‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 68 sur 179 · LAS · texte numérisé non relu

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que le quakérisme soit professé par presque toute la population de cette ville, on y retrouve la même variété de sectes que partout ailleurs dans l'Union, et les prètres y jouissent aussi de la même influence sans bornes.

Nos lettres d'introduction nous mirent bientôt en rapport avec une foule de gens aimables. Les manières ont à Philadelphie quelque chose qui me plut infiniment; il m'a semblé qu’on y avait moins d'affectation que toute autre part. Dans les salons règne un calme, une gravité, bien caractéristiques d’une ville fondée par William Penn. La mise des dames, de celles même qui ne sont pas quakeresses, paraîl s en ressentir ; elle est de la propreté la plus élégante, et la toilette des jeunes personnes est un mélange de simplicité et de bon goût qui pourrait servir de modèle à toute l'Union. Il n'y a peut-être pas de différence plus complète pour l'habillement féminin entre deux villes du monde, qu'entre Baltimore et Philadelphie. Il est de part et d’autre fort riche, mais se distingue dans le premier cas par une fastueuse splendeur ; dans le second, par l’élégance la plus simple. J'avais ouï direque Philadelphie possédait beaucoup d'hommes célèbres par leurs études scientifiques. J'en rencontrai effectivement plus d'un qui étaient pleins de savoir et d'intelligence; mais ils ont une si froide sécheresse de langage, et un manque si apparent d'intérêt pour les questions qu'ils discutent, que suivant moi, la conversation perd dès lors tous ses charmes. Au reste, celte absence de chaleur et de sentiment, cette insouciance pour tout ce qui ne les touche pas de très près, est universelle chez les Américains, el empêche qu'on ne trouve beaucoup de plaisir à causer avec eux. Tout l'enthousiasme dé l’Amérique semble concentré sur le seul point de son indépendance et de son émancipation. À ce propos, elle est de feu, elle jette des flammes. On peut, je le crois, la comparer à une jeune mariée; la liberté, qu'elle a conquise depuis moins d'un demi-siècle, est pour elle comme un mari qu'elle vient de prendre. Elle n’a que pour lui des yeux, des oreilles, un cœur. La lune de miel n’est pas encore passée; quand elle le sera, peut: être l'Amérique prendra-t-elle plus de coquetterie, et saura-t-elle mieux faire l’'aimable aux autres nations.

Ce fut encore à Philadelphie, surtout au milieu des femmes les plus riches, les plus belles, les plus distinguées de la terre, que me fiappa, comparativement à l'Europe, ce peu d'influence que notre sexe exerce en Amérique sur la société. Elles y mènent la vie la plus nulle qu’on puisse imaginer. Qu'il me soit permis, par exemple, de décrire la journée d’une dame de la première classe. Elle sera femme, si on veut, d'un sénateur ou d'un jurisconsulte des plus renommés. Elle a une très belle maison, avec un bel escalier en marbre blanc, et les piliers de la porte de même, avec un beau marteau d'argent, et un bouton d'argent aussi, Elle a de magnifiques salons très magnifiquement meublés ; dans un desquels à vrai dire est un buffet; mais un très élégant buffet; mais garni d’élégants flacons et d'élégantes carafes en verre taillé. Elle a un très bel équipage, avec, un très beau nègre libre pour cocher. Enfin elle est toujours parfaitement mise, et d’ailleurs elle-même est fort jolie. Hé bien donc! elle se lève, et sa première heure elle la consacre à disposer sa toilelte avec la plus scrupuleuse propreté. Puis elle descend à son parloir, ou salon, propre, raide, silencieuse. Son déjeuner lui est apporté par son laquais, un noir affranchi. Après avoir mangé son jambon frit et son poisson salé, elle boit son café en silence, tandis que son mari lit un journal, et en tient un autre sous son coude. Ensuite, peutêtre elle lave les tasses et les soucoupes, de crainte qu'un domestique maladroit ne lui dépareille la douzaine. Son équipage est demandé pour onze heures ; jusquelà, elle s'occupe à confectionner diverses sortes de pàtisseries, un tablier aussi blanc que la neige protégeant sa robe de soie couleur de souris. Vingt minutes avant que ses chevaux soient prêts, elle se retire dans sa chambre, comme elle l'appelle; quitte, secoue, et plie son tablier dont rien n’a altéré la blancheur; dé-

chiffonne son riche déshabillé, met avec soin son élégant bonnet avec tout l'élégant eé cætera; puis descend juste au moment où le cocher crie au laquais que la voiture attend. Elle y monte, en laissant échapper ces mots : « À ma société de charité. » Le laquais reste au logis pour netloyer les couteaux ; mais le cocher peut se fixer à ses bêtes tandis qu'il ouvre la portière, et sa maîtresse, qui n’a coutume de s'appuyer sur la main ni sur le bras de personne, en sort saine et sauve, quoiqu'elle ait l'un des siens embarrassé d'une boîte à ouvrage, et l’autre d’un gros paquet de toutes ces indeseriptibles merveilles que ces dames portent comme offrandes aux sociélés de charité. Elle entre dans le parloir, approprié à la réunion des membres, y trouve sept autres dames du même genre qu'elle, et prend place dans leur cercle. Elle présente sa contribution, qui est acceptée avec un joli sourire de ses amies, et qui consiste en rognures de drap, en bouts de rubans, en quelques feuilles de papier doré, et en pelites épingles. Puis elle tire de sa boîte trois pelotes, quatre essuie-plumes, sept allumettes de papier, el un portemontre de carton. Toutes ces jolies choses sont accueillies avec acclamation, el la plus jeune des membres les dépose soigneusement sur des rayons parmi une prodigieuse quantité de pareils brimborions. Elle tire alors son dé, et demande de l'ouvrage. On lui en donne, et les huit dames cousent plusieurs heures de suite. Elles causent de prêtres et de missions ; des profits de leur dernière vente, et de leurs espérances pour la prochaine; d'un vilain bonnet que madame une telle portait le dimanche matin, du gentil prédicateur qui a parlé le dimanche soir, et de l’abondante quête qu'elles ont en conséquence faite ce soir-là. Trois heures arrivent ainsi; la voiture revient, et la dame avec sa boîte à ouvrage retourne au logis. Elle remonte à sa chambre, ôte avec précaution son bonnet ef cætera, met son tablier de soie noire à dents, va à la cuisine examiner si tout se passe comme il faut, puis au parloir, où, après avoir jeté un coup d'œil attentif sur le couvert qui est mis pour diner, elle s’assied, et travaille pour attendre son mari. Il arrive, lui serre la main, crache, et dîne. La conversation se réduit à peu de chose, et dix minutes suffisent au repas. Suivent le dessert et les liqueurs, le journal et la couture. Dans la soirée, monsieur, qui est un savant, va d'abord à quelque séance scientifique, et ensuite jouer aux cartes chez un voisin. Madame offre du thé à un jeune missionnaire, et à trois membres de sa société de charité. Demain, après demain, tous les jours, elle recommencera le mêne ma- LT On voit qu’elle n’étudie pas beaucoup l’art de plaire.

Cuisine américaine. Costume. Voiture. Cupidité des habitants. Littérature. Beaux-arts. Retour en Angleterre.

Puisque je raconte tout ce que je sais des Américains, je dois assurément ne pas omettre un trait aussi important que la cuisine. Or, il y a chez eux plusieurs anomalies dans la manière de servir, même un festin des plus splendides; mais comme elles sont tout-à-fait passées en usage, elles n'indiquent aucunement négligence ou mépris pour celte grande affaire; etsi on met les chapeaux sur la table ou sur le buffet ; si le potage, le poisson, les pâtisseries, la salade ne viennent pas toujours s'offrir aux convives dans un ordre très orthodoxe,peu importe. Je ne suis guère capable, j'en ai peur, de donner une savante critique sur ce sujet; il faudra donc se contenter d'observations générales. L’ordinaire des habitants de l'Amérique est abondant, mais non délicat. Ils consomment une quantité extraordinaire de lard. Le jambon et le beefsteak apparaissent régulièrement le matin, à midi et le soir. Pour manger, ils mêlent leurs différents mets avec la plus étrange incongruité imaginable. J'ai souvent vu mêler ainsides œufs etdes huîtres; lesempiternel jambon sesert sur une gelée de pommes, et le beefsteak sur une com-

PORNE RER

pote de pêches. Le fruit est partout excellent, mais à peine y goûtent-ils, préférant de beaucoup, à déjeuner et à dîner, des rouleaux de pâte chaude à moitié cuite. Le beurre est passable, mais la crême rarement bonne. De fait, les vaches sont fort mal soignées, comparativement à l'Europe. Les légumes qui abondent sont fort beaux; mais soit faute de pluie, l'été, soit manque de soins, ceux qu’on distingue par l’épithète de verts, finissent beaucoup plus tôt qu'en Angleterre et en France. Le maïs ou blé d'Inde se mange sous une grande variété de formes; quelquefois, lorsqu'il est encore tendre, on l’accommode comme les petits pois ; quelquefois on le brise lorsqu'il est sec; on le fait sinplement cuire à l'eau, et, comme le riz, on le sert sans autre apprêt sur la table; ce plat s'appelle de l’homing. Avec la farine de ce grain se confectionne une douzaiue au moins de gâteaux différents; mais, à mon goût, ils sont tous mauvais, tandis que la même farine, mêlée dans la proportion d'un tiers à celle de froment, donne le meilleur pain que j'aie jamais goûté. Je n’ai aperçu aux Etats-Unis ni turbot, ni saumon, ni morue fraîche ; mais la truite et l’alose y sont excellentes. On y manque absolument d'habileté dans la composilion des sauces, tant pour le poisson que pour tout le reste. On n'y connaît que deux ou trois espèces de ragoûts, qui encore seraient dédaisnés par nos plus modestes gourmets. Le gibier est fort inférieur au nôtre ; le lièvre manque.et je n'ai pas vu de faisans. Il est rare qu'on se donne Ja jouissance des seconds services, malgré toutes leurs ingénieuses tentations pour forcer Les gens à dîner une seconde fois; mais presque toutes les tables ont leur dessert, mot qui invariablementse prononce dessart. Les Américains aiment à la folie, pour me servir de cette expression, les puddings, les gâteaux, et toute sorte de confitures, en particulier les dames. Presque tout le monde boit de l’eau à tabie; et par une étrange contradiction, c'est dans le pays du monde où il y a le plus de rudes buveurs qu'il se consomme le moins de vin à diner. Les dames n’en prennent jamais au-delà d'un verre, et le plus grand nombre des femmes, pas une seule goutte. Effectivement, les copieuses libations, auxquelles il est notoire que les Américains se livrent, n’ont point lieu dans de gais banquets, mais dans la solitude. Le café ne suit pas aussitôt le diner; mais on le réserve pour la collation qu’on appelle le {hé, et qui vient quelques heures plus tard. Rien de plus extraordinaire que le repas de cérémonie où assistent des messieurs et des dames, à moins que l’amphitryon ne traite d'illustres étrangers : alors même on ne cause que fort peu. Ce qui enfin dépare, suivant moi, la table la mieux servie, c'est de placer tous les hommes d’un côté, et toutes les femmes de l’autre; mais il est fort rare que la chose se pratique autrement.

Les dames ont d'étranges manières d'ajouter à leurs charmes. Elles se poudrent immodérément la figure, le cou et les bras, d'amidon pilé; l'effet, à la nuit, en est pitoyablement désagréable, sans être bien gracieux à aucune heure du jour. Elles ont aussi une très malheureuse passion pour les faux cheveux, dont elles portent des masses énormes ; et c'est d'autant plus ridicule, que généralement elles possèdent de magnifiques chevelures. Je soupçonne que cette mode bizarre vient du désir que leur toilette leur coûte le moins de peine possible, et du très pelit nombre de femmes de chambre accomplies. Il est beaucoup plus commode de s'accrocher, ici, là, partout, un paquet de boucles indéfrisables, que de preudre le soin toujours long d'arranger élégamment les tresses qu'on a reçues de la nature. Quoique la dépense des Américaines pour leur parure dépasse de beaucoup, relativement à leur ordre général de vivre, celle des dames d'Europe, il s'en faut bien, excepté à Philadelphie. qu’elle soit de bon goût. Elles ne consultent les saisons ni pour la couleur ni pour le style de leur costume. J'ai souvent frissonné de froid à la vue d’une jeune beauté qui s'en allait sautillant au travers de la neige ayec un chapeau rose-

pâle posé sur 16 haut de sa tête, et j'ai connu une dame dont les jolies petites oreilles avaient été littéralement gelées d'être ainsi exposées à la bise. Elles ne portent jamais ni manchons ui bottines, et se crotraient perdues si elles mettaient des chaussons, même quand il leur faut passer la glace pour gagner leur traîneau. Elles se promènent, l'hiver, chaussées seulementde souliers en miniature, si minces, si peu couverts, qu ils ne les garantissent pas de la moindre humidité. Je dois dire, à leur excuse, qu’elles ont presque toutes d'excessivement pelits pieds. Elles ne marchent pas bien, et même ne paraissent jamais à leur avantage, dès qu'elles se remuent. J'ignore quelle en peut être la cause, car elles ne manquent pas de maîtres à danser qui leur viennent de France. D'ailleurs, elles dansent mal, ou plutôtelles n'ont pas une bonnedég:fne en dansant. Si jolies que soient leurs figures, elles ne peuvent, dans un exercice où tout le corps ést en jeu, suppléer ni à leur manque de tournure, ni à leur défaut universel de conformation en ce qui regarde le buste qu’elles ont rarement plein et gracieux.

Je n'ai jamais vu, en Amérique, un homme marcher ou se tenir bien. Les citoyens de l'Union, malgré la fréquence des exercices militaires, ont presque tous le ventre creux et le dos rond. Peut-être la faute en estelle que les offivièrs n'osent pas dire aux simples soldats, qui sont leurs égaux : « Levez la tète; » mais, quel que soit le motif, toujours le fait saulerail-il de prime abord aux yeux des étrangers. Pour la taille et la physionomie, la majorité de la population, tant masculine que féminine, est singulièrement belle; mais ni les hommes ni les femmes ne savent se faire honneur. La moitié moins de beauté dans un autre pays produirail plus d'effet.

Rien ne peut surpasser l'aclivité et la persévérance américaines pour toute sorte de spéculations, non plus que leur industrie et leur audace pour toutes les entreprises qui promettent un bon résultat pécuniaire. Ils ont sous ce rapport une unité de vues, une sympathie de sentiments, qui ne se retrouvent nulle part au même degré, sinon peut-être dans une fourmilière. La conséquence en est celle qu'on peut prévoir : l'envie d'amasser que chacun se propose sans cessedonne un tour avide aux esprits, el, le pire, endurcit la conscience pour toutes les questions de probité. Vous les entendez cependant se vanter à tout propos d'être le peuple le plus moral du monde. Cette haute prétention à une vertu si supérieure demande exaien, et après quatre ans d'observation attentive, jé crois pouvoir dire qu'au total il y a moins de moralité en Amérique qu'en Europe.

Les voitures de tout genre ne ressemblent guère en Amérique à celles d'Europe. Celles des particuliers ne semblent construites que pour servir l'été; sous ce rapport elles sont parfaites; mais doivent être fort incommodes l'hiver, Les charriots, les camions et les moindres haquets ont tous unegrande solidité, qui de fait est nécessaire à cause des routes qu'ils ont à parcourir, Les diligences sont plus lourdes et beaucoup moins commodes que celles de France; avee celles d'Angleterre elles ne peuvent soutenir la comparaison. Je n’ai jamais vu des harnais que je puisse appeler beaux, ni aucun équipage qui, pour les chevaux, la voiture ou lés domestiques, ne laissât rien à désirer. Les promenades en traîneaux, que permet la neige, qui souvent couvre la terre, sont délicieuses: mais je ne sais pourquoi on se livre à ce plaisir plus la nuit que le jour, c'ést peut-être parce que les hommes sont occupés de jour È leurs affaires. Les dames en pâtissent sans doute; si elles étaient un peu leurs maîtresses, elles s'a= museraient davantage ; mais il y a dans les mœurs américaines une particularité remarquable qui leur ôte la possibilité de toute dangereuse émancipation de celte espèce, et c'est que généralement elles n ont pas entre les mains la plus minime somme. Ceut fois, en ma présence, des mémorres dé quelques dollars, peut-être d’un seul, nt été présentés pour paiement à des dames

qui vivaient dans une grande aisance; elles déclaraient ne pas avoir d'argent, et envoyaient les fuurnisseurs se faire payer par le maître de la maison.

Le caractère de la littérature américaine est, généralement parlant, assez bien jugé en Europe :elle manque de noblesse et d'élévation. Quand les journaux sont les principaux véhicules de l'esprit et de la croyance d'un peuple, il ne faut guère s'attendre à des compositions plus gracieuses. Le goût général est décidément mauvais, et j'en trouve la preuve non-seulemeut dans la masse des niaiseries, qui chaque jour et chaque semaine sort de la presse, mais encore dans les éloges boursoufflés dont ils comblent leurs moindres écrivailleurs. En fait de beaux-arts, la peinture est en aussi bon, ou plutôt en meilleur chemin qu'on ne doit s'y attendre, eu égard au peu de protection qu'elle reçoit. Le merveilleux est que personne sé sente assez de Courage pour embrasser une profession où il ÿ à si peu chance de gagner sa vie. L'état de charpentier présente un avenir cent fois plus brillant, et celle vérité est si notoire que, pour se livrer aux arts, il faut en avoir vérilablement la passion.

Nous repartimes pourl'Angleterreen août 1831,après un séjour de quatre ans en Amérique.

ALBERT-MONTÉMONT,

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