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PREMIER VOYAGE
Le 23 mai 1819, le capitaine Franklin s’embarqua au port de Londres sur le vaisseau le Prince-de- Galles, et atteignit, le 30 août suivant, la factorerie
d'York sur la baie d'Hudson. Il partit de ce lieü avec ”
tous ses compagnons de voyage, pour le lac du Grand- Esclave par la route de Cumberland - House, et la chaîne des postes intermédiaires. On n’imagine pas la quantité de rapides, rochers et bas-fonds qu'il fallut passer durant les quaranté-quatre jours qu'on mit à franchir la distance de deux cent trente lieues de Ja factorerie d'York à Cümberland-House, dont la latitude est par 530 56° 40°” nord, et 1020 16° 41” de longitude ouest de Greenwich. ,
Les établissements dés compagnies de la baie d'Hudson et du nord-ouest à Cumberland-House sont ainsi décrits par le capitaine Franklin.
A l'extrémité supérieure d’une île étroite, qui Sépare le lac Pine-Island de la rivière Saskatchawan, à environ une lieue de cette dernière; dans une diréction nord, sont les maisons contiguës des deux compagnies, bâties en bois avec beaucoup d’égard aux Commodités, entourées de hautes estacades et flänuées de bastious aussi en bois. La difficulté de ffänsporter aussi le bois dans l’intérieur de l'Amérique nord à empêché de l’employer aux fenêtres, où il ést assez mal remplacé par un parchemin que les fémmes indigènes font sans nul art avec des peaux de daim. Le sol qui entoure Cumberland-House est bas, mais la pierre à chaux dont il est fortement mélangé le rend bon, capable de produire du blé en abondance et toules sortes de légumes. On y a déjà porté beaucoup d'herbes potagères, à une grande perfection, et les pommes de terre égalent celles d'Angleterre. Les productions spontanées de la nature feraient vivre fort bien tous les animaux de l'Europe. Les chevaux se nourrissent parfaitement, même en hiver, et il en serait de même des bœufs si l’on se procurait du foin, chose très aisée. Les cochons prospèrent aussi, mais ils demandent à être tenus chaudement dans la saison rigoureuse. 11 résulte de tout cela que les résidents pourraient , avec quelque attention , se rendre beaucoup. moins dépendants des Indiens pour leur subsistance, et se délivrer de l’anxiéié où les plonge trop souvent le non-succès des chasseurs. Le besoin continuel de combustible a beaucoup éclairei le veisinage des maisons , et par suile le paysage environnant n'a
nul attrait, surtout en hiver ; peu d'êtres animés vivifient la scène : un renard, une martre, un loup et quelques oiseaux, comme corbeaux, pies, perdrix, grimpereaux, etc., en rompent seuls, de loin en loin, l'uniformité. Dans nos rares sorties, nous ne souffrions pas beaucoup du changement de température, quoique le thermomètre marquât trois fois en plein air 30° audessous de zéro.
Pendant son séjour à Cumberland-House , qui dura jusqu'au 48 janvier 1820, le capitaine Franklin eut les occasions les plus favorables de se faire une juste idée du caractère, des mœurs, usages et opinions des Indiens Crees qui habitent le district dont ce poste fait partie. Ils sont clairsemés sur une étendue de pays immense. Le district s'étendant de cent cinquante milles de l'est à l’ouest, le long des bords du Saskatchawan, autant du nord au sud et comprenant plus de vingt mille carrés, ne possédait alors que cent vingt Indiens chasseurs. Peu d’entre eux ontplusieurs femmes, la plupart une seule, et quelques-uns sont célibataires. Le nombre des épouses n'excède pas celui des chasseurs, Elles se marient fort jeunes, allaitent leurs en-
fants plusieurs années, se voient de plus constamment exposées à la fatigue , et souvent à la faim. Très peu fécondes, en conséquence elles n’ont pas, l'une dans l'autre, plus de quatre enfants , dont deux atteignent l'âge de puberté. D'après ces données, le nombre d'individus de chaque famille peut être évalué à cinq, et la population totale du district à cinq cents. Ce peuple est vain, léger, indolent, imprévoyant, peu scrupuleux entre la vérité et le mensonge, pourtant observateur sévère des droits de propriété, susceptible d'amitié et d’autres affections douces, très hospitalier, bon pourles femmes, et décidément porté à la paix.Tout Cree redoute la puissance magique et médicale de son voisin, en même temps qu'il exalte sa propre habileté dans l’un et l’autre de ces deux arts. Je suis comme Dieu est parmi eux une expression très commune, et ils prouvent leur prétendue divinité par leurs jongleries, Un sac de médicaménñts dans lequel est un petit morceau d'indigo, de vitriol bleu ou de vermillon, devient, entre les mains d'un sorcier de marque, une telle source de terreur pour le reste de la tribu, qu'il le met à même de s’engraisser à son aise des travaux d'hommes ignorants, superstitieux et trompés. Une plaisanté anecdocte d’un imposteur de ce genre est racontée dans le voyage du capitaine Franklin.
… La rapacité de ce misérable privait ses compagnons d’an nécessaire dont ils n'étaient pastoujours sûrs; etun paüvre chasseur languissait, se mourait, par suite des terreurs que ses menaces lui avaient inspirées. Le puissant sorcier vint au fort Cumberland et débuta par un pompeux exposé de son savoir-faire. Il prétendait, éntre autres absurdités, qu'ayant les mains liées, aussi sérrées que possible, dès qu'on l'aurait mis dans une éncéinté magique, il se dégagerait par le secours de deux ou trois esprits familiers Qui étaient à ses ordres. Il fut pris au mot, et on lui promit une capote pour récompense en cas de succès. L’enceinte où il voulait être fut formée, suivant l'usage, de quatre saules enfoncés en terre, dont les sommets furent attachés à un cerceau élevé de six à huit pieds au-dessus du sol. Dûment garrotté d’une corde de quelques brasses qui entourait plusieurs fois son corps et ses membres, le prétendu dieu fut placé dans l'enceinte magique dont le diamètre était tout au plus de deux pieds : il était dérobé à nos yeux par une peau de daim jetée sur les saules. 11 se mit alors à chanter uneespèce d'hymne d’un ton très monotone. Les autres Indiens, qui paraissaient douter que le pouvoir du démon püt rivaliser avec celui d’un homme blane, étaient rangés autour de l'enceinte, attendant le résultatavec inquiétude. Rien.de remarquable n’arriva pendant un assez long temps. Le sorcier continuait par intervalle son hymne, que répétaient ceux du dehors. Une heure et demie s’écoula de cette manière; mais enfin notre attention, qui commençait à se lasser, fut réveillée par une violente secousse de l'enceinte magique. Aussitôt les [Indiens chuchotèrent entre eux qu'un démon s'était glissé sous la peau qui la recouvrait; mais il se trouva que le bruit et la secousse provenaient de ce que le sorcier, entré tout nu sous les saules par une température très rigoureuse , frissonnait, grelottait de tous ses membres, et que ses dents même craquaient de froid : il eut néanmoins le courage de rester dans cet état encore une demi-heure, au bout de laquelle il demanda grâce. IL ne lui avait pas été difficile de se dégager des liens formés par ses compatriotes ; mais ceux du gouverneur Williams, expert, comme vieux marin, dans l'art de nouer des cordes, étaient bien autrement solides. Cette épreuve fit tomber le crédit du sorcier qui sortit tout honteux du fort et n’osa plus y reparaître. »
L'expédition mit soixante-quatre jours à se rendre de Cumberland-House au fort de Chippewyan, d'où l'on a vu que Mackenzie élait parti. Ce voyage de hui à neuf milles offrit une alternalive de circonstances heeureuses et désagréables. Au nombre de ces dernières élait la fatigue de marcher avec des chaussures pour la neige, du poids de trois livres, constamment