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total de deux cent soixante-une personnes dans le congrès. En conséquence, aux termes de la constitution précitée, c'était alors le nombre des électeurs du président. Si donc un candidat obtenait la majorité ou cent trente-un suffrages, il devait être regardé comme élu, sans plus ample discussion. Mais s’il y avait plus de deux candidats, et qu'aucun n'eût réuni la moitié plus une des voix, la chambre des représentants devait immédiatement procéder à un scrulin de ballottage entre les premiers noms de la liste. En cette circonstance, les représentants votent non pas individuellement, cas où il y aurait deux cent treize voix, mais par Etats, ce qui réduit les voix à vingt-quatre. Les membres qui représentent chaque Etat respectivement dans la chambre se forment en autant de comités qu'il y a d'Etats, et décident à quel candidat leur Etat donnera son vote, Lorsqu'ils se sont entendus sur ce point, soit à l'unanimité, soit à la majorité, ils déposent un bulletin dans l'urne. Chaque Etat donc, grand ou pelit, et quel que soil le nombre de ses représentants, ne peut, en cette occasion, apporter que le même poids dans la balance. Ainsi le New-York qui, à raison de son immense population, envoie trente-quatre membres à la chambre des représentants, n'exerce pas plus d'influence par le résultat du scrutin, pour le choix du président, que le New-Jersey qui n'y en envoie que six.
Le cas le plus mémorable où le choix du président ait été dévolu à la chambre des représentants fut lors de l'élection de l’année 1800. L'égalité des votes, entre M. Jefferson et M. Burr, produisit dans la chambre une lutte opiniâtre dont l'histoire américaine a con. servé le souvenir. L'ouverture des bulletins électoraux eut lieu le 11 février. Après la déclaration que les électeurs n'avaient pas fait de choix, et qu'il appartenait aux représentants d’en faire un, ceux-ci se rassemblèrent dans la salle de leurs délibérations, et y admirent les sénateurs, mais comme simples témoins, La chambre avait précédemment adopté pour règles de continuer les tours de scrutin jusqu'à ce qu'ils amenassent un résultat, sans les interrompre par aucune autre affaire; de ne pas s’ajourner, mais de siéger en permanence tant que le choix ne serait pas décidé, et de fermer ses portes au publie pendant toute la durée de l'opération. Huit ballottages se succédèrent depuis trois heures du soir jusqu’à minuit, sans décider rien. Les membres se retirèrent alors dans leurs bureaux pour diner. A trois heures du matin, le 12, se fit le neuvième ballottage, et à midi le vingt-huitième sans plus de succès. La chambre, malgré son règlement, s'ajourna alors au lendemain. Le 13, deux nouveaux (ours du scrutin, nouvel ajournement. Le 14, le 15 et le 16, pas encore de conclusion. Enfin le 17, à une heure de relevée, après trente-six ballottages, M. Jefferson fut élu.
Aux élections subséquentes du président, en 4804, 1808, 1816 et 1820, il y eut toujours majorité en faveur d'un des candidats ; mais en 14825 le choix tomba encore au pouvoir de la chambre des représentants, car aucun des quatre candidats n'avait réuni la moitié plus un des suffrages électoraux. Un fait assez curieux, c'est que M. Adams, qui n'en avait obtenu que quatre-vingt-six, fut choisi de préférence au général Jackson, qui en comptait quatre-vingt-dix-neuf. Aussi ai-je entendu dire souvent, quoique la lettre de la loi ne favorise pas celte opinion, que le général, qui avait le plus grand nombre de votes, et qui par conséquent était à rigoureusement parler le candidat du peuple, aurait dû être nommé président par la chambre.
Toutes les élections en Amérique se font au scrutin, et non de vive voix ; mais la méthode d’après laquelle les votes se recueillent diffère beaucoup dans les différents Etats. Sans entrer à ce sujet dans de longs détails, je me contenterai, après avoir dit comment les électeurs choisis pour nommer le président s acquittaient de leur mandat, et comment au besoin les
représentants achevaient leur besogne, de décrire, par exemple, la manière dont ces électeurs sont eux-mêmes élus. La constitution dit qu'ils seront choisis suivant telles méthodes que les législatures respectives des Etats jugeront convenable d'adopter. Or, les méthodes en usage sont au nombre de trois. La première est que les législatures usent de leur privilége de désigner ces électeurs ; la seconde, qu'elles ordonnent qu'ils soient désignés par un scrutin général, et la troisième par districts. La législature de chaque Etat se compose, comme on sait, de deux chambres, d’un sénat et d'une assemblée. Si donc elle préfère retenir la faculté de choisir les électeurs, la question est bientôt décidée ; car le parti qui se trouve avoir la majorité prend tous les électeurs entre les gens qui ont sa nuance d'opinion. Les deux autres méthodes ne sont pas si simples, et diffèrent beaucoup entre elles, quoique dans l’une et dans l’autre il y ait droit de suffrage universel pour les citoyens. Doit-on procéder par scrutin général : alors, comme dans toute élection américaine, les amis de chaque candidat à la présidence font imprimer séparément une liste d'autant d'électeurs que l'Etat peut en nommer. Ils répandent ensuite ces deux listes ou bulletins dans toute l'étendue de l'Etat. Au jour de l'élection, les citoyens n'ont plus besoin que de déposer dans l’urne l'un de ces deux bulletins ; et si, lors du dépouillement des votes, le nombre des bulletins Jackson, par exemple, dépasse d'un seul celui des bulletins Adams, tous les électeurs de l'Etat devront être pris entre les Jackson-Men , el réciproquement ; car c’est en ce cas la simple majorité d'une voix qui décide de quel côté se porteront tous les votes lors de l'élection présidentielle. Enfin procède-t-on d’après la troisième méthode : alors l'Etat est divisé en un certain nombre de districts qui ont chacun pouvoir de nommér un ou plusieurs électeurs. Les amis des divers candidats, qui se trouvent dans ces districts, préparent de même des bulletins imprimés qui, toutefois, ne contiennent plus la liste totale des électeurs, mais seulement le nom ou les noms d'autant de personnes que leur district particulier a droit d’en choisir. Ces bulletins sont ensuite mis en circulation exclusivement dans ce district. Si, par exemple, un Etat renferme trente de ces circonscriptions électorales, il y aura trente bulletins Jackson, et re nombre de bulletins 4dams qui circuleront
ans les différentes parties de l'Etat, chacun contenant un ou plusieurs noms d’électeurs proposés. Au jour de l'élection, lorsque les bulletins seront comptés dans les trente différents districis, on verra combien d'électeurs sont choisis pour un candidat et combien
our l’autre. S'il arrive que ces nombres soient égaux, ils se neutralisent, se compensent mutuellement, et la voix de cet Etat devient nulle en ce qui concerne l'élection du président. Si les nombres au contraire sont inégaux , on retranche le plus petit du plus grand , et le chiffre de la différence indique la quantité de voix acquises au candidat de la majorité.
Les droits du président, lorsqu'il est enfin élu, sont bientôt énumérés. Il commande en chef les forces de terre et de mer, ainsi que la milice des différents Etats,
uand elle est convoquée pour le service de l'Union. Il a le pouvoir de commuer les peines etmême de gracier, sauf les cas de haute trahison. « Par et avec l'avis et le consentement du sénat, » il peut conclure des traités; mais le concours des deux tiers des sénateurs présents est nécessaire pour rendre valides les négociations dans lesquelles il entre avec les puissances étrangères. Rien ne saurait être plus explicite que la lettre de la constitution sur ce point. Cependant la chambre des représentants a quelquefois discuté avec chaleur cette question , et même, un jour, a pris une résolution où il est déclaré que, quand un traité dépendait, pour l'exécution de certains articles, d'un acte du congrès, c'étaitet le droit etle devoirde lachambre des représentants de délibérer sur l'opportunité ou l'inopportunité d'exécuter un traité pareil.
Le président propose, et après avoir consulté le sénat, après avoir obtenu sa sanction , nomme les ambassadeurs, les ministres , les consuls, les juges de la cour suprême et tous les autres fonctionnaires dont le choix n’est pas autrement déterminé par la constitution. Le congrès néanmoins a droit de décider si ces officiers subalternes seront nommés par le président seul, ou par des tribunaux, ou par les chefs des administrations auxquelles ils appartiennent. Cette dépendance du président envers le sénat est regardée par les Américains comme une grande garantie pour leurs libertés.
Le président est, tenu de présenter de temps en temps au congrès un rapport sur l'état de l'Union, et de réclamer les mesures qu’il juge nécessaires et utiles. Il peut convoquer les deux chambres dans les occasions ordinaires. Il est obligé de recevoir les ambassadeurs et autres ministres publics, de commissionner tous les officiers militaires du pays, et de veiller à la fidèle exécution des lois. Le président , le vice-président et tous les autres fonctionnaires civils des Etats- Unis peuvent être accusés par la chambre des représentants ; et, s'ils sont reconnus coupables par les deux tiers des membres du sénat, destitués de leurs charges. Ni le président, ni les secrétaires d'Etat, ni aucun autre individu qui accepte une place du gouvernement, ne peuvent siéger dans l’une ou l’autre chambre, tant qu'ils conservent leurs fonctions.
Telle est la structure- de la constitution américaine en ce qui concerne les deux branches les plus importantes, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Combien de temps résistera-t-elle aux coups que la démocratie cherche sans cesse à lui porter? Nul ne saurait le dire; mais déjà, d'après la rumeur publique , ibne semble nullement improbable que le choix du président doive sous peu être fait par wn scrutin général de tous les citoyens de l'Union, sans l'intervention d'aucun corps spécial d’électeurs privilégiés, choisis dans les différents Etats. Cette première victoire remportée, la seconde sera d'abréger l'espace de la durée actuelle des fonctions de président et de ne permettre aucune réélection ; car ce sont à présent deux projets favoris.
En Amérique , tous les législateurs, soit au congrès soit dans les différents Etals, reçoivent pour dédommagement de leurs peines durant la session une certaine indemnité quotidienne et pécuniaire. Ce fait, on le conçoit, donne une physionomie distincte à ces corps, et réuni à d’autres circonstances très importantes, complète à peu près leur caractère démocratique. Les membres de ces assemblées législatives sont envoyés sur leurs bancs non-seulement pour représenter l'endroit même où ils sont élus, mais encore la loi exige d'eux qu'ils y aient tous résidé une assez longue époque avant l'élection. Ils ne peuvent non plus être nommés ailleurs. Ce principe est un des plus destructeurs qui se puisse imaginer de ja vraie indépendance, car il force les représentants à ne s'occuper que d'objets purement locaux, sans y êlre tenus par la loi : ils négligent d'envisager les intérêts généraux pour veiller avec amour à ceux de leurs commettants en particulier. Si donc il se rencontre un homme de vues assez larges pour, en considération du bien commun, s'opposer à ce qu'on favorise les individus, il sera certainement remercié aux premières élections, qui, comme on sait, ne se font jamais attendre longtemps, et sont une espèce d'épouvantail dont les électeurs menacent sans cesse leurs élus. Ainsi la doctrine, que la volonté des commettants doit guider la conduite des persounes envoyées aux législatures, est universellement mise en pratique; et dès lors les mandataires ne sont que des pantins dont les mandants tiennent les fils. Un autre inconvénient de la trop courte durée des pouvoirs, c’est qu'un membre qui toujours est certain ou à peu près, qules que soient son zèle el sa conscience, de ne pas rester en fonelion au-delà d'une année, sera toujours entraîné, à moins que la nature humaine ne se ressemble pas des deux côtés de l’At-
lantique, entraîné, dis-je, irrésistiblement, à user de sa brève autorité pour servir son propre intérêt, ou, ce qui revient au même, celui de ses parents et de ses amis, ou encore celui des électeurs de son district. Dans tous les cas, le service public n’est jamais qu’une considération secondaire.
Les membres du congrès sont nommés pour une période deux fois aussi longue que ceux des législatures de chaque Etat, c’est-à-dire pour deux ans. Mais ce n'est pas encore assez pour permettre à un homme d'acquérir une expérience suffisante des affaires publiques ou de montrer des talents qui lui gagneront la confiance durable de ses commettants; car la plupart des législateurs n’occupent leur poste que pendant une seule session.
Un des effets de la démocratie, dansla vie tant publique
queprivée (car, dansles Etats démocratiques, la première,
doit forcément se mêler sans cesse à la seconde} est, sans contredit, de rétrécir le cercle où se développent lee facultés intellectuelles, et, en diminuant le besoin des raffinements de tout genre, d'en diminuer la production. Aussi n'y a-t-il pas en Amérique, du moins que je sache , des gens à citer. Demandez aux Américains où sont leurs grands hommes, leurs graves autorités : toujours ils vous renverront aux héros de Ja révolution, à Washington, à Franklin, à Jefferson. 1! en est presque de même en littérature, en sciences, en beaux-arts.
Puis, il faut y songer, presque tout le monde dans
ce pays s'occupe à gagner de l'argent, presque personne ne fait son occupation exclusive d'en dépenser. Effectivement, loutes, ou du moins à peu près, toutes les richesses sont encore entre les mains des personnes qui les ont elles-mêmes amassées. Or, en premier lieu, l'habitude de gagner de l'argent et celle de le dépenser sont, comme on sait : absolument contraires l'une à l'autre; car, tant qu’on gagne, on remet toujours à trop tard le temps d'en jouir; et, en second licu , l’art de la dépense est partout, mais principalement aux Etats-Unis, plus difficile que celui du gain. în voici la cause : c’est que les riches, qui ont toute la bonne volonté nécessaire pour user largement de leur fortune, n’en trouvent pas l’occasion, Ils n’ont pu encore devenir très nombreux, et, par conséquent, ne voient guère, dans leur entourage, de gens qui sympathisent avec leurs goûts de luxe, ou qu'ils puissent prendre pour modèle.Où, quand, avec qui dépenserontils? Quels rivaux auront-ils à craindre pour leurs équipages , pour leurs chevaux, pour leurs hôtels? Et de quels yeux seront-ils regardés par la grande masse de tout le peuple, qui ne songe à rien moins qu'à se divertir ?
Long-Island, comme on le verra si on veut jeter un coup d'œil sur ‘la carte, repose à peu de distance du continent et lui est presque parallèle, se prolongeant de l'est à l'ouest. Celte Île, qui a cent milles de long et dix ou douze de large, est composée d'un bout à l'autre d’une masse de matière diluvienne, c’est-à-dire d'argile, de sable, de gravier et d'infinies myriades de blocs de toutes sortes de pierres entassées pêle-mêle dans le désordre le plus pittoresque. L’explication la plus simple qu'on puisse donner de la formation de cetle île intéressante est d'admettre qu'elle provient du dépôt qu'ont fait, à la place où on la voit, les balayures que l'immense cours d’eau en question avait prises aux contrées qu’il avait parcourues. Tout le temps que ce torrent, qui, sais doute, avait plusieurs centaines de pieds de profondeur, roulait sur Ja terre ferme , sa rapidité devait être assez grande pour qu'il entraînât avec lui une agglomération considérable de matériaux , dont le frottement a nivelé et en quelque sorte poli, tellé que nous la voyons maintenant, la surface des régions submergées. Mais quand cette terrible masse mouvante, moitié liquide, moitié Solide, atteignait la mer, l'eau d’elle-n:ême se répandait de toutes parts, et lé moteur impétueux se trouvant par cette raison cesser presque aussitôt d'agir, les matières
pesantes ont dû tomber à fond. De leur entassement successif s’est formée Long-Island, comme un banc ou une barre se forme à l'embouchure d'une rivière. Seulement, dans ce cas, il est d'autant plus gigantesque, qu'un tel torrent passager et diluvien peut êlre imaginé incomparablement plus grand qu'aucun des fleuves permanents du globe.
Route de New-York à Philadelphie. Institution de cette ville. De la librairie en Amérique. Tombe de Franklin.
Le 28 novembre, à midi, nous quittâmes New-York sur un des magnifiques et commodes bateaux à vapeur du pays, el nous traversâmes le hâvre dans une direclion presque méridionale. Nous voulions gagner Philadelphie; mais un coup d'œil jeté sur la carte montrera que, à moins de faire un grand détour, il est impossible d'accomplir tout le trajet par eau. Les paquebots remontent donc aussi loin qu'ils peuvent une petite rivière qu'on appelle /e Rariton. Les passagers débarquent alors, et franchissent dans les diligences l'espace étroit qui s'étend jusqu’au bord de la Delaware. Là, s'embarquant de nouveau et favorisés par le courant, ils atteignent bientôt Philadelphie. Cette noble cité s'élève sur la rive droite de ce superbe estuaire, à l'extrémité de la pointe de terre basse qui est comprise entre le fleuve ci-dessus mentionné et le Schuylkill, à peu de distance de l'embouchure. Un tel triangle formé par deux cours d’eau est admirablement propre au site d'une grande ville. Parmi les nations de l'Orient un pareil lieu est toujours regardé comme sacré, el prend le nom de Sungum ; mais, dans l'ouest, où les manières el les coutumes sontaussi différentes de celles de l'Inde que les longitudes, ces sortes de deltas ne sont prisés que parce qu'ils-offrent à la fois dessfacilités pour les rapports commerciaux avec l'intérieur et une communication avec la mer.
La surface de l'eau dans le hâvre, ou, mieux, dans la baie de New-York, que nous parcourûmes pendant la première partie de notre voyage, était aussi unie qu’un miroir. Il n’y avait pas le moindre vent, et l'air, quoique froid, ne l'était pas assez pour que nous ne pussions rester dehors. Aussi restâmes-nous sur le pont toute la matinée, tant était pittoresque le spectacle que nous offrait cette navigalion. intérieure enlre Slaten-Island à notre gauche et les côtes du New-Jersey à droite. Après que nous fûmes eutrés dans le Rariton, notre route décrivit de fortes et nombreuses sinuosités à travers des oseraies et des marécages salés, tout remplis de meules de foin. Certaines parties de la rivière étaient couvertes d'une mince couche de glace, mais brisée en beaucoup d'endroits, tandis que, sur d’autres points, nous pouvions découvrir des myriades de crislaux qui commencçaient à se former à la surface.
En dépit de tous les principes d'égalité qui règnent aux Etats-Unis, il y a dans les grands paquebots des places privilégiées où les divers voyageurs n’ont accès que pour leur argent. Une barrière de cette nature serait même inutile pour empêcher la confusion, si le voyage devait d'un bout à l’autre s’accomplir par eau; Car toujours, lorsque c'est au choix des personnes, celles qui se ressemblent, dit le proverbe, s’assemblent. Mais aux endroits où les bateaux s'arrêtent, et quand une douzaine ou deux de voitures s’élancent vers la rive, pouvant chacune contenir dix passagers, il pourrait bien arriver que toute distinction de rang devint nulle, si l'on ne prenait des mesures pour conserver quelque classification parmi la compagnie. C’est pourquoi le capitaine, pendant la traversée, prend la liste deson monde, sepromènedanslesdiverses parties deson bâtiment, et (âche de présumer d’après l'apparence des individus quels sont ceux qui vraisemblablement pour: ront être charmés de se trouver ensemble dans les vois tures. Il indique alors aux différentes gens les numéros de celles où ils devront monter après le débarquement, et ainsi prévenu, vous montrez vos effets à un homme
BASIL HALL. st
de l'équipage, qui avec de la craie y trace le numéro de votre voiture. Par ce moyen, on est sûr que les malles, les caisses, tous les bagages enfin ne quitteront pas leurs propriétaires, qui, de fait, ne sont guère traités autrement que s'ils étaient eux-mêmes des porte-manteaux, et qui se trouvent passer du paquebot dans une diligence et de la diligence däns un autre paquebot, sans presque avoir à s'inquiéter de rien.
Le 30, nous atteignimés Philadelphie, et dès le soir du jour suivant, 4er décembre, j'acceptai la proposition qui me fut faile d'assister à une causerie entre les gens de lettres et de science les plus distingués de la ville. Ces assemblées, qu’on appelle des réunions à la W'estar, du nom de leur fondateur qui était un célèbre médecin, se tiennent une fois la semaine chez les différents membres, tour-à-tour. Le rôle d'un voyageur en pareille circonstance, d'un Anglais surtout, est curieux, maisnon facile àjouer ; car, quoique ces messieurs soientremplis d'attention etd'obligeance, un étranger a, de leur part, un feu roulant de questions à soutenir, et pour y répondre avec sincérité, sans toutefois manquer en rien aux règles de la politesse, il lui faudrait souvent plus d'adresse que la nature ne lui en a départi. Quant à moi, du moins, je fus sans cesse étonné de l'inquiétude avec laquelle on me demandait mon opinion sur une foule de Sujets insignifiants. Ce qui encore m'amusait beaucoup, c'était de remarquer, lors- que j'étais assis dans un cercle de Philadelphiens, et qu’un d'eux s’emparait de la parole pour me prouver la supériorité des Etats-Unis sur le reste du monde, avec quelle promptitude les autres, comme des picadores es-
agnols dans un combat de taureau, s'empressaient de ancer un trait dans l'argumentation dès que le moindre point leur en paraissait faible. D'ordinaire encorele meilleur raisonnement leur semblait ne plus rien valoir du tout, à l'instant où ils s’apercevaient que le moindre petit détail n'avait pas été mis à ma connaissance, quoique, quand cette légère omission était réparée, l'argument original demeurât aussi fort, et souvent plus fort qu'auparavant. À parler en général, jé puis dire que, dans toute l'Amérique, on croit avoir suffisamment répondu aux objections que soulève un étranger, quelle que soit la nature de l'entretien, lorsqu'on lui a montré, ce qui est presque toujours possible, que la plus mince particularité avait été passée sous silence. Aussi la plupart des conversations ressemblent-elles à des chamailleries d'avocats, plutôt qu'à des discussions qui aient pour unique but la découverte de la vérité.
Le commerce de la librairie en Amérique ne ressemble guère à celui du même genre en Europe, surtout én France, en Angleterre, en Allemagne. Par exemple, le libraire qui édite un livre est presque le seul qui le débite, n'accordant pas à ses confrères de remise qui leur permette de le débiter avec profit. Jamais les uns, par conséquent, ne cherchent ni ne reçoivent de souscriplions pour les autres. Puis, comme d'une part il hyaque très peu d'auteurs nationaux, comme de l'autré les auteurs étrangers, à moins de résider aux Elats- Unis, n’ont aucun droit à réclamer sur la vente de leurs ouvrages, la presse travaille beaucoup plus pour réimprimer d'anciens livres que pour en publier de nouveaux. Enfin le nombre des exemplaires qu'ils vendront est le seul point que les imprimeurs semblent considérer, et le succès de leurs entreprises ne reposant jamais que sur le bon marché, la concurrence ne tend d'ordinaire qu'à l'abaissement des prix. C’est une explication suffisante de l'affreux papier, des misérables caractères et de l'ignoble reliure qui enlaidissent presque tous les livres réimprimés dans ce pays. A dire vrai, ils remplissent parfaitement l'usage qu'on leur destine: on les lit, puis on les jette de côté ; ou, si on les conserve quelque temps, ils finissent toujours par s’en aller en pièces. Hormis dans les grandes villes, dans les hôtels des riches ou dans les institutions publiques, on ne voit nulle part rien qui ressemble à une bibliothèque. Sans doute il règne dans toute l'Amérique une rage de lecture pour tous les ouvrages d'un genre léger,
pour les romans, par exemple ; mais vous n’y rencontrez pas, que je sache, le bibliophiles, pas même de gens à qui lidée vienne de réunir un pelit choix de leurs auteurs favoris, pour dans la circonstance les avoir sous la main. Le fait est que la disposition de la plus grande partie des habitants à toujours être par monts el par vaux, leurs occupations qui ne sont presque jamais sédentaires, leurs habitudes de vie qui n’ont rien de calme ni de reposé, et diverses autres causes, tant domestiques que politiques, les mettent dans l'impossibilité de former des collections de livres. A quelque motif qu'il faille attribuer cette indifférence, peu de personnes paraissent même s’en soucier : un ouvrage se lit une fois, et c’est tout. La publication d'un livre ne dure jamais plusieurs mois, encore moins plusieurs années comme chez nous, mais au plus quelques semaines seulement. Aussi l’imprimeur le plus expéditif et le plus ingénieux à trouver moyen de baisser ses prix, encaisse-t-il les plus vastes bénéfices pendant que la curiosité publique est en haleine.
Mais si le nombre des bibliothèques particulières est petit, en revanche celui des bibliothèques publiques est considérable. En 1824, Philadelphie n'en comptait pas moinsdeseize quirenfermaient un total desoixante-cinq mille volumes. La plus remarquable est sans contredit celle de la Société Philosophique américaine de cette ville. On y trouve la collection Ja plus complète qui existe des mémoires et publications de toutes les sociétés savantes du vieux monde. Cette bibliothèque judicieusement choisie contient en outre dans une salle particulière les catalogues exaûls de toutes les autres bibliothèques d'Amérique; et ils sont rangés si méthodiquement, qu'en peu de minutes on peut savoir si tel livre se trouve ou ne se trouve pas dans le pays. Ce curieux expédient compense jusqu’à un certain point, pour quiconque s'occupe des leltres ou des sciences, le peu d’élendue de la plupart de ces établissements, en les mettant à même de connaître au juste les richesses de toute la contrée,
Outre la Société Philosophique, Philadelphie a plusieurs autres corps savanis, dont je dois dire que j'ai peu vu ailleurs d'institutions pareilles, enflammées d'un désir plus sincère d'augmenter le domaine de la science par amour d'elle-même. Les Philadelphiens, à dire vrai, paraissent avoir plus de loisir que les habitants d'aucune autre cité de l’Union : aussi selivrent-ils aux études scientifiques et littéraires avec plus de persévérance et de succès. Celte circonstance donne dans cette ville au tour des pensées et des conversalions un caractère si particulier, qu'il en distingue les citoyens de ceux du reste de l'Amérique.
On a dit que Philadelphie a l'air quaker: Cette ville est effectivement fort remarquable par la régularité et la propreté qui distinguent la secte de ce nom. Mais ce n’est pas tout:elle possède aussi beaucoup de beautés, de mème qu'il nous arrive souvent de découvrir une très jolie figure sous un très grave bonnet. Elle est située dans un vallon ; mais telle est la variété de ses maisons, de seséglisesetdeses autres édifices publics, qu'elle ne manque pas encore d'intérêt. Philadelphie, d'après le plan, ou, si on aime mieux, sur le papier, s'étend de la rive droite de la Delaware à la rive gauche du Schuyikill; mais à l'époque de mon voyage, le côté oriental, ou de la Delaware, était seul bâti. Les principales rues, quisont perpendiculairesaux deux rivières, portent des noms d'arbres. Ainsi, il y a la rue du Châtaignier, la rue du Noyer, la rue du Pin, la rue de la Vigne, La seule exception qu'on ait faite à cette règle l'a été en faveur de la magnifique avenue pavée qui s'appelle Market-Street, où High-Street, rue du Marché, ou Grande-Rue. Les autres rués, qui coupent les premières à angles droits, sont désignées par les numéros 4, 2, 3, 4, etc., qui déjà vont à quatorze, et qui continueront je présume jusqu à ce que la ville atteigne le Schuylkill.
Le 13, nous fimes un pèlerinage à la tombe de Fran klin. C’est simplement une large dalle de marbre, pos
sée à plat sur la terre, sans autre inscription que ces mots : BENJAMIN ET DÉROBA FRANKLIN. 1790.
Route de Philadelphie à Baltimore. Cette ville. Système judiciaire des Etats-Unis.
Le 19 décembre nous quittâmes Philadelphie pour gagner Baltimore, et nous descendimes la Delaware sur un rapide paquebot à vapeur qui, malgré de fréquentes haltes, quoique nous eussions la marée toutà-fait contraire, ne parcourut pas moins de dix milles à l'heure. Les rives du fleuve sont extrêmement basses tout le long du chemin, jusqu’à Newcastle, petite ville à quarante milles au-dessous de Philadelphie; et comme la nature était alors revêtue de son manteau d'hiver, le paysage avait l'air froid et triste. Avant d'atteindre le quai, le capitaine, suivant l’usage, divisa ses passagers en escouades de dix personnes, dont neuf devaient trouver place dans l'intérieur des messageries, el la dixième partager le siége du cocher. Mais nous étions si nombreux à bord, que les diligences du service ordinairene purentcontenirtoutlemondeetque lesentrepreneurs furent obligés d'envoyer aux alentours chercher des chevaux. Celte opération nous retarda un peu, tandis que la rue du village se remplissait insensiblement du nombre nécessaire de voitures. On n'en laissa par-
tir aucune avant qu'elles eussent toutes reçu leur chargement complet de bagages et de voyageurs, ce qui nécessita de la part de ces derniers la plus admirable complaisance. Certes, le calme philosophique avec lequel ils se soumirent au péril de verser, tant on les entassait les uns sur les autres, est le courage le plus digne d'éloge que j'aie jamais vu en voyage. À peine prononçaient-ils le moindre mot: ils étaient, enfin, aussi doux, aussi insouciants que des moutons. Au bout d'environ trois quarts d'heure, quand toutes les diligences furent prêtes, le numéro 1 se mit en marche, le numéro 2 suivit, et ainsi des autres : vous auriez dit une caravane qui allait traverser un désert. Comme on nous avait sans cesse répété que cette partie de la route était la plus détestable des Etats-Unis, nous comptions sur une quantité plus qu'ordinaire de cahots et de secousses, mais nous fûmes agréablement désappointés; car, si la route n’était pas excellente, nous en avions parcouru de pires, et plût à Dieu que, par la suite, elle eût toujours été aussi bonnel
Nous parvinmes, longtemps après la nuit close, à Frenchtown, ville située sur le bord gauche de l'Elk. C’est une petite rivière qui se jelle dans le Chesapeake, le plus vaste de tous ces immenses estuaires ou baies qui caractérisent les côtes de l'Amérique. Nous pûmes reconnaître au grouillement de l'eau dans la chaudière de la machine à vapeur du paquebot qui nous atten-
La route traversa une épaisse forêt dont était revêtu un terrain marécageux.
dait, et dans la haute colonne d’étincelles que le feu de bois des fourneaux lançait dans les airs, que tout était prêt pour notre départ immédiat. Nos voitures se rangèrent sur le quai au milieu d’une mer de boue, à travers laquelle il nous fallut nous frayer de notre mieux un passage jusqu'à la chaloupe. Nous n’aurions évité, certes, ni de nous mouiller ni de nous salir les pieds, sinous n'eussions recouru à une admirable espèce de chaussons , très porlée en Amérique, entièrement faite de gomme élastique, et sans couture. C’est en ce genre ce qu'on a Jamais imaginé de mieux. Ces chaussures de dessus, qui se confectionnent sur la côte septentrionale de l'Amérique du Sud, sont aussi légères que commodes au pied, en même temps qu'elles sont Lout-à-fait imperméables. On sait du reste qu’elles commencent à s'introduire en Europe.
Lorsque nous eûmes enfin monté à bord, la presse y fut excessive : on avait à peine la place de se retourner ; etquant à des siéges ou des bancs, ils étaient tous occupés par d'heureux voyageurs qui s'étaient embarquês avant nous. Dans la cabine, où il faisait une chaleur étouffante, on trouvait un bizarre spectacle. Tout à l'entour de l'appartement, sur des canapés, étaient assises les dames, terant leurs sacs et leurs ridicules sur leurs genoux, et si foulées, si pressées, qu’elles ne pouvaient ni bouger, ni tourner la tête, ni échanger un mot avec leurs voisines, tandis qu’au milieu d'elles re-