CONQUÈTE DU PÉROU
Pizarre, cet intrépide capitaine qui allait devenir le conquérant du Pérou, naquit à Truxillo dans l'Estra madure, en 1475. Il était fils naturel d’un gentilhomme espagnol dont il prit le nom. Son éducation fut négligée, au point qu'il n’apprit pas même à lire, et sa première occupalion fut de garder les pourceaux dans une campagne de son père, Un jour en ayant perdu un, et n'osan! rentrer dans la maison paternelle, il prit la fuite et s'embarqua pour l'Amérique. Il ne tarda pas à se distinguer sous Vasco Nugnez de Balboa, qui découvrit la mer du Sud. Ce fut en 1514 que lui-même concut l'idée de faire la conquête du Pérou, I se rendit à cet effet à Panama, et s'y concerta avec Almagro, son compagnon de voyage, él un prêtre nommé fer nand de Lucques. Ms fireut entre eux ung bssocialion,
dont les principaux articles portaient que Pizarre, connu pour homme de main, et longtemps exercé dans les guerres contre les Américains, serait chargé de l'expédition ; qu'Almagro, possesseur d'une grande fortune, prendrait soin des préparatifs, et que Fernand de Lucques ferait les autres dépenses. Pour cimenter leur associalion, Fernand de Lucques dit la messe, sépara l'hostie en trois, en prit uue partie, et donna les deux autres à ses associés.
La flotte consistait en un seul vaisseau qu'ils avaient acheté, et deux canons. Almagro fut laissé à Panama pour former un renfort de matelots, de soldats et de vivres, avec lesquels il avait promis de suivre Pizarre. Celui-ci fit voile vers l’île de Taboga, qui n’est qu'à cinq lieues de Panama, et passa douze lieues plus loin, aux îles des Perles, ainsi nommées par Vasco Nugnez qui les avait découvertes. Il y fit de l’eau et du bois ; il y prit du fourrage pour les chevaux, et douze autres lieues au-delà il trouva un port, qu'il nomma port de Laspinas, parce qu'il trouva quantité de pommes de pin dans le voisinage. Continuant sa navigation vers le sud, dix lieues plus loin, il entra dans un autre port où il fit du bois et de l'eau ; ensuite, n'ayant pas cessé d'avancer pendant dix jours, les vivres lui manquèrent, et tout l'équipage se vit forcé de brouter des bourgeons de palmier. Pizarre s'efforçca de soulager les hommes les plus faibles, et prit sur lui les plus grands travaux. 11 perdit vingt-cinq hommes, et tout lé reste aurait péri Sans un secours inespéré de vivres qui lui arriva. Son désastre fit donner au port où il se trouvait le nom de Puerto de la Hambre.
Il poursuivit sa navigalion vers le sud, et le jour de la Chandeleur il aborda une terre qu'il nomma pour cette raison /a Candelaria. Comme celte contrée était humide et très coupée de montagnes, il ne s'y arrêta que peu de jours. Il reprit la mer pour débarquer plus loin, près d'un petit village, où il découvrit du maïs, de la chair de porc, des pieds et des mains d'hommes, ce qui lui fit croire qu'il était chez des anthropophages. Il se remit en mer, et bientôt il arriva dans un lieu qu'il nomma Pueblo Quemado, c'est-à-dire peuple brûlé. Les habitants du pays lui firent une guerre opiniâtre, et il fut obligé de se relirer dans une contrée voisine.
Pendant que Pizarre luttait ainsi contre la fortune, Almagro était parti de Panama sur un vaisseau qui portait avec lui soixante-dix Espagnols. Il trouva Pizarre à Chicana, près de l’île des Perles. Les deux aventuriers, ayant alors une pelite flotte composée de deux vaisseaux, trois canons et deux cents Espagnols, continuèrent leur navigation. Ils découvrirent quantité de rivières peuplées de caïimans. Après avoir çonsommé leurs provisions, ils n’eurent pour toute ressource que le fruit des mangles dont le pays était couvert. Is avaient presque partout repoussé les attaques des indigènes, et dans ces attaques, ayant perdu plusieurs Espagnols, il fut décidé qu'Almagro retournerait à Panama pour en tirer des vivres et des recrues. Il revint en effet avec quatre-vingts hommes, et ce renfort permit à Pizarre de pénétrer dans le pays de Catamez, fertile en provisions, et où il vit, pour la première fois, de For en grande abondance.
Après la découverte du Catamez, Pizarre jugea qu'il aurait besoin de beaucoup plus de monde, et il fit repartir Almagro pour Panama. Mais à son retour à Panama, Almagro trouva un nouveau gouverneur, qui n'avait pas pour l'expédition les mêmes dispositions que le précédent. Pizarre, qui attendait son compagnon dans une petite île nommée Gallo, comptait vainement sur son secours. Quelques-uns de ses gens, rebutés de ce qu'ils avaient souffert et tremblant pour l'avenir, demandèrent à retourner sur leurs pas. De son côté, le gouverneur de Panama envoya un lieutenant chargé de ramener ceux qui ne seraient pas contents de leur sort, Ce lieutenant, malgré l'inten-
tion qu'il avait de ramener tout le monde, fut touché d'admiration pour Pizarre, qui le priait de lui laisser
au moins quelques hommes. Alors il se mit à l’un des bouts de son navire; puis ayant tracé une ligne, il mit à l’autre bout le capitaine Pizarre avec ses soldals, et ordonna que ceux qui voulaient aller à Panama passassent de son côlé. Il ne resta près de Pizarre que treize Espagnols et un mulâtre. Toutes les prières de celui-ci ne purent fléchir cet officier qui craignait de déplaire au gouverneur. Il promit seulement qu'il engagerait Almagro à lui envoyer des vivres. Cette espérance détermina Pizarre à l'aller attendre dans une île qu'il avait nommée la Gorgone, où il était sûr de trouver de l'eau, et de pouvoir subsister avec le peu de maïs qui lui restait. Il confia à l'officier deux lettres : l’une pour le gouverneur auquel il reprochaïit de lui enlever ses gens, et de rendre un fort mauvais office à l'Espagne par les obstacles qu'il mettait à son entreprise ; l'autre ponr Almagro et Fernand de Lucques qu'il pressait inslamment de le secourir.
L'ile de Gorgoge, que ceux qui l'ont vue comparent à l'enfer, est effrayante par la noire obscurité de ses bois, la hauteur de ses montagnes, les pluies continuelles, la mauvaise température de son air, dont le soleil ne pénètre jamais l'épaisseur, et surtout par la prodigieuse quantité de moucherons et de reptiles dont elle est remplie. Sa situation est à 3° du nord, et son circuit d'environ trois lieues. Ce fut l'asile que Pizarre choisit dans son chagriv, autant pour se dérober aux altaques des Américains dans un séjour si désert, que pour se procurer de l'eau qui lui avait manqué dans l'île del Gallo.
L'officier, de retour à Panama {il se nommait Tafur), fit au gouverneur Los Rios une peinture du courage et de la misère de Pizarre, qui eut le pouvoir de l'attendrir, mais sans lui inspirer la résolution de l’assister. Il crut avoir assez fait en lui offrant l’occasion de revenir; et, pour réponse, il dit que c'était sa faute s’il périssait. Ceux que Tafur avait ramenés faisaient un récit si touchant de tout ce qu'ils avaient souffert, qu'on ne pouvait les entendre sans une extrême compassion. Almagro et de Lucques en furent atlendris jusqu'aux larmes. Ils sollicitèrent le gouverneur, ils lui représentèrent le tort qu'il faisait à la couronne, ils le menacèrent même d'en porter leurs plaintes à l'empereur; enfin, soit pitié, soit crainte de la cour, soit passion pour l'or dont les déserteurs étaient revenus chargés, Los Rios consentit à donner un navire; mais soutenant les apparences de son refus, il déclara que c'était pour offrir encore une fois à Pizarre le moyen de revenir ; ensuite, feignant de regretter sa facilité, il donna ordre à Castaneda de visiler ce vaisseau avec un charpentier, et de dire qu'il n'était pas propre à la navigation. Mais ces deux hommes eurent la fermeté de répondre que le bâtiment était bon. Il lui devint comme impossible alors de se rélracter ; et sa dernière ressource fut de faire ordonner à Pizarre, sous de grandes peines, de venir rendre comple de son expédition dans six mois. On reconnaît, dans cetle conduite du gouverneur , l'embarras d’un chef qui souhaite une entreprise, et qui ne veut point se charger de l'événement.
Cependant Pizarre et ses compagnons, voyant passer plusieurs mois sans apparence de secours, commençaient à se croire abandonnés. Dans leur désespoir, ils pensèrent à faire un radeau des débris de leur navire, qui n’avait pu résister aussi longtemps qu'eux au climat de la Gorgone, pour s'approcher de Ja côte et descendre à Panama. Cette résolution était arrêtée, lorsqu'ils découvrirent le vaisseau qu'on leur envoyait. Ils ne le prirent d'abord que pour quelque monstre marin, où pour une poutre chassée par les flots. À la vue même des voiles, ils n’osaient se persuader ce qu'ils désiraient avec tant de passion, Enfin l'ayant reconnu, ils se livrèrent à des transports de joie. Pizarre forma aussitôt un nouveau plan. Il prit le parti de laisser leurs prisonniers dans l'île, sous la garde de Paëz et de Truxilo, dont la santé s'était affaiblie jusqu'à ne pouvoir supporter la mer, et d'al-
ler droit à Tumbez, sous la direction de deux hommes de cette contrée, qu'il s'était attachés par ses caresses, et qui commençaient à savoir un peu d'espagnol.
11 prit sa roule au sud-est, en remontant la côte, et vingt jours d'une navigation pénible le firent arriver sous une ile siluée devant Tumbez, proche de Puna. Il la nomma Sainte-Claire. Elle n'était pas peuplée, mais regardée par les habitants du pays voisin comme un sanctuaire, parce qu’en certains temps ils y faisaient de grands sacrifices à quelques idoles de pierre, que les Espagnols ne virent pas sans étonnement. La principale avait une tête d'homme de monsirueuse forme. Mais ils remarquèrent avec joie que leurs guides ne les avaient pas trompés dans l'opinion qu'ils leur avaient donnée de cette côte. En plusieurs endroits de l'île ils trouvèrent quantité de petits ouvrages d'argent et d'or, tels que des mains , des têtes, et surtout un vase d'argent d'une grandeur assez considérable. Ils trouvèrent aussi des couvertures de laine jaune fort propres et bien travaillées. Leur admiration fut extrême, et Pizarre ne pouvait se consoler du départ de ses premiers compagnons, avec lesquels il comprit qu'il aurait pu former quelque entreprise importante. Les habitants l’assuraient que tout ce qui s'offrait à ses yeux n'était rien en comparaison des richesses du pays. Le lendemain, ayant renis à la voile, il découvrit un radeau si grand qu'il le prit d'abord pour un navire. Bientôt il en découvrit quatre autres. Chacun était monté par des Américains. Pi-
zarre leur fit dire que son dessein élait de rechercher
leur amitié, et qu'il les priait d'en avertir leur cacique.
On ne fut pas longtemps à voir paraitre une foule d’autres Américains qui venaient admirer les barbes et les habits des étrangers. Le cacique arriva bientôt avec des provisions , et prit les Espagnols pour des envoyés du ciel. On vécut en bonne intelligence ; l'or et l'argent furent étalés avec profusion , et Pizarre. qui ne pouvait s'emparer du pays avec si peu de monde, se promit bien d'y revenir.
Il s'avança jusqu'au 5€ degré de latitude méridionale, où il découvrit le port de Payta, si célèbre depuis dans toutes les relations de celte côte. Plus loin il trouva celui de Jangerata, vers lequel il mouilla sous une petite île où il trouva quantité de loups marins. IL doubla le cap qu'il nomma del Agura, et continuant de ranger la côte, il entra dans un port, auquel il donna le nom de Sainte-Croix. Déjà la renommée d’wn petit nombre d'étrangers qui paraissaient pour la première fois dans cette mer s'était répandue par tous les pays voisins. On y publiait qu'ils étaient blancs et barbus, qu'ils ne faisaient de mal à personne, et qu'ils étaient pieux et humains. Cette réputation, qu'ils ne devaient pas conserver longtemps, fut d'un extrême avantage pour leur entreprise. Ils n'abordaient sur aucune côte que les peuples n’accourussent en foule, et ne les recussent avec autant de confiance que de joie.
Plus loin au sud, un vent contraire jeta pendant quinze jours les Castillans dans le dernier embarras. Ils ne firent que tournoyer, sans pouvoir aborder à la côte qu'ils ne perdaient pas de vue. Le bois et les vivres commençaient à leur manquer. Enfin, s'étant approchés du rivage, à peine eurent-ils jeté l'ancre qu'ils furent entourés de radeaux chargés de toutes sortes de rafraîchissements. Pizarre fit descendre un de ses compagnons pour demander du bois; mais dans l'intervalle les vagues devinrent si fortes qu'il ne put se dispenser de lever l'ancre. Le vaisseau fut porté par le vent jusqu'à Coluque, entre Tangara et Chimo, lieu où les villes de Truxillo et San-Miguel ont élé fondées depuis, et où Pizarre trouva du bois et des vivres en abondance.
Ce capitaine entreprenant n’osa pousser plus loin ses découvertes avec si peu de monde, dont une partie commençait à se mutiner. Il avança un peu dans la rivière de la Chica, il ÿ prit quelques Américains pour les instruire et s’en faire des interprètes; et,
bornant sa course à Santa, il céda aux instances de ses gens qui demandaient leur retour, en lui promettant de le suivre lorsqu'il serait en état de se faire respecter dans une région qu'ils reconnaissaient comme la meilleure et la plus riche du Nouveau-Monde, Ils s'étaient accoutumés à la nommer Birou, du nom d’une rivière, et de là vient, avec quelques changements, celui de Pérou, sous lequel on a compris plusieurs Etats qui portaient alors des noms différents, car les Américains n’en avaient pas de généraux pour cette vaste étendue de pays, telle qu'elle nous est aujourd'hui connue.
Quoique Pizarre n'ait pas fait une route si longue et si pénible sans en rapporter un peu d'or, il se trouva plus pauvre en rentrant à Panama, vers la fin de 1526, qu'il ne l'était en partant d'Espagne pour aller chercher la fortune dans'le Nouveau-Monde. Ses associés, qui avaient élé les plus riches habitants de la Castille d’or, avaient employé comme lui tous
‘leurs biens à leur entreprise commune , et s'étaient
même endettés fort au-delà de leurs fonds. Le gouverneur paraissant moins disposé que jamais à favoriser une nouvelle-expédition, il ne vit point d'autre ressource pour le soulien de ses propres espérances que de faire un voyage à la cour. Etant passé en Espagne, il exposa ce qu'il avait entrepris et ce qu'il avait souffert, quel en avait été le succès, et les avantages qu'il se promettait d'en recueillir pour la couronne. En offrant de recommencer son expédition, il demanda le gouvernement du pays qu'il avait découvert, et qu'il espérait conquérir. Cette faveur lui fut accordée aux condilions qui étaient alors en usage, c'est-à-dire qu'il prendrait sur lui lous les frais, comme les peines et les dangers de la conquête : sur quoi plusieurs historiens observent avec admiration que ni Colomb, ni Cortez, ni Vasco Nugnez, ni Pizarre, ni tant d'autres aventuriers qui procurèrent à l'Etat plus de millions que les rois d'Espagne n'avaient alors de pistoles dans leurs coffres, ne reçurent jamais un sou du gouvernement pour les encourager , trop heureux quand, après un succès dont on était charmé de profiter, on leur laissait une partie des avantages qui leur avaient élé promis, et qu’ils avaient achetés si cher. Tels étaient alors les principes de la cour d’'Espagne. Pizarre, muni des lettres qui l'établissaient gouverneur du Pérou, reprit la route de Panama, fortifié par la compagnie de ses trois frères, qu'il avail engagés dans ses grandes vues.
En partant pour Panama, il eut le crédit d'engager au même voyage quantité de volontaires espagnols. La pelile flotte mit à la voile de Panama en 1531. Le dessein de François Pizarre était de se rendre droit à Tumbez, où les observations de ses premiers compagnons lui faisaient espérer de grandes richesses ; mais ayant trouvé des vents contraires, il se vit forcé de prendre terre cent lieues au-dessous , et de débarquer ses gens et ses chevaux pour suivre Ja côte par terre. De larges rivières qu il fallait traverser à leur embouchure, souvent hommes et chevaux à la nage, rendirent cette marche fort pénible. Pizarre trouva des ressources dans son adresse et son courage pour inspirer de la résolution à ses soldats. Il aidait lui-même à nager ceux qui se défiaient de leur habileté ; il les conduisait jusqu'à l’autre bord. Enfin ils arrivèrent sans perte dans un lieu nommé Coaque, situé au bord de la mer, et presque sous l'équateur. Outre les vivres qu'ils y trouvèrent en abondance, ils y firent un tel butin , que pour donner une haute opinion de leur entreprise el faire naître l'envie de les suivre, ils renvoyèrent deux de leurs vaisseaux, l'un à Panama, l'autre à Nicaragua , dont la charge montait à plus de 30,000 castillans d'or. Il s’y trouva aussi quelques émeraudes; mais les aventuriers en perdirent plusieurs en voulant les essayer. Ils étaient si mal instruits que, pour faire cas de ces pierres , ils croyaient qu’elles devaient avoir la dureté du diamant et résister au marteau : ainsi, craignant que les Américains ne
pensassent à les tromper, ils en brisèrent un grand nombre, qu'ils jugeaient fausses, et leur ignorance leur causa une perte inestimable. Cependant ils ne tardèrent pas à s’apercevoir que le butin dont ils avaient envoyé les prémices leur vaudrait des secours.
Pizarre, sans quitter la côte, s'avança dans une province qu'il nomma Puerto-Vieijo, port vieux. De là il se proposait d'aller au port de Tumbez ; mais se souvenant de la petite île de Puna, qui est vis-à-vis de ce port, il crut que la prudence l’obligeait à commencer par s’y faire un établissement. Cette île a cinquante lieues de tour. Pizarre eut à y combattre les habitants, et il délivra cinq à six cents prisonniers de l'un et de l'autre sexe, que ces insulaires avaient pris dans les combats partiels contre les habitants de Tumbez. De là il partit avec la plus grande partie de ses troupes, et se rendit à la rivière de Chica, à trente lieues de Tumbez. IL parait que son dessein avait été de pénétrer jusqu'à Payta, et qu'il alla effectivement jusqu’à ce port; mais quelques envoyés qu'il recut de la ville de Cusco, de la part d’un prince nommé Huascar, qui Jui faisait demander du secours contre Atahualpa, son frère, changèrent tout d'un coup“ses résolutions. La mésintelligence de ces deux princes servit mieux encore les Espagnols au Pérou que les divisions des Tlascalans et de Montézuma n'avaient fait au Mexique. Les Péruviens avaient d’ailleurs des préjugés favorables aux Espagnols. Dans l’idée que la maison royale de Cusco était descendue d'un fils du soleil, ils donnèrent la même qualité aux Castillans.
La députation d'Huascar élant arrivée au port de Payta, Pizarre, qui reconnut aussitôt de quelle importance elle était dans ses desseins, se hâta de rappeler les troupes qu'il avait laissées à Tumbez, et s'occupa jusqu’à leur arrivée à jeter sur la rivière de Payta les fondements d’une ville qu'il nomma San-Miquel. Il voulait que les vaisseaux qui lui viendraient de Panama, comme il lui en était déjà venu quelques-uns, trouvassent une retraite sûre à leur arrivée. Ensuite ayant distribué entre ses gens l'or et l'argent qui étaient le fruit de ses expéditions, il ne laissa dans la nouvelle ville que ceux qu'il destinait à l’habiter.
Les députés d'Huascar lui avaient appris qu'Atahualpa était alors dans la province de Caxamarea. Ses troupes ne furent pas plutôt arrivées de Tumbez, qu'il se mit en marche pour aller trouver ce prince. Un désert de vingt lieues qu’il eut à traverser dans des sables brülants, sans eau et sans secours contre l'extrême ardeur du soleil, fit beaucoup souffrir l’armée; mais, à l'entrée d'une province nommée Moteppe, il commença heureusement à trouver des vallons peuplés, où les rafraîchissements étaient en abondance. De là les Espagnols s’avancèrent vers une montagne, sur laquelle ils rencontrèrent un envoyé d’Atahualpa, qui présenta au gouverneur des brodequins très riches et des bracelets d’or, en l’avertissant de s’en parer lorsqu'il se présenterait devant l'inca, auquel cette marque le ferait connaître. L’envoyé était lui-même inca, c'est-à-dire prince de la race royale, se nommait ta Autachi. Son compliment roula sur la parenté des Espagnols et de son maître, en qualité d'enfants de Viracecha et du soleil. Les présents consistaient en diverses sortes de fruits , de grains, d’étoffes précieuses, d'oiseaux et d'autres animaux du pays, des vases, des coupes, des plats et des bassins d’or et d'argent, quanlité de turquoises el d'émeraudes. L’abondance et l'éclat de ces richesses firent juger aux Espagnols que le prince qui les envoyait devait posséder des trésors. Ils en conclurent qu'il était alarmé du traitement qu’on avait fait aux habitants de Puna et de Tumbez, et cette conjecture était juste ; mais ils ignoraient encore que ces peuples les regardaient comme fils du soleil et comme exécuteurs de ses vengeances, y mêlaient un motif de religion, et que leur but était, non d'acheter l'amitié d'une poignée d'hommes qu'ils pouvaient envelopper aisément, mais d'apaiser la colère du soleil, qu'ils eroyaient irrité contre eux,
Pizarre n’avait pour interprèle qu'un jeune Américain de-Puna, qui ne savait guère la langue de Cusco, qui était celle de la cour, ni celle des Espagnols, et il fut difficile de s'entendre. Néanmoins Pizarre continua sa marche vers Caxamarca, et fut bien accueilli partout. En arrivant dans cette capitale, il fut ébloui des richesses qui s’offraient de toutes parts. L'inca était assis sur un siége d'or. Il se leva pour embrasser les Espagnols, et leur fit présent également de siéges d’or. Deux princesses d’une grande beauté présentèrent des liqueurs, et ces rafraîchissements furent suivis d'un festin. Un frère de Pizarre se rendit à Cusco, et ne fut pas moins ébloui de la magnificence de cette ville. Enfin les deux princes péruviens ayant été tourà-tour égorgés par les menées directes ou indirectes des Pizarre, ceux-ci demeurèrent maîtres du pays et amassèrent des richesses immenses.
Le conquérant Pizarre ayant laissé ses deux frères, Jean et Gonzale, dans les provinces conquises, et son autre frère don Diègue à Cusco, à litre de gouverneur, rêva d’autres conquêtes. 11 alla fonder au bord de la mer, sur la rivière de Limac ou Lima, la fameuse ville à laquelle il donna le nom de Los Reyes, parce qu’il en fit jeter les fondements le 6 janvier, jour consacré à la fête des Rois.
Cependant Fernand Pizarre, frère de François Pizarre, apportait d'heureuses nouvelles d'Espagne, où celui-ci l'avait envoyé. Charles-Quint venait de conférer au découvreur du Pérou la dignité de marquis, et Almagro recevait la qualité d’adelantade du Pérou. Ce dernier voulnt réunir Cusco à son gouvernement, et une mésintelligence entre lui et les deux frères du marquis, Jean et Gonzale Pizarre, qui se trouvaient à Cusco même, aurait causé beaucoup de désordres, si le nouveau marquis ne s'était hâté de les prévenir par son retour. Il était alors à Truxillo, autre ville qu'il venait de fonder. Les Péruviens, charmés des espérances qu'il avait données à leur inca, le portèrent avec zèle sur leurs épaules, et lui firent faire en fort peu de temps cent lieues de chemin.
Assuré de sa domination à Cusco, le marquis revint dans son nouvel établissement de Los Reyes, après la défaite d'Almagro, qui fut étranglé dans sa prison et décapité sur la place publique. Le fils de eet Almagro voulut se venger à son tour, et concut le projet d'assassiner le vice-roi en plein jour, au milieu de son palais de Cusco. Herrada était à la,tête de la conspiration, qui n'eût jamais pu réussir, si le marquis, aussi aveuglé par la confiance que ses ennemis l'élaient par la fureur, n’eût méprisé tous les avis qu’on lui donnait et négligé toutes les précautions. Le jour de Saint- Jean, au mois de juin 1541, Herrada, suivi dedix ou douze de ses complices, marche l'épée à la main vers le palais du vice-roi, en criant: « Meure le tyran !meure le traître ! » Il entre ; quelques domestiques sont égorgés, d’autres prennent la fuite. Le secrétaire du marquis saute par la fenêtre, tenant entre les dents son bâton de commandement. Quelques amis du vice-roi sont tués à ses côtés. Il reste seul, n'ayant pas, dans un trouble si imprévu, donné la moindre marque de crainte. Entouré d’assassins , il se défend avec une bravoure incroyable, en tue plusieurs, en blesse un plus grand nombre, et tombe enfin percé à la gorge d’un coup mortel.
Telle fut la fin d'un des plus célèbres conquérants du Nouveau-Monde. Nul de ceux que la fortune y distingua n'eut plus de grandeur d'âme, un courage plus extraordinaire, et ne fut plus élevé par la force de son caractère au-dessus de toutes les craintes, de tous les dangers, de toutes les épreuves. C’est à celte confiance inébranlable, qui sous le poids des maux présents ose encore envisager ceux de l'avenir, que l'Espagne fut redevable de l'empire du Pérou. C’est le séjour de Pizarre dans l'île de Gorgone qui livra à l’heureux Charles-Quint tous les trésors du Potose. Pizarre était d'autant plus digne de les conquérir, qu'il savait les prodiguer, La libéralité était en lui aussi extrème que la
va'eur; et, pour le faire connaître d’un mot, le maître du Pérou ne laissa rien en mourant. Méprisant l'or et cherchant les périts, il était né pour la gloire et pour commander. Son ascendant naturel subjuguait jusqu'à ses rivaux, ce qui rend plus excusable la confiance qui le livra à ses ennemis. Doux, affable, humain, adoré de ses soldats, exposant volontiers sa vie pour le moindre d’entre eux, et même pour ses domestiques, on ne peut lui reprocher que la mort d’Atahualpa, quil permit et qu'il crut devoir permettre, tant il est
ifficile à l'ambition de se séparer de l'injustice et de la cruauté!
Cependant Vacca de Castro, envoyé par la cour pour rétablir l'ordre, arrivait à Panama. Sa commission lui déférait le commandement en cas que le viceroi mourût. Devenu gouverneur du Pérou par la mort de Pizarre, il se fit reconnaître des principaux commandants, et Holquin Garcias et Alphonse d'Alvarado se joignirent à lui avec l'élite des troupes espagnoles, Le jeune d'Almagro , sommé de reconnaître l'autorité royale, pour toute réponse dit pendre le député de Castro. On se battit avec toule la fureur qu'annoncçait ce premier acte de violence. La victoire fut longtemps disputée. Elle fut due principalement à la bravoure de François Carjaval, l'un des officiers de Castro, et alors âgé de plus de quatre-vingts ans. Cet aventurier, dont le nom est si fameux et si exécrable dans l'histoire du Nouveau-Monde, est peut-êlre de tous les brigands qui le dévastèrent celui qui commit le plus de forfaits et versa le plus de sang.
Il n'avait d'autre bonne qualité que la valeur, mais dans le plus haut degré. A cette journée de Chapas, si funeste au jeune d'Almagro, on le vit à la tête de l'infanterie royale, que foudroyait le canon ennemi, animer les soldats par son exemple et par ses discours. Il était épais de taille. « Ne craignez pas l'artillerie, leur disait-il, ce n’est que du bruit. Je suis aussi gros que deux de vous ensemble, et cependant combien de boulets passent auprès de moi sans me toucher! » Il jeta sa cotte de mailles et son casque, et, l'épée à la main,
il marcha sur l'artillerie des rebelles, s’en rendit maître, la tourna contre eux et décida la victoire.
D'Almagro fut tué dans la déroute, et laissa le champ de bataille couvert de morts, après s'être battu luimême en. désespéré. Mais les troubles de l'Amérique n'étaient pas à leur terme, et les Pizarre, qui avaient donné le Pérou à l'Espagne, devaient tous y trouver leur tombeau.
Las Casas, sorti de sa retraite pour signaler en faveur des Péruviens le même zèle qui avait adouci le sort des peuples du Mexique, s'élail fait entendre encore à la cour, et, sur ses représentations, elle avait accordé à ses nouveaux sujets des lois de douceur, Le nouyeau gouverneur de Cusco et de Los-Reyes s'étant livré à des actes barbares, Gonzale Pizarre, qui gouvérnait la province de Charcas, profita des mécontenlements existants pour chasser ce gouverneur de Cusco et lui livrer bataille sous les murs de Quito. Vela (Lel était le nom de ce gouverneur) tombe frappé d'un coup de- hache, et on lui coupe la tête. Dans le même temps, le féroce Carjaval, qui s'était attaché à la fortune des Pizarre, se baignait dans le sang de ses prisonniers que le bourreau massacrait devant lui.
Pizarre victorieux revint à Los-Reyes, où il fut recu avec tout l'appareil du plus magnifique triomphe. Bientôt lui-même, ébloui de sa prospérité, se rendit odieux par son orgueil et alla jusqu’à défier tout haut Charles-Quint de lui disputer le Pérou. La cour lui envoya un successeur, et Pizarre se vit toutà-coup abandonné par son armée qui.passa tout entière sous les enseignes de La Gasca, nouveau gouverneur. Carjaval et Pizarre, faits prisonniers, furent condamnés à morts ; le second eut la tête tranchée, et le premier fut écartelé. Gonzale Pizarre n'avait aucune des qualités de son frère François Pizarre, si ce n’est le courage guerrier. É
La Gasca relourna en Espagne , rapportant à son
souverain la nouvelle de la pacification du Pérou et des trésors immenses. Mendoze, alors vice-roi du Mexique, fut nommé pour remplir la même dignité à Lima, en comprenant dans sa vice-royauté le Pérou proprement dit avec Gusco et le Chili.
Terminons cette notice par quelques mots sur les premiers élablissements européens dans les terres du versant opposé au Pérou, c’est-à-dire au Brésil et à Buenos-Ayres.