‹ Voyages autour du mondeChapitre 20 sur 21 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ÉCHEC ET MORT (De juin iSSy à octobre i858)

Présentation à la cour. — La reine Ranavola. — Ses palais à Tananarive. — Elle tue par plaisir. — Les Hovas. — Persécutions contre les chrétiens. — Ranavola systématiquement ruine les riches. — Ses tournées sanguinaires. — Le jour est pris pour renverser cette reine cruelle. — Grand bal costumé' à la cour. — Echec de la conspiration. — Kabar contre les chrétiens. - Nous sommes expulsés sous prétexte de républicanisme. — Malgré les fatigues, les privations et les maladies d'une route homicidement prolongée, nous nous embarquons à Tamatave. — Mort de madame Ida Pfeiffer à Vienne en Autriche. — Loyauté des récits de cette voyageuse.

Notre présentation à la cour de Madagascar eut lieu le 2 Juin. Vers quatre heures de Taprès-midi, nous nous fîmes transporter au palais, dont rentrée princici pale est surmontée d'une grande aigle dorée aux ailes déployées. Conformément à Tétiquette, nous dûmes franchir le seuil d'abord du pied droit; nous passâmes de même une seconde porte qui conduisait à une grande cour devant le palais. Là, nous vîmes la reine assise sur le balcon du premier étage. On nous fit ranger en ligne dans la cour, en face d'elle. Sous le

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balcon, il y avait des soldats qui faisaient quelques exercices, dont le dernier était excessivement comique; il consistait à lever brusquement le pied droit comme s'il avait été piqué de la tarentule.

La reine, selon l'usage du pays, était enveloppée d'un large simbou de soie, et, pour coiffure, elle avait une énorme couronne d'or. Quoiqu'elle fût assise à Vombre, on n'en tenait pas moins déployé au-dessus de sa tête un très-grand parasol en soie cramoisie, qui fait partie de la pompe royale. D'un teint assez foncé, d'une forte complexion, elle est, malgré ses soixantequinze ans, pour le malheur de ce pauvre pays, encore alerte et robuste. Autrefois elle était, dit-on, trèsadonnée à la boisson; mais elle a renoncé depuis longtemps à ce vice. A la droite de la reine, se tenait son fils, le prince Rakoto; à sa gauche, son fils adoptif, le prince Ramboasalama; derrière elle étaient debout ou assis quelques neveux, nièces et autres parents des deux sexes, ainsi que plusieurs grands du royaume. Le ministre qui nous avait conduits au palais fit à la reine un assez bref discours, après lequel nous dûmes nous incliner trois fois et prononcer ces mots : Esa-ratsara tombokoë^ ce qui signifie : c Nous te saluons de notre mieux; » elle répondit : Esaratsara^ ce qui veut dire : « C'est-très bien. »

Nous nous tournâmes ensuite à gauche, pour faire * les mêmes trois révérences au tombeau du roi Radama, placé de côté à quelques pas de là, puis nous retournâmes À notre ancienne place devant le balcon, et saluâmes de nouveau trois fois. M. Lambert, à cette occasion, leva en l'air une pièce d'or de 5o fr. et la mit dans la main du ministre qui nous accompagnait. Ce don, que doit offrir tout étranger présenté pour la première fois à la cour, s'appelle manasina. Il n'est pas nécessaire que ce soit une pièce de 5o fr. :

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la reine se contente même d'un écu d'Espagne ou d'une pièce de 5 fr.

Après la remise de ce don d'arrivée, la reine demanda à M. Lambert s'il avait quelque chose à lui dire ou quelque souhait à formuler. Il répondit que non. Sa Majesté daigna aussi s'adressera moi, s'informa de ma santé, si je n'avais pas été atteinte de la fièvre. Il est vrai que l'étranger n'échappe que très-rarement dans la belle saison à la fièvre intermittente. Dès le second jour après notre entrée à Tananarive, M. Lambert en eut un léger accès, et dans la suite elle nous éprouva tous deux bien rudement. Quand nous eûmes répondu aux questions de la reine, nous restâmes quelques minutes à nous regarder les uns les autres, puis les salutations et les révérences recommencèrent. Nous dûmes prendre de nouveau congé du tombeau de Radama, et en sortant, on nous rappela qu'il ne fallait pas franchir le seuil d'abord du pied gauche.

Voilà comment la fière reine de Madagascar donne audience aux étrangers; elle se croit beaucoup trop grande et trop élevée pour les admettre dès la première fois en sa présence immédiate. Quand on a le bonheur de lui plaire particulièrement, on est introduit dans le palais, mais jamais dès la première audience.

Le palais de la reine est un grand édifice en bois, composé d'un rez-de-chaussée et de deux étages avec une toiture très-élevée. Chaque étage est garni de larges balcons. Tout l'édifice est entouré de colonnes en bois, de vingt-six mètres de haut, sur lesquelles repose le toit qui s'élève encore à plus de treize mètres, et dont le centre est appuyé sur un pilier de trente-neuf mètres d'élévation. Ces colonnes , sans en excepter celle du centre, sont toutes d'un seul morceau, et quand on songe que les forêts dans lesquelles existent des arbres assez gros pour fournir de pareils fûts sont éloignées

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de quatre-vingts à quatre-vingt-seize kilomètres de la ville ; que les routes, loin d*être frayées, sont presque impraticables, et que le tout, amené sans l'assistance de bêtes de somme ou de machines, a été travaillé et mis en place avec les outils les plus simples, on doit considérer Térection de ce palais comme une œuvre gigantesque, digne d'être assimilée aux sept merveilles du monde. Le transport du pilier central lui seul a occupé 5,ooo hommes, et Térectioa en a duré douze jours.

Tous ces travaux ont été exécutés par le peuple à titre de corvées, sans qu'il reçût ni salaire ni nourriture. On prétend que, pendant la construction du palais, 1 5 ,000 hommes ont succombé à la peine et aux privations; mais cela inquiète fort peu la reine, et la moitié de la population peut périr, pourvu que ses ordres suprêmes s'accomplissent.

Devant Tédifice principal, on a laissé la place d'une vaste et belle cour, autour de laquelle s'élèvent plusieurs jolies constructions, toutes également en bois. Le principal édifice n'est pas habité : il ne renferme que les grands appartements d'apparat ; ceux de la reine sont situés dans un des bâtiments latéraux, qui se relie au palais par une galerie.

Au principal édifice se rattache, du côté gauche, le palais d'argent, ainsi appelé parce que toutes les arêtes des voûtes, ainsi que tous les encadrements des portes et des fenêtres sont garnis d'innombrables petites clochettes d'argent. Ce palais est la résidence du prince Rakoto, qui néanmoins ne l'habite que trèsrarement.

A côté du palais d'argent, est le tombeau du roi Radama, une toute petite maison en bois sans fenêtres, mais à qui l'absence même de fenêtres et le piédestal sur lequel elle repose donnent l'aspect d'un monument.

On pratique à Madagascar un bien singulier usage : lorsqu'un roi meurt, on met dans sa tombe tout ce qu'il possède d'or , d'argenterie et d'objets précieux. L'héritier peut, il est vrai, en cas de besoin, enlever le trésor, et, autant que j'ai pu savoir, c'est ce qui arrive toujours.

Le trésor de Radama n'est évalué qu'à 275,000 fr., tandis que celui de son père était déplus de 5, 000,000. Le trésor ou la fortune de la reine actuelle monte, à ce qu'on m'a dit, de 5 à. 6,000, 000, et ses revenus annuels sont de 3oo à 400,000 fr. Elle peut joindre cette dernière somme à son trésor sans presque en rien retrancher, n'ayant de dépense à faire ni pour sa personne, ni pour son gouvernement. En effet, quant au gouvernement, le peuple remplit toutes les fonctions gratis et est chargé de subvenir à l'ensemble des dépenses de l'État, et, pour ce qui est de la personne royale, elle est propriétaire du pays et possède une multitude d'esclaves qui doivent fournir aux besoins de sa maison. Les habits mêmes qu'elle porte sont en grande partie fabriqués avec des produits du pays et par les mains de ses esclaves.

On peut trouver à Tananarive des indigènes qui ont plus d'un million de fortune, mais ils cachent leur richesse ; car, si la reine avait par hasard connaissance d'un tel trésor, elle aurait vraisemblablement la fantaisie de se l'approprier. Tout l'or qui existe dans l'île est évalué au plus haut à trente millions. Je n'envie pas à la reine son trésor ; mais le plus grand bonheur qui puisse arriver à la population de Madagascar, c'est que ce trésor soit enseveli le plus tôt possible , avec la puissante personne de Sa Majesté. Incontestablement elle est une des femmes les plus altières et les plus cruelles de la terre entière, et son histoire n'ofiFre qu'un tissu d'horreurs et de scènes

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sanglantes. En moyenne, Ranavola fait pénr à Madagascar, tous les ans, de 20 à 3o,ooo personnes, soit par les exécutions et les empoisonnements, soit par les corvées et les guerres. Si ce gouvernement dure encore longtemps, la belle île se trouvera tout à fait dépeuplée; aujourd'hui déjà, la population est de moitié moins nombreuse qu'elle ne l'était du temps du roi Radama, et des milliers de villages ont disparu sans laisser la moindre trace de leur existence.

Les exécutions et les massacres ont souvent lieu en grand et frappent surtout les Seklaves, qui paraissent s'être attiré la haine toute particulière de la reine; on doit avouer qu'elle ne traite guère plus doucement les Malgaches, ni les autres tribus. La seule race qui trouve en quelque sorte grâce à ses yeux est celle des Hovas, dont elle-même fait partie.

Autrefois les Hovas étaient de tous les peuples de Madagascar le plus méprisé et le plus abhorré ; on les traitait à peu près comme les parias dans l'Inde. Ce n'est que sous Radama, et surtout depuis la reine actuelle, que ce peuple s'est distingué et a su conquérir la première place par sa bravoure, son intelligence et son ambition. Mais malheureusement son caractère n'en est pas devenu plus noble, et ses vices l'emportent de beaucoup sur ses vertus ; comme disait M. Laborde, le Hova réunit les vices de toutes les tribus de l'île. Le mensonge, la fourberie et la dissimulation ne sont pas seulement chez lui dominants, ce sont même des vices si estimés qu'un père cherche à les inculquer le plus tôt possible à ses enfants. Les Hovas vivent entre eux dans une méfiance perpétuelle, et regardent l'amitié comme une chose impossible. Pour la finesse et la ruse, ils y excellent d'une manière incroyable et pourraient en remontrer au plus habile diplomate de l'Europe.

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Ce peuple, d*origine malaise, est, sans contredit, moins laid que les autres qui habitent Madagascar. Ses traits tiennent moins du type nègre et sont mieux formés que ceux des Malais de Java et de l'archipel Indien ; le corps est plus grand et plus fort ; la peau offre toutes les nuances, depuis le jaune olivâtre jusqu'au rouge brun foncé. Plusieurs des Hovas ont le teint très*clair ; mais j'en remarquai aussi beaucoup, surtout parmi les soldats, dont la peau tire tellement sur le rouge que je les aurais plutôt pris pour des Peaux- Rouges Indiens de l'Amérique du Nord auxquels on a donné ce nom. Ils ont les yeux et les cheveux noirs, et ces derniers longs, crépus et laineux.

Bien qu'ils constituent la tribu aimée de la reine, les Hovas sont gouvernés également d'une main de fer, et, s'ils ne sont pas exécutés par centaines et par milliers comme les autres, ils sont pourtant aussi mis à mort pour les moindres délits. « Du sang, toujours du sang I t> telle est la devise de Ranavola , et cette méchante femme croit avoir perdu sa journée quand elle n'a pas signé au moins une demi-douzaine de sentences de mort (i).

Par exemple, en 1837, les ministres apprirent à la reine qu'il y avait parmi le peuple beaucoup de magiciens, de voleurs, de profanateurs de tombeaux et d'autres criminels. La reine décréta aussitôt un kabar (session judiciaire) de sept semaines, et fit publier en même temps qu'elle accorderait leur grâce à tous ceux qui se dénonceraient eux-mêmes, tandis que quiconque ne se déclarerait pas serait mis à mort. Il y eut en somme près de seize cents coupables; dont

(i) n y aurait de curieux rapprochements à faire entre ces 4étails et ceux que Speke a donnés sur les populations qu'il a étudiées entre les lacs Victoria et Albert, ainsi que sur les rois Mtésa et Camrasi. — Voir Les Sources du Nil. — J. B.

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quinze cents s'étaient livrés spontanément au tribunal, et quatre-vingt-seize avaient été dénoncés. De ces quatre-vingt-seize, quatorze furent brûlés et quatre-vingtdeux furent, les uns précipités du haut d'un rocher, situé dans la ville de Tananarive, et qui a déjà coûté la vie à des milliers d*hommes; les autres furent jetés dans une fosse et couverts d'eau bouillante; il y en eut d'exécutés avec la lance ou d'empoisonnés; quelques-uns furent décapités ; à plusieurs, on coupa les membres les uns après les autres; mais, au dernier, fut réservée la mort la plus aâreuse. On le mit dans une natte, en ne lui laisant de libre que la téte^ et son corps fut livré tout vivant à la pourriture.

Ceux qui s'étaient dénoncés eux-mêmes échappèrent, selon la promesse royale, au supplice; mais il me semble qu'on les traita plus cruellement encore que les criminels condamnés à mort. La reine déclara que, trouvant trop dangereux de rendre la liberté à un aussi grand nombre de criminels, elle devait en tout cas leur ôter les moyens de nuire. Donc, elle leur fit river de lourds fers autour du cou et des poignets^ et ces malheureux furent attachés ensemble par quatre ou cinq avec de grosses barres de fer de cinquante centimètres de longueur. Après cette opération, on les laissa libres d'aller où bon leur semblait; seulement il y avait partout des inspecteurs chargés de veiller sévèrement à ce qu'aucun d'eux ne limât ses fers. Si un homme du groupe venait à mourir, on lui coupait la tête, pour pouvoir délivrer le corps de son collier rivé, et les fets du défunt restaient à la charge des survivants, de sorte que ceux-ci à la fin pouvaient à peine se traîner et périssaient misérablement écrasés sous leur fardeau.

Comme nous l'avons fait remarquer plus haut, la reine, dès son avènement au trône, s'est appliquée de

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la manière la plus impitoyable à étouffer le christianisme, introduit à Madagascar du temps du roi Radama. Cependant on dit qu'il existe encore dans Tile beaucoup de chrétiens, qui cachent autant que possible leur croyance. Malgré toutes les mesures de précaution , une petite société chrétienne fut dénoncée à Tananarive, il y a environ six ans. Ces infortunés ayant été arrêtés , on en brûla six (d'ordinaire on ne condamne au bûcher que les nobles , les ofGciers et les soldats); quatorze furent précipités par-dessus le rocher, et beaucoup d'autres périrent sous le bâton. Quant au reste , les nobles furent dépouillés de leurs titres et dé leurs dignités; ceux qui n'étaient pas nobles furent vendus comme esclaves. Les Bibles qu'on découvrit furent brûlées publiquement sur la grande place du Marché.

C'est également un crime pour les sujets de devenir riches, et leur fortune leur attire les plus grandes persécutions dès qu'elle est connue. La reine apprend-elle, par exemple, qu'un village a acquis un peu d'aisance en amassant du bétail, du riz et d'autres biens (on conçoit que chez des gens de la campagne il ne puisse être question d'argent)? aussitôt elle impose aux malheureux habitants une corvée qu'ils ne peuvent pas accomplir : comme de transporter tant de bois, ou de pierres, ou d'autres objets, dans une période limitée et à un endroit déterminé. La quantité de travaux demandés est toujours si grande , et le temps assigné pour en venir à bout si court, qu'avec la meilleure volonté et les plus grands efforts, ces pauvres gens ne peuvent exécuter l'ordonnance. Ils sont donc condamnés à une amende de quelques milliers de francs, et, comme ils ne les possèdent pas , ils sont obligés de vendre leur bétail, leur riz, leurs esclaves, et souvent de se vendre eux-mêmes.

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Un des moyens employés de temps à autre par la feine pour rendre son peuple plus misérable est un voyage dans ses États.

C'est ainsi que la reine s'est rendue en 1845 dans la province de Manerinerina, sous le prétexte d'une chasse aux buffles. Dans ce voyage^ elle s'était fait accompagner de plus de cinquante mille personnes; elle y avait invité tous les nobles et les officiers des environs de Tananarive, et, pour donner plus d'éclat à la marche triomphale , chacun d'eux avait dû emmener ses serviteurs et ses esclaves. Dix mille soldats et à peu près autant de porteurs accompagnaient la reine; douze mille hommes étaient toujours envoyés en avant pour élargir et réparer les routes. Les habitants des villages oîi la reine passait n'étaient pas non plus épargnés, et la moitié de chaque village était forcée de suivre le cortège avec femmes et enfants. Beaucoup d'hommes étaient aussi chargés d'aller en avant disposer le coucher de la reine, ce qui n'était pas une mince besogne, car il fallait entourer d'un haut retranchement les maisons ou tentes destinées à la famille royale, afin que Sa Majesté ne fût pas surprise la nuit par l'ennemi et enlevée à son peuple chéri.

Comme, dans un pareil voyage, la noble et généreuse souveraine ne prend des précautions que pour son propre entretien, et qu'elle ne donne à ses compagnons que la permission de se nourrir des provisions apportées par chacun (si toutefois il en a les moyens), la famine n'éclate que trop tôt parmi les soldats, le peuple et les esclaves. Il en fut ainsi dans ce voyage, et pendant les quatre mois qu'il dura, environ dix mille personnes, parmi lesquelles surtout beaucoup de femmes et d'en* fants, succombèrent. La majeure partie des nobles même subit les plus dures privations; car là oîi il y avait encore un peu de riz, on le vendait à un prix si

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exorbitant que les gens les plus haut placés ef les plus riches étaient seuls en état de le payer.

Le 6 juin, M. Laborde donna, dans son pavillon situé au pied de la colline, un grand dîner en l'honneur du prince Rakoto. Un des divertissements qui le précédèrent fut une espèce de boxe avec les pieds. Les gens se portaient des coups si forts contre toutes les parties du corps que je croyais à chaque instant que l'un ou l'autre devait avoir une côte ou une jambe cassée. Ce jeu délicat est, surtout l'hiver, en grande faveur chez le peuple; car il sert aux gens à se réchauffer. Les plus grands froids durent ici du mois de mai à la fin de juillet, et le thermomètre descend alors souvent jusqu'à 4 ou 3 degrés centigrades, quelquefois même jusqu'à zéro. Cependant tout reste vert, les feuilles ne tombent pas, et les campagnes paraissent aussi riantes et aussi florissantes que chez nous au milieu du printemps. Les habitants de Tananarive n'en regrettent pas moins la chaleur du soleil, et comme ils n'ont pas les moyens de se procurer du bois, ni de remplacer par une chaleur artificielle celle qui leur manque, ils ont recours à la boxe avec les pieds.

. Sur les dix heures du soir, M. Laborde me dit tout bas de prétexter un malaise, à cause de ma santé non encore entièrement rétablie, et de clore la soirée. Je lui répondis que ce droit ne m'appartenait pas, mais revenait au prince. Il insista cependant pour que je le fisse, en me disant qu'il avait pour cela des raisons importantes, qu'il me communiquerait plus tard. Je me conformai donc à sa volonté et donnai le signal du départ.

Ce fut par le plus beau clair de lune, et aux sons d'une joyeuse musique, que nous remontâmes la colline pour rentrer chez nous.

Le prince Rakoto et M. Lambert m'appelèrent alors

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dans une des chambres voisines, et le prince me déclara encore une fois que le traité particulier entre lui et M. Lambert avait été conclu avec son parfait consentement, et que M. Ellis le calomniait en soutenant qu'il avait été ivre en signant cet acte. C'était sur sa propre demande, ajouta-t-il, que M. Lambert était revenu à Madagascar pour Taider, avec une partie de la noblesse et de l'armée, à écarter du trône la reine Ranavola, sans lui ravir pourtant ni sa liberté, ni ses richesses, ni ses honneurs.

M. Lambert, de son côté, m'apprit que nous avions dîné dans le pavillon de M. La borde, parce qu'on pouvait plus tranquillement y convenir de tout; que le signal du départ devait venir de moi, pour faire croire que la petite fête avait été donnée à mon intention; enfin que nous avions passé par la ville^ musique en tête, pour montrer qu'il ne s'était agi que de plaisir et d'amusement.

Il me fit voir dans la maison tout un petit arsenal ae sabres, de poignards, de pistolets et de fusils destinés aux conjurés, ainsi que des sortes de plastrons en cuir assez solides pour résister aux. coups de lance; enfin il conclut en me disant que tous les préparatifs étaient faits, que le moment d'agir approchait et que je devais sans cesse m'y tenir préparée.

J'avoue que je fus saisie d'un sentiment d'inquiétude quand je me vis impliquée tout à coup dans un complot politique si considérable et que, dans le premier moment, les idées les plus diverses me passèrent par la tête. Je ne pouvais pas me dissimuler qu'en cas d'échec ma vie courait le même danger que celle de M. Lambert; car, dans un pays comme Madagascar, oîi tout dépend de la volonté arbitraire du souverain, on confond sans peine l'innocent avec le coupable. J'étais venue à Tananarive eu société d'un des pria-

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cipaux chefs du complot, et j'avais assisté à quelquesunes des réunions tenues à cet effet ; il n'en fallait pas davantage pour me faire paraître complice et aussi coupable que les véritables conjurés.

Le 9 juin^ on donna un grand bal costumé à la cour, en Thonneur de M. Lambert. Quels contrastes! D'uQ côté, une conjuration; de Tautre côté, des fêtes.

La reine ignore-t-elle réellement le pacte conclu entre le prince Rakoto et M. Lambert, et n'a-t-elle pas le moindre pressentiment du complot? ou bien veut-elle laisser les conspirateurs se porter à un acte décisif, pour en tirer ensuite vengeance avec une apparence de légalité? C'est ce que la suite nous apprendra.

Daps ce bal, je vis une société de danseurs appartenant à la haute aristocratie exécuter, après différentes danses européennes, la sega^ que les habitants de Madagascar veulent faire passer pour une danse indigène, mais qui vient des Maures, et dont les figures, les pas et la musique sont si jolis qu'elle n'aurait besoin que d'être connue en Europe pour y devenir à la mode.

Après cette danse charmante, le bal dura encore longtemps. Il y eut un court entr'acte, pendant lequel on ne servit pas de rafraichissements ; puis l'élite de la société, composée de six couples, entra dans la cour. Les danseurs étaient le prince Rakoto, MM. Laborde père et fils, deux ministres et un général; les danseuses, toutes des princesses et des comtesses. Ces messieurs étaient également vêtus de l'ancien costume espagnol, à l'exception du prince, qui portait un costume de fantaisie de si bon goût qu'il aurait pu se présenter sans crainte, ainsi vêtu, au bal dans toutes les cours d'Europe. Il avait un pantalon de drap bleu foncé, garni de galons d'or, une espèce de cotte d'armes

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en velours brun, également ornée de galons et des plus ânes broderies en or, enfin une barrette en velours de la même couleur avec deux plumes d'autruche retenues par une agrafe d'or. Tout allait si bien, les broderies étaient si belles, que je pensais que M. Lambert avait porté la mesure du prince à Paris et y avait fait confectionner les habits; mais je me trompais. A l'exception des étoffes, tout avait été fait à Tananarive, nouvelle preuve que, si les habitants de Madagascar n'ont pas le don de Tinvéntion, ils sont, en revanche, imitateurs très-habiles.

Peu de jours après, il ne s'en fallut guère que je ne devinsse la pianiste en titre de Sa Majesté la reine de Madagascar.

Le 20 juin était indiqué pour la journée décisive; on voulait, sans plus tarder, mettre, cette nuit même, le coup d'Etat à exécution, attendu que M. Lambert était assez bien rétabli de sa fièvre.

Malheureusement on ne put pas en venir à bout : le plan échoua par la lâcheté ou la perfidie du chef de l'armée, du prince Raharo. Ces messieurs étaient encore à table quand ils reçurent de lui la fâcheuse nouvelle que, par suite d'obstacles, imprévus, il ne lui avait pas été possible de ne faire occuper le palais qu6 par des ofiiciers dévoués; qu'il ne pouvait donc pas tenir cette nuit les portes ouvertes, et qu'il fallait attendre une occasion plus favorable. En vain le prince lui envoya-t-il messager sur messager, il ne put rien obtenir.

Deux jours plus tard, il nous arriva de bien tristes nouvelles. La reine avait été informée de la conjuration. Cependant, au dire de nos amis, on cherche à la tromper et à lui faire croire que le peuple souhaite un changement de gouvernement. Aucun nom en particulier ne lui aurait été dénoncé f on lui aurait

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seulement dit que ce vœu avait été en général exprimé dans le peuple.

Nos amis peuvent bien Favoir fait; mais nos ennemis, et M. Lambert, comme on peut le supposer, en a un assez grand nombre, ne garderont pas les mêmes ménagements, et il est malheureusement certain que la reine a des soupçons contre M. Lambert; car elle a dit aujourd'hui à son fils que, M. Lambert étant gravement malade, elle avait interrogé le sikidy pour savoir si le Français nourrissait quelque mauvais dessein contre elle, et si, dans le cas où cela serait, il mourrait de la fièvre. Le sikidy avait répondu que, si M. Lambert avait formé de mauvais desseins contre la reine, il succomberait nécessairement à la fièvre. Comme cela n'avait pas eu lieu, c'est-à-dire comme il n'était pas mort, il ne pouvait pas non plus, concluait-elle, rien méditer contre sa personne.

La journée du 3 juillet mit la désolation et la terreur dans toute la ville. De grand, matin, on enjoignit au peuple de se rendre à une heure fixe au bazar, pour assister à un grand kabar qui devait s'y tenin

M. Laborde rentra pâle et très-ému, et nous raconta que, de tous les kabars dont il avait été témoin depuis qu'il demeurait à Tananarive, celui-ci était le plus affreux et le plus terrible dans ses résultats. La plus grande partie de la population urbaine , hommes, femmes et enfants, avait été assemblée sur la grande place, et chacun, s'attendant aux choses les plus épouvantables, avait écouté en tremblant l'ordonnance de la reine qu'un des officiers proclamait à haute voix.

La communication royale disait que, depuis longtemps , la reine soupçonnait qu'il restait encore beaucoup de chrétiens parmi son peuple. Elle en avait acquis la certitude quelques jours auparavant, et elle avait appris , à son grand effroi , que , dans Tana-

nârive seulement et ses environs, il vivait plusieurs milliers de chrétiens.

Le dénonciateur de ces infortunés était lui-même un chrétien, un prêtre, que les missionnaires anglais honoraient du titre de révérendissime !

Au bout de trois jours, on comptait déjà plus de deut cents chrétiens dénoncés ou découverts depuis la publication du kabar. On faisait partout des perquisitions; on pénétrait dans les maisons; les soldats saisissaient quiconque était soupçonné d'être chrétien^ homme, femme ou enfant, et le jetaient en prison.

Le 9 juillet, à midi, on tint encore un grand kabar sur la place du Marché. La reine fit annoncer au peuple que tous ceux qui aideraient les chrétiens à fuir ou bien ne les en empêcheraient pas, ou qui chercheraient à les cacher, seraient punis de mort ; qu'au contraire, ceux qui trahiraient les chrétiens, les ramèneraient ou bien les empêcheraient de fuir, gagneraient la bienveillance particulière de la reine, et qu'en récompense si, par la suite, ils commettaient quelque délit, ils ne subiraient qu'une très-légère punition ou même aucune.

Le lendemain, nos portes s'ouvrirent tout à coup, et environ une douzaine d'officiers supérieurs entrèrent dans la cour avec une suite nombreuse. Nous crûmes qu'ils venaient faire une perquisition annoncée par le prince ; mais, à notre très-grande surprise, ils déclarèrent à M. Lambert que la reine les envoyait pour recevoir les précieux présents qu'il avait apportés pour elle et pour sa cour.

M. Lambert fit aussitôt exposer et déballer les caisses. Les objets qui y étaient renfermés furent, selon leur destination, placés dans de grands paniers que les esclaves amenés par les officiers transportèrent aussitôt au palais de la reine.

Nous étions comme en captivité depuis treize jours, lorsque le 17 juillet notre cour fut envahie derechef, et Tun des ministres ou juges, s'étant levé, nous tint d'une voix sépulcrale à peu près ce discours :

« Le peuple avait appris que, partisans de la république, nous étions venus à Madagascar avec l'intention d'y introduire cette forme de gouvernement, de renverser le trône de la souveraine bien-aimée, de donner au peuple les mêmes droits qu'à la noblesse, et d'abolir l'esclavage; de plus, que nous avions eu beaucoup de conciliabules avec les chrétiens, odieux à la reine comme au peuple, et que nous les avions engagés à rester fortement attachés à leur croyance et à espérer un prochain secours. Ces menées révolutionnaires avaient tellement irrité le peuple contre nous que, voulant nous protéger contre sa fureur, la reine s'était vue forcer de nous traiter en prisonniers. Toute la population de Tananarive demandait notre mort; mais la reine, qui n'avait jamais ôté la vie à un blanc, refusait encore, de le faire dans cette circonstance, bien que les crimes commis par nous Ty autorisassent parfaitement. Dans sa clémence et sa générosité, elle avait résolu de borner notre châtiment à nous bannir pour toujours de ses Etats. M. Lambert, M. Marins, les deux autres Européens qui demeuraient chez M. Laborde, et moi, nous devions quitter la ville dans l'espace d'une heure ; M. Laborde pouvait rester vingtquatre heures de plus, et, eu égard à ses anciens services, emporter de sa propriété tous ses biens meubles, à l'exception des esclaves. Ceux-ci, comme ses possessions en maisons et en terres, retournaient à la reine, dont la bonté les lui avait donnés. Le fils de M. Laborde, par sa mère , étant indigène , et à cause de sa jeunesse, ne devant pas avoir pris part à la conjuration, était laissé libre, à son choix, de rester dans son pays

OU de le quitter. La reine nous accordait^ ainsi qu'à M. Laborde, autant de gens qu'il nous en faudrait pour le transport de nos personnes et des objets qui nous appartenaient, et, pour notre plus grande sûreté, elle nous ferait accompagner, jusqu'au lieu de notre embarquement, à Tamatave, d'une escorte militaire de cinquante soldats, vingt officiers et un commandant. M. Laborde aurait la même escorte; mais il devait toujours rester au moins à une journée de marche derrière nous. »

Malgré notre situation critique, ce discours nous fit presque rire. Voilà le peuple qui subitement jouait un certain rôle. Ce pauvre peuple, qui languit sous un joug plus pesant que les serfs en Russie ou les esclaves dans les États-Unis du Sud, exerce tout à coup une influence sur la volonté de la reine; il obtient le droit d'énoncer un désir et même des menaces I

Ce fut avec une joie bien vive et bien réelle que, le lendemain^ je quittai cette ville, oti j'avais tant souffen. Nous fûmes vingt-sept jours à parcourir le chemin de Tamatave. Malgré la fièvre, nous n'avions ainsi, ni M. Lambert ni moi, donné à la reine Ranavola le plaisir de nous voir mourir (i). Mais c'est vraiment un

(i) Il nous semble indispensable de dire ce que sont devenus les principaux personnages dont il vient d'être question. La sanguinaire Ranavola est morte le i8 août 1861. Le prince Rakoto. lui ayant succédé sous le nom de Radama II, a créé M. Lamberl duc d*Emyrne. Ouvrant Madagascar au commerce européen, nouant des relations diplomatiques avec l'Angleterre et avec la France, cédant à cette dernière Diégo-Soarez, se réconciliant avec Rome et appelant des missionnaires et des religieuses catholiques, il accomplissait la révolution qu'il avait longtemps méditée, lorsque le parti des Vieux Hovas^ non sans soupçon de l'active connivence des missionnaires anglais et protestants, conspira sa perte. D'abord son frère adoptif, Ramboasolama, auquel on voulait donner la couronne, subit le supplice de la faim ; mais les tentatives, commencées du vivant même de Ranavola. furent

miracle si nous en sommes revenus la vie sauve ; pour ma part, je ne me serais jamais figuré que mon corps ^uisé eût pu résister à ce long séjour forcé dans les pays les plus malsains, aux plus durs traitements et à des privations sans nombre et sans fin.

Nous avons eu la chance de ne rester que trois jours à Tamatave. Le i6 septembre, un vaisseau partait pour Maurice, ce qui nous obligea de nous séparer de notre aimable escorte et de ce charmant pays. Il est vrai qu'au moment de la séparation je n'ai point versé de larmes; au contraire, je me sentis le cœur plus léger en mettant le pied à bord du vaisseau, et c'est avec un plaisir indicible que je vis le canot ramener le commandant avec ses soldats vers la côte ; mais je ne me repens pas d'avoir entrepris ce voyage, surtout si je dois avoir le bonheur de recouvrer la santé.

Ce souhait ne se réalisa point.

Le journal d'Ida Pfeiffer s'arrête à l'arrivée de cette dame à Maurice, où la fièvre la retint fort longtemps. Madame Pfeiffer n'est rentrée à Vienne que le 1 5 septembre i858. L'avis unanime des médecins consultés fut qu'elle se mourait d'un cancer au foie, cancer causé probablement par cette fièvre de Madagascar, qui at taque et détruit les parties intérieures du corps. Ida

renouvelées et Radamall finit par être assassiné le 12 mai 1864, au moment où M. Lambert Taidait à exécuter ses grandes réfor* mes. Ce dertiier n'échappa qu'à grand'peine aux périls qui l'en» touraient et rentra en France en janvier i865. — J. B.

Pfeificr expira doucement, sans douleur apparente, dans la nuit du 27 au 28 octobre.

Qu'on nous permette de terminer notre abrégé par les lignes qu'elle a mises en conclusion de son second voyage autour du monde.

a Si, dans mes relations, on rencontrait des expressions trop fortes contre tel ou tel peuple, contre les coutumes et les usages des différents pays que j'ai visités ;< si j'avais par hasard émis des opinions erronées, je prie mes lecteurs de m'accorder une grande, une trèsgrande indulgence. Je les prie en grâce de se rappeler, ce que je disais à l'occasion de mon premier voyage en Palestine, que je suis bien loin de me ranger au nombre des personnes privilégiées et infaillibles.

< La simplicité est ma devise. Tous mes efforts tendent à dire sans emphase la vérité et à éviter l'exagération. Aussi, en publiant mes écrits, ne me suis-je proposé d'autre objet que de retracer ce que j'ai vu et ce qui m'est arrivé, absolument selon les impressions que ces choses ont produites sur mon esprit et sur mon cœur! »

Voilà un témoignage auquel, à notre avis, souscriront tous les lecteurs qui, en s'élevant au-dessus des préjugés de peuple et de religion, auront pu apprécier ces attachants récits.

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