‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 51 sur 179 · DETAILS BIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

DETAILS BIOGRAPHIQUES

Christophe Colomb naquit dans le voisinage de Gèues vers 1435 ou 1436. Sa famille était pauvre, mais honnête; son père était cardeur et avait quatre enfants dont Christophe était l'aîné, Celui-ci apprit de bonne

heure à lire et à écrire, à chiffrer, dessiner et à pein- -

dre. 11 fut envoyé à l’université de Pavie, où il étudia la grammaire et le latin, puis la géographie, l'astronomie et la navigation. !! montra une grande ardeur pour Ja science géographique, et un penchant irrésislible pour les entreprises maritimes : malheureusement les études que l'on pouvait faire alors ne permettaient guère de satisfaire une telle passion, car ces études se réduisaient aux éléments des sciences. Colomb ne fit qu'un très court séjour à Pavie, et revenu dans la maison de son père à Gênes, il commença à naviguer dans le golfe ligurien vers l’âge de quatorze ans. 1l fit plusieurs fois Ja traversée de Gênes à Naples et de Gènes à Marseille. Il prit part à l'expédition dirigée par Jean d'Anjou, duc de Calabre, pour reconquérir le royaume de Naples. Il commanda en 1474 plusieurs vaisseaux génois au service du roi de France Louis XI, alors en guerre avec l'Espagne qui avait fait une jrruplion dans le Roussillon. 1l se distingua dans les lultes maritimes qui eurent lieu de

son jeune temps entre Gènes et Venise. Dans une de ces rencontres navales, le bâtiment qu'il commandait étant aux prises avec un vaisseau vénitien beaucoup plus gros ;, le feu des boulets et des grenades mit en conflagration les deux navires, dont les équipages sé jetèreut à la mer. Colomb saisit une rame qui flottait près de là, et étant bon nageur, il atteignit le rivage, quoiqu'il en fût éloigné d'au moins deux lieues.

Rétabli de ses faligues et de retour à Gènes, il partit pour Lisbonne, où vivaient bon nombre de ses compatriotes, et y fixa sa résidence : c'élait en 1470, La forte impulsion que le prince Henri de Portugal avait imprimée aux découvertes sur mer ne fitqu'augmenter la passion de Colomb, alors plein de vigueur et déjà éprouvé aux combats. Ses habitudes religieuses le mirent en rapport avec les dames d'un couvent, et il rencontra parmi elles la fille d’un Italien, Bartolomeo de Palestrello, un des plus fameux marins engagés au service du prince Henri. Cetle connaissance devint bientôt un attachement et finit par le mariage. Le beau-père mourut ; Colomb hérita des papiers de ce navigateur célèbre et y puisa de nouveaux renseignements géographiques. La sœur de sa femme avait épou‘é un autre navigateur dont les talents le servirent encore. Il visita fréquemment les capitaines qui revenaient des côtes de Guinée, et les informations qu'il en obtenait le confirmaient dans son opinion sur l'existence d’autres terres à l'ouest.

Sa réputation s'étendait de plus en plus , et la cour de Lisbonne nomma des commissaires pour examiner ses plans. Mais il devint la dupe de leur mauvaise foi, et il résolut de quitter le Portugal, où il n’était plus attaché par sa femme, que la mort lui avait enlevée depuis peu. 11 partit furtivement avec son fils et son frère , et arriva sans obstacle à Palos, port d'Andalousie. La cour d'Espagne était alors à Cordoue; il n'y parut qu'après s'êlre lié avec des moines, ainsi qu'on va le voir.

À une demi-lieue de la ville de Palos se trouvait l'ancien couvent des moines franciscains, dédié à Santa-Maria de Rabida, qui subsiste encore aujourd'hui : selon le récit de Washington Irving, un étranger à pied, accompagné d'un garçon, vint un malin frapper à la porte du couvent, et demanda au portier un morceau de pain et un peu d'eau pour son enfant. Pendant qu'on lui donnait cette humble pitance, le moine Juan Perez de Marchenna, prieur du couvent, vint par hasard à passer devant la porte; il fut frappé de l’air distingué du voyageur , et ayant reconnu à son accent qu'il était étranger, il entra en conversation avec lui. Cet étranger était Colomb, accompagné de son jeune fils Diego. On ne sait pas d'où il venait alors; mais il est assez évident, à en juger d'aprèssa manière de voyager, qu'il ne se trouvait pas dans l’aisance. Il se rendait à la ville voisine de Huelva, où il allait voir un beau-frère, qui avait épousé la sœur de sa femme : cette dernière était mortedepuis quelque temps, comme nous l'avons dit tout à l'heure.

Le prieur possédait des connaissances assez étendues : il avait particulièrement porté son attention sur tout ce qui concernait la géographie, l'art nautique et les découvertes nouvelles. Le désir de s’en instruire lui avait probablement été inspiré par le voisinage du port de Palos, dont les habitants étaient renommés parmi les marins de l'Espagne comme les plus hardis dans leurs entreprises, et qui faisaient de fréquents voyages aux îles nouvellementdécouvertes sur la côte d'Afrique. La conversation de Colomb intéressa vivement le moine; il fut frappé de la grandeur des vues et de l'importance des projets de l'étranger. C'élait déjà un événement remarquable dans Ja vie monotone du religieux que cetle rencontre d'un bomme qui, tout en demandant un peu d'eau et de pain à Ja porte du couvent, annonçait un caractère si distingué et allait tenter l’entreprise la plus extraordinaire. Le prieur relint Colomb, qui pendant quelque temps devint son hôte; mais se défiant de ses propres

12 HISTOIRE DES VOYAGES. sc

lumières , il envoya chercher un savant de ses amis pour conférer ensemble avec l'étranger. Cet ami était Garcia Fernandez, médecin de Palos.

Fernandez fut à son tour frappé de l'air noble et de la conversation animée du voyageur. Plusieurs conférences eurent lieu dans l'enceinte de l'antique monastère, et les projets de Colomb furent examinés dans les tranquilles cellules de la Rabida avec une attention et une déférence quil avait été bien loin d'obtenir au milieu de l'agitation des cours, et que les grands , les philosophes et de prétendus sages lui refusèrent encore longtemps. Quelques navigateurs vélérans de Palos furent aussi consultés, et leurs avis parurent être favorables à la nouvelle théorie. Un vieux pilote expérimenté, nommé Pedro de Velasco, affrma qu'environ trente ans auparavant, il avait, pendant un de ses voyages, élé jeté par les tempêtes si loin dans la direction du nord-ouest, que le cap Cléar lui était resté à l’est, et que tout-à-coup il y trouva une mer très peu agitée, quoique le vent soufflât avec impétuosité de l'ouest, ce qui ne pouvait, selon lui, qu'indiquer une terre dans celte direction. Mais la saison étant avancée, Velasco , craignant les approches de l'hiver, n’osa pas s'aventurer plus loin pour aller à la recherche de celte terre inconnue.

Le bon Juan Perez éiait un de ces hommes dont l'amitié ardente et cordiale ne se bornait pas à former des vœux stériles, mais qui passait soudain du désir de servir à l'action même. Dès qu'il fut convaincu que l'entreprise projetée pouvait devenir d’une haute importance pour sa patrie, il offrit à Colomb de lui procurer un accueil favorable à la cour, où il l'engagea fortement de se rendre, afin de faire directement ses propositions aux souverains de l'Espagne. Perez avait des relations intimes avec Fernando de Talavera, prieur du monastère de Prado, et confesseur de la reine Isabelle de Castille ; il jouissait de toute la confiance du monarque et de son épouse; ce fut à cet autre moine, dont le crédit était d’un grand poids dans les affaires publiques, que Perez adressa notre aventurier, en le munissant de lettres par lesquelles la protection de Talavera et son appui auprès du roi et de la reine en faveur de ses projets étaient vivement sollicités. L'influence du clergé, la plus puissante de toutes à la cour d'Espagne, le poste de confesseur, qui donnait un double accès auprès de la reine, tout faisait présager un heureux succès de celte médiation. En attendant, le prieur Juan Perez se chargea du jeune fils de Colomb, qu’il entretint et éleva soigneusement dans son couvent. Le zèle et l'amitié de ce digne homme ne se refroidirent jamais, et plusieurs années après, lorsque la gloire de l'heureux navigateur jetait le plus d'éclat, Colomb, entouré de la foule des courtisans, des prélats et des savants, qui tous prétendaient avoir appuyé son entreprise , portait ses regards reconnaissants vers l'humble religieux qui l'avait le plus efficacement servi. Il était resté dans le couvent jusqu’au printemps de l'année 1476, époque à laquelle la cour se rendit à l'ancienne cité de Cordoue, où Ferdinand et Isabelle comptaient réunir leurs troupes et lout préparer pour une campagne décisive contre les Maures du royaume de Grenade. Plein d'espérance, et presque certain d'obtenir une prompte audience, grâce à la protection de Talavera, Colomb embrassa tendrement le respectable prieur de la Rabida, auquel il confia son enfant, et partit joyeux pour la cour de Cordoue.

Mais il lui était réservé de fournir une nouvelle preuve à l'assertion d'un poète , que « la vie du malheureux solliciteur est un enfer anticipé. » Pendant plus de six mortelles années il subit toute l'infortune qui accompagne des espérances trahies, voyant toujours surgir quelque événement imprévu qui l'éloignait du but, au moment même où il se croyait plus près de l'atteindre.

Ferdinand et Isabelle, lorsque Colomb vint à leur cour, étaient occupés de vastes projets, et se dispo-

saient à terminer l'entreprise la plus remarquable dé leur règne. Ils allaient recommencer la Jutle qui amena plus tard Ja chute du pouvoir des Maures en Espagne. Cependant, dès que la guerre de Grenade fut terminée, Isabelle prêta l'oreille aux représentations des amis de Colomb, car celui ci était enfin parvenu à se faire quelques amis à la cour, en pelit nombre il est vrai, mais qui parlageaient toutes ses espérances et appuyaient chaudement son plan. Il était temps, sa palience était presque épuisée, et il venait de quitter la cour d'Espagne, résolu de porter ailleurs ses projets; mais il fut bientôt atteint en route par la joyeuse nouvelle que la reine les approuvait, el il revint à Cordoue.

Colomb fit les stipulations suivantes, qui furent acceptées : il devait, pour sa vie durant (et après lui ses héritiers et successeurs) être investi de la dignité d'amiral «pour toutes les contrées qu'il découvrirait dans l'Océan, avec les mêmes prérogatives que le grand-amiral de Castille dans son district ; il serait nommé vice-roi et gouverneur général des pays découverts ; il aurait droit à un dixième de l'or, des joyaux, des marchandises et profits de toute espèce, acquis dans les terriloires composant son amirauté; il serait, lui, ou à sa place son lieutenant, seul juge des procès qui pourraient naître entre les pays découverts et l'Espagne, relativement au commerce ; il aurait, par la suite, le droit de contribuer pour un huitième aux frais des expéditions, et recevoir également pour sa part un huitième des profits.

Ces articles convenus, tous les documents exigeant la signature royale furent revêtus de celles des deux souverains ; mais Isabelle, en sa qualité de reine de Castille, se chargea seule de tous les frais de la première expédition , et stipula que nul étranger ne pourrait s’élablir dans les pays découverts, qu'elle réservait pour ses sujets caslillans. Pendant toute sa vie elle veilla à la stricte exécuuon de cet article, et, sauf un petit nombre d'exceptions, à l'exclusion même des sujets du royaume de son époux.

Après de longs délais et d'innombrables difficullés, provenant en grande parlie des terreurs de presque tous les hommes de mer destinés à s'embarquer pour une aussi hasardeuse entreprise, trois bâtiments furent enfin équipés dans les ports de Palos Moguer en Andalousie. Les ordres péremptoires de la cour ne seraient peut-être pas parvenus à vaincre ces obstacles sans l’activité et les efforts personnels de Martin Alonzo l'inzon, un riche et expérimenté navigateur de Palos, qui, ainsi que son frère, fit partie de l'expédition , et qui usèrent de toute leur influence sur les marins de Palos. Le premier avança même des sommes assez considérables à Colomb pour compléter les frais d'armement. Mais le tout ne se composait que de trois pelils navires, si petits en effet qu'il est inconcevable comment ils résistèrent aux violentes tempêtes dont ils furent assaillis lors de leur relour en Espagne.

On ne peut voir qu'avec surprise, d'après toutes les difficultés opposées par les diverses cours administratives de l'Espagne aux demandes de fournitures pour celle expédition, combien il avait été exigé de médiocres secours, et combien l'armement était peu considérable. Mais il est évident que Colomb avait restreint ses réquisitions au plus stricte nécessaire, afin que la crainte d'une trop grande dépense ne fit tout avorter. Il se borna donc à demander trois petits bâtiments. Deux de ceux qui lui furent accordés n'étaient que des embarcations légères du genre appelé alors caravelles, et qui n'étaient en rien supérieures aux grandes barques qui, en des temps plus récents, faisaient Je cabotage sur les côtes ou à l'entrée des rivières. On trouve la représentalion exacte de ces caravelles dans quelques anciens tableaux. Ces bâtiments n'étaient point pontés ou couverts dans le milieu, mais les constructeurs leur donnaient une forte élévation à la poupe et à la proue. Pierre-le-Martyr, savant contemporain de Colomb, dit aussi que deux de ces navires

n'étaient pas pontés. Au reste, la petitesse des bâtiments était considérée par Colomb même, comme avantageuse pour un voyage de découvertes par la facilité qu’elle devait lui donner de naviguer près des côtes, ou d'entrer dans des baies ou des rivières peu profondes,

RELATION

Ce fut le vendredi, 3 août 1492, que Colomb mit enfin à la voile pour ce premier voyage. Sa petite escadre se composait du vaisseau amiral /a Santa-Maria, qui élait un peu plus grand que les deux autres, et ponté , de {a Pinta, commandée par Martin Alonzo Pinzon, et de la Nina, commandée par le frère de celui-ci, Vincente Yanez Pinzon. On se dirigea d’abord sur les îles Canaries, où l'escadre aborda et:fut retenue pendant trois semaines pour les réparations urgentes qu'exigeail /a Pinta, qui avait souffert en route. Ce ne fut que le 6 septembre qu'on put sortir du port de Gomera pour se lancer aventureusement dans une carrière toute nouvelle. Les terreurs des matelots, les objets fantastiques dont ils prétendaient être frappés pour justifier leurs craintes, les illusions qu'ils provoquaient mutuellement et qui ajoutaient encore à ces terreurs, sont rapportés tout au long par Washington Irving; mais nous passerons rapidement sur ces tristes détails pour nous hâter d'aborder avec notre héros sur les côtes du Nouveau-Monde.

La position de Colomb devenait de jour en jour plus critique : à mesure qu'il approchait des régions où il devait trouver la terre, l'inquiétude de ses équipages croissait. Les indices favorables qui ajoutaient sans cesse à la confiance de l'amiral étaient traités de déceptions funestes par ses matelots, et sans cesse prêts à passer du murmure à la révolte ouverte; ils voulaient forcer leur chef à rebrousser chemin, au moment même où ses espérances allaient se réaliser, el où il devait recueillir le premier fruit de ses travaux. Ils se voyaient avec désespoir lancés toujours plus avant dans cet immense Océan qu'ils appelaient un désert d’eau sans bornes, et qui, selon eux, entourait de toutes parts le monde habité. Que deviendraientils quand leurs provisions seraient épuisées? Leurs frêles navires, d'une construction défectueuse , n'étaient pas même propres à une navigation aussi longue que celle qu'ils avaient déjà faite: cependant on s'avançait encore, ajoutant ainsi à l'espace immense qui les séparait de la terre ; comment reviendraientils, ne pouvant plus trouver de port pour se ravitailler? C’est ainsi que se communiquant entre eux leurs alarmes, ils s'apprêtaient à la résistance... Leur amiral n’était qu'un ambitieux à fortune désespérée, qui, pour se rendre célèbre , avait conçu le projet le plus extravagant. Que lui importaient à lui les souffrances et les dangers des autres, puisqu'il était évident qu'il avait fait le sacrifice de sa propre vie pour courir les chances d'une gloire incertaine ? Mais pour eux, persister dans une aussi folle entreprise, c'était s’immoler eux-mêmes. Quelle obligation d'ailleurs les forçait à persister? et quel serait le terme de cet engagement? Ils avaient déjà passé de bien loin des limites que nul homme avant eux n'avait franchies, et pénétré dans des mers où jamais voile n'avait paru. Qui les blâmerait enfin, si, pour ne point compromettre leur existence, ils tournaient leur proue vers la patrie avant qu'il fût trop tard? Quant aux plaintes que leur amiral ferait d'avoir été forcé de revenir , elles ne seraient pas écoutées. C'était un étranger sans crédit, sans amis ; ses plans avaient été condamnés par tous les sages et les savants , personne ne se prononçait en sa faveur, et lous ceux qui s'étaient déclarés contre lui se réjouiraient de sa mésaventure.. Il ne manquait même pas d'hommes portés aux mesures les plus atroces. Ceux-ci proposaient de jeter l'amiral à la

mer, et de dire , à leur relour en Espagne, qu'il était tombé la nuit par-dessus le bord du bâtiment en examinant les étoiles avec ses instruments astronomiques. Colomb était instruit de ces machinations, mais il n’en conserva pas moins un air calme et serein, cherchant à gagner les uns par des paroles bienveillantes, stimulant l'orgueil ou l'avarice des autres, et menaçant enfin les plus audacieux d'un châtiment exemplaire, s'ils osaient faire la moindre démarche pour empêcher la continuation du voyage.

Dans la malinée du 7 octobre. vers le lever du soleil, plusieurs matelols du vaisseau de l'amiral crurent apercevoir la terre à l'ouest, mais trop indistinctement encore pour proclamer leur découverte, chacun craignant de se tromper et de manquer ainsi la récompense promise à celui qui le premier découvrirait réellementcette terresi impatiemmentattendue. Le vaisseau la Nina, bon voilier. futcependantenvoyéen avant pour s'assurer du fait. Bientôt un pavillon blanc parut au haut de son mât, et un coup de canon fut tiré à son bord. C'était le signal convenu pour annoncer la terre. La joie la plus vive éclata alors parmi les équipages de la petite escadre, tous les regards étaient dirigés vers l'ouest. Mais en s’avancant davantage, ces espérances, fondées sur des nuages, s'évanouirent, etavantle soir la terre promise avait disparu dans les airs. Les équipages retombèrent alors dans un découragement aussi grand que leur joie avait été vive. Quelques circonstances nouvelles vinrent cependant sinon ranimer leur espoir, au moinsempêcher les mutins d'éclater. Colomb, ayant observé le vol de nombreuses bandes de petits oiseaux des champs qui se dirigeaient vers le sud-ouest , soutint que la terre où ils devaient trouver leur nourriture ne pouvait êlre éloignée. Il était parfaitement instruit de l'importance que les voyageurs portugais attachaient au vol des oiseaux, et que c'était en suivant une direction ainsi indiquée que les navigateurs de cette nation avaient découvert plusieurs îles ; il résolut donc, dans la soirée du 7 octobre, de changer sa marche et de faire gouverner vers le sud-ouest. Pendant trois jours on s’avança dans cette direction, et les indices du voisinage de la terre devenaient de plus en plus fréquents. De nouvelles bandes de petits oiseaux de diverses couleurs voltigeaient autour des navires , et continuaient ensuite leur vol vers le sud-ouest ; on en entendait distinctement d’autres bandes qui passaient au-dessus des vaisseaux la nuit. Des thons se jouaient le jour à la surface d’une mer tranquille; un héron, un pélican et un cauard furent vus, tous se dirigeant dans le même sens que les autres oiseaux. Les herbages qui flottaient autour des navires étaient frais et verts et paraissaient nouvellement détachés du sol ; la température était douce, il semblait même à Colomb qu'il respirait un air plus suave, et sentait déjà ces brises parfumées dont on jouit en avril sur les côtes d'Espagne.

Tous ces indices favorables élaient cependant considérés par les matelols séditieux comme autant de piéges trompeurs qui ne s'accumulaient autour d'eux que pour mieux assurer leur perte; et quand, à la fin du troisième jour (car, suivant quelques historiens, il leur avait, dans une première sédition , promis la terre au bout de trois jours), ils virent le soleil disparaître du vaste horizon, où l'on n’apercevait nul vestige de terre, ils poussèrent des cris de rage. Entourant l'amiral, ils lui reprochèrent son obstination à braver le ciel et à les lancer toujours plus avant dans l’immensité de mers sans bornes; ils exigèrent tumultueusement qu’on revirât de bord sur-le-champ pour retourner en Espagne, et qu'on abandonnât une entreprise désespérée. |

Colomb chercha à calmer les mulins par des paroles bienveillantes ou par des promesses de récompenses magnifiques; mais voyant que ces moyens ne produisaient point d'effet, que leurs clameurs allaient toujours en augmentant, il prit un ton plus décidé. Il leur déclara « qu’ils murmuraient en vain, que l'ex-

pédition avait élé ordonnée par leurs snuverains pour aller à la recherche de nouvelles Indes, et qu'il était fermement résolu, quelque chose qu'il pût arriver, à persévérer jusqu'à ce qu'il pût, avec la protection de Dieu, términer son entreprise, » Seul contre tous el exposé à la fureur d'un équipage révollé, la position de Colomb, pendant toute cette nuit, semblait être désespérée. Heureusement le lendemain les indices du voisinage de la terre devinrent de plus en plus certains. Outre la qualité d'herbages, tels qu'il en croit sur le bord des rivières, on prit un petit poisson d'une espèce connue pour vivre dans les baies ou dans les fentes des rochers; une branche couverte de fruits et qui paraissait nouvellement séparée de sa tige flottail près du vaisseau amiral ; on ramassa des roseaux, une petite planche, et enfin un bâton curieusement taillé. La sédition fut apaisée, et au découragement général succéda l'espoir le plus flatteur. Pendant toute cette journée, chacun était attentif à son poste, et c'était à qui aurait le bonheur de découvrir le premier cette terre si ardemment désirée.

Le soir, lorsque, selou l'ordre invariablement établi sur le vaisseau amiral, on eut chanté le Sa/ve Regina où l'hymne de la Vierge, Colomb adressa un discours énergique à son équipage, exhortant ses gens à reconnaitre la bonté de Dieu qui les avail conduits jusque-là avec les brises légères à travers un Océan peu agité, qui avait constamment ranimé leurs espérances et mulliplié les signes favorables à mesure que leurs craintes prenaient le dessus, et qui enfin les ferait aborder bientôt à la terre promise. Il leur rappela ensuite l'ordre qu'il avait Géjà donné lors du départ des îles Canaries, qu'après avoir navigue à l'ouest pendant sept cents lieues, il ne fallait plus forcer de voiles après minuit. Cette précaution devenail mainlenant nécessaire, car il lui paraissait très probable qu’on pourrait toucher à terre celte nuit même. Il recommända en outre de faire une garde atlentive à l'avant du vaisseau , et promit de donner à quiconque ferait la première découverte un pourpoint de velours, en sus de la pension promise par les souverains. Il avait venté frais pendant celte journée , la mer était plus haute qu’à l'ordinaire et l'on avait fait beaucoup de chemin. Au coucher du soleil, on remit le cap à l'ouest, les navires fendaient l'onde avec rapidité, /a Pinta en tête comme la meilleure voilière. La plus grande exaltation régnait parmi les équipages, et aucun œil ne fut fermé pendant cette nuit mémorable,

Quand le jour commença à baisser, Colomb alla se poster, au-dessus de la cabine, sur la poupe élevée de son vaisseau, et y resta quelque temps dans une pénible anxiété. Il avait montré pendant tout le jour de l'assurance et du calme; mais n'apercevant plus de signes favorables, il cherchait encore, en portant ses regards inquiets sur tous les points de l'horizon, à percer les sombres voiles dont la nuit commençait à l'envelopper. Tout-à-coup, vers les dix heures , il crul voir une lumière brillér au loin; craignant de se tromper et que ses ardents désirs mêmes ne lui fissent illusion , il appela Pedro Gutierez, gentilhomme de la chambre du roi, et lui demanda si, dans la direction qu'il lui indiquait, il n'apercevait pas aussi de la lumière. Celui-ci répondit affirmalivement. Colomh, se défiant toujours des prestiges de l'imagination, appela encore Rodrigo Sanchez de Ségovie pour lui faire la même demande; mais avant que ce dernier pût arriver sur le tillac , la lumière avait disparu. Ils Ja revirent cependant une ou deux fois jeter quelques rayons vacillants, comme une torche de pêcheur qui tantôt est élevée, tantôt est cachée par les vagues, ou comme un flambeau porté sur le rivage par une personne qui tour-à-tour se montrait ou disparaissait derrière les habitations. Ces clartés étaient cependant si incertaines qu'on n'y allacha pas ung grande importance; mais &olomb les considérait non-seulement comme des indicès certains du voisinage d’une terre, mais de plus, d'une terre habitée.

n continua de s'avancer avec précaution jusqu'à deux heures du malin, quand enfin le canon de Za Pinta donna le joyeux signal de la terre. Elle fut bientôt aperçue très distinctement à une distance de dix lieues environ. On cargua alors les voiles, les vaisseaux mirent en panne, et l'on attendit avec impatience le lever du soleil.

Que de pensées et de sentiments divers durent agiter l'âme de Colomb pendant ce court espace de Llemps! il venait enfin, à travers tant d'obstacles et de dangers, d'accomplir ses desseins; par lui le grand mysère de l'Océan était dévoilé; sa théorie, qui avait été un sujet de railleries pour tant de savants, était maintenant triomphante ; il avait conquis une gloire qui ne périrait qu'avec l'univers. Cette terre qu'il avait devant lui, encore couverte des ombres de la nuit, élait sans doute féconde, les végétaux détachés de ses rives le prouvaient évidemment ; il croyait même respirer le parfum des bosquets odorants et de plantes aromatiques, La lumière mouvante qu’il avait vue prouvait aussi que cette terre servait de résidence à l'homme. Mais quels étaient ces habitants ? élaient-ils semblables à ceux qui existaient dans les autres contrées du globe? où trouverait-on là quelqu’une de ces races hétérogènes et monstrueuses dont l'imagination se plaisait de son temps à peupler toutes les régions lointaines ou inconnues ? était-il arrivé à quelque île sauvage de la mer des Indes, où avait-il retrouvé la fameuse Cipango (1), objet de ses ardents désirs et de ses rêves les plus séduisants ? Les premiers rayons du soleil tomberaientils enfin sur des déserts sans culture, ou doreraientils de hautes tours, de riches cités ornées avec la splendeur de la civilisation orientale?

Ce fut encore un vendredi, le 12 octobre 1492 , que Colomb découvrit le Nouveau-Monde. Une île fraiche et verdoyante de plusieurs lieues d’étendue, couverte de beaux arbres el semblable à un parc immense, se développa, dès l’aurore, à ses yeux ravis. Quoique tout y parût d’une nature riche, mais encore inculte, l'île était évidemment très peuplée; on voyait les habilants sortir en foule des bois, et accourir au rivage pour’ examiner de plus près les vaisseaux. Ils élaient complétement nus; on pouvail juger par leurs aititudes et leurs gestes qu'ils étaient frappés d'étonnement et de crainte.

Colomb donna le signal à l'escadre de jeter l'ancre, de mettre les chaloupes en mer, et d'y faire monter des hommes armés, Lui-même entra dans la sienne, richement vêtu en velours écarlate, et tenant à la main le pavillon royal. Martin Pinzon et Vincent Yanez, son frère, le suivirent, chacun dans son canot, avec les bannières de l'expédition, ornées de croix vertes, entourées des lettres F et I (initiales des noms Ferdinand et Isabelle, souverains de l'Espagne) ; et surmontées de couronnes. À mesure qu'ils approchaient des bords de l’île, ils jouirent de plus en plus de la vue des vastes forêts dont la végétation est si colossale en ces climats; ils admirèrent des fruits de couleurs séduisantes et d'espèces inconnues, qui garnissaient les branches de plusieurs arbres suspendus au-dessus des rivages, La douceur et la pureté de l'atmosphère, la transparence du cristal des eaux qui baignaient les côtes, donnaient à l'île un charme inexprimable ; uné vive émotion s'empara de l'âme sensible de Colomb, Dès qu'il fut débarqué, ilse jeta à genoux, baisa la terre ét rendit grâce à Dieu en versant des larmes de joie. Son exemple fut suivi par ceux qui l'accompagnaient; tous les sentiments alors étaient à l'unisson, tous les cœurs étaient pleins de joie et de gratitude. Colomb, en $e relevant, tira son épée, déploya l'étendard royal, et les deux autres capitaines, ainsi que Rodrigo Sanchez et fous les débarqués l'entourant, il prit solennellement possession de l'île au nom des souverains de l'Espagne, et lui donna

(4) L'existence de la fabuleuse Gipango avait été annoncée par d'anciens voyageurs, A, M.

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le nom de San-Salvador. Celle cérémonie achevée, il somma tous les assistants de lui prêter serment d'obéissance en sa qualité d'amiral et de vice-roi, représentant les monarques.

Les équipages des trois bâtiments se livrèrent aux transports de la joie la plus exallée ; ces hommes, qui naguère se regardaient comme voués à une mort certaine, se vantaient alors d'être les favoris dé la fortune. On se pressait autour de l'amiral , c'était à qui pourrait l'embrasser ou lui serrer les mains. Ceux qui s'étaiént montrés les plus turbulents et les plus factieux pendant le voyage étaient maintenant les plus empressés à faire éclater leur zèle et leurenthousiasme;

lusieurs sollicitaient déjà des faveurs particulières de Rür chef, comme d’un homme qui aurait des trésors à répandre ou des places et des dignités à conférer ; tandis que ces êtres vils, qui l'avaient si souvent ou tragé, se prosternaient devant lui, rampaient à ses pieds en lui demandant pardon de leurs méfaits, et jurant qu’à l'avenir ils obéiraient aveuglément à ses ordres.

Les natifs de l’île qui, au point du jour, aperçurent les prémiers les vaisseaux, qui lés virent ensuite ma nœuvyrer et se balancer majestuéusement sur l'onde, croyaient que c'étaient autant de monstres sortis pendant la nuit des abîmes de la mer; la foule se pressait sur le rivage, et épiait avec anxiété tous les mouvements de ces êtres nouveaux. Les câbles et cordages, les voiles lour-à-tour tendues où carguées , Semblables à des ailes énormes, loutes les manœuÿres enfin exécutées sans apparence d'efforis , frappaient d’étonnemént les spectateurs. Mais quand ils virent les ba teaux S’approcher de la côte, et des figures étranges couvertes d'armures brillantes ou de vêtements de toutes couleurs descendre à terre, leur terreur fut au comble, et ils s’'enfuirent tous dans les bois.

Voyant cependant qu'on ne les poursuivait point et qu'on ne lentait rien qui pût leur nuire, ils revinrent peu à peu de leurs craintes et se rapprochèrent des Espagnols avec vénération en se prosternant fréquemment à lerre pour les adorer. Pendant toute la cérémonie de prise de possession, les insulaires restèrent dans celte adoration muelte; ils s’'enhardirent ensuite davantage, et avec la plus grande surprise examinèrent la couleur de la peau, les barbes touffues, les armures éclatantes et les riches costumes des Espagnols. L'amiral attirait surtout leur attention ; son vêtement écarlate, sa taille élevée, son air de dignité, le respect que ses compagnons lui témoignaient en le désignant comme leur chef, ajoutaient à l'admiration des insu- Jaires. 11s demandèrent à toucher ses mains et son visage, dont la blancheur les élonnait. Colomb qui se plaisait à voir la douceur , la simplicité et surtout la confiance de ces sauvages en des-hommes qui devaient leur sembler si extraordinaires et si formidables, se prêla avec une grande condescendance à leurs désirs, et sa bonté les captiva à leur tour. Ils se dirent alors entre eux que les vaisseaux sorlaient de ce firmament de cristal qui bornait l'horizon de leur île, qu'ils s’en étaient élancés sur leurs ailes immenses, et que ces êtres merveilleux qu'ils voyaient pour la première fois étaient sans doute les habitants des nuages ou du ciel.

Les natifs de l'île excilèrent aussi bien vivement la curiosité des Espagnols; ces sauvages ne ressemblaient à aucune race d'hommes connue jusqu'alors. Leur extérieur ne donnait point une haute idée de leur richesse ou de leur civilisation ; ils étaient entièrement nus ; leurs corps étaient peints de diverses couleurs ; chez les uns ces bigarrures se bornaïent à certaines parties de la face, où au nez et autour des yeux ; chez es autres, le corps entier en était couvert, mais tous avaient une apparence sauvage et fantastique. Leur teint était d'une couleur de cuivre foncé , et ils étaient entièrement dépourvus de barbe. Leurs cheveux n'étaient point crépus comme ceux des tribus nouvellement découverles sous la même latitude sur la côte

d'Afrique, mais droits et raides, en partie coupés audessus -des oreilles et avec quelques longues mèches pendantes sur les épaules. Leurs traits, quoique défigurés par des peintures bizarres, n'étaient point désagréables. Ils avaient le front haut et les yeux d'une remarquable beauté. Leur taille était de moyenne grandeur; ils étaient bien faits; la plupart de ceux qui se présentèrent paraissaient âgés de trente ans environ. Il n’y avait qu'une seule femme parmi eux; elle était jeune, bien constituée et complétement nue Comme ses compagnons. |

Tandis que les Castillans admiraient la figure de ces sauvages, ceux-ci n'étaient pas moins étohnés de voir des hommes vêtus el avec une longue barbe, ]ls connaissaient si peu le fer que, voyant pour la première fois des armes de cè métal, ils prenaient un-sabre par le tranchant ét se faisaient des blessures dont ils paraissaient surpris. Leurs javelines étaient d'un bois endurci au feu, avec une pointe aiguë, assez proprement armée d'une dent de poisson. Leurs barques ou leurs canots n'étaient que des troncs d'arbres creusés, dont lés uns ne pouvaient porter qu'un homme, et d'autres en contenaient près de cinquante. Ils les conduisaient avec une seule rame en forme de pelle ; et les plus grandes étaient si légères, que lorsqu'elles se renversaient, ils les redressaient dans un instant; ils les vidaient en nageant près du bord, et, s’y replaçant avec une extrême agilité, ils recommeéençaient à voguer sans aucune marque (lé crainte. Les moindres présents leur paraissaient précieux. Enfin l'ile avait de l'eau, des arbres et des plantes ; mais on n’y aperçut point d'autres animaux que des perroquets.

Dès le même jour l'amiral fit rembarquer tout ses gens, et quantité de sauvages le suivirent à bord. En les interrogeant à loisir, par des signes qu'ils entendaient facilement, on apprit d'eux que leur île se nommait Guanahani, qu'elle était environnée de plusieurs autres, et que tous les insulaires dont elles étaient habitées prenaient le nom de Zucayos (41). Le lendemain on les vit revenir en plus grand nombre avec des perroquets et du coton, qu'ils donnèrent en échange pour de petites sonneltes qu'on leur attachait aux jambes et au cou, et pour des fragments de vases de terre ou de faïence. Vingt-cinq livres de coton ne leur paraissaient pas un prix excessif pour un morceau de verre. Ils n'avaient aucune sorte de parure, à la réserve de quelques feuilles jaunes qu'ils portaient comme collées au bout du nez, et qu'on ne fut pas longtemps à reconnaître pour de l'or. On leur demanda d'où ils tiraient cet ornement. Ils montrèrent le côté du sud, en faisant entendre qu'il s’y trouvait plusieurs grandes îles. L'amiral ne balança point à prendre celle route ; mais il voulut connaître auparavant le reste de l'île.

En rangeant la côte au nord-ouest, il trouva une espèce de port dont l'accès lui parut facile aux plus grands vaisseaux. Les insulaires continuaient de le suivre par terre et dans leurs canot; ils appelaient leurs compagnons pour admirer avec eux uné race d'hommes extraordinaires, et levant les mains, ils montraient qu'ils les croyaient descendus du ciel. Dans le mème lieu, les trois caravelles découvrirent une presqu'ile, qu'on pouvait environner d'eau avec un peu de travail et dont on aurait pu faire une place très forte. On y voyait six maisons et quantité d’arbres qui semblaient servir d'ornement à quelques jardins. Mais l'amiral, pensant-à chercher quelque liéu d'où il pût tirer des rafraichissements, renvoya les sauvages qui l'avaient suivi, à l'exception de sept qu'il emmena pour leur apprendre la langue caslillane ; et

(4) De là Le nom de Lucayes, qu’on a donné à toutesles îles qui sont au nord et à l'ouest des grandes Antilles, et qui se terminent au canal de Bahama. L'ile dont il est ici question est celle de San-Salvador ; Colomb découvrit ensuite la grande Île de Cuba et celle de Saint-Domingue, autre ment appelée Haïti, mot qui veut dire terre élevée, A. M.

le 15, après avoir aperçu quantité d'îles vertes et peuplées, il s'approcha d'une autre qu'il nomma /a Conception, à sept lieues de la première. Elle lui parut si mal pourvue de vivres qu'il ne s'y arrêta que pour y passer la nuit à l'ancre; mais le 47 il alla faire de l'eau dans une troisième, dont les habitants avaient l'air plus civilisés ; les femmes y élaient couvertes depuis la ceinture jusqu'aux genoux, les unes de pièces de coton, les autres de feuilles d'arbres. Elle reçut le nom de Fernandine. Les Castillans virent plusieurs sortes d'oiseaux, la plupart différents de ceux d'Europe; des poissons de couleurs différentes et fort vives ; des lézards d'une grosseur démesurée qui leur causèrent beaucoup d'épouvante, mais qu'ils regrellèrent de n'avoir pas mieux connus lorsque le temps leur eut appris que la chair de celte espèce de serpents est une excellente nourriture ; des lapins de la grosseur des rats, et quantité de perroquets ; mais nul animal terrestre dont ils pussent se nourrir avec confiance. Cependant l'île offrait plus de maisons qu'ils n'en avaient encore vu; elles étaient en forme de tentes, avec une sorte de portail couvert de branches qui les garantissaient de la pluie et des vents, el plusieurs tuyaux pour le passage de la fumée. Il n'y avait point d'autres meubles que des ustensiles grossiers et quel-

ues pièces de coton. Les lits qui servaient au repos

e la nuit étaient une sorte de rels que les Indiens

Colomb, en se relevant, tira son épée, déploya l’étendard royal...

nommaient hamacs, suspendus à des poteaux. On ÿ vit quelques petits chiens muets. Entre les insulaires on eu distingua un qui portait au nez une petite pièce d'or marquée de quelques caractères, que l'amiral prit d'abord pour des lettres ; mais il apprit ensuite que l'usage de l'écriture n'était pas connu dans ces iles.

Il passa de là dans une quatrième ile, que les habilants appelaient Saamoto, et qu'il nomma sabelle ; mais se reprochant le temps qu'il perdait, il prit la route à l'est-sud-est. Les deux jours suivants lui firent apercevoir du nord au sud huit nouvelles îles, qui furent nommées iles d’Arena, parce que les caravelles y trouvèrent peu de fond. Le 27, avant la nuit, il découvril une grande terre, à laquelle il entendit donner le nom de Cuba par les Indiens qui l'accompagnaient. Le 98 il entra dans un grand fleuve. Les bois y étaient fort épais, les arbres d'une hauteur extraordinaire, les fruits différents des nôtres, et les oiseaux en fort grand nombre ; deux maisons qu'on y aperçut et qu'il fil visiler se trouvèrent sans habitants : il s'avança vers un autre fleuve, auquel il donna le nom de Luna, et plus loin il entra dans un autre, qui fut nommé Mares. Les rives en parurent fort peuplées; mais la vue des trois caravelles fit prendre aussitôt la fuite aux Indiens. Ceux que l'amiral avait à bord lui firent entendre qu'il trouverait de l'or dans cette île, et plusieurs apparences semblaient confirmer leur té-

Aussitôt qu’il aperçut Leurs Majestés, il courut se prosterner à leurs pieds.

moignage ; il ne permit point à ses gens de descendre dans la crainte d'alarmer trop les insulaires ; mais ayant choisi deux hommes intelligents, dont l’un avait été juif et savait les langues anciennes, il les envoya dans un canot avec deux de ces Indiens pour visiter le pays ; il leur donna six jours pour cette expédition, et dans l'intervalle il fit radouber son navire. On remar-

ua que tout le bois qui fut brûlé rendait une sorte L gomme ou de mastic, et que les feuilles ressemblaient à celles du lentisque.

Au retour des deux Castillans qui amenaient trois Indiens de l’île, on apprit d'eux qu'ayant fait vingtdeux lieues dans les terres, ils étaient arrivés à l'entrée d'un village composé de cinquante maisons, qui contenaient environ mille habilants nus, hommes et femmes, mais d'un caractère si doux, qu'ils s'étaient empressés de venir au-devant d'eux, de leur baiser les pieds et de les porter sur leurs bras ; qu'on les avait fait asseoir sur des siéges d’une forme bizarre et garnis d’or ; que pour aliments, on leur avait donné des racines cuites dont le goût ressemblait à celui des châtaignes ; qu'on les avait pressés de passer quelques jours dans l'habitation pour se reposer, et que n'ayant

u les arrêter par leurs prières et leurs caresses, ces vèe insulaires avaient permis à trois d’entre eux de les accompagner jusqu'au rivage. Ils ajoutèrent que, dans le voyage, ils avaient SR plusieurs ha-

AI, Paris. — Impr. Lacour Er C°, rue Soufflot, 16.

meaux dont les habitants leur avaient fait le même accueil ; que le long du chemin, ils avaient vu quantité d'autres Indiens, la plupart avec un tison à la main pour faire cuire leurs racines ou certaines herbes dont ils se parfumaientl, et que leur méthode pour allumer du feu était de frotter un morceau de bois avec un autre, ce qui servait facilement à l'enflammer ; qu'ils avaient remarqué une infinité d'arbres fort différents de ceux qu'on voyait sur la côte, et diverses espèces d'oiseaux, entre lesquels ils n'avaient reconnu que des perdrix et des rossignols ; mais qu'ils n'avaient aperçu d'autres animaux terrestres que plusieurs de ces chiens qui ne jappent point; que les terres étaient couvertes d'une sorte de grains qu’ils avaient entendu nommer mais, et dont ils avaient trouvé le goût fort agréable ; qu'ayant demandé s'il y avait de l'or dans l'île, on leur avait fait comprendre qu'ils en trouveraient beaucoup dans Bohio, qu'on leur avait montré à l'est, et dans un pays qui se nommait Cubannacan.

L'amiral sut bientôt que Cubannacan était une province située au milieu de l'île, parce qu'il ne fut pas longtemps à reconnaître que nacan, dans la langue du pays, signifiait milieu ; mais il n'apprit que dans la suite la signification de bohio, qui était moins le nom d'un lieu particulier que celui de toute terre où les maisons et les habitants sont en grand nombre. Cependant l'espérance de découvrir une région dans

OR er CRE

laquelle on lui promettait qu'il trouverait beaucoup d'or: l’obligea de partir avec plusieurs Indiens de Cuba, qui s'offrirent à lui servir de guides. Il accepta d'autant plus volontiers leurs offres que, dans la multitude de ceux qui consentaient à le suivre, il pouvait s’en trouver un qui apprit la langue castillane avec plus de facilité que les autres, et chaque instant lui faisait sentir l'importance de ce secours ; sans compter que, dans le dessein qu'il avait d'en transporter plusieurs en Espagne, il voulait qu'ils fussent de divers pays pour rendre un témoignage plus certain du nombre et de la variété de ses découvertes.

Celte mer recut le nom de Wuestra-Senora. Tous les canaux qu’elle forme entre les îles se trouvèrent fort profonds, ct les rivages étaient couveris d’une verdure charmante qui formait un délicieux spectacle pour les Castillans. Quoique ces petites îles ne fussent pas peuplées, on y voyait de toutes parts des feux de pêcheurs. Les matelots des caravelles y passèrent dans leurs barques, et leur étonnement fut d'abord extrême d'y voir manger aux Indiens de grandes araignées, des vers engendrés dans du bois pourri, et des poissons à demi cuits dont ils avalaient les yeux crus; mais ne pouvant se persuader que ce qui paraissait de bon goût à des créatures de leur espèce fût nuisible pour d'autres hommes, ils se hasardèrent à suivre l'exemple des sauvages, el personne ne s’en trouva plus mal. Les nacres de perle s'offraient de toutes parts. L'amiral observa que l'eau croissait et diminuait beaucoup dans cette mer, ce qu'il altribuait à la quantité d'îles, mais il lui parut plus difficile d'expliquer le cours de la marée, qui était directement contraire à celle de Castille; il jugea que la mer devait être basse dans cette partie du monde. ;

Le 49 novembre, après avoir fait élever une fort grande croix à l'entrée du port del Principe, ilremit à la voile pour découvrir l'ile qu'il cherchait encore sous le nom de Bohio; mais il eut les vents à combattre, et la fortune lui préparait un chagrin beaucoup plus vif, qui fut d'apprendre le 21 que /a Pinta s'était séparée volontairement de lui. Martin-Alphonse Pinzon qui la commandait, excité par la passion de l'or, avait voulu profiter des avantages de sa caravelle, qui était très légère à la voile, pour arriver le premier dans cette île si riche que l’on avaitannoncée. On fit inutilement quantité de signes pour le rappeler à la soumission. L'amiral pénétra le fond de ses desseins; mais, pour ne rien donner au hasard des conjectures , il résolut dé passer quelques jours à l’atteudre dans un troisième port de Cuba, également sûr et spacieux, qu'il nomma Sainte-Catherine, parce qu'on était à la veille de cette fête.

“En faisant de l’eau et du bois, il vit à peu de distanée du rivage des pierres qui semblaient renfermer dé Vor. Quelques Américains qu'il rencontra dans ce port, et qui furent témoins de ses observations, lui apprirent qué l'île qu'il cherchait sous le nom de Bohia était leur patrie, et qu'elle se nommaït Haïti, Ils Jui confirmèrént qu'il y trouverait beauconp de ce métal, sürlout dans une contrée qu'ils appelèrent Cibao. Il se hâta de remonter vers le sud-est de Cuba, où il ne céssa point de trouver de fort bons ports,

"Conlinuant de ranger la côle dé Cuba, il se trouva, lé 3 décembre, à la pointe orientale de celte île. II prit à l'est vers l'île de Haïti, qui n'en est qu'à dix-buit lieues; mais les courants ne Jui permirent d'y aborder que le jour d’après. Il entra dans un port auquel il donna le nom de saint Nicolas, dont on célébrait la fête. Le monillage y était sûr et Commode, Une rivière qui s'y déchargeaïit tranquillement offfait quantité de grands: canots qui bordaïent ses rives. Mais une juste inquiétude pour /& Pinta, elle conseil des Américains, qui voulaient qu'on allât plus loin pour s'approcher dés mines de Cibao, firent remettre à la voile vers le nord , jusqu'à un petit port qu’il nomma /a Conception, au sud d’une te île éloignée d'environ dix lieues , qui fat nommée /a Tortue, | |

L'ile de Haïti parut si grande à l'amiral, le terrain et les arbres y avaient tant de ressemblance avec ceux de Castille, qu'il lui donna le nom de Hispagnola , ou île Espagnole,

Les insulaires marquaient d'abord peu de disposition à s'approcher des caravelles, Ceux qui les avaient apercues les premiers avaient pris la fuite, et leur récit avait déjà répandu l'alarme dans toutes les parties de l'île. Ceux même qui étaient venus avec l'amiral s’élaient échappés à Ja nage. Ils avaient excité les autres à la défiance ; et de toutes parts on ne voyait que des côtes et des campagnes désertes, Quelques matelots qui pénétrèrent dans un bois y découvrirent une troupe de ces Américains, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, que la crainte y avait rassemblés. Ils prirent une femme qu'ils menèrent à l'amiral. On lui fit toutes sortes de caresses. Elle fut habillée proprement et reconduite à sa troupe par les mêmes malelots, avec trois sauvages de San-Salvador qui entendaient sa langue. Le lendemain, l'amiral envoya du même côté neuf autres Castillans, qui trouvèrent cette femme dans une bourgade éloignée de quatre lieues au sud-est, et composée d'environ mille maisons. Leur vue mit tous les habitants en fuite; mais un insulaire de San-Salvador par lequel ils s'étaient fait conduire inspira d'autres sentiments à ceux qu'il put rencontrer. Il rendit un témoignage si favorable aux étrangers que, les ayant fait consentir à les recevoir, tous les autres furent animés par l'exemple et revinrent avant la nuit. On se fit des présents mutuels; et les Castillans ne firent pasdifficulté de passer la nuit dans l'habitation.

Le lendemain on vit un grand nombre d'insulaires qui prenaient volontairement le chemin du port ; quelques-uns portaient sur leurs épaules la femme qu'on leur avait renvoyée, et son mari l'accompagnait pour en faire ses remerciments à l'amiral. Ils étaient plus

blancs que ceux des autres îles, de taille moins haute

et moins robuste, d'un visage assez difforme, mais d'un caractère doux et traitable. Ils avaient la tête tou-

jours découverte, et le crâne si dur, quedans un temps

moins paisible lés Castillans le trouvèrent quelquefois à l'épreuve du sabre,

Avant leur départ, on vit arriver au rivage un seigneur du canton, accompagné d'environ deux cents personnes qui le portaient sur leurs épaules, et qui lui donnaient le litre de Cacique. Il était fort jeune, et | la curiosité l'amenait pour voir les vaisseaux. Un Américain du bord de l'amiral alla au-devant de lui, et lui déclara que les étrangers étaient descendus du ciel. Il monta d’un air grave dans la carayelle suivi de ses deux principaux officiers; et lorsqu'il fut sur le pont, il fit signe au reste de ses gens de demeurer à terre. L'amiral lui présenta quelques rafraîchissements dont, il ne fit pas difficulté de goûter ; mais il ne touchapoint aux liqueurs, et ne fit que les approcher de sa bouche. Un habitant de San-Salvador, qui commençait à Servir d'interprète, lui dit que l'amiral était capitaine des rois’ de Castille et de Léon, les plus grands monarques du monde. ll refusa de le croire, toujours persuadé, d'après le témoignage du premier, que les étrangers étaient des habitants du ciel, Le iendemain il revint” avec la même suile , et l’on vit paraître en même temps, un canot qui venait de {a Tortue, chargée d'environ quarante hommes, Le cacique prit un ton menaçant, pour leur ordonner de se retirer, etleur jeta même de l'eau et des pierres. Ils obéirent avec de grandes mar: ques de soumission ; les Castillans s'employèrent librement pendant tout le jour à trôquer des grains de’ verre pour des feuilles d'or. Leur passion, ou plutôt celle £ l'amiral , était de porter de l'or en Castille.

Le 21 décembre, l'amiral reçut une députation du roi Guacanagari qui le faisait prier de se rendre à Sa cour, et qui lui envoyait un présent assez riche : c'était un masque dont les oreilles, la langue et lenez étaient d'or baltu, avec une ceinture de la largeur de quatre doigts, bordée d'os de poisson fort menus travaillés en formé de perle, L'amiral promit aux dé-

CHRISTOPHE.COT.OMB.

putés d'aller voir inçessamment leur maître ; mais il se crut.obligé par prudence d'y envoyer d'abord quelques uns de ses officiers. Ceux qu'il chargea de cette mission revinrent si satisfaits de l'accueil et des présents du roi qu'il ne balanca point à faire le même voyage. Guacanagari faisait son séjour ordinaire à quatre ou cinq lieues du port de Saint-Thomas. Le fruit de cette entrevue fut un traité de commerce, qui parut élablir la confiance. On vit aussitôt un concours surprenant de personnes de lout âge et de tout sexe autour des deux earavelles. Les grains d’or, le coton et les perroquets furent prodigués aux Castillans. Ceux qui visitèrent les bourgades y furent traités comme des hommes célestes. Celte heureuse prévention ne diminuait point dans l'esprit des insulaires. Hs baisaient la terre on les Castillans avaient passé, et tous les biens de l'île étaient comme abandonnés à leur discrétion.

La mer fut extrêmement agitée pendant deux jours; mais au retour du beau temps, l'amiral résolut de s'approcher d'un lieu qu'il avait nommé Punta-Santa. H fut secondé par un petit vent, Comme il avait passé ces deux jours sans dormir, la nécessité de se reposer l'obligea de se jeter sur son lit, après avoir recommandé aux pilotes de ne pas quitter le gouvernail; -miais n’élant pas moins pressés que lui du sommeil, ils confièrent leur office à un jeune homme sans expérience , qui fut entraîné par les courants sur un banc de sable où le navire échoua. L'amiral fut réveillé par les eris qu'il lui entendit jeter au milieu du péril: mais il était trop Lard , et les ordres qu'il se hâta de donner furent si mal exécutés, que n'ayant pu tirer aucun secours de ses propres gens qui pensérent uniquement à sauver Jeur vie, il eul le chagrin de voir périr sa caravelle à ses yeux. La Nina, commandée par Yanez Pinzon, était eloignée d’une lieue. Elle refusa de prendre à bord ceux qui avaient quitté l'amiral, et ne pouvant arriver assez tôt pour secourir son vaisseau, elle servit du moins à sauver sa personne et ceux qui avaient couru le même danger.

Guacanagari ne fut pas plus tôtinformé du malheur de ses nouveaux alliés, qu'il accourut avee le plus vif empressement pour leur offrir toutes sortes de secours. 1l les fit aider par ses sujets à recueillir les débris de leur naufrage. Dans plusieurs visites qu'il rendit à Pamiral , il le conjurait, les larmes aux yeux, suivant les termes de tous les historiens, d'oublier une perte dont il se reprochait d'avoir été l'occasion. I lui présenta tout ee qu'il possédait pour la réparer. Tous les habitants de eette partie de l'île entrèrent dans les sentiments de leur souverain; et, voyant l'ardeur des Castillans pour l'or, ils leur apportèrent tout ce qu'ils avaient de ce précieux métal. À la vérité leur passion n'élait pas moins ardente pour les bagatelles qu'ils recevaient en échange, mais surtout pour les sonnettes, Ils approchaient comme à l'envi de la caravelle en levant des lames d'or sur leur tête. Ils paraissaient craindre que leurs offres ne fussent refusées. Un d'entre eux, qui en tenait à Ja main un morceau du poids d'un demi-marce , étendit l’autre pour recevoir une sonnette, donna son or, else mit à fuir de toutes ses forces dans la crainte apparemment que le Castillan ne se erût trompé. |

Des marques si constantes de simplicité et d'amitié, jointes à l'espoir de parvenir sans violenee à découvrir la Source de tant de richesses, firent naître à l'amiral le dessein de former un établissement dans les terres de Guacanaguri. Ses gens applaudirent à cette ouverlure, comme au seul moyen d'acquérir une parfaite connaissance du pays et d'en apprendre Ja langue. H n'élait question que de faire goûter ce dessein au roi. L'amiral :s'attacha plus que jamais à gagner sa confiance par des euresses et des présents. Mais comme il n'était moins nécessaire de lui inspirer du respect, il fit faire quelques décharges de son artillerie. La fou: dre descendue sur les insulaires ne leur aurait pas causé plus de frayeur. Ils tombaient à terre, en se couvrant la tête de leurs mains. Guacanagari n'étant point

exempt de cet effroi, l'amiral se hâta de le rassurer: Avec ces armes , lui dit-il, je vous rendrai victorieux de-tous vos ennemis (1) ; et pour le persuader par des effets , il fit tirer un coup contre le navire échoué, Le boulet, ayant percé le navire, alla tomber dans la mer. Ce spectacle causa tant d'élonnement au roi, qu'ils’en relourna chez lui dans une rêverie profonde , et persuadé que les étrangers étaient les maîtres du tonnerre.

Dans cette disposition, il leur aecorda volontiers la liberté de bâtir un fort, qui fut composé en dix jours des débris du vaisseau, et dans lequel on mit quelques pièces de canon, un fossé assez profond dont il fut environné et la seule vue de l'artillerie devant suffire pour tenir en respect des gens nus et déjà subjugués par Ja crainte. Pendant ce travail, l'amiral descendait chaque jour à terre, où il passait toutes les nuits. Guacanagari prit cette occasion pour le surprendre par divers honneurs auxquels il ne s'attendait point. Un jour, en descendant de sa chaloupe, il rencontra un frère de ce prince, quile conduisit par la main dans une maison fort ornée, où le roi vint le trouver aussi- (ôL et lui mit au cou une lame d'or. Un autre jour, cinq eaciques, sujels du roi, l’élant venus voir avec des couronnes d’or sur la tête, ce prince observa le moment où l'amiral descendait au rivage, pour se présenter avec ses vassaux , la tête couverte aussi d'une couronne; et l'ayant conduit dans le même lieu, il le fit asseoir avec beaucoup de vénération et lui mit sa couronne sur la tête. L'amiral portait un collier de grains fort menus; il se l’ôta sur-le-champ pour le mettre au cou de Guacanagari ; il se dépouilla d'un fort bel habit qu'il avait ce jour-là, et l'en couvrit de ses propres mains; il se fit apporter des bottines rouges, qu'il lui fit chausser ; enfin, il lui mit au doigt un anneau d'argent. Cette cérémonie fut comme un nouveau traité, qui parut augménter l'affection des insulaires pour les Castillans. Deux eaciques accompagnèrent l'amiral jusqu'à sa chaloupe et lui présentèrent , en le quitlant, chacun sa lame d'or. Ces lames n'étaient pas fondues , elles étaient composées de plusieurs grains. Les Américains, n'ayant pas l’industrie de les meltre en œuvre, prenaient les parties d'or telles qu'ils les tiraient des mines, el n'employaient que des pierres pour les allonger.

IL assembla tous ses gens, entre lesquels il choisit trente-neuf hommes des plus forts et des plus résolus ; il leur donna pour commandant un gentilhomme de Cordoue, nommé Diego d'Arana, qu'il revêtit d'un pouvoir absolu , tel qu'il l'avait reçu lui-même de Leurs Majestés catholiques. II nomma Pedro Guttierez et Rodrigue d'Escobedo pour le remplacer successive ment, si la mort ou quelque autre accident l’enlevait à la colonie. Un cordonnier, un tailleur d'habits et un charpentier furent les seuls ouvriers qu'il erut nécessaires dans un établissement où tout autre art était inutile, Mais il y laissa lout ce qu'il put se retrancher de vin, de biseuit et d'autres provisions, avec diverses sortes de grains pour semer el quantité de marchandises qui devaient servir à l'entretien du commerce avee Jes insulaires.

L'ancre fut levée le & janvier 4493; on prit d'abord la route de l'est dans le dessein de reconnaître toute la côte de l’île. Après avoir doublé le premier cap, que l'amiral avait nommé Punta-Santa et qui est aujourd'hui le cap Français, on apereut une monlagne fort haute et sans arbres, qui en est à dix-huit lieues et qui reeut le nom de Monte-Christo. Un grand fleuve qui sort à côté de ce mont recut celui de Rio-del-0r; parce qu'on y trouva quelques pailles d'or dans le sable. Ë ME

Le dimanche 6, en sortant de Rio-del-0ro, il dé-

(1) Ces ennemis, dont il faisait souvent des plaintes et qu'il nommait Caraïbes , étaient des habitants de plusieurs Îles voisines avec lesquels il était sans cesse en guerre, et qu'il représentait comme les plus cruels de ces hommes

couvrit la Pinta, qui faisait voile avec le même vent. Pinzon, l'ayant abordé, rejeta la longueur de son absence sur le mauvais temps. La fausselé de cette excuse n'empêcha point l'amiral de recevoir ses SOUmissions. Il raconta qu'étant allé de port en port, il avait troqué des marchandises pour de l'or, dont il avait pris la moitié pour lui et distribué l’autre à son équipage. L'amiral ferma les yeux sur cette nouvelle témérité ; et, continuant de ranger la côte, il rencontra plusieurs autres caps, auxquels il donna des noms que Herrera nous a conservés, sans expliquer leur situation. Le 42, il fit trente lieues, avec beaucoup d'étonnement de trouver l’île si grande. Là, se trouvant vis-à-vis d'une grande baie, formée par une presqu'île que les insulaires nommaient Samana el qui porte encore aujourd'hui le même nom, il entreprit de la faire visiter.

Le 15, on aperçut la terre à l'est-nord-est, mais sans aucun signe qui pôt aider à la reconnaitre. Les uns la prenaient pour l'île de Madère, et d'autres pour la roche de Cintra, qui est proche de Lisbonne. Colomb, seul, jugea par des observalions que c'était une des Acores, qu'on reconnul bientôt en effet pour Sainte- Marie.

11 aborda le 48 au nord de cette île. Don Juan de Castaneda , qui y commandait pour le Portugal, l'envoya complimenter aussitôt et lui fit porter quelques rafraichissements.

Il remit à la voile pour l'Espagne le 13, avec un vent si favorable que, le vendredi 45, il entra vers midi dans le port de Palos. On remarqua qu'il en était parti le mème jour de la semaine, le 3 août. Ainsi, dans l'espace d'environ sept mois et demi, il avait achevé une entreprise qu'il avait peut-être regardée lui-même comme l'ouvrage de plusieurs années.

Cet heureux retour fut célébré par des transports de joie, et, dans la première surprise d'un événement si merveilleux, on avait peine à ne pas le prendre pour un prestige. Sans attendre les ordres de la cour, les boutiques furent fermées à Palos, toutes les cloches sonnèrent, et l'amiral, en sortant de la caravelle, reçul des honneurs qu'on n'avait jamais rendus qu'aux têtes couronnées. Sa modestie ne l'abandonna point dans cette espèce de triomphe.

Colomb ne différa point à partir pour Séville, avec toutes les richesses qu'il avait apportées du Nouveau- Monde , et sept Américains qu'il avait embarqués. Il lui en était mort un sur mer, et deux restèrent malades à Palos. L'impatience de le voir étant aussi vive à la cour que celle qu'il avait lui-même de se présenter à Leurs Maje:tés catholiques , il en reçut une lettre à Séville, avec cette inscription : « A don Christophe Colomb, notre amiral sur l'Océan, vice-roi et gouverneur des îles qui ont été découvertes dans les Indes occidentales. »

La renommée ayant déjà publié son retour et sa marche lorsqu'il sortit de Séville, son voyage jusqu'à Barcelone fut un véritable triomphe. Les chemins et les campagnes retentirent d'acclamations. On s'empressait dans tous les lieux habités d'aller au-devant de lui, pour contempler cet homme extraordinaire qui s'était ouvert, par des routes inconnues avant lui, l'entrée d'un nouveau monde. Les Américains dont il était accompagné , les perroquets rouges et verts et quantité d'autres nouveautés, qu'il ne manquait pas d'étaler aux yeux des spectateurs , attiraient la curiosité du vulgaire; mais l'admiration des hommes éclairés ne s'adressait qu'à lui. Il arriva seul vers le milieu d'avril à Barcelone. On lui fit une réception digne du service qu'il avait rendu à l'Espagne, Tous les courtisans, suivis d'un peuple innombrable, allèrent fort loin au-devant de lui; et, lorsqu'il eut reçu les premiers compliments de la part du roi et de la reine, il marcha jusqu'au palais, précédé de ses Américains. Les acclamations redoublaient à chaque instant, et jamais homme n'eut peut-être un jour plus glorieux et plus flatteur, syrtout s’il rapprochait, comme il est

naturel de le penser, sa situation présente de celle où il s'était vu quelques mois auparavant. Il fut conduit avec cette pompe au travers d'une grande partie de la ville à l'audience des rois catholiques. qui l'attendaient hors du palais sous un dais magnifique , revêtus des habits royaux, le prince d'Espagne à leur côté, au milieu de la plus brillante cour qu'ils eussent rassemblée depuis longtemps.

Aussitôt qu'il aperçut Leurs Majestés , il courut se prosterner à leurs pieds pour leur baiser la main; mais Ferdinand le fit relever et lui ordonna de s'asseoir sur une chaise qui lui avait été préparée; après quoi, il recut ordre de raconter à haule voix ce qui lui était arrivé de plus remarquable. Il parla d’un air si noble que son récit parut charmer toute l'assemblée, Tout le monde se mit ensuite à genoux, à l'exemple du roi et de la reine, qui rendirent grâces au ciel les larmes aux yeux ; et les hymnes de joie furent chantées pas la musique de la chapelle : hymnes de funeste augure, qui servaient de prélude aux gémissements funèbres dont bientôt allait retentir ce nouvel et malheureux hémisphère , qui ne fut connu de l'autre que pour se voir peu de temps après couvert de deuil et souillé de carnage.

Depuis ce grand jour, le roi ne parut point dans la ville sans avoir à sa droite le prince son fils el Colomb à sa gauche. Tous les grands , à l'exemple du souverain, s’accordèrent à combler d'honneurs l'amiral vice-roi des Indes. Le cardinal d'Espagne, Pierre Gonzalès de Mendoze, aussi distingué par son mérile que par son rang el sa naissance, fut le premier qui le traita dans un festin, où non-seulement il lui fit prendre la première place, mais il le fit servir à plats couverts, avec ordre de ne lui rien présenter dont on n'eût fait l'essai; ce que tous les seigneurs observèrent en le traitant à leur tour. Barthélemi et Diego Colomb, ses deux frères, eurent part aux libéralités du roi, quoique tous deux absents de ses Elats. Le titre de don leur fut accordé, avec de magnifiques armoiries pour toute la famille.

C'est alors que le pape Alexandre VI, qui a laissé une mémoire si odieuse, donna celte fameuse Bulle de Démarcation , sollicitée par Ferdinand et Isabelle : bulle qui leur accordait l'investiture de tout ce qu'ils pourraient découvrir et acquérir à l'occident des îles Acores, et qui laissait au roi de Portugal toutes les découvertes eL conquêtes faites à lorient des mêmes îles : comme si le père commun de tous les hommes, le Dieu qui les a placés sur ce globe, ouvrage de ses mains, avait pu AT RS à un pontife d'Italie de leur ôter la propriété du sol où ce Dieu les avait fait naître, et de la transporter à d'heureux usurpateurs , à qui un homme de génie avait appris qu'il y avait un monde au-delà de l'Océan.

Colomb obtint un brevet particulier, qui lui donnait le commandement de la flotte jusqu à l'ile Espagnole (1), d'où elle devait revenir sous les ordres d'Antoine de Torrez, et de nouvelles patentes qui confirmaient celles dont il avait déjà fait un si glorieux usage.

Leurs Majestés , tournant leurs soins à la publication de l'Evangile, firent choix de douze prêtres séculiers et religieux, et leur donnèrent pour supérieur un bénédictin catalan d'un mérite distingué, avec un bref du pape qui contenait des pouvoirs fort étendus, et l’ordre particulier de veiller sur la conduite qu'on devait tenir à l'égard des Américains, et d'empêcher qu'ils ne fussent maltraités. Jamais ordre ne fut plus mal exécuté.

L'amiral, en prenant congé de Leurs Majestés , obtint la permission de laisser ses deux fils à la cour, en qualité de pages, pour y recevoir une éducation digne de leur père et convenable à leurs espérances. Il se rendit à Séville, où il trouva la floite qu'il devait commander presque en état de mettre à la voile. L'ardeur

(4) Saint-Domingue ou Haïti. A. M.

en

des commissaires avait répondu à l'impatience de la cour. Dix-sept vaisseaux dont cet armement était composé se trouvaient déjà bien pourvus d'artillerie et de munitions , non-seulement pour le voyage, mais encore pour les colonies qu'on se proposait d'établir. On y avait embarqué un grand nombre de chevaux, des ferrements de toute espèce, des instruments pour travailler aux mines et pour purifier l'or, des marchandises pour le commerce et pour les présents, du froment, du riz, des graines de toutes sortes de légumes, enfin tout ce qui peut servir aux progrès d'un nouvel établissement. Quinze cents volontaires, entre lesquels on complait beaucoup de jeune noblesse, altendaient l'amiral avec une égale passion pour l'or et pour la gloire.

Enfin, le 25 de septembre 1493, la flotte espagnole sortil de la baie de Cadix, et le 2 d'octobre elle eut la vue de la grande Canarie. Trois jours après, elle entra paisiblemeñt dans le port de Gomère pour y faire de nouvelles provisions, surtout de veaux, de chèvres, de brebis, de pores et de poules, dont sortirent, remarque Herrera, tous ceux dont l'Amérique est aujourd'hui peuplée. L'amiral donna au commandant de chaque vaisseau un écrit soigneusement cacheté, qui contenait des instructions sur la route qu'on devait tenir si l'on élait séparé par la tempête ou par d'autres accidents, avec défense de l'ouvrir sans une pressante nécessilé. JL souhaitait que cette rue ne fût connue de personne, dans la crainte que les Portugais n’en fussent informés.

On remit à la voile le 7 d'octobre, et l'amiral fit prendre un peu plus au sud que l'année précédente. C'est dans ce second voyage qu'il découvrit la Domipique, . Marie-Galande, la Guadeloupe, Antigoa, les iles de Saint-Christophe et de Saint-Jean-Baptiste.

Le 27, après midi, on jeta l'ancre à l'entrée du Puerto-Réal. Quelques Américains s’approchèrent dans un canot, en criant a/miranté. On les pressa de monter à bord. Ils demandèrent à voir auparavant l'amiral, et, lorsqu'il se fut montré, ils abordèrent sans crainte. Après l'avoir salué de la part de Guacanagari, ils lui firent un présent assez riche en or. Il leur demanda pourquoi il ne voyait aucun de ses gens ? Ils répondirent que les uns élaient morts de maladie, et que les autres étaient entrés dans le pays avec des femmes. Malgré les cruels soupçons qu'il devait concevoir de ce discours, il prit le parti de la dissimulation, et les Américaios furent renvoyés avec des présents.

Le lendemain, en s’avançant dans le port, le premier spectacle qui frappa ses yeux fut la ruine entière de la forteresse qui paraissait avoir été détruite par le feu. Ilen fit visiter les débris. Non-seulement il ne s’y trouvait aucun Espagnol, mais la terreur semblait répandue parmi les Américains, et l'on n’en découvrit pas un seul aux environs. L’amiral fit nettoyer un

uits dans lequel il avait recommandé aux officiers de ne de jeter leur or et ce qu'ils avaient de plus précieux, s'ils étaient pressés de quelques dangers : on n'y trouva rien. Il s'approcha des habitations les plus voisines; elles étaient déserles. Enfin la vue d’un endroit où la terre avait été fraîchement remuée lui fit naître l’idée d'y fouiller : on y trouva sept ou huit Corps, qui paraissaient enterrés depuis un mois, et que leurs habits seuls, dont ils étaient encore revêtus, firent reconnaître pour des Espagnols.

Pendant qu'on poussait les recherches, et qu’on délibérait sur ces étranges conjectures, un prince de l'île, frère de Guacanagari, parut avec une suile assez nombreuse, et fit demander audience à l'amiral. Les historiens remarquent qu'il avait déjà fait quelques progrès dans la langue castillane. Il raconta qu'après le départ de l'amiral, la discorde avait bientôt commencé à régner dans la colonie; que les ordres du commandant n'étaient plus respectés, chacun était sorti du fort, et s'était livré aux plus odieux emportements; que les insulaires avaient vu ravir leurs femmes, enlever leur or, et commettre à leurs yeux toutes sortes de brigan: dages et de dissolutions; que le roi, son frère, n'avait

pas laissé de contenir ses sujets dans la soumission, en leur promettant que le retour de l'amiral mettrait fin à cet affreux désordre : mais-que Gullierez et d'Escobédo, après avoir tué un habitant du pays, étaient passés, avec neuf de leurs compagnons et les femmes qu'ils avaient enlevées, dans les Etats d'un cacique, nommé Caonabo, qui les avait massacrés jusqu'au dernier; que ce prince, dont les mines de Cibao dépendaient, alarmé apparemment pour ses richesses, avait pris la résolution d’exterminer tous les étrangers ; qu'il était venu assiéger la forteresse avec une puissante armée, et que n'ayant pu l'emporter d’assaut, quoique la garnison fût réduite à dix hommes qui étaient demeurés fidèles à Diégo d'Arana, il y avait mis le feu pendant la nuit avec tant de fureur, et dans un si grand nombre d'endroits, qu'il avait été impossible de l’éteindre; que les assiégés avaient tenté de se sauver par la mer, mais qu'ils s'étaient noyés tous, avec leur commandant, en voulant passer à la nage de l'autre côté du port; qu’à la première nouvelle du siége, le roi Guacanagari s'était hâté de rassembler des troupes pour la défense de ses amis et de ses alliés; qu'il était arrivé trop tard pour les secourir, mais qu'il avait entrepris de les venger ; qu'il avait livré balaille au cacique et qu'il l'avait défait, avec le malheur néanmoins d'avoir reçu, dans le combat, quelques blessures qui lui avaient dérobé les fruits de sa victoire, et dont il n’élait pas encore guéri; que le reste des Castillans élait dispersé dans l'ile, et que jusqu'alors il avait eu le chagrin de ne pouvoir découvrir leurs traces ; enfia, qu'à de si justes douleurs, il joignait celle d'être encore trop faible pour aller témoigner lui-même à l'amiral combien il était sensible à l'infortune de ses gens; mais qu'il lui demandait une visite, dans laquelle il promettait de serrer leur alliance et leur amitié par de nouveaux nœuds.

Il paraît que ce discours ne persuada point entièrement Colomb. Tout le portait à la défiance; et dans ses recherches mêmes, il avait trouvé des circonstances qui lui faisaient soupçonner son allié coupable de tout le mal qu'il rejetait sur Caonabo. Cependant, loin d'écouter l'avis de ceux qui l'excitaient à la violence, il leur représenta qu'on ne pouvait s'établir dans l’île sans le consentement de ses principaux princes; qu’autrement il fallait s'attendre à des guerres sanglantes, dont le succès n'était pas assez cerlain pour lui faire choisir une voie si dangereuse; que si Guacanagari était un traître, il paraissait du moins disposé à garder les apparences de la bonne foi; qu'il n’était question que de se conduire avec assez de prudence pour n'êlre pas surpris ; que, lorsqu'une fois on serait bien fortifié, il serait temps de punir les coupables, et que l'avenir apprendrait infailliblement à les distinguer. Cette sage politique emporta tous les suffrages. L amiral ne fit pas difficulté de se rendre à la cour du roi, qui lui fit, d'un air triste, le récit du malheur des Castillans, et qui lui montra ses blessures. La confiance et l'amitié reprirent une nouvelle force. Guacanagari fit présent à l'amiral de 800 petites coquilles, fort estimées dans le pays sous le nom de cibas, de cent plaques d'or, d’une couronne du même métal, et de trois petites calebasses remplies de grains d’or, dont le poids montait ensemble à deux cents livres. De son côté, l'amiral lui donna quantité de petits vases de verre, des couteaux, des ciseaux, des épingles, et de petits miroirs, qui furent reçus comme des richesses inestimables. Il y joignit une image de la Vierge, qu'il lui pendit au cou. La vue des chevaux d'Espagne, auxquels on fil faire le manége en présence du cacique, lui causa beaucoup d'admiration.

Après ce nouveau traité, l'amiral ne pensa qu'à donner une forme solide à son établissement. Son inclination le portait à rebâtir le fort sur ses premiers fondements; mais, jugeant du pays par la connaissance qu'il en avait prise en rangeant la côte, il craignait que les eaux dormantes n'en rendissent l'air fort malsain. Il avait remarqué aussi qu'on y manquait de pierres pour les édifices, et d’ailleurs il voulait s'approcher des

mines de Cibao. La résolution à laquelle il s'arrêta fut de s'avancer plus à l'est; et; lé 7 décembre, il partit de Puerto-Réal, avec tonté sa flotte, pour allef former une nouvelle colonie à Puerto-di-Plata, où le pays lui avait paru plus agréablé et le terroir plus fertile, Dans une roule si courté, il fut surpris par une tempôle affreuse. Tous les vaisseaux n'auraient pu £e garantir d'être jelés à la côté, si quelques instanis de lumière ne leur eussent fait apercevoir, deux lieues au-dessous de Monte-Ghristo, uné rivière qui leur offrit une retraile.

Quoiqu'elle n’eût pas plüs de cent pas de large, elle formait un port assez commodé, mais un peu découvert au notdsést, L'arniral déscendit près d'un village qui bordait le rivage, et remontant la rivière d'où l’on découvrit une plaine fort agréable, il remarqua qu'on pouvait détourner lés eaux, et leur faire traverser le village pour les employer à des moulins, et les rendre utiles à tous lés besoins d'une colonie. Les terfes lui parurent fertiles: 11 y t'ouva des pierres pour bâtir et pour faire de là chaux, Tant de conimodités le déterminètent à ñe pas cherchér d'autre lieu pour y jeter les fondements d'une ville. I fit bâtir d'abord une église et ün magasin; ensuite il dressa le plan des quartiers el des rues. Les édifices publics furent bâtis de pierres; mais tous lés âutres he l'ayant été que de bois, dé paille et de feuilles de palmiérs, on vit bientôt tout le monde à couvert. Cette nouvelle ville, la première apparemment qu'on eût jamais vue dans le Nouvéau-Monde, recut lé nom d'Zsabelle, à l'honneur de la reine de Castille, que l'amiral regardait comme la sourcé dé sa fortune et dé sa gloire.

‘Mais, soit que les provisions n'eusseht pas été méagées ou qu'elles se fussent corrompus, on ne fut pas longlemps sañs tomber dans la disette de vivres. D'ailleurs, la continuité d'un travail dont personne n'était dispensé, les fatigues du voyage, la différence du climat et l'extrême chaleur, éausérent de fâcheuses maladies. L'amiral, qui ne s'épargnait pas plus que le moindre Gaslillan, fut un des premiers qui s'en reséehtit, De soh lit mêmé, où la force du nial le retiut pendant plusieurs jours, il ne cessa point dé donner dés ordres ét d'en presser l'exécution. Il avait observé que l'idée dés trésors, dont {ous ses gens avaient l'imagination remplie, servait à les soutenir Contre la faim ét la misère, Non-seulement il profitait de cette disposilion pour les animer contintellement par les plus hautes espérañcés; mais, craignant qu'à la fin ils ne fussent plus découragés par lé fetärdement que par lés obstacles, il résolut dé ne pas différer plus longtemps là découverté des mines, et dans l'impuissance où il était d'y marcher luismèune, il chargea dé cetté entreprise Alphonse d'Ojéda, vanté pour son Courage, sa forcé et son adresse.

Ojéda partit à la tête d'un détachement dé quinze hommes bien armés. 11 s'avança au midi, l'espace de huit ou dix lieues, par uñ pays désert qui se terminait au pied d'une montagne, où, trouvant une gorge fort étroile, il ne fit pas difficulté de s'y engager. Elle le conduisit dans une grande et belle plaine qu'il fut surptis de voir entourée d habitations, et coupée d’un

rand nombre de ruisseaux, dont la plupart se rendent

ans la rivièré Yaqui. 1 ne lui iéstait pas plus dé douze licues jusqu’à Cibao; mais l'agréable accueil qu’on Jui faisait dans chaque bourgade, et la quantité de ruisseaux qu'il avait à traverser relardèrent sa marche de cinq jours, Dans une route si lente, chaque pas lui faisait découvrir des apparences de richesses. Les Américains qui lui servaient de guides ramassaiént à ses yeux des pailles et des grains d'or dans le sable: H estima par cet heureux essai quelle devait êtré l'abondance de ce métal dans les montagnes ; et jugeant, avec prudence, qu'il n'avait rien dé plus pressant que de porter à la colonie de si atttuses nouvelles, il tepritle chemin d'isabelle avec une assez grosse quantité d'or qu'il avait recueillie. Son récit ét les preuves qu'ilen fit briller aux yeux des Castillans ranimèreut côux que la

faim et les maladies commencaient à jeter dans un mortel désespoir, | | | L

Cetie éonjoncture parut heureuse pour renvoyer la flotté en Espagne. Colomb remit à Torrez, qui devait là comander, l’or d'Ojéda avec tous les présents qu'il avait recus de Guaéanagari; et des dix-sept vaisseaux qu'il avait amenés, il en retint deux de moyenne grandeut et trois caravelles. Le reste avait déjà mis àla voile lorsqu'il fut informé qu'une troupe de mécontents, ayant choisi Bernafd de Pise pour leur chef, avaient formé le dessein d'enléver quelques-uns des cinq bâtiments qu'il s'était réservés et dé retourner en Espagne. La riguéut lui parut nécessaire pour arrêter celte conspiration dans sa naissance. Bernard de Pise fut saisi et renvoyé en Espagne dans un des cinq navires, avec lés informations ét les preuves de son trie; ais ses principaux complices recurent leur châtiment aux yéux de la colonie. Un historien remarque qu'il ne fut pas aussi sévère que semblait le démander une première sédition dont il était important de faire un exemple signalé, Cependant les ennemis de l'amiral commencèrent à lui reprocher de la cruauté ; et cette fausse opinion qu'on prit de son caractère, sur un acte de justice où toutes les formalités avaient été gardéés, produisit dans un autre temps des effets funestès pour lui et pour toute sa famille:

Après avoir rétabli le calme dans la colonie, il prit la résolution de visilér lui-mème les mines de Gibao, et d'y faire transporter des matériaux pour la construction d’un fort. Il se fit accompagner de ses meilleurs soldats et d'un grand nombre de volontaires tous à cheval; et laissant Diégo, son frère. pour commander dans Isabelle, il se mit en marche le 12 mars, enseigues déployées, au son des tambours et des trompettes. Le prémier jour, il ne fit que trois lieues, jusqu’au pied d'une montagne fort escarpée , d'où il envoya, sous la conduite de quelques hidalgos, des pionniers à la même gorge par laquelle Ojéda s'était ouvert un passage ; et montant au sommel de la montagne, il découvrit avec admiration celte belle et vaste plaine de vingt lieués de-longueur, nommée ’ega- Real , c'est-h-diré Campagne royale, I la traversa dans sa largeur, qui n'ést que de cinq liéues en cét endroit; et tous les Américains d'un grand nombre d’habitations dont elle est rémplie lui firent un bon accueil.

On passa tranquillement la nuit sur la rive de l'Yàqui. Les Américains que l'âämiral avait amenés d Isabelle entraient dans les maisons qui sé trouvaient sur la route, et prenaient librement ce qui tombait sous leurs mains, comme si tous les biens eussént été coniuns, sans que les habitants donnassent la moindre imañqué de surprise où de méconténtement, Hs en usaient de même dans les logeménts dés Espagnols, el l'on n'eut pas peu dé peine à leur faire perdre une habitudé qui prouvait leur simplicilé et leur innocénce, et les premières idées de propriété leur furent données pâr ceux qui leur apporlaient lés exemples du brigandage.

Une haute montagne sépare le pays qu'ôn avait lraversé dé la province dé Gibao. Il fallut employer lès pionniers pour s'ouvrir l'accès dé celté montagne. L'arniral, ayant éu la curiosité de monter aù somimel, découvrit de là l'île presqué entière.

Le nom de Cibdo, que lés insulaires donnent à celte province, vient de la nature du terroir qui n'est composé que de montagnes pierreuses et de rocs ou cailloux, qui s'appellent ciba dans leur langue. Quoique l'entrée du pays soit affreuse, on s'aperçoit bientôt que l'air y est doux ét fort sain. 11 y coule de touts parts des rivières ét des ruisseaux. L'ombrage y est rare sur lès montagnes ; inais les lieux bas ete bord des eaux sont touvéris dé pins d'uné extrême liauteur qui, sans être fort près les uns dés autres ; paraissent former dans l'éloignement dé grandes et belles forèts.

La vue d'un pays si riche. les fit pénser sérieuse ment à s’en assurér, À dix-huit liéues d'Isabelle, ils avaient déjà trouvé quantité de minès d'or; une mide

de cuivre et deux carrières d'ambre et d'azur, Iétait

si difficile de revenir souvent à cheval, ou de conduire des voitures dans un pays rempli de pierres el de montagnes, que cet obstacle seul aurait suffi pour les obliger d'y former un établissement; mais l'amiral ne sentit pas moins l'importance de bâtir un fort pour mettre les habitants sous le joug. Il en traça lui-même le plan sur une montagné, dont la rivière de Xanique faisait une presqu'île. Quoiqu'il n'y eût pas beaucou d'or dans celte rivière, le canton qu'elle arrose était rempli de mines, La forteresse fut bâtie de pierres et de bois, et ceinté d'un bon fossé dans l'endroit où la rivière laissait un passage par lerre. On lui donna le nom de Saint-Thomas, pour railler lés incrédules qui n'avaient pas voulu croire ce qu'on publiait dés mines de Cibao sans les avoir vues dé leurs propres yeux. Il se trouva , dit-on, dans les fondements des nids de paille qui parurent assez anciens, et qui contenaient des œufs pétrifiés aussi ronds et aussi gros que des oranges:

L'amiräl confia le gouvernement de celte importante place au commandeur don Pedro de Margarita, et lui

laissa cinquante-six hommes, qui étaient un mélange de soldats et d'ouvriers. Ensuite, craignant pour Isabelle dans une si longue absence, il se hâta d'y retourner par la même route. Une grande pluie, qui n'avait pas cessé depuis quelques jours, lui fit trouver tant de. difficullés au passage des rivières qu'il fut obligé de Camper plusieurs fois entre les habitations des Américains. C'était aulant d'occasions de se les attacher par ses caresses et ses bienfaits. En approchant de sa colonie, fl fut surpris du progrès de tout ce qu'il avait fait semer deux mois auparavant. Il y trouva d'excellents melons. Les concombres étaient venus en vingt jours. Le blé, qui n'avait été mis en terre qu'à la fin de janvier, élait en épis. Tout germait en trois jours, et la plupart des fruits étaient mûrs dans l’espace de trois semaines. Cette extrême fertilité du térroir venait de l'admirable température de l'air et des eaux qui pénétraient aussitôt les germes, et qui four- hissaient une nourriture continuelle aux racines.

Cependant ces secours ne suffisant point à la subsistance de la colonie, on y était menacé de toutes les extrémités du besoin. Les provisions qu'on ÿ avait apportées touchaient à leur fin. La chaleur et l'humidité, qui servaient si promptement à la végétation des plantes, corrompaient les vivres de l'Europe, que d'ailleurs on n’avait pas assez ménagés dans la navigation. La farine commençant à manquer, il fallut dresser des moulins pour moudre le blé. Ce travail demandait de la vigueur. Les soldats et les ouvriers qu'on avaitoccupés sans relâche à bâtir la ville étaient faibles ou malades. L'amiral se vit obligé d'employer les bras de la noblesse, humiliation insupportable pour des volontaires qui ne s'étaient embarqués que par des motifs de fortune et d'honneur. Les mécontentements éclatèrent, et la violence qui parut nécessaire pour les apaiser ne servit qu’à les aigrir. Boyl, chef des missionnaires , fut un des plus emportés. ]l draita l'amiral de cruel. La principale cause de sa haine, qui ve fit qu'augmenter de jour en jour, paraît avoir été le chagrin de n'être pas excepté dans le re- #tranchement des vivres; mais la sévérité nécessaire de Colomb à punir les plus légères fautes lui servait de prétexte spécieux; el, après lui en avoir fait des reproches, il était allé plusieurs fois jusqu'à mettre Léglise en interdit. Ainsi, ces hommes envoyés pour établir la religion et la paix n'étaient que des instruments de scandale et de discorde.

Dans ces circonstances, on reçut avis du fort de Saint-Thomas que les Américains abandonnaient les habitations voisines, et que le redoutable Caonabo se disposait à chasser les Castillans de ses Etats. Mais la nouvelle qu'on reçut en même temps, qu'un seul cavalier du fort de Saint-Thomas avait mis plus de quatre cents naturels en fuite, par la vue et les mouvements de son cheval, fit juger que les révolles d'une nation

si simple et si limide ne seraient jamais fort dangereuses. |

Il lui tardait de pouvoir exécuter les ordres de Leurs Majestés éatholiques, qui lui avaient recommandé particulièrement d'étendre leur domaine et leur gloire par de nouvelles découvertes. Cette entreprise demandant une longue absence, il commença par établir dans la colonie un conseil où un tribunal, composé dé Boyl, de Pedro Fernandez Corroel, d'Alj:honse San- Chez de Carväjal ét de Jean dé Luxan, auxquels il donna pour président don Diègue sou frère, qui n’avait pas cessé de commander dans la ville: Ensuite, ayant donné ses ordres et ses instructions, ik partit le ‘24 d'avril, avec un navire et deux caravelles. TI découvrit d'abord la Jamaïque (Jamaica) ; c'est le nom que les Américains lui donnaient. La résistance qu'om lui opposa ne lui permit pas d'y aborder.Il suivit la: côte à l'ouest, Mais ayant à combattre le vent, il prit le parti de retourner à Cuba dans la résolution d'approfondir si c'était une ile ou la terre ferme.

Il arriva sous le cap de Cuba, qu'il nomma de lu Cruz. Ensuite, continuant de ranger la côt&,.il renconlra quantité de petites îles, les unés coùvertes de sable, d'autres remplies d'arbres, mais plus hautes et plus vertes à proportion qu'elles étaient moinséloignées de Cuba, et la plupart à deux, trois où quatré lieues de distance entre elles. Leur nomb#e paraissant croître, le troisième jour l'amiral perdit l'espérance delescompter, et leur donna le nom général de Jardin de la Reine. Elles sont séparées par des canaux où les navires peuvent passer, On y vit diverses sortes d'oiseaux, les uns rouges et de la forme des.grues, qui né se trouvent que dans ces îles, où ils vivent d’eau salée, où plutôt de ce qu'ils y trouvent de propre à 8e nourrir. On y pril des réves, espèce de poisson de la grosseur des harengs. L'expérience, ou le témoignage des Américains, y fit réconnaîlre une propriélé singulière. Avec une corde déliée, d'environ cent brasses de long, qu'on leur attache à la queue, et donton retient le bout, ils nagent entre deux eaux, vers les tortues qui ne sont pas audelà de cette distance; et, lorsqu'ils en trouvent une, ils s’attachent si fort à la partie inférieure de son écaille, qu'en retirant la corde on attire quelquefois une tortue qui pèse plus de cent livres.

L’amiral, apprenant des pêcheurs du pays qu'il trouverait plus loin beaucoup d’autres îles, continua sa route à l'ouest, sans être arrêté par le danger continuel d’chouer sur les sables ou de se briser contre les côtes. Une île plus grande que les autres reçut le nom de Sainte-Marthe. On y trouva quantité de poissons, dés chiens muets, de grandes troupes de gruesrouges, des perroquets et d'autres oiseaux ; mais la crainte fit fuir les habitants du seul village qu'on y découvrit. L'eau commençait à manquer sur les trois bords castillans, On avait des ressources présentes dans l'île de Cuba, on s'en rapprocha, et l’on prit la route de l’est, avec des vents fort variables et par des canaux remplis de sable. L'amiral y échoua fort dangereusement, et ne fut redevable de la conservation de son vaisseau qu'à sa propre habileté. 1 continua d'avancer saris dessein et sans ordre, en suivant les bancs et les canaux dans une mer fort blanche, exposée chaque jour à la violence des marées et des courants. Enfin: les trois vaisseaux se rétrouvèrent près de Cuba, sur la même côte d'où ils avaient prix leur route.

Le 7 juin, pendant que l'amiral faisait célébrer les saints mystères sur le rivage, on y vitarriver un vieux eacique, qui s'approcha de l’amiral pour lui présenter modestement quelques fruits de l'île; ensuite s'étant assis à lerre, les genoux pliés jusqu'au menton, 4Mui tint ce discours, que Colomb se fit'ex pliquer aussitôt par ses interprètes : « Tu es venu dans ces terres quel n'avais jamais vues, avec des forces qui répandent l'effroi parmi nous. Apprends néanmoins que nous reconnaissons dans l'autre vie deux lieux où doivent aller les âmes: l'um redoutable et rempli de ténèbres, qui-est le partage des méchants ; l'autre bon et déléctable, ou

TA NTA (je \ Au:

L'amiral leur donna le nom général de Jardin de la Reine.

reposent ceux qui aiment la paix et le bonheur des hommes. Si tu crois mourir, si Lu crois que le bien où le mal que tu auras fait te sera rendu, j'espère que tu ne feras point de mal à ceux qui ne t'en font point. Tout ce que tu as fait jusqu'à présent est sans reproche, parce qu'il me semble que tes desseins ne tendent qu'à rendre grâces à Dieu. »

L'amiral lui répondit: « Qu'il se rejouissait beaucoup de voir l’immortalité de l'âme au nombre deses connaissances ; qu'il lui apprenait, et à tous les habitants de sa terre, que les rois de Castille, leurs seigneurs, l'avaient envoyé pour savoir s'il y avait dans leur pays des hommes qui fissent du mal aux autres, comme on le disait des Caraïbes ; qu'il avait ordre de les corriger de cet usage inhumain, et de faire régner la paix entre tous les habitants des îles.» Le cacique, à qui on expliqua cette réponse, versa quelques larmes après l'avoir entendue. 11 demanda plusieurs fois si c'était du ciel que ces hommes étaient descendus. Les Américains eurent bientôt lieu de demander si ces hommes étaient sortis de l'enfer.

De retour danssa colonie, l'amiral trouva que le besoin s’y'faisait sentir de plus en plus. Une autre source de désordre fut la licence des gens de guerre que l'amiral avait laissés sous la conduite d'un hidalgo nommé Margarita. Cet officier avait reçu ordre de visiter toutes Jes provinces de l'île, en faisant observer une exacle

discipline : c'était trop exiger d’un corps de troupes qui manquait du nécessaire. Aussi les soldats castillans, qui trouvèrent les habitants peu disposés à leur fournir des vivres, employèrent-ils la violence pour s'en procurer. Alors toutes les puissances de l'ile sc réunirent contre eux, à la réserve de Guacanagari, dont les Etats portaient le nom de Marien. Don Diègue, gouverneur d'Isabelle, fit faire à Margarila des remontrances de la part du conseil. Elles ne servirent qu'à l'irriter. La fierté de sa naissance lui faisant souffrir impatiemment l'autorité des Colomb, il se retira dans le fort de Saint-Thomas, d’où ses gens eurent la liberté d'employer toutes sortes de voies pour remédier à la faim qui les pressait. Il y était exposé lui-même ; et les historiens lui font honneur d'une action fort noble, qui mériterait plus d’éloges s’il y avait su joindre un peu de modération dans sa conduite. Un jour que les habitants lui avaient apporté deux tourterelles, il les recutetles paya libéralement. Elles étaient vivantes entre ses mains. Il pria ses officiers de monter avec luidans la partie la plus élevée du fort, et, donnant la liberté aux deux oiseaux, il dit à ceux qui l'avaient suivi qu'il ne pouvait se résoudre à faire un bon repas, tandis qu'il les voyait mourir de faim.

Ce n’était pas le seul mal qui le tourmentait. Depuis quelque temps il souffrait de vives douleurs qui troublaient jusqu'à son sommeil. On a cru qu'elles ve-

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