TROISIÈME SECTION
Récit de nos opérations aux iles Sandwich, par le capitaine King.
Description de la baie de Karakakooa. Foule immense de naturels du pays. Autorité des chefs sur le bas peuple.
La baie de Karakakooa est située au côté occidental de l’île d'Owhyhée, dans un district appelé 4kona ; elle a environ un mille de profondeur ; elle se trouve bornée par deux pointes de terre basses, éloignées l’une de l’autre d’une lieue et demie au sud-est et au nordouest. Le village de Kowrowa occupe la pointe septentrionale, qui est plate et stérile, et il y a au fond de la baie, près d’un bocage de grands cocotiers, une autre bourgade , d’une étendue peu considérable , appelée Kañkoa. L'intervalle qui les sépare est rempli par une haute montagne de roche, inaccessible du côté de la mer. Le côté de la bande sud paraît très inégal jusqu’à un mille dans l'intérieur des terres ; par-delà le sol s'élève peu à peu, et il est semé de champs cultivés et enclos, et de bocages de cocotiers parmi lesquels les habitations des insulaires sont répandues en grand nombre. Le rivage qui environne la baïe est un rocher de corail noir, et le débarquement est très dangereux par un gros temps : j'excepte néanmoins le village de Kakooa , où il y a une belle grève de sable qui offre à l'une de ses extrémités un morai ou un cimetière, et à l’autre un pelit puits d’eau douce. Le capitaine Cook ayant jugé qu'on pouvait radouber ici les vaisseaux, et y embarquer de l’eau et des vivres, nous amarrâmes au côté septentrional, à environ un quart de mille du rivage.
Dès que les habitants s’aperçurent que nous voulions mouiller dans la baie, ils vinrent près de nous. La foule était immense ; ils témoignèrent leur joie par des chants et des cris, et ils firent toutes sortes de gestes bizarres et extravagants. Ils ne tardèrent pas à couvrir les flancs, les ponts et les agrès des deux vaisseaux, et une mullitude de femmes et de petits garçons qui n'avaient pu se procurer des pirogues, arrivèrent à la nage : ceux-ci formaient sur la surface de la mer de vastes radeaux ; la plupart, ne trouvant point de place à bord, passèrent la journée entière à se jouer au milieu des vagues.
L'affreux malheur qui nous arriva ici devant inspirer beaucoup d'intérêt au lecteur sur tout ce qui est relatif au caractère et à la conduite de cette peuplade, il est bon d’avertir que nous n'avions pas lieu d’être aussi contents des chefs guerriers ou des earees que des prêtres. Nous jugeâmes, dans toutes les occasions, que les premiers s’occupaient de leurs propres intérêts, et, outre les vols habituels qu'ils se permettaient et qu'on peut excuser en quelque sorte, vu l’universalité de ce défaut parmi les insulaires de l'océan Pacifique, nous les trouvâmes coupables de quelques artifices aussi déshonorants.
Nos affaires furent, jusqu'au 24, dans la posilion que je viens de décrire : nous fûmes très surpris, ce jour-là, de voir qu’on ne permettait à aucune embarcation de partir de la côte, et:que les naturels se tenaient près de leurs cabanes. Il se passa quelques heures avant que nous puissions en expliquer la cause : nous apprimes enfin, que l'arrivée de Terreeoboo avait fait tabouer la baie, et défendre toute espèce de communicalion avec nous. Nous n'avions pas prévu les incidents de cette espèce, et les équipages de /« Résolution et de l« Découverte n'eurent pas, ce jour-là, les végétaux qu'on leur servait ordinairement. Nos gens employèrent le lendemain les menaces et les promesses, afin de déterminer les naturels du pays à venir à la hanche des vaisseaux : quelques-uns des insulaires eurent enfin la hardiesse de s'éloigner de la côte;
mais nous aperçûmes un chef qui s’y opposa, et qui entreprit de les ramener à terre. Ne voulant pas qu'il exécutât son projet, nous tirâmes tout de suite un coup de fusil, qui produisit l'effet que nous en espérions, et bientôt après nous pûmes acheler des rafraîchissements. Nous recûmes, l'après-midi, la visite de Terreeoboo. Il vint sans appareil examiner nos bâtiments : il n'avait avec lui qu'une pirogue, dans laquelle se trouvaient sa femme et ses enfants. Il demeura à bord jusqu'à près de dix heures et il retourna au village de Kowrowa. |
Dès que je vis approcher, j'ordonnai à ma petite troupe de recevoir le roi : le capitaine Cook, ayant remarqué que ce prince venait à terre, le suivit, el il arriva presque au même instant. Nous les conduisimes dans la tente : ils y furent à peine assis, que le prince se leva, jeta d’une manière gracieuse, sur les épaules de notre commandant, le manteau qu'il portait: il mit de plus un casque de plumes sur la tête, et un évantail curieux dans les mains de M. Cook, aux pieds duquel il étendit ensuite cinq ou six manteaux très jolis et d'une grande valeur. Les gens de son cortége apportèrent alors quatre gros cochons, des cannes à sucre, des noix de coco et du fruit à pain. Le roi termina cette partie de la cérémonie en changeant de nom avec le capitaine Cook, chose qui, parmi tous les insulaires de l'océan Pacifique, est réputée le témoignage d'amitié le plus fort que l'on puisse donner. Une procession de prêtres, menée par un vieux personnage d'une physionomie vénérable, parut : elle était suivie d’une longue file d'hommes qui amenaient de gros cochons en vie et d’autres qui portaient des bananes, des patates, etc.
Dès que le cérémonial de l'entrevue fut terminé, le capitaine Cook conduisit à bord de la Résolution Terreeoboo, et autant de chefs que la pinasse put en contenir. Ils y furent reçus avec tous les égards possibles, et notre commandant, en retour d’un manteau de plumes qu'on lui avait donné, revêtit le roi d'une chemise, et il l’arma de sa propre épée. Kaoo et environ six autres des vieux. chefs demeurèrent sur la côte, et ils se logèrent dans les maisons des prêtres. Durant tout cet intervalle, nous n’apercûmes pas une pirogue dans la baie, et les naturels se tinrent dans leurs cabanes, ou la face prosternée contre terre. Le roi, avant de quitter /a Résolution, permit aux habitants de l'île de veniraux vaisseaux et d'y faire des échanges ; mais les femmes, par des raisons que nous ne pümes découvrir, demeurèrent soumises au tabou, c'est-à-dire qu'il leur fut toujours défendu de sortir de leurs habitations et de nous fréquenter.
Nos vaisseaux ayant un grand besoin de bois à brûler, M. Cook me chargea, le 2 février 1779, de négocier avec les prêtres l'achat de la balustrade qui environnait le sommet d'un morai. Je dois avouer que j'eus d'abord quelque doute sur la décence de cette proposition : je craignais qu'un seul mot sur cette malière ne fût regardé par eux comme un trait d'impiété révoltant. Je me trompais néanmoins. La demande ne leur causa pas la plus légère surprise ! ils y souscrivirent très volontiers, et il ne ful pas question de ce que je leur donnerais en retour.
Le jour de notre départ étant fixé au & février, Terreeoboo pria, le 3, le capitaine Cook et moi de l'accompagner à la résidence de Kaoo. En y arrivant, nous trouvâmes le terrain couvert de paquets d’étoffe ; d’une quantité considérable de plumes jaunes et rouges, attachées à des fibres tirées de la gousse des noix de coco ; d'un grand nombre de haches, et d’autres ouvrages de fer que les naturels du pays avaient obtenus de nous. Il y avait, à peu de distance, des monceaux énormes de végétaux de toute espèce, et près des végétaux un troupeau de cochons. Nous crûmes d'abord qu'on voulait nous faire présent de tant de choses, mais Kaireekeea m'apprit que c'était un don gratuit, ou un tribut payé au roi par les habitants de ce district. En effet, dès que nous fûmes assis, les naturels appor-
tèrent les différents paquets, et ils les déposèrent aux pieds du roi lim après l’autre :ils étendirent les pièces d'étoffe, et ils éparpillèrent les plumes et les ouvrages de fer. Le prince parut très charmé de cette marque de soumission : il choisit à peu près le tiers des ouvrages de fer, le tiers des plumes, et quelques pièces d'étoffe qu'il mit lui-même de côté, et on offrit ensuite au capitaine Cook et à moi le reste des étoffes avec (ous les cochons et les végétaux. Nous fûmes étonnés de la valeur et de la magnificence de ce présent, qui surpassait de beaucoup tous ceux que nous avions reçus aux îles des Amis, ou aux îles de la Société. Nous fimes sur-le-champ venir des canots, afin d'envoyer le tout à bord : on sépara les gros cochons que nous voulions embarquer et saler, et on distribua aux équipages au moins trente cochons plus petits, ainsi que les végétaux.
Nous démarrâmes le 4, dès le grand matin, et nous sortimes de la baie; a Découverte en sortit également, et une multitude de pirogues nous suivirent. M. Cook se proposait d'achever la reconnaissance de l’île d'Owhyhée avant d'aborder aux autres îles de ce groupe ; il espérait rencontrer une rade mieux abritée que celle de Karakokoa, et, s’il n’en découvrait point, il désirait reconnaître la partie sud-est de Mowée, où l’on nous avait annoncé un hâvre excellent.
Le 6, ayant dépassé la pointe la plus occidentale de l'île, nous nous trouvâmes en travers d’une baie profonde appelée Toe-yah-yah par les naturels : nous espérâmes que cette baie nousoffrirait un hâvre sûr et commode ; nous en fûmes d'autant plus charmés, que nous apercevions au nord-est plusieurs courants d’une eau douce très belle, et qu’elle paraissait bien abritée partout. Ces observations étant d'accord avec les instructions de Koah, qui accompagnait le capitaine Cook, et qui, par politesse, avait changé son nom en celui de Britannee, on mit en mer la pinasse, et le master, conduit par Brilannee, alla examiner la baie, tandis que les vaisseaux louvoyaient pour y arriver.
Nous employâmes la journée du 41 février, et une partie de celle du 42, à déplacer le mât de misaine et à l'envoyer à terre avec les charpentiers. Quand les vaisseaux furent à l'ancre, nous nous aperçcûmes avec étonnement que les insulaires n'étaient plus les mêmes à notre égard : nous n’entendions point de cris de joie ; il n'y avait ni bruit ni foule autour de nous; la baie se trouvait déserte et tranquille ; nous voyions seulement çà et là une embarcation qui s’échappait le long de la côte.
Quand le capitaine Cook fut informé de vols et de pillages commis par les insulaires sur une de nos pinasses , il montra beaucoup de chagrin; et tandis que nous retournions à bord, il me dit: « Je crains bien que les insulaires ne me forcent à des mesures violentes, car, ajoula-t-il, il ne faut pas leur laisser croire qu'ils ont eu de l'avantage sur nous. »
Le lendemain, à la pointe du jour, j'allai sur /a Résolution pour examiner le garde-temps : je fus hélé sur ma route par /« Découverte, et j'appris que, durant la nuit, les insulaires avaient volé la chaloupe de ce vaisseau, en Coupant la bouée à laquelle elle se trouvait amarrée.
Au moment où j'arrivai à bord, les soldats de marine s'armaient, et le capitaine Cook chargeait son fusil à deux coups. Tandis que je lui racontais ce qui nous était arrivé pendant la nuit, il m'interrompit d'un air animé : il me dit qu'on avait volé la chaloupe de la Découverte, et il m'instruisit de ses préparatifs pour la recouvrer. Il élait dans l’usage, lorsque nous avions perdu des choses importantes sur quelques-unes des îles de cette mer, d'amener à bord le roi, on plusieurs des principaux earees, et de les y détenir en otages jusqu'à ce qu’on nous eût rendu ce qu'on nous avail pris. Il songeait à employer cet expédient, qui lui avait toujours réussi : il venait de donner des ordres d'ar-. rêter toutes les pirogues qui essaieraient de sortir de la baie, et il avait le projet de les détruire si des moyens
plus paisibles ne suffisaient pas pour recouvrer la chaloupe. Il plaça’ en effet, en travers de Ja baie, les petites embarcations de /a Résolution et de la Découverte bien équipées el bien armées, et, avant que je reprisse le chemin de la côte, on avait tiré quelques coups de canon sur deux grandes pirogues qui tàchaient de se sauver. -
Nous quiltâmes le vaisseau, M. Cook et moi, entre sept et huit heures : M. Cook montait la pinasse, et il avait avec lui M. Philipps et neuf soldats de marine, et je m'embarquai sur le pelit canot. Les derniers ordres que je reçus de lui furent de calmer l'esprit des naturels en les assurant qu’on ne leur ferait point de mal, de ne pas diviser ma petite troupe et de me tenir sur mes gardes. Nous nous séparâmes ensuite ; M. Cook marcba vers le village de Kowrowa, résidence du roi, et moi du côté de l'observatoire. Mon premier soin, en arrivant à {erre, fut d'enjoindre aux soldats de marine, de la manière la plus rigoureuse, de ne pas sortir de la tente, de charger leurs fusils à balle et de ne pas les quitter. J'allai me promener vers les cabanes du vieux Kaco et des prêtres, et je leur expliquai, le mieux qu'il me fut possible, l’objet de nos préparatifs d'hostilité qui leur causaient une vive alarme. Je vis qu'ils avaient déjà ouï parler du vol de la chaloupe de la Découverte, el je leur protestai que nous étions décidés à recouvrer cette embarcation et à punir les coupables; mais que la communauté des prètres et les habitants du village, du côté de la baie où nous étions, ne devaient pas avoir la plus légère crainte. Je les priai d'expliquer ma réponse au peuple, de le rassurer el de l'exhorter à demeurer tranquille. Kaoo me demanda, avec beaucoup d'inquiétude, si on ferait du mal à Terreeoboo : je l'assurai que non, et il parut, ainsi que ses confrères, enchanté de ma promesse.
Le Capitaine Cook appela sur ces entrefaites la chaloupe de la Résolution, qui était en station à la pointe septentrionale de Ja baie : l'ayant prise ayec lui, il continua Sa route vers Kowrowa, et il débarqua, ainsi que le lieutenant et lés neuf soldats de marine. Il marcha tout de suite au village, où il reçut les marques de respect qu’on avait coutume de lui rendre : les habitants se prosternèrent devant lui, et lui offrirent de petits cochons selon leur usage. S apercévant qu'on ne soupconnait en aucune manière ses desseins, il demanda où étaient Terreeohoo et les deux fils de ce prince qui avaient si longtemps mangé à notre table sur {a Résolution. Les deux jeunes princes ne lardèrent pas à arriver avec les insulaires qu'on avail envoyés après eux, et sur-le-champ ils conduisirent le capilaine Cook à la maison où leur père était couché, JIs trouvèrent le vieux roi à moitié endormi, et M. Cook ayant dit quelques mots sur le vol de la chaloupe, dont il ne le supposait point du tout complice, il l'invila à venir aux vaisseaux et à passer la journée à bord de {a Résolution. Le roi accepta la proposition sans balancer , et il se leva à l'instant même afin d'accompagner M. Cook.
Nos affaires prenaient cette heureuse tournure, Îles deux fils du roi étaient déjà dans la pinasse, et le reste de la petite troupe se trouvait au bord de l'eau, lorsqu'une vieille femme appela à haute voix Kanee Kabareea, la mère des deux princes, et l’une des épouses favorites de Terreeoboo; elle s'approcha du roi, elle employa les larmes et les prières les plus ardentes pour l'empêcher de venir aux vaisseaux. En même temps deux chefs qui étaient avec elle retinrent le roi, en l’avertissant de nouveau qu'il ne devait pas aller plus loin, et ils le contraignirent à s'asseoir. Les insulaires, qui se rassemblaient le long du rivage, où ils formaient des groupes sans nombre, et qui vraisemblablement étaient effrayés du bruit des canons et des préparatifs d'hostilité qu'ils apercevaient dans la baie, commencèrént à se précipiter en foule autour du capitaine
recours, proposa à M. Cook de les mettre en bataille le long des rochers près du bord de la mer, et la populace leur ayant ouvert sans difficulté un chemin, ils se postèrent à environ trente verges de l'endroit où Terree0boo était assis, | Durant tout cet intervalle, le vieux roi fut assis par terre : la frayeur et l'abattement étaient peints sur son yisage. M. Cook, ne voulant pas renoncer à son projet, continuait à le presser vivement de sembarquer; et, lorsque le prince sembla disposé à le suivre, les chefs
‘qui l'environnaient l'en détournèrent d'abord par des
prières et des supplications; ils eurent ensuite recours à la force et à la violence, et ils insistèrent pour quil demeurât où il était. M. Cook, voyant que l'alarme était devenue trop générale, et qu'il n'était plus possible d'emmener le roi sans verser du sang, abandonna sa première résolution : il fit observer à M. Philipps que, s'il s'opiniâtrait à vouloir conduire lé prince à bord, il courrait risque de tuer un grand nombre d'insulaires.
Quoique l'entreprise qui avait amené M. Cook à terre eût manqué, et qu'il ne songeât plus à la suivre, il paraît que sa personne ne courut de dangers qu'après un incident qui donna à ceite dispute la tournure la plus fatale. Nos canots, placés en travers de la baie, ayant tiré sur des pirogues qui essayaient de s'échapper, tuèrent par malheur un chef de premier, rang, Les nouvelles de sa mort arrivèrent au village où se trouvait-M. Cook, au moment où il venait de quitter le roi, et où il marchait tranquillement vers le rivage : la rumeur et la fermentation qu'elle excila furent très sensibles. Les hommes renvoyèrent tout de suite les femmes et les enfants; ils se revêlirent de leurs nattos de eombat, et ils s'armèrent de piques et de pierres. L'un d'eux, qui tenait une pierre et un long poignard de fer appelé pahooa, nom d'une dague de bois qui fait partie de leur attirail de guerre, sapprocha de notre commandant : il se mit à ie défier en brandissant son arme, et il le menaca de lui lancer la pierre. M. Co0k lui conseilla de cesser ses menaces, mais l'in solence de son ennemi ayant augmenté, il fut irrilé et il lui tira un coup de petit plomb. L'insulaire était revêtu d'une natle que le plomb ne put pénétrer, et lorsqu'il vit qu'il n’était point blessé, il n’en fut que plus audacieux. On jeta plusieurs pierres aux soldats de marine, etl'un des earees essaya de poignarder M, Philipps, mais il n’en vint pas à bout, et il recut un coup de cro$se de fusil. M, Cook tira alors le second coup de son fusil double chargé à balle, et il tua celui des naturels qui était le plus avancé. Immédiatement après ce meurtre, les gens du pays formèrent une altaque générale à coups de pierres, et les soldats de marine et ceux de nos matelots qui occupaient les canots leur répondirent par une décharge de mousqueterie. Ce qui surprit tout le monde, les insulaires soutinrent le feu avec beaucoup de fermeté, et ils se précipilèrent sur notre détachement, en poussant des cris et des hurlements terribles, avant que les soldats de marine êussent le temps de recharger. On vit alors une scène d'horreur et de confusion,
Quatre des soldats de marine furent arrêtés sur les rochers au moment où ils se reliraient, et immolés à la fureur de l'ennemi, Trois autres furent blessés d’une « manière dangereuse : le lieutenant, blessé aussi entre les deux épaules d'un coup de pahooa, avait par bonheur réservé son feu, et il tua l'homme qui venait de le blesser, lorsque celui-ci se disposait à lui porter un second coup. Notre malheureux commandant se trous vail au bord de la mer la dernière fois qu'on l'aperçut d'une manière distincte : il eriait aux canots de cesser . leur feu ei d'approcher du rivage afin d'embarquer » notre petite troupe, S'il est vrai que les soldats de mas rine et les équipages des canols avaient tiré sans son ordre, et quil voulait prévenir une nouvelle effusion
de sang, comme quelques-uns de ceux qui furent de l'action l'ont.cru, il est probable qu'il fut la victime de # son humanité. On observa en effet que, tandis qu'il
Cook et de leur roi. Le lieutenant des soldats de mariné, qui vit ses gens très pressés par la multitude et hors d'état de se servir de leurs armes s’il fallait y avoir
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regardait-les naturels en face, aucun d'eux ne se permit de violences contre lui, mais que, s'étant retourné pour donner des ordres aux canots, il fut poignardé par-derrière, et tomba le visage dans la mer. Les insulaires poussèrent des cris de joie lorsqu'ils le virent tomber : ils traînèrent tout de suile son corps sur le rivege, et, s’enlevant le poignard les uns les autres, ils s'acharnèrent tous avec une ardeur féroce à lui porter des coups, lors même qu'il ne respirait plus.
Ainsi termina sa carrière le grand homme qui commandait notre expédition ! Après une vie illustrée par des entreprises si étonnantes et si heureuses, on ne peut dire que sa mort fut prématurée : il avait assez vécu pour exécuter les nobles projets auxquels la nature semblait l'avoir destiné, et il fut enlevé aux jouissances et au repos qui devaient être la suite de ses immenses travaux plutôt qu'à la gloire. Il n’est pas nécessaire, et il m'est impossible de dire combien il fut regretté et pleuré de ceux qui avaient si longtemps fondé leur sécurité personvelle sur ses lumières et sur son courage, et qui, au milieu de leurs maux, avaient trouvé des consolations de toute espèce dans la tendresse de son cœùr et la bonté de son âme. Je n’essaierai pas non plus de peindre l'horreur dont nous fûmes saisis, ni l'abattement et la consternation universelles qui suivirent un malheur si affreux et si imprévu (1).
Suite de nos opérations à Owhyhée après la mort de Cook: Nous réclamons le corps du capitaine Cook. Insolence des naturels. Nous brülons le village de Kakooa. L'incendie consume malgré nous les habitations des prêtres. On nous rapporte les restes du capitaine Cook. Départ de la baie de Karakakooa.
Quand la consternation, que cette nouvelle désastreuse jeta parmi les équipages, fut un peu diminuée, on s’occupa du détachement posté au moraï, où je me trouvais avec les mâts et les voiles, et une garde composée seulement de six soldats de marine. Il m'est impossible de décrire tout ce que j éprouvai durant l'affreux carnage qui eut lieu de l'autre côté de la baie. Placé à moins d'un mille du village de Korowa, nous aperçûmes distinctement une foule immense rassemblée à l'endroit où le capitaine Cook venait de débarquer ; nous entendimes le feu de la mousqueterie, et nous apercevions un mouvement extraordinaire.
Enfin les insulaires, convaincus que si nous avions jusqu'ici souffert leurs insultes, ce n'était pas par fai-
blesse , cessèrent de nous inquiéter. Un chef, nommé Eappo, qui nous avait fait peu de visites, mais que nous connaissions pour un personnage de la première importance , vint le soir nous demander la paix de la part du roi Terreeoboo , et il nous apporta des présents : nous reçûmes ses présents et nous lui répondimes, comme nous l'avions déjà fait tant de fois, qu'ils n'obliendraient la paix qu'après nous avoir rendu les restes du capitaine Cook. Il nous dit que la chair de nos soldats de marine et les os de la poitrine et de l'estomac avaient été brûlés, mais que ceux des bras, des
(1) Né en octobre 1728, et mort en février 1779, Cook n'avait guère plus de cinquante ans. Dans son premier voyage, il découvrit les iles de la Société, et prouva que la Nouvelle-Zélande forme deux îles; il parcourut ensuite la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, igconnue avant lui. Dans son deuxième voyage, il décou#fit la Nouvelle Calédonie, l’île la plus étendue de la mer Pacifique après la Nouvelle-Zélande ; puis l’île de la Géorgie, et une côte nouvelle qu'il appela terre de Sandwich ou la Thulé de l'hémisphère austral. Dans son troisième voyage, il découvrit le groupe des îles Sanüiwich et releva la partie de la côte occidentale d'Aniérique qui demeurait inconnue, depuis le 43e degré de latitude nord, c’est-à-dire une étendue de plus de trois mille cinq cents milles. Il détermina aussi la proxhnité du continent de l'Asie et de celui d'Amérique, traversa le détroit qui les sépare, et releva les terres de chaque côté. M.
mains , des jambes et des cuisses avaient été partagés entre les chefs inférieurs; qu'on avait disposé autrement du corps du capitaine Cook : qu’on avait donné la tête à un grand chef appelé Kahoo -Opeou, la chair à Mahia-Mabhia, et les cuisses et les jambes à Terreeoboo, Dès que le crépuscule eut cessé, plusieurs naturels arrivèrent avec des racines et d’autres végélaux, el Kaireekeea nous fit aussi deux présents considérables de la même espèce.
Des messages qui eurent lieu entre le capitaine Clerke et Terreeoboo employèrent la plus grande partie du 149. Eappo nous pressait vivement d'envoyer à terre un de nos officiers, et il offrit de demeurer en Ôtage sur nos vaisseaux, Nous ne crûmes pas devoir souscrire à sa demande, et il nous quitta avec la promesse de nous rapporter les ossements le lendemain. È
Entre 10 et 11 heures , une multitude d'insulaires descendit la colline qui domine la grève. Ils formaient une espèce de procession. Ils portaient sur leurs épaules une ou deux cannes à sucre , et ils avaient dans leurs mains du fruit à pain, du taro et des bananes. Ils étaient précédés de deux tambours, qui, arrivés au bord de la mer, s’assirent au pied du pavillon blanc et se mirent à frapper sur leurs instruments. Leurs compatriotes, qui les suivaient à la file, s’avancèrent l’un après l’autre, et, après avoir déposé les présents qu'ils apportaient, ils se retirèrent dans le même ordre. Nous ne tardâmes pas à apercevoir Eappo revêtu d’un long manteau de plumes ; il tenait quelque chose avec beaucoup de soin, et, s'étant placé sur un rocher, il nous fit signe de lui envoyer un canot.
Le capitaine Clerke pensa qu'Eappo nous apportait les restes de M, Cook, et sa conjecture se trouva bien fondée : il prit la pinasse, 1l alla lui-même les recevoir et il m'ordonna de le suivre avec la chaloupe. Lorsque nous fûmes au rivage, Eappo entra dans la pinasse, et il remit les restes de M. Cook, enveloppés dans une quantité considérable d'une très belle étoffe neuve, et couverts d'un manteau semé de plumes noires.et blanches. Il s'embarqua avec nous, mais nous ne pûmes le déterminer à monter à bord de /a Résolution. 11 est vraisemblable qu'il ne voulut pas par décence assister à l'ouverture du paquet. Nous y trouvâmes les mains de M. Cook bien entières, nous les reconnûümes aisément à une large cicatrice qui séparait le pouce de l’avant-doigt. Nous y trouvâmes de plus l'os du métacarpe, et la tête dépouillée de la chair. La chevelure avait été coupée, et elle était séparée du crâne et jointe aux oreilles; les os de la face manquaient. Nous y trouvâmes aussi ceux des deux bras, auxquels pendait la peau des avant-bras; les os des jambes et des cuisses réunis, mais sans pieds. Les ligaments des jointures élaient en bon état. Le tout semblait avoir été au feu , si j'en excepte les mains, qui conservaient leur Chair, mais qui étaient découpées en plusieurs endroits et remplies de sel, selon toute apparence, afin qu'elles se gardassent plus longtemps. La partie du derrière de la chevelure otfrait une estalilade, mais on ne voyait point de fracture au crâne. Eappo nous dit que quelques-uns des chefs s'étaient emparés de la mandibule inférieure et des pieds, et que Terreeoboo meltait en usage {ous ses moyens pour les ravoir.
Eappo et le fils du roi vinrent à bord le 21 au matin : ils apportèrent le reste des ossements du capitaine Cook, les deux canons de son fusil, ses souliers et quelques autres choses. Eappo s'efforça de nous prouver que Terreeoboo , Mahia-Mahia et lui-même désiraient très sincèrement la paix; qu'ils nous avaient donné la preuve la plus décisive de leurs intentions pacifiques, et que d’autres chefs, dont plusieurs étaient encore nos ennemis , les avaient empêchés de nous les donner plus Lôt. Il montra le plus grand chagrin sur la mort de six chefs que nous avions tués, quelques-uns desquels étaient nos meilleurs amis, à ce qu'il nous assura.
H ne nous restait plus qu'à procéder aux funérailles
de notre illustre et malheureux commandant. Nous renvoyâmes Eappo, en lui enjoignant de mettre le tabou sur toute la baie; et les ossements de M. Cook ayant été déposés l'après-midi dans une bière, on les jeta à la mer avec l'appareil accoutumé. Les lecteurs imagineront, s'ils le peuvent, quelle fut notre douleur
durant celle triste cérémonie. Ceux qui y assistèrent savent qu’il m'est impossible de l'exprimer.
Nous quittâmes ces tristes parages, après avoir, toutefois, achevé l'exploration et la reconnaissance des principales des îles Sandwich, pour ensuite reveniren Europe.
sa me
Des glaces énormes l’enfermèrent tellement qu'elle ne put plus marcher...