VOYAGE AUX RÉGIONS ÉQUINOXIALES D'AMÉRIQUE
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M. le baron Alexandre de Humboldt, après avoir parcouru l'Allemagne et l'Italie, partit de Marseille pour Barcelone, et arriva à Madrid au mois de mars 1799. Par l'entremise du ministre de Saxe, il eut des conférences avec le chevalier de Urquijo, alors premier ministre du roi d'Espagne, et il en obtint des passeports pour les possessions espagnoles en Amérique. M. Bonpland devint son compagnon de voyage.
es deux amis quittèrent Madrid vers le milieu du mois de mai, et se rendirent à la Corogne, où ils devaient s'embarquer pour l'île de Cuba. Ce port de la Corogne étant bloqué par des vaisseaux anglais, on eut besoin d’nser de précaution pour en sortir. On y réussit le 5 juin 1799, à bord de la corvette le Pizarre, qui fit voile pour les îles Canaries, qu'elle atteignit au bout de treize jours. Durant la traversée. M. de Humboldt eut occasion de faire des observations curieuses sur les courants maritimes, notamment sur le golfe Stream.
Nos voyageurs firent un séjour à l'île de Ténérifle, el en visitèrent le pic, si souvent décrit par les navigateurs. Ils continuèrent ensuite leur navigation, et parcoururenten vingljours l'espace de neuf centslieues qui sépare les côtes d'Afrique de celles du Nouveau- Monde. Leur route fut celle que suivent tous les bâti-
VE TP Pas. — linp, Lacoun et CF, rue Souflot, 19,
ments destinés aux Antilles, depuis ie premier voyage deChristophe Colomb, etils prirentterre à Cumana, non loin des bouches de l'Orénoque, le 45 juillet 4799.
Dans cette traversée, de Ténériffe aux côtes de l'Amérique méridionale, M. de Humboldt reconnut que, comme dans la traversée de l'océan Pacifique, d'Acapulco aux îles Philippines, les matelots n'ont presque pas besoin de toucher aux voiles. On navigue dans ces parages comme si l'on descendait une rivière : cé qui permet de croire que ce ne serait pas une entreprise hasardeuse de faire le voyage dans une chaloupe non pontée.
La ville de Cumana est éloignée d'un mille de l’embarcadère ou de la batterie de la bouche du Dragon, une des bouches de l'Orénoque. Elle est adossée à un groupe de montagnes, sur les eaux limpides du rio Manzanarès, au fond du golfe dé Cariaco, avec un château fort construit à l'extrémité d'une colline. Cumana occupe proprement le terrain contenu entre es château et les petites rivières du Manzanarès et de Santa-Catalina. Le delta formé par la bifurcation de la première de ces rivières offre un terrain fertile couvert de bananiers et d'autres plantes cultivées dans des jardins ou charas des Indiens. La ville n’a aucun édifice remarquable, et la fréquence des tremblements de terre. ne pérmêt point d'en élever.
Les faubourgs de Cumana sont presque aussi popu- Jeux que l'ancienne ville. On en compte trois, celui des Ferrites, sur le chemin de la plaga Chica, où l'on trouve quelques beaux lamariniers ; celui de Saint-
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Francois vers le sud-est; et le grand faubourg des Guayqueries, tribu d'Indiens qui appartenaient à la nation des Guaraunos, que l'on ne trouve plus que dans les terrains marécageux compris entre les bras de l'Orénoque.
La population de Cumana n'était guère en 1799 que de seize à dix-sept mille âmes, mais aujourd'hui (1853) elle dépasse quarante mille âmes.
Comme les habitants de Cumana préfèrent la fraicheu’ du vent de mer à l'aspect de la végétation, ils ne connaissent presque d'autres promenades que celle de la grande plage, près de l'embouchure du petit rio Santa-Catalina, bordé de palétuviers ou manglares. Le reste de la plaine est en partie dénué de végétation. En sortant du faubourg indien, et en remontant Ja rivière vers le sud, on trouve quelques charmants emdroits ombragés de tamariniers,
La plaine aride de Cumana présente après de fortes ondées un phénomène extraordinaire. La terre, humectée et réchauffée par les rayons du soleil, répand cette odeur de muse qui, sous la zône lorride, est commune à des animaux de classes très différentes, au jaguar, aux petites espèces de chat-tigre, aw cabiai ow chigu re, au vautour gallinazo, awerocodile, aux vipères et aux serpents à sonnettes. Les émanations gazeuses qui sont les véhicules de cet arôme me semblent se dé-
gager qu'à mesure que le terreau renfermant Îles dé-
pouilles d'une innombrable quantité de reptiles, de vers et d'insectes, commence à s'imprégner d'eau. Par tout où l'on remue le sol, on est frappé de la masse de substances organiques qui tour-à-tour, dit M. de Humboldt, se développent, se transforment ôu se décomposent. La nature dans ces c'imats paraît plus active, plus féconde, et pour ainsi dire plus prodigue de la vie.
Les bords du Manzanarès sont très agréables et ombragés de mimosas, d’erythrina, de seiba et autres arbres d'une taille gigantesque. Une rivière dont la température dans le temps des crues descend, comme l’a remarqué M. de Humboldt, jusqu'à 220 quand l'air est à 30 ou 33°, est un bienfait inappréciable dans un pays où les chaleurs sont excessives pendant toute l’année, et où l'on a besoin de se baigner plusieurs fois. par jour. Les enfants passent leur vie dans l'eau; tous les habitants, même les femmes des familles les plus riches savent nager, et la première question qu'on s'adresse en se rencontrant le malin est de savoir si l'eau de la rivière est plus fraiche que la veille. Le soir on place des chaises dans l'eau : les hommes et les femmes presque sans vêtement passent quelques heures dans la rivière à fumer des cigarres, à parler de l’extrême sécheresse de la saison, de l'abondance des pluies dans les cantons voisins, et de la toilette des dames. Aujourd’hui on joint à ces sujets frivoles les questions de politique et d'administration. C’est un spectacle assez curieux de voir dans l’eau durant le jour, à cer-. tains moments, la population de Cumana, et un peu avant Ja nuit, de contempler les plus jolies personnes de cette grande ville nageant gracieusement comme des sirènes à côté des jeunes tritons cumaniens qui les recherchent en mariage, ou qui aspirent à leur plaire: ceci nous rappelle Ja grande promenade de Mendoza au pied.de la Cordillière des Andes, où les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe se livrent dans un limpide canal aux délices du bain sans autre vêtement que celui de la nature.
Le port de Cumana est une rade qui pourrait recevoir les escadres de l'Europe entière. Tout le golfe de Cariaco, qui a trente-cinq milles de long sur six à huit milles de large, offre un excellent mouillage. L'océan Pacifique nest pas plus calme et plus tranquille sur les côtes du Pérou que la mer des Antilles depuis Porto-Cabello, et surlout depuis le cap Codera jusqu'à la pointe de Paria. Les ouragans des îles Antilles ne se font jamais sentir dans ces parages, où l’on navigue dans des caloupes non pontées. Le seul danger du port
de Cumana est un bas-fond de neuf cents toises de largeur, et qui est très connu des marins.
Dans la province de Cumana on distingue un grand nombre de tribus indiennes, notamment les Chaymas, les Guayqueries, les Caribes et les Guaraunos. On i, nore le nombre exact des Guaraunos, qui font leurs cabanes à l'embouchure de l'Orénoque. Les Guayqueries habitent en partie un des faubourgs de Cumana et la péninsule d'Araya, tandis que les Chaymas wivent dans les montagnes de Caripe, et les Caribes dans les savanes méridionales de la Nouvelle-Barcelone. Tous ces Indiens, en général, mènent une vie pastorale et sont agriculteurs. M. de Humboldt donne sur les Chaymas quelques détails assez curieux.
Les Chaymas, comme tous les peuples à demi sauvages qui habitent les régions excessivement chaudes, ont, suivant M. de Humboldt, une aversion très prononcée pour les vêtements. Hommes et femmes restent aus dans l'intérieur de leurs maisons. Lorsqu'ils traversent le village ils portent une espèce de tunique de toile de coton qui descend à peine jusqu'au genowr; les épaules et le haut de la poitrine sont nus. S'il pleut, les Chaymas se dépouillent de ce vêtement, et le tiennent sous le bras, aimant mieux recevoir la pluie sur le corps nu , que de mouiller leur tunique. Les sentiments de décence et de pudeur ne sont pas plus connus des jeunes filles que des hommes. Déjà Christophe Colomh. trouva en 1498, à l’île de la Trinité, les femmes entièrement nues, tandis que des hommes portaient le guayuco, qui est une bandelette étroite plutôt qu'un tablier. À cette même époque, sur la côte de Paria, les filles se distingwaient des femmes mariées parune nudité absolue, ou seulement par la couleur du guayuco.
Les filles des Chaymas se marient vers l'âge de douze ans. Toutes ces filles portent les cheveux réunis en deux longues tresses. Hommes et femmes ont le corps très musculeux et à formes arrondies. Il n'existe parmi eux aucune difformité physique.
Les Chaymas sont presque sans barbe au menton comme les Tongouses et d’autres peuples de race mongole ; ils arrachent le peu de poils qui leur viennent. Leur vie est de la plus grande uniformité. Ils se couchent très régulièrement à sept heures du soir, et se lèvent longtemps avarit le jour, à quatre heures et demie du matin. Chaque individu a un feu près de son hamac. Les femmes sont très frileuses. Hommes et femmes se baignent tous les jours, et comme ils sont presque constamment nus, ils n’ont jamais de malpropreté sur le corps.
Le 18 novembre 1799, M. de Humboldt et M. Bonpland partirent de Cumana pour la Guayra, trajet de soixante lieues que les petits bâliments côliers font en quarante heures. La situation de la Guayra ressemble à celle de Sainte-Croix de Ténériffe. La chaîne de montagnes qui sépare le port de la haute vallée de Caracas plonge presque immédiatement dans la mer, etles maisons de la ville se trouvent adossées à un mur de rochers escarpés ; il reste à peine entre ce mur et Ja mer un terrain uni de cent à cent quarante toises de lar geur. La ville ne renferme que deux rues dirigées pa rallèlement de l’est à l’ouest. Elle a des fortifications le long de la mer, mais elle offre un aspect triste et so: litaire, C’est un des endroits les plus chauds de la terre, à cause de sa siluation géographique près de la ligne équinoxiale et de son exposition particulière.
Caracas, aujourd’hui capitale de la république de Vénézuéla, détachée de la grande république de Colombie fondée par Bolivar, a une population de quarante, à cinquante mille habitants, dont les trois quarts sont des hommes de couleur. Elle est située à l'entrée de la plaine de Chaca, qui s'étend à trois lieues à l’est de : Corimar et de Questa de Auyamäs, et qui a jusqu'à. deux lieues et demie de large. Traversée par le Rio- Guayre, celle plaine a quatre cent quatorze toises d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Le terrain qu'occupe la ville de Caracas est inégal et en pente. Le peu d’étendue de la vallée et la proximité des monta-
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gnes donnent au site de Caracas un caractère morne sévère ; cependant le paysage environnant est assez eau.
Le climat de Caracas offre une sorte de printemps perpétuel; la température se soutient le jour entre 20 et 269, et la nuit entre 46 et 189, ce qui favorise à la fois Ja végétation du bananier, de l’oranger, du caféier, du pommier, de l'abricotier et du froment. Un écrivain espagnol compare le site de Caracas au paradis terrestre, et reconnaît dans l’'Anauco et les torrents qui l’avoisinent les quatre fleuves du paradis; mais il oublie de dire qu'un climat tempéré est généralement inconstant ef variable. Les habitants de Caracas se plaignent de ce que dans le même jour ils ont différentes saisons, et que les passages d’une saison à l'autre sont extrêmement brusques. Pendant le séjour de M. de Humboldt à Caracas, le maximum de la température fut de 250 et le minimum de 120.
Les pluies sont extrêmement abondantes à Caracas dans les mois d'avril, mai et juin. Le climat de cette contrée convient parfaitement à la canne àsucre et au bananier, ainsi qu'aux ananas.
Après un séjour de deux mois à Caracas, M, de Humboldt se dirigea vers l'Orénoque. Le chemin le plus court eût été de franchir la chaîne méridionale des montagnes eutre Baruta, Salamanca et les savanes d'Ocumare, pour traverser ensuite les steppes ou Ilanos d'Orituco, et s'embarquer à Cabruta, près de l'embouchure du rio Guarico; mais le voyageur préféra visiter les Yallées d'Aragua, et aller chercher le rio Apure, qu'il descendit jusqu'à son confluent avec l'Orénoque. Il
ut voir aussi les montagnes de los Teques, les bords értiles du lac de Valence et les sayanes immenses de Calabozo.
De Caracas M. de Humboldt suivit la rive droite du rio Guayre, petite rivière qu'une chaine de montagnes peu élevées sépare de la vallée de la Pascua, célèbre par les anciennes mines d'or de Baruta et d Oripoto: Il visita la Victoria, ville de sept mille habitants, traversée par le petit rio Calanchas qui débouche dans le rio Aragua. Deux routes de commerce passent par la Victoria, celle de Valencia ou de Porto-Cabello, et celle de villa de Cura ou des plaines, appelée camino de los Llanos. On y découvre à l'ouest les vallées d’Aragua, couvertes de jardins, de champs cultivés, de bouquets d'arbres sauvages , de fermes et de hameaux. En se tournant vers le sud et le sud-est, on voit se développer à perte de yue une chaîne de montagnes qui dérobent aux regards les plaines ou steppes de Calabozo.
Des fécondes vallées d'Aragua on se rendit au lac Valencia, que les Indiens appellent Tacarigua, un peu
lus grand que le lac de Neufchâtel en Suisse, et ayant ha forme du lac de Genève, avec une hauteur au-dessus du niveau de la mer à peu près la même. Les bords de ce lac sont déserls, nus et presque inhabités au sud, Mais très riants et très bien cultivés au nord. Le ceiba à grandes fleurs jaunes donne un caractère particulier au paysage en unissant ses branches à celles de l'erYtbrina pourpré. Le mélange et l’éclat des couleurs Yégétales contrastent avec la teinte unie d'un ciel sans nuages. La longueur du lac est de dix lieues ou de vingthuit mille huit cents toises ; sa largeur est très inégale, mais elle ne dépasse nulle part deux ou trois lieues, Le plus souvent elle n’a que qualre à cinq milles. Sa profondeur est de douze à quinze brasses ; quelques endroits ont jusqu'à trente-cinq brasses. La température à sa surface est de 239, c'est-à-dire un peu au-dessous de la température moyenne de l'air. Ce lac très poissonneux est rempli d'îles qui embellissent la paysage par la forme pittoresque de leurs rochers et par l'aspect de la végétation qui les couvre. La plus grande de ces îles est habitée par quelques familles de métis qui nourrissent des chèvres.
M. de Humboldt partit le 21 février 1800 pour Nueva- Valencia, en voyageant la nuit à cause de l'excessive chaleur du jour.
La ville de Nueva-Valencia occupe une étendue de
\ terrain considérable, mais sa population n'est que de sept mille âmes. Les rues sont très larges ; le marché est très vaste, et comme les maisons sont fort basses, la disproportion entre la population de la ville et l’espace qu'elle occupe est encore plus grande qu’à Caracas. Nueva- Valencia, fondée en 1555, est de douze années plus ancienne que Caracas. Sa situation dans une plaine au bord d'un lac rappelle l'emplacement de Mexico, et M. de Humboldt pense que Valencia eût mieux convenu que Caracas pour la capitale du Vénézuéla, à cause de la communication facile qu'offrent les vallées d’Aragua avec les Ilanos et les rivières qui débouchent dans l'Orénoque, outre la possibilité d’ouvrir la navigation intérieure par le rio Pao et la Portuguesa jusqu'aux bouches de l'Orénoque, au Cassiquiare et à l’'Amazone.
Les fourmis abondent à tel point dans l'emplacement de la ville de Valencia, que leurs excavations ressemblent à des canaux souterrains quise remplissent d'eau pendant le temps des pluies et deviennent très dangereuses pour les édifices.
Arrivé à Porto-Cabello, M. de Humboldtreconnut que le climat de cette ville est moins ardent que celui de Guayra. La brise y est plus forte, plus fréquente, plus régulière. Les maisons ne sont point appuyées contre des rochers qui absorbent pendant le jour les rayons du soleil et émeltent le calorique pendant la nuit. L'air peut circuler librement entre les côtes et les montagnes d’Ilaria. Les causes de l'insalubrité de l'atmosphère viennent des plages de l’ouest, qui s'étend vers la Punta de Tucacos près du beau port de Chichiribiche, Là se trouvent les salines, et là règnent à l'entrée de la saison des pluies, des fièvres tierces qui dégénèrent facilement en fièvres ataxiques, qu'onappelle autrement maladies de la côte. ;
A Porto-Cabello, on observe un courant de côte généralement dirigé vers l’ouest, depuis les côtes de Paria jusqu’à l'isthme de Panama, et à l'extrémité occidentale de l’île de Cuba. Ce courant, vers le haut, est très fréquent pendant deux ou trois mois de l'année, de septembre à novembre. On le croit l'effet de quelques vents nord-ouest qui ont soufflé entre la Jamaïque et le cap Saint-Antoine de l'ile de Cuba,
. M. de Humboldt quitta Porto-Cabello le 4er mars 1800, et retourna aux vallées d Aragua, où il remarqua un arbre dont le sue est un lait nourrissant, d’où lui est venu le nom d'arbre de la vache. Les nègres et les gens libres boivent abondamment de ce lait végétal et le regardent comme un aliment salutaire; ils y trempent du pain de maïs el de manioc. Cet arbre a le port du caimitier et a des feuilles oblongues. Lorsque l'on fait des incisions dans le tronc, il donne en abondance un lait gluant, assez épais, dépourvu de toute âcreté, et qui exbale une odeur de baume très agréable. Le peuple appelle fromage le caillot qui se sépare au contact de l'air, et qui s'aigrit dans l'espace de cinq à six jours. Cet arbre extraordinaire paraît propre à la Cordillière du littoral, depuis Barbula jusqu'au lac de Maracaybo. Cet arbre rappelle les sucs laiteux du papayer et de l'hevea, le fruit de l'arbre à pain des îles de la mer du Sud, l'arbre à beurre du Bambara en Afrique, et le caoutchouc américain.
Après avoir parlé de la récolle du cacao dans le Vénézuéla, surtout dans la province de Caracas, où se voient les plus helles plantations de cet arbuste, M. de Humboldt visita les montagnes qui bordent le lac de Valencia vers le sud, et qui ferment pour ainsi dire. le rivage septentrional du grand bassin des Ilanos. ou savanes de Caracas. Pour descendre des vallées d'Aragua dans ces savanes, il faut franchir les montagnes de Guigue et de Tucutunemo, c'est-à-dire d'un pays cultivé passer dans une vaste solitude.
Le 6 mars, M. de Humboldt quitta les vallées d'Aragua en longeant le lac de Valencia. Il apercut des bandes nombreuses de singes, notamment de l'espèce nommée araguales, espèce qui a un aspect triste et un burlement uniforme qu'on distingue à huit cents
k HISTOIRE DES VOYAGES.
toises de distance. Les Indiens prétendent que lorsque les araguates remplissent la forêt de leurs hurlements, il y en a toujours un qui chante comme chef de chœur. M. de Humboldt reconnut l'exaclitude de cette observation. 11 vit en outre que quand une femelle cst sur le point de mettre bas, le chœur suspend ses hurlements jusqu'au moment de la naissance du petit. Les Indiens croient que pour guérir de l'asthme, il suffit de boire dans le tambour osseux de l'os hyoïde de l'araguate, parce que cet animal à un volume de voix extraordinaire qui doit, disent-ils, donner à l'eau qu'on y verse la vertu de guérir les affections du poumon.
Le 10 mars, M. de Humboldt était à la villa de Cura, par 140 9’ 47” de latitude nord, lieu qu'ont rendu célèbre les miracles d'une image de la Vierge. Notre voyageur passa ensuite dans les plaines de l'Orénoque, et voici quelques-unes des observations qu'il y a faites :
«Il y a quelque chose d'imposant, mais de triste çt de lugubre dans le spectacle uniforme de ces steppes. Tout y paraissait immobile : à peine quelquelois l'ombre d’un petit nuage qui parcourt le zénith et approche de la saison des pluies se projette sur la savane. Je ne sais si l'on n’est pas autant surpris au premier aspect des Ilanos qu'à celui de la chaîne des Andes. Les pays montagneux, quelle que soit l'élévation absolue des plus hautes cimes, ont une physionomie analogue; mais on s’accoutume avec peine à la vue des Ilanos de Vénézuéla et de Casanare, à celle des pampas de Buénos-Ayres et du Chaco, qui rappellent sans cesse, et pendant des voyages de vingt à trente jours, la surface unie de l'Océan. J'avais vu les plaines ou Ilanos de la Mancha, en Espagne, et les bruyères qui s'étendent depuis l'extrémité du Jutland, par le Lunebourg et la Westphalie, jusqu'en Belgique. Ces dernières sont de véritables steppes dont l'homme, depuis des siècles, n’a pu soumettre que de petites portions à la culture; mais les plaines de l'ouest et du nord de l'Europe n'offrent qu'une faible image des
‘ immenses Ilanos de l'Amérique méridionale. C’est dans le sud-est de notre continent, en Hongrie, entre le Danube et la Theisse; en Russie, entre le Borysthène le Don et le Volga, que l’on rencontre ces vastes pâturages qui semblent nivelés par un long séjour des eaux, et qui terminent l'horizon de toutes parts. Les plaines de la Hongrie frappent l'imagination du voyageur par le jeu constant du mirage là où je les ai traversées, sur les frontières de l'Allemagne, entre Presbourg et Adenbourg; mais leur plus grande étendue se trouve plus à l’est entre Czegdel, Debreezin et Tittel. C'est une mer de verdure qui a deux issues, l’une près de Gran et de Waitzen, l'autre entre Belgrade et Widdin.
« On à cru caractériser les différentes parties du monde en disant que l’Europe a des bruyères, l'Asie des steppes, l'Afrique des déserts, l'Amérique des savanes; mais, par celte distinction, on établit des contrastes qui ne sont fondés ni dans la nature des choses ni dans le génie des langues. L'existence d'une bruyère suppose toujours une association de plantes de la fa mille des érycinées; les steppes de l'Asie ne sont pas partout couvertes de plantes salines; les savanes de Vénézuéla offrent avec les graminées de petites mimoses herbacées, des légumineuses et d’autres dicotylédonées. Les plaines de la Songarie, celles qui s’étendent entre le Don et le Volga, les puszta de la Hongrie sont de véritables savanes, des pâturages abondants en graminées, tandis que les savanes à l’est el à l’ouest des montagnes Rocheuses et du Nouveau-Mexique produisent des chenopodiées qui renferment du car bonate et du muriate de soude. L’Asie a de véritables déserts dépourvus de végétation, en Arabie, dans le Gobi et en Perse. Depuis qu'on a mieux appris à connaître les déserts de l'intérieur de l'Afrique, si longtemps et si vaguement réunis sous la dénomination de désert de Sahara, on a observé que, dans ce continent, comme en Arabie, il y a des savanes el des pâturages enclavés au milieu de terrains nus et arides. Ce sont
ces derniers, ces déserts couverts de graviers, dépouillés de végétaux, qui manqueni presque entièrement au Nouveau-Monde. Je n'en ai vu que dans les parties basses du Pérou, entre Amotapa et Coquimbo, sur les bords de la mer du Sud. Les Espagnols les appellent non des //anos, mais les desiertos de Sechura et d'Atacamez. Cette solitude a peu de largeur, mais quatre cent quarante lienes de long. La roche y perce partout à travers les sables mouvants. Il n’y tombe jamais une goutte d'eau; et, comme dans le désert de Sahara, au nord de Tombouctou, le désert péruvien présente, près de Huaura, une riche mine de sel gemme. Partout ailleurs dans le Nouveau-Monde, il y à des plaines désertes, parce qu’elles sont inhabitées, mais non de véritables déserts.
« Les mêmes phénomènes se répèlent dans les régions les plus éloignées; et au lieu de désigner ces vastes plaines dépourvues d'arbres par la nature dés herbes qu’elles renferment, il paraît simple de les distinguer en déserts et en steppes ou savanes; en terrains nus, sans traces de végétaux, et en terrains couverts de graminées ou de petits végétaux de la classe des dicotylédonées. On a désigné dans beaucoup d'ouvrages les savanes de l'Amérique, surtout celles de la zône tempérée, par le nom de prairies; mais ce mot me paraît peu applicable à des pâturages souvent secs. quoique couverts d'herbes de quatre à cinq pieds de baut. Les Ilanos et les pampas de l'Amérique méridionale sont de véritables steppes. Ils offrent une belle verdure pendant la saison des pluies; mais dans le temps des grandes sécheresses, ils prennent l'aspect d'un désert. L’herbe se réduit alors en poudre; la terre se crevasse: le crocodile et les grands serpents restent ensevelis dans la fange desséchée, jusqu à ce que les premières ondées du printemps les réveillent d'un long assoupissement. Ces phénomènes se présentent sur des espaces arides de cinquante à soixante lieues carrées, partout où la savane n’est pas traversée par des rivières; car sur le bord des ruisseaux et auires petites mares qui renferment une eau croupissante, le voyageur rencontre de distance en. distance, même pendant l'époque des grandes sécheresses, des bouquets de mauritia, palmiers dont les feuilles en éventail conservent une brillante verdure. »
Les steppes de l'Asie, ajoute encore M. de Humboldt, sont toutes hors des tropiques et forment des plateaux très élevés, tandis qu'en Amérique, sauf sur le dos des montagnes du Mexique, du Pérou et de Quito, les llanos ont très peu de hauteur au-dessus du niveau de l'Océan, et appartiennent toutes à la zône; elles n'ont pas, comme les steppes de l'Asie australe et les déserts de la Perse, ces lacs sans écoulement, ces petits systèmes de rivières qui se perdent ou dans des sables ou par des filtrations souterraines ; elles sont inclinées vers l’est et le sud, et leurs eaux courantes sont des affluents de l'Orénoque. Enfin, ce qui caractérise le plus les savanes ou steppes de l'Amérique méridionale, c’est le manque absolu de collines et d'inégalités, le niveau parfait de toutes les parties du sol : voilà pourquoi les premiers conquérants espagnols ne les ont nommées ni déserts, ni savanes, ni prairies, mais plaines, los {lanos. Les seules ondulations qu'elles présentent sont quelques hauts-fonds et quelques petites éminences convexes qui s'élèvent insensiblement à quelques toises de hauteur.
Lorsqu'on entend parler de cette innombrable quantité de chevaux, de bœufs et de mulets répandus dans les plaines de l'Amérique, on oublie assez généralement qu'en Europe, chez les peuples agriculteurs, il en exisle des quantités également prodigieuses. La France nourrit plus de six millions de gros bétail, et l'empire autrichien treize millions quatre cent mille têtes.
A Calabozo, M. de Humboldt eut occasion de voir beaucoup de poissons électriques , notamment des gymnotes et des torpilles. Il avait déjà vu la torpille de Cumana; mais les véritables gymnotes ou anguilles
électriques des bassins d'eau stagnante et des affluents de l'Orénoque occasionnaient des commotions beaucoup plus fortes. En effet, le gymnote est le plus grand des poissons électriques; il y en a de cinq à six pieds - de long. Cet animal se plaît, comme nos anguilles, à avaler et à respirer de l'air à la surface de l'eau. On ne s'expose pas témérairement aux premières commotions d’un gymnote grand et fortement irrité, la douleur et l’'engourdissement sont très violents.
La ville de Calabozo ou Calabaco est située par 80 56° 8” de latitude nord, 600 10° 40” de longitude ouest. N. de Humboldt en partit le 24 mars et passa à gué le rio Uruticu, qui estrempli de crocodiles très féroces. Il rencontra de grandes mares d'eau près desquelles il aperçu d'énormes serpents boa. À mesureque les mares se dessèchent , ces animaux s’enfoncent dans la boue pour y chercher le degré d'humidité qui donne de la flexibilité à leur peau et à leurs téguments ; c’est dans cet état qu'ils s'engourdissent, en conservant peut-être une communication avec l'air extérieur.
Notre voyageur atteignit bientôt San-Fernando de Apure, ville située sur une grande rivière navigable, près de l'embouchure d’une-autre rivière qui traverse la province entière de Varinas; cette situation est extrêèmement avantageuse pou: le commerce; les cuirs, le cacao, le coton et l'indigo refluent par cette ville vers les bouches de l'Orénoque. Pendant la saison des pluies de grands bâtiments remontent depuis l'Angostura jusqu'à San-Fernando, et par le rio Santo-Domingo jusqu'à Torunos, le port de la ville de Varinas. À cette même époque les inondations des rivières, qui forment un dédale d'embranchements entre l'Apure, VArauca , le Capanaparo et le Sinaruco, couvrent un pays de près de quatre cents lieues carrées. Dans ce bassin les savanes ont de douze à quatorze pieds d’eau, et offrent l'aspect d’un lac immense. Les villages et les fermes placés sur des espèces de hauts-fonds s'élèvent à peine de deux ou trois pieds au-dessus de la surface des eaux. Tout rappelle ici les inondations de la Basse-Egypte et la lagune de Xarayes au Brésil, Les crues des rivières de l’Apure, du Méta et de l'Orénoque sont périodiques.
Parti de San-Fernando , le 30 mars, par 34 degrés de chaleur du thermomètre à l'ombre, M. de Humboldt s’embarqua sur l'Apure pour joindre l'Orénoque et le Rio-Negro. En entrant de l’Apure dans l'Orénoque, il reconnut à ce grand fleuve une largeur aux eaux basses de dix-neuf cent six toises, largeur qui, dans le temps des pluies, atteint jusqu'à cinq mille cinq cent dix-sept toises, Il descendit ce même fleuve, franchit les grandes cataractes ou rapides formées par le passage de l'Orénoque à travers les montagnes de la Parime, entre les 5 et 6 degrés de latitude nord, cent lieues à l'ouest des Cordillières de la Nouvelle- Grenade.
Entre les 4e et 8e degrés de latitude , l'Orénoque séare la grande forêt de la Parime des savanes nues de ‘Apure, du Meta et du Guaviare ; il forme aussi Ja li-
mite entre des hordes de mœurs différentes. A l'ouest, errent dans des plaines dépourvues d'arbres, les Guahibos, les Chirocoas etles Guamos, peuples sales, dégoütants, fiers de leur sauvage indépendance, et difficiles à fixer au sol et à habituer à des travaux réguliers. C'est pour cela qu'on les appelle Zndios andantes ou Indiéns vagabonds. A l'est, vivent les Macos, les Salivas, les Curacicanas, les Parecas et les Marquiritares, peuples doux , tranquilles et adonnés à l'agriculture.
Chez ces sauvages, comme dans les solitudes de Ja Guyanne et chez les habitants à demi civilisés, et comme chez les insulaires de la mer du Sud, M. de Humboldt a remarqué que beaucoup de jeunes femmes ne veulent pas être mères. « Si elles ont des enfants dit-il, ceux-ci sont exposés non-seulement aux dan gers de la vie sauvage, mais encore à d'autres dangers qui naissent des préjugés populaires les plus bizarres. Les enfants sont-ils frères jumeaux , on ne peut les conserver en vie lous deux; ce serait s'exposer à la
risée publique, et ressembler aux rats, aux sarigues, aux plus vils animaux, qui mettent bas un grand nombre de petits à la fois.» 11 y a plus encore : « Deux enfants nés d’un même accouchement ne peuvent appartenir à un même père. » C’est là un axiôme de la physiologie des Indiens Salivas; et, sous toutes les zônes, dans les différents états de la société, lorsque le peuple s'empare d'un axiôme, il y tient plus que les hommes instruits qui l'ont hasardé les premiers. Pour ne pas troubler la tranquillité du ménage, les vieilles parentes de la mère ou les sages-femmesse chargent de faire disparaitre un jumeau. A-t-il quelque difformité physique, le père le tue sur-le-champ ; on ne veut que des enfants bien faits et robustes , car les difformités indiquent quelque influence du mauvais esprit. Quelquefois les enfants d'une constitution très faible subissent le même sort. Demandez au père ce qu'est devenu un de ses fils, il feindra une mort naturelle. Il désavouéra une action qui lui paraît blâmable, mais non criminelle. « Le pauvre mwre (fils), vous dira-t-il, ne pouvait nous suivre : il aurait fallu l’attendre à chaque instant; on ne l’a pas revu; il n’est pas venu coucher où nous passâmes la nuit. » Telles sont la candeur et la simplicité des mœurs, tel est le bonheur si vanté de l'homme dans son élat de nature! On lue son ils, pour échapper au ridicule d’avoir des jumeaux, pour ne pas voyager plus lentement, pour ne pas s'imposer une légère privation.
Toutefois, ces actes de cruauté sont moins fréquents qu'on ne le pense. On aurait tort de les attribuer à l'état de polygamie dans lequel vivent les indigènes non caléchisés. La polygamie diminue sans doute le bonheur domestique et l'union intérieure des familles; mais cet usage , sanctionné par l'islamisme, n’empêche pas les Orientaux d'aimer tendrement leurs en-fants. Chez les Indiens de l'Orénoque, le père ne rentre chez lui que pour manger el pour se coucher dans son hamac ; il ne prodigue de caresses ni à ses enfants en bas âge, ni à ses femmes destinées à le servir, L'affection paternelle ne commence à se montrer que lorsque le fils est devenu assez fort pour prendre part à la chasse, à la pêche et aux travaux agricoles dans les plantations.
Si la funeste habitude de prendre des breuvages qui font avorter diminue le nombre des naissances, ces breuvages n'altèrent pas assez la santé pour empêcher les jeunes femmes d'être mères à un âge plus avancé. Ce phénomène, bien remarquable sous le rapport physiologique, a frappé depuis longtemps les moines missionnaires. En Europe, disent-ils, les femmes mariées craignent d’avoir des enfants, parce qu’elles ne savent comment les nourrir, les vêtir, les doter. Toutes ces craintes sont inconnues aux femmes de l'Orénoque. Elles choisissent le temps où elles veulent être mères, d’après deux systèmes diamétralement opposés , selon les idées qu’elles se forment des moyens de conserver la fraîcheur et la beauté. Les unes prétendent , et cette opinion est la plus générale, qu'il vaut mieux commencer tard à avoir des enfants pour pouvoir se livrer sans distraction , dans les premières années du mariage , aux travaux domestiques et agricoles. D’autres pensent, au contraire, qu'elles fortifient leur santé et parviennent à une vieillesse plus heureuse , lorsqu'elles sont devenues mères très
” jeunes. Selon que les Indiens adoptent l'un ou l’autre
de ces systèmes, les médicaments abortifs sont administrés à des époques différentes.
En réfléchissant sur ces calculs de l'égoisme parmi les sauvages , « on croit devoir, dit M. de Humboldt, féliciter les peuples civilisés de l'Europe de ne pas avoir eu connaissance jusqu'ici d'echoliques, en apparence si peu nuisibles à la santé. L'introduction de ces breuvages augmenterait peut-être la dépravation des mœurs dans des villes où un quart des enfants ne voient le jour que pour être abandonnés de leurs parents. Cependantil serait possible aussi que, dans nos climats, les nouveaux abortifs offrissent le même dan-
ger que l'usage de la sabine, de l'aloès, et des huiles essentielles de cannelle et de girofle. »
La constitution robuste du sauvage , dans lequel les différents systèmes sont plus indépendants les uns des autres, résiste mieux et plus longtemps à l'excès des stimulants et à l'emploi des agents délélères que la constitution faible de l'homme civilisé.
Dans ses explorations sur l'Orénoque, M. de Humboldt eut à souffrir beaucoup des moustiques et des maringouins. Vers le haut Orénoque l'atmosphère en fourmille bien plus que vers le bas Orénoque, parce que dans le premier le fleuve est environné d'épaisses forêts. Avec la diminution de l'eau et la destruction des bois, les mosquitos diminuent dans le nouveau continent; mais les effets de ces changements sont aussi lents que les progrès de la culture. Les villes d'Angostura, de Nueva-Barcelona el de Monipox, celte dernière sur la Magdalena, où par un défaut de police les rues, les grandes places et l'intérieur des cours se trouvent couverts de brousailles, sont tristement célè bres par l'abondance des zancudos.
Les blancs nés sous la zône torride se promènent impunément pieds nus dans le même appartement où l'Européen, récemment débarqué, est exposé à l'attaque des ningos ou chiques. Ces animaux, presque invisibles à l'œil, s'introduisent sous les ongles des pieds, et y acquièrent la grosseur d'un petit pois par le prompt accroissement des œufs placés dans un sac particulier sous le ventre de l'insecte. Le nigua distingue donc ce que l'analyse chimique la plus délicale ne saurait distinguer, le tissu cellulaire et le sang d’un Européen de ceux d’un blanc créole. 11 n’en est point ainsi des moustiques. Ces insectes, quoi qu'on en dise, sur les côtes de l'Amérique méridionale, attaquent également les indigènes et les Européens; il n'y a que les effets de la piqûre qui soient différents dans les deux races d'hommes. La même liqueur venimeuse, déposée dans la peau de l'homme cuivré de race indienne et dans celle d'un homme blanc nouvellement débarqué, ne cause pas d’enflure au premier, tandis qu'elle produit chez le second des ampoules dures, fortement enflanmées et douloureuses pendant plusieurs jours. |
M. de Humboldt et son compagnon de voyage, M. Bonpland , eurent occasion de remarquer que l'usage immodéré des bains, tout en calmant la douleur des anciennes piqûres des zancudos, rendait le corps beaucoup plus sensible aux piqûres nouvelles. En se baignant plus de deux fois par jour, on met le corps dans un état d'irritation nerveuse dont on ne peul, à ce qu'il paraît, se former une idée en Europe.
La voracité des mosquilos dans cerlains endroits sur l'Orénoque et sur le Rio-Magdalena, l'acharnement avec lequel ils attaquent les hommes pour leur sucer le sang, l'activité du venin, variable dans la même espèce sont des faits bien remarquables; ils trouvent cependant leur analogie dans les classes des grands animaux. Le crocodile de l'Angostura poursuit les hommes, tandis qu'on se baigne tranquillement à Nueva-Barcelona dans le Rio-Neveri, au milieu de ces repliles carnassiers. Les jaguars de Maturin, de Cumanacou et de l’isthme de Panama sont Jâches en comparaison de ceux de l'Orénoque. Les Indiens savent très bien que les singes de telle ou telle vallée sont faciles à rendre domestiques , tandis que d'autres individus de la même espèce, pris ailleurs , se laissent plutôt mourir de faim que de se soumellre à l'esclavage.
Tout ce qui flotte autour de la tête et des mains coniribue à chasser les insectes ; plus on s’agite, moins on s'expose à être piqué.
En longeant le Cassiquiare, M. de Humboldt vit que les Indiens du bord de cette rivière et du Rio-Negro sont très intelligents, mais que malheureusement ils étaient plus occupés de la fabrication du poison curare que des travaux de l'agriculture, bien que le. sol soit excellent. Il visita ensuile les Otomaques, peu-
ples qui, lors des inondations de l'Orénoque,. ne mangent que de Ja terre, car ils regardent comme nutrilif tout ce qui apaise leur faim. Cette terre est onctueuse, etils la préparent en grosses boulettes dont ils avalent une quantité prodigieuse. Les mêmes peu= ples s'enivrent avec de la poudre fermentée de niopo qu'ils aspirent par le nez à travers un os fourchu dont les deux extrémités aboutissent aux narines,
M. de Humboldt reparut le 23 juillet à la ville de Nueva-Barcelona , peuplée d'environ seize mille âmes, et située par 100 6° 52” de latitude nord. Son climat est moins chaud que celui de Cumana, mais humide et un peu plus malsain jusqu'à la saison des pluies. Au sud-est de Nueva-Barcelona, à deux lieues de distance, s'élève une haute chaîne de montagnes, adossée au Cerro del Bergantin, qui est visible à Cumaña, Cet endroit est connu sous le nom des eaux chaudes.
Notre voyageur quitta les parages de Cumana pour se rendre à l'île de Cuba. Mais avant d'y arriver il donne dans son ouvrage quelques développements généraux sur les pays qu’il vient de parcourir, notamment sur le Vénézuéla, gouverné jusqu’en 1810 par l'Espagne et réuni vers cette époque à la Nouvelle- Grenade sous le titre de république de Colombie. Titre qui a été depuis modifié, cette vaste république ayant été partagée en deux parties appelées, l’une, Nouvelle-Grenade, et l’autre, le Vénézuéla.
Seize mois passés dans le Vénézuélaet dix-huit mois dans la Nouvelle Grenade lui ont permis d'acquérir des notions positives sur ces vastes et lointaines contrées, dans lesquelles il venait d'accomplirun voyage de treize cents lieues marines au sein des Lerres, dont plus de six cent cinquante en bateau sur les fleuves ou rivières. Il avait également visilé le Pérou et quelques parties du Mexique, et les documents quil s'est procurés lui ont permis d’asseoir sur l'ensemble de l’Amérique espagnole des considérations statistiques d’un haut intérêt,
Suivant quelques auteurs, en 1913 le Mexique dont ils croient que la population est doublée tous les vingtdeux ans, aura cent douze millions d habitants et les Etats-Unis cent quarante millions. Il se peut, comme l’observe M. de Humboldt, que deux ou trois cents mil: lions d'hommes trouvent un jour leur subsistance dans l'étendue du Nouveau-Monde entre le lac de Nicaragua et le lac Ontario; ilest possible que les Etals- Unis comptent dans un siècle quatre-vingts millions d'habitants, en admettant un changement progressif dans la période du doublement de vingt-cinq à trentecinq el à quarante-un ; mais le même M. de Humboldt doute que l'accroissement de la population dans le Vénézuéla, dans la Nouvelle-Grenade et au Mexique, puisse être en général aussi rapide qu'aux Etats-Unis, Ces derniers, dépourvus de hautes chaînes de montagnes et situés sous la zône tempérée, offrent une immense éendue de terrain à cultiver. Il est vrai que dans l'Amérique espagnole la terre peut produire davantage, puisque le froment y donne de vingt à vingt-
quatre grains pour un; mais des montagnes sillonnées !,
par des crevasses presque inaccessibles, des steppes nues et arides, des forêts qui résistent à la hache et au feu, une atmosphère remplie d'insectes venimeux, sont de puissants obstacles au progrès de l'agriculture et de l'industrie. Au Mexique lesgrandes surfaces sont dépourvues de sources ; les pluies y sont très rares et le manque de rivière navigable ralentit la navigation, Dans le Vénézuéla les Ilanos de l'Orénoque paraissent inabordables aux colons les plus intrépides. 11 en ést tout autrement aux Etals-Unis. On sait que par la multiplication d'une seule famille un continent jadis désert pourrait dans l’espace de huit siècles compter plus de huit milliards d'habilants; mais ce ne sont point là les destinées qui, d’après l'opinion de M. de Humboldt , soient inévitablement réservées à l'Amérique. | Sur trente-quatre millions d'habitants, dont M, de
:HUMBOLDT. | à
Humboldt présume que se compose la population d’A- . mérique, chiffre que l'on croit aujourd'hui (4853) devoir porter à cinquante millions, il distingue, selon les trois races prépondérantes, seize millions dans les possessions des Espagnols-Américains ; dix millions dans celle des Anglo-Américains, et près de quatre millions dans celle des Portugais-Américains. Ces populations sont aujourd'hui dans les rapports de quatre, deux et demi, un. L'aréa des Etats-Unis de l'Amérique septentrionale est presque d’un quart plus grande que celle de la Russie d'Europe, et l'Amérique espagnole est de la même quantité plus étendue que l'Europe entière. Le Brésil, dont la population est de près de cinq millions d'habitants, renferme vers l'ouest des pays extrêmement déserts, et dont Ja plupart sont encore totalement inconnus, comme le prouvent les voyages de M. Walsh, de M. Geoffroy-Saint-Hilaire, et autres relalions postérieures.
La superficie entière des possessions espagnoles excédait trois cent soixante-onze mille trois cents lieues carrées, pour seize millions sept cent quatrevingt-cinq mille individus. Les possessions des Portugais-Américains comprenaient deux cent cinquantesix mille neuf cent quatre-vingt-dix lieues carrées et quatre millions d'habitants, et les possessions des Anglo- Américains (Etats-Unis) cent soixante-quatorze mille trois cents lieues carrées, avec dix millions deux cent vingt mille habitants en 1823. Aujourd'hui ce dernier chiffre est accru de plus de deux millions, comme aussi, d'après le relevé officiel de 4822, la république de Colombie comptait trois millions et demi d'habitants, au lieu des deux millions sept cent quatrevingt-cinq mille que lui assigne M. de Humboldt.
Le Brésil, en 1818, comptait trois millions six cent dix-sept mille neuf cents individus dont un million sept cent vingt-huit mille nègres esclaves; huit cent quarante-trois mille blancs ; quatre cent vingt-six mille libres, de sang mêlé ; deux cent cinquante-neuf mille quatre cents Indiens de différentes tribus ; deux cent deux milleesclaves de sang mêlé; cent cinquanteneuf mille cinq cents noirs libres.
La population totale de l'archipel des Antilles est d'environ deux millions huit cent cinquante mille habitants, dont huit cent quatre-vingt mille pour l'ile de Cuba.
Des considérations sur la population, M. de Humboldt passe aux moyens naturels ou artificiels de communication entre les peuples des Etats américains des régions équinoxiales.
Si l’on parvenait, dit-il, à substituer au partage de Villa-Bella, par 159 et demi de latitude, entre le rio de la Madeira et le rio Paraguay, un canal de cinq mille trois cents toises de longueur, une navigation intérieure se trouverait ouverte entre l'embouchure de l'Orénoque et celle du Rio de la Plata, entre l'Angostura et Montevideo. La direction des grandes rivières dans le sens des méridiens offrirait peut être une /imile naturelle, entre les possessions portugaises et espagnoles, limite qui suivrait l'Orénoque, le Cassiquiare, le Rio-Negro, les rives de 1 Amazone, sur une longueur de vingt lieues, le rio de la Madeira, le Guaporé, l'Aguapehi, le Jauru, le Paraguay et le Parana ou Rio de la Plata, et formerait une ligne de démarcation de plus de huit cent soixante licues. Les Espa-
nols-Américains possédaient, à l'est de cette limite, e Paraguay et une partie de la Guyane espagnole: les Portugais-Américains ont occupé à l’ouest un pays entre le Javary et le rio de la Madeira, entre le Hutumayo et les sources du Rio-Negro. Ce n'est pas seulement, ajoute M. dellumboïdt, des côtés du Brésil et du Pérou que la civilisation s'est avancée vers les régions centrales, elle y a pénétré aussi par trois autres Voies par l'Amazone, l'Orénoque et le Rio de la Plata : elle a remonté les affluénts de ces trois fleuves et leurs embranchements secondaires.
Dans l’état actuel des choses, observe encore 1e savant voyageur, il n’y a continuité de terrains cultivés,
ou, pour mieux dire, contiguité d'établissements chrétiens, que sur un très petit nombre de points. Le Brésil ne touche au Vénézuéla que par la bande des missions du Rio-Negro. du Cassiquiare et de l'Orénoque ; il ne touche au Pérou que par les missions du Haut Maragnon et celles de la province de Maynas, entre Loreto et Tabatinga. C’es{par de petites languesde terre défrichées que setiennent les divers Etats du Nouveau-Monde. Entre le Rio-BrancoetleRio-Carony,entre le Javary et le Guallaga, le Mamoréet les montagnes de Couzco, des terrains qui sont habités par des sauvages, et qui n’ont jamais été parcourus par des blancs, séparent, comme des mers intérieures, les parties civilisées de Vénézuéla, du Brésil au Pérou. La civilisation européenne s’est répandue comme par rayons divergents, des côtes ou des hautes montagnes voisines des Côtes, vers le centre de l'Amérique du sud, et l'influence des gouvernements diminue à mesure que l'on s'éloigne du littoral. Des missions entièrement dépendantes du pouvoir monacal, habitées par la seule race des indigènes cuivrés, forment une vaste ceinture autour des régions anciennerr ent défrichées, et des élablissements chrétiens se trouvent placés sur la lisière des savanes et des forêts, entre la vie agricole et pastorale des colons et la vie errante des chasseurs.
Dans la. république de Colombie, six fois plus grande que l'Espagne, et à peu près d'une étendue égale aux Etats-Unis à l'ouest du Mississipi, le rapport est de trente habitants par lieue marine carrée ; à la Nouvelle-Grenade proprement dile, qui forme aujourd'hui un Etat, ainsi que la province de Quito, superficie de près de quatre fois celle de l'Espagne , ce rapport est de trente-quatre ; au Vénézuéla, deux fois étendu comme l'Espagne, il est de vingt-lrois; à Cumana, il est de trente-sept ; à Caracas, de quatrevingt-un ; à Maracaybo , avee Mérida et Truxillo, de quarante ; à Varinas, de vingt-huit; à Guyana (Guyane espagnole), de deux : d’où il résulte que les provinces du nord de Vénézuéla sont relativement les mieux peuplées de l'Etat de ce nom ; mais elles le sont moins que certaines provinces du Mexique, telles que Mexico et la Puébla. En somme, la plus peuplée des provinces du Vénézuéla est cellé de Caracas ; mais, considérée dans son ensemble , celte province, sans en exclure les Ilanos, n'a encore que la population relative du Tenessée aux Etats-Unis, et celte même province, en en excluant les llanos, offre dans sa parlie septentrionale, sur plus de dix-huit cents lieues carrées, la population relative de la Caroline du sud, Ces dix-huit cents lieues carrées, centre de l'industrie agricole, sont deux fois plus habitées que la Finlande: mais elles le sont encore d'un tiers de moins que la province de Cuença, la plus peuplée de toute l'Espagne. à
Sous le rapport des productions, lorsqu'on embrasse d’un coup d œil le sol du Vénézuéla et de la Nouvelle- Grenade, on reconnait, dit M. de Humboldt, qu'aucun autre pays de l'Amérique espagnole ne fournit au commerce une aussi grande variété et une aussi grande richesse. k
La république de Vénézuéla offre à elle seule presque tout le cacao dont l'Europe a besoin annuellement, Cette même république fournit fa majeure partie du quinquina qu'exporte le nouveau continent. Les montagnes de Mérida, de Santa-Fé, de Popayan, de Quito et de Loxa produisent les plus belles qualités de l'écorce fébrifuge que l'on connaisse jusqu'à ce
jour. La province de Caracas produit aussi beaucoup
de café et d'indigo, en mème temps que l'on connaît dans le commerce le sucre , le coton et les farines de Bogota, l'ipécacuanha des rives de la Magdaléna , 16 tabac de Varinas, le cortex angosturæ de Carony, le baume des plaines de Tolu, les cuirs et les viandes sèches des Ilanos, les perles de Panama, du Rio Ha: cha et de là Marguerite, enfin l'or de Popayan et le platine de Choco et de Barbacoas.
C’est le cacao qui a donné jadis le plus de célébrité
7 U p, LÉ AN 1?
Ve
Tout y paraissait immobile, à peine quelquefois l'ombre d’un petit nuage...
au Vénézuéla; la cullure en diminue à mesure que celles du café, du coton et du sucre augmentent; elle marche progressivement de l’ouest à l'est. Le cacao n’iniéresse pas seulement comme objet de commerce extérieur, ii a de l'importance comme nourriture du peuple. Le cacao des provinces de Caracas, de Barcelone et de Cumana, dont les plus célèbres qualités sont ceiles d'Uritucu, de Capiriqual et de San-Bonifacio, est de beaucoup supérieure au cacao de Guaya-
uil, et ne le cède qu'à celui de Soconuseo et de
ualan près d'Omoa, qui n'entre presque pas dans le commerce d'Europe.
Les pelils plateaux de deux cent cinquante-quatre à quatre cents toises de hauteur, qu'offrent fréquemment les provinces de Caracas et de Cumana {dans les Cordillières du littoral et de Caripe), offrent des sites tempérés et extrèmement favorables à cette culture, Le coton des vallées d'Aragua , de Maracaybo et du golfe de Caracio est d’une très belle qualité. L'indigo se cullive avec avantage dans les provinces du Caracas et de Varinas, Le tabac du Vénézuéla est non-seulement de beauceup supérieur à celui de Virginie, il ne lui cède en qualité qu'au tabac de l'île de Cuba et du Rio-Negro. Le froment est cultivé à des hauteurs qui n’excèdent pas (rois cents toises au-dessus du niveau de la mer, celle cullure descend même jusque vers les plaines brülantes des côtes,
La partie occidentale de la république colombienne, c'est-à-dire la Nouvelle-Grenade, aura toujours , par la masse de ses montagnes et l'étendue de ses pla- (eaux, de grands avantages , sous le rapport de la production des céréales, sur la partie orientale de Colombia (le Vénézuéla) ; de sorte que la concurrence des farines du Socorro et de Bogota, qui descendent par le Méta, sera à redouter pour les régions siluées au nord de l'Orénoque. Là où les régions tempérées avoisinent les régions chaudes, entre trois cents et cinq cents toises de hauteur (comme dans les sites tempérés des provinces de Cumana et de Caracas), les cultures du sucre, du café et des céréales sont à la fois possibles , et l'expérience prouve assez généralement qu'on préfère les deux premières comme plus lucratives.
Le quinquina croît en belles espèces à la Nouvelle- Grenade et dans la partie occidentale du Vénézuéla. On recueille l'écorce fébrifuge de ce précieux végétal sur l'une et l’autre pente de la Sierra-Nevada de Mérida. Ce sont jusqu'ici de tous les véritables quinquinas (cinchonæ) ceux que l'on a trouvés le plus à l'est dans l'Amérique méridionale.
Trois zônes particulières se distinguent dans le Vénézuéla, pour la vie agricole, la vie pastorale et la vie des peuples chasseurs; elles se succèdent du nord au sud des côtes vers l'équateur, En avançant
ti
Ponts naturels d’Icononzo.
dans cette direction, on traverse, pour ainsi dire, dans l’espace les différentes stations que le genre humain a parcourues dans la suite des siècles, en avançant vers la culture et en jetant les fondements de la société civile. La région littorale est le centre de l’industrie agricole; la région des Ilanos ne sert qu'aux pâturages des animaux que l'Europe a donnés à l’Amérique, et qui y vivent dans un état demi-sauvage. Chacune de ces régions a sept à huit mille lieues carrées ; plus au sud , entre le Delta de l'Orénoque, le Cassiquiare et le Rio-Negro, se développe une vaste étendue de terrains grande comme la France, habitée par des peuples chasseurs.
La consommation de la viande est immense dans le Vénézuéla, et la diminution des animaux y influe plus que partout ailleurs sur le bien-être des habitants. La ville de Caracas, dont la population est d'environ un quinzième de celle de Paris, consomme plus que la moitié de la viande de bœuf que l’on consomme annuellement dans la capitale de la France. A Mexico, dont la population est quatre fois plus petile que celle de Paris, où l’on tue par année près de soixante et onze mille bœufs, la consommation n'excède pas seize mille trois cents bœufs : elle ne paraît conséquemment pas beaucoup plus grande qu’à Paris. Mais il ne faut pas oublier, 1° que Mexico est situé sur un plateau cultivé en céréales et éloigné des pâturages ; 2° que celte ville
compte parmi ses habitants presque un quart d’Indiens cuivrés qui mangent très peu de viande; et 30 que la consommation de Mexico, en moutons et porcs, est très considérable, tandis qu’à Paris elle est beaucoup moindre.
Les côles de Vénézuéla ont, par la beauté de leurs ports, par la tranquillité de la mer qui les baigne, et par les superbes bois de construction dont elles sont couvertes, de grands avantages sur les côtes des Elats- Unis, Nulle part dans le monde on ne trouve des mouillages plus rapprochés, des positions plus convenables pour l'établissement de ports militaires. La mer de ce littoral est constamment calme comme celle qui s'étend de Lima à Guayaquil. Les tempêtes et les ouragans des Antilles ne se font jamais sentir sur la costa firme; et quand, après le passage du soleil par le méridien, de gros nuages chargés d'électricité s'accumulent sur la chaîne côtière, cet aspect souvent menaçant du ciel, observe M. de Humboldt, n’annonce au pilote habitué à fréquenter ces parages qu'un grain de vent qui oblige à peine de serrer ou d'amener les voiles. De belles forêts présentent des ressources précieuses pour établir des chantiers de construction. Les bois de la montagne peuvent, dit le même voyageur, rivaliser avec ceux de l'île de Cuba, de Huasacualco, de Guayaquil et de San-Blas.
Quant aux moyens de commerce de Vénézuéla, ce
pays étant dépourvu de grandes routes et de roulages, ils sont restreints à la navigation intérieure et extérieure. L'uniformité de température qui règue dans la majeure partie de ces provinces cause, dit M. de Humboldt, une telle égalité dans les productions agricoles indispensables à la vie, que le besoin des échanges s'y fait moins sentir qu'au Pérou, à Quito et dans la Nouvelle-Grenade, où les climats les plus opposés se trouvent réunis sur #n petit espace de terrain. La farine des céréales est presque un objet de luxe pour la grande masse de là population : chaque province participant à la possession des Ilanos, c'est-à-dire à celle des pâturages, tire sa nourriture de son propre sol. L'inégalité des récoltes de maïs, effet de la fréquence plus ou moins grande des pluies, le transport du sel, et la prodigieuse consommation des viandes dans les districts les plus peuplés, donne lieu sans doute à des échanges entre les Ilanos et les côtes ; mais, dit encore M. de Humboldt, le grand et vérilable objet du mouvement commercial dans l'intérieur du Vénézuéla est le transport des produits destinés à être exportés aux Antilles et en Europe, tels que le cacao, le coton, le café, l’indigo, la viande sèche et les cuirs. Malgré la multitude prodigieuse de chevaux et de mulets répandus dans les Ilanos, on ne s'y sert pas de charriots pour les transports, comme dans les pampas de Buenos-Ayres : tous les transports ont lieu à dos de mulets ou par eau. k R
En ce qui touche ce dernier point, celui de la .navigation intérieure, il y a deux grandes lignes navigables qui existent, de l'ouest à l'est (par l'Apure, le Meta et le Bas-Orénoque}, et du sud au nord (par le Rio-Negro, le Cassiquiare, le baut et le bas Orénoque). La première de ces lignes fait refluer vers l'Angostura, par la Porluguesa, le Masparro, le rio de Santo-Domingo et l’Orivante, les productions de la province de Varinas; par le Rio-Casanare, le Crabo et le Pachaquiaro, les productions de la province de los Llanos et du plateau de Bogota. La seconde ligne de navigation , fondée sur la bifureation de l’Orénoque, conduit à l'extrémité da plus méridionale de Colombie, à San-Carlos del Rio-Negro et à l Amazone,
Dans l’état actuel de la Guyane, dit M. de Humboldt, la navigation au sud des grandes cataractes de T'Orénoque est presque nulle, et l'utilité des communications intérieures , tant avec le Para ou les bouches de l'Amazone qu'avec les provinces de Jaen et de Maynas, n’est fondée que sur de vagues espérances.
M. de Humboldt, en quittant ce sujet, passe à celui de la configuration du pays. Il examine et décrit les chaînes et groupes de montagnes, les arêtes de partage, les plaines ou Ilanos. Il distingue dans la partie montagneuse de l'Amérique méridionale une chaîne et trois groupes de montagnes, savoir : Cordillière des Andes, que le géognoste peut suivre sans interruplion, depuis le cap Pilares dans la partie occidentale du détroit de Magellan jusqu’au promontoire de Paria, vis-àvis de l'île de la Trinité ; le groupe isolé de la Sierra- Nevada de Santa-Marta, le gronpe des montagnes de l'Orénoque ou de la Parime, et celui des montagnes du Brésil.
Des trois groupes isolés de montagnes, c’est-à-dire de ceux qui ne sont pas des rameaux de la Cordillière des Andes et de sa continuation vers le littoral de Vénézuéla, il y en a un au nord et deux à l’est des Andes : le premier est la Sierra-Nevada de Sanla-Marta ; les deux autres sont la Sierra de la Parime, entre les 4e et 8e degrés de latitude boréale, et les montagnes du Brésil entre les 15€ et 28e degrés de lalitude méridionale. De cette distribution singulière des grandes inégalités du sol naissent lrois plaines ou bassins, qui contiennent ensemble une surface de quatre cent vingt mille six cents lieues carrées, où quatre cinquièmes de toute l'Amérique méridionale, à l’est des Andes. Entre la chaîne côtière du Vénézuéla et le groupe de la Parime s'étendent les plaines de l'Apure et du Bas- Orénoque ; entre le groupe de la Parime et celui des
HISTOIRE DES VOYAGES. Éuri
montagnes du Brésil, les plaines de l'Amazone, du Rio-Negro et de la Madeira ; entre les groupes du Brésil et l'extrémité australe du continent, les plaines du Rio de la Plata et de la l'atagonie. Comme le groupe de la Parime dans la Guyane espagnole et celui du Brésil ne se raitachent pas vers l’ouest à la Cordillière des Andes de la Nouvelle-Grenade et du Haut-Pérou, les trois plaines du Bas-Orénoque, de l'Amazone et du Rio de la Plala communiquent ensemble par des détroits terrestres qui sont aussi dirigés du nord au sud, et traversées par des arêles insensibles à la vue, mais formant séparation des eaux. 11 n'entre point dans notre plan de reproduire ici, même en analyse, les savantes dissertations de M. de Humboldt sur ce sujet; nous craindrions d’ailleurs de faire double emploi avec quelques-unes des généralilés que nous avons présentées dans la première livraison de Christophe Colomb.Ajoutons seulement cette simple reflexion sur les llanos.
Si les plaines de l'Amazone se dislinguent en général des Ilanos de Vénézuéla et des pampas de Buenos-Ayres par l’étendue et l'épaisseur des forêts qui les couvrent, on est d'autant plus frappé de la continuité des savanes que l’on trouve dans la partie dirigée
du sud au nord. On dirait que la mer de verdure ou
bas+in de Buenos-Ayres envoie un bras par les Ilanos de Tucuman, de Manso, du Chaco, des Chiquitos et des Mexos aux pampas del Sacramento, aux savanes du Napo, du Guaviare, du Néta et de l'Apure. Ce bras traverse, entre les 7e et 3e degrés de latitude méridionale, le bassin des forêts de l'Amazone, et l'absence d'arbres sur une si grande étendue de terrain est un phénomène assez remarquable, qui tient peut-être à d'anciennes révolutions du globe. Revenons maintenant à l'ilinéraire de notre voyageur. M. de Humboldt fit voile de la rade de Nueva-Barcelona, le 24 novembre, pour l’île de Cuba, et traversa ainsi l'archipel des Antilles. Il atteignit le port de la Havane au commencement de décembre, et profita de son séjour dans ce port pour donner sur les Antilles et sur Cuba en particulier de nombreux détails, dont nous allons offrir la substance.
La surface entière des Antilles renferme près de huit mille trois cents lieues carrées de vingt au degré, dont les quatre grandes îles, Cuba, Haïti, la Jamaïque et Porto-Rico occupent sept mille deux cents lieues, ou près de neuf dixièmes. La population s'élevait en 1823 à deux millions huit cent quarante-trois mille habitants.
Les Antilles espagnoles contiennent Cuba, Porto- Rico et la Marguerite. La population de Cuba est de sept cent mille âmes; celle de Porlo-Rico de deux cent vingt-cinq mille, et celle de la Marguerite de dix-huit mille, Les Antilles anglaises comprennent Ja Jamaique, peuplée de quatre cent deux mille âmes ; la Barbade avec cent mille âmes; Antigoa avec quarante mille âmes; Saint-Christophe avec vingt-trois mille âmes; Néris avec onze mille âmes ; la Grenade avec vingt-neuf mille âmes; Saint-Vincent avec vingthuit mille âmes ; la Dominique avec vingt mille; Mont- Serrat avec huit mille; les îles vierges d Anagada, Gorda et Tolstota, avec huit mille cinq cents ; Tabag avec seize mille; Anguilla et Barbudu avec deux mille cinq cents; Trinidad avec quarante-un mille cinq cents ; Sainte Lucie avec dix-sept mille; les îles Bhames avec quinze mille cinq cents, et les îles Bermudes avec quatorze mille cinq cents. Les Antilles françaises comprennent la Guadeloupe, peuplée de cent vingt mille habitants, et la Martinique, peuplée de quatre-vingtdix-neuf nulle. Enfin les Antilles hollandaises, danoises el suédoises comprennent Saint-Eustache et Saba avec dix-huit mille âmes; Saint-Martin, moitié sous la domination française, moitié sous la domination hollandaise, avec une population de six mille; Curaçao avec onze mille, Sainte-Croix avec trente-leux milles Saint-Thomas avec sept mille; Saint-Jean avec deux mille cinq cents, et Saint-Barthélemy avec huit mille.