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terrain avec les becs-scies; ils y pondent aussi. Les caractères qui les distinguent des deux autres scnt leur petitesse, leur couleur fauve, un toupet de plumes de couleur d'or, plus courtes que celles des aigrettes, et qu'ils relèvent lorsqu'ils sont irrités, et enfin d’autres pelites plumes de même couleur qui leur servent de sourcils. On les nomma pinguins-sauteurs : en effet, ils ne se transportent que par sauts êt par bonds. Cette espèce a dans toute sa contenance plus de vivacité que les deux autres.
Trois espèces d'alcyons, qui se montrent rarement, ne nous annonçaient pas les tempêles comme ceux qu'on voit à la mer. Ce sont cependant les mêmes animaux. au dire des marins; la plus petite espèce en a tous les caractères. Si c'est un vérilable alcyon, on peut être assuré qu'il fait son nid à terre, d'où l'on nous en a rapporté des pelits n'ayant que le duvet, et parfaitement ressemblant à père et mère. La seconde espèce ne diffère que par la grosseur; elle est un peu moindre qu'un pigeon. Ces deux espèces sont noires, avec quelques plumes blanches sous le ventre. Quant à la troisième, qu'on nomma d'abord pigeon blanc, ayant tout le plumage de cetle couleur et le bec rouge, on peut conjeclurer que c’est un véritable alcyon blanc, à cause de sa c nfurmilé avec les deux autres.
Trois espèces d'aigles, dont les plus forts ont le plumage d'un blanc sale, et Iles autres sont noirs, à pattes jauves et blanches, font la guerre aux bécassines et aux petits oiseaux; ils n’ont hi la taille ni les serres assez fortes pour en allaquer d'autres. Une quantité d'éperviers et d'émouchels, et quelques chouettes, sont encore les persécuteurs du petit gibier. Les variétés de leurs plumages sont riches et présentent toutes sortes de coul'urs.
On rencontre toute l'année, au bord de la mer, un oiseau assez semblable au corlieu. On le nomma pie de mer, à cau-<e de son plumage noir et blanc, ses autres caractères distinctifs sont d'avoir le bec d’un rouge de corail et les pattes blanches. Il ne quitte guère les rochers qui découvrent à basse mer, et se nourrit de petites chevretles. I! à un sifflement aisé à imiter; ce qui fut par la suile utile à nos chasseurs et pernicieux pour lui.
Les lions et les loups marins occupent tous les bords de la mer et selogent, comme on l'a dit, dans ces grandes herbes nommées gluïeuls. Leur troupe innombrable se lransporte à plus d'une lieue sur le terrain pour
jouir de l'herbe fraîche et du soleil. Il paraît que le de décrit dans le voyage du lord Anson devrait être, à cause de sa trompe, regardé plulôt comme une espèce d'éléphant marin, d'autant plus qu'il n'a pas de crinière, qu'il est de la plus grande taille, ayant jusqu'à vingt-deux pieds de longueur, et qu'il y en a une autre espèce beaucoup plus petite, sans trompe, et caractérisée par une crinière de plus longs poils que ceux du reste du corps, qu’on pourrait regarder comme le vrai lion. Le loup marin ordinaire n’a nicrinière ni trompe: ainsi ce sont (rois espèces bien aisées à distinguer. Le poil de lous ces animaux ne recouvre point un duvet, lei qu'on le trouve sur ceux qu’on pêche dans l'Amérique septentrionale et dans la rivière de Ja Plata. Leur huile et leurs peaux avaient déjà formé une branche de commerce.
Nous n'avons pas pu Connaître une grande quantité d'espèces de poissons. Nous nommâmes celui que nous pèchions le plus communément muye ou mulet, auquel il ressemble assez. Il s'en trouve de trois pieds de longueur, qu'on séchait. Le poisson que nos pêcheurs appelaient gradeau est aussi très commun; il y en a de plus d'un pied de long. La sardine ne monte qu'au commencement de l'hiver. Les mulels, poursuivis par les loups marins, se creusent des trous dans les terres vaseus s qui bordent les ruisseaux où ils se réfugient, et nous les preuions avec facilité, en enlevant la couche de terre lourbeuse qui couvre leurs retraites.
Enfin, pour présenter un objet de comparaison avec une île culiivée en Europe, on peut citer ce que dit
Puffendorf en parlant de l'Irlande, située à la même latitude, dans l'hémisphère boréal, que les îles Malouines, dans l'autre hémisphère: savoir : que celte île est agréable par la bonté et la sérénité de son air : la chaleur et le froid n’y sont jamais excessifs. Le pays, bien coupé de lacs et de rivières, offre de grandes plaines couvertes de pâturages excellents, point de bêtes venimeuses, les rivières et les lacs poissonneux.
Navigation des îles Malouines à Rio-Janeiro. Jonction Ge la Boudeuse avec l'Etoile.
Cependant j'attendais vainement /’£toile aux îles Malouines : les mois de mars et d'avril s'étaient écoulés sans que celte flûte y fût venue. Je ne pouvais entreprendre de traverser l'océan Pacifique avec ma seule frégate, incapable de porter pour plus de six mois de vivres à son équipage. J'attendis encore Ja flûte pendant tout le mois de mai. Voyant alors qu'il ne me res'ait plus de vivres que pour deux mois, j'appareillai des îles Malouines le 2 juin pour me rendre à Rio-Janeiro. Nous eûmes dans celte traversée un temps favorable. Le 20 juin, après midi, nous vimes les hauts mornes dé la côte du Frésil, et le 21
. hous reconnûmes l'estrée de Kio-Janeiro.
Je me hàtai de faire notre eau, de prendre à bord de l'Etoile les provisions dont je ne pouvais me passer, et d'embarquer dés rafraîchissémen:s.
Nous avions joui pendant notre séjour à lio-Janeiro du printemps des poètes. La vue de cette baie donnera toujours le plaisir le plus vil aux voyageurs, surtout à Ceux qui, comine nous, auront éé longtemps privés de la vue des bois, des habitations, el qui auront vécu dans des climats où le calme el le soleil sont rares. Rien n’est plus riche que le coup. d'œil des paysages qui s'offrent de toutes parts, et c'eût été pour nous une vraie salisfaction de jouir de celle charmante contrée. Rio-Janeiro est l'entrepôt et le débouché principal des richesses du Frésil. Les mines sont les plus voisines de la fille, dont elles sont di“iantes environ de soixante-quinze lieues. Flles rendent au roi, tous les ans, pour son droit de quint, au moins cent douze arobes d'or. L'année 1762 elles en rapportèrent cent dix-neuf (1). Sous la capitainie des mines générales on comprend celles de Ris des Morts, de Sabara et de Sero-Frio. Cette dernière, outre l'or qu'on en relire, produit encore tous les diamants qui proviennent du Brésil, Us se trouvent dans le fond d'une rivière, qu'on à soin de détouraer pour séparer ensuite d'avec les cailloux qu'elle roule dans son lit, les diamants, les topazes, les chrysolithes et autres pierres de qualités inférieures.
L'arrivée des floties rend le commerce de Rio-Janeiro très florissant, principalement Ja flotte de Lisbonne (2). Celle de Porto est chargée seulement de vins, eaux-de vie, vinaigre, de denrées de bouche, et de quelques toiles grossières fabriquées dans cette ville ou aux environs. Aussitôt après l'arrivée des flottes, toutes les marchandises qu'elles apportent sont conduites à la douane, où elles paient au roi dix pour cent. En un mot, les mines du Brésil ne produisent point d'argent : lout celui que les Portugais possèdent provient de celte contrebande.
Départ de Rio-Janeiro. Second voyage à Monte-Video.
Le 1% juillet 4767 nous appareillâmes de Rio-Janeiro et fûmes contraints, le vent nous manquant, de rémouiller dans la rade. Nous sortimes le 15. Le 29 nous entrâmes dans la rivière de la Plata et vimes les Maldonades, et nous mouillâmes le 31, après-midi, dans la baie de Monte-Video.
(1) Ge revenu entre aujourd'hui dans lé trésor public. A. M.
(2) Rio-Janeiro ne commerce plus aujourd'hui avec Lisbonne que sur un pied d'égalité, A. M.
Commé nous devions rester dans la rivière de la Plata jusqu'à la révolution de l'équinoxe, nous primes des logements à Monte-Video, où nous établimes aussi nos ouvriers et un hôpital, Ces premiers soins remplis, je me rendis à Buenos-Ayres, le 41 août, pour y accélérer la fourniture des vivres qui nous étaient nécessaires, ét dont fut chargé le munitionnaire général du roi d'Espagne, au même prix que portait son trailé avec Sa Majes'é Catholique.
Nous appareillâmes toutefois le 8 septembre. à cinq heures et demie du matin, de même que le Carmen qué nous Jaissâmes passer devant nous. Je fis route
our doubler un banc de pierre, lequel est à deux ieues de Monte-Video nord et sud.
Départ de Monte-Video. Navigation jusqu’au cap dés Vieres. Entrée dans le détroit, Entrevue avec les Patagons. avigation jusqu’à l'ile Sainte-Elisabeth.
Le radoub et le chargement de l'Etoile nous avaient coûté tout le mais d'octobre et des frais considérables : ce ne fut qu'à la fin de ce mois que nous pümes solder avec le munitionnaire général et les autres fournisseurs espagnols. Je pris le parti de les payer avec l'argent qui m'avait été remboursé pour la cession des îles Malouines.
Le 31 octobre, au point du jour, je rejoignis, à quelques lieues de la Encenada, l'Etoile, qui en avait appareillé la veille pour Monte-Video. Nous y mouillâmes le 3 novembre à sept heures du soir.
Nous employâmes quelques jours à embarquer à bord de la Boudeuse lous les vivres qu'elle pouvait contenir; à recalfater ses hauts, opération que l'ahsence de ces calfats nécessaires à l’Etoile n'avait pas permis de faire plus Lôt ; à raccommoder la chaloupe de PEtoile ; à faire couper l'herbe pour nos bestiaux, ét à déblayer tout ce que nous avions à lerre La journée se passa en préparalifs pour appareiller, et nous l'eussions fait le même jour, si nous n'eussions pas été échoués. Le 11, la mer ayant monté, les bâtiments flotièrent, et nous allâmes mouiller à la tête de Ja rade, où l'on est toujours à flot. Les deux jours suivants, le gros temps ne nous permit pas de faire Voile; mais ce délai ne fut pas en pure perte. Il arriva de Buenos-Ayres une goëlelte chargée de farine, et nous y en primes soixante quinlaux, qu'on trouva moyen de loger encore dans les navires. Nous y avions, toute compensation faite, des vivres pour dix mois : il est vrai que la plus grande partie des boissons était en eau-de-vie. Les équipages jouissaient de la meilleure santé.
Le 14 novembre nous appareillâmes de Monte-Video. Le 27, nous étions à l'entrée du détroit de Magellan, en face du cap des Vierges.
Le 4 et le 2 décembre ,les vents furent favorables, la mer grosse et le temps brumeux; nous forcions de voiles pendant le jour, et nous passions la nuit sous la misaine. Nous vimes pendant loui ce temps des damiers, des quebranla-huessos ; et, ce qui est de mauvais augure dans toutes les mers du globe, des aleyons qui disparaissent quand la mer est belle et le ciel serein. Nous vimes aussi des loups marins, des pinguins et une grande quantité de baleines. Quelques-uns de ces monstrueux animaux paraissaient avoir l'écaille couverte de ces vermiculaires blancs qui s'atiachent à la carène des vieux vaisseaux qu'on laisse pourrir dans les ports. Le 30 novembre, deux oiseaux blancs, semblables à de gros pigeons, étaient venus se poser sur nos vergues. J'avais déjà vu une troupe de ces animaux traverser la baie des Malouines.
Nous reconnûmes le cap des Vierges le 2 décembre après midi, et nous le relevâmes au sud, environ àsept lieues de distance. J'avais observé, à midi, 52 degrés de latitude australe, et j'étais alors par 52 degrés 3 minules 30 secondes de latitude, et 71 degrés 42 minutes 20 secondes de longitude à l'ouest de Paris. Celle position du vaisseau, jointe au relèvement, place le cap
des Vierges par 52 degrés 23 minutes de latitude, et 71 degrés 25 minutes 20 secondes de longitude occidentale de Paris.
Le cap des Vierges est une terre unie d’une hauteur médiocre ; il est coupé à pic à son extrémité. À neuf heures et demie du soir nous avions amené à l'ouest la pointe septentrionale de l'entrée du détroit sur laquelle est une chaîne de rochers qui s'étend à une lieue au large. Le 6, nous reconnûmes le cap de Possession dans l'ouest. Ce nom sans doute lui est resté en mémoire de ce que le brave Sarmiento y a con- Struit, en 4580, pour la couronne d'Espagne, un fort qu'il nomma Nombre de Jésus, fort dont il: ne resté aucune trace Le cap est bien reconnaissable : c'est la première terre avancée depuis la pointe septentrionale de l'entrée du détroit ; il cst plus sud que le reste dé la côte, qui forme ensuile entré ce cap et le premier goulet un grand enfoncement nommé la baie de Possession : nous avions aussi la vue de la Terre de Feu. Le cap Possession est situé par 52 degrés 25 minutes.
Le 7, à midi, nous étions encore sous le cap de Possession. Le cap d'Orange nous restait dans le sudouest, environ à six lieues. Ge cap, remarquable par un mondrain assez élevé et coupé du côlé de la mer, forme au sud l'entrée du premier goulet. Sa pointe est dangereuse par une batiure qui s'étend dans le nordest du cap, au moins à trois lieues au large: j'ai vu fort distinctement la mer briser dessus. À une heure après midi le vent avait passé au nord-nord-ouest, et nous en profitâmes pour faire bonne route A deux heures et demie nous étions parvenus à l'entrée du goulet.
La baie de Possession est ouverte à tous les vents et n'offre que de très manvais mouillages. Dans le fond de celle baie s'élèventcinq mondrains,dont un est assez considérable : les quatre autres sont petits et aigus. Nous les avans nommés le Pére el les Quatre fils Aymon; ils servent de remarque essentielle dans celte partie du détroit.
Le 8, nous passâmes le premier goulet (1), malgré le vent quiétait directement debout et très violent. Nous vimes alors les Patagons, qui toute la nuit avaient entretenu des feux au fond de la baie de Possession, et qui élevèrent un pavillon blanc sur une hauteur.
Nous apercûmes aussi fort distinctement, lorsque nous fûmes dans le goulet, une vingtaine d'hommes sur la Terre de Feu. Ils étaient couverts de peaux et couraient à toutes jambes le long de la côte en suivant notre route ; ils paraissaient même de temps en temps nous faire des signes avec lamain, commes'ils eussent désiré que nous allassions à eux. Selon le rapport des Espagnols, la nation qui habite celte partie de la Terre de Feu n'a rien des mœurs cruelles de la plupart des sauvages. Ils accueillirent avec beaucoup d'humanilé l'équipage du vaisseau {a Conception, qui se petdit sur leurs côtes en 1765; ils lui aidèrent même à sauver une partie des marchandises de la cargaison et à élever des hangars pour les mettre à l'abri.
À midi nous étions sortis du premier goulet. Le vent s'était rangé au sud, et la marée continuait à nous élever dans l'ouest. À trois heures l'un et l'autre nous manquèrent, et nous mouillâmes dans la baie Boucault, et, meltant pied à terre, nous vimes venir à nous six Américains à cheval et au grand galop. Is descendirent de cheval à cinquante pas, et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en criant chaoua. En nous joignant ils tendaient les mains ct les appuyaient contre les nôtres. Ils nous serraient ensuite entre leurs bras, répétant à lue-tète chaoua, chaoua, chaoua, que nous répétions comme eux. Ces bonnes gens parurent très joyeux de noire arrivée. Deux des leurs, qui tremblaient en venani à nous, ne
(1) Depuis le cap des Vierges jusqu'à l'entrée du premier goulet on peut compter 15 lieues, et le détroit y est partout large de 5 à 7 lieues. |
La longueur du premier goulét est d'environ 3 lieues de longueur, et sa largeur d’une lieue. A. M.
furent pas longtemps sans se rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques, nous fimes apporter de nos canots des galettes et un peu de pain frais, que nous leur distribuâmes et qu’ils mangèrent avec avidité. A chaque instant leur nombre augmentait; bientôt il s'en ramassa une trentaine, parmi lesquels il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous vinrent à nous avec confiance et nous firent les mêmes caresses que les premiers. Ils ne paraissaient oint étonnés de nous voir, et, en imitant avec la voix e bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces armes leur élaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire ce qui pouvait nous plaire.
Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre des peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandèrent par signesdu tabac à fumer, et le rouge semblait les charmer : aussitôt qu'ils apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaientpasser la main dessus et lémoignaient en avoir grande envie. Au reste à chaque chose qu’on leur donpait, à chaque caresse qu'on leur faisait, le chaoua recommençait :'c’élaient des cris à étourdir. On s’avisa de leur faire boire de l’eau-de-vie, en ne leur en laissant prendre qu’une gorgée à chacun : dès qu'ils l'avaient avalée , ils se frappaient avec la main sur la gorge et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticulé qu'ils terminaient par un roulement avec les lèvres. Tous firent la même cérémonie, qui nous donna un spectacle assez bizarre.
Ces Américains sont d’une belletaille; parmi ceux que nous avons vus aucun n’élait au-dessous de cinq pieds cinq ou six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf ou dix pouces : les gens de l'Etoile en avaient vu dans le précédent voyage plusieurs de six pieds. Ce qui m'a paru être gigantesque en eux, c’est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l'épaisseur de leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus , leur chair est ferme et soutenue; c’est l'homme qui, livré à la nature et à! un aliment plein de sucs, à pris tout l'accroissement dont il est susceptible. Leur figure n’est ni dure ni désagréable, plusieurs l'ont jolie ; leur visage est rond et un peu plat; leurs yeux sont vifs ; leurs dents extrêmement blanches n'auraient pour Paris que le défaut d'être larges ; ils portent de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. J'en ai vu qui avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur couleur est bronzée comme l’est sans exception celle de tous les Américains, tant de ceux qni habitent la zône torride que de ceux qui y naissent dans les zônes tempérées et glaciales. Quelques-uns avaient les joues peintes en rouge. Il nous à paru que leur langue était douce, el rien n'annonce en eux uncaractèreféroce.Nousn'avons point vu leurs femmes; peut-être allaient-elles venir ; car ils voulaient toujours que nous attendissions, et ils avaient fail partir un des leurs du côté d'un grand feu, auprès duquel paraissait être leur camp, à une lieue de l'endroit où nous étions, nous montrant qu'il en allait arriver quelqu'un.
L'habillement de ces Patagons est le même à peu près que celui des Indiens dela rivière de la Plata: c’est un simple bragué de cuir qui leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peaux de guanaques ou de sourillos, attaché autour du corps avec une ceinture. 11 descend jusqu'aux talons et ils laissent communément retomber en arrière la partie faite pour couvrir les épaules : de sorte que , malgré la rigueur du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut. L'habitude les a sans doute rendus insensibles au froid ; car, quoique nous fussions ici en été, le thermomètre de Réaumur n'y avait encore moalé qu'un seul jour à 10 degrés au-dessus de Ja congélation. Ils ont des espèces de bottines de cuir de cheval ouvertes par derrière, et deux ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre d'environ deux pouces de largeur. Quelques-uns de nos messieurs ont aussi remarqué que
deux des plus jeunes avaient de ces grains de rassade dont on fait des colliers.
Les seules armes que nous leur ayons vuessont deux cailloux ronds attachés aux deux bouts d’un boyau cordonné, semblables à ceux dont on se sert dans celte partie de l'Amérique, et que nous avons décrits plus haut. Ils avaient aussi de petits couteaux de fer, dont la lame était épaisse d’un pouce et demi à deux pouces : ces couteaux, de fabriqueanglaise, leuravaient vraisemblablement été donnés par le commodore Byron. Leurs chevaux, pelils et fort maigres, étaient scellés et bridés à la manière des habilants de la rivière de la Plata. Un Patagon avait à sa selle des clous dorés, des étriers de bois recouverts d'une lame de cuivre, une bride en cuir tressé, enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture principale paraît être Ja moelle et la chair de guanaques et de vigognes. Plusieurs en avaient des quartiers altachés sur leurs chevaux, et nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs chevaux, boivent de l'eau de mer, l'eau douce étant fort rare sur celte côte et même sur le terrain.
Aucun d'eux ne paraissait avoir de supériorité sur les autres ; ils 1e témoignaient même aucune espècede déférence pour deux'ou trois vieillards qui étaient dans cette bande. I] est tresremarquable que plusieurs nous ont dit les mots espagnols suivants: mdnana, muchacho, bueno chico, capitan (1). Je crois que cette nation mène la même vie que les Tartares. EÉrrants dans les plaines immenses de l'Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants suivent le gibier ou les bestiaux , dont ces plaines sont couvertes, se vêtant et se cabanantavec des peaux : ils ont encore vraisemblablementavec les Tartares cetteressemblance, qu'ils vont piller les caravanes des voyageurs. Je terminerai cet article en disant que nous avons depuis trouvé, dans la mer Pacifique, une nation d'une taille plus élevée que ne l’est celle des Patagons.
Le 11, à midi, nous passâmes le second goulet (2), et bientôt nous parvinmes au mouillage dans le nord de l'île Sainte-Elisabeth, où nous ancrâmes à deux milles de terre.
Le vent contraire, accompagné de grains violents, de pluie et de grêle, nous força de passer ici le 41 et le 42. Ce dernier jour, après midi, nous mîimes un canot dehors pour aller sur l'île Sainte-Elisabeth. Nous débarquâmes dans la partie du nord-est de l’île. Ses côtes sont élevées et à pic, excepté à la pointe du sudouest et à celle du sud-est, où les terres s abaissent. On peut cependant aborder partout, attendu que sous les terres coupées il règne une petite plage. Le terrain de l'île est fort sec: nous n'y trouvâmes d’autre eau que celle d'un petit étang dans la partie sud-ouest, et elle y était saumâtre. Nous vimes aussi plusieurs marais asséchés, où la terre est en quelques endroits couverte d'une légère croûte de sel. Nous rencontrâmes des outardes, mais en petit nombre, et si farouches, que l’on ne put jamais les approcher assez pour les tirer: elles étaient cependant sur leurs œufs. Il paraît que les sauvages viennent dans celle île : nous y avons trouvé un chien mort, des traces de feu, et les débris de plusieurs repas de coquillages. Il n’y a point de bois, et on ne peut y faire du feu qu'avec une espèce de petite bruyère.
Navigation depuis l’île Sainte-Elisabeth jusqu’à la sortie du détroit de Magellan.
Nous allions entrer dans Ja partie boisée du détroit de Magellan, et les premiers pas difficiles étaient fran-
(1) Manne, enfant, bon petit, capitaine. À. M.
(2) De la sortie du premier goulet à l'entrée du second il ya 6 à 7 lieues,et la largeur du détroit y est aussi d'environ 7 lieues. Le second goulet a environ une lieue et demie de largeur, et 3 ou 4 de longueur. A. M.
BOUGAIN VILLE. 43
chis. Ce ne fut que le 13, après midi, que, le vent étant venu au nord-ouest, nous appareillâmes malgré sa violence, et fimes route dans le canal qui sépare l’île Sainte- Elisabeth des îles Saint-Barthélemi et aux Lions. Il fallait soutenir de la voile, quoiqu'il nous vint presque continuellement de cruelles rafales par-dessus les hautes terres de Sainte-Elisabeth, que nous étions contraints de ranger pour éviter les battures qui se prolongent autour de deux autres îles (1). La marée en canal portait au sud, -et nous parut très forte. Nous vinmes attaquer la terre du continent au-dessous du cap Noir : c'est où la côte commence à être couverte de bois, et le coup d'œil en est ici assez agréable. Elle court vers le sud, et les marées n’y sont plus aussi sensibles.
Après bien des difficultés, nous mouillâmes à un mille de terre, dans une baie que je nommai la baie Duclos (2), du nom de M. Duclos Guyot, capitaine de brülot, mon second dans ce voyage. Cette baie, ouverte à l’est, a très peu d'enfoncement. Sa pointe du nord avance un peu plus au large que celle du sud, et de l’une à l’auire il peut y avoir une lieue de distance. C’est un excellent mouillage, puisque les vents d'ouest quisont ici les vents régnants, et qui soufflent avec impétuosité, viennent par-dessus la côte, laquelle y est fort élevée. Deux petites rivières se déchargent dans la baie : l’eau est saumâtre à leur embouchure; mais à cinq cents pas au-dessus elle est très bonne. Une espèce de prairie règne le long du débarquement, lequel est de sable. Les boiss’élèvent ensuite en amphithéâtre ; mais le pays est presque dénué d'animaux. Nous y avons parcouru une grande étendue de terrain sans avoir d’autre gibier que deux ou trois bécassines, quelques sarcelles, canards et outardes, en fort petite quantité. Nous y avons aussi aperçu quelques perruches : nous n’aurions pas cru qu'on en püttrouver dans un climat aussi froid.
Nous trouvâmes à l'embouchure de la rivière la plus méridionale sept cabanes faites avec des branches d'arbres entrelacées et de la forme d’un four; elles paraissaient récemment coustruites et étaient remplies de coquilles calcinées, de moules et de lépas. Nous remontâmes celte rivière assez loin, et nous vimes quelques traces d'hommes, Pendant le temps que nous passâmes à terre, la mer y monta d'un pied, et le courant alors venait de la mer orientale; observation contraire à celles qui avaient été faites depuis le cap des Vierges, puisque nous avions vu jusque-là les eaux augmenter, lorsque le courant sortait du détroit. Mais il me semble, d'après diverses observations, que, lorsqu'on a passé les goulets, les marées cessent d’être réglées dans toute la partie du détroit qui court nord et sud. La quantité de canaux dont est coupée la Terre de Feu paraît devoir produire dans le mouvement des eaux une grande irrégularité. Pendant les deux jours que nous passâmes dans ce mouillage, le thermomètre aria de 8 à 5 degrés. Le 15 à midi, nous y observâmes 53 degrés 20 minutes de latitude.
Le 16, nous passâmes la pointe Sainte-Anne (3) etle cap Rond. La première est unie, d'une médiocre hauteur, et couvre une baie profonde, où l’ancrage est sûr et commode. C'est cette baie à laquelle le malheureux sort de la colonie de Philippeville, établie vers l'an 1581 par Sarmiento, a fait donner le nom de port Famine. Le cap Rond est une terre élevée et remar-
(1) De la sortie du second goulet à la pointe nord-est de l'île Sainte-Elisabeth il y a près de 4 lieues, et de cette Île au cap Noir il y a une demi-lieue. A. M.
(2) Du cap Noir à la baie Duclos il y à 7 lieues. Vis-à-vis de la baie Duclos, il y a dans la Terre de Feu un eufoncement immense. Le cap Monmouth en fait la pointe septentrionale. A. M.
. (3) De la baie Duclos à la pointe Sainte-Anne il y a environ 5 lieues, et la même distance entre la pointe de l’île Sainte-Anne au cap Rond. Depuis le second goulet jusqu'au cap Rond, la largeur du détroit varie depuis 7 lieues jusqu'à 5. Il se rétrécit au cap Rond, où il n’a guère plus de
3 lieues.
quable par la forme que désigne son nom. Les côtes dans tout cet espace sont boisées et escarpées; celles de la Terre de leu paraissent hachées par plusieurs détroits. Leur aspect est horrible; les montagnes y sont couvertes d’une neige bleue aussi ancienne quele monde. Entre le cap Rond et le cap Forward il y a quatre baies dans lesquelles on peut mouiller.
Deux de ces baies sont séparées par un cap dont la singularité fixa notre attention, et mérite une description particulière. Ce cap, élevé de plus de cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer, est tout entier composé de couches horizontales de coquilles pétrifiées. J’ai sondé en canot au pied de ce monument qui alteste les grands changements arrivés à notre globe, et je n’y ai pas trouvé de fond avec une ligne de cent brasses.
Le vent nous conduisit jusqu’à une lieue et demie du cap Forward; alors le calme survint et dura deux heures. J'en profitai pour aller dans le petit canot visiter les environs du cap Forward, y prendre des sondes et des relèvements. Ce cap est la pointe la plus méridionale de l'Amérique et de tous les continents connus. D'après de bonnes observations nous avons conclu sa latitude australe de 54 degrés 5 minutes 45 secondes. Il présente une surface à deux têles d'environ trois quarts de lieue, dont la tête orientale est plus élevée que celle de l'ouest. La mer est presque sans fond sous le cap; toutefois, entre les deux têtes, dans une espèce de petite baie embellie par un ruisseau assez considérable, on pourrait mouiller par quinze brasses; mais ce mouillage, dangereux si le vent était au sud, ne doit servir que dans un cas forcé. Tout le cap est un rocher vif et taillé à pic: sa cime élevée est couverte de neige. Il y croît cependant quelques arbres dont les racines s'étendent dans les crevasses, et s’y nourrissent d'une éternelle humidité. Nous avons abordé au-dessous du cap à une petite pointe de roches sur laquelle nous eûmes peine à trouver place pour quatre personnes. Sur ce point qui termine ou commence un vaste continent, nous arborâmes le pavillon de notre bateau.
Nous revinmes à bord à six heures du soir, et peu de temps après, les vents ayant passé au sud-ouest, je vins chercher le mouillage dans la baie nommée par M. de Gennes baie Française. À huit heures et demie du soir nous y jetâmes l'ancre. Comme nousavions besoin de nous munir d’eau et de bois pour la traversée de la mer Pacifique, et que le reste du détroit m'était inconnu, n'étant venu dans mon premier voyage que jusqu'auprès de la baie Française, je me déterminai à y faire nos provisions, d'autant plus que M. de Gennes la représente comme très sûre el fort commode pour ce travail : ainsi dès le soir même nous mîmes tous nos bateaux à la mer.
Le 17, à deux heures après midi, nous passâmes au large de l'ilot de la baie française; nous donnâmes ensuite dans une passe fort étroite et dans laquelle il y a grand fond entre la pointe du nord de cette baie el une île élevée, longue d'un demi-quart de lieue. Cette passe conduit à l'entrée de la baie Bougainville qui est encore couverte par deux autres îlots dont le plus considérable a mérité le non d’ilot de l'Observatoire (1). La baie ouverte au sud-est est longue de deux cents toises et large de cinquante; de hautes montagnes l'environnent et la défendent de tous les vents: aussi la mer y est-elle toujours comme l’eau d'un bassin.
Nous mouillâmes, à trois heures, à l'entrée de la baie; le 18, au malin, j'établis un camp à terre pour la garde des travailleurs et des divers effets qu'il ÿ fallait descendre; on débarqua aussi toutes les pièces à eau pour les rebaitre et les soufrer; on disposa des mares pour les lavandiers, et on échoua notre chaloupe qui avait besoin d'un raboud. Nous passâmes le reste du mois de décembre dans cette baie où nous fimes fort
(1) Du cap Rond à l'ilot de l'Observatoire la distance est de # lieues. A. M.
commodément notre bois et même des planches. Tout y facilitait cel ouvrage : les chemins se trouvaient pratiqués dans la forêt, et il y avait plus d'arbres aballus qu'il ne nous en fallait, reste du travail de l'équipage de l’Aigle en 1765.
Nous fîimes plusieurs voyages pour reconnaître les côtes voisines du continent de la Terre de Feu. En longeant la Terre de Feu, nous aperçûmes des naturels et plusieurs feux paraître et s'éteindre ; ensuite il restèrent allumés, et nous distinguâmes ces sauvages sur la pointe basse d'une baie, où j étais déterminé à m'arrêter. Nous allâmes aussilôt à leurs feux, etje reconnus Ja même horde de sauvages que j'avais déjà vue à mon premier voyage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pecherais, parce que ce fut le premier mot qu'ils prononcèrent en nous abordant, et que sans cesse ils nous le répétaient, comme les Patagons ré-
ètent le mot chaoua. La même cause nous leur a fait aisser celle fois le même nom.
Le 31 décembre, nous relevâmes le cap Forward (1) à l'est-quart-nord-est, le cap Holland (2) à l'ouest-nordouest. De midi à six heures du soir nous doublâmes le cap Holland. Il ventait peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d'ailleurs étant fort sombre, je pris le parti d'aller mouiller dans la rade du port Gallaud, où nous ancrâmes à dix heures, ayant le cap Galland au sud-ouest,
Nous commencçcâmes l'année 1768 dans cette baie, nommée baie Fortescue, au fond de laquelle est le port Galland (2).
Les Pecherais dont j'ai parlé sont petits, vilaius, maigres et d'une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n'ayant pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins lrop petites pour les envelopper, peaux qui servent également, et de loits à leurs cabanes, et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de guanaques, mais en fort petite quantité. Leurs femmes sont hideuses, et les homimes semblent avoir pour elles peu d'égards. Ce sont elles qui voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au point d'aller à la nage, malgré le froid, vider l'eau qui peut y entrer dans les goëmons qui servent de port à ces pirogues assez loin du rivage ; à terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles
ortent sur le dos les enfants pliés dans la peau qui eur sert de vêtement.
Leurs pirogues sont d'écorces mal liées avec deg jones et de la mousse dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits, ainsi que les flèches, avec le bois d’une épine-vinette à feuille de houx qui est commune dans le détroit; la corde est de boyau, et les flèches sont armées de pointes de pierre, taillées avec assez d'art ; mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des ennemis : elles sont aussi faibles que les bras destinés à s'en servir. Nous leur avons vu de plus des os de poisson longs d'un pied, aiguisés par le bout et dentelés sur un des côlés. Est-ce un poignard ? Je crois plutôt que c’est un instrument de pêche. Ils l'adaptent à une longue perche et s'en servent en manière de harpon. Ces sauvages habilent.pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages ; cependant ils ont des chiens et puis des lacs faits de barbe de baleine.
… (4) Depuis l'ilot de l'Observatoire jusqu’au cap Forward il y a environ 6 lieues, et le détroit y a 3 et 4 lieuesdelarge,
(2) Du cap Forward au cap Hollan il y a 5 lieues, et du cap Holland au cap Galland, $ lieues. A M.
(3) La baie de Fortescue a 2 inilles de large, et présente un beau mouillage dans le port Galland où débouchent trois rivières. A. M.
Le 16, nous appareillâmes avec la marée favorable. Mais nous passâmes lout le jour à louvoyer entre l'île Rupert et une pointe du continent qu'on nomme Ja pointe du Passage, pour attendre le jusant avec lequel j'espérais gagner, ou le mouillage de la baie Dauphine, à l'île de Louis-le-Grand, ou celui de la baie Elisabeth (1).
Le 25, nous passâmes à mi-canal, suivant les sinuosilés de celte partie du détroit que Narborough nomme avec raison Le Bras-Tortueux. Entre les îles Royales et le continent le détroit peut avoir deux lieues. I n’y a pas plus d'une lieue de canat entre l'île Rupert et la pointe du passage ; ensuile une lieue et demie entre l'île de Louis-le-Grand et la baie Elisabeth, sur la pointe orientale de laquelle il y a une batture couverte de goëmons qui avance ua quart de lieue au large.
Depuis la baie Elisabeth la côle court à l'ouest-nordouest pendant environ deux lieues jusqu'à la rivière que Narborough appelle. Batchelor, et Beauchesne du Massacre, à l'embouchure de laquelle il y a un mouillage. Cette rivière est facile à reconnaître : elle sort d'une vallée profonde ; à l'ouest, elle a une montagne fort élevée ; sa pointe occidentale est basse et couverte de bois. et la côte y est sablonneuse. De la rivière du Massacre à l'entrée du faux détroit ou canal Saint-Jérôme, j'estime trois lieues de distance. L'entrée de ce canal paraît avoir une demi-lieue de largeur, et dans le fond on voit les terres revenir vers le nord. Quand on est par le travers de la rivière du Massacre on n'aperçoit que ce faux détroit, el il est facile de le prendre pour le véritable, ce qui même nous arriva, parce que la côte alors revient à l'ouest-quart-sud-ouest el l'ouestsud-ouest jusqu'au cap Quade, qui, ‘’avançant beaucoup, parait croisé avec la pointe oceidentale fde l’île Louis-le-Grand, et ne laisse point apercevoir de débouché. Au reste, une route sûre pour ne pas manquer le véritable canal est de suivre toujours la côte de Louisle-Grand,'qu'on peut ranger de près sans aucun danger. La distance du canal Suint-Jérôme au cap Quade est d'environ quatre lieues, vers la pointe de l'île Louisle-Grand.
Cette île peut avoir quatre lieues de longueur. Sa côte seplentrionale court à l'ouest-nord-ouest jusqu'à Ja baie Dauphine, dont la profondeur est d'environ deux milles sur une demi-lieue d'ouverture ; elle court ensuite à l'ouest jusqu'à son extrémité occidentale, nommée cap Saint-Louis. Comme, après avoir reconnu notre erreur au sujet du faux détroit, nous rangeâmes l'île de Louis-le-Grand à un mille d'éloignement, nous reconnûmes fort distinclement le fort Phélippeaux, qui nous parut une anse fort commoile et bien à l'abri.
Depuis le cap Quade, le détroit s’avance dans l’ouestnord-ouest. et nord-ouest-quart-ouest sans détour sensible, ce qui lui a fait donner le nom de Longue-Rue. La figure du cap Quade est remarquable : il est composé de rochers escarpés, dont ceux qui forment sa tête chenue neressembleut pas mal à d'antiques ruines. Jusqu'à lui, les côtes sont partout boisées, et la verdure des arbres adoucit l'aspect des cimes gelées des montagnes. Le cap Quade doublé, le pays change de nature. Le détroit n est plus bordé des deux côtés que par des rochers arides sur lesquels il n’y à pas apparence de terre. Leur sommet élevé est loujours couvert de neige, et les vallées profondes sont remplies par d'immenses amas de glacés dont la couleur atteste l'antiquité. Narborough, frappé de cet horrible aspect, nomma cette partie la Désolation du Sud ; aussi ne saurait-on rien lnaginer de plus affreux. #
Lorsqu on est par le travers du eap Quade , la eôte de la Terre de Feu paraît terminée par un cap avancé qui est le cap Monday, lequel j'esime êlre à quinze lieues du cap Quade. A la côte du continent on apercoit trois caps auxquels nous avons imposé des noms, Le premier, que sa figure nous fit nommer cap Fendu,
(1) Du port Galland à la baïe Élisabeth, on compte environ 4 lieues, A. M,
BOUGAIN VILLE. 45
est à cinq lieues environ du cap Quade , entre deux belles baies où l'ancrage est très sûr, si le fond y est aussi bon que nous à paru être l'abri. Les deux autres caps ont reçu les noms de nos vaisseaux, Je cap de l’Etoile à trois lieues dans l'ouest du cap Fendu, et le cap de la Boudeuse dans le même gisement et la même distance avec celui de l'Etoile. Toutes ces terres sont hautes et escarpées. Les deux côtes paraissaient saines et garnies dé bons mouillages, mais heureusement le vent favorable pour notre route ne nous a pas laissé le temps de les sonder. Le détroit dans la Longue-Rue peut avoir deux lieues de largeur; il se rélrécit vis-àvis du cap Monday, où le canal n’a guère plus de quatre milles.
Enfin, à midi, nous eûmes connaissance du cap des Piliers (1) et des Evangélistes : on ne voyait ces derniers que du haut des mâts, À mesure que nous avancions du côté dé cap des Piliers, nous découvrions avec joie un horizon immense qui n'était plus borné par les terres, el une grosse lame venant de l'ouest nous annonçait le grand Océan.
Lorsqu'on a dépassé le cap Monday, la côle septentrionale se courbe en are, et le canal s'ouvre jusqu'à quatre, cinq et six lieues de largeur. Je comple environ seize lieues du cap Monday au cap des Piliers qui termine la côte méridionale du détroit, La direetion du canal entre ces deux caps est l'ouest-quart-nord-ouest. La côte du sud y est haute et escarpée; celle du nord est bordée d'îles et de rochers qui en rendent l'ap-
roche dangereuse. La dernière terre dont on ait la vue
la côte du nord est le cap des Victoires, lequel paraît être de médiocre hauteur, ainsi que le cap Désiré qui est en dehors du détroit à la Terre de Feu, environ à deux lieues dans le sud-ouest du cap des Piliers. La côte entre ces deux caps est bordée, à près d'une lieue au large, de plusieurs îlots ou brisants connus sous le nom des Douz--Apôtres,
Le cap des Piliers est une terre très élevée, ou plutôt une grosse masse de rochers, qui se termine par deux roches coupées en forme de tours, inclinées vers le nord-ouest, et qui font la pointe du cap. A six ou sept lieues dans le nord-ouest de ce cap on voit quatre îlols nommés les Evangélistes : trois sont ras; le quatrième, qui a la figure d’une meule de foin, est assez éloigné des autres. Ils sont dans le sud-sud-ouest, et à quatre ou cinq lieues du eap des Victoires.
A 7 heures le cap des Piliers était doublé ; à 8 heures nous étions entièrement dégagés des terres, et un bon vent de nord nous faisait avancer à pleines voiles dans la mer Occidentale. Nous fimes alors un relèvement d'où je pris mon point de départ par 52 degrés 50 miputes de latitude australe, et 79 degrés 9 minutes de longitude occidentale de Paris.
C'est ainsi qu'après avoir essuyé pendant vingl-six jours, au port Galland, des temps constamment mauvais et contraires, trente-six heures de bon vent, tel que jamais nous n'eussious osé l'espérer, ont suffi pour nous amener dans la mer Pacifique, exemple. que je crois être unique, d'une navigalion sans mouillage depuis le port Galland jusqu'au débouquement.
J'estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges jusqu'au cap des Piliers, d'environ cent quatorze lieues. Nous aveus employé cinquante-duxæ jours à les faire. Je répéterai ici que, depuis le cap des Vierges jusqu'au cap Noir, nous avons observé constamment que le flot porte dans l'est, et le jusant ou l’èbe dans l'ouest, et que les marées y sont très fortes; qu elles ne sont pas à beaucoup près aussi rapides depuis le cap Noir jusqu'au port Galland, et que leur cours y est irrégulier ; qu'entin, depuis le port Galland jusqu'au cap Quade, les couranis sont violents; que nous ne les avons pas lrouvés fort sensibles depuis ce cap jusqu'à celui des Piliers, mais que dans loule cette
(1) Cap Pillar ou Pilares, extrémité occidentale du détroit de Magellan, comme le cap des Vierges en est l’extrémité orientale. A. M.
partie depuis le port Galland les eaux sont assujéties à la même loi qui les meut depuis le cap des Vierges, c'est-à-dire que le flot y court vers la mer de l'est, et le jusant vers celle de l'ouest. Je dois en même temps averlir que celle assertion sur la direction des marées dans le détroit de Magellan est absolument contraire à ce que les autres navigateurs disent y avoir observé à cet égard; ce ne serait cependant pas le cas d'avoir chacun son avis.
Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de Magellan. je conseillerai toujours de préférer celte route à celle dn cap Horn depuis le mois de septembre jusqu'à la fin de mars. Pendant les autres mois de l'année, quand les nuits sont de seize, dix-sept et dix-huit heures, je prendrais le
parti de passer à mer ouverte. Le vent contraire et la
grosse mer ne sont pas des dangers, au lieu qu'il n'est pas sage de se mettre dans le çus de naviguer à tâtons entre des terres. On sera sans doute rettnu quelque temps dans le détroit, mais ce relard n'est pas en jure perte. On y trouve en abondance de l'eau, du bois et des coquillages, quelquefois aussi de Irès bons poissons; et assurément je ne doute pas que le scorbut ne fît plus de dégât dans un équipage qui serait parvenu à la mer Occidentale en doublant le cap Horn que dans celui qui y serait entré par le détroit de Magellan : lorsque nous en sorlîimes, nous n'avions personne sur les cadres.