‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 64 sur 179 · SRE DE RER RER · texte numérisé non relu

SRE DE RER RER

rendre maître. Au milieu d’un vacarme inoui et d'une affreuse confusion, les pompes furent échelonnées le long des rues, à distance l’une de l'autre d'environ deux cents pieds, et formèrent ainsi une ligne qui se prolongeait jusqu'au bord de la Rivière-Orientale, comme on appelle le bras de la mer qui sépare Long- Island du continent. Alors, au moyen de tuyaux en cuir, l'eau passa de la première pompe qui la prenait à la mer dans la seconde, et ainsi de suite jusqu’à ce que, parvenue au dernier anneau de la chaîne, elle fut lancée sur les bâtiments enflammés. Au bout de cinq minutes deux autres lignes semblables furent établies. S'il y avait quelque chose à reprendre en cette occasion, c'étaient les inutiles clameurs de la foule qui devaient nécessairement étourdir les pompiers, et l’aveugle témérilé avec laquelle ces hommes se précipitaient au milieu de l'incendie. Un peu plus d'ordre aussi, car les curieux obstruaient tontes les issues, eût été bien désirable.

Parmi les établissements d'utilité publique qu'on rencontre à chaque pas dans New-York, il faut surtout mentionner la maison de Refuge pour les malfaiteurs d’un âge encore tendre : c'est une excellente institution sous loute espère de rapports. Elle a pour but d'offrir un asile aux jeunes gens qui sortent de prison ou qui, aux termes rigoureux de la loi, mériteraient d'y être envoyés. Ils sont ainsi éloignés du contact des mauvaises compagnies, et peuvent en profiter pour revenir à la vertu. On les force à contracter l'habitude’ du travail, on leur apprend quelque profession utile, et surtout on cherche à leur persuader qu'il est de leur propre intérêt de se comporter mieux à l'avenir. Après qu'ils ont subi certaines épreuves, et que leur éducation tant morale que corporelle a été convenablement améliorée, on les place en apprentissage chez des artisans, et, chose non moins curieuse qu'importante à savoir, Ceux-ci sont, en général, charmés qu’on les leur confie : c'est, dans tons les cas, un fait à l'honneur de l'établissement. Si toutefois les maîtres ou les pères et mères de ces jeunes gens ont raison de croire que leur réforme n'est pas encore complète, ils sont libres de les renvoyer; et, pour que cette liberté ne soit pas illusoire , les directeurs de la maison correspondent sans cesse avec eux. Nous visitâmes aussi un asile semblable pour lesfilles, et nous n’apprîmes pas sans plaisir que le nombre des détenues y était beaucoup moins considérable. On nous mena ensuite dans plusieurs écoles où les jeunes blancs des deux sexes reçoivent les divers degrés de l'instruction d’après la méthode de l’enseignement mutuel, et, ce qui nous intéressa davantage, nous visitâmes celle qui est plus spécialement consacrée à l’éducalion des enfants nègres et mulâtres. Les pauvres petits, comme ils éludiaient avec zèle! je ne pus m'empêcher de demander au professeur , qui était un homme âgé, s’il avait, dans le cours de sa carrière, remarqué quelque différence matérielle entre l'intelligence des noirs et celle des blancs. 11 me répondit que, jusqu'à un certain âge, c'est-à-dire tant que durait leur enfance, les uns ne différaient en rien des autres. Comme ils jouaient ensemble et qu'ensemble ils prenaient leurs leçons, les noirs n'étaient pas encore exposés à sentir aucune de ces distinctions qui plus tard devaient infailliblement les dégrader à leurs propres yeux. On m'a, en effet, certifié que, même dans l'état de New-York où l'esclavage des nègres est aboli par Ja loi, jamais un noir n'éprouve d'un blanc la moindre sympathie. Que le premier possède la plus rare industrie et les plus vastes connaissances, il sera toujours marqué pour le second d'un sceau réprobateur ; loujours l'égalité entre eux sera impossible.

J'eus occasion d'assister à une audience de Ja cour suprème de l'Etat, et beaucoup de choses m'étonnèrent. D abord j'entendis avec surprise un avocat invoquer un arrêt récemment rendu en Angleterre. Ensuite, le président et les deux conseillers qui composaient le tribunal étaient vêtus de leurs habits bourgeois;

et, je dois le dire, cette absence de toques, de robes et de rabats, leur ôtait beaucoup plus de dignité que je ne l'aurais auparavant supposé. Peut-être celte omission des insignes du juge me frappa-t-elle d'autant plus, que c'était la première circonstance qui me fit révoquer en doute cette prétendue sagesse avec laquelle les Américains se sont soustrails à tant d'usages regardés longtemps comme sacrés. D'apparentes bagalelles de ce genre ne doivent jamais, Je crois, être mesurées à leur importance particulière, mais eu égard au grand nombre d'idées qu'elles engendrent.

À notre sortie du tribunal, nous parcourûmes les diverses parties de la City-Hall, qui le renferme. C'est un vasle et noble édifice entièrement bâti d'un marbre blanc à gros grain, sauf une tour de bois qui en occupe le centre, et qui est peinte de manière à imiter le marbre. Nous montâmes au faîte de cette tour afin d'avoir une vue panoramique de la ville, dont la beauté ainsi que l'étendue nous avaient élé sans cesse vantées par les habitants depuis que nous étions débarqués. J'en conviens, le spectacle qui se déroula sous nos yeux justifia presque lous les éloges dont nous avions les oreilles rebattues ; mais, sans doute, nous l’aurions admiré davantage si on neüt pas voulu, pour ainsi parler, nous y contraindre. Car les voyageurs n’acquittent jamais de bon gré les impôts mis sur leur admiration, et les gens de tous les pays devraient bien se souvenir qu’en cette matière, du moins, s'il en est autrement en finance, une contribution volontaire, même petite, vaut beaucoup mieux qu'une entière approbation extorquée par force.

Nous quittâmes la Cily-Hall, pour nous rendre, quoiqu'il tombât une grosse pluie, à une exposition de peinture. Mais, je suis fâché de le dire, elle ne Valait pas la peine que, pour la voir, on se mouillât les pieds. La plupart des tableaux étaient secs, froids et durs. Je n'avais cependant auguré rien de semblable d'un savant discours sur les beaux-arts, que nous avions entendu prononcer la veille au collége de Columbia. L’orateur, en effet, à sa propre satisfaction et à celle aussi, comme il me sembla, de son auditoire , n'avait pas craint d'avancer que l'Amérique était en bon train de rivaliser avec la Grèce par ses sculpteurs, avec l’ltalie par ses peintres! |

Le 26, nous fimes une excursion dans l'Etat de New-Jersey, aux chutes du Passaic. Elles sont arrêtées au moyen d'une écluse pendant les six jours ouvriers de la semaine, pour que l'eau, qui naturellement deyrait en tomber, mette en mouvement les nombreuses machines des fabriques du village de Patterson , mais elles coulent le dimanche, et sont alors le rendez-vous de la meilleure et de la plus élégante compagnie des environs. Leur célébrité fait honneur au goût des dandys de New-York qui est pour l'Amérique ce qu'est Paris pour la France, et Londres pour l'Angleterre. Je ne les décrirai cependant pas, réservant mes pouvoirs descriptifs pour plus belle occasion.

Je fus encore assez heureux, pendant ma courte résidence à New-York, pour y voir, littéralement, changer deux maisons de place : opération curieuse, et, que je sache, particulière à cette ville. Personne qui n'ait oui parler du déplacement d'habitations de bois ; mais le transport des deux bâtiments de briques dont il va être question est un exploit d'un genre tout différent. Dans une rue qu'il fallait élargir se trouvaient deux maisons attenantes et. possédées par un même propriétaire : elles dépassaient d'une douzaine de pieds l'alignement voulu. Il était donc indispensable de les abattre ou delesreculer, en les faisant glisser à la surface du sol, et ce fut à ce dernier parti qu'on recourut. Elles étaient solidement construites, avaient l'une quarante pieds de profondeur, l'autre trente-deux, et présentaient ensemble une longueur de quarantesept pieds. Elles avaient mème hauteur, vingt-deux pieds environ jusqu'aux gouttières, au-dessus des quelles s'élevaient le toit et deux gros corps de cheminées. Elles n'avaient qu'un seul étage, mais, comme

le rez-de-chaussée il était percé d’un rang de six fenêtres. Or, cette masse de bâtisse fut reculée de la distance que j'ai dite sans être aucunement endommagée.

L'Hudson. Variabilité du climat de l'Amérique Prison pénitentiaire de Sing-Sing. Ville de West-Point ; son école militaire. Village de Catskill. Milice de l’Union. Canal d'Erié, Traits caractéristiques des Américains. Excursion dans le Massachusetts. Quakers.

Le 29, dès sept heures du matin, je m'embarquai avec ma femme et ma fille sur un des nombreux paquebots à vapeur qui incessamment montent et descendent l’Hudson. Cette magnifique rivière, qui se dirige en ligne droile du nord au sud, passe au cœur même du florissant Etat de New-York, et forme à coup sûr le plus beau canal naturel qui soit au monde. Elle est large, profonde, libre de bas-fonds sur presque toute la longueur de son cours; et les marées, sans jamais être trop fortes, y font sentir leur utile influence jusqu’à la côte d’Albany, c’est-à-dire jusqu'à cent quarante-cinq milles dans l'intérieur des terres, ou même, si je ne me trompe, jusqu'à Troie, petite ville située sur là rive gauche, à quelques lieues encore plus haut. Les bords de l’Hudson offrent aux regards du voyageur le spectacle le plus pittoresque qui se puisse voir : escarpés et généralement couverts de bois, ils sont partout garnis de villages ou d’élégantes maisons de campagne qui appartiennent à l’ancienne aristocratie, laquelle, soit dit en passant, finira bientôt par disparaître dans cette partie de la contrée, comme elle a disparu déjà dans à peu ès tout le reste de l’Amérique.

Au lieu d'avoir à gémir de la brûlante chaleur du soleil qui nous avait incommodés les deux ou trois jours précédents, nous aurions pu nous plaindre, avec raison, que la matinée fût fraîche et même froide. C'était la première fois que nous éprouvions la variabilité du climat américain ; mais, par la suite, nous apprîmes à nos dépens qu'il n'a son pareil, sous ce triste rapport, dans aucune autre région. Je n'entends pas parler ici du changement de température produit par les différences de latitude auxquelles la grande étendue de notre voyage nous a exposés, mais de l'incertitude atmosphérique qui caractérise en général les Etats-Unis. Vers le milieu de la journée, le ciel redevint pur ; et, laissant le paquebot continuer sa course vers Albany, nous le quittâmes pour aller mettre à contribution l'hospitalité d’un de nos amis qui demeurait dans le voisinage, et qui devait le lendemain nous mener visiter un des plus curieux établissements de l'Amérique. C'est une prison d’après le système pénitentiaire, et située dans un endroit qu'on appelle Sing- Sing, sur la rive gauche ou orientale de l'Hudson, à trente milles de New-York.

On m'avait beaucoup parlé d'avance de cette prison : entre autres choses, on m'avait dit que plusieurs centaines de condamnés y étaient employés à construire le bâtiment où ils devaient eux-mêmes être détenus ; mais je pouvais à peine croire les étonnants récits dont chacun m'étourdissait les oreilles sur le degré d'ordre et de subordination que peu à peu on avait introduit au milieu d’une bande de scélérats consommés s’il en füt : car combien n'est-il pas difficile souvent d'accoutumer à une discipline sévère des gens même de bonne volonté! Aussi, quoique je fusse en quelque sorte préparé à ce que j'allais voir, ma surprise fut extrême quand j'approchai du lieu, et que je vis deux sentinelles seulement monter la garde sur une hauteur au bas de laquelle remuaient deux ou trois cents prisonniers. Les uns tiraient du marbre d’une forte carrière, les autres se livraient à différents métiers sous de longs hangars de bois, ou bien travaillaient à la nouvelle prison, vaste édifice en pierre, qui s’étendait parallèlement au fleuve, et dont un tiers était déjà habitable. Il y avait

quelque chose de très imposant dans le profond silence où tous ces gens s’acquittaient de leur pénible besogne. Pendant trois ou quatre heures que nous restämes parmi eux, nous ne les entendimes pas proférer le moindre mot à voix basse ; nous ne leur vimes ni échanger un regard, ni même, ce qui était encore plus singulier , diriger une seule fois à la dérobée les yeux sur nous, choses qui sont rigoureusement défendues. En effet, le principe fondamental du système, le secret sur lequel semblent reposer les bons effets qu'il produit, est d'empêcher que les détenus aient aucune espèce de communicalion non-seulement avec les étrangers, mais aussi les uns avec les autres. IL est aisé de comprendre que, pour parvenir à ce but, la nécessité ordonne que chaque prisonnier soit, la nuit, isolé de ses compagnons. Or à Sing-Sing, qui est la prison de l'Etat de New-York, on y est parvenu sans beaucoup de dépenses pour construire les dortoirs, et sans avoir besoin d'un grand nombre de surveillants. Chaque détenu couche dans une chambre séparée qui a sept pieds de long , sept. de haut et trois et demi de large, qui est entièrement bâtie en pierre de taille, et que ferme une porte de fer dont la parlie supérieure est munie d'une ouverture plus petite que la main d'un homme. Par ce guichet entrent une quantité d’air suffisante, et autant de lumière, autant de chaleur qu'il en faut. La ventilation se fait en outre par une sorte de cheminée ou de ventouse qui’a trois pouces de diamètre, et qui monte de la voûte de chaque chambre au toit du bâtiment. Les cellules sont disposées les unes au-dessus des autres par rangées d'un cent chacune, et ne ressembleraient pas mal aux huches à vin d'un cellier, si ce n’élait qu'elles fussent plus profondes, plus larges, et deux fois aussi hautes. À chaque étage, devant les portes des cabanons, se prolonge une étroite galerie dans laquelle il ne peut passer qu'un seul homme, et dont les deux extrémités débouchent sur un escalier. La prison de Sing-Sing contient huit cents chambres, dont une moitié regarde le fleuve et l’autre la terre. À voir le corps de bâtiment que forment ces deux rangées de cellules ainsi disposées dos à dos, vous diriez une longue muraille, haute et étroite, épaisse de vingt pieds, dont les deux faces vous représentent quatre rangées parallèles et horizontales de trous carrés. Cette masse de maconnerie ne s'aperçoit pas de dehors , car elle est complétement recouverte par une construction extérieure dont les murs sont à dix pieds de ceux de l’autre bâtisse que j'appellerais volontiers une ruche à cellules. Ces murs sont régulièrement percés de petites fenètres qui se trouvent chacune en face de chaque cabanon, et qui sont arrangées de manière à laisser entrer beaucoup de jour et d’air, mais non voir à l'extérieur. Des poêles et des lampes sont placés dans les corridors qui entourent les rangées de cellules, afin de les échauffer en hiver, et de les éclairer après le coucher du soleil.

Le 31, nous reprimes au passage un des paquebots qui tous les jours partent de New-York pour Albanÿ ; mais nous le quitlâmes encore une trentaine de milles plus loin pour visiter la ville de West-Point. L'Hudson, dans la partie que nous en remontâmes, nous sembla devenir de plus en plus magnifique sur beaucoup de points : il coulait entre des rives escarpées, revêlues de feuillage depuis leur faîle jusqu’au bord de l’eau ; et si sa direction générale était droite, elle offrait néanmoins un nombre suffisant de courbures pour ne pas avoir l'air monotone. A midi et demi, on dressa la table en plein air sur le pont, pour que les passagers dinassent; mais, comme nous avions déjeuné tard, nous ne voulûmes point prendre si tôt notre second repas, et, dans notre ignorance des usages américains, nous ne fûmes pas du nombre des convives, espérant réparer celle omission à West- Point, que nous devions alteindre au bout seulement d'une couple d'heures. Hélas ! quand nous y parvinmes, Lout le monde avait. dans Celle ville, dîné depuis

longtemps ; et, ce qu'il y eut de pire, le maître de l'hôtel où nous logions était sorti pour ne rentrer que le soir ; la maîtresse, nous dit-on, était malade; enfin, le plus grand de nos malheurs, le nègre chargé de faire la cuisine était allé à la promenade (comme si jamais les cuisiniers doivent se promener) et avait emporté dans sa poche la clef du buffet. Il nous fallut donc bon gré mal gré imposer silence à notre appétit jusqu'au souper.

Wesi-Point est le siége d’une école militaire, seule institution de ce genre que possèdent les Etats-Unis, et dont tous les frais sont à la charge du gouvernement fédéral (1). Le but en est moins, à ce qu'il paraît, de créer un certain nombre d'officiers pour qu'ils servent réellement, que de répandre dans les diverses parties de l'Union, au moyen des jeunes gens qui ont suivi les cours, une véritable connaissance des sciences exacles, ainsi que le goût des travaux littéraires et des idées correctes sur la discipline du drapeau. Le nombre des élèves est fixé à deux cent cinquante. L'âge de leur admission est de quatorze à dix-sept ans. La durée de leurs études est de quatre années avant qu'ils obtiennent leur diplôme ou brevet. Au président

seul de l'Union appartient de nommer les élèves, et il

en choisit dans chaque Etat un nombre proportionnel sur des listes de postulants qu’on lui envoie. Ces listes sont foujours couvertes d'une multitude de noms, quoiqu'un très difficile examen ait préalablement lieu, Si le candidat ne peut le subir avec honneur, il est refusé; mais s’il le passe avec succès, on le prend en quelque sorte à l'essai pour six mois : et sice temps d'épreuve lui-est aussi favorable, il est définitivement admis, comme cadet, sans quoi on le rend à sa famille. Les principaux objets d'enseignement sont les mathématiques, et on les y pousse assez loin. Le génie civil et militaire, l'art de fortifier les places, l'arpentage, font également partie de l'instruction, Les cadets apprennent aussi l'astronomie; mais comme il n’y a eu jusqu'à présent aucun observatoire aux Etats-Unis (2), celle science ne pourra de longtemps y être convenablement cullivée. Outre le dessin, la chimie, la minéralogie, la morale et les belles-lettres, on leur enseigne encore à lire le français, sans toutefois le parler, car on ne veut que les mettre à même de consulter les auteurs qui ont écrit dans cette langue sur les diverses matières de leurs études. Les règlements de l’école sont sévères, et doivent produire de bons résultats sous tous les rapports. Je reprocherai seulement aux élèves de ne pas avoir l'air assez martial, de se mal tenir, et d'arrondir le dos, au lieu d'avancer la poitrine.

Le jour suivant, 1tr juillet, un autre paquebot nous conduisit jusqu'à la hauteur de Caitskill, joli village situé à une lieue environ de l'Hudson : nous l’atteignimes dans une lourde et mauvaise diligence. Ce village offre plusieurs grandes églises côte à côte, une large rue longue d'un quart de mille, dejolies boutiques, des carrosses de place, et tout donne à penser qu'il deviendra bientôt une ville florissante. Nous y arrivâmes de West-Pointen cinq heurestrois quarts,quoique Ja distance fût d'une soixantaine de milles, et que le pilote eût ralenti sa marche en six endroits différents pour recevoir à bord ou débarquer des voyageurs. Ces opérations s’exécutent d'ailleurs avec une surprenante vitesse. Quand, par exemple, le paquebot arrive à cinq cents verges d'un des points où l'usage est qu’on aille le guetler, un des hommes de l'équipage sonne une cloche pour avertir qu'il va passer. Deux autres mettent à l'eau une petite chaloupe, y descendent, et gagnent le rivage le plus rapidement qu'ils peuvent, entraînant avec eux le bout d'une curde, dont l’autre extrémité est attachée au paquebot qui cependant

(1) L'École de West-Point est modelée en partie sur l'É-

cole Polytechnique de Paris. A. M.

- (2) Il en existe un aujourd’hui 4853, dit-on, à Philadelphie. A. M.

n'en continue pas moins sa route. Dès que la'barque touche terre, les gens qui attendent s’y élaneent tout de suite avec leurs malles et leurs bagages. Quand l'embarquement est terminé, on en avertit par un signal convenu le pilote du bâtiment, qui fait alors accrocher son bout de câble à une manivelle que fait tourner la machine à vapeur, et la chaloupe rejoint bientôt avec toute sa cargaison de monde. Il existe dit-on, des règlements de police qui ordonnent aux paquebots de s'arrêter tout-à-fait lorsqu'ils ont à prendre ou à déposer des passagers ; mais la concurrence est si chaude entre les divers capitaines, qu'ils ne veulent pas perdre une seule minule : c'est pourquoi ils se contentent, en ces occasions, seulement de ralentir un peu leurs roues,

Le lendemain 2, nous gravimes la belle chaine des montagnes escarpées qui avoisinent le village, et qui lui empruntent leur nom. Elles nous offrirent à chaque pas les plus délicieux points de vue, couvertes qu’elles sont de pins vigoureux. Surtout nous admirâmes les chutes de la rivière de Cauterskill, et la vallée de Clove, qui, formant à travers la chaîne une profonde échancrure, nous laissa apercevoir un magnifique spectacle : ce n'était rien moins que le grand Hudson qui coulait à nos pieds; et, quand nous portions les yeux vers l'est, nous pouvions distinguer son cours au milieu d'une fertile contrée jusqu'à une distance de vingt lieues,

Lorsque nous revinmes, après une excursion de cinq heures, au paisible village de Catskill, grande fut notre surprise d'entendre résonner des tambours, et de voir voltiger des étendards, manœuvrer des troupes. Il se trouva que c'était une des époques, car elles reviennent plusieurs fois l'année, où la milice nationale des Etats-Unis se rassemble pour apprendre à faire l'exercice. Or, d'après tout ce dont j'ai été témoin, on ne saurait imaginer soldats plus gauches et plus nuls. S'il leur fallait un beau jour se battre, ils seraient assurément fort embarrassés. Les chasseurs d'un des régiments dinèrent à notre hôtel. Nous allâmes dîner dans la même salle qu'eux, espérant pouvoir lier conversation avec quelqu'un de ces soldats citoyens; mais tous, sans distinction de grade, prirent leur repas avec une telle rapidité, qu'au bout de vingt minutes je me trouvai seul. D'après un document imprimé à Washington en janvier 14829, la milice de l'Union était forte en 1828 de un million cent cinquante mille cent cinquante-huit hommes, et la population de tout le pays, en y comprenant plus d’un million et demi d'esclaves, s'élevait, pour la même année, à onze millions deux cent quarante-sept mille quatre cent soixante-deux âmes : ce qui donne un milicien sur onze personnes, ou sur dix si on en exclut les esclaves. Le nombre des jours d'exercice varie dans les différents Etats. En général, cependant, je crois qu'ils sont de cinq ou six par année, Le gouvernement fournit les fusils au prix de huit dollars chacun. La milice ne reçoit de solde que dans le cas où elle est appelée à faire un véritable service; mais on la paie alors aussi exactement que l'armée régulière. Dans la plupart des Etats, c'est le gouverneur qui nomme aux grades supérieurs de Ja milice, comme à ceux de généraux et de colonels, mais ses nominations doivent être ratifiées par le sénat. Les Capilaines au contraire, les lieutenants, et autres officiers subalternes, sont élus aux fonctions par les compagnies respectives. Les lois qui concernent la milice occupent une grande place dans les Codes de tous les différents Etats, et sont toujours une source d’interminables discussions.

Comme le village de Gatskill était devenu trop bruyant pour que le séjour conlinuât de nous en être agréable, nous résolûmes d'aller établir ailleurs nos quartiers aussitôt que le soleil s’abaisserait sous l'horizon, et que l'air commencerait à se rafraîchir. Nous louâmes donc une voiture, et nous remontâmes rapidement l’espace de cinq milles, à travers une con-

trée couverte de riches forêts et très populeuse, la rive droite occidentale de l'Hudson. Puis, traversant le fleuve dans un bac, nous campâmes sur la rive oppo- Sée au village.d'Athènes, un des plus jolis et des plus tranquilles que nous eussions encore rencontrés.

Le 5, à quatre heures du matin, nous primés un paquebot au passage, et nous arrivâmes assez tôt pour y déjeuner, à la cité d’Albany, capitale ou du moins siége du gouvernement de l'Etat de New-York; car la vraie capitale, en ce qui concerne la richesse, la population etlesavantages de toute espèce, est la grande ville de commerce, située à l'embouchure de l'Hudson. qui donne le nom à cette florissante partie de l'Amérique. Albany, cependant, depuis un certain nombre d'années, acquiert, comme place de transit et d'entrepôt, une vasle importance commerciale, grâce à l'immense canal d'Erié, dont l'extrémité orientale touche presque à ses portes. Beaucoup aussi des communicalions, soit entre New-York et les Canadas, soit entre le prospère Etat d’Ohio à l’ouest et de la Nouvelle- Angleterre à l’est, se font par la voie d’Albany, de sorte que cette ville, ayant même que les bateaux à vapeur sillonnassent l’Hudson dans tous les sens, était appelée à prendre un développement considérable. Mais aujourd'hui que les relations sont devenues des millions de fois plus nombreuses, elle grandit presque à vue d'œil.

Aulrefois le trajet de New-York à Albany était regardé comme une affaire d’une semaine et plus. Quelquefois il ne durait que trois jours, quelquefois même que quarante-huit heures, et alors on criait merveille ; mais souvent aussi il n'exigeait pas moins d’une quinzaine. À présent le même voyage se fait communément en seize heures, de temps à autre en douze et même en onze. Or, comme la distance est de cent quarantecinq milles, c’est aller bon train (1).

Au reste, Albany ne profite pas seul des innombrables et rapides paquebots dont l'Hudson et le canal d'Erié sont incessamment couverts. La contrée, tant au-dessus qu'au-dessous, et les deux rives du fleuve en retirent aussi d'immenses bénéfices. Sparte, Poughkeepsie, Fishkill, Newburgh, Troie, Glasgow, Gibbonsville, et tant d’autres qu'il serait trop long d'énumérer, bordent à droite et à gauche cette grande artère par laquelle les ressources de l'intérieur descendent vers l'Océan, et par laquelle aussi les productions de chaque point du globe montent vers le centre de la contrée. Peut-être chercherait-on vainement, je ne dirai pas en Amérique, mais dans tout l'univers, un port qui puisse se comparer à celui de New- York, qui réunisseainsiau plus haut degré tousles avantages résullant d’un immense commerce, non-seulement avec tous les peuples indigènes, mais encore avec toutes les nations étrangères.

. Le grand canal qui se prolonge de l'Hudson au lac Érié, et qui, chemin faisant, envoie deux embranchements, l'un vers le lac Ontario, l'autre vers le lac Champlain, traverse un pays si favorable sous toute espèce de rapports à la canalisation, que ses revenus, contrairement à l'usage, dépassent même les brillantes prévisions des entrepreneurs. Aussi, est-il agréable de penser que l’homme qui en dirigea spécialement les travaux, et qui malgré une multitude d'obstacles les poursuivit avec une courageuse persévérance, M. de Witt-Clinton , a vécu assez pour voir la complète réussite de son œuvre, et pour recevoir, én paroles du moins, les témoignages de la recounaissance universelle de ses compairiotes. Que celte gratitude ne se soit pas produite par des récompenses plus s0lides, c'est une source de regrets pour tous les citoyens un peu sensés des Etats-Unis. En effet, la politique mesquine qui refuse toute pension aux fonctionnaires après une vie usée au seryice de la patrie doit néces-

(1) C'est, terme moyen, environ douze milles ou quatre lieues à l'heure. A. M.

sairement ôter aux gens capables l'envie de la servir, et la conséquence inévitable en est que les emplois finiront par n'être remplis que par des ignorantset des sots. En Amériqué, néanmoins, il est de principe ou, dans tous les cas, d'usage constant qu'on remercie, expression tout-à-fait convenable, les serviteurs de l'Etat dès qu'on n’a plus besoin de leurs services, et qu'on les laisse mourir de faim. L’enthousiasme avec lequel les Américains ont recu Lafayette, si souvent cité comme réfutation de l'ingratitude proverbiale des républiques, ne peut donc pas compenser l'indifférence dont Jefferson, Monroe, Clinton et tant d’autres fonctionnaires de premier ordre ont été victimes, eux, qui avaient dévoué leur existence à leur pays, et non-seulement leur existence, mais aussi, par malheur pour eux, leur fortune.

Un autre trait du caractère national des Américains, qui malgré notre courte résidence parmi eux nous avait déjà frappés, c’est leur continuelle habitude de vanter eux, leurs institutions el leûr pays, soit en termes formels, soit par des allusions indirectes, ce qui me paraissait encore plus inconvenant. J'emploie à dessein ce mot, et j'en avertis, de craint: qu'on ne croie qu'il m'est échappé, car en vérité il n’y a rien de plus insupportable, quand nous étions si bien disposés à louer tout ce qui méritait des louanges, et à tout voir, bon ou mauvais, sous le jour le plus favorable , que d’être continuellement sollicité de crier à l'admiration. C’est chose on ne peut plus curieuse que l'habileté de chacun à profiter de la moindre circonstance pour se donner à soi-même de l'encens. Ainsi, il m’arriva un jour de dire à une dame que je remarquais souvent avec plaisir que dans leur pays les cochers des voitures, ou publiques ou particulières, employaient de préférence la parole au fouet pour conduire leurs chevaux. « Oh ! oui, monsieur, s'écria-t-elle avec chaleur, ce que vous dites là est du plus haut intérêt : cela prouve, n'est-ce pas, autant d'intelligence chez les hommes que de sagacité chez les bêtes. » Je ne pus m'empêcher de sourire. La dame s'en aperçut, et prenant aussitôt feu, comme si par ce seul fail j'eusse commis un crime de lèse-nation : « Eh! quoi, monsieur, dit-elle, n'admettez-vous pas que les Américains soient en général intelligents? » C'était toujours de même pour les grandes ou les petites choses, pour les Cas graves ou plaisants. Sans cesse, on se lenait sur la défensive , et on nous donnait à entendre qu'on nous soupconnait du dessein de critiquer, lorsque pourtant nous n’y songions pas le moins du monde.

Après cinq jours de promenade dans le Massachusetts, nous regagnâmes Albany, mais pour en repartir au bout de quarante-huit heures.

Un extraordinaire. Troie. Schencctady. Domestiques des Etats-Unis. Chute de Trenton. Syracuse. Terres nouvellement défrichées, Genève. Réprobation des Nègros. Rareté des sonnettes. Canandaigua. Clergé. Rochester. Lockport. Toilette des Américains.

Nous quittâmes Albany le 1%, comme je l'ai dit, pour nous diriger vers l’ouest, et ne plus faire dé halle. à proprement parler, qu'aux chutes du Niagara. I n'y a de poste dans aucun Etat de l'Union. Les voyageurs doivent donc se résigner aux messageries publiques, ou prendre leurs, propres chevaux avec leur propre voiture, à moins qu'ils ne trouvent à louer ce qu'on appelle un extraordinaire. C'est une diligence, que les entrepreneurs font partir exprès pour vous en dehors du service régulier, dont, par conséquent, vous avez seul la jouissance avec votre famille et vos gens, el qui pour le même prix marche avec autant de vitesse où de lenteur que vous le désirez : seulement, vous né pouvez ni prolonger le trajet au-delà d'un cerlain nombre de jours fixés d'avance, ni exiger qu'il s'accomplisse en moins d’un certain espace de temps dont il à été préalablement convenu. Mais la chose

8 HISTOIRE DES VOYAGES. n

n'est guère faisable qu'entre le point duquel nous partions et celui où nous voulions atteindre, à cause de la multitude des voyageurs qui parcourent cette route, et, par suite, des messageries qui la desservent. Je m'arrangeai avec une des entreprises, qui, moyennant une somme de 115 dollars (environ 575 francs), s’engagea à me mener moi, les miens et nos bagages, d'Albany au Niagara, dont la distance est de trois cent vingt-quatre milles. Il fut stipulé que nous pourrions aussi bien mettre lrois jours que trois semaines. Lorsque toutefois il nous plaisait de dévier d'un itinéraire qui fut tracé d'un commun accord, nous devions nous procurer une autre voiture et la défrayer ; mais nous avions toujours le droit de remonter dans notre extraordinaire, quand nous regagnerions le chemin arrêlé entre nous.

La première journée de marche nous conduisit à Schenectady en ligne directe. Cette ville n’est distante de la capitale du New-York que de seize milles : mais nous suivimes une route deux fois aussi longue pour voir la jonction du canal d’Erié avec l’embranchement qui l’unit au lac Champlain. Près du village situé à ce point et nommé Juncta, nous eûmes occasion d'examiner neuf écluses consécutives par lesquelles le canal est élevé au niveau du pays qui s’étend à l’ouest d’Albany. Il y atant de bateaux qui montent, qui descendent, qu'on ne saurait imaginer une scène plus vivante. Ensuite, chemin faisant, nous visitâmes à Watervliet un des arsenaux de l'Union, quirenfermait au moins cinquante mille fusils, sabres et gibernes. Puis, en face noustraversâämes l'Hudson, «qui, sur une autre rive, dit le Guide du voyageur en Amérique, voit s'élever la jolie petite ville de Troie, adossée à de belles collines dont la plus haute a recu le nom de mont Ida, pour que leurs dénominations classiques se correspondissent. » Mais, ce qui n’est pas mentionné dans ce livre et qui pourtant méritait mieux de l'être, Troie renferme une école des arts et métiers qu'un simple citoyen a fondée et qu'il entretient à ses frais. Après avoir visité en détail cette patriotique institution, et admiré de loutes nos forces la chute des cahots (cahoes) que forme la rivière de Mobawxk, nous cCommençâmes à nous senlir l'estomac si creux, que nous priâmes le postillon de nous arrêter à la première hôtellerie qu'il rencontrerait. Il en rencontra bientôt une; mais, hélas! on ne nous y donna pour diner, après une heure et demie d'attente, que du pain dur, du beurre fort, du bœuf coriace et des œufs qui n'étaient pas trop frais. Cependant, comme nous vOyagions par un pays peu fréquenté, nous contînmes notre mécontentement; mais, quand nous songeâmes à repartir, notre triste repas fini, et que je cherchai le postillon qui avait quitté les chevaux, je fus assez surpris de trouver mon homme dans la cuisine, qui savourait à son aise une succulente épaule de mouton rôli, laquelle aurait été assez volumineuse pour nous rassasier tous. Ce fut pour moi un problème insoluble d’hospitalité, mais plus tard je ne manquai pas de demander à l'heureux coquin comment il était parvenu à faire un meilleur repas que nous, « Ah! monsieur, me répondit-il d'un air malin, c’est, voyez-vous, qu’on n'a point osé vous servir Ce pauvre morceau de viande : les gens de la maison avaient eux-mêmes dîné dessus, et dans la crainte de compromettre l'honneur de leur auberge, ils n'ont pas jugé convenable d'offrir à des étrangers un plat qui n’élait pas intact. » Je laisse à penser si nous dûmes maudire l'étiquette.

Au coucher du soleil, nous atteignimes Schenectady, et le spectacle animé que présente cette ville à toutes les heures du jour nous intéressa beaucoup. Sans cesse ce sont des diligences qui arrivent ou qui partent, et de nombreux paquebots qui amènent des voyageurs par le canal, les déposent sur le quai et se remettent en roule chargés de monde.

Le lendemain, laissant notre voiture aller par terre, nous continuâmes notre route par eau. Le canal, pendant l'espace de vingt-six milles que nous y naviguâ-

mes, suit les détours d’une levée couverte de jolis bois, qui longe le bord méridional du Mohawk. Notre hauteur perpendiculaire au-dessus de ce courant d'eau était de trente à quarante pieds, et au moyen de celte élévation, nos regards pouvaient s'étendre fort loin, soit devant, soil derrière nous. C'était incessamment les plus délicieux paysages. La rivière en question est semée d’une multitude d'îles, et garnie de longues pointes plates et boisées qui se projettent dans son lit à chacune de ses sinuosités tortueuses. La vigueur des teintes printanières du feuillage n’avait pas encore été flétrie par la chaleur brülante de l'été. Je ne sais d'où vient ce phénomène, mais je ne pouvais imaginer une plus belle combinaison de verdure. Puis chaque fois que la direction du canal changeait , la vue se renouvelait aussi, el à tout moment nous apercevions des champs défrichés depuis peu, des villages dont la blancheur indiquait la fondation récente, des ponts et des aqueducs neufs, et dans l’espace intermédiaire, des habitations, des moulins, des églises qui avaient tous un air de nouveauté. Ce fut, toute la durée de notre trajet, une scène vraiment enchanteresse. A dix heures du soir nous fimes halte dans un village indien nommé Caughnaiwaga, où notre extraordinaire était allé nous attendre.

Le 18, nous atteignimes Utica ou Utique, ville récemment bâtie el située au bord du canal. Dans le courant de la journée, nous visilâmes les chutes de Trenton, qui méritent en effet d'être vues. Des voyageurs de toutes les parties de l'Union nous y accompagnèrent, et j'eus le chagrin de découvrir que, malgré les brillantes descriptions des beautés de leur pays, dont ils vous emplissent continuellement les oreilles, les Américains ne sont pas plus sensibles aux charmes de la nature qu'ils ne nous ont paru, d’après leurs expositions, l'être aux grâces de l'art; et que, s'ils vont voir telle ou telle merveille, c’est, comme les habitants de tous les autres pays, moins parce qu'elle est digne de fixer leur attention que par genre, par mode, pour dire qu'ils y sont allés. Ainsi, de retour de notre excursion, personne ne dit un mot des chutes majestueuses qui en avaient été l’objet ; et, en leur présence même, la seule chose qui réveilla un peu l’apathie de Ja société fut la lecture d'un Æ4/bum que nous trouvâmes dans un cabaret du lieu, et qui, comme c'est l’usage, n'était rempli d’un bout à l’autre que de témoignages boursoufflés d’admiration. Le cabaret dont je parle était placé près de la plus jolie cascade et en gènait beaucoup la vue; mais il en est loujours ainsi en Amérique : partout vos yeux rencontrent des boutiques où se débitent les liqueurs fortes. À bord des paquebots à vapeur, il y en a généralement deux, l’une sur le pont, l’autre dessous. Pour entrer au Muséum d'Albany, nous primes le corridor de droite au lieu de celui de gauche, et nous en rencontrâmes une. Il y en a aussi dans tous les théâtres; et nous en remarquâmes deux aux cataractes de Canterskill, une de chaque côté.

Le 19, nous parvinmes au village de Syracuse, que le canal d'Erié traverse par le milieu, et qui renferme de belles et larges rues, des maisons grandes et commodes, de riches et élégants magasins, et où passent sans cesse des diligences, des charriots, des cabriolets. De notre hôtel nous voyions par les croisées le canal toujours couvert d'innombrables bâtiments qui glissaient silencieux et passaient, aussi rapides que des flèches , sous les ponts, les uns de pierre, les autres de bois peint. Le canal avait, en cet endroit, le double de sa largeur ordinaire; et comme il suivait la direction de la rue principale qui décrivait une légère courbure, il ne paraissait pas désagréablement uniforme. Ce qui encore lui donnait un aspect plus gracieux et l'empêchait de ne ressembler qu'à un large fossé, c'était que l'eau montait presque au niveau de la voie publique. Dans le cours de cinquante milles que nous avions déjà parcourus vers l'ouest, nous avions tour-à-tour pu voir tous les degrés intermédiaires de l'amélioration

Le prédicateur était un homme grand à mine pale et soucieuse.

que la surface de l'Amérique est en train de subir. car elle était tantôt couverte encore de forêts naturelles, épaisses, noires, impénétrables, et tantôt revêlue d'ondoyantes moissons de blé. Même, au sortir d'une ville florissante, nous passâmes au milieu de la tribu des Indiens Oneydas, qui habitaient une de ces langues de terre appelées réserves, parce qu'elles doivent appartenir exclusivement à la malheureuse et rare postérité des antiques possesseurs absolus du territoire. Ils n’avaient pour tout vêtement que des couvertures de coton et des bas de cuir, qui descendaient jusqu'à leurs sandales. Avec leur visage peint, et leur chevelure noire, crêpue, huileuse, ils avaient l'air aussi sauvage qu'un amateur du pittoresque l'aurait pu désirer.

Le 21, après avoir visité soigneusement la prison d'Auburn , la première où fut introduit le système pénitentiaire , qui fait tant d'honneur à l'Amérique, nous poursuivimes notre route vers l'ouest, et nous parvinmes dans la journée au lac Cayuga, une de ces nombreuses mers intérieures dont la partie septentrionale du grand Etat de New-York abonde. Cette nappe d'eau n'a guère moins de quarante milles de long ; mais, à ma honte, j'avoue que j'en ignorais jusqu’au nom, une semaine avant de la voir. Elle est remarquable par un immense pont qui la traverse. Pour le parcourir d'un bout à l'autre je mis un quart d'heure et je fis dix-huit cent cinquante pas. Le receveur du

péage m'apprit que la longueur en était de près d'un mille; mais comme le lac n’est pas profond, les arches ne sont qu'en bois, el reposent sur des culées de pierres sans ciment.

Le lendemain nous dînâmes à Genève, ville située à l'extrémité d'un autre lac appelé Seneca, d'après une tribu d'Indiens aujourd’hui presque éteinte. C’est sans doute la position de cette ville, analogue à celle de son homonyme de Suisse, qui lui a valu le nom qu'elle porte. A mesure que nous avancions vers l'ouest, nous remarquions un surcroît successif dans la vitesse avec laquelle les gens expédiaient leur repas. Après ce que nous avions déjà vu à New-York, je n'imaginais pas la chose possible; et, pour s’en faire une idée exacte, il faut en être témoin oculaire. Au bout du premier quart d'heure, nous restions presque toujours seuls à table ; mais en général la moitié des convives terminait beaucoup plus tôt. Peu à peu nous fimes des progrès, mais toujours reslâmes-nous en arrière des indigènes. À Genève, la politesse nous empêcha de «prendre le temps de mächer les morceaux, » parce qu’une autre bande de dineurs attendait que nous eussions fini pour nous remplacer. Dix ou douze minutes après, j'eus besoin de passer par la salle à manger : elle s'était déjà vidée pour la seconde fois, et je n'y trouvai plus qu'un individu qui mangeait dans une solitude complète, J'en fus fort surpris ; et comme il

Le

me tournait le dos, qu'il était bien mis et qu'il avait l'air respectable, j'eus la curiosité de chercher à voir qui c'était. Je passai donc devant, et je vis... devinez..., un nègre! Ainsi la couleur de la peau avait mis tout le monde en fuite. Et cependant un décret des législateurs de l'Etat de New-York a, depuis 4827, déclaré libres tous les esclaves ; et cependant la traite des noirs y est rigoureusement prohibée; et cependant la loi des élections y donne à tous les hommes de couleur droit de voter après trois ans de résidence; et cependant lés nègres que repoussent les républicains, ces champions de l'égalité, forment plus d’un dixième de la population des Etats-Unis! Mais il est aisé de comprendre que le fait du maintien de l'esclavage des noirs, dans la plus grande partie de l'Union, doit avoir pour résultat de perpétuer dans tout le pays la dégradation de cette race malheureuse, et d'empêcher qu’ils n’y soient jamais sur le même pied que les blancs, même dans les Etats où la servitude n'existe plus. La législature de New- York, l'Etat sans contredit le plus éclairé, eut dernièrement à débattre une question fort intéressante. Les séances s'ouvrent toujours par une prière, et ce sont les différents membres du clergé, sans aucune distinction de secte, qui la récitent tour-à-tour. Un beau matin, un noir, ecclésiastique fort respectable du reste, sollicita de participer à l’honneur de ses confrères, Ce fut, dit-on, le sujet d'un violent débat. Mais après plusieurs jours de discussion, et avant qu'on fût allé aux voix, le nègre retira sa demande, de sorte que le cas est encore à juger.

Le 25, nous parvinmes au village de Rochester, qui est bâti sur les bords de la rivière Genesee, un peu audessus de plusieurs belles Cascades, et à quelques milles seulement du lac Ontario qui, à mon grand déplaisir, n'est pas visible à cause d'un rideau de forêts vierges qui les séparent. Le canal d'Erié passe au cœur de ce singulier village, et traverse la Genesce sur un superbe aqueduc de pierre.

Rochester est célèbre dans tous. les Etats-Unis, comme présentant un des cas les plus merveilleux d'un rapide accroissement d’étendue et de population dont cette contrée offre l'exemple, En 1845, on n'y comptait que trois cent trente individus; mais ce chiffre, quand nous y passâmes en 1827, s'était déjà élevé à huit mille, et parmi ces huit mille, la plus âgée des personnes nées sur les lieux n'avait que seize ans. La majeure partie de la population se compose d'émigrants de la Nouvelle-Angleterre, c'est-à-dire des Etats de Massachusetts, de Connecticut, de Rhode Is- Jand, de Maine, de New-Hampshire et de Vermont. Quelques habitants sont aussi venus des autres parties de l'Union; et, joints à une multitude d'Allemands, d'Anglais, d'Ecossais et d'Irlandais, ainsi qu'à quelques indigènes du Canada, de la Norwége et de la Suisse, ils forment la plus bizarre société. J'observerai ici que le mot amélioration, qui, chez nous, a le sens de perfectionnement, signifie en Amérique une augmentalion dans le nombre des habitations et des habitants, et surtout dans celui des acres de terres défrichées. C’est parmi les Américains une maxime admise, et il n'entrera jamais dans la tête de personne d'en contester un seul instant Ja vérité, qu’un prompt développement de la population: profile autant à la grandeur et à la puissance nationale qu'à la richesse et à

la prospérité individuelle. En conséquence, disent-ils, *

ce développement doit, dans l'intérêt du pays, être favorisé par tous les moyens possibles.

Rien de plus curieux que notre promenade dans Rochester ! Des rues entières y semblaient avoir surgi comme par enchantement; elles avaient l'air aussi frais, aussi neuf, que s'il n'y avait eu qu'une heure qu'elles étaient finies, ou qu'une grande cargaison de maisons neuves eût été récemment expédiée de New- York par la vapeur, et déballée au milieu de la forêt. Les bords du canal n’élaient pas encore gazonnés, et le ciment paraissait à peine sec dans Ja maçonnerie de l’aquedue, dans les ponts, dans les scieries de plan-

ches, dans les manufactures de toute sorte que nous apercevions de toute part. Beaucoup de ces établissements élaient déjà en pleine activité, tandis que les charpentiers et les couvreurs travaillaient encore à la toilure, Quelques maisons étaient à moitié peintes, tandis que les fondations de leurs voisines étaient à peine jetées. Je ne saurais dire combien d'églises, de tribunaux, de prisons et d'hôtels je comptai, tous en train de prendre place au soleil. Plusieurs rues élaient presque achevées ; mais n'avaient pas encore reçu de nom ; ét beaucoup d’autres, au contraire, déjà nommées, n'étaient encore indiquées qu'avec des piquets. Cà et là nous vimes d'immenses magasins sans volets, déjà remplis de marchandises. Au centre de la ville, le clocher d'une église presbytérienne s'élevait à une grande hauteur, et supportait le cadran d'une horloge dont par mégarde les mouvements étaient restés à New-York, Enfin, c'était partout du monde, des charreltes, des diligences, des bœufs, des cochons, qui, joignant léur lapage au bruit des marteaux, aux cris des sciés ét aux murmures des machines, produisaient un élourdissant concert. La principale source de la rospérité de Rochester est le canal d’Erié, sur lequel 6s habitants avaient déjà plus de deux cents bateaux.

Le 27, nous quittâmes cette intéressante ville, et nous suivimes pendant trente milles ce qu'on appelle la Route de la Chaine. En effet, elle se prolonge sur le sommet d'une espèce de levée dont les flancs sont inclinés en pente doucé, qui est cemposée de sable et de gravier, et qui formait, à ce qu'on suppose, dans un âge très reculé du globe, le bord méridional du lac Ontario, dont la rive agtuelle lui est presque parallèle, quoique plus basse à présent d’une centaine de pieds, et distante de huit ou dix milles. Cette chaîne iimile au sud une plaine circulaire, qui, probablement, était occupée par l’ancien lac, et qui dépasse de quin£e ou vingt pieds lé niveau général de ce plateau. La pente du côté sud dé cet ancien bord est beaucoup plus rapide que celle du côté nord qui regarde le lac actuel. Nous couchâmes le soir au village de Ridgeway.

Le lendemain 28, nous atteignîimes Lockport, autre village plein de vie et de remuement, de voitures et de bestiaux, mais construit en bois : le canal d'Erié le coupe en deux partiés. Lockport est célèbre dans toute l'Union par le voisinage de deux rangs de cinq écluses chacun, qui sont parallèles l’un à l’autre, et dont l’un sert aux bâtiments qui montent, l'autre à ceux qui descendent. Le niveau de la contrée rocailleuse qui environne ce village est un peu plus élevé que la surface du lac Erié, dont il est distant par le canal d'une lrentaine de milles, J1 a donc fallu, comme on voulait profiter d’un réservoir aussi inépuisable que le lac pour alimenter le canal, corriger la nalure, et percer le sommet de la chaîne sur laquelle est situé Lockport pour rendre le lit du canal plus bas que celui du lac. C'est pourquoi on a pratiqué au travers d'une couche horizontale de dure pierre à chaux une tranchée magnifique, nommée la Profonde-Echancrure, longue de plusieurs milles et d'une profondeur moyenne de vingt-cinq pieds; ouvrage qui n'a pas coûté moins d'argent que de peine. Le canal d'Erié est long de trois cent soixante trois milles, large de quarante pieds à la surface, de vingt-huit au fond et creux de six. Il a quatre-vingt trois écluses en maçonnerie, d'une longueur de quatre-vingt-dix pieds chacune, sur une largeur de quinze. L’élévation du lac au-dessus de l'Hudson à Albany est de cinq cent cinquanie-cinq pieds, mais celle de toutes les écluses réunies est de six cent soixante-deux, Cetté immense éntreprise, commencée le 4 juillet 4817, fut achevée en huit ans quatre mois, el coûta environ cinquante millions de franes. Depuis, une somme considérable a été annuellement dépensée pour les réparations; mais cette dépense avait élé prévue, et les bailleurs de fonds touchent toujours de gros intérèls,

Les dames américaines, celles du moins des grandes villes de la côte , où les communications avec l'Europe

ont faciles et fréquentes, tirent leurs modes de Paris. ais dans l'intérieur des terres, hommes et femmes sont obligés de prendre modèle pour leur mise sur celle des voyageurs qui les visitent. En conséquence, on nous demandait souvent à voir la garde-robe de ma femme, qui pourtant, on doit le supposer, n’était pas très nom-

breuse. Les vêtements de notre petite fille fixaient sur- -

tout l'attention des ménagères. Puisque j'en suis sur ce sujet , je me permettrai de dire que la partie masculine de Ja population m'a paru ne pas donner à sa toilette les soins qu’elle exige. À leur insu probablement, les Américains ont, par tel ou tel motif, acquis sous ce rapport une habitude de négligence qui blesse tout-àfait les yeux d’un étranger. Depuis leur chapeau, qu'ils ne brossent jamais, jusqu'à leur chaussure, qui n’est que rarement cirée , toutes les parties de leur costume se soignent à peu près comme elles peuvent; oulre que rien , habit, gilet, pantalon , ne semble avoir été fait à leur taille.

Chutes du Niagara. Le Welland et autres canaux du Canada. Excursion à l'embouchure de la rivière Grand.

Le 29, nous allâmes de Lockport aux chutes du Niagara , dont la beauté, je m'empresse de le dire, surpassa de beaucoup notre attente. Chemin faisant, nous apercûmes au loin, à trayers une percée d'arbres, le lac Ontario. L'aspect de cet immense bassin, qui a cent soixante milles de long, ne ressemble aucunement à celui des divers lacs qu on peut voir en Europe. Vous diriez non pas seulement une mer, mais l'Océan. II a en effet la même nuance de bleu foncé, et paraîl n'avoir pas davantage de limite. Entre une petite chaîne, que nous gravimes pour le voir, et sa rive sud-ouest, s'étend une ceinture de pays plat, large de huit ou dix milles, recouverte d'une épaisse forêt que la hache n’a jamais touchée , et presque aussi curieuse que l'Ontario qui la termine. Cette région boisée est parfaitement unie, presque horizontale , et sans doute a jadis formé le lit du lac, dont la chaîne mentionnée plus haut formait alors la rive, Quand l’œil parcourt ce vaste dôme d’arbres, il n'y saurait découvrir la moindre inégalité de surface, et leur feuillage a l'air d'être étendu sur la terre comme un riche et soyeux tapis.

Le Niagara , qui coule du lac Erié dans le lac Ontario, ne ressemble à aucune autre rivière que je sache. C'est un énorme courant d'eau dès l'instant de sa naissance, et il n’a pas plus de largeur à son embouchure qu'à sa source, Sa longueur est d'environ trente-deux milles, et les chutes la divisenten deux parties égales. Pendant la première, il coule fort tranquillement , presque de niveau avec la contrée plate qu'il traverse; ses bords sont même tellement bas, que si, par une des causes qui gonflent les autres fleuves, mais qui n'ont nulle influence sur lui, il venail à s'élever de cinq ou six pieds, les portions adjacentes du Canada supérieur à gauche, et du New-York à droite, seraient inondées. Quand, au contraire, il a dépassé la cataracte, tout de suite il change complétement. Il roule alors ses eaux avec fureur au fond d’une vallée dont les versants ressemblent à des murs, et qui paraît avoir élé peu à peu creusée dans le roc par l'action séculaire du courant. Les deux rives sont à pic en beaucoup d'endroits, etil n'y a pas le moindre espace entre leur pied et les flots, pas le moindre arrondissement à l'angle de leur sommet. Le lit est tellement encaissé, que le voyageur, qui ne s’altend point à ces bizarreries de la nature, ne peut imaginer qu'il n'y ait aucune interruption dans la surface du sol avant d'être arrivé à quelques verges des bords mêmes du précipice. La première fois que nous apercümes les chutes, nous en élions encore à trois milles au-dessous, et du côté droit ou oriental de la rivière. Je ne chercherai pas à décrire l'impression que ce magnifique spectacle produisit alors sur moi; mais, je puis l'assurer, je sentis que jamais rien ne la saurait ni effacer ni détruire dans ma mémoire. Ensuite,

à mesure que nous approchâmes, nous reconnûmes combien était fondée l'admiration que nous avions d’abord conçue en quelque sorte inslinctivement. Mais quand nous fûmes arrivés à l'endroit même, la scène qui s'offrit à nos yeux est si surprenante, si variée, que , muets, ébahis, immobiles, nous ne savions sur quels points arrêter nos regards. Il nous fallut longtemps pour nous reconnaîlre ; mais, par bonheur, nous eûmes, avant d'aller nous mettre au lit, le temps de satisfaire le gros de notre curiosité. Etait-ce d'avoir été tout le jour cahoté sur des reutesdétestables, ou d’avoir eu l'esprit trop tendu par l'attention ? Je l’ignore ; mais je ne crois pas avoir dormi de ma vie d'un plus profond sommeil, malgré l'horrible vacarme qui retentissail à mes oreilles.

Les chutes sont divisées en deux parties par l'île des Chèvres, sur laquelle nous passâmes presque toute la journée suivante. Nous en fimes plusieurs fois le tour, et quoiqu'elle présente, d'une multitude de points, d’admirables vues non-seulement de la cataracle, mais encore de ses parties torrentueuses du cours inférieur qu’on appelle les rapides, nous étions toujours irrésistiblement ramenés vers le grand Fer-à-cheval, ainsi que se nomme l'endroit où la plus grande quantité de l’eau passe sur un roc dont l'extrémité est concave, et

où seulement, à cause de la profondeur, je suppose,

elle prend une couleur d’un vert très foncé, tandis que partout ailleurs elle bondit en écume aussi blanche que la neige. À force de chercher des comparaisons pour décrire les phénomènes que nos sens nous révélaient, nous décidâmes à l'unanimité que le bruit des chutes ne ressemblait à rien tant qu à celui de cent moulins à farine ensemble. C'est absolument le même son : un son continu, ronflant, profond, monotone, qu’accompagne ce tremblement qu’on remarque dans un bâtiment où plusieurs meules sont en jeu. Ces secousses uniformes sont sensibles jusqu'à deux ou trois cenis verges de la rivière, mais surtout dans l'île, qui est placée au centre des deux chutes.

Leur voisinage n’a en lui-même que peu ou pas d'intérêt, d'autant plus qu'on a érigé dans toutes les directions des hôtels, des fabriques de papier, des scieries de planches et beaucoup d’autres grands bâtiments de bois qui n’offrentàl'œilrien de gracieux. Seulement, il existe, à l'eudroit peut-être le plus mauvais des rapides, et à une cinquantaine de verges au-dessus de la première cascade, un pont qui mérite de ne pas être passé sous silence. On a dit, el je crois, avec raison, qu'il y avait toujours dans ces édifices quelque chose de plus ou moins remarquable. S'ils ne sont pas précisément pittoresques, ils peuvent être curieux par leur structure, ou par beaucoup d'élévation, par beaucoup de longueur, posséder enfin tel ou tel autre mérite. En lout cas, celuiau moyen duquel on va dans l’île des Chèvres par le côté des Etats-Unis est un véritable chef-d'œuvre qui me semble n'avoir pas été moins conçu avec hardiesse qu'exécuté avec talent et bonheur. 11 a de six à sept cents pieds de long, est entièrement construit de poutres, et se compose de sept arches tout-à-fait placées en ligne droite, que supportent des culées de bois tellement construites, qu'elles ne manquent nullement de solidité, quoique la base où elles reposent soit extrêmement inégale. En effet, le lit du Niagara est à cet endroit couvert de pierres rondes et angulaires, variant de la grandeur d'une roue de brouette à celle d’une roue de voiture, et soit régulièrement arrangées les unes à côté des autres, soit empilées par monceaux , de sorte que celles-ci ne sont qu'à deux ou trois pieds de la surface, et celles-là au contraire à douze ou quinze de profondeur. C'est par ce canal raboteux et rapide que se précipite la rivière, qui devrait plutôt prendre le nom de torrent, et qui, toujours tourbillonnant, toujours blanche d'écume, ne parcourt pas moins de six ou sept milles à l'heure, avec un bruit assez semblable à celui de la mer lorsqu'elle

se brise contre une chaîne creuse de rochers.

Le soir du même jour, uous descendîmes l'espace

d'environ deux lieues vers le lac Ontario par la rive droite du Niagara, et, passant alors en face de Queenstown, sur la rive canadienne, nous rentrâmes dans les possessions de Sa Majesté britannique, après être demeurés six semaines aux Etats-Unis. Il fut en vérité curieux d'observer quel vaste changement une courte moitié de mille, une simple division imaginaire de géographie, pouvaient produire dans beaucoup des particularités les plus essentielles du caractère national, dans les usages, dans les manières, jusque dans l’extérieur des gens. L'air aussi que nous respirions nous semblait différent, et le ciel, la terre, tout enfin nous

résentait un autre aspect, que ce fût illusion ou réafité. À l'hôtel où nous logeâmes, nous pûmes, du balcon de notre appartement, contempler encore, malgré la nuit, la cataracte qui n'était éloignée que de quelques centaines de verges, car il faisait un magnifique clair de lune. Non, je ne saurais décrire combien nous éprouvâmes de jouissance à regarder ainsi pendant des heures, tranquillement assis sur un canapé, une des plus surprenantes merveilles de la nature que nous avions connues dès notre enfance par les récits des voyageurs. Le lendemain, et même toute la semaine suivante, nous ne cessâmes d’errer sur les bords du Niagara, étudiant les chutes sous les mille aspects que nous pouvions imaginer. Dans le cours de nos promenades, nous rencontrâmes un Anglais qui (l'heureux mortel! } habitait les environs depuis plus de trente ans. Il nous apprit que dans cet espace de temps ilavait vu la cascade du grand Fer-à-cheval reculer de quarante ou cinquante verges , c'est-à-dire que peu à peu le rebord du roc d’où l’eau tombe s'était miné de cette longueur. Ce phénomène s'explique par la différence de position dans les couches de la pierre.

Nous visitâmes aussi la profonde caverne qui existe derrière la cataracte , et, avec l'assistance d’un guide dont l’affluence continuelle des curieux rend le métier ‘Jucratif, nous y pénétrâmes jusqu'à cent cinquantetrois pieds de l'ouverture. Il y avait dans l’intérieur de cet antre singulier une espèce de lumière verdâtre, assez grande pour qu'on vit clair à se conduire; mais un vent impétueux nous poussail, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre ,avecune sieffrayante fureur, qu'il me sembla d'abord que nous allions infailliblement perdre notre équilibre, et, comme il y a une pente assez rapide, dévaler dans le torrent qui rugissait au-dessous de nous. Cet ouragan, néanmoins, ne nous incommoda peut-être pas autant que le céluge continuel d'eau dont nousélionsinondés. Heureusement les bouffées dont je parle, et qui sont produites par l'action de la cascade sur l'air, soufflaient toujours plus ou moins parallèlement aux rocs dans lesquels la caverne est creusée, au lieu de s’y engouffrer tout-àfait; car autrement je n’imagine pas qu'il eût été possible de s'y avancer à quelque profondeur avec chance d'en pouvoir ressortir. On serait même, dans les premiers moments, tenté de croire que c’est le comble de la témérité d'entreprendre une pareille expédition ; mais l'expérience montre qu'il n’y a réellement aucun danger. Bien plus, pour nous rassurer complétement et nous prouver que la conséquence inévitable d'un faux pas ne serait point une mort certaine, le guide se laissa volontairement glisser, une distance de cinq ou six verges, sur le gravier qui couvre de haut en bas la pente du roc, et dans lequel est pratiqué le chemin par lequel on arrive à la caverne : or, le vent soufflait avec tant de violence contre lui, qu'il n'eut aucune peine à remonter.

Pendant notre délicieuse résidence à Queenstown, soir et matin nous admirions les chutes sans pouvoir jamais nous lasser; mais nous employions souvent le milieu du jour à visiter ce quil y avait d'intéressant et de curieux dans le voisinage. Les deux plus agréables de ces excursions furent celles que nous fimes d'abord à Buffalo , florissante ville américaine , située à l’extrémité orientale du lac Erié, ce point où commence le grand canal de New-York, ensuite au canal de Wel-

land, qui joint l'Erié et l'Ontario, et par le moyen duquel ceslacs sont dotés d’une voie de communication moins piltoresque sans doute, mais plus praticable assurément que celle de la rivière du Niagara. Le niveau de l'Erié au-dessus de celui de l'Ontario est de trois cent trente pieds, et, pour corriger cette différence, il a fallu établir trente-sept écluses au travers d'une chaîne de montagnes qui coupe la région intermédiaire. Le canal de Welland à quarante et un milles et demi de longueur totale, et est assez large, assez profond pour recevoir les bâtiments à voiles les plus considérables qui naviguent dans ces lacs. Ce sont des schooners du port de quatre-vingt-dix à cent vingt tonneaux: or, ils passent aisément par les écluses qui, longues de cent pieds chacune, en ont vingt-deux de large. La majeure partie de ce canal a été, en quelque sorte, faite par la nature elle-même : on l’a effectivement ouvert de façon qu'il fût formé, l’espace le plus long possible , par les rivières de Welland et de Grand qui ont à peine un courant, et dont il n’y a eu besoin que de canaliser les lits. Dix ou douze milles aussi coupent un marais, et, par suite des travaux qu'il a été indispensable d'accomplir, une vaste étendue d'excellent terrain est devenue susceptible de culture. La largeur du canal est de cinquante-huit pieds à la surface, et de vingt-six au fond. La profondeur de l’eau n'est nulle part moindre de huit, et, grâce à de judicieuses précautions, pourrait facilement être portée à dix, si l’on venait à construire pour les lacs des navires d'un tirant plus considérable. Toutes les écluses ont été établies en bois, car c’élait de tous les matériaux celui dont, vu la beauté et la richesse des forêts du pays, on devait le plus naturellement se servir. Elles ont ainsi coûté dix fois moins que s'ilavait fallu les édifier en maçonnerie ; et si on reconnaissait un jour la nécessité de les rebâtir plus solidement, le canal fournirait alors un moyen facile d'apporter des pierres toutes taillées aux endroits où elles seraient utiles, cas auquel les frais ne seraient plus qu'insignifiants, comparés à ce qu'ils eussent d'abord été.

L'Etat d'Ohio, le Canada supérieur et les autres régions aussi vastes que fertiles qui forment les côtes des plus hauts lacs peuvent, comme on voit, envoyer maintenant leurs produits, soit à New-York par le canal d'Erié , soit à Montréal par celui de Welland et par le Saint-Laurent, suivant que la vente en est plus productive sur l’une ou l’autre de ces places, et le prix de transport moins considérable par l’une ou par l’autre voie. Le canal de Welland, toutefois, paraît avoir sur son rival une sorte de supériorité, en ce que son extrémité méridionale, c'est-à-dire celle qui débouche dans l'Erié, est plus rapprochée de l'ouest, le long de la rive septentrionale du lac, que l'embouchure du canal américain. Par suite de cette circonstance , la glace, dit-on , obstrue l'entrée du canal d'Erié, qui se trouve à Buffalo, pendant un peu plus longtemps que celle du canal de Welland: or, ce n'est pas en faveur de ce dernier un mince avantage d’être ouvert plus lôt que l'autre au printemps et fermé plus tard en automne.

Le lac Erié n'a guère plus de dix à douze brasses de profondeur et se couvre de glace en chaque saison ; mais le lac Ontario , fait assez remarquable, est si profond qu’il ne gèle jamais. Ainsi il joue en quelque sorte le rôle d’un grand calorifère pour tempérer la rigueur des frimas dans ces régions, el nous remarquâmes en effet que, des deux côtés de ce magnifique corps d’eau qui a cent soixante-dix milles de long sur trente-cinq de large, il fait beaucoup plus chaud l'hiver et plus froid l'été que soit à New-York, soit à Québec.

On verra, si on jette les yeux sur la carte de l'Amérique septentrionale, qu’il ÿ a trois grandes issues par lesquelles les marchandises de l'intérieur des terres peuvent trouver un débouché jusqu'à l'Océan : la première est le Mississipi, qui va se perdre dans le golfe du Mexique, près de la Nouvelle-Orléans ; la seconde, le Saint-Laurent, qui passe à Montréal et à Québec; la troisième, l'Hudson, dont l'embouchure

est à New-York. En partie la nature, en partie le trayail des hommes ont fait aboutir ces trois artères dans les grands lacs du nord. L'Hudson communique avec l'Erié, d'abord par l'immense canal dont il a été si souvent question , ensuite avec l'Ontario par un embranchement qui s'étend de Syracuse à Oswego; ainsi, la cité de New-York peut recevoir les productions des contrées qui entourent tous les lacs, au moyen d’une voie non interrompue de transport par eau. De même, un canal joint l'Erié à l'Ohio, et comme cette rivière se décharge dans le Mississipi, il y a encore une communication entre les lacs et le golfe du Mexique. Mais la route la plus simple, la plus naturelle, et Ja plus avantageuse sans doute, serait de faire communiquer les lacs à la mer par le Saint-Laurent. Un grand pas vers ce but si désirable a été déjà fait par la construction du canal de Welland, puisqu'il unit tous les lacs supérieurs avec celui d'Ontario. Nul obstacle n'existerait plus si la navigation du Saint-Laurent était libre depuis l'Ontario jusqu'à l'Océan; mais elle est malheureusement gênée par d'innombrables rapides qu'on ne peut remonter qu'à force de temps et de peine. Il est toutefois probable que, tôt ou tard, un canal tournera ces obstacles et unira l'Ontario à la mer. Je ne dois pas omettre de mentionner ici qu'outre ce moyen de communication qui serait le plus direct, mais qui reste à exécuter, on a, quoique par une voie beaucoup plus détournée, commencé déjà à rendre vaine la différence qui existe entre le niveau de l'Océan et celui de l'Ontario. Le gouvernement britannique, dans l'intérêt de ses possessions du Canada, fait construire un canal, de Lingston, grande station navale et militaire située vers l'extrémité orientale de l'Ontario, à la rivière d'Ottawa qui 8e jette dans le Saint-Laurent quelques milles au-dessus de Montréal. Ce vaste ouvrage est spécialement destiné au transport des troupes et des munitions en tout temps, mais il serait plus particulièrement utile si jamais la Grande-Bretagne se trouvait encore en guerre avec les Etats-Unis. C'est pour cette raison qu’on l’a tracé à une distance considérable de la frontière : aussi est-il présumable qu'aucune incursion de l'ennemi ne pourrait le détruire ni même intercepter les convois. Le canal Rideau, comme on l'appelle, ne consiste presque entièrement qu'en un chapelet de lacs qui se communiquent l’un à l’autre : c'est au point que, dans toule sa longueur qui est de cent trente-trois milles, il n’y en a guère plus d'une vingtaine dont la canalisation soit régulière. Le reste est formé, outre les lacs, par des écluses et par une suite de digues construites à travers les vallées, qui, retenant l'eau, produisent des réservoirs artificiels longs de plusieurs milles, sur lesquels les bateaux à vapeur peuvent naviguer sans dégrader les bords. Mais le Rideau, par le motif énoncé plus haut, décrit une telle courbure , qu'il a peu de chance d’être utilisé par le commerce.

Le 12, nous quittâmes encore le voisinage du Niagara, et nous fimes une excursion à l'embouchure de la rivière Grand qui se jette dans le lac Erié au nordouest, point qui est intéressant en ce qu'on l’a choisi pour y établir un hâvre à l'extrémité orientale du canal de Welland. Nous parcourûmes en voiture les premiers dix ou douze milles; puis, montant à cheval, nous marchâmes, au milieu des bois et dans une direction méridionale, vers le lac Erié. Çà et là nous rencontrâmes des métairies dont les champs n'avaient pu être déblayés qu'à coups de hache, comme les blocs de pierre ne s’extraient d’une carrière qu'à coups de marteau. Ce n'était, comparativement à la forêl qui semblait n'avoir pas de bornes, que des clairières bien insignifiantes, mais d'où l'on pouvait présager avec certitude la vaste et réelle amélioration d’une contrée qui à tant de sources de richesses, un beau climat, un sage gouvernement et un sol fertile. Ces lambeaux de terre défrichée nous causaient tantôt du plaisir à voir, tantôt du chagrin, selon que nous avions l'esprit disposé dans le moment. D'un côté , l’aspect des moissons, des

cabanes, des visages blancs qui avaient usurpé la place des anciens propriétaires du sol, devenus invisibles, je parle des Indiens et des buffles, nous causaient de la joie. D'autre part, nous étions peinés de l'impitoyable manière dont des districts entiers avaientété dépouillés des plus beaux saules pleureurs , des chênes et de pins dignes de faire le mât d’un vaisseau amiral, pour se couvrir de pommes de lerre, d'étables à porcs et de huttes en bois.

Dans tous les cas, ce fut avec un soupir de contentement que nous regagnâmes la pleine campagne, el que, piquant nos montures, nous pûmes galoper sur les bords sablonneux de l’Erié. Les eaux de ce lac sont de couleur verte et non bleue comme celle de l'Ontario, qui, sous ce rapport, offre une parfaite ressemblance avec le grand Océan. De ce point, nous parvînmes avant la nuit à la Chippewa, ou rivière de Welland. Remontant ce paisible cours d’eau l’espace d’environ deux lieues, nous atteignimes l’importante éminence connue sous le nom de Short-Hills, qui s'élève presque au centre de la péninsule de Niagara. De ce lieu élevé, qui est à douze milles de la frontière américaine, nous pûmes, quoique le jour baissât, apercevoir ses deux lacs Ontario et Erié, ainsi que toute la contrée intermédiaire, dépendant, soit des Etats-Unis, soit du Canada, qui avoisine les chutes.

Baie de Burlington. Indiens Minissaguas. York. New-Markett. Passage de la Rivière Rouge. Prédication dans la forêt. Visite à des colons irlandais. Hâvre de Sackett. Bateaux du Saint-Laurent. Rapides de ce fleuve. Voyageurs canadiens. Québec.Chutes de Montmorency.Village de Lorette.

Le 16 juillet, après quelques jours de repos, nous quittâmes encore les chutes de Niagara pour ne faire, pensions-nous, qu'une courte excursion vers la baie de Burlington, à l'extrémité occidentale du lac Ontario. Mais l'intérêt augmenta tellement à mesure que nous avançâmes, le temps était si beau, et les scènes qui se succédaient sous nos yenx étaient si belles, qu'au lieu d'une simple promenade de quarante-huit heures, nous allâmes au travers des bois jusqu'à Kingston, ville qui repose sur la rive tout-à-fait opposée du lac; et, comme nous ne suivimes pas rigoureusement la route la plus directe, nous parcourûmes environ un espace de quatre cent soixante milles. :

Pendant notre première journée de marche, nous ne rencontrâmes rien de remarquable, sauf de beaux points de vue. Mon opinion peut sans doute paraître étrange, mais il y a peu de choses que je sache plus fatigantes qu'une suile de charmants paysages ; et je soupconne que bien des gens après avoir passé trois semaines en Suisse, s'ils osaient l'avouer, diraient qu'ils en sont sortis avec plaisir pour: passer en Italie ou même en France. Dans tous les Cas, nous n'eûmes pas une grande fatigue de cette espèce en Amérique, car, somme toute, il n'existe peut-être pas de pays moins pittoresque.

Le lendemain nous visitâmes un objet bien digne d'attention : c’est une digue naturelle, une sorte de brisant qui se prolonge d'un bout à l’autre de la baie de Burlington. Cette singulière jetée est longue de six milles, presque droite, et s'élève de douze à quinze pieds au-dessus du niveau du lac. Large de quarante verges en certains endroits, de cent sur d’autres points, elle est entièrement formée de sable, et couverte de chênes. Derrière cette grande chaussée s'étend un vaste hâvre qui à cinq ou six milles de longueur, et qui est au milieu profond d'une quinzaine de brasses. Cette barrière a, j'imagine, été construite par l'action des vagues du lac pendant les vents impétueux d'est; car alors, dit-on, ses eaux s'élèvent du côté occidental d’un certain nombre de pieds au-dessus d2 la hauteur ordinaire, tandis qu’elles s'abaissent proportionnément du côté oriental. Je sais par expérience que, quand ces ouragans

se déclarent, l'Ontario, non plus que les autres lacs, n’est nullement agréable à naviguer. De là vient que Ja baie de Burlington s’est ainsi fermée naturellement ; mais on a depuis quelques années ouvert un canal au centre de la digue.

Il est une circonstance qui se rattache à l’histoire des nouveaux établissements de ces contrées, et quil peut ne pas être sans intérêt de mentionner ici, car elle peint les mœurs d'une société qui commence. Les émigrations volontaires ont été, dans ces derniers temps, assez fréquentes : or, pendant les quelques premières années qui suivent l’arrivage d'une bande un peu nombreuse d'émigrants, et avant qu'ils soient en mesure de se passer d'autrui, tous ceux des membres de chaque famille, dont le labeur n'est pas rigoureusement nécessaire sur le “hamp commun, s’en vont dans les villes, dans les villages, même dans les grandes fermes des alentours, el s'y lodent comme domestiques. La plupart des jeunes filles et aussi des jeunes garçons n’ont pas d'abord d'autre occupation. Bien plus, il n’est pas jusqu'au père, jusqu'aux fils devenus grands, qui n’abandonnent durant certains mois leur métier d’agriculteur pour aller travailler à quelque ouvrage public, aux canaux, par exemple, d'Erié et de Welland, ou ailleurs, s'ils trouvent à gagner de meilleurs gages. C'est par de tels moyens que bientôt, dans une région où le {ravail est presque le seul capilal, une famille parvient à réunir un peu d'argent comptant. Elle s’en sert alors pour acheter des bœufs, des vaches, des cochons, des habits, des instruments aratoires, et tout èe dont elle a besoin pour elle-même, et pour fonder une métairie.

Rien n’est plus facile, on doit l'avouer, que de conquérir son indépendance, lorsqu'elle résulte infailliblement du succès avec lequel on cultive le sol; et quoi de plus productif que la cullure du sol vierge de ces régions? Aussi les parents tardent-ils peu à pouvoir arracher leurs filles et leurs fils à un état de domeslicité qui, dans tous les pays transatlantiques, est regardé comme plus ou moins déshonorant, quelque profitable qu'il soit : sentiment qui provient, j'imagine, de la facilité offerte à chacun de devenir soi- même propriétaire au lieu de servir les autres, De là ïl arrive que vous avez à Cobourg, à York et dans les difrérentes villes du Canada, beaucoup moins de peine à vous procurer des domestiques telle année que telle autre. C'est effectivement chose aisée au moment où une nouvelle compagnie de <olons débarque, et encore quelque temps après; mais à mesure que les émigrants trouvent moyen de S'élablir pour leur compte , et de ne plus dépendre de personne, la faculté d'obtenir des serviteurs diminué en proportion. Les embarras auxquels les personnes même les plus riches sont soumises dans foules ces contrées , par suite du rappel tôt ou tard inévitable de leurs domestiques à la maison paternelle, et par la raison qu'il ÿ manque une classe spéciale d'individus dont toutes les générations successives se consacrent au service, sont beaucoup plus grands qu'on ne saurait se l'imaginer en Europe. Chez nous, en effet, c’est un bonheur inappréciable , je n'hésite pas à le dire, que nombre de gens commencent à servir, moyennant salaire, ceux qui leur sont supérieurs en fortune , Sans pour cela se croire déshonorés, surtout sans attacher à leur condition aucune idée de servitude. Ils comprennent sensément que c'est un contrat libre et non une chaîne qui les lie à leurs maîtres. Mais au Canada et dans toute l'Amérique en général, il y a contre ce genre d'industrie (car c'en est une) le préjugé le plus sot et le plus profondément enraciné , qui sans doute provient du maintien de l'esclavage des nègres dans la plus grande partie des Etats-Unis. Quellé qu'en soit la cause, le fait existe, et le résultat en est que les inconvénients d’une résidence dans ces pays sont inimaginables pour quiconque ne les a pas éprouvés. Ou vous y manquez absolument de domestiques, ou, ce qui je crois est encore pire, il faut vous résigner avec

patience à être servi la plupart du temps mal, et tou jours d'une manière bourrue, disgracieuse et impolie. (

Après notre visite aux émigrants, nous revinmes à Cobourg, etle lendemain nous primes la route directe de Kingston, qui est la principale station navale des Anglais sur les lacs. Au bout de quelques jours de repos, j'eus la curiosité d’aller examiner celle des Américains au hâvre de Sackett, qui est située aussi à l'extrémité orientale de l'Ontario. En conséquence, dans la matinée du 6 août, je traversai le, bras sep tentrional du Saint-Laurent, l'île Longue qui a sept milles de large, et qui repose presque au milieu de cette immense rivière, puis le bras américain, et je me trouvai dans l'Etat de New-York. Quand j'atteignis le hâvre de Sackelt, les vagues du lac s’y précipitaient avec autant de furie qu’en ont jamais celles de LOcéan. Je vis dans le chantier un vaste trois-ponis qui, m'assura-t-on, avail été entièrement construit en l’espace d'un mois. Un nombre immense de charpent'ers de marine, à ce qu'il paraît, tous habiles ouvriers, avaient été envoyés de New-York et des autres ports de l'Union. On avait mis à leur disposition une multilude inouïe de manœuvres, de bœufs, de chevaux et de charreltes. Enfin, quelques semaines de plus auraient suffi pour meltre le navire en état d'être lancé à l'eau avec tous ses canons, toutes ses voiles, tous ses agrès, disposés pour le combat. Mais sur ces entrefailes avait été conclu, par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne , un traité, dont un article stipulait que ni l’une ni l'autre de ces puissances n'eutretiendrait de flotte sur les lacs. C'est pourquoi les navires de guerre, qu'on était en train de bâtir tant à Kingston qu’à Sackett, resteront jusqu'à nouvel ordre dans les chantiers, et ne serviront plus qu à divertir la foule intarissable des badauds et des touristes, qui, lorsqu'arrive l'automne, fuient le climat malsain des Etats du sud et du centre, et emploient leur temps à faire la tournée bien connue des chutes, des lacs et des sources de Saratoya. La ville de Sackett avait un air morne , qui donnait à penser que l'accroissement rapide qu'elle avait pris depuis quelque temps provenait d'une perspective de guerre, mais que le traité dont il a été question plus haut porterait un Coup fatal à sa prospérité.

De retour à Kingston le 7, j'en repartis dès Le jour suivant avec ma famille, à bord d'un bateau du gouvernement, qui avait apporté des provisions de Montréal, et y retournait vide. Ces bateaux, comme on les appelle, sont des chaloupes non pontées solidement construiles, qui ont quarante pieds de long et au plus huit de large. Ils fendent les flots, faute de vent, au moyen de cinq rames, dont la cinquième placée à la poupe sert aussi de gouvernail. Lorsque le vent soufîle , on hisse à un mât, qui n’est qu'un grossier tronc d'arbre, une voile haute de quinze pieds, dont le bas est élevé à trois ou quatre pieds au-dessus des bords, pour que le pilote puisse aisément voir autour de lui. Ces embarcations , pour peu qu'elles soient chargées de quarante à cinquante barils de farine, tirent environ vingt pouces d'eau. Elles ont le fond plat, les flancs presque perpendiculaires , la poupe et la proue de forme semblable, c'est-à-dire présentant une pointe qui dépasse d'un pied tout le reste. En somme, pour avoir l'air d'être lourds, ces bâtiments n’en sont pas moins bons. Les officiers de la marine furent assez Complaisants pour faire établir une tente dans notre bateau, du moins une légère charpente recouverté d'une toile. Nous y dressâmes notre lit de voyage en guise de canapé, el nous franchîmes ainsi tous les rapides du Saint-Laurent depuis le lac Ontario jusqu'à la Chine, sur l’île de Montréal. Rien de plus délicieux que la première partie de notre route, sans compiler que, grâce au courant et au vent qui nous favorisaient, nous passâmes sans accident parmi les Mille- Iles, comme on les appelle. Mais au coucher du soleil les voyageurs {c'est le nom des hommes de l'équi-

page de ces bateaux) tinrent ensemble une espèce de délibération et résolurent d'aller ancrer dans une petite crique voisine. Ils parlaient un français corrompu ou plutôt vieilli, dont quelques mots suffirent pour me mettre au courant et du sujet et du résultat de la discussion. Je leur demandai donc pourquoi ils ne voulaient pas continuer leur marche. « C’est, répondirent-ils, qu'un orage se prépare. » Comme rien dans l'atmosphère ne l’annonçait suivant moi, et que le commandement suprème de la chaloupe m'appartenait, je leur défendis de s’arrèter un seul instant. Ils m'obéirent sans répliquer ; mais au bout de cent cinquante verges, un tel ouragan fondit sur nous, que je fus obligé de confesser mon ignorance, et qu'à grande peine purent-ils gagner l'abri en question. Nous passâmes une misérable nuit, entassés les uns sur les autres dans une pauvre cabane de la rive.

Le lendemain 9, nous atteignimes de bonne heure

Brockville, dont la position sur le côté gauche ou ca- :

nadien du fleuve est fort pittoresque, et pour nous remettre des fatigues de la nuit précédente, nous y demeurâmes jusqu'au matin suivant. Le 10, après une heure et demie de navigation, nous parvinmes à celui des rapides , connu sous le nom de Galop. La surface du fleuve offre en cet endroit une pente très sensible que nous pûmes voir distinctement une minute avant d'y arriver. Notre bateau descendit sans secousse extraordinaire cette espèce de pas; mais aussitôt qu’il gagna le niveau intérieur, il fut violemment ballotté dans toutes les directions , en dépit des efforts de l’équipage, pendant plusieurs centaines de verges. C'étaient de petites saccades continuelles, tandis que des vagues irritées s'élançaient jusqu’à nous; et, chose assez singulière, je remarquai que, dans tous les rapides de ce fleuve, ces vagues se dirigeaient en sens inverse du Courant.

Nous dépassämes encore, avant la nuit, le Long- Saut et beaucoup d'autres rapides dont la pente avait moins de raideur , mais qui tous étaient extrêmement curieux. En aucun de ces endroits l'eau ne coule avec une rapidité de plus de huit milles à l'heure. C'est néanmoins assez quand le lit présente une forte pente, ou qu'il est, soit couvert de pierres, soit régulièrement divisé en degrés pendant un mille ou deux,

our imprimer à une embarcation une vitesse terri-

le, surtout aux places où, par suite du resserrement des deux rives, la masse du fleuve se trouve comprimée dans un étroil canal. En ces lieux, l’eau bouillonne, gronde, rugit, de même que la mer contre une chaîne de rochers. Le crépuscule commençait à nous abandonner, lorsque nous franchîmes par bonhéur lé dernier des obstacles dont lé Saint-Laurent est obstrué pendant plusieurs lieues. Les voyageurs nous avaient dit, comme je l'ai rapporté, qu'ils prenaient dans cette partie du fleuve le nom de Long-Saut; mais plus tard nous apprimes que ceux qui sont ainsi nommés sont dans le bras septentrional ou anglais, au lieu que nous cheminâmes par le bras américain, dont la navigation est beaucoup moins formidable.

Un nouvel ouragan nous retint toute la nuit dans le lac Saint-François, ainsi que s'appelle une des nombreuses et immenses nappes d'eau qui sont de temps à autre formées par le Saint-Laurent. En effet, l'aspect que le cours de cette rivière présente n’est nullement uniforme. En beaucoup d'endroits, comme à

celui dont je viens de parler, il prend une expansion

extraordinaire , il est uni non moins qu’un miroir, il coule si lentement qu'on ne saurait le voir couler ; enfin c'est un véritable bras de mer, entouré de terres basses, qu'aucun effort d'imagination ne fera ressembler à une partie du fleuve, car il demeure aussi calme et aussi tranquille qu'un bol rempli d'eau jusqu'au bord. Mais un mille plus loin, il se précipite comme un torrent furieux entre de hautes rives, Ailleurs, devant Brockville, par exemple, il court de manière à faire trois ou quatre milles à l'heure, et réalise le beau idéal d’un fleuve. américain, Chacun peut donc se

choisir, suivant son goût, un objet d'admiration, car la variété ne manque pas ; et même à la rigueur, ne doiton pas comprendre dans le Saint-Laurent tous les lacs supérieurs, les chutes et les rapides du Niagara, ainsi que l'Ontario, cet océan d'eau douce.

Nous atteignîimes Montréal le 11, et nous y séjournâmes jusqu’au 23. J'ignore si les innombrables merveilles de la nature que nous avions depuis plusieurs semaines rencontrées sur notre route nous avaient gâtés; mais notre résidence en cette vaste ville nous sembla ennuyeuse et monotone. L'unique chose qui nous intéressa un peu fut l’arrivée d’un de nos compatriotes qui, dans un canot monté par quatorze voyageurs, était parti de Fort-William sur le lac Supérieur, et qui, après avoir parcouru toujours par eau un espace de quatorze cents milles, avait débouché avec l'Ottawa dans le Saint-Laurent. Avant de renvoyer son navire et son équipage, il nous permit de nous en servir pour faire une promenade de quelques lieues sur le fleuve. J'avais souvent vu de petits canots, menés par une couple d'Indiens , fendre l'onde avec vitesse; mais quelle différence de se sentir emporté dans cette grande barque, comme elle doit être appelée plutôt, qui avait quarante pieds de long sur cinq et plus de large. Elle parcourait six milles à l'heure. Chacun des hommes qui la conduisaient et qui tous excellaient à cette besogne, était muni d'une rame courte et légère qui entrait dans l’eau une fois par seconde , en mesure avec un air que la troupe chantait en chœur. À chaque coup de quatorze rames (car elles se levaient et s’abaissaient avec un tel ensemble qu’elles semblaient n'en frapper qu'un seul, le canot recevait une impulsion si forte, que, sans exagération, il n’était nullement facile de s'y tenir je ne dirai pas debout, mais assis.

Le 26 , nous parvinmes à Québec. De Montréal à la mer, là navigation du Saint-Laurent est aussi permise aux navires qu'aux simples bateaux, car son lit ne renferme plus ni rapides ni d’autres obstacles, excepté çà et là quelques bas-fonds, quelques passages tortueux, où le sable et la vase apportés par l’Ottawa et les divers affluents du fleuve se sont peu à peu accumulés dans plusieurs de ces lacs dont il a été question plus haut, car en de telles places le courant est si paisible, qu'il n’a point la force d'entraîner ces immondices de la contrée supérieure.

Nous avions été si longtemps ennuyés de pays plats, généralement monotones , et sans rien qui en brisât l'uniformité, que nos yeux se reposèrent avec satisfaction sur les gracieuses rangées de montagnes au bas desquelles. est situé Québec, et qui, entassées les unes sur les autres, s’enfoncent au loin dans l'intérieur des terres. C’est surtout vers le nord et vers l'est qu’elles plaisent davantage, à cause de leur plus d’escarpement. Puis, de ce côté, le premier plan consiste en plusieurs lieues cultivées comme un jardin et qui descendent en pente douce jusqu'au bord du Saint-Laurent. La première chaîne, aussi, est marquée jusqu’à un tiers ou un quart de sa hauteur, par une vaste ligne presque continue de maisons blanches, entremèlées d'arbres à fruits, de rideaux de peupliers, de grands clochers d’églises et de tout ce qui peut indiquer le voisinage d’une cilé importante.-La route si fréquentée des chutes de Montmorency traverse ce populeux faubourg; mais les cascades elles-mêmes ne sont pas visibles de Québec, quoiqu'on distingue de cette ville le confluent de la rivière.

Plus à l'est repose la grande ile d'Orléans, qui divise le fleuve en deux bras. La marée descendait à l'heure où nous arrivàmes : aussi le Saint-Laurent offrait-il en cet endroit l'aspect ordinaire d'un fleuve. Mais bientôt après, quand le flux commenca, l’eau changea de direction et se précipita avec beaucoup d'impétuosité entre la gorge étroite de l'embouchure, formée au sud par la pointe Lévi, chaîne boisée de moyenne hauteur, et au nord par le promontoire rocailleux à l'extrémité duquel est bâti Québec, et qui

Rapides du Saint-Laurent.

est surmonté par l'imprenable citadelle du cap Diamond, le cap commandant lui-même les plaines bien connues d'Abraham.

Tout-à-fait en face de la ville, à la naissance de ce rétrécissement, étaient mouillés une multitude de navires, qui tous avaient l'arrière tourné contre le courant , et leurs pavillons dirigés vers la mer par une brise d'ouest. Des barques de tout genre parsemaient le hâvre et la baie; les unes allaient à la voile, mais le plus grand nombre à la rame, et sans cesse on voyait passer et repasser de la ville à la pointe Lévi un grand paquebot à vapeur, dont le pont était couvert de têles. Nous vimes ce magnifique spectacle du balcon de l'hôtel du Gouvernement, qui, perché au bord d'un roc perpendiculaire, haut de plusieurs cents

ieds, domine complétement ce qu'on appelle la ville Hs Je ne saurais décrire quelle confusion bizarre, quand on abaisse les yeux vers celte partie de Québec, présentent les maisons, qui toutes varient de forme, de hauteur, de couleur et de position. Les toils sont en général très raides, car il a fallu les construire de manière que la neige ne pût séjourner en hiver; mais alors même ils sont percés de lucarnes, et il y en a beaucoup qui se terminent par des galeries, des plates-formes, des coupoles, ou qui projettent de singuliers ornements. Un quart au moins de ces habitations si étrangement mélangées sont cou-

vertes de fer-blanc, et quelques-unes en ont aussi leurs murailles revêtues. Mais la toiture de toutes les autres est faite, d'après la mode américaine, en tuiles de bois. Chaque maison enfin est peinte pour être garantie, je suppose, de la brûlante chaleur en été. Mais, quelle que soit la cause, l'effet qui en résulte est fort pittoresque.

Notre résidence à Québec fut des plus agréables, et si celte grande cité, ses mœurs, ses usages n’avaient été déjà mille fois décrits, j'essaierais d'en esquisser le tableau. J'aime donc mieux parler au lecteur d’une excursion que nous fimes dans la campagne environnante, parmi les paysans français qui forment la masse de la population dans le bas Canada. Nous partimes dans la matinée du 28 , et après une heure et demie de marche nous arrivâmes à là rivière de Montmorency. J'ignore ce que les chutes peuvent être lors de la saison pluvieuse; mais, assurément, quand nous les vimes, elles étaient bien misérables. En hiver, dit-on , un cône ou pain de sucre d’énorme grandeur est formé sur les rocs, au bas des chutes, par l'accumulation continuelle de la glace et de la neige. En été, toutefois, vous y cherchez vainement rien qui vaille la peine d'une visite. Il se peut aussi qu'après avoir vu le Niagara , nous n’eussions plus d'admiration à donner à aucune cascade. Mais si les beautés de la nature nous laissèrent froids pendant cette pro-

Québec.

menade, les riants ouvrages de l’homme, les figures encore plus riantes des jeunes femmes aux yeux noirs, qui avaient l'air tout français, et leurs jolis enfants si ropres, si florissants de santé, nous enchantèrent tout e long de la route de Québec à Sainte-Anne, dont la distance est de vingt-cinq à trente milles. Dans la contrée intermédiaire s’agite une population nombreuse, Les chemins sont bordés de maisons, derrière chacune desquelles se prolonge une étroite bande de terre eultivée entre deux haies parallèles. Nous n'avions encore rien vu en Amérique qui püût rivaliser avec ces cabanes badigeonnées de blanc, coiffées de toits pointus, et toutes d'une forme plus fantastique, toutes d'un air plus vieux les unes que les autres. Les linteaux des portes élaient peints en noir, ainsi que les solives qui encadraient les croisées; et celles-ci, derrière leurs balcons envahis par un épais réseau de ns les grimpantes, montraient des échafaudages e pots de fleurs, en sorte que nous étions tentés de nous croire en Italie ou dans le midi de la France. Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne trouve dans cette partie primitive de la contrée rien qui ressemble à une auberge; mais nous fûmes aussi bien logés que possible dans une ferme française. C'était un joli manoir en pierre , (enu avec une exquise propreté, avec un ordre admirable. La cuisine, espèce de salle commune où l’on nous introduisit d’abord, était chauffée

III, Paris — Impr. LacouR ET C , rue Soufflot, 46,

en hiver, nous dit-on, par une immense cheminée que nous vîimes; mais, de plus, il y avait, presque au centre, une grosse caisse de fer qui ressemblait assez au coffre-fort d’un riche négociant. Je n'imaginais pas ce que ce pouvait être, et je le demandai après en avoir fait le tour. « Ah! monsieur, répondit notre digne hôtesse, vous n'avez jamais passé d'hiver au Canada, sinon vous sauriez à quoi cela sert, ajouta-t-elle en caressant la caisse de sa main. » Elle m'expliqua alors que c'était un poêle, dont à cause de l'été on avait enlevé les tuyaux. « C’est que sans ce drôle-là, continua-t-elle, nous pourrions bien tous mourir ici de froid. » Outre ce meuble, gênant par sa dimension, mais indispensable, la cuisine contenait de gros bancs: de bois peints en bleu de ciel, de grands dressoirs remplis de vaisselle, et une douzaine de fauteuils antiques rudement sculptés. Les appartements de luxe, ou qui étaient réservés à des touristes comme nous, étaient plus somptueusement décorés. Nous y trouvânies des porcelaines, des cristaux, des glaces, des gravures coloriées qui représentaient la sainte Vierge, des martyrs, la passion de Jésus-Christ, et toute l'histoire de l'Enfant prodigue. Après un excellent diner, qui nous fut servi dans le bon style, nous visitâmes pendant une heure ou deux les maisons du voisinage. Les dignes propriétaires, ou, comme les paysans français du Canada sont familièrement appelés, les Jeans

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Baptistes, causèrent gaîment avec nous et nous enchantèrent ; car on ne rencontre nulle part des gens mieux élevés, surtout plus heureux qu'ils ne paraissaient l'être dans leurs jolies cabanes.

Le 30, nous allâmes nous promener au village de Lorette, qui est principalement habité par des Indiens Hurons, tribu qui perd chaque jour de son caractère national, sous l'action combinée de la civilisation et de l’eau-de-vie. Ils furent assez complaisants pour danser devant nous, à notre requête, et les cris, les gesles dont ils accompagnèrent leurs danses, étaient assez sauvages pour établir l'identité de leur origine.

Le lendemain, nous passâmes sur la rive droite du Saint-Laurent, ét nous visitâmes les chutes de /a Chaudière, ou de la Bouilloire, ainsi nommées, je crois, à cause des trous en forme de marmites et de lerrines que le courant a creusés dans la surface des rocs. Au reste, l'eau était alors si basse qu’il n’y avait pas la moindre cascade à voir; et j'avoue que nous n’en fûmes pas fâchés, car nous étions plus que las de ce genre de curiosité.

Lac Champlain, Lac Georges. Sources de Saratoga. Albany. Législature de New-York. Séances des chambres. Rage électorale.

Le ‘7 septembre, nous franchimes de nouveau la frontière canadienne, pour rentrer dans les Etats-Unis. Nous eûmes ensuite à parcourir presque d'une extrémité à l'autre le lac Champlain, et le paquebot à va-

eur sur lequel nous fimes cette traversée portait nompreuse compagnie, soit de voyageurs par agrément qui s'en revenaient d'une tournée dans le nord, soit de gens d'affaires qui se rendaient à New-York. Le jour suivant, nous éprouvâmes le plus vif plaisir pendant toute la durée de notre navigation sur le lac Georges; car, je n'hésite pas à le déclarer ici, ses rives nous présentèrent les points de vue les plus délicieux que nous eussions encore rencontrés en Amérique. C'est réellement l'idéal du beau, qui ne laisse rien à désirer. Ce lac, enfin, surpassa d'autant plus mon attente, qu'il est impossible, même aux Américains, et c'est beaucoup dire, de le louer avec exagération. Le 9, nous al- Jâmes en voiture, de Caldwell aux sources de Saratoga ; et quoique la distance soit de vingt-sept milles seulement, il ne nous fallut par moins de neuf heures, tant la route est parsemée de montagnes, tant la chaleur était forte et la poussière épaisse. Pour comble de malheur, notre peine fut à peu près perdue, puisque la majeure partie de la société avait déjà abandonné, quand nous y errivâmes, et les eaux de cette ville et celles de Ballston, autre rendez-vous des gens à la mode, situé dans le voisinage et aussi fort célèbre. Pendant la saison chaude de 1 année, alors que la plupart des Etats de l'Union deviennent malsains, ou que la résidence du moins en est trop désagréable, même pour les indigènes les mieux acclimatés, suivant l'expression du pays, ceux à qui leur fortune le permet rennent leur volée vers le nord, et vont surtout s'a-

attre à Saratoga et à Ballston, qui, en conséquence, regorgent d'étrangers pendant juillet et août, quelquefois encore pendant septembre. Mais, hélas! deux ou trois jours de froid s'étaient précisément fait sentir vers l'époque de notre passage, et avaient comme donné à chacun le signal de regagner ses foyers respectifs. Aussi, quand la grosse cloche de l'hôtel sonna le souper, les convives ne se trouvèrent plus qu'au nombre d'une quinzaine, tandis qu'ils avaient été cent cinquante une semaine auparavant. Une telle réunion des habitants de tous les différents: Etats n'aurait pu manquer d'être pour nous fort intéressante, J'aurais été bien aise, par la même occasion, de voir comment les Américains, ce peuple si perpétuellement occupé de commerce, si constamment à l'affût des spéculations, se seraient résignés à passer leur temps au sein d'une oisiveté complète.

L'hôtel qui nous reçut aux sources de Saratoga avait été bâti pour la dernière saison, et était immense, comme on peut en juger d'après une galerie qui longeait la façade, et qui avait quatre-vingts pas de long sur vingt-cinq pieds de large. Les salons destinés au public joignaient de même la grandeur à l'élégance, et la maison ne renfermait pas moins de cent vingt lits. Mais, si l'ensemble de l'établissement avait déjà l'air fort somptueux, les détails laissaient encore beaucoup à désirér , et l’on remarquait de toute part l'absence de mille petites commodités qui montrait combien tout avait été fait à la hâte. Le jour de notre arrivée, par exemple, nous demandâmes qu'on ouvrit une des fenêtres de la salle à manger; mais, d’abord, elles étaient toutes à châssis, et ensuite on n'avait pas eu le temps d'y mettre des boutons pour les lever, non plus que des crochets pour les tenir ouvertes. Le garçon, cependant, comme d'usage, avisaun expédient, et, sans se croire obligé de nous en demander pardon, empoigna la chaise la plus voisine, la plaça sur le seuil dela fenêtre, puis laissa le châssis retomber dessus. Les plus belles chambres à coucher n'élaientaussi que des espèces de trous à rats de quatorze pieds sur dix, sans papier, sans le moindre tapis; et le verre des carreaux de vitres était si mince, qu'il volait en éclats au moindre choc, Enfin, pas un de ces cabinets n'avait de sonnette, en sorte qu’il fallait, quand on avait besoin d’un domestique, aller nécessairement jusqu'au palier, et là tirer un cordon qui servait pour tout l'élage.

A dire vrai, nous ne vinmes aux sources qu'après la saison finie, et nous ne pûmes par conséquent voir les choses dans leur éclat. Mais je dois les décrire telles que je les ai trouvées, en dépit des explications et des excuses qui pleuvaient sur moi dès que j'osais me permettre une critique. J'avoue également qu'il serait déraisonnable de chercher querelle à une nation si jeune, pour des bagatelles si légères et même sur des sujets plus graves; mais pourquoi les habitants pousseut-ils l'orgueil jusqu'à prétendre qu'ils sont passés maîtres en tout? La vérité semble être que personne, dans celte contrée essentiellement commerçante, n’a le loisir de terminer rien. Au lieu donc de chercher à perfectionner leurs ouvrages et leurs produits le plus possible, les fabricants et les ouvriers s'arrêtent dans leurs efforts aussitôt que la marchandise leur paraît devoir obtenir un débit facile, en d’autres termes, plaire à la masse des consommateurs. $ ils se hasardent à franchir cette ligne de démarcation, ils ne sont jamais sûrs de vendre: du moins ne vendront-ils pas promptement ; et dans ce cas ils seront bientôt devancés par la concurrence, bientôt ruinés de fond en comble. C'est une conséquence inévitable dans un pays où la fabrication ne peut pas encore suffire aux besoins.

Le 14, nous lûmes dans une affiche placardée sur la porte de l'hôtel, qu'il serait fermé pour la saison le 45 du même mois. Tel est effectivement l'usage à Saraloga : les deux tiers des maisons, pendant neuf ou dix mois de l’année, y sont absolument désertes, pour être encombrées de monde pendant deux ou trois autres, Nous pliâmes donc bagage plus tôt que nous ne l'avions présumé, Un petit détour nous permit, chemin faisant, de visiter Ballston; mais comme cette jolie ville venait d’être pareillement abandonnée, nous en repartimes tout de suite pour Albany, capitale ou plu-, (Ôt siége du gouvernement de l'Etat de New-York, car le premier titre appartient de droit à la cité de ce nom.

Les corps législatifs se trouvaient assemblés, ce qui me causa beaucoup de plaisir, curieux que j'étais d'examiner un peu les ressorts de la machine démocratique. Chacun des vingt-quatre Etats de l'Union américaine a son gouvernement séparé, au moyen duquel il administre ses propres affaires. D’après la constitution qui fut établie en 1776, lorsque ces colonies anglaises se séparèrent de la mère-patrie, et s’allièrent les unes aux autres, la forme républicaine est non-senlement posée comme base fondamentale de l'alliance, mais encore garantie aux différents Etats par la promesse

formelle de tous les autres. Chacun d’eux néanmoins reste parfaitement libre de modifier sa constitution particulière quand et comme il lui plaît, de changer les lois qui existent, d'en poser de nouvelles, bref d’user dans son intérieur de la toute-puissance qu'ont les emires indépendants. Mais les règlements du commerce, a défense du pays etles intérêts généraux de l'Union, sont soumis à gne administration générale, qui consiste en trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. Le congrès, qui forme le pouvoir législatif, se compose, 10 d'un sénat, dont chaque Etat fournit deux wembres; 20 d'une chambre de représentants, dont chaque membre représente quarante mille habitants, Le pouvoir exécutif est entre les mains d'un président, élu pour quatre ans par les électeurs de tous les Etats, * Me réservant de revenir plus tard sur les détails du gouvernement fédéral, je ne parlerai ici que de l'administration particulière du New-York, qui est l'Etat le plus populeux, le plus riche, et, sous beaucoup de rapports, le plus important de l'Union. Le New-York avait, en janvier 1823, pour la première fois, depuis 1776, modifié sa conslitulion intérieure, qui maintenant offre une assez grande analogie avec la constitution générale. Ainsi le pouvoir exécutif est entre les mains d'un gouverneur, et le pouvoir législatif se parlage entre un sénat et une chambre d assemblée. Le sénat se compose de trente-deux membres, qui doivent être propriétaires et libres, et qui sont nommés pour quatre ans ; la chambre d'assemblée, de cent vingthuit membres, qui sont élus annuellement par tous les citoyens de l'Etat, car le droit de suffrage y est uniyersel.

J'éprouvais un vif désir de vérifier par moi-même comment une législature formée d'après de tels principes procédait à sa besogne, et je visitai la capitale ayec la plus sincère intention de trouver bien tout ce que j'y devais voir et entendre. La salle de la chambre d'assemblée ne ressemblait pas mal à l’intérieur d'une église. A l'enlour régnait une tribune destinée au public, d’où les spectateurs plongaient sur des rangées de siéges et de pupilres disposés en demi-cercle. Au centre s'élevait le fauteuil du président, qui avait au-dessus de sa têle un grand portrait de Washinglon. Le général patriote avait une main étendue, comme d'usage, et la même atiitude invariable dans laquelle nous l'avions déjà vu représenté des centaines, je pourrais aussi bien dire des milliers de fois, depuis la capitale d’Albany jusqu'aux plus grossières assiettes en porcelaine de la contrée. Chaque membre occupait une place numérotée, que le sort lui avait assignée le premier jour de la session.

Après que la prière eût été dite, et le procès-verbal de la précédente séance adopté, la discussion s’ouvrit, Ï1 ne s'agissait, ni plus ni moins, que de réviser d’un bout à l'autre toutes les lois de l'Etat, ce qui semblait être l'occupation favorite deslégislateurs dans toute l'Union. Ces lois étaient fort volumineuses. On avait nommé parmi les membres des deux chambres une commission Chargée de les comparer entre elles, de les coordonner, bref d'en extirper les contradictions : le résultat de l'examen avait été imprimé, et c'était sur ce travail qu'allait porter le débat. Les trois premiers Chapitres n'étaient absolument que de forme, et si dénués d'intérêt, qu'ils passèrent sans la moindre opposilion. Le quatrième, qui relatait «les droits des citoyens et habitants de l'Etat, » paraissait ne devoir pas nécessiter davantage que personne prit la parole pour ou contre, et je désespérais presque d'entendre parler aucun orateur ; mais lorsque le président lut l'article 5 pour le mettre aux voix, un orage soudain éclata. « Une milice bien organisée, portait l’article en question, est nécessaire à la sécurité d'un Etat libre : donc le droit du peuple, d'avoir et de porter des armes, est inviolable et sacré. » Ne voulant que le moins possible ennuyer mes lecteurs, je ne rapporterai point ici quels furent les arguments de l'attaque et de la défense ; je me bornerai à dire qu'ils me parurent tous creux, et

qu'ils étaient exprimés avec tant de détours, ou plutôt noyés sous un tel déluge de paroles, que souvent je restais plusieurs minutes à me demander ce que les orateurs avaient voulu dire, etsimêmeils avaient voulu dire quelque chose. En somme, la discussion me sembla la plus puérile du monde. Le sujet, sans doute, était un lieu commun, si jamais il en fut; mais on le traita d'une manière encore plus banale. Les discours de sept ou huit personnes qui se succédèrent à la tribune ne furent en effet pleins que de périodes sonores, de phrases faites d'avance, et de fleurs de rhétorique sur leurs ancêtres, quiétaient sortis des guerres de l'indépendance couverts de gloire et criblés de blessures, ou sur le cliquetis des armes qui n’avait cessé depuis un demi-siècle de retentir à leurs oreilles. Le mauvais goût, cette perte du temps, ces conclusions qui ne concluaient à rien, ces objections péniblement élaborées, qui tombaient d'elles-mêmes, et ces ingénieux échafaudages de mots qui n'étaient en quelque sorte d'aucune portée, me parurent provenir d’une complète absence de cette habitude des affaires publiques qui ne peut être le résultat que d’une pratique longue et exclusive. Or, les gens qui parlèrent devant moi, et dont un se vanta de ne pas savoir le latin, n'étaient, m'assura-t-on, que des cullivateurs, des boutiquiers, des avocats de province, enfin que des individus qui, faute d'être accoutumés à raisonner avec une logique rigoureuse, perdaient le fil de leur idée au bruit de leur propre voix. Il est probable encore que l'argumentation était si lâche et si molle, parce que la plupart des orateurs n'avaient point fait de l'économie politique une étude sérieuse, qu'ils ignoraient tous les énseignements que donne l'histoire des peuples, et qu'ils avaient soudain, pour venir occuper leurs sièges de législateurs, quitlé la charrue, le comptoir ou leur robe de mauvais avocat, persuadés néanmoins qu'ils étaient du premier coup devenus de grands hommes.

L'introduction, dans les assemblées législatives, de gens qui, bon gré mal gré, doiventbien s'avouer à euxmêmes leur ignorance absolue des affaires publiques, donne une dangereuse prépondérance à quelques intrigants plus capables, qui mênentalors les autres selon leur plaisir. Et quand ceux-ci commencent à se familiariser un peu avec les rouages de la machine politique, quand ils ont enfin acquis une espèce de routine, arrive une nouvelle élection qui expulse, sinon tous les membres, du moins la plus grande partie d'entre eux ; car les Américains ne veulent pas que leurs réprésentants s'habituent à regarder le mandat qu'ils leur confient comme une chose due, et, par cette seule raison, ils s’abstiennent souvent de les réélire. C’est d’après ce même principe de défiance, que tous les gens en place sont jalousement exclus des congrès et des assemblées de chaque Etal. Or, il me semble qu'il était absolument impossible d'imaginer un expédient plus ingénieux pour bannir des conseils nationaux toutes les personnes qui, par leur éducation, par leur habitude des affaires, par leurs connaissances et par leur position élevée sous toute espèce de rapports, sont appelées à remplir d'une manière avantageuse pour la patrie les devoirs d'hommes d'Etat. On se prive en même temps, comme à dessein, de la source des renseignements les meilleurs, les plus faciles, les plus authentiques ; et la pire conséquence de ce système n’est pas de placer hors de vue les fonctionnaires, de les laisser dans l'ombre y agir bien ou mal, tandis qu’ils devraient toujours se trouver face à face avec les représentants de la nation, et subir ainsi un perpétuel examen de leur conduite. Il y eut dans la discussion dont je fus témoin une autre circonstance qui me frappa singulièrement : c’est l'absence complète de tous ces cris, de tous ces murmvures, de toutes ces apostrophes, par lesquels dans notre Europe, en France, par exemple, et en Angleterre, les corps délibérants se permettent d'instruire un orateur de l'impression qu’il produit sur l'auditoire. En Amérique, toute marque d'approbation et d'improbation est sévèrement défendue par la loi ;

et jamais, si chauds, si intéressants que deviennent les débats, ceite défense n’est violée. Point d'applaudissements, point de bravos, point de ces exclamations flatteuses : « Ecoutez ! écoutez! » Mais toujours règne le qu profond et le plus religieux silence; toujours on coute patiemment les plus ennuyeux discours. Sans doute la dignité y gagne; mais cet usage, outre qu'il doit être décourageant pour les bons orateurs, n’a-t-il pas l'inconvénient pire encore de faciliter à ceux qui ne méritent que le titre de parleurs les moyens d'ennuyer leurs malheureux confrères, de perdre un temps utile, et de ralentir inutilement la marche des affaires ? Ainsi, dans la séance à laquelle j'assistai, l’éloquence prolixe et verbeuse d’une demi-douzaine d'ignorants prolongea la discussion jusqu’à l'heure du dîner, sans qu’elle eût d'autre résultat que le renvoi de l'article contesté à un plus ample examen de la commission.

Le même jour, nous allâmes passer la soirée chez un des principaux habitants de la ville, qui recevait. Grande fut notre surprise à notre arrivée dans le salon : vous auriez ditque tous les messieurs étaient venus d’abord, et que les dames ne devaient arriver qu'ensuite, car il n'y avait absolument que des hommes. Néanmoins le maître de la maison, remarquant l'air embarrassé dont nous n'avions pu nous défendre à cetle vue, offrit bientôt le bras à ma femme ct la conduisit dans une pièce plus intérieure, autour de laquelle le beau sexe était solitairement assis, et d'une manière qui ne ressemblait pas mal à celle qui est usitée dans le sud de l'Amérique. Je me figurai, moi, que c'était une simple affaire de cérémonie, que les premières heures s’écouleraient de la sorte; mais que peu à peu la société divisée se mêlerait, et que la formidable ligue qui semblait exister de la part des hommes contre les femmes, et réciproquement, serait déjouée par les tactiques auxquelles il est d'usage de recourir en pareille circonstance. Combien ne me trompai-je pas! Îl n’y eut, de toute la soirée, aucune communication entre les deux salles ; etune connaissance plus étendue des usages de la contrée m’apprit que cet usage singulier, barbare, si contraire au goût et aux habitudes des Européens, élait cependant général et fort goûté en Amérique. Les Américains ne paraissent pas même soupçonner que les choses puissent se pratiquer autrement. Ils ne pourraient pas même parler ménage et toilette avec leurs femmes, et celles-ci s’ennuieraient à coupsür delesentendre causer de commerce et de politique. Il va sans dire que, le soir en question, les hommes s’entretinrent de la séance dont j'ai rendu compte plus haut, et qu'ils furent unanimes, comme toujours, à me vanter le talent, la logique et l’éloquence de leurs orateurs.

Un des jours suivants nous allâmes au sénat. Ce corps est composé de trente-deux membres, sans compter le vice-gouverneur de l'Etat, qui en est de droit le président. Les sénateurs sont, comme je l'ai dit, nommés pour quatre ans; ils se renouvellent chaque année par quart. Avant de se livrer à leurs travaux législatifs, ils eurent, ce jour-là, des fonctions judiciaires à remplir. Effectivement, d'après un article de la constitution de New-York, un tribunal qui décide ce qu’on appelle « les cas d'erreur, » et qui statue directement sur les accusations d’attentat à la sûreté publique, est au besoin formé par le président du sénat, les sénateurs, le chancelier et les juges de la cour suprême, ou du moins le plus grand nombre d’entre eux. La juridiction de ce tribunal exceptionnel est facile à comprendre dans le second cas. Dans l'autre, il offre un dernier recours au plaideur malheureux, qui, convaincu de la bonté de sa cause, a vainement épuisé tous les moyens ordinaires d'appel; ou bien il interprète les lois lorsque leur obscurité a donné lieu à des jugements contradictoires. La question de droit que nous entendimes plaider ne manquait pas d'intérêt. Cependant les discussions législatives du sénat, qui reprirent leur cours aussitôt que les personnes étrangères à ce corps eurent quilté la salle, présentèrentune plus am-

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ple pâture à notre curiosité. La révision du code était aussi l'objet des débats, etje fus pleinement à même de juger combien était vive chez les Américains cette passion de faire des lois qui, m’avait-on dit souvent, ne venait néanmoins qu'après leur rage des élections.

Le hasard n'avait pas voulu que jusqu'alors je fusse témoin d'opérations électorales; mais, depuis mon arrivée aux Etats-Unis, j'en avais sans cesse les oreilles rebattues, et c'était à Albany pire pe®t-être que par- {out ailleurs. Pendant notre séjour en cette ville, nous fréquentâmes beaucoup la société, nous dinâmes chez toute espèce de gens, nous cherchâmes les réunions grandes et petites, afin de pouvoir en quelque sorte surprendre dans leur naïveté les mœurs intimes des habitants. Or, le trait caractéristique qui nous frappa le plus, celui que nous remarquâmes à chaque table, en chaque lieu, dans chaque cercle, c'est que la politique, l’esprit de parti, mieux encore, l'esprit d’élection, trouve moyen de se glisser partout; je veux dire que perpétuellement les électeurs, qui sont aussi nombreux que les habitants, s’entretiennent des occasions qu’ils doivent avoir d'exercer leurs droits, car c'est un honneur, un plaisir qui se renouvelle souvent, dans un pays où presque toutes les charges sont éligibles, et que perpétuellement ils déchirent ou portent aux nues dans leurs conversations les personnes qui briguent leurs suffrages. Une particularité en effez assez bizarre, et dont nous ne voyons guère d'exemples en Europe, c’est que les Américains visent, dans leurs différentes élections, à faire triompher tel candidat plutôt que tel principe, l'homme plutôt que ses opinions, Ils ne s'inquiètent guère des mesures qu'il sera appelé à soutenir ou à combattre. Quelquefois sans doute ils examinent ce côté de la question, lorsqu'ils descendent dans l'arène pour défendre leurs amis ou pour attaquer ceux de leurs adversaires; mais toujours ils en prennent sujet de débiter des fleurs de rhétorique ou d’aigrir la haine furieuse qui les divise, plutôt que de chercher à prévoir au juste quelle sera la ligne de conduite que suivra leur candidat ou son antagoniste. Les intrigues, les recrutements de votes, les éloges el les injures par la voie des journaux, les discours et les manœuvres dans les assemblées législatives, au barreau, au coin du feu, dans les chaumières, partout, depuis une extrémité jusqu’à l’autre du pays, tels semblent être les préliminaires indispensables de la réunion des colléges électoraux, beaucoup plus que la profession de foi du candidat, que ses vues, que ses promesses, même que sa répulation etsa capacité. Toutes ces considérations ne leur paraissent que secondaires, mises en regard du résultat matériel de l'élection. Aussi discutent-ils sans cesse s’il y a chance que tel Etat, telle ville, telle paroisse, tel district, vote pour ou contre leur protégé. Ils s'accablent les uns les autres à coup d'autorités, forme la plus détestable d'arguments ; ils analysent chaque phrase prononcée par toutindividu, mort ou vivant, qui possède ou qui posséda jamais de l'influence ; non, il faut bien le répéter, pour parvenir à connaître mieux les titres du candidat au rôle d'homme publie, mais simplement pour voir combien le poids d'un pareil témoignage peut faire incliner la balance de leur côté ou de celui de leurs antagonistes.

On doit d’ailleurs reconnaître que tout dans ce pays dépend des élections. Le choix du président, par exemple, est si important, que, jusqu à un certain point , on conçoit que les candidats, qui, plusieurs années d'avance , se mettent sur les rangs, deviennent dès lors l'objet de tous les regards du public, et que toutes les autres nominations abandonnées au scrutin électoral soient faites dans le but d'assurer, quand viendra le grand jour, les honneurs et la présidence au bienaimé de tel ou tel parti. Peu importe donc qu'il s agisse d'élire un gouverneur , un membre du congrès, ou seulement du corps législatif d'un Etat, ou même un constable qui fera la police dans une ville obscure ; peu importe que les candidats aient ou non le talent de remplir la place à laquelle ils aspirent, leur chance

de succès ne repose que sur la notoriété qu'ils portent tel ou tel personnage à la présidence. Un même esprit de parti se retrouve quelquefois en Europe aux époques des élections; mais quand elles sont terminées, il dort jusqu'aux suivantes : en Amérique, au contraire, il ne sommeille jamais. Les habitants, loin d'en disconvénir, s'en glorifient et prétendent que cette passion amène de très avantageux résultats. Si le peuple, disent-ils, n’était pas toujours tenu ainsi en haleine, il deviendrait d’une part indifférent à ses devoirs, et de l’autre à ses droits; puis ses libertés ne larderaient pas à être compromises. Est-ce à torl? est-ce à raison ? Je n’en sais vraiment rien; mais, en tout cas, je dois le dire, les perpétuelles discussions politiques n’empêchent pas que les étrangers soient accueillis avec la plus exquise bienveillance. Nous serions surtout les plus ingrates gens du monde, si nous hésitions à déclarer que tous les habitants d'Albany dont nous fimes la connaissance nous comblèrent d'égards et d’attentions. Peu à peu, en effet, cette froide politesse que les indigènes de tous les pays se contentent d'accorder aux voyageurs, et qui nous avait paru en Amérique pire que chez toutes les nations, s’élait changée en une douce affabilité. Aussi reconnûmes-nous avec plaisir que nous avions été trop prompts à condamner les Américains sous ce rapport.

Stockbridge. Comices agricoles. Usage immodéré des liqueurs fortes Northampton. Mont Holyoke. Worcester. Boston; unitairianisme; collége Harward; hôpital. Manufactures de Lowel. Salem. Chantier de Charlestown. Les marins d'Amérique. Condition des femmes américaines. Education publique.

Nous quitiâmes Albany ie 28 septembre, pour nous diriger vers Boston dans les Etats de l’est, qui forment ce qu'on appelle la Nouvelle- Angleterre. Nous eûmes tout d'abord à franchir l'Hudson , et nous en accomplimes le passage au moyen d’un bac; car, quoique ce fût aux portes mêmes de la capitale de New-York et sur un point très passant, il n’y avait pas de pont, soit parce que le fleuve était trop profond et trop large, soit crainte qu’une telle construction ne gênât les nombreux paquebots qui montent et descendent sans cesse. Mais en général, dans cette partie de l'Amérique, les bacs offrent pour les piétons et les voitures toutes les commodités désirables. Ils sont si vastes qu'une demi-douzaine de diligences et de charrettes à la fois y peuvent aisément tenir. La puissance motrice est presque toujours celle des chevaux, qui d'ordinaire sont au nombre de six ou huit, et dont la force s'applique à des roues semblables à celles d’un bateau à vapeur.

Ge fut à Stockbridge, charmante petite ville du Massachusetts, que nous fimes notre première halte. Pendant quatre ou cinq jours que nous y demeuràmes, je ne négligeai rien, voulant avoir aussi l'occasion d'étudier les mœurs et les usages , pour avoir accès chez les principaux habitants. C'était chose facile, car ils avaient tous autant de bonté et d’obligeance que j'en avais trouvé ailleurs dans leurs compatriotes. Je pus même visiter les maisons de campagne et les fermes voisines, tantôt en compagnie, tantôt seul ; et dans chacune de mes excursions je remarquai à chaque pas des preuves de l’énergique caractère et de l'infatigable persévérance pour lesquels les habitants de la Nouvelle-Angleterre sont célèbres à si juste titre. On n'ignore certes pas , pour peu qu’on soit familier avec l'histoire de la civilisation américaine , que la gloire de la presque totalité des conquêtes accomplies par l'homme sur les déserts de l’ouest revient à ces intrépides pionniers, comme on les appelle , des Etats orientaux. Ce côté de l'Union a été de fait comme une ruche d’où sont sortis des essaims d'émigrants qui, non moins robustes de corps que d'esprit, ont avec eux porté au milieu des b’is des idées d'indépendance ,

d'entreprise et de travail, qui leur ont toujours été propres, je crois, depuis le jour où leurs pères sont venus s'établir en Amérique.

Nous quittâmes Stockbridge le 3 octobre , pour, à travers champs, gagner Northampton, un autre de ces beaux villages de la Nouvelle-Angleterre qu'il est impossible de louer assez. Notre route fut des plus pittoresques. Nous eûmes tantôt à marcher au fond de sombres ravins, tantôt à franchir des gorges de montagnes , d’autres fois à suivre le faîte même des chaines, d’où se déroulèrent à nos regards des vues d’une si grande beauté que, dans l’espace d’un matin, nous pûmes oublier tout ce que notre voyage avait eu jusqu'alors de plat et d'insipide. En effet, à ce:te époque, la plus grande partie de la route que nous avions parcourue, si j'excepte le beau lac Georges et le délicieux Hudson, ne nous avait offert que des terres labourées et d'impénétrables forêts, parsemées cà et là de bourgades en bois, aussi neuves, aussi crues de ton, aussi peu pittoresques, que si elles fussent sorties la veille d'une scierie. Les villes du Massachusetts, ou contraire, étaient embellies d'arbres, de décors et de jardins à fleurs, tandis que les traits plus grandioses du paysage plaisaient davantage aux yeux, parce qu'on y découvrait aux rocs, aux monts, aux chutes d'eau, enfin aux leintes et aux ombres, un caractère plus prononcé.

Pendant cette agréable journée de marche, nous suivimes une partie considérable de la ligne dans laquelle il était sérieusement question d'établir un chemin de fer entre les deux villes de Boston et d’Albany. Aucun des Etals, et moins encore, à ce qu’il semble, aucune des sections de l'Union n’aime à rester en arrière des autres ; et ce sentiment de rivalité, que slimule le succès du grand canal d'Erié, entreprise éminemment favorisée par la nature, a, j'imagine, suggéré l'immense projet dont je parle. Comme on me demandait sans cesse si je n’en étais pas émerveillé , il me fallait bien répondre qu'il y avait beau: coup de hardiesse dans la conception ; mais je ne me gènais pas pour ajouter que j'en regarderais l’exécution comme un acte de folie. En effet, les cités d’Albany et de Boston reposent presque à l'est et à l’ouest l'une de l’autre; tandis que la plus grande partie de l'espace compris entre les deux points est {ellement coupée par une succession de hautes chaînes qui courent du nord au sud, que le chemin de fer projeté aurait à franchir sur une chaussée gigantesque un pays qui n’est nullement propre à une semblable construction. En outre, plusieurs rivières navigables et plus d'un canal, traversant les vallées intermédiaires, unissent l'intérieur à l'Océan, et présentent ainsi des voies de communication aussi faciles qu’on les peut désirer entre le centre des Etats et New-York, Albany ou Boston.

Nous avions tant oui parler des splendeurs sans pareilles d'un automne d'Amérique, que nous regardâmes comme une bonne fortune pour nous d’en voir un au cœur même de la partie la plus belle de la contrée. Je crois que c’est l’érable dont, sur chaque branche, depuis le haut jusqu'en bas, les feuilles quittent, quand arrive cetle saison, une couleur vert tendre pour en prendre une cramoisi foncé. Quel que soit au reste le nom de cet arbre, rien de plus éblouissant que l'aspect qu'il présente. Il y en aveit aussi beaucoup d’autres dont la tête seule s’était encore colorée ; mais déjà s’offrait une infinie variété de nuances, toutes si vives que l'œil ne pouvait souvent pas les fixer. Je n’ai pas besoin de vous dire combien des rideaux d'arbres toujours verts formaient un fond avantageux à ces teintes brillantes qui devaient passer si vite, mais qui, par cette raison même, n'en plaisaient sans doute que davantage. En somme, je n'ai rien vu dans les autres parties du monde qui fût aussi merveilleusement diversifié que le sont en automne les couleurs du feuillage dans la Nouvelle-Angleterre,

Le 5 nous gagnâmes Worcester, un autre de ces

se

jolis villages qui décorent l'est des États-Unis. Là, le temps, qui s'était maintenu beau depuis quelques jours, changea complétement dans le cours de la nuit, et le vent se mit dès lors à souffler avec tant de fureur que quand je m'approchai de la fenêtre, le malin suivant, je vis une multitude de feuilles aussi épaisses que des flocons de neige, mais de toutes les teintes, rouges, oranges, jaunes, écarlates et vertes, tourbillonner incessamment dans les airs.

Le 6, à l'instant où le soleil allait disparaître toutà-fait derrière les chaînes de montagnes que nous avions franchies la veille, nous commençâmes à distinguer la noble cité de Boston, capitale de l'Etat de Massachusetts, qui est, dans le nord, la plus redoutable rivale du port de New-York, Un grand dôme, assez semblable à un minaret, qui surmonte l'hôtel du gouvernement situé au centre de la ville et sur le point Je plus élevé, fut par conséquent le dernier édifice que l'astre du jour éclaira de ses rayons. Mais, pendant dix minutes, nous pûmes encore ‘apercevoir, à Ja faveur du crépuscule, de nombreux clochers , de vastes bâtiments, d'innombrables percées de rues, et lestrois ou quatre grands ponts qui unissent autant de faubourgs, qu'on pourrait prendre pour de petites villes, avec la péninsule sur laquelle Boston est bâti. De ces faubourgs, le plus considérable est celui de Charlestown, qui renferme cinq mille habitants, et qui est situé au bas de Barker's-Hill. .

- Comme nous ne désirions rien tant, dès que nous arrivions dans un endroit, que de voir Le plus tôt possible ce qu'il renfermait de plus remarquable, nous acceptâmes avec plaisir, le lendemain même de notre arrivée qui était un dimanche, l'offre d’un de nos amis qui voulut bien nous mener à une des églises unitairiennes où devait prècher un des plus ardents apôtres de la doctrine. Depuis quelques années, nous dit-on, un changement considérable s'était introduit dans les principes religieux des Bostonniens; et l’unitairianismme, ou, comme on l'appelle encore, /e christianisme ibéral, faisait chaque jour parmi eux de nouveaux prosélytes. D'après le sermon que nous entendimes, je compris que le but auquel visaient les unitaires n’était rien moins que l'affranchissement complet de l'esprit humain en matière religieuse, et cela, non par rapport à une secte plutôt qu’à une autre, mais afin qu’il y eût, sur toute la terre en général, la plus grande mesure d'indépendance intellectuelle dont notre nature soit capable. Chacun, suivant leurs idées, doit n’empiunterles lumières de sa foi qu’à sa révélation intime, et ne se conduire dans la vie que d’après sa propre raison, que d’après sa propre conscience. Il faut n’avoir entière confiance ni en l'Écriture, ni en son pasteur, ni en aucun autre guide, divin ou humain, mais obéir uniquement aux inspirations libres de son cœur.

Dans la soirée, nous parcourûmes, sous la direction de notre ami, les divers quartiers de la ville, les places, Jes principales rues, les quais, et cette promenade nous intéressa beaucoup. C'est que nous n'avions pas encore rencontré en Amérique de cité qui püût rivaliser avec Boston pour la propreté, l'élégance, j'ai presque dit la richesse. Le plus grand nombre des édifices est bâti en briques; mais, comme ils sont peints de différentes couleurs, le ton rouge et cru qu’ils devaient avoir est remplacé par toutes lés nuances les plus agréables à l'œil. Le rez-de-chaussée de la plus grande partie des maisons est construit en granit, et quelquesunes le sont tout-à-fait en cette espèce de pierre. Plusieurs hôtels aussi s'élèvent isolément et seraient re-

gardés comme beaux dans tous les pays du monde. :

Enfin, nous admirâmes, au cœur même de la ville,

une esplanade magnifique, qui est couverte d’un frais

gazon et plantée des plus beaux arbres, De retour au logis, nous envoyâmes porter à leurs adresses quinze ou vingt lettres de recommandation qui nous avaient été, les unes en Angleterre, les autres en Amérique, données pour les principaux habitants, et ous altendimes sans crainte le résultat de celle démarche.

L' de

En effet, le 8, dès le malin, nous fûmes assaillis par un essaim de visiteurs, qui tous non-seulement nous énumérèrent les curiosités qui valaient la peine d’être vues, mais encore voulurent nous conduire eux-mêmes. C'élait que chacun, comme on s'en doute, désirait par amour-propre national que nous vissions les choses sous le jour le plus favorable, et s’imaginait devoir mieux faire les honneurs que son voisin. Cet empressement nous fut très agréable, et il n'y eut de difficulté que celle d'arrêter notre itinéraire, et de choisir nos guides parmi des gens qui nous témoignaient tant de bonve volonté. L'un nous conseillait d'aller sur-le-champ visiter les manufactures de Howell, et l’autre de commencer par le chantier de la marine à Charlestown ; un troisième nous assurait que les hôpitaux méritaient la préférence. Ainsi nous ne pouvions pas manquer de bien employer notre temps.

Dans le courant de la même journée, nous recueillimes d'intéressants détails sur une espèce de commerce qui est, je crois, du moins sur une aussi grande échelle, particulière aux Etats-Unis : je veux parler du transport par mer d'énormes quantités de glace. C’est un négoce que Boston fait principalementavec la Havane dans les Indes occidentales, et Charlestown dans la Caroline du Sud. Il ne s’en expédie pas moins de trois mille tonneaux pesant par année. L’unique soiu spécial qu’on prenne pour conserver la glace à hord est de disposer, dans l'intérieur des navires, des planches qui l'empêchent de se trouver en contact avec les flancs mêmes, et d'en arranger soigneusement un à un les morceaux, qui sont tous des cubes de deux pieds. Un tiers de la cargaison se fond quelquefois pendant le voyage, mais souvent elle arrive sans avoir diminué sensiblement. Lorsque c'est l'hiver qu’on l'embarque, avec le thermomètre à zéro, ou même au-dessous, et que le vaisseau a le bonheur de naviguer avec une bonne et froide bise du nord, il ne s’en perd pas une livre. Comme, ce qui n’est pas rare, la température de la glace, à l'époque de l’embarquement , peut se trouver inférieure de 40 à 120 au point où elle commence à fondre, on conçoit qu'il faut nécessairement une diminution considérable de froid, et par suite un certain laps de temps pour qu'elle commence à perdre de sa pesanteur. Si donc la traversée est courte, la cargaison parvient au port saine et sauve, D'un autre côté, si, lorsqu'on la tire des glacières de Boston pour l’embarquer, le thermomètre est à 45 ou 20° au-dessus de zéro, la fusion doit être en train de s'opérer déjà; et si, dans ce cas, le vaisseau rencontre un vent du sud qui lui soit contraire, ou bien s’il est entrainé dans cette immense masse d'eau chaude qui sort de la grande baie du Mexique,connue sous le nom de courant du Golfe, on peut être obligé de jeter à la mer toute la pauvre marchandise... par la voie des pompes, avant la moitié de la route.

Le 40, je visitai le collége Harward, ou, comme on l'appelle quelquefois, l’université de Cambridge, à deux ou trois milles de Boston; et quoique ma visite ne fût ni officielle ni attendue, j'y trouvai tout dans le meilleur ordre. À notre sortie des classes, nous fûmesjoints par une troupe de dames, et en leur compagnie nous parcourûmes le muséum et la bibliothèque, deux établissements à juste tire renommés en Amérique, lesecond surtout, qui est fort riche, m'a-t-on dit, en livres rares el précieux.

Le 114,je visitai le Grand-Hôpital, vaste bâtiment de granit, bien aéré, bien tenu sous loute espèce de rapports. Je suivis pendant deux heures un médecin qui faisait sa tournée à travers les différentes salles, et j'examinai chaque chose avec le soin le plus minutieux; car autrement il est impossible de se former une idée exacte de la discipline d’une telle institution, Je suis donc en droit de dire que, pour les établissements de ce genre, l'Amérique ne saurait rien envier à l'Europe.

Le 12, nous fimes une expédition à Howell. Cette petite ville, qui renferme le plus grand nombre des manufactures de la Nouvelle-Angleterre, et mème je crois de toute l'Amérique, est située à vingt-cinq milles de

Boston , sur la Merrimack. On avait de toute éternité | pos à celte rivière de former dans le voisinage de elles mais inutiles cascades, quand sont arrivées les dernières guerres. Mais depuis celte époque, l'industrie a soudainement pris une nouvelle direction ; d'énormes capitaux, jusqu'alors employés au commerce ou à l'agriculture, ont servi à élever des fabriques et l’on a utilisé les eaux de la Merrimack, Il y a encore quelques années, l'endroit que nous voyions maintenant couvert d'immenses filatures de coton, de florissants villages, de canaux, de routes et de ponts, était sinon une s0litude, du moins un désert où n'habitaient que des sauvages peints. Les étoffes que Howell confectionne, la plupart d'espèce commune, se tissent loutes au métier, non à la mécanique, et sont principalement destinées, m'a-t-on dit, à la consommation des indigènes. Le travail se paie à la pièce, non à la journée. Les ouvriers cependant ne peuvent travailler que de la pointe du jour à la tombée de la nuit, et onexige d'eux qu'ils ne consacrent qu une demi-heure à chacun de leurs repas. Dans toutes les manufactures ou nous entrâmes, la discipline, la propreté, la ventilation et les autres arrangements me parurent ne rien laisser à désirer; et la meilleure preuve en était l'air bien portant et joyeux des jeunes ouvrières qui, toutes, soit dit en passant, étaient vêlues avec autant d'élégance que de simplicité, et avaient leurs cheveux artistemént retenus sur le derrière de la tète par de grands peignes en écaille de tortue. Je fus charmé d'apprendre que la moralité Ja plus exemplaire existait en général parmi ces demoiselles , dont les semblables dans plus d'un autre pays ne sont pas toujours des modèles de bonne conduite. L'état de la société américaine explique en effet celte supériorité. Dans un pays où gagner de quoi vivre est chose si facile, toutes les filles qui se comportent bien sont sûres de ne pas trouver plus difficilement des maris. Dans cette persuasion, elles tâchent toutes, à ce qu'il semble, d'économiser une partie considérable de leur paie ; et du moment que l’ouvrier leur futur devient assez habile pour que son maître lui donne un dollar par jour, les bans de mariage se publient le dimanche suivant. Ainsi, c'est avec l'épouse que vient la fortune telle quelle; du moins elle apporte de quoi acheter le linge, les meubles et les différents ustensiles pour se mettre en ménage,

En général, cependant, ces dignes couples, ainsi que beaucoup d’autres qui appartiennent aux plus riches classes du peuple, se refusent d'abord les plaisirs du chez-soi et se mettent en pension. C’est un genre de vie assurément peu agréable, mais sans contredit moins coûteux, d'autant que la femme, dispensée de yaquer aux soins domestiques, continue elle-même de travailler comme à l'époque de son mariage. Ce qui arrive lorsque les bambins naissent, j'ai omis de m'en informer ; mais avant que la famille soit devenue fort nombreuse, le père et la mère ont probablement acquis une certaine aisance; car en Amérique le développement de la prospérité semble suivre pas à pas celui de la population. Ce n’est ni la place, ni la nourriture, ni le travail, qui manquent; les jeunes époux peuvent done, pour peu qu'ils soient laborieux, augmenter autant qu'il leur plait le nombre de leurs enfants, sans être en proie à ces inquiétudes, à ces craintes qui, dans des contrées plus vieilles et plus populeuses, environnent toujours le berceau des nouveau-nés. En Amérique, à peine un gamin est-il aussi haut qu'une balle de coton, qu'il rend déjà service (1), Quand il s'ennuie, il secoue le joug paternel , achète une hache, se sauve dans les forêts de l'ouest, et là, suivant l'expression reçue, se tapit sur le premier morceau de terre qui lui convient. Bientôt il se marie à son lour et élève une nichée de marmots, qui avec le temps concevront les mêmes idées d'indépendance

(1) Where he squats down. On appelle squatters en Amérique certains colons dont il sera parlé plus tard, A /

que leur père, et réussiront comme lui dans ce vaste monde qui est ouvert devant eux.

Le jour suivant, à six heures du malin, je fus éveillé par le son d’une cloche qui appelaï: les ouvriers au travail, et, regardant par la fenêtre . je vis tout l'espace qui sépare le village des manufactures parsemé d'hommes, de femmes, de jeunes filles qui se rendaient gaîment à leurs ateliers. Celles-ci surtout, remarquables par leur propreté, vètues de robes à couleurs brillantes, coiffées de jolis bonnets et enveloppées de beaux châles, marchaient d'un air content et d'un pas léger, qui indiquaient leur désir de se mettre le plus tôt possible à l'ouvrage. Quand elles eurent toutes défilé devant moi, j'allai voir les constructions hydrauliques au moyen desquelles on a détourné le cours de la rivière au-dessus des chutes, pour la diriger vers les fabriques qui se trouvent un ou deux milles audessous. Je ne sais si, dans ces travaux gigantesques, c’est la hardiesse du plan ou la témérité de l'exécution qu’il faut admirer le plus. Un courant d'eau, de force à faire marcher quarante ou cinquante filatures, est conduit au travers de la forêt dans un vaste réservoir, d’où il se distribue à volonté entre les nombreux établissements qui s'élèvent de toutes paris. On me monra plusieurs écoles, et au moins trois églises, sans parler d'une multitude de ces pensions où les ouvriers mangent et demeurent, de lavernes, d'imprimeries pour les journaux, de boutiques d'horlogers, de libraires, de chapeliers, de tailleurs et de mille autres, qui avaient toutes l'air aussi frais el aussi neuf que si les briques dont elles étaient bâties n’eussent été la veille encore que de l'argile.

Nous quittûmes Howel après déjeuner, et par la traverse nous gagnâmes Salem. Cette ville , siluée sur le bord de la mer, au nord-est et à quatorze milles de Boston, a été longtemps connue du monde commercial comme le port d'Amérique d'où sont sortis les marins les plus entreprenants, et ceux qui les premiers , je crois, ont profité des avantages que pré sente le négoce avec la Chine, l'Inde et les iles de l'est, Ils avaient tellement pris l'avance sur le reste de leurs compatriotes, que ce furent eux pendant beaucoup d'années qui approvisionnèrent de thé, d'épices et d’autres denrées indiennes la cité même de New- York, aujourd’hui reine maritime du monde occidental. Nous atteignimes Salem d'assez bonne heure pour y trouver à dîner. Après ce repas, nous visitâmes le muséum, dont les riches trésors ont élé exclusivement réunis par les capitaines et les armaleurs des vaisseaux du port qui ont doublé l'un ou l'autre des grands promoutoires méridionaux , le cap de Boune-Espérance et le cap Horn. Il faisait tout-à-fait nuit lorsque nous rentrâmes à Boston. Nous y reprimes nos tournées dès le lendemain; et nous les continuâmes aussi avec tant d’ardeur les jours suivants, que, dans le cours d’une semaine , il ne resta plus aucun établissement curieux à connaître. Corderies, imprimeries, mécaniques, maisons d'arrêt, prisons, hospices, pénitentiaires, écoles, asiles de charité, arsenaux de marine et autres , nous examinâmes tout. Dès que nos amis témoignaient le désir que nous vissions une chose, nous allions sur-le-champ la voir. Mais, réciproquement, lorsque le désir venait de notre part, ils quittaient aussitôt leurs affaires les plus pressantes pour nous servir de guides.

Le 17, je me rendis au village de Brighton, situé à un mille ou deux de Boston , "pour voir un concours qui annuellement y a lieu parmi les bestiaux du Massachusetts. Cette foire, comme on peut dire, âvait été établie quelques années auparavant par les Bostonniens; et d'abord, tous les cultivateurs de l'Etat, qu'ils demeurassent Join ou près, y avaient envoyé leur bétail, leurs: fruits, leurs grains, Jes différents produits qu'ils fabriquaient dans leurs maisons, les instruments d'agricullure qu'ils avaient pu inventer ; enfin tout ce qu'ils jugeaient digne de fixer l'attention de leurs compatriotes. Mais peu à peu ils sont devenus

jaloux de Brighton, et chaque comté, chaque ville, a voulu avoir son exposition particulière. Celle néanmoins que je visilai, si elle n'était plus aussi splendide qu’elle avait dû l'être, ne manquait pas encore d'intérêt. Outre un concours de labourage entre vingl charrues altelées de bœufs, il y eut différentes luttes de force entre les animaux de trait; qui, avec des charreltes pesamment chargées, gravirent une raide colline. Les parcs nombreux où étaient enfermés les bestiaux, tels que cochons, chèvres, moutons, etc., offraient aussi un intéressant spectacle pour la variété

des races et pour le bon état des sujets. Enfin les mar- ,

chandises de fabrication domeslique, qui me parurent d'excellente qualité, indiquèrent chez les simples habitants de la campagne une rare industrie.

Le 20, de bonne heure, un de mes amis les plus zélés vint nous prendre pour nous mener examiner quelques-unes des écoles de Boston. Nous ne pümes les visiter toutes, par une raison qui je pense, semblera valable quand j'aurai dit que le nombre de ces établissements n'est pas moindre de deux cent cinquante pour cette seule ville, qui pourtant ne compte au plus que cinquante mille âmes de population. Dans la plupart des Etats de l'Union américaine, les plus grands soins sont donnés à l'instruction élémentaire ; et dans le Massachuselts en particulier, une multitude d'écoles publiques est entretenue au moyen d’une taxe spéciale qui s'élève, je crois, à 3 dollars et demi pour 1,000 dollars de revenu. Ainsi tout le monde est libre de profiter du bienfait de ces institutions. Le pauvre y envoie ses enfants recevoir presque gratis le degré le plus essentiel de l'éducation. Le riche, il est vrai, y peut aussi envoyer les siens sans payer plus cher; mais, comme on doit naturellement le supposer, la plupart des gens préfèrent placer leurs fils ou filles dans des pensionnats d'élite où le prix de l'enseignement est plus ou moins élevé.

Les Bostonniens sont extrêmement fiers, et peut-être à juste titre, de leur système d'instruction publique. Lorsque j'osai cependant donner à entendre que, suivant moi, il sentait un peu trop la charité, on me dil. que l'éducation, regardée en Amérique comme essentielle au maintien de la forme républicaine du gouvernement, méritait aussi bien d’être aux frais de la nation, que la justice et la police, dont chacun recueille les avantages. Les frais des écoles et de beaucoup d’autres institutions ne sont guère supportés que par les riches : «Il n’y a donc pas, disent les défenseurs du système, plus de honte pour un pauvre à faire élever ses enfants gratis, qu'à profiter, sans qu'il lui en coûte davantage, de la protection qu'il trouve, dans les juges, ou dans les magistrats chargés de veiller à la sûreté de sa personne et de ses biens. » Nous passerons, si l'on veut, condamnation sur ce point; mais il en est d’autres plus graves. Les Américains écrivent partout et disent sans cesse que l'éducation recoit chez eux les plus vastes développements dont elle soit susceptible. On est donc lenté, au premier abord, de croire qu'ils secondent merveilleusement la marche de l'intelligence; mais on découvre bientôt que les paroles ne sont pas des faits. Il y a sans doule dans ce pays un désir général que personne de la génération qui s'élève, quelle que soit sa classe, n'igncre les éléments de là science : ainsi sur cent individus qui parviennent à l’âge de quinze ans, vous n’en trouverez peut-être aujourd’hui qu'un seul qui ne sache pas parfaitement lire et écrire. C'est à coup sûr un résultat dont les Américains ont droit de s'enorgueillir; mais, j'oserai le dire, beaucoup s’en faut qu'il remplisse l'idée que nous atlachons, nous autres européens, au mot éducation. Ce serait une grave erreur, de croire que, parce qu’ existe en Amérique un nombre prodigieux d'écoles, de colléges et d’universilés, parce que de vastes sommes sont dépensées par les gouvernements des divers Etats pour l'instruction, il doive nécessairement être répandu, parmi les Américains, une masse énorme de ces connaissances

qu’on enseigne d'ordinaire dans les établissements qui en Europe portent les mêmes noms. J'entends surtout parler ici des études classiques, qui en effet sont si négligées dans toute l'étendue du pays, qu'on n’en rencontre guère de trace que dans les prospectus des pensionnats et dans les programmes imprimés des cours.

Ce n’est faute ni de talent ni de zèle de la part des professeurs; mais, à ce qu'il paraît, ni les systèmes plus ou moins sévères de discipline, ni les amendes, niles punilions, ni l'aiguillon des récompenses , ni l'autorité du gouvernement, ni celle des parents, rien enfin ne peut retenir assez longtemps sur le banc des classes pour qu'ils y acquièrent ce qu’on appellerait en Europe une feinte passable des connaissances classiques, ni même pour qu'on leur inspire grand goût des belles-lettres, anciennes ou modernes, moins encore, par conséquent, pour qu’on les introduise dans les régions plus difficiles d'aucune science abstraite. La raison de cette impatience qu'ont les jeunes gens d'abréger leurs études gît dans l'état actuel de la société américaine. Tout dans ce pays semble être, d’une part, en arrière de cinquante ans, mais de l’autre, se hâter de reprendre le pas avec le siècle. Chaque chose, chaque individu est done en mouvement, et le champ est si vaste, si fertile, qu'aucun homme, peu importe son âge, s’il possède la moindre étincelle d'énergie, ne peut faillir à tirer de ce- sol vierge une moisson abondante, ou telle, du moins, qu'il en vive lui et sa famille. Ainsi la grande loi de notre nature : «Croissez et multipliez, » ne rencontrant nul obstacle à sa mise en pratique, emporte tout devant elle, étude, science, beaux-arts, littérature, goût, raffinement de luxe, dans un grand déluge de population. Ceci n’est pas une métaphore, mais l’exacte vérité. Un gamin, entré à peine dans sa dixième année , qui, autour de lui, n'entend parler que d'indépendance et ne voit que licence effrénée, ne tarde pas à devenir trop twbulent pour la

maison paternelle, et est bientôt envoyé à l’école. Là,

non-seulement il ne reste pas lui-même en repos, mais encore il empêche ses condisciples d'y rester, car il tourmente ses parents jusqu'à ce qu'il obtienne d'eux d’aller au collége. Ce point gagné, il vise à parcourir le plus vite possible les différentes classes d'obligation, à subir son examen et à prendre ses grades, pour ensuite être libre de suivre la même roule que ses prédécesseurs, de décamper vers les fertiles régions soit de l’ouest, soit du sud, où, quoi qui lui arrive et vers quelque genre d'industrie que ses goûts ou ses talents le poussent, il est sûr de pouvoir nourrir une femme et des enfants.

Tel est le mal commun à tous les Etats de l'Union, et les indigènes vous disent que moyen n'est pas d'y remédier. Que répondre en effet à un garçon de seize ans, qui demande à se précipiter dans la vaste et tentante carrière ouverte devant lui? Il est certain que ses efforts seront couronnés de succès, certain que, s’il se marie demain avec un dollar à peine dans sa poche, il pourra élever une demi-douzaine d'enfants en un pareil nombre d'années, et les maintenir dans l'abondance jusqu'à ce qu'il gagnent eux-mêmes leur vie. Peu lui importent donc et le grec, et le latin, et le calcul différentiel, lorsque son seul but est de reculer la limite du désert et de peupler la solitude où il s’établit. Peu lui importent aussi les beaux-arts pour mener son troupeau de nègres, pour diriger une plantation de riz ou de coton. Qu'il sache lire et écrire, c'est tout ce dont il a besoin. Je ne prétends pas dire que là doive toujours se borner l’enseignement ; car l'Eglise, la médecine, le barreau sont des professions qui, sans contredit, nécessitent de longues études. Eh bien l'en Amérique, les jeunes gens mêmes qui se pro- PRES les embrasser, on a les plus grandes peines

les faire rester une longueur de temps suffisante dans les colléges. Pour y parvenir on a essayé de tous les moyens imaginables : on a rendu les examens plus sévères, on a doublé la durée des cours, on a exigé des

Chüte du Niagara.

connaissances plus nombreuses, mais inutilement : rien ne saurait les retenir. Des membres du clergé, des médecins, des avocats sont souvent convenus avec moi du vice de leur éducation ; maisils ajoutaient, ce qui est assez juste, qu'on ne peut exiger de personne qu'il reste en arrière pendant que tout le monde marche. Ainsi, beaucoup de gens sont jetés dans la vie active bien avant l’époque où sans doute ils auraient désiré y entrer, si la siluation de la société était difrérente, c'est-à-dire sion exigeait plus de savoir, plus d'acquit. Car on ne manque, en Amérique, ni de capacité ni de désir d'apprendre, mais le haut mérite n’y trouve jamais sa rémunération, Toutes ces vérités, il n’est pas d'usage de les dire en public, comme on pense bien : au contraire, nul orateur, nul écrivain qui ne crie qu'un tel état de choses est le comble de la perfeclion.

Départ de Boston. Route de Providence à Hartford. Etablissements publics de cette ville. New-Haven. Retour à New-York,

Le 23 octobre, aprè: y avoir séjourné trois semaines, nous quittâmes Boston, enrhantés de la ville et des habitants, très flattés surtout de l'accueil que nous avions reçu. La mode y est, de même, à vrai dire, que dans toute l'étendue des Etats-Unis, de se mettre

en pension, et nous eûmes le bonheur de trouver la plus agréable compagnie dans les hôtes de la maison vers laquelle nous conduisit le hasard. Les manières froides et cérémounieuses que je me suis plaint d'avoir trouvées en beaucoup d’autres lieux disparurent dans la capitale du Massachusetts, et furent remplacées par la bienveillance la plus chaude et la plus familière. 1 n'y avait pas jusqu'à notre pelite fille qui ne fût ellemême l'objet de mille attentions. Souvent les graves Américains avec qui nous logions se déridaient en sa faveur. Un jour, comme je me rendais vers la salle à manger, j'entendis du vestibule la jeunevoyageuse pousser des cris de joie, et je trouvaique les convives, après lui avoir permis de monter sur la table, la laissaient y courir d'un bout à l’autre. Chacun d'eux avait un cigarre à la bouche, et bombardait au pas-age, avec de la fumée, l'enfant qui n’en riâit que plus fort. J’eus avecle+ Bostonniens de chaudes discussions sur mille et mille sujets; cepeudant je leur dois la justice de dire que j'ai peu rencontré de gens plus doux et doués d’un meilleur naturel; car quoique jamais je ne leur déguisasse mes opinions au risque de les blesser dans leurs préjugés les plus chers, je ne me rappelle pas que jamais ils m'aient répondu par un mot impoli. Je n'aimême pas vu, dans tout le cours de mon voyage, un seul Américain se meltre en colère pour quelque raison que ce fûl.

Dans la journée nous atteignîimes Providence, la capitale de l'Etat de Rhode-Island ; car nous avions, terme moyen, parcouru sept milles à l'heure , ce qui surpasse de beaucoup la plus grande vitesse dont nous ayons voyagé en Amérique. Le lendemain, pour gagner Hartfort dans le Connecticut, ville qui était distante de soixante-deux milles, nous cherchâmes vainement à louer un extraordinaire. I] fallut done nous résigner à la malle-poste : ce qui valait encore mieux que les messageries publiques.

Le 25, que nous passâmes tant à Hartford qu'aux environs, nous visilâmes trois établissements publics très importants , tous trois tenus dans le meilleur ordre et dirigés d’après les plus sages systèmes. Ce sont la prison de l'Etat, l'hospice des sourds et muets, et l'hôpital des fous. Ces inslitutions, qui n'ont peutêtre pas leurs pareilles en Europe, font le plus grand honneur non-seulement à cette partie de l'Union, mais encore au pays tout entier. La prison est régie d'après le système pénitentiaire dont j'ai déjà entretenu le lecteur. Il n'y avait été introduit que depuis quatre mois ; et cependant, telle est la simplicité, tels sont les bons effets de cette di-cipline, que tout marchait dès lors . avec la plus rare précision. L’asile pour les sourds et muels a le mérite d'être la première institution de ce genre établie en Amérique. Il est admirablement administré, mais ne présente rien qui néce:site une mention particulière. L’hospice des fous, au contraire, annonce de Ja part des Américains Ja plus touchante philanthropie. Le traitement moral et la méthode de la douceur y sont poussés plus loin que nulle part en Europe. ;

Le 26, nous gagnâmes New-Haven, qui est encore une ville du continent, et qu'on regarde, alternativement avec Hartford, comme la capitale de l'Etat; car, une année, la législature siége dans l'une des deux villes, et la suivante, dans l'autre, Le moindre des nombreux inconvénients qui résullent de cet arrangement bizarre n’est pas le transport annuel de tous les papiers et de toutes les pièces auxquels on doit avoir besoin de recourir pendant la session, Sur la route, nous visilâmes une institution nouvellement fondée par un simple citoyen dans le but de rivaliser avec la célèbre Ecole militaire de West-Point. Le lendemain nous courûmes les divers établissements de New-Haven , et nous restämes longtemps au collége d'Yale, où il m'a semblé qu'on cherchait plus que partout ailleurs à conserver les saines doctrines de l'éducation. La durée des études yÿ est plus longue. et les objets d'enseignement m'ont paru mieux choisis. On nous mena ensuile au cimetière, qui est hors de la ville et le plus beau quej'aie vu. Il occupe un champ de vingt acres, tout coupé d’avenues et d’allées d’arbres qui au lieu d’être sablées sont couvertes de gazon. Il en est de même des espaces intermédiaires, qui sont parsemés des plus jolis monuments de toute taille et de toute forme. L'effet qu'ils produisent est de donner à ce lieu un air de recueillement plutôt que de tristesse. La journée était assez froide : le soleil cependant, qui brillait avec une sorte d'éclat, égayait les dernières teintes mourantes de l'automne. Ce fut plaisir de grimper au faîle d'une chaîne basaltique qui regarde le sud, et qui est revêiue d'une forêt de jeunes chênes, parmi lesquels le cactus ou poirier épineux poussait avec la plus grande vigueur, On nous montra parmi les rochers une sombre caverne, où trois des juges qui avaient pris part au jugement du roi Charles 1‘, et qui, en 1660, après la Restauration, s'étaient réfugiés en Amérique, avaient, dit-on, vécu DEL DE pour se soustraire à l'indignation générale . Le 29, repartant de New-Haven par un paquebot à vapeur, nous traversâmes ce qu’on appelle le détroit de Long-Island et l'étroit passage bien connu qui porte le nom sinistre de Porte-d’Enfer. Mais comme il fit presque noir avant que nous atteignissions New- York, nous fûmes pour la seconde fois privés de la

belle vue que cette noble cité présente du côté de la mer.

Le premier jour du mois à New-York. Esquisse du gouvernement des Etats-Unis. Election et devoirs du président. Les Etats-Unis sont une démocratie plus qu’une république, Diverses influences de l'esprit démocratique sur la société américaine. Traces d’un déluge en Amérique,

Le premier de chaque mois pendant loute l'année, le magnifique hâvre de New-York présente un spectacle des plus curieux. C’est la date fixe à laquelle une multitude de paquebots s'élancent de ce grand foyer du commerce américain vers les différentes parties du monde; et comme ils partent à peu près tous ensemble, on imagine combien ce doit être une scène animée. Au coup précis de dix heures du matin, un vaste bateau à vapeur, tout chargé de passagers , s’éloigne du quai qui avoisine une jolie promenade publique appelée /a Batterie, et va les distribuer aux divers paquebots. L'idée nous vint, le 1er novembre, de monter sur lé bateau en question, comme si nous dussions aussi nous embarquer ensuite pour un voyage, mais simplement pour l'accompagner dans ses marches et contre-marches, et pour voir comment se pratiquaient les choses Quoique l'air fût piquant, la nature était si belle que cetle croisière nous causa le plus grand plaisir. Et auparavant, à terre, quel tableau! Quelle foule rassemblée sur le rivage! Des troupes d'amis, pendant qu'ils échangeaient leurs adieux, élaient sans cesse coudoyés par des marchands, des hôteliers, des cochers de fiacres qui réglaient leurs comptes avec les voyageurs, et par des vendeurs de journaux encore humides qui se faufilaient entre les voitures, les brouettes et les crochets chargés de bagages. À bord, nouveau genre de confusion. Tous les passagers, au nombre de deux cents pour le moins, étaient chacun accompagnés d'un tas de caisses, de malles, de porte- manteaux, de sacs de nuit, de cages à oiseaux, d'étuisd’instrumentsdemusique,de cannes,d'ombrelles et de parapluies. C'étaient ensuite les capilaines, c'étaient les munitionnaires de chaque paquebot, les premiers avec leurs monstrueux paquets de lettres sous le bras, les seconds entourés, comme les habitants de l'arche de Noé, de toute espèce d'animaux en vie, de poules, de canards, de pintades, pour ne rien dire des quartiers de bœuf et de mouton, des corbeilles d'œufs, de légumes et de pain, enfin de tout ce qui était nécessaire pour ne pas trop jeûner pendant la route. Parmi les différents groupes, il y en avait surtout un qui fixa mon attention. C'était une bande de comédiens français, avec leurs bichons, leurs domestiques nègres, leurs casques de carton, leurs épées de bois et leurs costumes tout élincelants d'or et d'argent faux. Puis, de toutes parts, retentissaient cinq langues diverses, les langues française, espagnole, allemande, italienne et anglaise. Ce fut au milieu de ce vacarme que nous atteignimes successivement deux paquebots pour le Havre, deux pour la Nouvelle-Orléans, et un pour chacune des destinationsque voici : Charlestown, Londres et Liverpool.

La cité de New-York, et même tout l'Etat qui porte le nom de ce grand port de mer, étaient à cette époque, en novembre 1827, agités par la tempête de l’élection d’un président. Curieux que j'étais de connaître les détails du mécanisme par lequel une opération si grave s’accomplissait aux Etats-Unis, je ne reslai pas moins d'un mois entier au centre des intrigues. Mais avant d'exposer au lecteur le résultat de mes remarques, il est indispensable de lui tracer une esquisse du gouvernement américain.

Le pouvoir législatif appartient aux membres d'un congrès qui se compose de deux corps, d'une chambre de représentants et d’un sénat. Les représentants doivent être âgés de vingt-cinq ans accomplis, jouir de-

1 ds ta NS

uis plus de sept ans des droits de citoyen, et avoir eur domicile politique dans l'Etat où ils sont nommés. Ils sont élus pour deux ans par le peuple, car le droit de suffrage est universel ou peu s’en faut. D'après une loi de mars 1822, le nombre des représentants a été distribué entre les différents Elats proportionnément au chiffre de la population que le quatrième recensement fait en 1820 avait donné pour chacun d'eux. Il fut alors fixé qu'il y aurait autant de représentants que chaque Etat renfermerait de fois quarante mille âmes, et il y en eut deux cent treize.

Dans les débals qui eurent lieu lorsqu'en 1789 on rédigea la constitution, il s'éleva une grande difficulté sur le point de savoir quel nombre de membres serait envoyé au congrès, par les Etats qui n'avaient point aboli l'esclavage ; et il fut à la fin décidé, en ce qui concernait l'application du principe, qu'un membre représenterait quarante mille habitants, que cinq esclaves seraient comptés comme trois hommes libres, et telle a toujours été la pratique depuis.

Le recensement de 1820, d’après lequel le nombre

des représentants fut fixé à deux cent treize, avait établi que la population totale des Etats-Unis s'élevait à neuf millions six cent trente-huit mille deux cent vingt-six habitants, dont sept millions huit cent soixante-un mille neuf cent trente-cinq blancs, un million cinq cent trente-huit mille cent dix-huit esclaves, deux cent trente-trois mille cinq cent cinquantesept noirs libres, et quatre mille six cent seize individus de toute autre sorte non naturalisés.

… Le sénat est formé de deux membres par chaque * Etat de l'Union. Les sénateurs sont élus pour six ans par les législatures respectives des Etats. En conséquence il y a dans le congrès quarante-buit sénateurs qui représentent les vingt-quatre Etats de la république fédérale. Tous les deux ans, il en sort un tiers des membres, qui peuvent être ou ne pas être réélus. Ainsi, pendant que le chiffre seul de la population, qui est officiellement vérifié une fois tous les dix ans, règle le nombre de membres de la chambre des représentants, celui du sénat ne varie jamais, à moins qu'un nouvel Etat ne soit admis dans l'Union, cas dans lequel deux sénateurs sont ajoutés au congrès, en même temps qu'un membre à Ja chambre des représentants pour chaque quarante mille nouveaux citoyens. Cette élection des senateurs par les législaiures particulières des Etats est considérée, à ce qu'il paraît, comme une reconnaissance conslitutionnelle de l'existence séparée et indépendante de chacun d'eux en qualité de pouvoir souverain.

Ces mots de la constitution fondamentale : « Les sénaleurs seront élus par les législatures des Etats » semblent, n'est-il pas vrai, renfermer un sens très clair, Les Américains ont cependant su leur donner deux interprétations bien différentes. Suivant les uns, le texte signifie que les législatures exerceront le droit qui ieur est conféré, d’après la forme rationnelle, légale, ordinaire, c'est-à-dire que les deux corps agiront séparément l'un de l'autre, et que dans cette circonslance comme dans toules il y en aura un qui pourra défaire ce que l'autre fera, C'est en effet le véritable principe fondamental de tout bon gouvernement qui he se compose pas uniquement d'un seul corps. Néanmoins l'usage est, dans quelques Etats, d'élire les sénaleurs au cougrès par un scrutin général, auquel piennent à la fois part les membres des deux cham-

res, de sorte que le poids de la moins nombreuse s'évanouil et se perd dans les votes plus nombreux de la Lranche populaire.

C'est une conséquence inévitable, puisque les législatures des différents Etats pris individuellement sont presque formées sur les mêmes principes et d’après le même modèle que le congrés. Dans cinq Elais, les citoyens représentants sont élus pour deux années, mais dans les dix-neuf autres ils ne le sont que pour une seule, Dans un seul des Etats, les sénaleurs siégent pendant cinq ans conséculifs, sans qu'aucun

membre entre ou sorte. Dans-huit, ils sont nommés pour quatre ans, et dans quatre de ceux-là une moitié des membres doit sortir chaque seconde année, tandis que dans les quatre autres il en sort chaque année un quart. Dans quatre Etats, ils sont nommés pour trois ans et se renouvellent annuellement par tiers. Dans deux, ils ne siégent que deux ans. Enfin, dans les neuf autres, leurs élections ne sont qu’annuelles.

Chaque membre du congrès, sénateur aussi bien que représentant, touche pendant la durée des sessions une indemnité quotidienne de huit dollars, environ quarante francs, et pareille somme pour chaque vingt milles de la distance, calculée par la route la plus ordinaire, qui sépave l'endroit de son domicile de celui où siége le congrès. Les membres aussi des législatures de tous les vingt-quatre Etats reçoivent chaque jour une compensation pécuniaire de leur peine et de la perte de leur temps, outre qu'ils sont pareillement défrayés de leur voyage. Dans l'Etat de New-York l'allocation est de trois dollars par jour, de deux dans celui de New-Hampshire.

Il n’est pas facile, j'en ai fait l'expérience, de dé terminer le nombre exact de tous les législateurs qui, en y comprenant les membres du congrès, sont en session chaque hiver sur toute l'étendue des Etats- Unis; mais d'après des renseignements que je crois avoir puisés aux meilleures sources, leur nombre ne doit guère s'élever à moins de quatre mille, qui presque tous sont chaque année à réélire.

La puissance des membres du congrès s'étend à tout ce qui concerne la nation en général. Ils doivent par tous les moyens possibles pourvoir à la défense commune, au bien commun ; et dans ce but, entre autres priviléges spéciaux , ils sont autorisés à établir et à percevoir telle espèce d'impôt qu'il leur plaît, à contracter même des emprunts au nom des Etats ; à fixer les règlements du commerce, soit avec les peuples étrangers, soit entre les différents Etats eux -mêmes, ou avec des Indiens ; à déclarer la guerré ; à rechercher et à punir les violations du droit des gens; à lever, à entretenir, à diriger des armées et une marine ; à organiser, à armer, à discipliner la milice ; enfin à faire exéculer dans toutes ses parties la constitution. Certains de ces pouvoirs, comme la levée d'impôts, par exemple, sont les mêmes que ceux des législatures dans les différents Etats ; mais, d’ordinaire, l'exercice n’en a rien de commun, parce que si, tendant à un but semblable, ils étaient néanmoins exercés séparément par les Etals, la pratique pourrait en devenir odieuse, troubler l'harmonie et la paix, amener de tristes collisions.

Tous les autres pouvoirs législatifs, qui ne sont pas expressément dévolus au congrès par la constitution, reviennent de droit aux Etats séparés, qui sont chacun regardés comme indépendants des autres, et possèdent le contrôle exclusif de tous les intérêts purement locaux. Il ne faut pas croire cependant que cette délimitation des pouvoirs soit tellement simple que tout le monde la puisse aisément comprendre, ni tellement agréable aux différentes parties intéressées qu'elles s'y conforment tranquillement. Au contraire d'interminables disputes s'élèvent sans cesse sur des points où les rédacteurs de la constitution se sont donné des peines inouïes pour ne rien laisser obscur.

Le pouvoir exécutif des Etats-Unis est déposé entre les mains d'un président, qui ne reçoit l'autorité que pour l'espace de quatre ans, et qui néanmoins peut être réélu. Il doit avoir alteint l’âge de trente-cinq ans, être citoyen par droit de naissance, ou s'être fait naturaliser comme {el avant le # mars 1789, date à laquelle la constitution fut adoptée, et avoir résidé pendant quatorze ans dans le pays. Le mode de sa nomination a été un des points qui a le plus embarrassé l'assemblée constituante. Elle a enfin jugé qu'il n'élait ni sûr ni prudent de confier au peuple, d'une manière directe ou immédiale, l'élection du président ; mais elle à investi de ce pouoir un petit corps d'é-

lecteurs qui sont désignés dans chaque Etat, sous le contrôle de la législature ; et pour fermer autant que possible la porte aux manœuvres frauduleuses, à l’intrigue, à la corruption, elle a déclaré que le congrès déterminerail non-seulement l'époque à laquelle les électeurs devraient être choisis, mais encore le jour où ils voteraient, et que le jour de l'élection serait le même pour tous les Etats. Toutes ces précautions néanmoins sont à peu près vaines; car, puisque le choix desdits électeurs est abandonné aux législatures des Elats, et que ces législatures, outre qu'elles sont élues annuellement, le sont par le suffrage universel, la désignation des électeurs qui votent pour la présidence vient, comme on peut le voir, presque aussi directement du peuple que si la constitution la lui avait tout d'abord attribuée.

Voici, au reste, la marche à suivre pour la nomination du président, telle que cette constitution l’indique par l'article 2 de la section 4re : « Chaque Etat désignera, d’après le mode que la législature jugera bon , un nombre d'électeurs égal au nombre total de sénateurs el de représentants que l'Etat a droit d’envoyer au congrès ; mais nul sénateur, nul représentant, nul individu qui occupera dans le gouvernement une place de confiance ou de profit, ne pourra être désigné comme électeur. Les électeurs se réuniront dans leurs Etats respectifs, et voteront au scrutin pour deux personnes, dont une au moins n'habitera pas dans le même Etat qu'eux. Ils dresseront une liste de toutes les personnes qui auront obtenu des voles, y mentionneront le nombre de voix données en faveur de chacune d'elles, la signeront, la ratifieront conforme, y apposeront un sceau, et la transmettront au siége du gouvernement des Etats-Unis, à l'adresse du président du sénat. Ce dernier, en présence de ses collègues el aussi des membres de la chambre des représentants, ouvrira tous les cerlificais, et les votes seront alors comptés. La personne qui aura réuni le plus grand nombre de suffrages sera proclamée président, si ce nombre forme la majorité du nombre total des électeurs désignés. Mais s’il y en à plus d’une qui ait obtenu cette majorité, et qu'elles réunissent un nombre égal de voix, la chambre des représentants devra tout de suite choisir au scrutin l’une d'elles pour président. Si au contraire aucun des candidats ne se trouve avoir réuni la majorité, ladite chambre choisira de même le président parmi les cinq pes noms en lête de la liste. Mais, pour ce choix, es votes seront recueillis par Etats, la représentation de chaque Etat n'aura qu'un vote, et la majorité de tous les Etats sera nécessaire. En tout cas, après le choix du président, la personne qui aura le plus grand nombre de voix des électeurs sera élue viceprésident. Mais s'il y en a deux ou plus qui aient un nombre égal de voix, le sénat choisira entre elles le vice-président par un scrutin de ballottage. » On a jugé convenable, avant l'élection de 1804, d'amender la disposition relative à la nomination du vice-président, car il pouvait arriver que, sans le vouloir, les électeurs plaçassent dans le fauteuil de la présidence, qui est la plus haute charge des Etats-Unis, une personne qu'ils ne jugeaient digne que de remplir les fonctions de vice-président, fonctions qui comparativement n'ont qu'une minime importance. Pour obvier donc à cet inconvénient, il a été introduit dans la loi un amendement, d'après lequel les électeurs dressent deux listes séparées de candidats, dont. l'une contient ceux à la présidence, l’autre ceux à la vice-présidence ; de sorte que la chambre des représentants peut, dans son choix du vice-président, suivre la même marche que celle qui est indiquée plus haut pour celui du président.

Le nombre des sénateurs au congrès, comme je l'ai déjà mentionné, est de quarante-huit, c'est-à-dire de deux par chacun des vingt-quatre Etats de l'Union. En 1828, la chambre des représentants contenait deux cent Soixanle-un membres, ce qui faisait un nombre

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