MOEURS AMÉRICAINES DES ÉTATS-UNIS
Embouchure du Mississipi. Lalise. La Nouvelle-Orléans ; société de cette ville; créoles et quadrons, Voyages sur le paquebot à vapeur. Memphis,
Le 4 novembre 1827, je m'embarquai à Londres avec ma fille et mes deux fils pour l'Amérique septentrionale, et après une traversée heureuse, mais peu amusante, nous arrivâmes , le jour de Noël, à l'embouchure du Mississipi. Les rives de ce magnifique fleuve sont si plates, que nous fûmes joints par le pilote qui devait nous aider à franchir la barre, quel-
ues heures avant que rieu nous indiquât le voisinage
e la terre. Les seuls indices qui plus tard s’en présenèrent à nos yeux furent la masse d'eau bourbeuse qui venait se mêler aux ondes bleues du golfe du Mexique, et des volées innombrables de pélicans qui couvraient de longues masses de boue. On ne saurait imaginer une scène d'une plus grande désolation. Peu à peu, des joncs d'une bauteur extraordinaire devinrent visibles ; et au bout de quatre ou cinq milles que nous parcourümes encore à travers d'horribles marécages, nous apercûmes un groupe de huttes appelé la Balise , endroit assurément le plus misérable où jamais l'homme ait établi domicile, mais où vivent néanmoins plusieurs familles de pilotes et de pêcheurs.
III, Paris. — fnp, Lacour et C®, rue Serffot, 16,
Ce qui surtout donne un air de profonde tristesse aux bouches du Mississipi, c'est l'énorme quantité d'arbres immenses qu'il charrie sans cesse. À mesure cependant que nous avançâmes , nous fûmes éblouis par les brillantes teintes de la végétation du sud. Les bords du fleuve ne s’élevèrent pas d'un pied, mais une suite d'habitations de planteurs, qui n’élaient tantôt que leurs maisons de plaisance , tantôt élaient entourées de leurs plantations de cannes à sucre, et des villages où demeuraient leurs nègres , varièrent agréablement le paysage. Nous étions toutefois impalients de toucher aussi bien que de voir la terre; mais la navigation de la Balise à la Nouvelle-Orléans est difficile et ennuyeuse, et les deux jours qu’elle dura nous parurent plus longs qu'aucun de ceux que nous avions passés en mer.
La Nouvelle-Orléans n'offre presque rien qui puisse flatter l'œil du goût, mais elle ne manque ni de nouveauté ni d'intérêt pour un Européen récemment débarqué, Le nombre prodigieux des noirs qu'on y rencontre , car à eux est dévolue loute espèce de travail ; la grâce et la beauté des élégantes mulätresses, ou quadrons, les groupes çà et là persemés d'Indiens à mine sauvage et féroce, l’aspecl inaccoutumé des végétaux, legrand Mississipi aux vagues noirâtres, avec ses rives basses et boueuses, tout enfin concourt à produire ce genre d'amusement qu'on éprouve quand on voit des choses que jamais on n'avait encore vues. Puis vous diriez toutà-fait une ville francaise de province , ce dont il ne faut pas s'élonner, puisque c'est
. moe HISTOIRE DES VOYAGES.
une colonie autrefois enlevée par la France à l'Espagne. Les noms des rucs y sont français, et cette langue s'y parle aussi communément que l'anglaise. Les marchés se tiennent sous des bailes superbes, et sont toujours bien approvisionnés. Toutes les denrées
uon y trouve viennent par eau, et souvent nous écoulâmes avec plaisir le chant dont les noirs bateliers qui conduisent des barques chargées de légumes et de fruits accompagnent la manœuvre; il ne se compose que d’un très petit nombre de notes , mais elles sont d'une délicieuse harmonie, et la voix des nègres est presque toujours riche et puissante. D'agréables heures, aussi, furent celles où j'explorai avec mes enfants les bois qui entourent la ville. La première fois surlout que nous pénétrâmes dans ces forêts vierges du Nouveau-Monde, le spectacle nous en parut poétique et
sublime. En général, pourtant, les arbres sont trop.
pressés pour devenir ou grands ou gros, el leur croissance est d’ailleurs gênéé par une plante parasite, qu’on n’a pu me désigner sous un autre nom que celui de mousie espagnole, qui se suspend avec grâce à toutes leurs branches ,-et leur donne l'air d'autant de saules pleureurs. Mais la principale beauté de la forêt dans celte région provient d'un luxuriant taillis de palmoites qui poussent sous les arbres, el qui sont bien des végétaux que je connaisse le plus joli et le plus délicatement nuancé. Le pawpaw, encore, ést un charmant arbrisseau et dés plus abondants. Enfin, nous fines connaissance avec la vigne sauvage, qui pousse avec tant de profusion dans toutes les parties de l'Amérique, qu'on se demande pourquoi lés indigènes n'ont pas encore ajouté le vin aux nombreuses productions de leur sol si fertile. Quoiqu'on fût au cœur de l'hiver quand nous visitâmes la Nouvelle- Orléans, la chaleur y était presque insupportable, et nous étions sans cesse lourmentés par lès mosquiles ; mais je soupconre que pendant une ou deux semaines nous aurions volontiers souffert ces légers inconvénients, plutôt que de ne pas voir des oranges, des petils-pois, et du poivre rouge müûrir à Noël en pleine terre.
Notre séjour à la Nouvelle-Orléans ne fut pas assez long pour nous permettre de voir ce qu'on appelle la société, mais on m'a dit qu’elle se divisait en deux classes fort distinctes, toutes deux célèbres à leur manière par leur élégance et leur luxe. La première se compose de familles créoles, dont presque tous les chefs sont planteurs et négociants, avec leurs femmes et leurs filles. Elles ne se réunissent que les unes chez les autres; elles ne mangent qu'énsemble ; elles forment une noblesse, une aristocratie. Dans la scconde classe sont relégutes les pauvres quadrons, cependant si aimables, que les hommes de la première ne dédaignent pas de se mêler parmi eux, lorsqu'ils peuvent s'échapper des grands salons, où le pur sang créole bout dans les veines aussitôt qu'on parle de le souiller au degré le plus éloigné par le melange de celui des nègres. De tous les préjugés qui soient au monde, je n'en connais pas de plus violent, de plus enraciné. Vainement de jeunes mulâtresses , filles reconnues de pères américains ou créoles qui regorgent de richesses, sont-elles élevées dans les meilleurs pensionnats, et ornées de tous les talents qu'on peut acquérir avec de la fortune ; vainement sont-elles jolies el gracieuses, douces et bonnes, enfin remplies de qualités : elles ne sont ni admises, ni même admissibles à aucune condilion dans la société des familles créoles de la Louisiane. Elles ne peuvent se marier; c'est-à-dire aucune cérémonie ne peut ni légaliser. ni reudre indissolubles les unions qu'elles contractent. Tel est néanmoins le puissant effet de la grâce, de la beauté, de la douceur, qui leur sont particulières, que malheureusement elles deviennent toujours des objets de choix et d'affection, Si les dames créoles ont le privilége d'exercer le terrible pouvoir de la répulsion, Ja gentille mulâtresse a la douce mais la dangereuse vengeance de posséder celui de l'attraction, Les
alliances formées avec celte malheureuse race sont souvent,dit-on, heureuses et durables, autant du moins que peuvent l'être des alliancesauxquelles est toujours atiachée une espèce de déshonneur.
La Nouvelle-Orléans possède deux théâtres, l'un anglais, l’autre francais ; mais nous avions quilté l'Europe depuis trop peu de temps pour beaucoup nous inquiéter de l’un où de l’autre, non plus que des autres plaisirs qu'on peut trouver au sein des villes, et nous conçûmes bientôt le désir de nous mettre en route pour remonter le Mississipi. Les innombrables bateaux à vapeur , qui font l'office des déligences et des chaises de posie dans ce pays par excellence des lacs et des rivières, diffèrent de lous ceux que j'ai vus en Europe, et leur sont infiniment supérieurs. Je ne saurais mieux les comparer pour le dehors qu'aux bains Vigier à Paris. Comme eux, ils ont un double rang de fenêtres, élégamment drapées de rideaux. Au centre est un bel appartement qu'on appelle {a cabine des hommes, et quelquefois ces messieurs insistent sans trop de politesse sur leur droit de la posséder seuls. Mais c'est dans cette pièce qu'on sert le déjeuner, le diner, le souper , et ils ne peuvent alors empêcher les dames de venir ÿ prendre leurs repas. Dans le paquebot sur lequel nous montâmes le 1er janvier 4828, le salon particulier au béau sexe était situé à la poupe ; mal éclairé, triste, quoique meublé avec une somptuosité rare. L'ameublement dé celui des hommes ne laissait aussi rien à désirer sous ce rapport; il était même tapissé d'un bout à l'autre; mais quel tapis, bon Dieu! quel sale et dégoûtant tapis! Je jure que j'aurais mieux aimé partager avec certains pourceaux la litière de leur étable, qu'être renfermée dans une chambre si malpropre. Get excès de malpropreté venait de l'usage bien connu qu'ont les Américains de sans cesse, sans cesse cracher à tort et à travers.
Les rives du Mississipi restèrent plates et uniformes pendant beaucoup de milles au-dessus de la Nouvelle- Orléans ; mais de gracieux palmeltos, de noirs et nobleschênes, des orangers aux fruits d'or, des plantations de cannes à sucreet de coton se montraient de toutes parts, etplusieurs jours s'écoulèrent avant que nous fussions las de les regarder. Sur un ou deux points, la ligne de la forêt, qui à force d'être unie devient ennuyeuse, est interrompue par de petites éminences. Sur une de ces collines , dans un site déiicieux, s'élève la ville de Natchez. Si le climat, pendant la saison chaude, n’y élait pas aussi malsain que celui de la Nouvelle- Orléans, elle offrirait de grands altraits aux colons.
Nous débarquâmes à Memphis, pelite ville qui est située au plus bel endroit du Mississipi. Il a sur ce point une telle largeur , que vous diriez un noble lac. Une île couverte d'arbres superbes le divise, et relève par sa large masse d'ombre l'unifurmité du fleuve. Memphis nest absolument peuplée que de commercants ; les maisons qui en dépendent sont disséminées sans ordre le long de la montagne, depuis la rivière
Wolf, un des innombrables tributaires du Mississipi,
jusqu'à un mille au-dessous. On a abattu les arbres de la montagne à une certaine distance au-delà de la
ville, et cet espace produit de bons pâlurages pour les ü
chevaux, les vaches et les pores. Quant à des moutons, nous n’en vimes pas un seul. Autour de la ville et de ces champs, la furêt élève de nouveau sa noire muraille, et semble dire à l'homme « tu n'iras pas plus
loin ! » Le courage et l'industrie cependant ont bravé ”
cette défense ; car, à l'extrémité de la longue rue qui forme Memphis, vous trouvez encore quelques habitations éparses au milieu des bois, et le raide sentier qui vous y conduit devient à chaque pas plus sauvage. Dans cetie parlie, le sol est coupé par de nombreux cours d'eau, et les ponts sur lesquels on les franchit ne sont faits que de troncs d'arbres jetés d’une rive à l'autre, qui en supportent d'autres plus pelits posés en travers:des Premiers. Ces ponts ne sont guère agréables à passer, car ils tremblent sous les pas d’un homme, et remuent horriblement sous un cheval ou
MISTRESS TROLLOPE. | à 3
une voiture ; mais On ne peut rien imaginer de plus pittoresque.
Départ de Memphis. L'Ohio. Louisville. Cincinnati. La ferme dans la forêt. Domesliques. Soirées Marché, Musées. Absence d'amusements publics et privés, Eglises 4e pp Influence du clergé. Un ravivement,. Ecoles.
imat.
Ce fut le 1er février que nous continuâmes à remonter le Pére-des-Eaux, comme les pauvres Indiens à présent bannis des possessions de leurs ancêtres ont coutume d'appeler le Mississipi. Nous ne vimes encore pendant une centaine de milles que des forêts, toujours des forêts ! A la fin pourtant, nous laissâmes derrière nous ce que les Américains appellent avec raison le Fleuve-de-Mort, car l'air de ses rives est méphitique , et nous entrâmes dans /a Belle-Rivière, ainsi que les Français lorsqu'ils vinrent jadis s’établir à la Nouvelle-Orléans ont baptisé l'Ohio. I mérite bien ce nom ; toujours en eflel il est pur, limpide, argenté. Ses bords, aussi, à chaque instant varient d'aspect. C'est qu'il traverse une contrée où peut-être ne saurail-on faire vingt pas de suite sans monter ni descendre. Une partie considérable du sol est encore couverte de bois: mais du moins, de distance en distance , apercevions-nous des fermes, des prairies, des troupeaux, même d'élégantes villas. Cette suite de charmants paysages avait tellement amélioré notre disposition d'esprit, que nous cessâmes de murmurer contre la mauvaise Cuisine du bord, et parvinmes presque à manger aussi vite que nos voisins de table, tant nous étions empressés de nous remeétlre aux aguels pour ne rien laisser échapper des beautés qui nous passaient devant les yeux. Pourquoi faut-il, hélas! ru ces charmants rivages soient eux-mêmes malsains?
lus d'une fois, débarquant, nous causâmes avec les familles des bücherons , et à peine s'en trouva-t-il une dont quelque membre ne fût pas mort récemment des fièvres. Les habitants les gardent d'un bout à l'autre de l'année, et quoique leurs maisons soient beaucoup meilleures que celles des rives du Mississipi, ils ont encore l'air de gens qui sacrifient tout à l'amour du gain, même leur santé.
Pendant nolre navigation, les scènes qui se présenlaient à nos regards du côté de l'Etat de Kentucky étaient infiniment plus belles que de celui des Etats d'Indiana et d Ohio. Le premier fut un lieu de prédileétion pour beaucoup de tribus des Indiens, qui l'aaient réservé de commun accord pour venir y chas-
er en certaines occasions. J'ai ouï dire que leurs
scendants ne peuvent en parler sans être émus, et qu'ils ont encore un chant triste et sauvage par lequel
en célèbrent le souvenir. Mais ce n'est pas récemment qu'ils on! été exclus de ce territoire ; le Kentucky à été conquis à la civilisation bien avant l'Illinois, l'Indiana ou l'Ohio, et il paraît non-seulement miéux cullivé, mais encore plus fertile que ces trois autres provinces. J'ai rarement vu en aucun pays de plus riches tableaux. Les arbrés des forêts, aux lieux Où ils ne sont pas trop serrés, atleignent une grosseur et une élévalion merveilleuses, et les récoltes sont toujours des plus abondantes, à moins qu'une culture Malentendue n'épuise le sol par une suile continuelle de moissons qui eu pompent tous les sucs. Louisville est une cité considérable, qui repose du côté kentuckyen ou méridional de l'Ohio. Nous y passâmes quelques heures pour en voir les curiosités, et si ce n'était Le m'eût dit que d'ordinaire il y règne une espèce
e conlagion pendant l'été, j'y aurais volontiers séjourné plusieurs mois pour explorer les belles campagnes du voisinage. Frankfort ét Lexington sont deux villes dignes aussi d'être visitées. La première est le siége du gouvernement de l'Elat de Kentucky, et dans la seconde résident plusieurs familles indépendantes , qui, pouvant par leur fortune vivre plus en repos que
ne le font généralement les Américains, cherchent davantage à se donner les douceurs de Ja vie.
Nous parvinmes à Cincinnali le 10. Cette ville est avantageusement située sur le versant méridional d'une montagne qui s'élève en pente douce du bord de la rivière; vue de quélque distance, elle n’a ni grandeur ni majesté. Elle manque de dômes, de tours, de clochers ; mais rien de plus beau que le port, où je comptai jusqu'à quinze bateaux à vapeur. Îl est long de plus d'un quart de mille, bien pavé, ét entouré dé bâtiments propres et jolis , sinon très élégants. Dès nolre arrivée nous allâmes élire domicile à l'hôtel Washington, et comme le voyage avait un peu creusé l'estomac, nous apprîmes avec joie qu'on venait de sertir Je diner de la table d'hôte. Mais à peine eûmesnous cntr'ouvert la porte de la salle à manger, que nous batlimes en retraite, déconcertés de n’y voir qu'une soixantaine d'hommes. Nous dinâmes avec lés femmes de la maison, c'est-à-dire avec l'hôtesse et ses cinq ou six servantes ; après quoi, devant séjourner assez longtemps à Cincinnati, nous courûmes la ville pour y chercher un appartement. À grand'peine en trouvâmes-nous un : quoique quatorze cents maisons neuves eussent été bâties l’année précédente, le nombre des habitants excédait .dé beaucoup le local des habitations. De retour à l'hôtel, me souciant peu d'aller prendre le thé soit avec les messieurs, soit avec les domestiques, je demandai qu'on nous l'apportât dans notre chambre. Le hasard voulut que je m'adressasse à notre hôte. « Quoi! s'écria-t-il, quelqu'un est-il malade parmi vous ? — Non pas, Dieu merci! répondis-je. — Alors, madame , il faut que je vous le dise, vous mangerez avec ma femme et moi, ou bien vous quitterez notre maison. Ici on ne doit dédaigner personne. » J'osai dire, pour excuse, que nous étions des étrangers, et que nous ne connaissions pas encoré les usages du pays. « Nos usages sont excellents, madame, répliqua-t-il avec chaleur: et nous ne voulons pas les changer contre ceux d Europe. » Je ne soufflai plus mot, mais je résolus de prendre, dès le lendemain , possession du logement que nous avions loué.
Nous fûmes bientôt établis dans notre nouvelle demeure, qui était assez gentille, assez agréable, mais qui manquait de presque toutes les commodités que les Européens regardent comme indispensablement nécessaires. Ainsi, point de latrines, point de robinet pour l'eau ; aucun moyen de se débarrasser des ordures, car jamais il ne passe de tombereau destiné à les recueillir. Je demandai à notre propriétaire qu’il nous indiquât le moyen de ne pas être au bout de quelques jours ensevelis sous les immondices, « Votre aide, répliqua-t-il, n'aura, mon Dieu! qu'à les porter au milieu de Ja rue; mais, entendez-moi bien, je dis au milieu; car nous avons fait une loi qui défend de les déposer le long des murs. A l'endroit permis, elles seront enlevées sur-le-champ par les cochons. » C'est la vérité : dans tous les quartiers de la ville, on voit sans cesse de ces animaux qui eéntreliennent la propreté de la voie publique; et quoiqu'il ne soit pas très récréatif de toujours en rencontrer des bandes sur son passage , mieux vaut qu'ils soient si nombreux et si actifs à remplir leurs devoirs, car sans eux la ville ne serait bientôt plus qu'un immense fumier.
Nous avions beaucoup entendu parler de Cincinnali, de sa beauté , de sa richesse, de sa prospérité sans égale. Aussi, à peine eûmes-nous terminé nos petits arrangements domestiques, nous examinâmes en détail « cette Merveille de l'ouest, — cette Citrouille à croissance magique du prophète, — cet Hercule enfant, » car Lels sont lous les noms qu'on donne à celte ville. Mais, hélas! qu'elle répondait mal à l'idée que nous en avious conçue ! D'abord, elle est éxtrèmement petite, el jamais on ne croirait qu elle peut contenir une populalion de vingt-cinq à trente mille âmes. Ensuite, ses édifices n’ont aucuhe prétention à la beauté ; et si ce n'élaient le tapage des rues, et l'air
affairé de tout le monde, vous diriez un village plutôt qu une ville. Je parle de Cincinnati tel que je l'ai vu en 1828, car je sais que depuis ce temps on y a bâti plusieurs petites églises dont les clochers produisent un bon effet au milieu de la masse sans intérêt des autres bâtiments. À l'époque dont je parle, il n’y avait que Main-Street, c'est-à-dire la rue Principale, par laquelle la ville est traversée d'un bout à l’autre, qui fût entièrement pavée. À droite et à gauche règnent des trottoirs de briques, mais à la moindre averse ils sont inondés, car Cincinnati n’a ni égouts ni ruisseaux, omission d'autant plus remarquable que la ville est située de manière en même temps à faciliter leur construction et à les rendre indispensables. En effet, reposant, comme je l'ai dit, sur le flanc d’une montagne, les grosses pluies du climat la maintiendraient toujours propre, si elles trouvaient après l'avoir balayée à s'échapper par quelques endroits ; mais dans l’état actuel des choses, ces pluies ne balaient les rues hautes que pour laisser les ordures qu’elles entraînent dans le premier endroit plat qu’elles rencontrent, et il se trouve que c'est Ja rue la plus importante après Main-Street, qu'elle coupe à angles droits, et celle qui renferme les plus grands magasins. Cincinnali, de même, je crois, que la plupart des villes américaines, est construit én squares, pour me servir de l'expression des habitants. Mais ces squares sont l'inverse de ceux qu'on voit en Angleterre. Au lieu d'être creux ils sont pleins. Ce sont des masses carrées, ou mieux des pâtés de maisons, qui regardent le nord, l'est, l'ouest et le sud. Seulement chaque habitation, outre la porte de la rue, en a une seconde qui ouvre sur une allée de derrière. Ce plan ne sera pas mauvais, quand les eaux de la ville trouveront convenablement à s’écouler ; mais à présent ces allées sont des cloaques infects.
Au nord, Cincinnati est borné par une chaîne de collines couvertes de forêts, assez raides pour empêcher qu'on y bâtisse ou qu'on les cultive, mais trop basses pour que de leurs sommets l'œil puisse au loin contempler la campagne environnante. De profondes et étroites rivières, à sec l'été, mais roulant l'hiver une masse d’eau considérable, divisent ces collines en beaucoup d'éminences séparées, et c'est ce qui seulement varie le paysage dans une circonférence de plusieurs lieues. L'Ohio y forme un délicieux lrait sur tous les points où il se montre ; mais la seule partie de la ville qui jouisse de sa beauté est la rue qui longe la rive. Les montagnes de Kentucky, lesquelles s'élèvent à environ même distance de la rivière, de l'autre côté, forment la limite méridionale du bassin dont Cincinnati occupe le fond.
Sans, comme de certaines personnes, ranger celte ville parmi les sept merveilles du monde, on est néanmoins élonné de son importance quand on songe que l'emplacemeut qu'elle oceupe était encore, il y a trente ans , obstrué par une forêt vierge. De mois en mois elle paraît s'étendre et s'enrichir. Les économistes du pays vous disent que c'est le résultat de leurs institutions libres , je crois plulôt qu'on en peut chercher la cause dans la nécessité qui sur cette terre aiguillonne sans cesse l'industrie, et dans l'absence de toute ressource pour les paresseux. Pendant deux années de résidence à Cincinnati ou dans le voisinage, je n'ai vu ni un mendiant ni un homme assez riche pour qu'il cessât de chercher à augmenter sa fortune. Ainsi chaque abeille de la ruche déploie tous ses efforts pour trouver ce miel vulgairement appelé argent. Les sciences, les lettres, les beaux-arts, le plaisir, rien ne peut distraire ces travailleurs. Ils ne prennent jamais la moindre récréation ; jamais ils ne dinent ensemble, sice n'est dans les tavernes e! aux tables d'hôtes, et On sait qu'en pareils cas ils n’ouvrent la bouche que pour manger. Enfin j'ai oui dire à beaucoup de dames que le seul amusement auquel se livraient leurs maris était, le soir, après que toutes leurs affaires étaient finies, de boire entre eux une bouteille de liqueur
forte, et quand il n'y avait pas de femmes pour les importuner , de s’abandonner alors à une licence effrénée de langage. A Cincinnati, vous pouvez aisément satisfaire tous les besoins animaux, et au prix le plus bas; mais n’y cherchez aucune jouissance intellectuelle. Le manque de manières est si complet, si général chez les individus des deux sexes, que vainement cherche-t-on à s'expliquer d'où il provient, car les habitants des Etats-Unis possèdent ious un assez haut degré d'intelligence. Je leur ai beaucoup entendu tenir des conversations lourdes et sans intérêt, mais rarement débiter des sottises, si j'excepte la classe partout privilégiée des fort jeunes dames. Les Américains m'ont tous paru avoir de l'esprit, du bon sens au moins, et être plus ignorants sur des sujets qui n'ont qu'une valeur de convention que sur tels dont l'importance est véritable; mais il n’y a aucune grâce, aucun charme dans leurs entretiens, et pendant mon séjour parmi eux, je ne sache pas qu'un seul élégamment tourné soit, en ma présence, sorti de leur bouche. Nous fimes néanmoins à Cincinnati la connaissance de gens aimables, dont la société nous permettait d'employer agréablement nos loisirs. Ce qui nous intéressait davantage, c'étaient nos excursions dans les alentours; car elles nous metlaient à même d'observer le genre de vie des paysans, et de juger des douceurs de cette indépendance si vantée qu'on trouve en Amérique au fond des bois. Un jour surtout, je me rappelle que nous visilâmes une ferme dont les habitants trouvaient absolument moyen de se suffire à eux-mêmes. Mais quelle vie, quelle triste vie que la leur! Ils demeuraient au cœur des bois, à quatre ou cinq milles d'aucun village. Leur habitation était bâtie sur le flanc d'une montagne si escarpée, qu'il fallait une échelle pour arriver à la porte. Du reste, au bas coulait un limpide ruisseau ; ils avaient un magnifique champ de maïs, des vaches, un cheval, des brebis, des cochons et d'innombrables volailles, avec un petit
jardin où ils élevaient des pommes de terre, et où végé-
{aient quelques pêchers, quelques pommiers, Ils pou- :
vaient avec ces richesses se passer de toute la terre. La maison était construite en bois, et divisée en deux pièces, l’une servant de cuisine, l'autre de chambre à coucher, toutes deux garnies des meubles nécessaires. La fermière et une jeune fille qui paraissait sa sœur s'occupaient à filer, tandis que trois petits enfants jouaient autour d’elles. La mère me dit qu'elles filaient et Lissaient tous les vêtements, soit de laine soit de coton, de la famille, qu'elles tricotaient tous les bas, et que son mari, sans être cordonnier par état, confectionnait toutes leurs chaussures. Ils fabriquaient de même le savon, la chandelle et le sucre qu'ils consommaient. Le seul argent dont ils eussent besoin était pour acheter du thé et de l’eau-de-vie, et ils s'en procuraient au besoin par la vente de quelques poulets ou d'une motte de beurre. Ils n'avaient pas de blé, mais ne vendaient pas un seul grain de maïs, quoiqu'ils en récoltassent beaucoup, l'employant à faire leur pain, leurs gâteaux, et à nourrir leurs bêles pendant l'hiver. La femme n'avait pas l'air bien portante,
et elle nous dit qu'ils avaient tous les fièvres chaque.
année; mais elle paraissait heureuse, fière surtout d'être indépendante, quoique ce fût avec un peu de tristesse qu’elle observa «qu'ils ne voyaient pas tous les jours de la compagnie et que sans doute le soleil se lèverait bien des fois avant qu'ils recussent une autre visite. »
La plus grande difficulté, lorsqu'on monte une maison dans l'Etat de l'Ohio, est de trouver des servi= teurs, ou, comme on dit, des aides, car c'est commettre une véritable trahison envers la république, que d'appeler serviteur un citoyen libre. Toutes les femmes qui, par leur condition sociale, ne peuvent avoir du pain qu'en travaillant, sont enseignées à croire que la plus profonde misère est préférable à la domesticilé. Des centaines de jeunes filles à demi nues travaillent dans les manufactures , pour des ga-
ges moilié moindres que ceux qu'elles gagneraient en service; mais elles se figurent qu'elles dérogeraient, qu’elles compromettraient ainsi leur égalité; et le désir seul de se procurer quelque harde peut lever leurs scrupules. Néanmoins un obligeant ami s'employa si activement pour moi, qu'au bout de huit jours une grande et robuste demoiselle se présenta à notre porte, et selon la formule d'usage me dit : « Je viens vous aider, » nouvelle qui m'était fort agréable. Je l'accueillis donc le plus gracieusement possible, et comme aux Etats-Unis ce serait faire injure à un domestique que d'aller aux informations sur son compte, je lui demandai tout de suite combien elle désirait gagner pour un an. « Oh! s’écria-t-elle , avec un bruyant éclat de rire, je gage que vous êtes d'Europe, madame. Il ferait beau voir en Amérique une jeune fille s'engager pour un an ! J'espère bien trouver un mari avant quelques mois; sinon je renoncerai au mariage, car j'entre dans ma seizième année. Vous me donnerez un dollar et demi par semaine, madame, et vous permettrez que Phillis, l’esclave de ma mère, qui demeure de l'autre côté de l’eau, vienne le samedi m'aider à nettoyer. » Je souscrivis à toutes les conditions, et cinq minutes après elle était installée. Voyant qu'elle allait laver la vaisselle avec un déshabillé jaune parsemé de roses rouges, je lui fis observer avec douceur qu'il serait dommage de tacher une si belle robe, et qu'elle devrait en changer. « Tiens! répliqua-t-elle, mais c'est ma meilleure et ma plus mauvaise; je n’en ai pas apporté d'autres. » En effet, elle avait quitté la maison paternelle sans plus de vêtements que ceux u'elle avait sur le corps. Je lui donnai aussitôt de l'argent pour s'acheter du linge, afin qu'elle fût mise d'une manière aussi propre que décente, et avec mes filles nous lui confectionnâmes une seconde robe. Quand nous l’eûmes habillée à neuf de la tête aux pides , elle grimaça de joie, mais ne nous en remercia aucunement, ni de rien que nous pûmes par la suite faire pour elle. Sans cesse elle nous demandait de lui prêter nos hardes; et quand nous refusions : « Ah bien! disait-elle, je n’ai jamais vu des gens si fiers que vous. Il y a plusieurs jeunes personnes de ma connaissance qui de Lemps en temps viennent aider les dames de la ville; mais ces dames et leurs filles leur prêtent tout ce qu’elles leur demandent. Je gage que vous autres Anglaises croyez que nous empoisonnerions vos habits, tout comme si nous étions des négresses, n'est-ce pas ? »
Cette domestique me quitta au bout de trois semaines , parce que je ne voulus pas lui prêter assez d’argent pour acheter un déshabillé de soie , afin d'aller à un bal. Celle qui la remplaça, apprenaut qu'elle devait prendre ses repas à la cuisine , fut fort désappointée. « I paraît, madame , me dit-elle, que je ne suis pas assez bonne pour manger avec vous. Alors je ne mangerai pas. » En effet. elle mangeait à peine, et passait son temps à pleurer. Je fis tout mon possible pour gagner son affection et la rendre heureuse; mais, j'en Suis sûre, elle m'a toujours haïe. Comme je lui donnais de forts gages, elle resta cependant jusqu'à ce qu'elle eût remonté sa garde-robe; puis, un matin, elle arriva toute Rue et me dit: « 11 faut que je sorte, — C'est bien, Charlolte; mais quand reviendrez-vous? — J'espère ne jamais vous revoir, madame. » La troisième avait toujours sa Bible en main, et sous prétexte d'aller aux offices, s'absentait si souvent de la maison pour aller voir son ami, qu'un beau jour... on comprend le reste, Il en fut de même de toutes nos domestiques.
Lorsqu'on est toujours si mal servi, il ne faut pas s'étonner que les maîtresses de maison, forcées de veiller sans cesse aux soins du ménage, aient peu le temps de cultiver leur esprit. Peut-être doit-on expliquer de la sorte la nullité de leurs causeries ; car s'il ne manque pas à Cincinnati de femmes aimables, je n’en rencoutrai guère qui fussent vraiment instruites. Au reste, telle est la mode, la forme, ou l'étiquette qui préside
à loutes les réunions, que les personnes qui les composent, regorgeassent-elles de lalents, ne peuvent les produire. La conversation est nécessairement paralysée. Les dames font bande à part d'un côté de la salle, et les hommes de l’autre, ce que j'ai aussi remarqué dans toutes les autres villes à l’ouest des monts Alleghany. Quelquefois un peu de musique amène une fusion partielle ; les jeunes gens les plus hardis, encouragés par la conscience de leurs cheveux bouclés ou de leurs beaux gilets, s'approchent du piano, et adressent quelques fadeurs aux demoiselles sur leur délicieux talent à dire la romance. Lorsque la maison qui reçoit esl si bien stylée qu'elle ait deux salons, on abandonne à eux-mêmes dans lun le piano, les savantes musiciennes, les petits freluquets, et dans de telles occasions il sort souvent de celte pièce de bruyants éclais de rire. Mais le destin des personnages plus dignes qui restent dans l’autre salle est fort triste. Les messieurs crachent. parlent d'élections et du prix des denrées, puis crachent encore. Les dames examinent réciproquement les toilettes de leurs voisines, jusqu'à ce qu’elles en sachent par cœur la moindre épingle ; ensuite elles causent du dernier sermon du curé un tel sur le jugement dernier, ou des nouvelles pilules pour la dyspepsie du docteur tel autre, jusqu’à ce qu'on annonce le thé. Alors elles se consolent toutes d’avoir tant souffert à combattre le sommeil, en se gorgeant, comme la chose ne se voit nulle part ailleurs, de thé, de café, de mille espèces de gàteaux, de confitures, de conserves, de bœuf salé, de jambon et d'huîtres marinées. Après ce lourd repas, elles reviennent au salon, y restent encore le plus longtemps qu’elles peuvent, puis se lèvent en masse, s'affublent de leurs chapeaux, de leurs manteaux et de leurs châles , et vont se coucher.
Il n'y a peut-être rien de plus curieux à Cincinnati que le marché. On y trouve à la fois la qualité, l’abondance et le bas prix. Vous chercherez vainement par la ville des bouchers, des fruitiers, des charcutiers, des épiciers, enfin aucun marchand de comestibles , sauf des boulangers; tout s'achèle à la halle, et il faut que les ménagères se lèvent matin, car passé huit heures elle est fermée. Le bœuf, le veau, le mouton ;quoique excellents, ne valent jamais plus de 20 centimes la livre. La volaille, le poisson, les œufs, le beurre et presque loutes les sortes de léguaies, fort bons aussi, se vendent de même aux prix les plus modérés. Mais les pêches, les abricots, les brugnons, les fraises , les framboises , les mûres , les groseilles, les raisins, les pommes, les poires, les cerises et les prunes, tous les fruits enfin, sont chers et détestables. Les fleurs du pays n'ont également rien de beau. Est-ce le manque de culture ou la faute du sol? je ne sais; pourtant j'ai oui dire que l'Etat d'Ohio n'avait ni fleurs ni fruits indigènes , si on excepte les melons aquatiques, qui sont dans ce chaud climat un rafraîchissement délicieux et qui abondent toujours.
Cincinnati ne renferme guère de curiosités. Nous y visitâmes cependant deux muséums d'histoire naturelle qui étaient assez riches. Mais des collections de ce genre qui ne seraient formées que d'après les règles sévères de la science et du goût ne satisferaient pas les habitants de la métropole de l'ouest. Les établissements en question appartiennent à des particuliers , à des spéculateurs, et le public n’y est admis que pour de l'argent. Or, le public aime passionnément les figures de cire, et pour l'attirer, on n'a pu rien imaginer de mieux que de lui offrir les animaux ainsi imités, plutôt que ceux à qui on conserve leurs peaux ou leurs plumes véritables. On nous mena aussi voir une galerie de tableaux; mais je n'en parlerai pas : on m'accuserail d'en dire trop de mal, bien que je ne pusse en dire assez. É
Je n'ai jamais vu de gens qui parussent autant que les Cincinnatiens vivre sans plaisirs. Chez eux, les billards sont défendus par la loi; de même, les cartes. En vendre un jeu dans l'Etat d'Ohio expose le ven-
deur à une amende de 50 dollars. Ils ne donnent point de bals, sauf, je crois, une demi-douzaine pendant les fêles de Noël, point de concerts, point de diners. Ils ont bien un théâlre, qui de fait est le seul divertissement public de cette triste pelilte ville; mais ils semblent ne pas beaucoup s’en inquiéter, et, soit économie , soit dégoût, il n’est guère suivi. On y voit rarement des femmes mariées, et le plus grand nombre des autres regardent comme une offense envers la religion d'assister à la représentalion d'uue pièce. C’est dans les églises et dans les chapelles que les dames se montrent en toilette, etje suis tentée de croire qu'un étranger, arrivant d'Europe et faisant une première reconnaissance dans Cincinnati, prendrait les édifices consecrés au culte pour les théâtres et les cafés de l'endroit. Il n’est pas de soir dans la semaine où la religion ne rassemble dans ces divers édifices une foule des plus jeunes et des plus jolies femmes, toutes vêlues avec soin, avec élégance même, car c’est là que se donnent le ton et la mode. Le commun des hommes les accompagnent rarement; mais parmi elles se glissent quelques galantins, dont la présence explique la recherche de leur mise. A dire vrai, sans les églises, elles pourraient bien jeter au feu leurs plus riches atours ; car quelles occasions auraient-elles de s'en parer? Leur ménage les occupe trop pour qu'elles aient le loisir d'aller le matin visiter leurs amies en grande toilette .Elles n'ont pas de jardins, pas de boutiques, où il soit d'usage, comme en Europe, que les petitesmaîtresses se montrent l'après-midi. Si ce n'étaient donc, le soir, les offices et les thés, loutes les Cincinnatiennes courraient risque de devenir de véritables recluses.
L'influence que tous les ministres des innombrables sectes religieuses répandues à travers l'Amérique exercent sur les femmes, tandis qu'elle est absolument nulle sur les hommes, égale presque celle dont jouissent les prêtres catholiques en Espagne et en Htalie. Cet empire extraordinaire leur vient de plusieurs causes, D'abord , dans ce pays où les riches affectent de reconnaître l'égalité des rangs, et où les pauvres la réclament à grands cris, il n'y est accordé de distinction
.et de prééminence qu'au clergé seul, qui acquiert ainsi une haute importance aux yeux des dames. Puis c'est du clergé seul qu’elles reçoivent de tendres attentions, qui, par toute la terre, sont si chères à un cœur fémiain. C'est non sur leurs maris, non sur leurs enfants, mais seulement sur les ecclésiastiques, que les Américaines trouvent à exercer ce doux empire queles Européennes possèdent sur toutes les classes de la société, Aussi, par relour, semblent-elles leur confier la garde de leurs cœurs et de leurs âmes.
Nous n'étions à Cincinnati que depuis quelques mois, quand soudain nous enteudimes tout le monde parler d'un ravivement qui allait avoir lieu. Longtemps, nous cherchâmes, sans pouvoir l'imaginer, le sens de ce mot barbare. A la fin, pourtant, nous apprimes qu'en Amérique, où il n’y a point d'église nationale, et où la religion n’est nullement protégte ni secourue par les lois, la piété des fidèles tendait toujours à s’atliédir et qu'elle avait besoin d'être ravivée à des intervalles fixes. Quand arrivent ces époques, les membres les plus enthousiastes du clergé courent le pays et s abattent sur les cilés, sur Les peliles villes, sur les villages, par bandes de vingt, de cinquante, de cent, selon qu’ils trouvent plus ou moins de place pour se loger. Ils y demeurent une semaine, quinze jours, un mois, selon que la population est plus ou moins considérable, et prêchent, prient, du matin au soir, souvent même la plus grande partie de la nuit. Ces missionnaires appartiennent à toutes les sectes, à toutes les subdivisions de sectes, hormis à celles, je crois, des épiscopaux, des catholiques, des unitairiens, et des quakers, La plupart du temps, ils ligentdansles maisons de leurs partisans respectifs; et chaque scirée qu'on ne passe polut avec eux dans les églises et autres lieux saints, de toute dénon ination, cel cousacrée en leur
présence à ce que j'appellerais de scandaleux divertissements, mais à ce qu'ils appellent des prières communes. Les dames qui ont le bonheur de posséder
chez elles un révérend père invitent leurs amies à ces
réunions nocturnes , et les président avee aulant d'orgueil qu'une maîtresse de maison qui, en Europe, fait voir et entendre à la société un litlérateur famenx. On mange, on boit, on prie, on chante, on écoute des confessions à haule voix, on recoit des convertis. Les apparlements les plus splendides, les vêtements les plus beaux, les rafraichissements les plus délicats, solennisent la fête. La première heure, pendant que les invités arrivent, s'emploie à d'affectueuses causeries. On ne se donne que les noms de frère et de sœur, on se salue par des baisers, 6n se comble de caresses. Lorsque la salle est enfin pleine, les personnes de la compagnie, dont la plupart sont toujours des femmes, sont invitées, exhortées, cnjôlées, à faire devant tout le monde l'aveu de toutes leurs pensées, de loutes leurs fiutes, de toutes leurs folies. Ces confes-ions sont les scènes les plus étranges. Plus on en avoue, plus on vous encourage et vous applaudit. Ensuite chacun s'agepouille, et le missionnaire improvise des actions de grâces. On soupe alors; au souper succèdent des chants d'hymnes, des exhorlations, des prières, des chants enco:e, encore des prières, jusqu’à ce que tous les assistanis aient la têle rompue. Dans les églises, les prédications de ces énergumènes sont si furibondes, ils peignent sous des couleurs si effrayantes les tortures de l'enfer, que toujours nombre de femmes et de filles tremblent comme la feuille, se trouvent mal, sont attaquées de convulsions et deviennent folles pour un temps plus ou moins long.
Cincinnati renferme beaucoup d'écoles, et les moins curieuses ne sont pas certainement celles de demoiselles. On leur y enseigne en effet et la philosophie et les branches les plus abstraites des mathémaliques. Quand elles en sortent, elles subissent des examens
publics, elles prennent leurs grades comme les jeunes ,
gens, et, comme à e1 x, on leur délivre des diplômes qui leur permettent de porter au besoin la robe et le bonnet du doctorat. Si ce système d'éducation produit les bons résultats pratiques qu'on en peut espérer, la compagnie des Cincinnatiennes deviendra bientôt plus agréable qu'elle ne l'est aujourd'hui. El'es en remontreront alors à leurs seigneurs et maïilres; car Ceux-ci out vraiment des goûts singuliers. Par exemple, il est. d'usage dans la ville que les messieurs aillent au marché. Oui, les plus élégants, ceux quise piqueut du meilleur ton, n'hésitent pas à quitter leurs lits avec le soleil, six jours de la semaine, et à s'en aller, munis d'un panier énorme. chercher la viande, le beurre, les œufs, les légumes. Je les ai cent fois vus revenir avec leur lourd panier d'un bras, et un monstrueux jambon qui pendait de l'autre.
Arriva le & juillet, qui est la plus grande de toutes les fêtes des Américains, comme anniversaire de la déclaration de leur indépendance. Leur plus grand défaut, suivart moi, est leur froideur glaciale, leur manque complet d'enthousiasme. Je les vis donc goüler
un véritable plaisir, se livrer, le jour en question, à
des démonstrations universelles de joie. Oui, le 4 juils let, tous les cœurs parurent s'éveiller du somumeil léthargique des trois cent soixante-qualre autres jours de l'année. Tout le monde me sembla fier, gai, social, généreux, ou du moivs libéral dans ses dépenses; em fin si, ce 4 juillet, les Américains pouvaient aussi Cess ser de cracher, s'ils permettaient à leurs femmes de prendre part aux réjouissances , si surtout il n'étail pas pour eux une occasion d'injurier l'Angleterre, je
pourrais dire qu'ils sont une fois par an les plus ar.
mables gens du monde.
Nous allons demeurer à la campagne. Familiarité de nos voisins. Sort des paysans aux Etats-Unis. Mariages prématurés. Charité publiqne. Fierté des pauvres. Le théàtre de Cincinnati. Pruderie des Américains, Bal. Séparation des deux sexes.
Nous louâmes une petite maison de campagne qui réunissait tous les agréments que nous désirions : une di-tance rai onnable de la ville, une base-cour, un joli jardin, de l'eau , de l'ombre et des bois à proximilé. Seulement l'étrange familiarité des villageois nos voisins nous effraya d'abord, et nous fûmes longtemps embarra-sés de :avoir comment répondre à leurs singulière< avances ‘ce qui parfois amenait les scènes les plus drôles. Un soir, deux de mes enfants s'en allèrent explorer une montagne voisine de notre habitation. Comme il: tardaient un peu à rentrer, nous allâmes au-devant d'eux. Ne sachant trop quelle direction ils avaient prie, nous entrâmes daus un cabaret pour demander si par hasard on ne les avail pas vus passer. La personne que nous trouvâmes a-si-e au comploir était une grande femme qui ressemblait à une vraie poissarde ; néanmoins, elle répondit affirmativement à ma que-tion avec la plus joviale humeur, et sortit pour nous aider dans notre recherche; mai: son air, se voix, se: maniéres, étaient si brusques et si bourrues, qu'elle m'épouvantait presque. Elle pas a cependant son bras sous le mien, et, au grand amucement des personnes qui m'accompagnaienl, elle m'entraîna une demi heure sans cesser de parler et de m'interroger. Elle demeurait dans notre voi inage, et dès lors nous fûme: de es meilleurs amis; mais, quoiqu'elle n’eût
ue d'excellentes intentions, elle se permettait à notre égard de si grandes libertés, nous lutoyauttous, appelant mes fils et mes filles par leurs noms de baptème, que nous n 0 ions pa ser devant sa porte. Quant à moi, le titre qu'elle me donnait ordinairement, comme d'ailleurs me: autres voi-ines, élait celui de /a vieille Anglaise, quoique les une- et les aulres :e traitas-ent toujour, de dames : elles affectionnaient même de placer ce mot dans leurs di cours. Au lieu de dre tout simplement , pour dé igner de pauvres paysannes, la femme une telle, elles disaient : « la dame du bout de la rue, qui est blanchisseuse, » ou « la dame du coin qui vend de la chandelle. » Lor:que mon mari vint nous rejoindre, elle. l'appelaient /e viewr, ce qui ne les empêchait pas d'appeler monsieur un charretier, un garçon boucher, même un mendiant.
Peu nous importait, au ré-umé, qu on nous refusât les habituelles dénominations de la polites-e; mais un véritable ennui, c'était que toujours il fallait échanger des poignées de main avec ce; messieurs et ces dames, d'autant que le: premiers sen'aient du matin au soir l'eau de-vie et le tabac. Un point sur lequel
cétte égalité républicaine était encore plu. affligeante, c'étaient le: longues et fréquente; vi-iles qu'elle nous valait chaque jour. Personne ne songe à fermer sa orle dans l'Amérique occidentale. Le faire, m'assura- -On, serait regardé comme une insulte à tout le voi jhage. Nous élions ainsi expo é+ à de continuelles et vexatoires interruptions de Ja part de gens que nous n'avions jamais vus, et dont plus souvent nous ne savions pas même les noms. Les indigènes, qui ont été dès leur tendre enfance habitués aux usages du pays, semblent passer par-dessus ces dé-agréments avec plus d'habileté que je n'ai jamais pu en acquérir, Plus dupe fois j'ai visité de. gens de ma Connaissance qui vénant à être assiégé, de la même manière, ne paraissaieut nullement s'en tourmenter. Ils continuaient ou de lravailler ou de causer avec moi, comme «1 on ne les avail pas interrompus, Quand l'importun visiteur entrait, il disait au maîlre ou à Ja maîtresse de ha maison : « Comment vou; porlez-vous ? » puis leur serrait la main. « Assez bien, je vous remercie ; et vous ?» . répondaient ceux-ci. Lorsque c'était une ferme, elle
ôtait son chapeau ; lorsque c'était un homme, il le gardait. Dans l'un et l'autre cas, l'intrus prenait ensuite posse:sion de la première chai-e qu'il trouvait sous sa main ,et y demeurait assis une heure de suite sans prononcer un seul autre mot. A la fin , se levant tout d'un coup : « Allons, disait-il, je crois que je vais m'en aller; » et il s'en allait effectivement après une nouvelle poignée de main, l'air fort charmé de sa réception. Je ne pus jamais, pour moi, parvenir à ce calme philosophique envers mes visiteurs. Il me fallait toujours cesser dé lire et d'écrire, me croyant obligée de causer avec eux.
Mohawk, comme s'appelait notre petit village, nous fournit une excellente decasion d'examiner le sort ds paysans aux Elals-Unis. Les ouvriers, pour peu qu'ils soient bons travailleurs, sont toujonrs sûrs d'avoir de l'ouvrage et de gagner un fort salaire, plus fort même qu'en Europe. Terme moyen, les gages d'un laboureur dans toute l'Union s'élèvent à dix dollars par mois, outre qu’il est logé, nourri, blanchi, raccommodé. S'il vit à ses dépens, il gagne un dollar par jour, et je crois que celte somme serait bien suffisante pour qu'il pôt , avec de l’ordre, de l'économie et de la sobriété, subvenir à tous ses besoins; mais généralement il n'est ni rangé, ni économe, ni sobre. Il lui faut faire ses trois repas, il lui faut aussi régulièrement que de l'air, du thé, du café, de l'eau-de-vie el du tabac. C'est ainsi qu'il dépense la majeure partie de son gain. Puis les maladies ne sont nulle part plus longues, plus fréquentes, plus coûleuses qu'en Amérique. Les paysans malades n’ont à altendre secours de personne, et, par suite de leur impréyoyance, ils sont, pour se soigner, contraints de vendre leurs quelques meubles. Je n'ai jamais vu misère plus grande que celle d'une chaumière américaine où la maladie est entrée; mais si malheureux que soit le sort du laboureur, celui de sa feume et de ses filles est pire cent fois. Ce sont elles les véritables esclaves du sol. Il suffit de regarder la compagne d'un paysan américain, et de lui demander son âge, pour êlre convaineu qu'elle mène une vie de fatigues, de privations et de souffrances. Il esi rare qu'une femme parvienne à {rente ans et conserve encore le moindre vestige de jeunesse et de beauté. Vous voyez conlinuellementdes paysannes avec des enfants
. sur leurs genoux, et vous croyez être sûr qu'elles sont
leurs aïeules, tandis qu'elles ne sont que leurs mères. Les. jeunes filles elles-mêmes, quoique souvent avec de jolis traits, ont toujours la mine pâle, l'air malheureux. C’est qu'elles ne fuient, à ce qu'il semble, la domesticité chez les autres que pour la trouver sous le toit paternel. Celte triste condition qu'aucun plaisir, aucune fête de village ne vient jamais égayer, elles n’y échappent que pour passer sous le joug plus triste encore d'un époux. Elles se marient dès un âge fort tendre, et de fait, il n’est d'usage en Amérique, dans nulle classe, que les jeunes personnes connaissent ceile délicieuse période de l'existence, si exempte de chagrin , si radieuse d'avenir, qui dans nos pays s'écoule entre leur enfance et leur mariage. « Nous saurons bien nous tirer d'affaire, » telle est la réponse que font à tous les avis qu'on peut Jeur donner un garçon de seize aus et une lle de quinze, qui ont mis dans leurs têtes de se marier. IS gravisseut clopio-clôpant le chemin de la vie, jusqu'à ce que les enfants et lès maladies arrivent, si la paresse et l'intempérance ne les ont pas visités avant, et alors ils manquent bientôt de {oules ressources. ] mi si
Il y a, je crois, moins de charité en Amérique que dans une autre contrée chrétienne du globe. Il n’est dans le caractère des habitants ni de donner pi de recevoir. J'ai par exemple vu porter aux nues, dans un journal, la générosité du président de L'Union, qui avait distribué aux pauvres la somme énorme de 50 dollars , 200 et quelques francs ! D'aulre part, il n'y avait pas trois jours que nous babitions Mohawk, lorsque dèux enfants déguenillés vinrent nous demander un bouillon pour leur mère malade. Nous leur en don-
Après sa tâche, il peut retourner à sa case et jouer avec sès enfants.
nâmes ; et l'aîné, tirant de sa poche une poignée de liards pour le payer, parut fort surpris que nous ne voulussions pas y consentir. Ce fut bientôt à qui aurait le superflu de notre lait; mais toujours on nous proposait de l'argent en retour. Quand nos voisins virent que /a vieille Anglaise ne vendait rien, je suis persuadée qu'ils ne l'en aimèrent pas mieux ; mais ils parurent croire que si elle était folle, ce n'était pas une raison pour quils fussent fous. En conséquence, les emprunis, pour me servir de leurexpression, devinrent très fréquents, mais toujours sous une forme qui montrail à la fois leur fierté et leur peu de gène. Du matin au suir c'était une livre de fromage, une demi-livre de café qu'on m'envoyait emprunter; et plus d'une fois on me fit prévenir qu'il fallait que le lait fût chaud, ou non écrêmé. Un jour, le commissionnaire le refusa, en disant que sa mère n'avait besoin que d’un peu de crême pour son thé. Je ne pus jamais les convaincre, l'espace d'un an que nous demeurâmes parmi eux, que je ne vendais pas les vieux habits de la maison. Ils voulaient à toute force les acheter; et quand ils se décidaient enfin à les prendre et à garder leur argent : « Hé bien, disaient-ils, nous vous ferons quelques journées d'ouvrage; envoyez-nous chercher quand bon vous semblera. » Comme je ne profitais pas de cette offre et qu'ils n’en continuèrent pas moins leur for
mule, je conclus que leur intention était simplement
de s'éviter la peine de dire merci, car c'est un mot qui n'existe pas dans le vocabulaire américain.
Le théâtre de Cincinnati n’est ni vaste ni bien décoré, mais faute de mieux nous y allions de temps en temps, malgré même la distance, car c'était plaisir par les belles nuits d'automne et d'hiver de franchir la demi-lieue qui nous séparait de la ville. Les acteurs n'élaient pas trop mauvais, quoique les misérables re celtes qui entraient dans la caisse du directeur ne lui permissent pas de faire souvent restaurer la salle, Mais il y avait pis que la malpropreté des décorations, c’étaient le style et les manières de l'auditoire. Les hommes qui remplissaient le parterre avaient les bras en chemise et les manches retroussées, crachaient sans cesse, et exhalaient une odeur infecte d'ognon et d'eau-de-vie. Dans les loges, ils avaient ordinairement les talons au niveau de la tête, tournaient le dos à la scène, ou bien se couchaient sur les banquettes. C’était un tapage perpétuel; et quand on applaudissait, au lieu de frapper des mains, on criait ou on battait des pieds. Pendant notre résidence à Cincinnati, deux danseuses françaises y vinrent donner plusieurs représentations. Ce n'étaient à coup sûr que des figurantes de F'Ambigu ou de la Gaïté : elles produisirent cependant une sensation des plus vives. Mais la surprise et l'admiration ne furent pas les seuls sentiments qu'elles excitèrent chez les spectateurs ; elles répandirent =
Aux Etats-Unis on leur donne la journée du dimanche.
parmi eux autant pour le moins d'horreur et d’épouvante. Personne ne doula qu’elles n'eussent un sublime talent; mais lout le monde convint que la moralité de l'ouest avait reçu un coup mortel. Les dames abandonnèrent le théâtre, les hommes rougirent jusqu'au blanc des yeux, et le clergé, du haut de la chaire, lança anathème contre les pauvres danseuses, qui pourtant avaient eula précaution d'allonger leurs jupes. Mais on ne saurait imaginer combien les habitants sont chatouilleux sur l’article dela décence, les femmes surtout! Elles se croiraient perdues si elles appelaient par leurs noms un corset ou une chemise, et se servent de sottes périphrases pour désigner ces objets. Une demoiselle qui monte un escalier, rencontre-t-elle un jeune homme qui le descend, se sauve en jetant les hauts cris. Je proposai un jour une partie de campagne, une espèce de pique-nique; mais on me refusa, parce qu'il serait contraire aux mœurs que des dames et des messieurs s'assissent ensemble sur l'herbe. À Cincinnati, il y à un jardin où l'on va prendre des glaces. Pour la conservation des fleurs, du milieu d'un parterre s'élève, au faite d'un poteau , une enseigne où est représentée une jeune paysanne suisse, tenant à la main un écrileau par lequel le public'est invité de ne rien cueillir. Malheureusement l'artiste dessina la robe si courte, qu'on vit le bas des jambes. A cette vue, lors de l'ouverture de l'établissement, grande fut la rumeur
des dames. Elles n’y auraient pas remis les pieds, si le propriétaire n'eût rappelé le peintre pour qu'il baissât la jupe. Mais comme celui-ci n'avait plus de couleur rouge, bon gré mal gré il ajouta au cotillon une bande bleue.
En Amérique, le printemps n’est pas, beaucoup s'en faut, si agréable que l'automne. Ils sont tous deux lents à s'écouler, mais autant la longueur du second est délicieuse, autant celle du premier est irritante. Même, à rigoureusement parler, il n'y a point du tout de printemps. Ce bel automne se prolonge souvent jusqu'à Noël, après quoi commence l'hiver, qui se maintient avec une extrême rudesse {rois ou quatre mois durant, pour ensuite cesser soudain et être remplacé par l'été. L'incerlitude inouïe du climat est d’ailleurs telle que je ne saurais préciser à quelles époques ces changements surviennent, car d'un bout à l'autre de l’année le thermomètre varie de dix à quinze degrés en l’espace de douze heures.
A propos de l'hiver, je me rappelle n'avoir pas parlé, à Cincinnati, d'un bal annuel qui se donne dans toutes les autres villes et cités de 1 Union , le 23 février, jour auquel naquit Washington; nous y assistâmes. Je. fus réellement surprise à notre arrivée du beau coup d'œil que présentaient les salons, car ils étaient vastes, bien éclairés et remplis de dames les mieux mises. Surtout, j'y remarquai une foule de charmantes jeunes
personnes. Les messieurs aussi avaient soigné leur loilelle; mais je n'avais pas encore assez longlemps demeuré dans l’ouest de l'Amérique, pour n'être pas . ébahie de reconnaître dans presque tous les élégants qui passaient devant moi des maîtres ou des commis de boutique que j'avais coutume de voir derrière les comptoirs ou sur le pas de leur porte. Les mères et les demoiselles cependant leur souriaient et les agaçaient avec autant d’ardeur que je l'ai jamais vu faire pour des aînés de famille. J'en conclus done qu'ils étaient regardés comme appartenant à la première classe ; car on ne doit pas imaginer que les Américains ne reconnaissent aucune distinction de rang. À ce bal, par exemple, je m'étonnaisdene pas rencontrer une jeune fille d'une beauté rare, qui m'était bien connue. « Ne vous en étonnez pas, me dit une voisine avec hauteur, son père aide à fabriquer les objets qu'il vend ; nous ne sommes que marchands, non pas ouvriers, nous autres. » On ne dansait ni bien ni mal; cequi seulement me parut un peu suranné, c'est que le chef de l’orchestre annonçait encore à haute voix les figures aux danseurs. Il y eut un souper dont les dispositions furent singulières, mais éminemment caractéristiques du pays. Les messieurs allèrent s'asseoir autour d'une table splendide dressée pour eux dans un autre vaste salon de l'hô'el, tandis qu'une assiette fut simplement mise dans la main de chacune des pauvres dames qui, en l'absence des hommes, restèrent à se promener pensives de long en large, Bientôt après arrivèrent des domestiques portant des plateaux de confitures, de gâteaux et de crême, Toutes alors reprirent leurs places sur les banquettes qui garnissaient les murailles, et, faisant une table de leurs genoux, mangèrent en silence leur friande, mais triste collation. On ne pourrait se figurer une seène plus comique. Cet arrangement ne venait ni d’un motif d'économie ni du manque de place ; mais les hommes préféraient être seuls ; telle fut l'explication que m'en donnèrent vingt personnes à qui j'eus la curiosité d: la demander.
Toujours les choses s8 pratiquent ainsi en Amérique. Hormi les bals, où ne dansent guère que les jeunes gens des deux sexes non mariés, les iemmes sont exclues de tous les plaisirs des hommes. Ceux-ci ont de nombreuses el fréquentes réunions, où ils dînent, jouent, font de la musique et soupent ensemble, mais celles-ci n’y sont jamais admises. Si telle n'était pas la coutume constante, il serait impossible qu’on ne parvint pas à inventer quelque moyen d'épargner aux dames riches et à leurs filles la peine de remplir mille ignobles soins de ménage qu'elles remplissent presque toutes dans leurs maisons. Même dans les Etats où l'esclavage est permis, quoiqu'elles puissent ne pas laver et repasser le linge, ne pas employer une moitié du jour à pétrir des gâteaux, et l'autre moitié à en surveiller la cuisson, encore les plus huppées s'occupentelles du tracas domestique de manière à ne pouvoir briller dans un cercle ni par leurs talents ni par leurs conna ssances. À Baltimore, à Philadelphie, à New- York, cette règle souffre bien quelques exceptions, mais en général elle n’est que trop vraie pour toute la contrée.
Nous quittâmes Cincinnati pour nous rendre à Ballimore, à travers les monts Alleghany. Nous fûmes rudement cahotés par les diligences du pays, à partir de Wheeling, que nous mîmes trois jours à atteindre; il nous en fallut presque autant pour arriver à Ballimore.
Baltimore est, je crois, de tonte l'Union, la ville dont l'ensemble, quand vous approchez, vous offre le plus noble spectacie. Vous distinguez de Join une foule de dômes et de tours, et lorsque vous entrez dans la principale rue, vous reconnaissez sur-le-champ que vous êtes dans une magnifique et populeuse cilé. Elle est effectivement fort belle so@s beaucoup de rapports. Outre les nobles édifices qu'elle contient, les maisons mêmes des particuliers ont un air de magnificence, à cause de l'abondance du marbre blanc dont elles sont
ornées. Les portiques des principaux hôtels sont tous faits en cette précieuse matière. On a appelé Baltimore la ville aux Monuments, il faut citer parmi les prineipaux deux hautes colonnes, élevées, l'une à la mémoire de Washinglon, et qui est su’montée d’une colossale statue de ce général patriote ; l'autre en commémoration de je ne sais quelle victoire, et un grand nombre de belles fontaines. La cathédrale est regardée par tous les Américains comme un superbe morceau d'architecture: mais quiconque a vu les églises d'Europe doit penser autrement. Cette ville possède aussi uu riche musée et un théâtre, peu fréquenté.
Washington. Aspect de cette ville. Le Potomac. Stonington. Fruits et fleurs du Maryland et de la Virginie. Phi- Heu: Quakers, Condition de la femme aux Etats-
nis.
Pour aller de Baltimore à Washington , la route la plus courte de beaucoup est celle de la terre, mais voulant voir la fameuse baie Chesapeake, nous primes le paquebot à vapeur. La capitale des Etats-Unis a été si souvent décrite, que je respecte trop le lecteur pour Ja lui décrire encore. Je dirai seulement que l'aspect m'en parut enchanteur. Les étrangers, les Américains même, se moquent sans cesse de celte ville, parce que son plan fut dressé sur une énorme échelle, et que jusqu'à présent il n’est exécuté qu’en très petite partie. Mais j'avoue que pour moi Washington n'a rien de ridicule, et qu'il possède déjà d'assez nobles traits pour soutenir sa dignité comme métropole d'une grande nation. Puis, selon moi, l'absence de toute vue, de tout bruit el de toute odeur de commerce, ajoute infiniment au chârme de celte cité. Au lieu de charrettes etde camions, vous y voyez d élégants équipages ; au lieu de gens à mine affairée qui courent et se croisent pour aller vendre leur sucre, leur café, leurs étoffes, vous ne rencontrez que des personnes bien mises qui se promènent tranquillement par les larges rues. Mais, chose étrange à dire, le théâtre, même à Washinglon, ne peut rester ouvert plus de trois ou quatre semaines de suite. On m'a dit que le jeu était l'amusement favori des hommes, et qu'ils s'y livraient avec passion; mais Jà coume partout ailleurs, on ne joue que dans le plus grand secret. Pendant trois ans que je séjournai dans le pays, je ne me rappelle guère avoir aperçu qu'une douzaine de paquets de cartes. Le billard est aussi un plasir fort goûté quoique dans la plupart des Etats il soit illégal.
Les é;lises de Washinglon ne sont pas fort belles, mais l'Episcopale et Ja Catholique étaient toujours remplies de femmes mises avec élégance ; et je remarquai plus d'hommes aux offices dans cette ville que dans aucune autre. Les dame, presbytériennes y vont trois fois par jour ; mais en somme l'aspect de Ja capilale, un dimanche, est beaucoup moins puritain que celui de presque toutes les cités américaines. Les habitants se promènent, el il n'y a point, comme à Philadelphie, de chaînes dans les rues pour les empêcher de monter à cheval ou de sortir en voiture, si bôn leur semble. Les femmes se mettent bien, mais non pas si richement qu'à Baltimore. J'ai observé qu'il n'était pas extraordinaire, à Washington, qu'elles prissent le bras d'un bomme qui n'élait ni leur mari, ni leur père, ni leur frère. Ce remarquable relâchement du décorum américain a été sans doute introduit par les différentes familles des ambassadeurs étrangers, Les messieurs devraient de mème suivre en tout l'exemple des Européens qui vivent chez eux, ét par exemple quitter leur ignoble habitude de cracher à chaque rhstant, laquelle provient de ee qu'ils mâchent sans cesst du tabac. Elle est cause d'une particularité notable dans la physionomie des Américains : leurs lèvres som presque uniformément minces et pincées, D'abord, j'expliquai ce fait par la théorie de Lavater, et je Fattribuai à la sécheresse du tempérament: mais il est
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trop Séirennel pour être ainsi explicable, et l'autre raison me semble beaucoup meilleure.
Durant notre résidence à Washington, un membre du congrès mourut , et je fus surprise de la solennité de la pompe de ses funérailles, 11 paraît que lorsqu'un sénateur ou un représentant meurt pendant la session, il est inhumé aux frais du gouvernement, et la disposition du convoi, dont nese mêlent dès lors ni les parents ni les amis, devient une affaire d'Etat. Voici dans quel ordre défila sous mes yeux le cortége : les aumôuiers des deux chambres; les médecins qui avaient soigné le défunt; la commission nommée pour aviser à toutes les mesures nécessaires; le corps, avec six membres tenant les cordons du poêle; la famille du mort, avec les sénateurs et les représentants de l'Etat auquel il appartenait; les huissiers de la chambre des représentants; la chambre entière, précédée de l’orateur; le sénat, précédé du vice-président des Etats-Unis; les ministres, et enfin le président lui-même. Ce cortége était fort long, mais personne ne marchait à pied, et on avait loué en celte occasion la plupart des voitures de la ville. Le corps fut enterré dans le cimetière commun. Je n'ai pas vu le monument élevé en celte circonstance; mais je présume qu'il fut dans le style de plusieurs autres que je remarquai et qui portaient les noms de membres mor:s à Washington. Or, ce n'étaient que des blocs carrés de maçonnerie sans aucune prétention de splendeur.
Le Potomac, quand il arrive à Washington , décrit une belle sinuosité, formant une espèce de baie autour de laquelle la ville est bâtie. Juste à l'endroit où il fait ce coude, est un pont qui joint les côtes du Maryland et de la Virginie.
Après avoir séjourné un mois dans la capitale des Etats-Unis, nous allâmes nous établir pour l'été à Stonington, bourg qui en est distant d'une dizaine de milles et situé sur la même rivière. En face, la Virgipie étend son sauvage mais délicieux et fertile paradis, et le Maryland lui-même nous étonna beaucoup par la profusion des fruits et des fleurs qui de toutes parts y poussent spontanément.
Notre été dans le Maryland fut vraiment délicieux. Le thermomètre centigrade se maintint à 30 ou 31 degrés ; mais la chaleur ne fut pas à beaucoup près aussi ccablante que celle dont nous avions eu à souffrir Le l'ouest. En nulle partie de l'Amérique septen- {rionale les productions naturelles du sol ne sont plus variées ni plus belles. Les fraises de la plus riche saveur naquirent d’abord sous nos pieds; et quand elles passèrent, chaque bois, chaque champ, chaque sentier à travers la campagne, ressemblèrent aux plus fertiles vergers à cerises, offrant une inépuisable profusion de fruits à quiconque voulait se donner la peine de les ramasser. Puis arrivèrent les pêches, car chaque baie élait formée de vigoureux pêchers, et quoiqu'elles n’eussent ni la grosseur, ni le parfum de celles qui mürissent en Europe sur les espaliers, nous les trouvâmes souvent assez bonnes pour nous rafraîchir agréablement dans nos longues promenades. Mais ce furent les fleurs et les arbustes fleurissant qui surtout reudirent cette région la plus enchantleresse que j'eusse jamais vue, toujours exceplé l'Alleghanyÿ. Aucune description ne peut donner une idée de leur variété, de leur abondance, de leur splendeur. Si je pariede roses sauvages, le lecteur s'imaginera sans doute qu'il ne s’agit que des pâles et éphémères églantiers qu'on voit en Europe parmi les ronces ; mais celles de Maryland et de Virginie pourraient être le plus bel ornement d'un jardin. Elles sont rarement fort doubles, mais leur brillante couleur répare ce dé aut, Elles présentent toutes les nuances depuis Le cramoisi le plus foncé jusqu'au rose le plus tendre. Leur odeur est riche et délicate. En largeur elles surpassent toutes celles que je connaisse, ear souvent leur diamètre n'est pas muins de quatre pouces. La feuille ressemble beaucoup à celle du rosier de Chine; elle est grande, noirâtre, dure et
luisante. L'acacia, ou, comme on l'appelle, le /ocuste, fleurit avec aulant de richesse que de profusion, et son odeur égale celle de la fleur d'oranger. L'arbre-chien est une autre des splendides fleurs blanches qui ornent les bois. Un arbusle encore tr joli, mais de plus petite taille, c'est laune-poison. Heureusement, ses qualités nuisibles sont en général bien connue:, car tout de suite il attire l'œil par ses délicats bonquets de fleurs blanches qu'on prendrait pour des crépines de rideaux. Mais le contact seul de cet arbusie est venimeux, et produit une violente enflure. L'arbre de Judée abonde partout, et ce sont ses grappes si élégantes, si nombreuses, qui, les premières, annoncent aux Américains le retour du printemps. Les azalias, blancs, jaunes et rouges ; les kalmias de toutes espèces, le trop odoriférant magnolin, et le superbe rhododendron, tous ici poussent avec une sanvage abondance. La plante connue en Europe sous le nom de jasmin de Virginie grimpe souvent au faite des plus hauts arbres de la forêt, et laisse retomber avec grâce ses grosses fleurs en forme de lrompelte et d'un riche écarlate. Enfin, rien n’est plus beau que le sassafras. Mais ce qui surtout enchanle l'Européen, lorsqu'il se promène l'été en Amérique, c'est de marcher au milieu d'une atmosphère de papillons, si resplendissants de couleurs, si variés de forme, qu'ils m'ont souvent paru ressembler à des fleurs ailées. L'oiseau mouche est une merveille particulière au climat, qui ravit l'œil. Les vers-luisants aussi nous ravirent d'admiration, Dans les lieux humides , ou avant les orages, ils sont fort nombreux, et pendant la sombre soirée d’un jour brûlant, alors que toute occupation devenait impossible, je les ai souvent examinés des heures entières,
Nous allâmes vers la fin d'août visiter Philadelphie. L'arrivée de celte ville n'est pas aussi noble que celle de Baliimore ; quoique beaucoup plus vaste, elle ne se déploie pas avec autant d'avantage; elle manque de dômes et de colonnes ; néanmoins, c'est une fort belle cité. Je n'en connais pas de plus propre. Les rues sont bien pavées; et les trottoirs, faits de briques, comme dans toules les vieilles villes américaines, sont presque entièrement abrités du soleil par les tentures qui dans les principales rues descendent des fenêtres de chaque boutique. Philade!phie est construite avec une régularité extrème et presque faligante; mais on y remarque beaucoup de jalies maisons, s'il n'y en a point de vraiment splendides. Eles sont généralement bâties en briques, mais les hôtels des personnes opulentes ont, d'ordinaire, des perrons et des portes de marbre blanc. En somme, toutefois, les habitations particulières ont moins d'élégance qu à Ballimore.
Philadelphie renferme beaucoup d’édifices publiesqui méritent d'être vus, Je citerai, entre autres, la banque des Etats-Unis et celle de l’eusylvanie, l'hôtel du Gouvernement, le Muséum, et les deux théâtres. Malgré tout cela, malgré même sa population de cent trente mille âmes, la ville est triste. Le plus grand, le plus frappant contraste qu'elle présente, si on la compare aux cités d Europe, s'aperçoit après le coucher du soleil. Alors, à peine si le moindre son releulit; à peine si une voix ou le bruit d'une roue interrompt le silence. Les rues sont ensevelies dans une obseurilé profonde, car il n'y a de réverbères que devant les principaux hôtels et les demeures de quelques magistrats. Les seules boutiques qui soient encore ouvertes sont celles des apothicaires, et de loin en loin celles des traiteurs. Rarement entendez-vous le pas d'un vivant, el jamais une note de musique, jamais un éelat de folle joie. A la sortie du spectacle, quand même j'en sorlais avant la dernière pièce, je n'ai jamais rencontré une seule voiture. C'était toujours de silencieuses ténèbres à faire peur. Dans la journée, les magasins, qui m'ont paru exlraordinairement vasies, sont fort beaux. Il y en a beaucoup dont le style rappelle l'élégance de ceux d'Europe. Les bureaux de loterie abondent, et c'est un jeu auquel presque tous Les habitsnis se livrent, J'ai
vu moins de carrosses à Philadelphie qu’à Baltimore ou à Washington; mais l'hiver, m’a-t-on dit, ils sont bien plus nombreux. En effet, beaucoup des meilleures familles avaient déjà quitté la ville pour se rendre aux différentes eaëx, et d'autres les suivaient chaque jour. Les bains de Long-Branch, sur la côte de Jersey, sont fort à la mode, et on vient en foule tant de Philadelphie que de New-York. La description qui m'a été faite de la manière de se baigner m'a un peu semblé extraordinaire ; tant de personnes me l'ont cependant répétée que je ne puis douter de son exactitude. A Long-Branch, par exemple, on ne peut guère se loger que dans de vastes pensions bourgeoises où loule la compagnie mange à table d'hôte. Or, il est d'usage que, en arrivant, chaque dame passe la revue des hommes mariés, au premier repas où elle se rencontre avec eux, et choisisse celui qu'elle trouve le plus à son goût pour être son protecteur dans les visites qu'elle se propose de rendre au royaume de Neptune. Elle lui adresse en conséquence Ja requête, qui toujours es: gracieusement acceptée, de la mener goûter à l'onde amère; mais une autre belle doit demander la protection du même galant, sinon le premier arrangement doit être rompu, car l'usage ne va point jusqu'à autoriser l'immersion en lêle-à-tête.
Je n’avais pas encore eu, dans toutes mes courses, l’occasion d'entrer dans une synagogue de quakers, et comme je pensais ne pouvoir nulle part les visiter pour la première fois mieux qu'à Philadelphie, la ville qui en compte dans son sein le plus grand nombre, j'allai un jour, avec une quakeresse de ma connaissance, à la principale réunion de ces coreligionnaires orthodoxes. La salle était vaste, mais absolument dénuée d’ornements. Les deux sexes élaient séparés par une grille qui la divisait en deux parties égales. L’assemblée était fort nombreuse des deux côtés, et l'atmosphère, d'une chaleur presque intolérable. Pendant que les fidèles se dirigeaient à pas comptés vers leur porte respective, je remarquai sous la prélentieuse coiffure des femmes beaucoup de jolies figures; et à chaque fois qu’un des hommes, tous coiffés de leurs larges castors, venaient s'asseoir, le salul «entre done, et garde ton chapeau, » que Parny suppose leur être réservé dans le ciel, se représentait à ma mémoire. Les petits bonnets et les chapeaux à vastes rebords se rangèrent par longues files, et le silence fut longtemps si solennel et si profond, que je pouvais à peine me croire entourée de personnes vivantes. À la fin, un homme grave et carré se leva, déposa son ample feutre, resla encore un gros quart d'heure sans ouvrir la bouche, poussa un gros soupir, et dit comme avec effort : « Ote ton pied. » IL redevint ensuite silencieux pour cinq minutes au moins, puis continua pendant une heure et plus à ne laisser échapper que quelques mots à la fois, et à de tels intervalles, que je ne pus aucunement comprendre le sens de son discours, si toutefois il était compréhensible. Ma quakeresse me dit ne pas savoir qui c'était, et qu'elle regrettait beaucoup que j'eusse entendu un si pauvre prédicateur. Après qu'il eut fini, un vieillard à mine distinguée. chirurgien de profession, débita d’une manière agréable quelques sentences. Bientôt après qu'il se fut rassis, toute la congrégation se leva, j'ignore à quel signal, et sortit. C'est une singulière espèce de culte, si on peut donner ce nom à celui où les prières sont rigoureusement défendues ; néanmoins, il me parut, dans son calme décent, beancoup préférable à ce que j'avais vu aux synagogues des presbytériens et des méthodistes. La religieuse sévérilé des mœurs philadelphiennes n’est en rien plus notoire que dans le nombre des chaînes qui le dimanche barrent les rues pour empêcher les chevaux et les voilures de passer. Aucunement les Juifs ne peuvent l'emporter sur les habitants de cette contrée pour les observances extérieures. À quoi les messieurs de Philadelphie passent-ils les jours de fêtes, je ne prétends pas le deviner ; mais la prodigieuse majorité des femmes dans les églises est fort déonele ame |: