‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 52 sur 179 · N ‘, AL · texte numérisé non relu

N ‘, AL

Ces malheureux insulaires n'avaient que leurs bras pour défense.

naient d'un commerce trop libre avec les femmes de l'île. Mais les attribuant au climat, ou à la mauvaise qualité des subsistances, il prit enfin la résolution de retourner en Espagne. Ce dessein le conduisit À Isabelle, où son mécontentement et le mépris qu'il ayait pour la nouvelle noblesse du gouverneur lui firent éviter de le voir. Il ne garda plus de ménagement dans ses discours, et cette conduite lui fit un grand nombre de partisans, entre lesquels Boyl affecta de se distinguer. Ce missionnaire publia qu'il allait détromper les rois catholiques des fausses idées qu’on leur faisait concevoir de l'amiral et de ses entreprises, et joignant l'effet aux menaces, il partit avec Margarita sur des navires qui venaient d'apporter don Barthélemi, frère de Colomb. En arrivant à la cour d'Espagne leur haine se déchaîna contre les Colomb. Ils publièrent qu'à la vérité l'île Espagnole avait un peu d’or, mais qu’on en verrait bientôt la fin, et qu'un avantage si léger ne valait pas lant de dépenses ni le sacrifice d’un si grand nombre d'honnêtes gens. Sans doute les motifs qui les faisaient parler n'étaient pas très purs; mais il serait difficile de nier qu'il n'y eût beaucoup de vérité dans ce qu'ils disaient.

L'amiral résolut de porter la guerre aux caciques ennemis de sa colonie ; mais avant son départ il revêtit son frère d'un titre qu'il crut capable de le faire respecter : ce fut celui d'adelantade ou lieutenant

général dans toutes les Indes occidentales. La cour d'Espagne trouva d'abord assez mauvais qu’un emploi de cette importance eût été donné sans sa participation ; mais elle ne laissa point de le confirmer. Au fond don Barthélemi en était digne. Il entendait parfaitement la navigation ; il avait de la prudence et du courage. Tous les historiens conviennent qu'il aurait pu rendre de grands services à l'Espagne, si son humeur un peu violente n'eût excité des jalousies et des haines qui firent manquer plusieurs fois ses plus sages mesures.

Cependant quelques jours de réflexion firent juger à l'amiral que le petit nombre de troupes avec lequel il se proposait de tenir la campagne pourrait être accablé par les Américains réunis. 11 crut devoir tenter la surprise et la ruse avant que de faire éclater ses desseins. Caonabo lui paraissant le plus redoutable des caciques, il tourna tous ses soins à le faire enlever au milieu de ses Etats. Il savait que ce prince, qui prepait le titre de Maquana, faisait beaucoup plus de cas du cuivre et du laiton que de l'or, et qu'il avait souvent marqué une vive passion d'obtenir la cloche d'Isabelle, parce qu'il s'était imaginé qu'elle parlait. 11 se servit de celte connaissance pour le faire donner dans un piége, dont Ojéda, qui commandait le fort de Cibao, prit sur lui l'exécution. On fit courir le bruit que les Castillans souhaitaient une paix constante, et que par

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me.

pensaient à lui faire des présents considérables.

Ojéda partit du fort avec neuf cavaliers bien montés, sous prétexte de porter les présents de l'amiral. Une suite si peu nombreuse ne pouvant iñspirer aucune défiance, il fut reçu fort civilement à Maguana, qui était la résidence ordinaire dü cacique. Après quelques explications, il fit voir à Caonabo les présents qu'il avaitàlui offrir: c’étaientdes fers, tels qu'on les met aux piedset aux mains des forçats, mais de laiton si poli qu'ils paraissaient d'argent. Il lui dit que ces insiruments étaient des marques d'honneur dont l'usage était réservé aux rois de Caslille, et que dans le dessein où l'amiral était de le traiter avec la plus haute distinction, il ne faisait pas difficulté de lui envoyer ce qui n'avait appartenu jusqu'alors qu'à ses maîtres ; qu'il lui conseillait de se retirer à l'écart pour se pa rer de ce précieux ornément, et que se présentant ensuite aux yeux de LE Me il parailrait avec autant de majesté que les rois de Castille. Caonabo donna dans le piége, et ne 6e défiant pas que neuf ou dix hommes eussent la hardiesse de l'insulter au milieu de sa cour, il fit signe à 868 gens de se retirer, Ceux d'Ojéda lui mirent les fers, 8e saisirent brusquement de lui, après l'avoir intimidé par la vue de leurs armes, et le placèrent en croupe derrière leur chef qui, se 1 é- {ant fait lier au milieu du corps, reprit au galop le chemin d'Isabelle avec sa proie.

La joie de l'amiral fut extrèmé ên se voyant maîlre du destructeur de son premier élablissément et du seul ennemi dont il redoutât l'audace. Il le tint enchaîné dans sa maison; mais loin d'ên tirer quelque marque de respect et de soumission, il rémarqua qu'il affeclait de ne pas le saluer lorsqu'il lé voyait paraître, tan= dis qu'il en usait plus civileïent à l'égard d'Ojéda, Colomb voulut savoir de lui-même la raison de cette différence : C’est, luirépondit Caonabo, que tu n’as pas osé me venir prendre dans Ma maison, el que ton of ficier a plus de cœur que toi. Un homme si fier parut dangereux jusque dans sés Chaînes. On prit le parti de l'envoyer en Espagne et de l'embarquer malgré lui sur un navire qui était prêt à faire voile ; mäis uné tempête qui ensevelit dans les flots ce bâtiment et plusieurs autres fit périr le malheureux cacique avec tous ceux qui l'accompagnaient.

On vit bientôt arriver au port d'Isabelle Antoine de Torrez, qui était renvoyé avec quatre grands vaisseaux bien fournis de vivres et de munitions, et qui remit à l'amiral des lettres du 16 d'août, par lesquellesleroi etla reine lui témoignaient une extrême salisfaclion de ses services; ils lui demandaientle récit deses observations, les noms et les distances des îles, et louies les espèces d'oiseaux qui n'étaient pasconnues en Espagne ; et, pour établir un commerce régulier entre le Nouveau-Monde et l'Ancien, ils réglaiéni que des deux côtés on ferait partir lous les mois une caravelle qui n'aurait pas d'obstacle à redouter dans sa course, parce que tous les différends étaient terminés avec le Portugal.

L'année touchait à sa fin lorsqu'il apprit que l'en- Jèvement de Caonabo avait soulevé l'île entière, et que les trois frères de ce prince assemblaient une nombreuse armée dans la Végal-Réal ; il ne s’élonna point de leurs préparatifs. Le roi dé Marien, qu'il fil avertir du dessein où il élait de se mellre à la tête de ses troupes, vint le joindre avecun corps de sesplus braves sujets. Les Castillans capables de service ne montaient pas à plus de deux cents hommes d'infanterie et vingt cavaliers ; mais l'amiral y joignit vingt chiens d'attache, dans l'opinion que leurs morsures et que leurs aboïiements contribueräient autant que le sabre et la mousquelerie à répandre l’épouvante dans une mullitude d'Indiens nus et sans ordre. |

11 partit d'Isabelle le 24 de mars avec l’adelantade el Guacauagari. À peine fut-il entré dans la Véga- Réal qu'il découvrit l'armée ennemie, forte de cent mille LE et commandée par Manicate, un des frères de Caonabo. L'adelantade entrepritsur-le-champ

des sentiments particuliers d'estime pour Caonabo ils

de l’attaquer ; il trouva peu de résistance. Ces malheureux insulaires, dont la plupart n'avaient que leurs bras pour défense, ou qui n’élaient pas accoutumés du moins à des combats fort sanglants, furent étrangement surpris de voir tomber parmi eux des files entièrés par lé prompt effet des armes à feu, de voir trois

où quatré hommes enfilés à Ja fois avec les longues

épées des Espagnols, d'être foulés aux pieds des chevaux el saisis par de gros mâtins qui, leur sautant à la gorge avec d'horribles hurlements, les étranglaient d'abord où les renversaient, et mettaient facilement en rie des Corps nus, dont aucune partie ne résistait à eursdents. Bientôtle champ de bataille demeura couvert dé morts ; les autres prirent la fuite ; on les poursuivit et les prisonniers furent en grand nombre. L'amiral employa neuf ou dix mois à faire des courses, qui achévèrent de répandre la terreur dans toutes les parties de l’île, Il rencontra plusieurs fois les trois caciques avec le reste de leurs forces, et chaque rencontre fut une nouvelle victoire ; êar c'est de ce nom que les historiens appellent cet éxécrable abus de la force destructive contre la faiblesse désarmée.

Après les avoir ässujélis, l'amiral leur imposa un tribut, qui consistait, pour les voisins des mines, à payer par lêté, de trois en trois mois, une pelite mesuré d'or ; el pour tous les autres, à fournir vingt-cinq livres de coton, Guatinoex, roi de la Véga-Réal, offrit dé faire labourer la terre, et semer par ses sujets le blé sh les Castillans voudraient lui confier, à l'exemple

é Guacanagari, qui leur avail déjà rendu cet important service. Sa proposition fut rejetée, sans qu'on puisse comprendre les raisons de ce refus dans un temps où la difficulté de faire venir des vivres d'Espagne avait réduit plusieurs fois la colonie aux dernières cxlrémilés ; mais Comme ce prince ne cherchait qu’à se dispenser de fournir de l'or, sous prétexte que ses péuples ignoraient le moyen d'en recueillir, un historien juge, avec assez de vraisemblance, que l’amiral faisant peu de fonds sur la faveur des Espagnols, et se voyant exposé à de grandes révolutions par sa qualité d’étranger, rapportait toutes ses vues à s'enrichir, et préférait l'or à tout autre soin. Il obligea Manicate, principal auteur de la révolte, de lui en fournir chaque mois une mesure qui montait à cent cinquante écus ; en même temps il fit fabriquer des médailles de cuivre ou de laiton, qu’on donnait à ceux qui apportaienLle tribut, et qu'ils étaient obligés de porter au cou pour faire foi qu'ils avaient payé, avec ordre de les changer à chaque paiement. Boechio, puissant cacique, dont les Etats étaient les plus éloignés d'Isabelle, fut le seul qui continua de résister aux vainqueurs, animé par Anacaona, sa sœur, veuve de Gaonabo,: @onk il avait embrassé la vengeance.

Tous les autres sentirent bientôt le poids du joug, ; mais dans la simplicité qu'ils conservaient encoré, ils demandaient sans cesse à leurs nouveaux maitres s'ils ne retourneraient pas bientôt en Espagne. Cependant lorsqu'ils eurent perdu l'espérance d’en être délivrés par un départ volontaire, ils résolurent de s'en défaire en leur coupant les vivres, c'est-à-dire de renoncer à la culture du maïs etde se retirer dans les montagnes; ils se flattaient que les productions naturelles de laterre y suffiraient pour leur nourriture, pendant que les étrangers périraient de faim ou seraient forcés de quit- {er l'île. pa Le RU même, qu'on ne cessa de ménager, qi se vit forcé aux travaux les plus bumiliants Dour $alisfaire l’avarice de ses alliés, ou pour fournir à leur subsistance, suivit l'exemple des fugitifs : cette résolution désespérée produisit en partie l'effet qu'ilsen avaient attendu. Les conquérants de l'ile Espagnole retombèrent bienlôt.dans le même excès de misère qui les avait déjà réduits à se nourrir de ce que la nature offre de plus dégoûtant; mais les Américains n’en tirèrent pas d'autre fruit pour eux-mêmes, que de se voir poursuivis par des ennemis affamés qui ne leur firent aucun quartier, ou qui les forcèrent. de se tenir cachés dans des cavernes, sans ,0ser faire un pas

PS

our chercher leur nourriture, On assure qui la faim, es maladies et les armes des Castillans firent périr, en peu de mois, la troisième partie des habitants de l'île; Guacanagari eut le mème sort ; et pour récompénse de tant de services qu'il avait rendus à l'Espagne, les historiens ont noircisa méimoire par les plus odieusés accusations : il n’y avait pas d'autres moyens de justifier les destructeurs.

Cépendant Boyl et Margarila étaient arrivés à la cour d'Espagne, et faisaient rétentir leurs plaintes contre l'amiral et ses deux frères. Ils traitaient de chimère tout ce qu'on avait publié de la découverte des minés d'or; ils accusaient l'amiral d'imprudénceé, d'orguéil ét dé cruauté ; ils lui reprochaient de compter pour fien la vie des Castillans, qu'ilavait employés aux plus vils travaux, ét qu'il avait ensuite abandonnés péndant quatre mois, pour aller découvrir de nouvelles terres Ou dés trésors qui étaient demeurés apparemment dans ses coffres. On avait reçu d'ailleurs, au premier retour de Torrez, des letires particulières de quelques méconténts, qui n'avaient pas fait une peinture avantageuse dé là conduite des Colomb. Leurs Maäjéstés prirent le parti d'envoyer à l'île Espagnole un commissaire, Chargé de l’ordre vague d'approfondir la vérité, ét d’uné simple lettre de créance pour le faire réspécter. Cette voie pouvait être prudente et sûre, si la cour d'Espagne eût fait un meilleur choix.

Mais Jean d'#guado, honoré de cette commission, était un esprit vain, qui s’enfla d’une faveur à laquelle il ne s'était point attendu. 1] arriva au port d'Isabelle vers la fin du mois d'octobre, lorsque l'amiral était occupé à apaiser quelques nouveaux mouvements dans la province de Maguana. L'adelantade commandait en l'absence de son frère. Aguado le traita d’abord avec beaucoup de hauteur. Il employa même des ménaces ; el sous prélexle d'écouter les plaintes qu'on avait à faite contre le gouvernement, il prit une autorité qui excédait beaucoup ses pouvoirs. Ensuile, étant parti pour chercher l'amiral, il publia dans sa roule qu'il était venu pour faire le procès aux Colomb et pour en délivrer Ja colonie. Ses gens le représentaient aux Américains comme un nouvel amiral qui devait faire périr l'autre; et ce bruit fut répandu avec: tant d'affectation, que plusieurs Caciques en prirent occasion de s’assembler pour tirer parti de ce changement. Aguado n'alla pas loin sans apprendre que l’aniral, rappelé par un courrier de son frère, était réntré dans ect ;ily retourna aussitôt; et sa suite ayant élé grossie par tous les mécontents, il ÿ entra comme en triomphe, Sa commission fut proclamée au son des trompettes. L'amiral aida lui-même à la soleunité de celte publication; et, se présentant au commissaire, il l'assura d'une soumission absolue aux ordres de Leurs Majestés. Aussitôt les informations furent commencées dans les plus rigoureuses formes. Américains et Castillans, la plupart saisirent ardemment l'occasion de perdre des étrangers qu'ils n'ai-

aient pas et que la cour semblait abandonner, D'ailfeute les plaintes étaient reçues, et la faveur du commissaire se déclarait ouvertement pour les plus graves. Pendant cette humiliante cérémonie, l'amiral se conduisit avec une extrême modéralion : il déféra tousles honneurs à son advessaire ; il souffrit patiemment l'insolence de ses reproches ; il affecla même de la tristesse et dé l'embarras dans son extérieur, jusqu'à négliger ses cheveux et sa barbe, et se revêtit d'ün habit

e deuil, qu'un historien nomme un habit gris de moine. Enfin, loin de relever les fausses démarches d’Aguado, il ne considéra qué l'autorité dont il tenait ses pouvoirs quoiqu'ils ne fussent pas clairement expliqués daas lès lettres.

Après les informations , lorsque lé commissaire se disposait à retourner en Espagne , un furieux ouragan brisa dans le port les nävires qui l'avaiént apporte. Il

n'én restait pas d'autres, au Nouveau-Monde, que deux : caravelles que l'ainiral avait construites depuis peu. 11 :

offrit noblement le choix de l’une des deux à son advérsaire ; mais il déclara qu'il monterait l’autre, pour äller plaider au tribunal incorruplible la cause de ses Maîtres, leu rendre compte de ses nouvelles découvertes, et leur donner les avis qu’ils lui avaient demaändés sur la ligne de partage entre les couronnes de Gastille et de Portugal. Aguado n'osa combattre une résolution si ferme, L'amiral, continuant de lui laisser de vains honneurs, n’en retint pas moins les droits essentiels de sa dignité, H confia, pendant son absence, le gouvernement général à sés deux frères, Roland, dont il connaissait l'habileté, fut nommé chef de la justice, Plusieurs forteresses qu'il avait bâties en différents lieux pour contenir lès caciqués recurent des commandants de sa main, surtout celle de la Conception, dans la plaine de la Véga, qui devint ensuite une ville considérable. L'avis qu'il recut dans les mêmes circonstances, qu'on avait découvert au sud de l'île des mines d’or fort abondantes, lui fitsuspendre son départ pour éclaircir cette importante nouvelle. Il y envoya Garay et Diaz, avec une escorte et des guides, qui leur firent traverser la Véga-Réal, d'où, passant entre des montagnes, ils entrèrent dans une äulre plaine qui les conduisit au bord de la Hayna, rivière fort poissonneuse, où quantité dé ruisseaux apportaient un mélange d'or et d2 sable. La terre qu'ils firent ouvrir en divers endroits leur offrit une abondance de grains d'or. L'’amiral n’en fut pas plus tôt informé qu'il fit construire dans le lieu une forteresse qu'ilnomma Saint-Christophe; etces mines,auxquelles il donna le même nom, fournirent longtemps d'immenses richesses. Il ne pouvait rien arriver de plus heureux pour lui dans sa situation. Ceite nouvelle découverte suffisait pour faire tomber la principale accusation de ses ennemis; et quand leurs autres reproches auraient été mieux fondés, il n'ignorait pas qu'on obtient grâce aisément de ses maîtres lorsqu'on leur apporte le secret d'augmenter leur puissance et leurs trésors. Il faut convenir que, pendant cette perséeulion suscitée par ses entemis, l'amiral montra, dans toute sa conduite, la même supériorité dé lumières et de courage qu'il avait signalée dans tout le cours de son éxpédition. On ne peut lui reprocher que les eruautés odieusés exercées contre les Américains. L'humanité, il est vrai, répugne à éroire que les cruautés fussent absolument gratuites. Il était bien difficile, et peut-être impossible, que les Espagnols ne fissent pas un peu trop sentir leur ascendant ; et les naturels du paysétant une fois portés à la défiance ét à la haine, une poignée d'étrangers, environnée d’ennemis, ne se erut en sûreté que par leur mort. Qu'en faut-il conélure ? Que l'esprit de conquête et d'avidité, principe de ces expéditions hasardeuses et brillantes, ne pouvait avoir que des effets funestes. On ne Connaissait pas alors d'autre héroïsme : on n'était point encore assez éclairé pour sentir qu'il était à la fois el plus glorieux et plus ulile de s'attacher les Américains par de bons trailements , que dé les disperser par Ja terreur ou de les délruire par le fer; et lès conquérants trouvèrent plus court et plus facile de fairé dés esclaves et des victimes, que d'acquérir des alliés et des amis.

Les deux caravelles mirent à la voile le 40 mars 1496. L'amiral fil embarquer dansla sienne environ deux cent vingt Espagnols, les plus pauvres et les plus infirmes de la colonie, queleurs femmes et leurs parents avaient redemandés à la cour, êt que ses bons traitements, dans le cours de la navigation, disposèrent à prendre parti pour lui Contre Aguado; il se fit accompagner de l'adelantade jusqu'à Puerto de Plata, qu'il voulait visiter avec lui, dans le dessein d'y bâtir une ville; ensuite , prenant congé de son frère, qui retourna par terre à la colonie, il fit gouverner à l'est, vers le cap d'Engano, et l'ayant doublé le 22, il ahorda le 9 à Marie-Galante (4) ; mais la difficulté de faire de l’eau et du bois l'obligea d'aller mouiller le jour suivant à la

(1) Nom du vaisseau athiral de Golomb, A, M,

oo

Guadeloupe (1). Sa surprise fut extrême d'y voir le rivage bordé d'un grand nombre de femmes, armées d'arcs et de flèches, qui s'opposèrent à l'approche de ses barques. Deux Américains, deceux qu'ilavaitamenés d'Hispaniola (2), se jetèrent à la nage pour avertir cette troupe d’amazones qu'on ne pensait point à leur nuire, et qu'on ne leur demandait que des vivres; elles répondirent que leurs maris étaient de l'autre côté de Pile, et que c'était à eux qu'il fallait s’adresser; et voyant que les barques n’avançaient pas moins, elles tirèrent une nuéedeflèches dont personne ne fut blessé. Mais bientôt le bruit des arquebuses les mit en fuite; les Castillans entrèrent dans l'île, sans être sûrs que ce ne fût pas la terre ferme. Ils y trouvèrent de très gros perroquets, du miel, de la cire et quantité de ces plantes dont les insulaires faisaient du pain, et qu'ils nemmaient cazabi, d'où les Français ont fait cassave. Un détachement, qui fut envoyé dans les terrés, amena quarante femmes, entre lesquelles était l'épouse du cacique, qu'on n’avait pas eu peu de peine à joindre dans sa fuite. Lorsqu'elle s'était vue pressée par celui qui la poursuivait, elle s'était tournée tout d'un coup; et, l'ayant saisi de ses deux bras, elle l’avait renversé avec tant de force que , sans le secours qu'il reçut , il confessa qu'elle l'aurailétouffé. Cependant les caresses et les présents que l'amiral fit à toutes les femmes établirentbientôtla confiance et l'amitié ; elles procurèrent toutes sortes de rafraîchissements aux deux caravelles, pendant neuf jours que les Caslillans passèrent dans l'île; et lorsqu'on remit à la voile, l'épouse du cacique offrit de s'embarquer avec sa fille pour suivre l'amiral en Espagne. es

On ne découvrit point la terre avant le 41 juin. En entrant le lendemain dans le port de Cadix, Colomb trouva trois vaisseaux prêts à faire voile, avec des vivres et des munitions, pour l'île Espagnole; et n'osant les arrêter après avoir eu les ordres du roi, il eut du moins le temps de saisir celte occasion pour animer, par ses letlres, le courage et la constance de ses frères.

Il se rendit à Burgos où Leurs Majestés catholiques tenaient ordinairement leur cour. II parut à l'audience avec autant de fermeté que de modestie. Loin de le traiter comme un criminel dont on attend les justifications , on ne lui parla ni des informations d’Aguado, ni des accusations de Boyl et de Margarita. Il ne recut que des éloges et des remerciments pour ses nouveaux services.

Dans la joie d'un accueil qui couvrait ses ennemis de honte, il fit le récit de ses découvertes ; et proposant de les continuer, il demanda huit vaisseaux, dont il en destinait deux à porter des vivres et des munitions à la colonie d'Isabelle, et les six autres à demeurer sous ses ordres : cette demande lui fut accordée. Ensuite, ayant représenté qu'il était question de former un établissement solide qui pût servir de modèle à l'avenir pour d'autres colonies, il obtint que Leurs Majestés feraient passer dans l'île Espagnole un corps de recrues de trois cents hommes, composé de quarante cavaliers, cent fantassins, soixante matelots, vingt ouvriers en or, cinquante laboureurs , et vingt artisans de différentes professions, auxquels on adjoindrait trente femmes; que le fondsde leursoldeserait, par mois , de 60 maravedis et d’un hanega de blé, qui revient à six boisseaux de France, et que, par jour, on leur donnerait 14 maravedis pour vivre; qu'on enverrait des religieux pour le service divin et pour l'instruction des Américains ; des médecins , des chirurgiens et des apothicaires, pour connaître la nature des maladies qui avaient emporté tant de monde, et pour en chercher le remède; enfin, jusqu'à des musiciens et des joueurs d'instruments, pour bannir la tristesse,

(1) Colomb nomma ainsi cette île d’après un couvent de l'Estramadure, aux moines duquel il avait promis de les faire servir de parrains à une de ses premières découvertes. A. M. À ;

(2) L'ile Espagnole ou Saint-Domingue, A. M.

fléau ordinaire des colonies lointaines. Outre les trois cents personnes qui devaient êlre enlretenues aux dépens de Leurs Majestés, l'amiral eut la permission d'en mener cinq cents à ses propres frais. Il fut permis aussi à tous ceux qui voudraient passer en Amérique, sans aucune solde, de s'embarquer sur sa flolte, avec cet avantage séduisant qu'ils auraient le tiers de tout l'or qu'ils pourraient découvrir dans d’autres mines que dans celles dont on avait déjà pris possession, et qu ils ne paieraient à Leurs Majestés que le dixième de tous les autres profits du commerce.

Toutes ces mesures élaient sages; mais comme on ne pouvail se promettre de trouver beaucoup de volontaires qui fussent disposés à se transporter au Nou: veau-Monde pour y passer toute leur vie, surtoutd puis le retour de ceux qui n’en avaient rapporté qu’une couleur livide et diverses sortes de maladies , l'amiral commil une grande faute en proposant de changer la peine des crimes, à l’exceplion des plus noirs, en un exil perpétuel aux nouvelles colonies. Sur cette ouverture, qui fut approuvée, on statua que ceux des criminels qui avaient mérité la mort serviraient deux ans sans gages, et les autres une année seulement; après quoi ils seraient à couvert de toutesles poursuites de la justice, sans autre condition que de ne jamais retourner en Europe. D'un autre côté, l'ordre fut donné à tous les tribunaux d'Europe de condamner désormais au travail des mines ceux qui avaient mérité quelque punition équivalente, Ces deux règlements , qui recurent le sceau de l'autorité souveraine le 22 juin, à Médina del Campo, démentsient la sagesse qu'avait jusque-là montrée l'amiral. Il fut égaré par l'ambition de hâter, à quelque prix que ce fût, les progrès de sa colonie; maïs que pouvait-il attendre de pareils habitants ? Les nouveaux Etals doivent être établis sur de meilleurs fondements. Colomb obtint aussi le pouvoir de distribuer des terres à ceux qui seraient en état de les cultiver et d'y bâtir, avec réserve des droits du souverain sur l'or, l'argent et les autres métaux Enfin la reine, qui s’attribuait justement l'honneur des premières entreprises qui avaient conduit son amiral à la découverte du Nouveau-Monde, fit publier un édit qui défendait le passage aux Indes à tous ceux qui n'étaient pas nés sujets de sa couronne de Castille. Cependant il paraît qu'elle joignit au motif de la gloire celui de faire satisfaction à l'amiral sur la conduite et les discours de Boyl et de Margarita, dont le premier était Catalan , et l’autre sujet de la couronne d'Aragon. Les historiens qui lui attribuent ce dessein ajoutent que l'amiral demanda celte satisfaction comme une récompense de ses services; mais il ne porta pas plus loin la vengeance.

Les vaisseaux qu’il avait rencontrés à Cadix ayant achevé leur voyage au commencement de juillet, l'ade- Jlantade, encouragé par la nouvelle qu'il avait reçue de l’arrivée de son frère en Espagne, se hâta de les renvoyer avec de nouveaux trésors. Dans le compte qu'il rendait de ses opérations à l'amiral, il lui faisait sentir que le choix du terrain n'avait pas été heureux pour sa ville d'Isabelle, et que, s’il voulait former une colonie durable, il fallait songer à d'autres établissements. La cour, à qui l'amiral fit celte proposition, s’en étant remise à ses lumières , il se rappela que dans son dernier voyage, en rangeant la côte du sud , il avait remarqué de bons ports, d'excellents pâturages et des terres qui lui avaient paru fertiles, sans compter que cette partie de l’île ne devait pas être fort éloignée des mines auxquelles il avait donné le nom de Saint- Christophe. Il fit partir aussitôt une caravelle pour communiquer ses idées à son frère , avec ordre de travailler incessamment au transport de la colonie. Elle arriva dans les plus heureuses circonstances, lorsque, par d’autres informations, don Barthélemi était à la veille d'exécuter son dessein dans le même lieu. Oviédo fait le récit de cet événement.

Un jeune Aragonais, nommé Michel Diaz, le même qui avait reconnu les nouvelles mines, s'était battu

contre un Espagnol et l'avait grièvement blessé. Quoiqu'il fût au service particulier de l’adelantade, la crainte da châtiment l'avait fait fuir. Il avait pris sa route, avec cinq ou six de ses amis, vers la partie orientale de l'île, d’où côtoyant le rivage au sud, il fut arrêté par l'embouchure d'un fleuve sur larive duquelil trouva une bourgade. Les habitants, qui n'avaient point encore été maltraités par les Espagnols, ne firent pas difficulté de le recevoir. Unefemme, queles historiens ont nommée Catalina, concut de l'inclination pour lui; elle lui découvrit des mines, qui n'étaient qu'à sept lieues de sa demeure ; et dans la crainte de perdre un homme qui lui était devenu cher, elle lui proposa d'engager les Espagnols à s'établir sur ses terres. Le pays était agréable et fertile. Diaz ne balança point à saisir cette occasion pour se réconcilier avec la colonie. Catalina lui donna pour guides quelques habitants dont elle lui garantit la fidélité. Isabelle était éloignée d'environ cinquante lieues. Il y arriva secrètement. Quelques amis lui apprirent que son adversaire était guéri de sa blessure. Rien ne l'empêcha plus de se montrer ; il se présenta devant don Barthélemi , qui le revit avec joie, parce qu’il avait regretté sa perte et qu'il ne fut pas moins salisfait de ses offres.

Elles l'avaient déjà déterminé à faire un établissement du côté du sud, lorsque étant confirmé danscette résolution par les lettres de son frère, il partit aussitôt avec Diaz et les plus robustes de ses gens. Après quelques jours de marche, il arriva au bord de la rivière que les Américains nommaient Ozama et dont il trouva les rives fort peuplées. Le port était sûr et propre à recevoir des vaisseaux de plus de trois cents tonneaux. Les terres paraissaient excellentes et tous les habitants fort prévenus en faveur des Espagnols. L'adelantade ne balança point à tracer le plan d'une nouvelle ville à l'embouchure du port, sur la rive orientale. Il y fit venir, en peu de temps, la plus grande partie des habitants d Isabelle, où il ne laissa qu’un petit nombre d'ouvriers. Elle prit le nom de San-Domingo; les uns disent, du nom du père des Colomb, qui s'appelait Dominique, les autres, du jour où l'adelantade y était arrivé, qui était la fête de ce saint et un dimanche. Nous avons cru devoir ces détails à la fondation d'une ville deveuue dans la suile, sous le nom de Saint- Dominque, une des plusflorissantes colonies françaises.

Après s'être assuré par un traité du cacique Boechio qui commandait dans cette province, l'adelantade se rendit par terre à Isabelle, où il trouva que la misère et les maladies avaient emporté presque tout le reste des habitants. Dans le chagrin de ne voir arriver aucun navire d'Espagne, il pritle parti d'en faire construire pour yenvoyer iéséher des vivres, et dausl’intervalle il dis-

ersa les Espagnols, faibles ou malades, dans les vilages les plus voisinsdes forteresses ; mais les habitants se lassèrent bientôt d'entretenir des hôtes qu’ils ne pouvaient rassasier, et dont ils ne recevaient que de mauvais traitements pour récompense. Les sujets de Guarinoex, quise ressentaient le plus de cette vexaiion, furent les premiers qui résolurent de secouer un joug insupportable. Leur cacique était ami de la paix ; mais ils le forcèrent à se mettre à leur tête par la menace de se donner un autre maître. L’adelantade , informé de ce soulèvement à San-Domingo, dont il avait fait sa principale résidence, se hâta de marcher contre ce

rince , et l'ayant rencontré à la tête de quinze mille

ommes , il l'attaqua si brusquement pendant la nuit, qu'après avoir mis en pièces une partie de ses s, il le fit lui-même prisonnier.

Vers le même temps, il reçut avis de Boechio et d'Anacoana que leur tribut était prêt, et qu'ils étaient disposés à le livrer. Il chargea don Diègue, son frère à qui commandait toujours dans Isabelle, de faire passer une Caravelle à la côte de Xaragua; mais il voulut s'y rendre lui-même par terre et recevoir le premier hommage que ces caciques rendaient à l'Espagne. L’accueil qu'ils lui firent le confirma dans l'opinion qu'il avait prise de leur bonne foi. Ils allèrent au-devant de

lui avec un cortége de (rente-deux seigneurs, tandis qu'un grand nombre de leurs sujets apportaient à leur suite quantité de coton cru et filé et toutes sortes de provisions. La caravelle ayant abordé au port de Xaragua, qui n'était éloigné du palais de Boechio que d'environ deux lieues, Anacoana ne fit pas difficulté de se rendre à bord avec son frère. Elle avait fait préparer, vers le rivage, un logement fort bien meublé pour l’adelantade, où il fut surpris de trouver, entre divers ornements, des siéges de bois travaillés avec beaucoup d'art. C'était la première fois qu’on voyait un bâtiment de l'Europe sur cette côte. Les Castillans firent une décharge de l'artillerie, qui causa une frayeur extrême aux Américains; mais Anacoana, remarquant que l'adelantade ne faisait qu’en rire, fut la première à les rassurer et monta gaîment sur le tillac.

Les historiens s'accordent à relever le mérite de cette femme , que nous verrons bientôt indignement traitée par ceux qui croyaient ne lui devoir alors que de la reconnaissance et de l’admiralion. Ces mêmes historiens ont la bonne foi de rapporter un trait qui fait voir combien il eût été facile de gagner par la douceur un peuple sensible et généreux. Dans un des combats qui commençaient à devenir fréquents entre les Espagnols et les Américains , on avail enlevé la femme d'un des principaux seigneurs du pays. Son mari fut si désespéré de sa perte que , sans redouter le péril qui le menaçait lui-même, il vint se jeter aux genoux de Barthélemi, el il le conjura, les larmes aux yeux, de lui rendre une femme qui lui était plus chère que la vie. L'adelantade fut louché de cette tendresse. Il lui rendit sa femme sans exiger aucune rançon. Ce bienfait ne fut pas perdu pour les Castillans. Ils furent surpris de revoir bientôt ce bon Américain avec quatre ou cinq cents de ses sujets, dont chacun portait un coas, espèce de bâton brûlé qui leur servait à remuer la terre. Il demanda un terrain pour le cultiver. Son offre fut acceptée ; et le travail de ses gens, animés par la reconnaissance , eut bientôt défriché de vastes champs où l'adelantade fit semer du blé. Ainsi, cetteterre pouvait devenir fertile sous les mains de ses habitants, et l'on préféra de l’ensanglanter!

Le troisième voyage de Colomb est remarquable en ce qu’il découvrit, pour la première fois, le continent ‘ de l'Amérique, dont il n'avait encore aperçu que quelques îles, nommées aujourd'hui les Antilles ou îles du Vent.

Il faisait voile vers l'Ourse, et cherchant à se dégager des canaux voisins des côtes qu’il prenait encore pour des îles, il prit à l’est, dans l’’espérance de sortir entre la pointe du golfe de Paria et la côte opposée. Il traversa le golfe, et le 43 il entra dans un très beau port, qu'il nomma // Puerto de Gatos, trompé par la vue d'un grand nombrede trèsgrossinges, qu'il pritd'abord pour des chats. Ce port est proche de la bouche de l'Orénoque , qu'Herréra nomma Yuyapari, et qui contient deux petites îles, de/ Caracol et del Delsin. A peu de distance, on visita un autre port, ensuite on doubla le cap de Lapa pour sortir du golfe au nord. Entre ce cap, qui fait la pointe de la côte de Paria , et le cap Boto, qui est au nord-ouest de la Trinité, la distance est d'environ deux lieues; mais un peu au-dessus, le canal en a cinq de largeur. Les trois vaisseaux, . y étant entrés avant midi ; trouvèrent les flots dans un mouvement lerrible, et si couverts d'écume par le combat du courant avec la marée, que le danger leur parut extrême.llss’efforcèrent en vain de mouiller.Les ancres furent enlevées par la force des vagues. Ils avaient trouvé la mer aussi fougueuse en entrant dans le golfe par le canal, mais ils y avaient eu la faveur du vent; au lieu que, dans le passage où ils se voyaient engagés, le vent avec lequel ils espéraient sortir s'étant calmé tout d’un coup, ils demeuraient comme livrés à l’impétuosité des flots, sans aucun moyen d'avancer ou de retourner dans le golfe. L'amiral sentit la grandeur du péril. Il confessa que, s’il en était délivré par le ciel, il pourrait se vanter d'être sorti de la gueule du

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