la découverte d'aucune espèce de bois, ni d'aucune trace que celte Lerre eût élé jamais fréquentée par quelque navire. Je touvai seulement, et en abon-

dance , une excellente tourbe qui pouvait suppléer au bois, tant pour le chauffage que pour la forge; et je parcourus des plaines immenses coupées partont de petites rivières d’une eau parfaite. La nature, d'ailleurs, n'offrait pour la subsistance des hommes que la pêche et plusieurs sortes de gibier de terre et d'eau. A la vérilé ce gibier était en grande quantité et facile à prendre. Ce fut un spectacle singulier de voir à notre arrivée tous les animaux, jusqu'alors seuls habitants de l'île, s'approcher de nous sans crainte, et ne lémoigner d’autres mouvements que ceux que la curiosité inspire à la vue d'un objet inconnu. Les oiseaux se laissaient prendre à la main; quelques-uns venaiens d'eux-mêmes se poser sur lès gens qui étaient arrêtés: tant il est vrai que l'homme ne porte point empreint un caractère de férocilé qui fasse reconnaître en lui, par le seul instinct, aux animaux faibles, l'êlre qui se nourrit de leur sang. Cette confiance ne leur a pas duré longtemps : ils eurent bientôt appris à se méfier de leur plus cruel ennemi.

Détails sur l’histoire naturelle des îles Malouines.

La première fois que nous mîmes pied à terre sur ces îles, rien de séduisant ne s’offrit à nos regards; et à l'exception de la beauté du port dans lequel nous étions, nous ne savions trop ce qui. pourrait nous retenir sur cette terre, ingrate en apparence. Un horizon terminé par des montagnes pelées; des terrains entrecoupés par la mer et dont elle semble se disputer l'empire, des campagnes inanimées, faute d'habitants ; point de bois capables de rassurer ceux qui se destinaient à être les premiers colons; un vaste silence, quelquefois interrompu par les cris des monstres marins; partout une triste uniformilé : que d’objels décourageants et qui paraissaient annoncer que la nature se refuserait aux efforts de l'espèce humaine dans des lieux si sauvages! Cependant le temps et l'expérience nous apprirent que le travail et la constance n'y Scraient pas sans fruit. Des baies immenses à l'abri des vents par ces mêmes

. montagnes qui répandent de leur sein les cascades et

les ruisseaux ; des prairies couvertes de gras pâlurages, faits pour alimenter des troupeaux nombreux, des lacs et des étangs pour les abreuver; point de contestations pour la propriété du lieu; point d'animaux à craindre par leur férocité, leur venin ou leur importunité; une quantité innombrable d'amphibies les plus utiles, d’oiseaux et de poissons du meilieur goût; une matière combustible pour supptéer au défaut de bois ; des plantes reconnues spécifiques aux maladies des navigateurs; un climat salubre par sa température également éloignée du chaud et du froid, et bien plus propre à former des hommes robustes et sains que ces contrées enchanteresses où la chaleur et l'abondance, qui en est la suité.-ne tendent qu'à énerver, leurs habitants : telles furent les ressources que la nature nous présenta. Elles effacèrent bientôt les traits qu'un premier aspect avail imprimés, et justifièrent la (entative.

On pourrait ajouter que les Anglais, dans leur relation du port Egmont, n’ont pas balancé à dire que le pays adjacent offre tout ce qui est nécessaire pour

- un bon établissement.

Les îles Malouines se trouvent placées entre 51 ét 52 degrés et demi de latitude méridionale, 61 et demi et 65 et demi de longitude occidentale du méridien de Paris. Elles sont éloignées de la côte de l'Amérique ou des Patagons et de l'entrée du détroit de Magellan d'environ quatre-vingts à quatre-vingl-dix lieues.

Les ports que nous avons reconnus réunissent l'étendue et l'abri. Un fond tenace, et des îles heureusement situées pour opposer des obstacles à la fureur des vagues, contribuent à les rendre sûrs et aisés à défendre: ils ont de petites baies pour retirer les raoindres embarcations. Les ruisseaux se rendent à la côle, de manière que la provision d'eau douce peut se faire avec la plus grande expédition.

Les marées, assujéties à tous les mouvements d’une

ie AE LE OR D ARS ES

mer environnante, nesontjamais élevées dans des temps fixes, et qu'il ait été possible de calculer. On a seulement remarqué qu'elles avaient trois vicissitudes déterminées avant l'instant de leur plein : les marins appelaient ces vicissitudes varvodes. La mer alors, en moins d’un quart d'heure, monte et baisse trois fois comme par secousses, surtout dans les temps des solstices, des équinoxes et des pleines lunes.

Le peu de matière minérale trouvée aux îles Malouines répond de la salubrité des eaux; elles sont partout commodément placées, aucune plante d'un caractère dangereux ninfecte les lieux où elles c ulent; c'est ordinairement sur du gravier ou sur du sable, et quelquefois sur des lits de tourbe, qui leur laissent à la vérilé une petite couleur jaunâtre, mais sans en diminuer la qualité ni la légèreté.

I y à partout dans les plaines plus de profondeur qu'il n’en faut à là terre pour souffrir la charrue. Le sol est tellement entrelacé de racines d'herbes, jusqu'à près d'un pied, qu'il était indispensable, avant de cultiver, d'enlever cetté couche et de la diviser pour la dessécher et la brûler, On sait que ce procédé est merveilleux pour améliorer les terres.

Tous les bords dela mer et des îles de l'intérieur sont couverts d'une espèce d'herbe que l'on nomma improprement glatruls ; c'est plutôt une sorte de gramen. Hlle est du plus beau vert et a plus de six pieds de hauteur. C'est la retraite &es lions et des loups marins; elle nous servait d'abri comme à eux dans nos voyages. En u® instant on était logé : leurs tiges inclinées et réunies formaient un toit, et leur paille sèche un assez bon lit, Ce fu! aussi avec cet'e plante que nous couvrimes nos maisons; le pied en est sucré, nourrissant, et préféré à toute autre pâture par les bestiaux.

Les bruyères, les arbustes, et la plante que nous nommâmes gommier, sont, apr s cette grande herbe, les seuls objets qu'on distingue dans les campagnes. Le gommier , plante nouvelle et inconnue en Europe. est d'un vert de pomme et n'a en rien la figure d'une plante; on le prendrait plutôt pour une loupe ou excroissance de terre de celte couleur; il ne laisse voir ni pied, ni branches, ni feuilles. Sa surface, de forme

convexe, présente un tissu siserré, qu'on n'y peut rien

introduire sans déc lement, Nolre premier mouvement élait de nous asseoir ou de monter dessus: sa hauteur n'est guère de plus d'un pied et demi. II nous poriail aussi sûrement qu'une pierre sans être foulée par le poids. Sa largeur s'étend d’une manière disproportionnée à sa forme ; 1] y a des gommicrs qui ont

lus desix pieds de diamètre sans en être plus hauts.

eur circonférence n’est régulière que dans les petiles plantes, qui représentent assez la moitié d'une sphère ; mais lorsqu'elles se sont accrues, elles sont terminées par des bosses et des creux sans aucune régularité. C'est en plusieurs endroits de leur surface que l'on voit en gouttes de la grosseur d’un pois une matière tenace etjaunâtre, qui fut d'abord appelée gomme ; mais comme elle ne peut se dissoudre totalement que dans les spiritueux, elle fut appelée gomme-résine. Son odeur est forte, assez aromatique, et approche de celle de la térébenthine.

Après celte plante extraordinaire on en rencontrait une d'une utilité éprouvée, et qui lui a valu son nom; elle forme un petit arbrisseau, el quelquefvis rampe sous les herbes et le long des côtes. Nous la goûtâmes par fantaisie, ét nous lui trouvâmes un goût de sapinetle ; ce qui nous donna l'idée d'essayer d'en faire de la bière, Nous avions apporté une certaine quantité de mélasse et de grains. Les procédés que nous émployänes réussirent au-delà de nos souhaits, et l'habitant, une fois instruit, ne manqua jamais de cette boisson, que la plante rendait anli-scorbutique. On l'em: ploya très spécifiquement dans des bains que l'on faisait prendre aux malades qui venaient de la mer. Sa feuille esl pelite et dentelée,, d’un vert clair. Lorsqu'on la brise entre les doigts, elle se réduit en une espèce de farine un peu glutineuse et d'une odeur aromalique.

Une espèce de céleri ou persil sauvage très abondante, une quantité d’oseille, de cresson de terre et de cétérach à feuilles ondées, fournissaient, avec cette plante, tout ce qu'on pouvait désirer contre le scorbut.

Deux petits fruits, dont l'un, inconnu, ressemble assez à une müre, l’autre, de la grosseur d'un pois et nommé lucet, à cause de sa conformité avec celui que l'on trouve dans l'Amérique septentrionale, étaient les seuls que l'automne nous fournit. Ceux des bruyères n'étaient mangeables que pour les enfants, qui man-gent les plus mauvais fruits, et pour le gibier. La plante de celui qûe nous nommâmes müre est rampante : sa feuille ressemble à celle du charme; elle prolonge ses branches et se reproduit comme les fraisiers. Le lucet est aussi rampant: il porte ses fruits le long de ses branches garnies de petites feuilles parfaitement lisses, rondes et couleur de myrte. Ces fruitssont blancs et colorés de rouge du côté exposé au suleil; ils ont le goût aromalisé et l'odeur de fleur d'orange, ainsi que les feuilles, dont l'infusion prise avec du lait a paru très agréable. Cette plante se cache sous les herbes etse plait dans les lieux humides; on en trouve une quantité prodigieuse aux environs des lacs.

Parmi plusieurs autres plantés qu'aucun besoin ne nous engagea à exarniner, il y avait beaucoup de fleurs, mais toutes inodores, à l'exception d'une seule, qui est blanche et de l'odeur de la tubéreuse. Nous lrouvämes aussi une vérilab'e violette d'un jaune de jonquille. Ce que l'on peut remarquer, c'est qu'on n'a jamais rencontré aucune plante bulbeuse ou à ognon. Une autre singularité, ce fat que dans là partie méri ionale de l'île habitée. au-delà d'une chaîne de montagnes qui la coupe de l'est à l'ouest, on vit qu'il n'y à. pour ainsi dire, point de gommier résineux, et qu'à leur place on rencontrail en grande quantité une plante d'une même forme et d'un vert tout différent, n'asant pas la même solidité, ne produisant aucune résine, et couverte dans sa saison de belles fleurs jaunes. Gelle plante, facile à ouvrir, est composée, comme l'autre, de jets qui partent tous d'un mème pied, et vont se terminer à sa surface. En repassant les montagnes on trouva un peu au-dessous de leur sommet une grande espèce de scolopendre ou de cétérach.

Quant aux plantes marines elles étaient plutôt un objet incommode qu'utile. La mer esi presque loute couverte de goëmons dans le port, surtout près des côtes, dont lés canols avaient de [1 peine à approcher : ils ne rendent d'autre service que de rompre la lame lorsque la mer est grosse. On complait en tirer un grand parti pour fumerles terres. Les marées nous apportaient plusieurs espèces de corallines très variées et des plus belles couleurs : el'es ont mérilé une place

dans les cabinets des curieux, ainsi que les éponges et

les coquilles.

On ne voit qu'une seule espèce de quadrupède sur ces îles : elle tient du loup et du renard. Les oiseaux sont innombrables; ils habitent indifféremment la terre el les eaux. Les lions et les loups marins sout les seuls ampbhibics. Toutes les côtes abondent ea poissons, la plupart peu connus. Les baleines occupent la haute mer : quelques-unes s'échouent quelquefois dans Île fond des baies, où l'on voit leurs débris. D'autres ossements énormes, placés bien avant dans les terres, et que la fureur des flots n’a jamais été capable de porter si loin, prouvent, ou que la mer a baissé, ou que les terres se sont élevées.

Le loup-reñard, ainsi nommé parce qu'il se creuse un lerrier, et que sa queue est plus longue et plus fournie de poils que celle du loup, habite dans les dunes, sur le bord de la mer. Il suit le gibier, et se fait des routes avec intelligence, toujours par le plus court chemin, d’une baie à l'autre. À notre première descente à terre nous ne doulâmes point que ce ne fussent des sentiers d'habilants, Il y a apparence que ect animal jeûne une partie de l'année, tant il est maigre et rare. IL est de la taille d'un chien ordinaire, dont il a aussi l'aboiement, mais faible,

Je me croyais transporté dans Le jardin d'Éden.

Les oiseaux et les poissons ne manquent pas d’ennemis qui troublent leur tranquillité : ces ennemis des oiseaux sont : le loup, qui détruit beaucoup d'œufs et de pelits, les aigles, les éperviers, les émouchets et les chouettes. Les poissons sont encore plus maltrailés : sans parler des baleines, qui, comme on sait, nese nourrissant que de fretin, en détruisent prodigieusement, ils ont à craindre les amphibies, et cette quantité d'oiseaux pêcheurs, dont les uns se tiennent constamment en sentinelles sur les rochers, et les autres planent sans cesse au-dessus des eaux.

Parmi les oiseaux à pieds palmés le cygne tient le premier rang. Il ne diffère de ceux d'Europe que par son cou, d'un noir velouté, qui fait un admirable contraste avec la blancheur du reste de son corps; ses pattes sont couleur de chair. Cette espèce de cygne se trouve aussi dans la rivière de la Plata et au détroit de Magellan, où j'en ai tué un dans le fond du port Galland.

Quatre espèces d’oies sauvages formaient une de nos plus grandes richesses. La première ne fait que pâturer ; On lui donna improprement le nom d'outarde. Ses jambes élevées lui sont nécessaires pour se tirer des grandes herbes, et son long cou pour observer le danger; sa démarche est légère, ainsi que son vol; elle n'a point le cri désagréable de son espèce. Le plumage du mâle est blanc, avec des mélanges de noir et de

cendré sur le dos et les ailes. La femelle est fauve, et sesailes sont parées de couleurs changeantes ; elle pond ordinairement six œufs. Leur chair, saine, nourrissante et de bon goût, devint notre principale nourriture.

Deux espèces de canards et deux de sarcelles embellissent les étangs et les ruisseaux. Les premiers diffèrent peu de ceux de nos climats. On en tua quelques-uns tout noirs et d’autres tout blancs. Quant aux sarcelles, l'une, à bec bleu, est de la taille des canards ; l’autre est beaucoup plus petite. On en vit qui avaient les plumes du ventre teintes d'incarnat. Ces espèces sont de la plus grande abondance et du meilleur goûL.

Il y a, de plus, deux espèces de plongeons de la petite taille. L'une a le dos de couleur cendrée etle ventre blanc ; les plumes du ventre sont si soyeuses, si brillantes, et d’un tissu si serré, que nous les primes pour Je grêbe, dont on fait des manchons précieux : cette espèce est rare. L'autre, plus commune, est toute brune, ayantle ventre un peu plus clair que le dos. Les yeux de ces animaux sont semblables à des rubis. Leur vivacité surprenante augmente encore par l'opposition du cercle de plumes blanches qui les entoure et qui leur a fai donner le nom de plongeons à lunettes. Ils font deux petits, sans doute trop délicats pour souffrir la fraîcheur de l'eau lorsqu'ils n'ont encore que le duvet, car alors la mère les voiture sur son dos.

Ils se défendaient avec des haches et des sabres.

Deux espèces d'oiseaux, que l’on nomma becs-scies, on ne sait pas pourquoi, ne diffèrent entre elles que par la taille et quelquefois parce qu'il s’en trouve à ventre brun parmi tous les autres, qui l'ont ordinairement blanc. Le reste du plumage est d'un noir tirant sur le bleu très foncé; leur formeet les plumes du ventre, aussi serrées et aussi soyeuses que celles du plongeon blanc, les rapprochent de cette espèce; ce que l'on n'oserait cependant pas assurer. Ils ont le bec assez long et pointu, et les pieds palmés sans séparation, avec un caractère remarquable, le premier doigt élant le plus long des trois, et la membrane qui les joint se terminant à rien au troisième. Leurs pieds sont couleur de chair. Ces animaux sont de grands destructeurs de poissons. Ils se placent sur les rochers, ils s’y rassemblent par nombreuses familles et y font leur ponte. Comme leur chair est très mangeable, on en fit des tueries de deux ou trois cents, et la grande quantité de leurs œufs offrit encore une ressource dans le besoin. Ils se défiaient si peu des chasseurs, qu'il suffisait d'aller à eux avec des bâtons. Ilsont pour ennemi un oiseau de proie à pieds palmés, ayant plus de sept pieds d’envergure, le bec long et fort, caractérisé par deux tuyaux, de même manière que le bec, lesquels sont percés dans toute leur longueur. Cet animal est celui que les Espagnols appellent mes huessos.

Une quantité de mauves ou mouetles de couleurs

très variées et très agréables, de caniarts et d'équerrets, presque tous d’un plumage gris, et vivant par familles, viennent planer sur les eaux et fondent sur le poisson avec une vilesse extraordinaire. Ils nous servaient à reconnaître les temps propres à la pêche de la sardine ; il suffisait de lestenir un moment suspendus, et ils rendaient encore dans sa forme ce poisson qu'ils ne venaient que d'avaler. Le reste de l’année ils se nourrissent d'autres espèces de petits poissons. Ils pondent autour des étangs, sur des plantes vertes assez semblables aux nénuphars, une grande quantité d'œufs très bons et très sains.

On distingua trois espèces de pinguins : la première, remarquable par sa taille et la beauté de son plumage, ne vit point par familles comme la seconde, qui est la même que celle décrite dans le voyage du lord Anson. Ce pinguin de la première classe aime la solitude et les endroits écartés. Son bec, plus long et plus délié que celui des pinguins de la seconde espèce, les plumes de son dos d’un bleu plus clair, son ventre d’une blancheur éblouissante, une palatine jonquille qui part de la tèle et va terminer les nuances du blanc et du bleu pour se réunir ensuite sur l'estomac, son cou très long, quand il lui plaît de chanter, son allure assez légère, lui donnentun air de noblesse et de magnificence singulières. La troisième espèce habile par familles, comme la seconde, sur de hauts rochers dont elle partage le

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