‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 89 sur 179 · SEE USE · texte numérisé non relu

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coup d'autres encore stationnaient dans les rues adjacentes. Les femmes de la cour n'étaient pas en moins grand nombre, y compris les dames de rang, les servantes et les esclaves. Toute cette innombrable tribu féminine vivait renfermée dans une espèce de sérail, sous la direction de quelques illustres matrones qui surveillaient leur conduite, car les princes mexicains étaient extrêmement ombrageux sur l'honneur, et punissaient avec la dernière rigueur tous les méfaits d’incontinence, si légers qu’ils fussent, qui se commettaient dans l'enceinte de leur demeure. Le monarque se réservait celles de ces femmes qui lui plaisaient, et il donnait les autres à ses sujets pour les récompenser de leurs services. Tous les feudataires de la couronne étaient obligés de résider à la cour pendant plusieurs mois de l’année, et, quand ils retournaient dans leurs domaines, de laisser dans la capitale leurs fils ou leurs frères comme ôtages, garantie que leur maître exigeait de leur fidélité. C’est pourquoi il fallait que, même en leur absence, ils tinssent des maisons à Mexico.

L’étiquelte et le cérémonial que Montézuma introduisit à la cour montrent encore combien était grand son despotisme. Personne ne pouvait entrer dans le palais, soit pour remplir auprès du souverain les simples fonctions de domestique, soit pour conférer d'affaires avec lui, sans quitter sa chaussure et ses bas à la porte. Personne, non plus, n'avait permission de se présenter devant lui dans un costume élégant, car cette action était considérée comme un manque de respect envers Sa Majesté. En conséquence, les plus grands seigneurs, sauf les fort proches parents du prince, se dépouillaient des riches vêtements qu'ils portaient, où du moins en mettaient d'autres plus ordinaires par dessus, afin de prouver leur humilité. Tous les individus, quels qu’ils fussent, quand ils entraient dans la salle d'audience et avant d'adresser la parole au monarque, faisaient trois révérences, disant à la première : « Seigneur ; à la seconde : Monseigneur:; à la troisième : Grand-Seigneur. » Ils parlaient bas, avec la tête inclinée, et recevaient la réponse que leur donnait le prince par l'entremise de ses secrétaires, aussi attentivement et aussi dévotement que si c'eût été la voix d’un oracle. Quand on se retirait, il ne fallait jamais tourner le dos au trône.

La salle d'audience servait aussi de salle à manger. La table était un large coussin, et le siége impérial une chaise basse, La nappe, les serviettes, les essuiemains étaient de coton, mais fort beaux, fort blancs, et toujours. fort propres. Les ustensiles de cuisine et la vaisselle étaient en faïence de Chollula ; mais jamais rien ne lui servait deux fois, car aussitôt après la première il donnait tout à un de ses nobles. Les coupes dans lesquelles on lui préparait son chocolat et d’autres boissons au cacao étaient d’or, ou de belles coquilles marines, ou des vases naturels admirablement vernis. Il avait aussi un service complet en or, mais ne s'en servait qu'à certaines fêtes dans le temple. Le nombre et la variété des plats qui se succédaïent sur sa table émerveillèrent les Espagnols qui les virent. Le conquérant Cortez dit qu'ils couvraient le plancher d’une vaste pièce, et qu'ils renfermaient toutes les sortes de gibier, de viande, de poisson, de fruits et de légumes du pays. Trois ou quatre cents jeunes gens nobles apportaient cérémonieusement ce dîner, le servaient dès que l’empereur se mettait à table et se retiraient immédiatement. Chaque plat, pour qu'il ne pût refroidir, était accompagné d’un réchaud. Le monarque indiquait avec une baguette qu'il tenait à la main les mets dont il désirait manger, et faisait distribuer les autres aux seigneurs de l’antichambre. Avant qu'il commencçât son repas, quatre des plus belles femmes’de son sérail lui présentaient de l’eau

our qu’il se lavât les mains, et restaient debout tout

e temps de son diner, ainsi que six de ses principaux ministres et son écuyer tranchant.

Aussitôt que l'empereur s'était placé devant Ja table, l'écuyer tranchantfertiait la perte de Ja salle afin que

nul des autres nobles ne le vit manger. Les ministres se tenaient à l'écart, et observaient un silence profond, à moins qu’ils ne répondissent aux questions que leur maître leur adressait. L'écuyer tranchant et les quatre femmes lui servaient les plats, landis que deux autres lui offraient dans des corbeilles du pain de maïs pétri avec des œufs. Il entendait souvent de la musique pendant ses repas, ou se faisait débiter des facéties par des gens grotesques de difformité qu'il pensionnait à ce dessein. Il éprouvait beaucoup de plaisir à les entendre, et prétendait que parmi leurs plaisanteries ils laissaient échapper souvent d'importantes vérités. Après avoir satisfait son appétit, il fumait dans une pipe ou dans un roseau élégamment verni du tabac parfumé d’ambre liquide, dont la fumée ne tardait pas à l’endormir.

Quand il avait dormi quelque temps, sur la même chaise basse, il donnait audience, et écoutait avec attention tout ce qu’on lui communiquait, répondant à chacun par ses ministres ou par ses secrétaires. La réception terminée, il appelait ses musiciens, car il aimait beaucoup qu’on lui chantât les glorieuses actions de ses ancêtres. D'autres fois, il s’amusait à voir ses nobles jouer différents jeux, de calcul ou de hasard. Lorsqu'il sortait, toujours il était porté sur les épaules de ses nobles dans une litière qu'ombrageait un dais superbe, et accompagné d’une suite nombreuse de courtisans. Sur son passage tous ceux qui venaient à le rencontrer s’arrêtaient et fermaient les yeux, comme s'ils eussent craint d’être éblouis par la splendeur de Sa Majesté. Quand il descendait de la litière pour marcher à pied, on étendait des tapis sous ses pas pour qu'il ne touchât point la terre.

La grandeur et la magnificence de ses palais, de ses maisons de plaisance, de ses bois et de ses jardins, étaient analogues à tant de pompe. Sa résidence habituelle était un vaste édifice de pierre et de ciment qui avait vingt portes sur les rues et places publiques, trois grandes cours dans une desquelles jaillissait une superbe fontaine, plusieurs salles et des centaines de chambres. Quelques-unes des pièces avaient des murailles en marbre et en d’autres espèces de pierres précieuses. Les charpentes étaient de cèdre, de cyprès, ou d’autres bois aussi beaux et couvertes d’ornements ét de sculptures. Parmi les salles, au rapport d'un témoin oculaire, il y en avait une si grande, qu’elle pou- Yait contenir trois mille personnes. Cette demeure n’était pas la seule qu'il possédât dans Mexico, sans parler des palais qui lui appartenaient encore dans diverses villes de son empire. Il avait dans la capitale, outre le sérail de ses femmes, des logements pour tous ses ministres et ses conseillers, pour tous les officiers de sa maison, enfin pour toute sa cour; puis pour les grands personnages étrangers qui le visitaient, et surtout pour les ambassadeurs des rois, ses alliés.

De plus il avait fait construire, à Mexico même, deux maisons où il élevait toute espèce d'animaux ; dans l'une les oiseaux qui vivent de graines ; dans l’autre ceux de proie, les quadrupèdes et les reptiles. La première renfermait une mullitude de pièces et dés galeries soutenues par des colonnes de marbre d’un seuil morceau. Ces galeries donnaient sur un jardin, où au milieu des plus rares arbustes élaieñt Construits dix bassins, les uns d’eau douce pour les oiseaux aquatiques de rivière, les autres d’eau salée pour ceux de mer. Dans le reste de la maison, ces captifs étaient si nombreux, si variés, que les Espagnols ne purent s'empêcher de croire qu'aucune des tribus ailées du monde ne manquait à cette collection. On leur donnait à chacun Ja nourriture qu'ils préfèrent ordinairement Iorsqu'ils jouissent dé leur liberté, soit des graïnes, soit des fruits, soit des inséctes. Les oiseaux qui ne vivaient que de poissons en consommaient par jour plus de trois cents livres, à ce que dit Corlez dans une de $es lettres au roi Charles V. Trois cents hommes, dit-il encore, étaient occupés à prendre soin de ces oiseaux, outre leurs médecins qui éplaient léméindre déranve.

ment de leur santé, pour y apporter immédiatement remède. De toutes ces personnes, les unes étaient chargées de se procurer les vivres, les autres de les distribuer, d’autres de prendre soin des œufs à l'époque où les oiseaux couvaient, d’autres encore de leur arracher leurs plumes en certaines saisons de l'année ; car l’empereur, non-seulement goûtait un vif plaisir à voir une si grande multitude d'animaux réunis ensemble, mais aussi tenait beaucoup à leur plumage, parce qu'il s'en servait pour faire confectionner toute sorte d'ornements. Il y avait dans cette maison tant de logement, qu'elle aurait pu recevoir deux princes avec toute leur suite. Elle était située sur l'emplacement qu'occupe aujourd’hui le vaste monastère de Saint- François.

L'autre mén'agerie, qui renfermait les animaux sauvages, avait une large et belle cour élégamment parée, autour de laquelle étaient différents corps de bâtiments. Dans l'un d'eux se trouvaient tous les oiseaux de proie depuis l'aigle royal jusqu'au hestrel, et il y avait beaucoup d'individus de chaque éspèce. Les oiseaux étaient distribués, d’après leur genre, dans diverses cellules souterraines qui avaient sept pieds de hauteur, et plus de quinze en longueur et largeur. La moitié de chacune de ces cellules était recouverte de larges dalles, et dans le mur du fond étaient enfoncés des perchoirs sur lesquels ils pouvaient dormir à l'abri de la pluie; l’autre moitié l'était seulement par un grillage , afin qu'ils jouissent de la lumière du soleil. Pour nourrir ces oiseaux, on tuait chaque jour près de cinq cents pintades. Dans Ja même maison, beaucoup de salles basses étaient remplies d’une multitude de fortes cages en bois, dans lesquelles on tenait enfermés des lions, des tigres, des loups, des cayatoos, des chats sauvages, et toute autre espèce de bêtes féroces. On leur donnait pour aliments des daims, des lapins, des lièvres, des £echichis et d’autres animaux, ainsi que les intestins des victimes humaines.

L'empereur du Mexique avait dans sa ménagerie non-seulement toutes les sortes de bêtes dont les souverains des autres pays ont coutume d’orner la leur, mais encore celles qui, par leur nature , sembleraient devoir toujours être exemples d’esclavage, comme les crocodiles et les serpents. Les’ premiers étaient tenus dans des étangs entourés d'un mur assez haut pour qu'ils ne le pussent franchir, les seconds dans des vases ou de vastes cuves. Il y avait aussi plusieurs bassins pour le poisson, et il en existe encore deux fort beaux que nous avons vus au palais de Chapoltepec, à deux milles de Mexico.

Montézuma, non content d’avoir rassemblé dans son voisinage toutes les espèces d'animaux, hébergeail également dans son palais tous les individus des deux sexes qui, soit par la couleur de leurs cheveux, soit par celle de leur peau, soit par la singularité de leur conformation, étaient des phénomènes de l'espèce humaine. Ce caprice impérial avait du moins de bons résultats, en ce qu'il mettail à même de vivre heureusement une multitude de misérables créatures, et qu'il les délivrait ainsi des insultes inhumaines de leurs semblables.

Chacun des palais de Montézuma était entouré de beaux jardins où se trouvait réunie toute espèce de belles fleurs, d'herbes odoriférantes et de plantes médicinales. 11 avait pareillement des bois enclos de murs et peuplés de toute sorte de gibier, dans lesquels il chassait souvent.

De tous ces palais, ces jardins et ces parcs, il ne reste plus aujourd'hui que la forêt de Chapoltepec, qu'il a plu aux vice-rois espagnols de conserver. Les Conquérants n'ont rien épargné autre chose. Ils ont démoli les plus magnifiques monuments de l’antiquité, {anlôt par un zèle exagéré pour la religion, tantôt par vengeance, tantôt pour se servir des matériaux. [Is ont négligé d'entretenir les jardins impériaux ; ils ont abattu les bois; ils ont enfin réduit la

contrée à un tel état, que la splendeur de ses anciens monarques ne pourrait plus maintenant trouver foi, si elle n’était confirmée par le témoignage de ceux qui l'ont anéantié.

Ce n'étaient pas seulement les palais, mais aussi {ous les autres lieux de plaisance, et ceux-là même qu'il ne visitait que rarement ou jamais, que Montézuma faisait entretenir avec le plus grand soin, avec le plus grand luxe; car il n’y avait rien dont il s’enorgueillissait davantage que de la propreté de sa personne et de tout ce qui lui appartenait. Il se baignait régulièrement chaque jour, et avait pour cela des bains dans chacune de ses résidences. Chaque jour il changeait quatre fois de costume depuis la tête jusqu'aux pieds, et les vêtements qu'il avait une fois mis, il ne les remettait plus jamais. Ces vêtements, tenus en réserve, lui servaient ensuite à récompenser les nobles de la cour et les soldats qui se conduisaient bravement à la guerre. Chaque matin, plus de mille personnes étaient employées par lui à balayer et arroser les rues de la capitale.

Dans un des bâtiments de la couronne était un arsenal rempli de toutes les espèces d'armes offensives et défensives dont ces nations faisaient usage, ainsi que d'ornements militaires et d’étendards. L’empereur occupait toujours un nombre extraordinaire d'ouvriers à en accroître la collection. De même, il faisait constamment travailler une multitude d’autres artistes, par exemple, des orfèvres, des compositeurs de mosaïque, des sculpteurs et des peintres.Une grande maison n’était habitée que par des danseurs, qui recevaient un traitement pour danser devant le monarque.

Le nombre des images par lesquelles les faux dieux des Mexicains étaient représentés et adorés, dans les temples , dans les habitations particulières, dans les rues , dans les bois, était infini. Zumarraga , premier évêque de Mexico, affirme que les Franciscains brisèrent plus de vingt mille idoles; mais ce chiffre n’est rien, comparé à celles seulement de la capitale. Généralement elles étaient de terre cuite, de certaines espèces de pierre et de bois; mais quelquefois aussi d'or et d’autres métaux. La plus singulière idole était celle d'Huitzilopochtli, qui était formée de la farine de certaines graines pétrie avec du sang humain. Presque toutes ces idoles étaient grossières et hideuses, tant il y avait de bizarrerie dans le choix des attributs destinés à indiquer leur puissance.

Le grand Téocalli occupait le centre de la ville, et avec tous les édifices qui en dépendaient , il comprenait tout l’espace sur lequel la cathédrale s'élève maintenant, partie de la Plaza-Major, et partie également des rues et des bâtiments qui l’avoisinent. Dans l’enceinte carrée qui l’environnait, Cortez prétend qu'une ville de cinq cents maisons y aurait été contenue. Les murs, bâtis de pierre et de ciment, étaient fort épais, hauts de huit pieds, couronnés de créneaux, et ornés d'une infinité de sculptures qui toutes représentaient des serpents, d'où le nom de coatepantli, c'est-à-dire murs aux serpents, qu'on leur donnait. Ils avaient quatre portes, une vers chacun des quatre points cardinaux. Celle de l’est ouvrait sur une large rue qui venait au lac de Tezcuco ; les autres donnaient aussi sur les trois principales rues de la ville, sur les trois plus larges et plus droites qui, se prolongeant au travers du lac, menaient à Iztalapan, à Tacuba et à Tépajucae.

Zumarraga, dans une lettre du 12 juin 1531, adressée au chapitre général de son ordre, dit que dans la capitale seule vingt mille victimes humaines élaient sacrifiées tous les ans. Quelques auteurs prétendent que le nombre des malheureux qui périssaient ainsi dans tout l'empire ne s'élevait pas à moins de cinquante mille; qu'il y avait un jour de l’année où le chiffre des sacrifices humains était de cinq mille, un autre où il élait de vingt mille, et que sur le seul mont Tépajucae vingt mille infortunés périssaient en l'honneur de la déesse Tonantzin.

Chasse au taureau.

Mais l’oblation la plus fréquente était celle du copal. Tous les Mexicains brûlaient chaque jour de l'encens à leurs idoles. Pauvres et riches, ils avaient tous des encensoirs chez eux. Les prêtres dans les temples, les

ères de famille dans leurs maisons, et les juges dans eurs tribunaux, lorsqu'ils prononcaient une sentence dans une cause grave, soit au civil, soit au criminel, offraient de l’encens aux quatre vents principaux. Mais chez les Mexicains et les autres peuples d'Anahuac, ce n’était pas seulement en l'honneur des dieux et par religion qu’on brüûlait de l’encens ; la politesse ordonnait aussi d'en offrir aux grands personnages tant indigènes qu'étrangers.

J1 n'y avait pas de places spéciales pour les sépultures. Les uns faisaient ensevelir ou leur cadavre ou leurs cendres près des édifices consacrés au culte, les autres en pleine campagne ; d’autres sur les montagnes dans les environs des lieux où les sacrifices humains se consommaient d'ordinaire. Les restes des rois et des nobles étaient la plupart du temps déposés dans les tours des temples, surtout dans celles du temple principal. Près de Totihuacen, où il existait beaucoup de temples, il y avait aussi d'innombrables sépulcres. Les tombeaux des personnes qu'on ensevelissait sans les brûler étaient de profondes fosses en maçonnerie , dans lesquelles on asseyait les cadavres sur des icpallis ou siéges bas, avec les instru-

ments de leur art ou de leur profession à côté d'eux. Si c'était un militaire qu’on inhumaïit, on plaçait près de lui un bouclier et un sabre; si c'était une femme, un fuseau, une navette et un æicalli, espèce de vase naturel. Dans les tombes des riches on mettait de l'or et des joyaux; mais toutes étaient pourvues de vivres pour le long voyage que le mort était censé avoir à faire. Les conquérants espagnols, sachant qu'on enterrait toujours de l'or avec les nobles mexicains, ouvrirent plusieurs de leurs sépulcres, et y trouvèrent en effet des quantités considérables de ce métal précieux. Lorten dit dans une de ses lettres que pendant qu'il assiégeait la capitale, un détachement de ses soldats y pénétra un jour, et que dans un tombeau situé sous la tour d’un temple, ils recueillirent quinze que castellanos, c'est-à-dire deux cent quarante onces ‘or.

L'empire mexicain abondaït en toutes espèces de peintures; car les peintres y étaient innombrables, et l'usage était de peindre presque tous les objets. Si on les eût conservées, on aurait pu construire d’un bout à l’autre toute l'histoire du Mexique; mais les prédicateurs de l'Evangile, soupconnant qu’elles ne contenaient que des emblèmes de superstition, les détruisirent avec fureur. De toutes celles qu'ils purent trouver à Tezcuco où était la principale école de cette branche des beaux-arts, ils en construisirent un im-

mense bûcher sur la grande place, y mirent le feu, et réduisirent en cendres ces seuls monuments de tant de faits sans doute intéressants et curieux.

Les Mexicains peignaient, soit sur de la toile fabriquée avec des fibres de maguey ou avec du palmier nommé icæolt, soit sur du cuir, soit sur du papier. On confectionnait ce papier avec les feuilles d'une certaine espèce d'aloès qu'on faisait roui? comme du chanvre, et qu’ensuite on lavait, détirait et unissait. Il s’en faisait aussi avec l’icæolt, avec de minces écorces d’autres arbres qu’on préparait et qu’on collait ensemble au moyen d’une certaine gomme, avec du co-

‘ton, avec de la soie ; mais, disent les conquérants eux-mêmes , nous ne saurions donner aucun détail sur la méthode de fabrication. Nous avons eu dans nos mains plusieurs feuilles de ce papier ; il est semblable pour l'épaisseur à du carton d'Europe, mais plus doux, plus poli, et facile à écrire.

Nous avons aussi à déplorer sous un autre rapport le zèle fanalique des moines. Pour ne laisser en effet sous les yeux de leurs convertis rien qui ge leuf rappeler le paganisme, ils nous ont privés des plus précieux monuments de la sculpture des Mexicains. Les fondations de la première église catholique qu'on érigea au Mexique furent jetées avec des idoles ; et tant de milliers de staiues furent alors brisées , alors réduites en poussière que, malgré l'abondance qu'il y avait de ces sortes d'ouvrages dans tout le pays, on peut à peine en retrouver maintenant un seul. La conduite de ces missionnaires fut louable sans doute par la cause et par l'effet; maïs ils n’auraïent pas dû faire tomber indistinctement leur amathème sur les statues innocentes et sur les images de l'idolâtrie.

Excursion de Mexico à Tezeuco, à Otumba, aux pyramides de Saint-Juan de Teotihuacan, et autour du lac de Tezcuco.

Le jour de la Pentecôte 1823, je quittai Mexico avec mon fils et un Indien qui devait nous servir de guide , pour faire la tournée dont je viens d'indiquer les principaux points. Nous montâmes à cheval de bonne heure, et nous suivimes pendant plusieurs milles l’ancienne chaussée menant à Vera-Crux, qui traverse ce qui était jadis le lac de Tezcuco, car ce lac n’est plus maintenant qu'un marécage. Lorsque nous étions arrivés à la capitale, sept semaines auparavant, les fossés étaient encore remplis d’eau, et couverts de pélicans, de canards et d’autres oiseaux aquatiques que les Indiens s’occupaient à pêcher; mais en un si court espace de temps, par suite de la sécheresse extraordinaire de la saison, le tout était devenu un aride désert d'où s’échappaient de fétides exhalaisons , qui dans un pays moins élevé auraient produit les plus tristes conséquences.

La route ordinaire suit le contour des bords de l’ancien lac; mais, comme le lit en était tout-à-fait desséché , le guide nous mena par la traverse, ce qui nous äbrégea de plus d’une lieue, et chemin faisant je ne pus m'empêcher de songer aux descriptions que j'avais lues des déserts arabes. Il y avait sansdoute cette différence, que d'un côté notre vue était terminée par de la végétation, et que de tous les autres nous étions entourés de montagnes: mais, du reste, nous marchions sur un sable uni, sans un seul brin d'herbe, sans aucune autre substance végétale, et si chaud, si mou, que nos montures ne pouvaient qu'avec beau. coup de peine avancer seulement au pas. Il n’y avait nul objet vivant autour de nous, hormis que de temps à autre nous rencontrions par hasard une troupe d'Indiens, ce qui augmentait encore la ressemblance avec l'Arabie, car à les voir de loin vous eussiez dit une pelite caravane. Nous atteignimes enfin un village où un peu de verdure recommencçail à se montrer, et quelques aulres milles que nous parcourûmes à iraveus les champs sablonneux el brûlés nous ramenè-

rent à la route véritable qui était beaucoup meilleure. Dès lors, prenant le galop, mais passant au milieu d'une campagne qui n’était pas toujours très fertile, nous ne tardâmes guère à gagner les portes de Tezcuco.

Tezcuco est situé du côté oriental du grand lac de même nom dans la vallée de Mexico, à cinq lieues de cette ville. C'était autrefois la capitale de l’Acolhuacan, petit royaume qui n'eut jamais que soixante lieues de long sur vingt de large , mais qui fut jusqu’au xue siècle un des plus populeux et des plus florissants de ceux dont s’est formé l’Anahuac ou Mexique. Il contenait, outre Tezcuco et Olumba, beaucoup d’autres nobles cités où se voient encore aujourd'hui les ruines les plus curieuses. Mais à partir de douze milles, son étendue, déjà si limitée, fut sans cesse réduite par les empiétements des Mexicains, qui finirent par l'englober fout-à-fait dans leur empire. Il conserva néanmoins ses lois et sa forme de gouvernement, et ses souverains jouirent du privilége de contribuer d'une voix à l'élection de l’empereur du Mexique.

L'ancienne capitale de l’Acolhuacan, tout insignifiante qu’elle est auiourd’hui, conserve éncore cependant des traces de sa splendeur passée. Des restes de fortifications répandues autour de la ville actuelle indiquent le vaste emplacement qu'elle occupait jadis. Quelque temps même avant d'y arriver, on reconnait qu'on approche d’une cité des plus vieilles. On longe un vaste aqueduc, bâti depuis un temps immémorial, et qui approvisionne encore aujourd'hui les habitants. La route aussi passe sur un pont, le Puente des Brigantinas, qui indique l'endroit où Cortez construisit ses brigantineset les lança sur leslacs, lorsqu'il revint conquérir la capitale du Mexique. Mais tel est le changement que la face de la contrée a subi, que ce pont est maintenant à une lieue et demie de l’eau.

Près des portes, nous remarquâmes les fossés modernes creusés pour la défense de la ville pendant la révolution. Les divers travaux de terrassement avaient mis à découvert beaucoup d’anciènnes constructions, qui toutes étaient d’une extrawrdinaire solidité, et plusieurs d’une dimension considérable. A peine eüûmes-nous pénétré dans l'enceinte des murs, nous vimes à droite et à gauche nombre de ces éumuli, ou, comme les indigènes les appellent, de ces £eocalli en briques crues, si communs dans la plupart des cités indiennes, et qu’on suppose avoir été des temples, des tombeaux, des espèces de retranchements militaires, ou peut-être d'avoir servi à tous ces usages.

Tezcuco était, à cause de la fête, encombré de gens de la campagne; et nos vêtements européens, nos petites selles anglaises, n’excitèrent pas moins leur surprise que leurs railleries. Nous fûmes menés à la demeure de don Pedro Poso, le principal magistrat du lieu, un vieil Espagnol plein de politesse qui nous reçut au sein de sa famille, et nous donna Ja plus généreuse hospitalité, Il connaissait bien toutes les antiquités de la place, et pendant que le dîner se préparait il nous conduisit voir les plus intéressantes.

Des fondations et des ruines de temples, des forteresses, des palais, et d'autres vastes bâtiments qu'on rencontre à chaque pas, attestent suffisamment quelles furent l'importance et la splendeur de Tezeuco; mais il est aussi de notoriété que-celte ville fut à une époque plus ancienne le siége de la littérature et des arts mexicains, C'était d'Athènes de l'Amérique ; c'était la résidence des historiens, des orateurs , des poèles, des artistes, des savants de tout genre qui existaient dans ces temps. Lorsque Cortez, après une longue suite d'infortunes et de désastres, après avoir recrulé ses troupes des Espagnols de Cuba et accepté les secours des Tlascallans, alla pour la seconde fois attaquer Ja capitale du Mexique, et qu'il arriva sous les murs de Tezcuco, il fut invité par le cacique à y entrer et. à s'y Ctablir avec ses soldats pour la nuit; mais le rusé cas, pitaine , soupçonnaut qu'on voulait le trahir, différa jusqu au lendemain de se rendre à eetle invitation ,

mme mm mt

et alors trouvant la ville déserte reconnut que des mesures avaient été prises par les habitants pour détruire son armée dans le cas où il eût accepté la veille. En conséquence Cortez déposa le cacique régnant, et le remplaça par un jeune indigène qui avait

agné ses bonnes grâces par différents services. Ceui-ci ne cessa d'être par la suite fermement attaché aux intérêts de Cortez; il bâtit une solide forteresse pour que ses troupes pussent loger en sûreté dans Tezeuco , et cette ville servit de quartier général aux Espagnols jusqu'à la soumission définitive de tout le Mexique.

Guidés par don Pedro Poso, nous visitâmes d’abord un palais espagnol bâti peu après la conquête. Il est vaste et a dû être beau ; mais aujourd'hui il n’est pas moins dilapidé que le palais indien qui l'a précédé. On nous montra ensuite une idole, presque entière, qui gisait négligée sous un portique. C'était un monstrueux serpent à sonnettes. L'animal avait été originairement peint de différentes couleurs, dont quelques-unes redevenaient parfaitement distinctes pour peu qu'on y jetât de l’eau. De là, nous gagnâmes la forteresse ou caserne dont j'ai parlé plus haut, et qui est encore en bon état. Elle est entourée d’un mur haut de vingt pieds, sur le faîte duquel on reconnaît à l'usure des pierres les traces de pas des sentinelles espagnoles. Puis, nous atteignimes l'emplacement du palais des anciens caciques. Ce doit avoir été un noble édifice, et j'avoue que jusqu'au jour où j'en vis les restes je n'avais conçu qu'une idée fort incomplèle de l’habileté des Américains aborigènes en fait d'architecture. I s'étendait sur une longueur de trois cents pieds, formait un côté de la grande place , et élait comme perché au sommet d'une douzaine de terrasses qui s'élevaient en pente douce les unes au-dessus des autres, el auxquelles on montait par de petites marches. Plusieurs de ces terrasses sont bien conservées, et revêtues d'un ciment très dur qui égale en beauté celui qu'on trouve dans les vieilles constructions romaines. D'après les vastes fondations de ce palais, il est aisé de voir qu’il occupait plusieurs acres de terre. Il était bâti en grosses pierres basalliques, longues et taillées, polies avec le soin le plus rigoureux. La cathédrale, située à peu de distance, est presque entièrement conslruite avec des matériaux qu'on a pris au palais, et on peut voir dans les murailles beaucoup de sculptures qui en proviennent, quoiqu'il semble qu'on ait cherché à les cacher autant que possible. Notre guide nous assura même que les ruines qui étaient devant nous servaient encore tous les jours de carrière à quiconque bâtissait une maison dans Tezeuco. Cette ville, en somme, présente le champ le plus riche aux investigalions de l'antiquaire; car je soupçonne qu'elle est encore peu différente de ce qu'elle était avant l’arrivée des Espagnols, qui doivent eux-mêmes , pour quelque temps du moins, avoir employé les mêmes ouvriers et les mêmes matériaux que les primitifs habitants, De toute part on remarque dans les murs et parmi le pavage des rues de beaux fragments de pierres sculptées, et j'ai découvert au-dessus d'une porte les anciennes armes du Mexique, un aigle perché sur un aloès, et qui étend les ailes avec des caractères hiéroglyphiques.

Pendant le dîner, nous apprîimes de notre hôte qu'il y avait à deux lieues seulement de distance un endroitrappelé le Bâno de Montézuma, où ce monarque avait effectivement coutume de venir se baigner, et.il proposa avec tant d'obligeance de nous y conduire que nous acceptâmes sans scrupule. Après avoir galopé une heure environ à travers des champs eultivés et sur une belle plaine terminée par les monts des Cordillières, nous atteignimes une Aacienda et une église, qui dans ce pays sont, d'après la loi, inséparables l'une de l’autre. Je m'attendais à trouver là, dans quelque caverne souterraine, le bain en queslion. Mais, pour y arriver, nous avions encore, ce qui.8e surprit el m'efraya, une raide montague co -

nique nommée Tescosingo , à gravir. Nous demeuràmes en selle tant que nos chevaux purent avancer ; mais à la fin l'escarpement nous força d'en descendre, Les attachant donc à un nopal, nous grimpâmes avec beaucoup de peine parmi des broussailles, parmi des pierres détachées qui devenaient de plus en plus nombreuses à mesure que nous montions, el nous remarquâmes au bout de quelque temps que nous étions sur les ruines d’un très vaste édifice. Il y avait encore dans certains endroits des pans de murs, des parties d'allées et de terrasses, recouvertes d'un beau stuc couleur de pêche qui paraissait neuf; mais le tout était encombré d’une si grande quantité de terre qui avait déroulé de plus haut et d'un bois d'aloès si touffu, qu'il était fort mal aisé de s’y frayer un passage. Tantôt, les terrasses, au moyen de grosses arcades en maçonnerie, passaient sur des précipices; tantôt elles élaient coupées dans le roc; aussi, comme nous tâchions de monter en ligne droite, nous peinions beaucoup , et il nous fallait quelquefois marcher sur les genoux et sur les mains. Nous finimes cependant par arriver aux deux tiers du Tescosingo , et là, heureusement, car nous étions épuisés de fatigue, nous aperçûmes l'objet de nos recherches, qui mérite bien d'être vu. Celte baignoire de Montézuma est en effet non-seulement extraordinaire, mais encore extraordinairement placée. Qu'on se figure un beau bassin taillé à vif dans le porphyre qui forme les flancs de la montagne , et y faisant saillie comme un bénitier le long d'un pilier d'église! Ce bassin a douze pieds de long sur huit de large, et renferme au centre un creux d'une lorgueur de cinq pieds sur quatre de profondeur, entouré d'un rebord haut de deux pieds six pouces, et dans lequel est un siége semblable au trône où les rois sont représentés assis dans les anciennes

eintures mexicaines. Il ÿ a un escalier pour descen-

re dans ce bain; el les marches, comme tout le reste sont exécutées avec la précision la plus mathématique polies avec le soin le plus merveilleux. Cet endroit commande une des plus belles vues de la vallée mexicaine, on aperçoit la plus grande partie du lac de Tezcuco, et la ville de Mexico même, dont pourtant on est éloigné de trente milles.

Quand vint la nuit nous redescendimes , et chemin faisant notre guide nous montra un large réservoir qui servait à l'approvisionnement d’eau du palais, el dont les murs encore existants avaient huit pieds de hauteur. Nous acquimes d’ailleurs la preuve que tout le Tescosingo avait été couvert de châteaux, de temples, de bains, de jardins suspendus ; car on rencontre des ruines jusqu’au sommet, et ce sommet lui-même est couronné par un édifice presque intact, auquel on arrive, à en croire les naturels, par un long escalier qui est taillé dans l'intérieur de la montagne. Ce qu'il y à de vraiment extraordinaire, c'est qu'aucun voyageur n'ait avant moi fait mention de toutes ces curiosités.

Le matin suivant, nous allâmes visiter le villace indien d'Huexotla, qui est situé à deux milles de Tezcuco. C'était autrefois une importante cité, aujourd'hui bien déchue de sa grandeur, mais qui en conserve encore d'évidentes traces. Aux alentours abondent les umuli, ces petites pyramides dont j'ai déjà parlé, et qui se composent de conches alternativement d'argile et de briques non cuites. Quand nous y arrivâmes, les premiers habitants que nous apercûmes et à qui nous apprîmes le but de notre visite s'empressèrent de nous montrer les différentes antiquités du lieu. Is nous ménèrent d’abord voir les ruines d’un palais parmi lesquelles sont deux vastes résérvoirs presque intacts et enduits de ciment rose, Nous traversämes ensuite la ville'qui n’est plus qu'un monceau de décombres, et dont presque tous les édifices à moitié démolis offrent un tel mélange d'architecture indienne et d'architecture espagnole, qu'on peut à peine distinguer l'une de l’autre. Au centre, est üre singulière espèce de colonne à faite pointu dont nous

primes un dessin. Pendant ce temps-là, notre petite troupe s’accrut considérablement, et bientôt nous fûmes suivis , je crois, par toute la population mâle d’Huexotla. Ces Indiens n’avaient encore jamais vu d'étrangers; c’est pourquoi tout en nous leur causait le plus vif amusement, mais rien n’égalait leur politesse à notre égard, Ils étaient enchantés des esquisses que nous prenions, et nous indiquaient avec avidité chaque objet digne de fixer nos regards. La muraille de clôture de l’ancienne ville décrit un immense circuit, elle est haute de trente pieds, fort épaisse, et très bizarrement construite, car elle se divise en cinq bandes inégales, La division la plus large est bâtie avec de grosses pierres ovales dont les extrémités, non revêtues de ciment, ont ainsi l'air d'autant de crânes humains , et séparée du reste par une corniche saillante. Je n'ai jamais rien vu de semblable. A l’extrémité de la ville est le lit d’une rivière, maintenant desséché, et formant un profond ravin sur lequel il y a un pont remarquable dont l'arche pointue, haute de presque quarante pieds, fut, dit-on, érigée par les Indiens avant la conquête. Il est supporté d'un côté par une masse de maçonnerie en forme pyramidale, et vu d’en-bas, il présente un aspect tout-à-fail pittoresque. À notre retour nos amis nous conduisirent à une vaste cour située devant une église, dont toute la surface était revêtue, à la manière des anciens , d’un stuc aussi dur et aussi beau que celui qu’on trouve à Portici ou à Herculanum. Dans cette cour poussaient néanmoins de magnifiques oliviers auxquels ceux même de Toscane ne sont pas comparables, car ils avaient presque tous environ trente pieds de circonférence. En dehors des fortifications, sur la route de Tezcuco, est une espèce de large chemin couvert entre deux grosses murailles qui aboutissent à un cours d'eau. C'était probablement une des portes de l'ancienne ville. Huexotla renferme encore beaucoup d'autres curiosités ; mais la nuit approchait, et il nous fallut regagner la demeure de notre hôte.

Le lendemain , après nous être vainement informés aux habitants de Tezcuco des célèbres pyramides du Soleil et de la Lune ou de San-Juan de Teotihuacan, nous partimes pour Otumba, dans l'espérance de les trouver aux environs de cette ville. Une cavalcade de deux heures, à travers une belle contrée où les haciendas et leurs jolies églises espagnoles sont parsemées en plus grand nombre que dans aucure partie du Mexique, nous conduisit au pied des montagnes. Mais, dès lors, nous n’aperçûmes plus aucun vestige de végétation ni de sol végétal ; tant que nous grayimes ce ne fut qu'une pierre tendre couleur de fer, dans laquelle le continuel passage des chevaux avait creusé un chemin profond d’un pied et demi, large seulement de quatorze pouces, fort difficile et cependant indispensable à suivre. Pendant que nous redescendions le versant opposé, nous distinguâmes soudain les deux pyramides qui s’élevaient au milieu d’une plaine au-dessous de nous , à cinq ou six milles de distance, et une heure après nous entrâmes dans Otumba. De bon pain et d’excellent chocolat nous y furent servis pour déjeuner. Nous errâmes quelque temps ensuite par la ville, où nous ne découvrimes en fait d'antiquités que deux colonnes couvertes de sculpture , et nous rendîmes visite au padre ou curé du lieu , dans l'espérance qu'il nous donnerait quelques renseignements sur les pyramides ; mais, quoiqu'elles fussent visibles de sa demeure, il ne put rien nous en apprendre. Nous quittâmes alors cette place misérable et déserte, où l’eau même est si mauvaise que la nécessité seule peut obliger d'en boire, et nous marchâmes vers les gigantesques constructions dont nous n’élions plus distants que d’une lieue et demie, A mesure que nous en approchions, la forme carrée et rigoureusement régulière de la plus grande devint à chaque pas de plus en plus visible, et nous pûmes bientôt en compter les terrasses. Mais nous dirigeâmes d'abord nos pas vers la plus petite, qui est aussi la

plus dilapidée des deux , et nous montâmes jusqu'an faîte, sur des blocs de pierres disjoints et sur des décombres de maçonnerie avec moins de peine que nous ne le craignions. Au sommet sont les restes d’un ancien bâtiment long de quarante-sept pieds et large de quatorze. Les murs , principalement construits en pierres non taillées, ont trois pieds d'épaisseur sur huit d'élévation. La porte qui regarde le sud est flanquée de trois fenêtres à droite et à gauche, et le côté du nord semble avoir été divisé à un tiers environ de sa longueur. Assis devant la façade, avec la grande pyramide à quelque distance et beaucoup d’autres petites à nos pieds, nous contemplâmes en silence cette scène d'antiques merveilles, où l'œil embrasse presque toute la vallée de Mexico, le lac et la cité, commande au loin les plaines inférieures, et ne se repose que sur les montagnes qui bordent l'horizon ; puis, redescendant, nous reprimes nos chevaux, et nous galopâmes vers la seconde pyramide à travers les nombreux tumuli qui sont parsemés sur la route et autour de sa base dans différentes directions. En certains endroits même, ces monlicules forment des rues régulières qui se prolongent de l’est à l'ouest.

Nous fûmes bientôt arrivés près de la plus grande pyramide et nous commencâmes à la gravir. Nous y parvinmes avec moins de peine que nous ne pensions, quoiqu'il nous fallût sans cesse marcher sur des ruines qui s'éboulaient sous nos pas. Les terrasses, comme je l'ai déjà dit, sont parfaitement visibles, surtout la seconde qui a trente-huit pieds de large, qui est construite de petits cailloux, et revêlue d’une couche de ciment rouge épaisse d'une douzaine de pouces. En beaucoup d'endroits, les aloès qui poussent dans les joints des pierres ont détruit la régularité des marches, mais sans altérer le moindrement la figure générale du carré. Presque à chaque pas, nous remarquâmes des morceaux de divers instruments qui provenaient de couteaux, de pointes de flèches et de lances, etc., qui étaient de cette espèce de pierre qu'on nomme obsidiane (1), et qui ressemblaient à ceux qu’on rencontre sur les collines de Chollula. Au sommet, nous trouvâmes une esplanade de grande étendue, mais dont la surface a été bouleversée. Il y avait probablement dessus un temple ou un autre édifice, et, dit la tradition, une idole couverte d’or. J'y ramassai des fragments de pelites statues, des bouts de faïence, et ce qui me surprit le plus, car je n’en avais pas encore vu au Mexique, des écailles d'huîtres.

Un voyageur qui donne la mesure de ces pyramides, dit que la base de la plus grande à six cent quarante-cinq pieds de long, et que la hauteur perpendiculaire en est de cent soixante et onze; mais je suis persuadé qu’il commet sur ce dernier chef une grave erreur en moins, et que l'élévation doit être moitié de la largeur. Quant à l'âge de ces monuments et au peuple qui les éleva, on ne peut former que dé simples conjectures. Personne que j'ai pu rencontrer à Mexico n’en savait rien, personne ne se souciait de le savoir. Aucun habitant de cette ville n'était allé même visiter ces pyramides , quoique de la cathédrale on les apercçoive toutes deux , aussi bien que le mont Tescosingo qui renferme le bain de Montézuma. Les naturels qui demeurentdansle voisinage immédiatdeces merveilleuses constructions ne peuvent non plus vous donner le moindre renseignement. Presque au bas de l'une, je rencontrai une vieille femme indienne et je lui demandai si elle pouvait me dire qui les avait construiles. « Si segnor, me répondit-elle ; San{o-Francisco. Oui, monsieur; Saint-François. » Ce qu'il y a de certain, c’est qu'elles étaient déjà, lorsque les Espagnols débarquèrent au Mexique, dans l'état de dégradation où elles sont aujourd’hui.

Nous gagnâmes ensuite le village de San-Juan de Teotihuacan, où à peine pûmes-nous trouver des vi-

(4) Du latin obsidianus. Pierre noire et luisinte apportée d’Ethiopie par un Obsidius, peut-être le jais. A. M.,

oo

vres, non plus que du fourrage pour nos chevaux. Dans la soirée, nous atteignimes Saint-Christoval, après avoir dépassé, à la tête du lac de ce nom, la gigantesque chaussée longue d'une lieue, bâtie par le gouvernement pour empêcher que les eaux n'en coulent dans celui de Tezcuco. Nous y dormîmes quelques heures sur un plancher nu, et, repartant bien avant le jour, nous rentrâmes de bonne heure dans Mexico. Le résultat de cette petite excursion a été de me convaincre que pour révoquer en doute la véracité des auteurs espagnols qui ont décrit les cités mexicaines, leur immense population, leurs richesses et l'état avancé des arts chez ce peuple, il faut n'avoir jamais vu le pays. Si, par exemple, Robertson eût passé une heure à Tezeuco, à Tescosingo ou à Huexotla, il n'aurait pas avancé dans son histoire d'Amérique que le palais de Montézuma dans la capitale n’élait qu'une cabane bâtie en terre, ni que le nombre prodigieux des habitants de cette ville n'avait existé que dans l'imagination de certains auteurs. Ce n’est pas, en effet, dans le Mexico actuel qu'on doit chercher les traces de la grandeur mexicaine, puisque tout vestige de sa première magnificence fut anéanti par les conquérants. Cortez fut obligé de démolir et de raser chaque maison à mesure qu’il la prenait, et cinquante mille ouvriers indiens marchaient sur les talons de ses soldats pour compléter l'œuvre de destruction, et combler les canaux dans chaque rue avec les décombres ; mais il est visible que les fondations de la présente ville ont élé jetées sur les ruines de l'ancienne. Le but avoué des Espagnols était de renouveler absolument la face du pays et d’abolir même la mémoire du peuple qu'ils avaient exterminé : peu s’en faut qu’ils n'y aient réussi.

Excursion à la mine d'argent de Themascaltepec. Cérémonie de la prise de possession d’une mine.

Peu après mon retour à Mexico, j'en repartis pour aller à Themascaltepec visiter une mine d'argent qu'on proposait de me vendre. Le propriétaire et mon fils m'accompagnèrent. La distance à parcourir était d’une trentaine de lieues. Nous quittâmes la capitale dans une pesante voiture tirée par sept mulets, et nous longeâmes le grand canal qui d'un côté borde la route, tandis que de l’autre elle est séparée des prairies marécageuses qu’on a prises sur le lac par un fossé profond sur toute la longueur duquel sont plantés de grands arbres assez semblables aux peupliers d'Europe. Au bout de trois milles, nous dépassâmes le château de Chalpultepec dont j'ai parlé ailleurs ; il est situé sur une petite montagne , ou plutôt sur un roc énorme, et commande une magnifique vue de toute la contrée environnante. Deux milles plus loin, à la naissance des montagnes qui entourent la vallée de Mexico, dans une position délicieuse, repose le village de Tacubaya qui n’est principalement composé que des belles maisons, des villas et des superbes Jardins de tous les nobles et riches habitants de la capitale.

ous monlâmes ensuite l’espace d'environ trois lieues par une route qui était passable , mais qui ne 2 lee rien de fort intéressant et qui traversait ans cerlains endroits un pays nu et brûlé, et nous parvinmes à la source de la jolie rivière qui approvisionne presque seule Mexico, où ses ondes parviennent à grands frais au moyen d'un canal. Nous continuâmes encore de gravir quelque temps ; après quoi, parvenus au sommet de la chaine, nous redescendimes vers la plaine ou vallée dans laquelle s’élèvent les villes de Lerma et de Tolluca.

Lerma, où nous couchâmes, est une ville régulière ment bâtie, mais qui semble n’avoir été jamais achevée, et dont toutes les maisons vous étonnent par leur extrême petitesse. Nous repartîimes à la pointe du jour, et passant à l'extrémité d’un lac qui parait

avoir été jadis beaucoup plus vaste qu’il ne l’est aujourd’hui , nous parcourûmes une belle plaine couverte de riches prairies, de jaunes moissons et de grandes fermes. En deux heures , par une excellente route nous atteignîimes Tolluca dont la distance de Lerma est d’une douzaine de milles.

Tolluca, comme la plupart des cités mexicaines, est élégante et construite avec beaucoup de régularité, Il y règne un air florissant qu'on ne remarque ordinairement pas au Mexique. Les maisons avaient toutes un aspect de nouveauté et de fraîcheur, et ce que je n’avais encore vu nulle part, plusieurs édifices étaient en construction. Tolluca compte des fabriques nombreuses de savon et de chandelles. C’est aussi là, dit-on, que se confectionnent les meilleurs jambons et saucissons de toute la contrée, et nous admirâmes, en effet, la belle race des porcs qu’on y élève.

A deux lieues au-delà de cette ville, cesse la route pour les voitures. Nous prîmes donc des chevaux à une ferme voisine, et montant l'espace de plusieurs milles, nous entrâmes dans les vastes forêts qui courounent la Cordillère à l’ouest du plateau du Mexique. Nous continuâmes à gravir quelque temps au milieu d'arbres gigantesques, dontbeaucoup étaient nouveaux à mes yeux, mais parmi lesquels je reconnus des chênes et des pins qui, par leur taille et leur vigueur, éclipsaient tous ceux des Alpes et de la Norwége, Atteignant bientôt une gorge de montagnes, nous commençâmes à redescendre; et tandis qu'à notre gauche s'élançait le volcan de Tolluca couvert d’une neige perpétuelle, devant nous d'autres pics qui s’abaissaient par degrés semblaient guider les yeux vers l'océan Pacifique dans la direction duquel nous marchions. La descente était si rapide, qu’en beaucoup de places nous fûmes obligés de mettre pied à terre et de n’avancer que pas à pas sur des blocs détachés de basalle et sur d’autres substances volcaniques où nulle trace du travail de l’homme n'était visible. Rien même n'indiquait que nous fussions dans un pays habité, sinon que de temps en temps nous rencontrions de petites troupes d'Indiens qui allaient vendre à Tolluca ou jusqu'à Mexico les produits de leurs champs. Le voyageur solitaire n'a rien à craindre de ces simples gens : ce sont les plus douces, les plus honnêtes, les plus inoffensives créatures du monde, qui ne manquent jamais de saluer un étranger. Leurs fardeaux étaient en général des fruits, de la volaille, des nattes, des tuiles de bois pour couvrir les maisons, et quelquefois du charbon. La plupart d’entre eux étaient accompagnés de leurs femmes, qui, propres et ayant l'air modeste, étaient plus chargées que leurs maris, outre qu’elles portaient comme d'ordinaire leurs petits enfants attachés à leur dos.

Après avoir descendu trois ou quatre heures, nous arrivâmes à une petite plaine qu'entouraient de toutes parts des monts dont la cime était couronnée de pins. Au centre de cette plaine, parmi des champs cultivés avec soin, s'élève le charmant petit village indien de San-Miguel de los Ranchos, dont l’église s'aperçoit d'assez loin. Nulle position n’est plus délicieuse, nul climat plus enchanteur. Sur la montagne nous aurions été presque tentés de nous plaindre du froid, mais alors la température était redevenue aussi douce que les plus belles contrées de l’Europe. Le chemin ne trouvait que des moissons, des vergers, des jardins, et nous ne voyions suspendues sur nos têtes que des pommes, des poires et des pêches. Lorsque nous mimes pied à terre, nous fûmes aussitôt environnnés par les habitants, qui nous offrirent tous les services en leur pouvoir, et ils nous menèrent à un petit bâtiment nommé Comunidad, que l'Etat a fait ériger pour servir d'asile aux voyageurs. Quand nous y eûmes étalé nos matelas, nous allämes examiner l’église, qui en était voisine. C’élait la veille de la fête de saint Marc, ou, comme l'appelaient les Indiens qui nous accompagnaient, de nostro bueno amigo, de notre bon ami. Le saint lieu, orné suivant l'usage de

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statues et de tableaux, ayait été, à cause de la circonstance, décoré d'une manière très pittoresque par des guirlandes de fruits, de fleurs et de branches de palmier. Lorsque vint la nuit, il fut soudain inondé d'une éclatante lumière par huit bûchers de bois d'arbre à chandelles , espèce de pin qui renferme beaucoup de résine, et qui, allumé, brûle avec une flamme aussi claire que celle d'une bougie. Bientôt il fut encombré par une multitude de personnes des deux sexes ; puis, une pantomime mêlée de danses et de singulières cérémonies indiennes commença devant l'autel, que je reconnus immédiatement, et à mon extrême surprise, pour être de la même nalure que ceux en usage avant l'introduction du christianisme. Les acteurs étaient au nombre de huit, dont cinq hommes et trois femmes, et grotesquement mais richement habillés, à la mode du temps de Montézuma. Un jeune garçon, pour représenter ce monarque, portait une haute couronne de laquelle s’élançait un panache de plumes rouges. Le sujet du premier açte du drame était un guerrier qui prenait congé de sa famille avant de marcher au combat. Pour le mettre en action, un homme et une femme dansèrent quelque temps, et par leurs gestes ils exprimèrent à ne pas s'y méprendre qu'ils allaient se quitter, puis tombant à genoux ils prièrent solennellement pour le succès de l’entreprise. Au deuxième acte, parurent deux guerriers revêtus de superbes costumes. L'un, censé mexicain, se distinguait à l'élévation de sa coiffure et à une écharpe de soie cramoisie qui passait sur une de ses épaules. Après avoir dansé, ils engagèrent un cémbat simulé, quesuivirent diverses évolutions, et qui naturellement se termina par la victoire du Mexicain . 11 fit son adversaire prisonnier et l’entraîna par les cheyeux aux pieds de son souverain, La danse alors recommença, le vaincu ne cessa d'implorer la compassion tant du vainqueur que de son monarque. Les différentes parties de cette petite pièce furent admirablement jouées. Les plus fameux mimes d'Europe n’eussent pas mieux rempli les rôles : c'est au point qu'un instant je crus que j'allais voir le captif réellement immolé par ces chrétiens aux dieux de leurs pères. Les femmes, pour danser, accompagnaient leurs pas et la musique de l'orchestre avec un léger instrument qu'elles tenaient de la main droite : c'était une espèce de pavillon chinois fait d'une gourde garnie de petites sonneltes d'argent, et non sans harmonie. Je voulus leur en acheter un, mais la propriétaire refusa de le vendre. IL y avait un vieillard qui me sembla participer à la représentation sous un triple caractère : d’abord, il était violoniste, et comme tel conduisait les autres musiciens; à le voir ensuite se démener, on devait le prendre pour le maître des cérémonies ; enfin, si je ne me trompe, il représentait aussi le grand-prêtre. Il portait un vêtement blanc que bigarraient des guirlandes de petites feuilles vertes, et c'était lui qui paraissait indiquer aux acteurs chacun de leurs mouvements. Vers la fin, lorsque Montézuma reçut l'hommage de son prisonnier, le monarque restait debout, ce qui était contraire à l'étiquette de sa cour; il fut averti de la faute qu'il commettait par un petit coup que le grand-prêtre. lui donna sur la joue avec sou archer : aussitôt Sa Majesté s’assit sur ses jambes, et écouta d’un air digne la harangue du vainqueur et la prière du vaincu. Toute la congrégation parut charmée de notre présence.

Quand nous sortimes de l'église, on brüûla des fusées en notre honneur, et pendant que nous soupâmes on nous donna une sérénade; jusque vers minuit, nous entendimes les éclats de joie des habitants : ils tirèrent alors un feu d'artifice, ce qui termina la fêle jusqu'au matin suivant. y

Comme nous élions encore à dix-huit milles de Themascallepec, et que nous désirions y arriver de bonne heure, nous quittâmes le village avant le jour. Notre route passait au milieu de nombreuses petites fermes

qui en dépendent. Tout dans la nature était silencieux comme la mort, excepté le ruisseau qui arrosait cette paisible vallée; et la lune brillait sans nuage, tandiss que nous cheminions à travers les champs de ces’ heureux Indiens qui, dans cette partie. du Mexique, cultivent leur sol natal sans presque jamais voir la face des blanes ni sentir leur honteuse dépendance.:Après une demi-heure de galop, nous rentrâmes dans les: bois, etce fut une répétition de la magnifique scène que nous avions admirée la veille. En certains endroits, telles étaient la hauteur des arbres et l'épaisseur du feuillage au-dessus de nos têles, que nous marchions dans une obscurité profonde quoique la lune étincelât encore dans toute sa splendeur. En beaucoup de places le chemin était fort escarpé, car nous avions de nouveau à gravir vers une région montagneuse. Au lever du soleil, nous atteignimes un pays plus découvert, et nous Jongeâmes les bords d'une rivière rapide qui coulait parmi des moissons de blé et de maïs. Souvent l'étroit sentier que nous suivions était obstrué par une végétation si vigoureuse, qu'il en devenait presque impraticable. Entre autres fruits sauvages qui de toutes parts s'offraient à nos yeux, nous recueillimes des fraises et des mûres de ronce beaucoup meilleures que celles d'Europe. Nous traversämes ensuite une plaine stérile et sablonneuse; après quoi, gravissant quelques montagnes nues qui, déchirées par les torrents, présentaient sur divers points les formes les plus extraordinaires et les plus bizarres, nous redescendimes dans une belle contrée, et nous entrâmes dans le district de Themascaltepec, dont les mines produisaient encore naguère jusqu'à 260,000 marcs d'argent par année. Une descente rapide et difficile, longue d'une demi-lieue, nous conduisit à la ville d'où ce district tire son nom.

Cette ville ne renferme plus aujourd'hui qu’un millier d'habitants, mais sa population était sept ou huit fois plus considérable avant que la plupart des nombreuses mines qui l'environnent eussent cessé d'être exploitées. Elle est aussi dans un triste état de délabrement ; car presque toutes les usines où se préparait le métal tombent en ruines, et les canaux construits à grands frais dans beaucoup de rues pour mettre en mouvement les pesantes mécaniques qui broyaient le minerai, au lieu d'être entretenus avec soin comme autrefois, sont partout envahis par les végétaux épais qui les cachent; mais on ne saurait imaginer un site plus enchanteur. Elle repose au milieu d’une petite vallée ceinte par des montagnes contenant de l'argent, du cuivre et du plomb, dont les flancs sont entièrement revêtus de bois, parmi lesquels les chaumières et les plantations des Indiens produisent un charmant effet, et à ses pieds, après l’avoir arrosée dans tousles sens, se réunissent trois jolis ruisseaux pour former une rivière considérable qui va se décharger dans l'océan Pacifique. Ses maisons n'ont en général que le rez-dechaussée, et sont couvertes d'un large toit saillant qui n’est formé que de simples lattes, mais qui convient merveilleusement bien à un climat dont la beauté est telle, qu'on peut se passer et de cheminée et presque de carreaux. La température en est plus agréable que celle même de Mexico; car les chaleurs y sont rarement aussi fortes et le froid n'y est jamais si vif, tandis que pendant la saison humide où pourtant il ph chaque jour dans l'après-midi, nulle variation de l'atmosphère n’est pour ainsi dire sensible. Les habitants se montrent courtois et polis à l'égard des étrangers, surlout quand ils les connaissent. Ils sont fort religieux et ne manquent jamais d'aller à l’église s'acquitter de leurs dévotions. La plupart des dames assistent matin et soir aux offices, et leur extérieur est le plus modeste, le plus décent que j'aie jamais vu.

Au Mexique, comme en d'autres pays , les districts où sont situées des mines sont en général stériles eb nus ; mais celui de Themascaltepec fait exception à la règle. 11 n'existe nulle part de vallée plus délicieuse et plus pittoresque. Le marché de la ville ,toujours appro+

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visionné avec abondance, offre loutes les espèces de productions végétales et animales qu’on rencontre en Europe et en Amérique. Dans le même champ vous pouvez voir le plus beau blé européen, des plantations de cannes à suere et des haies d’aloès. A l’époque de mon voyage, la végétation déployait un luxe inouï. La multitude des fleurs et de plantes d'ornement inconnues aux botanistes de. nos contrées , que je rencontrais à chaque pas, ne saurait s'énumérer. Les routes du voisinage sont rendues presque inaccessibles par les festons et les arcades que forment mille sortes de vignes sauvages et de convolvulus, plus gracieuses les unes que les autres. Je remarquai surtout, au bord des différents cours d'eau, un arbuste haut d'une vingtaine de pieds, remarquable par son feuillage luisant, etgarni de fleurs dont chacune ressemblait à un bouquet de roses, qui n’a poiut encore élé décrit, que je sache.

La mine que j'étais venu visiter me paraissant suscepüble d'un bon rapport, j'en fis l'acquisition. Dès le lendemain, après que les contralis eurent été de part et d'autre signés, on m'envoya avec toutes les cérémonies d'usage en possession de mon nouveau domaine, Devant plusieurs des notables de la ville qui avaient le padre à leur tête, l'officier public compétent me prit par la main et me mena ainsi à l'entrée de la mine. Là, il m'en déclara propriétaire au nom de la loi, et après m'avoir félicité sur le bien précieux que je venais d’acquérim, il me pria de ramasser trois pierres et de les jeter dans des directions différentes, puis d'arracher quelques brins d'herbe et de les éparpiller autour de moi, afim de montrer que la terre et tout ce qu’elle pouvaitproduirem'appartenait. Nous revinmes ensuite tous chez mon vendeur, qui nous donna une collation, el maints toasts furent portés à la réussite de mon entreprise. |

Dès que j'eus pris toutes les mesures convenables pour assurer autant que possible l'intègre exploitation de ma mine, nous quittâmes Themascaltepec mon fils et moi, et nous regagnâmes Mexico sans qu'il nous arrivât rien qui vaille la peine d'être rapporté. Seulement , comme nous n’étions plus qu’à quelques lieues de la ville et que nous passions près d'une ferme, nous fûmes frappés par le son d’une grosse cloche qu'on agitait avec une violence extraordinaire. Mettant pied à terre et entrant dans la maison, car le ciel était chargé de nuages et il menaçait de pleuvoir, nous demandâmes au sonneur pourquoi il faisait un tel carillon. «C'est, nous répondit-il, que mon maître rentre une partie de la récolte, et comme on pourrait craindre de la pluie j'empêche qu'il n'en tombe, car cette cloche a été bénite exprès par un évêque. » Nous ne pûmes nous empêcher de rire; mais encore, si incertain que a le temps, la journée se passa sans une seule goutte

‘eau,

Retour en Angleterre,

Je trouvai à Mexico une lettre que m'écrivait le capitaine du navire de Sa Majesté le Phaéton, alors mouillé à la hauteur de Vera-Crux, et dans laquelle il Mmannonçait que si par hasard mon intention était de quitter.le Mexique sous six semaines, époque à laquelle il comptait directement retourner à Portsmouth, il était autorisé à me recevoir gratis à son bord avec mes gens et tout mon bagage. Ne voulant pas manquer une belle occasion, nous quittâmes la capitale le 49 juillet et le 22 août nous miîmes le pied sur le vaisseau qui devait nous reconduire dans notre patrie, Nous ne pûmes cependant, à cause des vents contraires, lever l'ancre que le 31.

Nous parvinmes au bout de quelques jours en vue de Campêche ; mais l'eau est si basse dans la baie de ce nom, qu'il nous fallut mouiller à cinq lieues de la ville, Le capitaine et quelques officiers se rendirent à terre pour se procurer les vivres nécessaires au voyage. Pendant leur absence nous fûmes visités par une innombrable multitude des plus petites espèces d'oiseaux

de terre, principalement de chanteurs et de gobemouches, qui, dans le cours de leur émigration de la côte septentrionale au golfe du Mexique à celle de l'Yucatan se posèrent de fatigue sur le pont et sur les agrès.

Moins d’une semaine nous suffit ensuite, favorisés par le vent, pour gagner Cuba et passant sous les canons du fameux fort Morro , aller ancrer dans le beau hâvre opposé à la capitale de l’île. Je pus résider dix jours à la Havane; mais celle ville est si connue que je n’ai pas besoin d’en donner une description. Je me bornerai donc à dire que la place elle-même, non plus que les manières des habitants, n'offre pas la moindre ressemblance avec ce qu’on peut voir dans les diverses parties du Mexique, quoiqu’elle ait aussi été peuplée par une colonie d'Espagnols. Ses églises et ses édifices publigs ne sauraient être comparés à ceux de la Nouvelle-Espagne, mais ses boutiques et ses rues annoncent plus d'opulence. Les dames élégamment mises se font voir tout le jour aux fenêtres des rez-dechaussée, et le soir, des centaines de jolies voitures à un cheval, dans le genre de nos cabriolets, conduites par des nègres en belles livrées et remplies de personnes des deux sexes mises avec recherche, parcourent les promenades publiques et les routes du voisinage. Le jardin botanique, située aux portes de la ville, est un nouvel établissement qui décèle autant d'art que de goût, quoiqu'il ne fût pas encore fini, il renfermait déjà beaucoup d'arbres précieux et de plantes rares. Lorsque je le visitai, il m’arriva de passer près d’un buisson bas qui poussait dans un lieu humide, et mon attention fut attirée par l'aspect bizarre des feuilles, qui semblaient être ciselées ou relevées en bosse; mais quand je m’approchais pour en saisir une et l’exarminer de plus près, je fus grandement surpris de voir le phénomène disparaître soudain, et je découvris qu'il était produit par une nombreuse famille de belles petites grenouilles qui s'étaient attachées au feuillage, et qui, effrayées par moi, avaient ressauté dans l’eau.

On recommande ordinairement aux étrangers le palais de l’évêque. IL est silué à environ trois milles dans la campagne, dans un site charmant ; et la route par laquelle on y arrive, traversant des plantations d'arbres à choux, de cocotiers, de dattiers, et d’une espèce d'arbres à pain, est délicieuse pour le voyageur né en Europe; mais ni la maison ni le jardin, à l'exception de quelques magnifiques bouquets de bambous, ne valent la peine d'être vus. Sur les marchés on trouve la plupart des fruits mexicains et une grande variété d'oiseaux curieux ; mais malheureusement ils sont tous si mutilés que pas un n’est digne de figurer dans une collection d'ornithologie. Les poissons aussi sont nombreux. Le dauphin se sertcommunément sur les tables et passe pour être un mets délicat. Des crabes de terre abondent également et sont un bon manger, ainsi que l'élégant coquillage appelé pholas-aile-d'ange, qui se vend à la douzaine comme les huîtres et à bon prix.

La traite des noirs se fait encore dans l’île de Cuba ; mais à la Havane les esclaves ont l'air d’être traités avec douceur. Le marché où on les achète se tient à peu de distance des murs; et à Regla, petite ville située dans le hâvre, on arme publiquement des navires pour aller en Afrique chercher de nouveaux captifs. I y en eut plusieurs qui pendant notre résidence appareillèrent, à ce que disaient les capitaines, dans ce but; mais nous apprîimes qne très probablement ils devaient plutôt exercer la piraterie. En effet, la plupart des marchands de l'île sont accusés sinon coupables, sous ce double chef. La chaleur du climat est excessive, et on croit le séjour de la ville dangereux pour les Européens. Les rues sont étroites, mal aérees et non pavées. Pendant les grosses pluies elles sont tellement inondées, quil n’est plus possible de les parcourir, hormis en voiture. Le théâtre est vaste, et sous tous les rapports, meilleur que celui de Mexico, La seule fois que j'y allai, il était plein,

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