MADAGASCAR
(De mars i856 à juin 1857.)
La Hollande. — Pans. — Les jeunes gens et les jeunes filles osent jouer le dimanche à Saint-Cloud! — Cargaison déjeunes Hollandais pour les colons du Cap de Bonne- Espérance. — Marie. — M. Lambert offre de m'emmener à Madagascar. — Saint-Denis de la Réunion. — Port-Louis de Maurice. — Le sucre. — A Maurice, les Français me prennent pour une empoisonneuse, et les Anglais, pour une espionne. — Tamatave.
— Mademoiselle Julie et ses fils. — Dîner solennel en l'honneur de M. Lambert. — Route de Tamatave à Tananarive.
— Le Sikidy. — Le prince Rakoto. — Banquet chez madame Rasoaray. — Les castes à Madagascar. — Le traité conclu entre M. Lambert et le prince Rakoto. — Mensonges du missionnaire anglais Ellis.
Le 21 mai i856, je m'éloignais encore de Vienne pour un grand voyage. Quand j'eus traversé Munich et Berlin, je passai en Hollande. Amsterdam ipie frappa beaucoup par l'architecture de ses maisons de briques brunes, et s'élevant, bien qu'alignées, de manière à faire saillie par le haut , par le milieu ou par le rez-de-chaussée. J*admirai aussi la multitude de ses canaux que bordent de larges et belles
rues^ et son château royal qui jadis servait d'hôtel-deville. J'allai voir remplacement desséché de Tancienne mer de Harlem, la demeure de Pierre le Grand au village de Saardam, et le petit village de Brock, qu*a rendu universellement célèbre la peine prise par les habitants pour y conserver, aussi bien dans les rues que dans les maisons, la propreté la pUis tyraanique.
Pour la première fois de ma vie, je passai par la France et je visitai Paris, d'où m'avaient tenue éloignée peut-être les préjugés de mon enfance. J'arrivai dans cette ville le 4 août, jour ot la Société de Géographie tenait sa dernière séance d'été. Son président, M. Jomard, auquel je remis une lettre de M. C. Ritter, de Berlin, obtint que j'assisterais à cette séance. J'y fus introduite par le célèbre M. Malte- Brun et je fus à l'unanimité nommée membre honoraire de la compagnie. Cette distinction, à laquelle rien ne m'avait préparée, me surprit autant qu'elle me rendît joyeuse.
Je ne suis restée que peu de jours à Paris, mais je veux dire que je l'ai trouvé aussi différent de Londres que le caractère de l'Anglais diffère de .celui du Français. Tout y est plus ouvert et plus gai. Le soir, surtout en été, la foule qui encombre les rues et les boulevards doit faire croire à l'Anglais nouveau venu quUl assiste à une fête populaire.
Le dimanche, j'allai à Saint-Cloud. De quelle horreur n'y aurais-je pas été saisie si j'avais été une Anglaise?
Qu'on se figure que des enfants, et même des jeunes gens et des jeunes filles^ osaient, un dimanche, jouer à la balle! Peut-il y avoir un plus grand crime?
J'ai déjà fait la remarque que les bons Parisiens cherchent un peu trop à s'amuser, et je conviens que le trop en toute chose a son mauvais côté; mais d'autre part (quand même toutes les Anglaises devraient
AUTOUR Du ItONDfi ZJ^
^fulminer leur anathème contre moi, comm^ contre ! une indigne chrétienne) je trouve tout naturel que de? gens qui ont peut-être été toute la semaine attachés à. un comptoir ou à un bureau s'amusent un peu le dimanche. Il m*est impossible de me figurer Dieu sé»vère et pédant comme un vieux maître d'école qui s'o£Fense de la plus innocente distraction.
Des gens riches dont la semaine entière est une suite de plaisirs peuvent facilement célébrer par Timmobilité le dimanche, et ils peuvent au9si laisser jouer leurs enfants le s£(medi , comme cela se fait en Angle^ terre; mais le pauvre, qui a travaillé péniblement six jours poqr lui et les siens, mérite bien que Dieu nç lui refuse pas un peu de distraction le septième.
Le 1 2 août , je partis de Paris me rendant à Londres, oU il fut convenu que je m'embarquerais à Rot* terdam sur un navire qui, outre les passagers ocçu^ pant déjà toutes les cabines, devait transporter au Cap une centaine de garçons et de jeunes filles de dix à quatorze ans, cargaison demandée par les colons dans le dessein de former ces jeunes geog aux occupations de domestiques et de servantes.
L'embarquement eut lieu le 3 1 août.
Les prétendus enfants qui se trouvaient dans le na* vire avaient été fort légèrement choisis par les comités de recrutement. Au lieu d'être âgés de dix à quator^ ans, ils en avaient généralement de seize à vingt; et tous ils devaient avoir été ramassés dans les rqçs, car jamais je n'ai vu une telle racaille. Les filles les plus grandes avaient certainement fréquenté depuis longtemps déjà les cabarets de matelots; les plus jeunes imitaient les plus grandes, et toutes jurs^ient, débitaient les chansons les plus inconvenantes , ou se volaient les unes les autres. Leur malpropreté passait toutes les bornes.
aSo VOYAGES
Cette vicieuse précocité ne retombe-t-cUe pas autant sur leurs parents que sur les hommes chargés de Téducation du peuple ? Je parle ici des ministres et des instituteurs, qui sont les personnages principaux dans chaque village.
Les ministres sont la plupart du temps si peu surveillés par leurs consistoires que souvent le village entier parle tout haut de la conduite immorale du pasteur, tandis que ses supérieurs n'en savent rien. Et quand le scandale devient par trop grand , en quoi consiste la punition du coupable ? à le faire changer de résidence.
Pour les instituteurs, ils sont si mal payés que ce ne sont d'ordinaire que des gens privés de toute autre ressource qui se vouent à cette carrière.
A peu d'exceptions près, les ministres et les instituteurs croient remplir leur devoir, les uns en prononçant le dimanche un sermon bien sec, les autres en enseignant tout au plus la lecture et l'écriture à leurs élèves. Mais quant à s'occuper de l'éducation morale des enfants confiés à leurs soins, à leur inculquer la connaissance du bien , à éveiller en eux des idées et des sentiments, et avant tout à leur donner de bons exemples, combien y en a-t-il qui le font?
La seule jeune fille à bord qui continuât à se bien conduire fut justement celle de qui je l'aurais le moins attendu. Marie, c'était son nom, était, avec un frère de deux ans plus jeune qu'elle, issue du premier mariage d'un homme qui, peu de temps après la mort de sa femme, s'était remarié. La seconde épouse, ne pouvant souffrir les enfants du premier lit, les grondait sans cesse et les maltraitait à chaque occasion, surtout quand elle avait bu trop d'eau-de-vie, ce qui arrivait, il semble, assez fréquemment. Dès que Marie eut atteint l'âge de dix-huit ans et son frère celui
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de seize, la marâtre pensa qu'ils étaient assez grands pour gagner eux-mêmes leur vie et les, mit à la porte. Pendant trois mois, les infortunés furent réduits à coucher dans la rue ou dans quelque coin ; personne ne voulut les recueillir; personne n'eut pitié de ces pauvres êtres couverts de haillons et mourant de faim. Ils n'avaient rien appris. Ils réussirent à peine, en mendiant et par de petits services, à attraper quelques centimes pour acheter un peu de pain. Une seule fois ils eurent Tespoir que leur sort allait s'améliorer. C'était un soir, au coin d'une rue. Ils virent passer un homme déjà âgé, tenant une petite fille par la main. Un garçon de sept à huit ans les suivait ; mais, occupé à jouer avec un cerceau, il était resté quelques pas en arrière, et se trouvait au milieu de la chaussée lorsqu'une voiture, Rebouchant de la rue voisine, arriva soudain sur lui. Le garçon efifrayé voulut sauter de côté, mais il s'embarrassa dans son cerceau et tomba, en grand danger d'être blessé, sinon par la voiture, du moins par les chevaux, quand le frère de Marie, étant par hasard tout près , se précipita vers lui et le tira sur le trottoir.
Le vieux monsieur accourut aussi vite que possible, prit son garçon dans ses bras, l'examina partout, et put à peine croire qu'il ne se fût pas fait le moindre mal. Cependant, du monde s'étant rassemblé, il fit signe au frère de Marie de le suivre et s'en alla chez lui avec les enfants: il fit entrer les deux mendiants dans sa maison, c^^r Marie n'avait pas quitté son frère, et il leur demanda de quoi ils vivaient. Ces malheureux racontèrent en peu de mots toute leur histoire. Le vieux monsieur parut touché, prit en note l'adresse de leur père, et les congédia avec un petit cadeau en les engageant à revenir dans la soirée du lendemain.
Les pauvres orphelins furent très-heureux : pour la
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preniière foi^ depuis trois mois ils purent prendre quelque chose de chaud et coucher sous un toit. Puis ils espéraient que, le lendemain, le bon tppnsiçur leur procurerait de l'ouvrage ou les recueillerait peut-êtrç même à son service. Ils purent à pçine attendre le moment de se présenter; ils passèrent plusieurs fois devant la maison ; enfin, le soir étant venu, ils frap* pèrent timidement à la porte. Un vieux domestiqua ouvrit et leur dit d'attendre. Au bout de quelque temps, il revint et leur glissa quelques pièces d'argent dans la main, en leur disant que ^on maître ne pouvait rien de plus pour eux. Qu'on se figure la douleur des pauvres délaissés. Ils n'osèrent interroger le domestique et se retirèrent en pleurant.
Probablement, le vieux monsieur était aUé dims la journée chez les parents, avait trouvé la belle-mère seule, et cette méchante femme, pour se justifier d'avoir mis les pauvres enfants It la porte, avilit débité des mensonges sur leur compte.
Les infortunés voyaient donc venir l'hiver avçc la plus grande angoisse, quand ils entendirent heureusement parler du comité qui enrôlait les jeunes gens pour le Cap. Ils y allèrent aussitôt et s'y firent admettre.
Une jeunQ fille restée vertueuse dans ces circonstances n'a-t-elle pas droit jL la plus grande admiration et ât la plus haute estime? Ni sa méchante belle-mère, ni sa misère, ni le mauvais exemple sur le vaisseau^ ne purent la perdre. Que Dieu protège h pauvre Marie et la comble de bénédictions ! Elle le mérite plus que personne.
Le 17 novembre au matin, j'étais occupée à rassembler le peu d'efifets que j'avais, pour débarquer à la ville du Cap, où nous étions entrés la veille, quand un monsieur vint me faire visite 4 bord. Il se présenta à
moi comme un Français, nommé Lambert et habitant Maurice depuis plusieurs années. De retour d'un voyage en France, il était au Cap depuis peu de jours. Il avait appris à Paris que je m'étais proposé d'aller à Madagascar, et qu'on m'avait détournée de ce projet. Informé, la veille, de mon arrivée, il venait m'engager à faire avec lui ce voyage, à moins que je n'y eusse renoncé entièrement. Il ajouta qu'étant allé dans ce pays deus; ans auparavant, il connaissait personnellement la reine, à qui il avait écrit de Paris pour lui demander l'auto^ risation de faire dans son royaume un second voyage. (Sans l'autorisation de la reine, personne ne peut visiter Madagascar.) Il espérait trouver cette permission à Maurice ; et, dès notre arrivée chez lui , il la deman* derait également pour moi, ne doutant nullement qu'on ne me Taccordât. Si je voulais faire ce voyage, il fallait m'y décider de suite, car le bateau à vapeur partait le lendemain même pour Maurice.
Le voyage de Maurice à Madagascar ne pouvait, il est vrai, à cause de la saison des pluies, s'entreprendre avant le mois d'avril; mais, d'ici là, M. Lambert se-» rait très-heureux de m'offrir Tbospitalité chez lui.
Qu'on se figure ma joie, ma surprise ! J'avais déjà renoncé à tout espoir d'exécuter un pareil voyage, et on venait m'offrir aujourd'hui les moyens de le faire de la façon la plus commode et sans danger.
Aussi, le lendemain, je partais avec M. Lambert pour Maurice. Le i^^^ décembre, nous jetions l'ancre dans la rade de Saint-Denis, à l'île de la Réunion (Bourbon). Nous n'y restâmes que peu d'heures, sans quitter le navire. La ville de Saint- Denis avance beaucoup dans la mer et est entourée de jardins et d'arbres toujours verts. Elle est adossée à une colline peu élevée^ sur laquelle est un édifice, semblable à un palais, qui do» mine fièrement le pays. Je pris d'abord cet édifice
pour la résidence du gouverneur, mais il avait un plus noble usage : c'était Thôpital. L*église catholique se trouve aussi sur la colline, contre le pied de laquelle vient s'appuyer une longue construction composée d'un rez-de-chaussée avec de belles colonnades et qui, au premier abord, ressemble à un aqueduc romain ; en l'examinant de plus près, on y découvre des fenêtres et des portes : c'est la caserne. Le tableau se termine par une belle chaîne de montagnes qui, se partageant en deux, ouvre une vue ravissante sur une gorge remplie d'une magnifique végétation.
Le lendemain, dans l'après-midi, nous étions à Port-Louis, capitale de l'île Maurice (de France). Cette île offre, de la mer, à peu près le même aspect que Bourbon; seulement les montagnes , étagées en plusieurs chaînes, y ont plus d'élévation. La ville ne se présente pas si bien que Saint- Denis; il lui manque surtout les grands et superbes édifices qui donnent à cette dernière un si bel aspect.
Je descendis à la maison de campagne de M. Lambert, appelée Les Pailles, et j'allai visiter sa plantation de Monchoisy. Celle-ci contient plus de huit cent hectares de terrain, dont naturellement on n'exploite jamais qu'une partie. Six cents ouvriers y sont occupés pendant sept mois dans les champs, et pendant les cinq autres à la récolte et au raffinage. Dans une bonne année, c'est-à-dire quand il pleut beaucoup et que la saison des pluies commence de bonne heure et dure longtemps, M. Lambert retire de sa plantation treize à quatorze cent mille kilogrammes de sucre ; mais il est déjà très-content quand elle lui en rapporte onze cent mille.
Le plus fort planteur de Tîle est aujourd'hui un certain M. Rochecoute, qui récolte tous les ans plus de trois millions de kilos.
C'est da sucre, et rien que du sucre, que Ton voit dans cette île. Toute entreprise et toute conversation s'y rapportent. On pourrait appeler Maurice Tîle au sucre, et elle devrait porter dans ses armes quelques sacs de sucre avec des cannes en sautoir.
A Maurice, la seule occupation des dames (excepté Je soin de leur très-chère personne) est d'écouter ou d'inventer de méchants propos sur leurs semblables ; malheureusement il ne manque pas d'hommes auxquels ce charitable plaisir fait aussi oublier par moments jusqu'à leur sucre.
Je n'échappai pas au sort commun. Les aimables habitants et habitantes de Port-Louis ne me firent passer pour rien moins que pour une empoisonneuse, et prétendirent que j'avais été soudoyée par le gouvernement anglais pour faire périr M. Lambert. — Il faut vous dire que mon hôte avait apporté de Paris de très-riches présents pour la reine de Madagascar et avait commis la faute impardonnable de ne pas confier à tout le monde ce qu'il avait en vue d'obtenir par ses présents. Donc il devait y avoir là-dessous quelques machinations secrètes de la France, et le gouvernement anglais, en ayant été informé, m'avait choisie pour débarrasser le monde d'un homme dangereux. Quelque absurde que fût ce conte, il trouva parmi les créoles, et même parmi les Français, assez de créance pour me priver de faire d'intéressantes excursions. Mais le plus curieux, c'est que, tandis que les Français me prenaient pour un assassin aux gages de l'Angleterre, le gouvernement de l'île me considéra comme un espion payé par la France !
Je quittai Maurice le 25 avril 1857, après y avoir fait un séjour peu agréable, et j'arrivai le 3 mai àTamatave.
Je voulus débarquer immédiatement; mais la reine Ranavol^, malgré $oa mépris pour I9 civilisation et le^
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coutumes de l'Europe, leur a justement emprunté celles quiy pour nous autres Européens mêmes, sont les plus insupportables : la police et la douane. Comme si j'arrivais en France ou dans tout autre pays bien civilisé, il me fallut attendté que les inspecteurs fussent venus à bord et eussent visité le navire avec le plus grand soiti. Puis, comme la reine ni'avait octroyé la très-gracieiise permission de pénétrer dans ses États, on ne me fit pas d'autres difficultés et je pus descendre à terre. Mais j*y fus aussitôt reçue par quelques douaniers de Madagascar qui se montrèrent dignes d*être mis sUr le nléme rang que leurs plus habiles confrères de toutes lés parties du monde.
M. Lambert n'était pas encore arrivé; inais il m'avait dit à Maurice que, dans ce cas, je devais descendre chez mademoiselle Julie, qu'il aurait soin de faire prévenir de ma visite.
Cette demoiselle Julie est une vraie Malgache ; de plus, véUve et mère de plusieurs enfants. En effet, il règhe à Madagascar la singulière coutume d'appeler « Mademoiselle > toute personne dii sexe» même eûtelle une douzaine de rejetons, ou eût-elle été mariée uttë deitli-douzaine de fois.
Elevée en partie à Bourbon, madenloiselle Julie parle et écrit parfaitement le français. Il est fâcheux qu'ayant été bien élevée, elle ait conservé trop des mauvaises habitudes de son pays natal. Son plus grand plaisir est de rester des heures entières étendue sur le sol, la tête appuyée sur les genoux d'une amie ou d'une esclave, pour se faire délivrer de certaines petite^ bêtes. D'ailleurs, ce passe-temps est celui que ptéfèfent les dames de Madagascar.
Mademoiselle Julie ne m'accueillit pas précisément de la manière la plus avenante : elle cotnmença par me toiser de la tête aui pieds, puis se leva lentement
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et me conduisit à une maisonnette située tout près, mais plus mal installée encore que les pavillons de l'île Maurice. La pièce uiiique qui s'y trouvait ne renfermait rien qu'une couchette non garnie. La noble dame me demanda sèchement si j'avais ma literie. Je lui répondis que je n'en avais pas apporté, parce que, suivant M. Lambert, je devais trouver chez elle tout ce dont j'aurais besoin, u Je ne puis voUs dontier de literie,» mô dit-elle d'un tort brief, et bien qu'elle eût, comme je lé vis plus tard, non-seulement de qUdi nie coucher, mais de quoi suffire à Une demi-douzaine de voyageurs, elle ne se serait point fait scrupUlô dé laisser une vieille femme comme moi dot-mir sur un bois de lit. Heureusement^ il se trouva là justement une autre femme, madame Jacquin, qui, tout ert ni'offrant aussitôt ce qu'il fallait pour garnir la couchette, fit des reproches à mademoiselle Julie sur sa conduite datis des termes assez vifs» J'acceptai l'offre de mëdâmè Jacquin avec beaucoup de reconnaissance, car autrehnent j*aurais été obligée, jusqu'à la venue de M. Lambert, de me contenter de mon manteau et d'un Oreiller que je porte toujours avec moi.
Aujourd'hui Tamatave ressemble âuti pauvre, mais très-grand village. Ort évalue sa population, y compris les erivirons, à quatre ou cinq mille habitants, parmi lesquels il y a huit cents soldats et envirôîi une douzaine d'Européens et de créoles nés à BoUrboh. A part les maisons de ces derniers et celles de quelques Hovas et Malgaches aisés, on ne voit à Tamatave que de petites huttes disséminées sur différents points ou formant plusieurs rUeS étroites. Elles reposent sur des pieuiL de deux â trois mètres de haut, sont construites en bois ou en bambou, couvertes de longues herbes ou de feuilles de palmier, et renferment une pièce unique, dotit le foyer occupe une bonne partie, en
sorte qu'il reste à peine à la famille une place suffisante pour s'y coucher. Ces huttes n*ont point de fenêtres, mais seulement deux portes placées en face Tune de l'autre. Celle qui est du côté du vent est toujours fermée.
Le costume des habitants ressemble à celui des peuples à demi sauvages, qui ne vont pas tout à fait nus. Les deux principaux vêtements dont se servent les Malgaches s'appellent sadik et simbou. Le premier, presque aussi simple que la feuille du figuier d'Adam, consiste en un petit morceau d'étoffe de trente centimètres de large et de soixante de long, qui est jeté autour des cuisses et passé entre les jambes. Beaucoup d'indigènes trouvent cela suffisant et n'ont pas d'autre costume. Le simbou est une pièce d'étoffe blanche d'environ trois mètres de long et deux de large. Les Malgaches s'enveloppent et se drapent dans le simbou comme les Romains le faisaient dans leur toge, et souvent ils s'y donnent beaucoup de grâce ; quelquefois ils le roulent pour être plus libres dans leurs mouvements et l'attachent autour de la poitrine.
Ici, pour voyager, on se sert d'un léger siège à porteurs, appelé tacon^ fixé entre deux perches et porté par quatre hommes. Ce mode de transport est usité même quand on ne doit faire qu'un trajet de quelques centaines de pas. Effectivement les esclaves seuls et les gens tout à fait pauvres vont à pied. En voyage, au lieu de quatre porteurs, on en a toujours huit ou douze qui se relayent sans cesse. J'avais donc prié mademoiselle Julie de me faire transporter à ses maisons de campagne qu'habitent ses deux fils.
Le fils cadet logeait dans celle qu'on nomme Antan-
droroho; c'était un jeune homme de vingt-deux ans
, qui avait été élevé à Bourbon. Je ne m'en serais réel-
llement pas doutée, car, n'était qu'il portait le costuma
européen et parlait français, il ne se distinguait en rien de ses compatriotes; car il était redevenu tout à fait Malgache.
Heureusement, durant ma visite, le frère aîné de mon hôte arriva de l'autre propriété. Celui-ci n'avait pas été seulement élevé à l'île Bourbon ; il avait aussi passé neuf ans à Parts.
Lorsque je me rendis à sa maison, il vint à ma rencontre, dès qu'il m'aperçut, et me conduisit immédiatement dans la salle à manger, oîi, à ma grande joie, je trouvai une table dressée à l'européenne et admirablement bien servie.
Ce jeune homme se distinguait en général d'une manière très-avantageuse de ceux de ses compatriotes qiii avaient été comme lui à Bourbon ou en Europe. Je crois qu'il est le seul à ne pas s'efforcer d'oublier aussi vite que possible tout ce qu'il a appris hors de son île. Sur une question que je lui posai à ce sujet, il me répondit qu'il aimerait sans doute beaucoup vivre dans un pays civilisé; mais que, d'un autre côté, Madagascar était sa patrie, et que, toute sa famille y demeurant, il aurait de la peine à s'en séparer.
Enfin M. Lambert arriva le i3 mai. Deux jours après, j'assistai aux débuts de la célébration de la grande fête du bain de la reine. Elle est, à proprement parler, la fête du jour de l'an à Madagascar. Seulement les Malgaches n'ont pas la même manière que nous de compter le temps. Ils divisent bien aussi Tannée en douze mois , mais chacun de leurs mois n'a que la durée d'une lune, et quand celle-ci s'est renouvelée douze fois, l'année est finie.
Le 17, un banquet solennel eut lieu dans la maison du premier juge.
La société, composée d'environ trente personnes,
S9O VOTAGBS
était déjà réunie pour recevoir convenablement le principal convive, M. Lambert.
Le premier gouverneur, en même temps commandantdeTamatave, portait un habit noir à l'européenne, et sur la poitrine un large ruban rouge en satin assez semblable à une décoration (chose extraordinaire! il n'y a pas encore à Madagascar de décorations); le second gouverneur était vêtu d'un vieil uniforme européen en velours tout passé, mais richement brodé d*or. Les autres messieurs étaient également habillés à la mode de T Europe.
La table était garnie abondamment de toute espèce, de viandes, de volaille et de gibier, de poissons et d'autres produits de la mer. Je ne crois pas exagérer en disant qu'il y avait plus de quarante plats, grands et petits. La principale pièce était une tête de veau assez grosse, mais tellement-décharnée qu'elle ressemblait parfaitement à un crâne de mort, ce qui ne lui donnait pas un aspect bien appétissant. Il y avait aussi des boissons fort nombreuses : des vins français et portugais, des bières anglaises et autres. Après les viandes, on servit de petites pâtisseries mal apprêtées, et, au dessert, des fruits et du vin de Champagne, ce dernier en telle abondance qu'on le buvait dans de grands verres.
Autant que je pus le remarquer, tous les convives étaient pourvus d'un appétit extraordinaire; mais en mangeant, ils n'oublièrent pas de boire, comme le prouvaient leurs innombrables toasts.
Quand on portait la santé du commandant,du second gouverneur ou d'un prince absent, undes officiers allait toujours devant la porte crier à pleine gorge aux soldats rangés dans la cour quelle santé on proposait. La musique commençait alors à jouer et tous les convivts se levaient et buvaient.
AUTOUR DU KONDE ^Qt
Ce dîner dura quatre heures entières. On ne sortit de table qu'à neuf heures du soir, pour se rendre dans une pièce contiguë, oîi Ton fit de nouveau servir de la bière anglaise. Puis, à ma très-grande surprise, deux officiers supérieurs exécutèrent une espèce de contredanse ; d'autres suivirent leur exemple et dansèrent une polka. Je crus d'abord que c'était le Champagne qui leur avait inspiré cette passion de la danse ; mais M . Lambert me détrompa : ces danses étaient d'étiquette. Quelque singulier que me parût cet usage, je m'amusai beaucoup des figures grotesques des danseurs, et je fus fâchée de ne pas leur voir continuer ce divertissement.
La fête se termina par un toast porté à la reine avec de Tanisette, et par le chant de l'hymne national. Après le toast royal, il est défendu de rien faire : ce serait une profanation envers Sa Majesté, qui, comme son défunt époux, se fait presque adorer par son peuple en guise de divinité. , ^
Nous nous retirâmes alors; mais, quand je voulus prendre mon parasol qu'à mon arrivée j'avais placé dans un coin de la salle à manger, je m'aperçus qu'il avait disparu ; il avait partagé le sort d'une montre qu'on m'avait dérobée plusieurs jours auparavant.
Le 19 mai, nous nous mîmes en route, M. Lambert et moi, pour Tananarive, en compagnie de M. Marius, natif de France, mais qui, depuis vingt ans déjà, vit à Madagascar.
Le premier jour nous ne fîmes que onze kilomètres et nous passâmes la nuit à Antandroroho, la propriété du fils cadet de mademoiselle Julie.
On y fit les choses tout autrement que le jour où j'étais venue seule. J'étais loin d'avoir la sotte et ridicule prétention de vouloir être traitée comme M. Lambert, le puissant ami de la reine; mais )e n'en trouvai
pas moins la différence par trop grande. Aujoizrd'hd tout se passait à Teuropéenne, et la table se trouvail presque trop petite pour contenir les mets.
En route, M. Lambert fit souvent tuer des bceuà pour nourrir notre suite. On ne leur ôte pas la peau, qu'on rôtit avec la chair, parce que les naturels da pays la préfèrent même à cette dernière, y trouvant le plus de graisse. Ces bœufs , grands et beaux, se rapprochent des buffles.
Je ne pouvais assez admirer nos porteurs, auxquels il fallait réellement une force et une adresse peu communes pour enlever de lourds fardeaux sur les routes que nous suivions. Les hommes chargés de porter ma maigre et petite personne furent encore les plus heureux. Je me serais presque fâchée contre eux, tant ils me promenaient par monts et par vaux comme si j'avais été une femme sans poids, et ce n'est cependant pas tout à fait ce que je suis. Lorsqu'ils arrivaient dans la plaine, ils fe mettaient véritablement à courir, bien malgré moi, car je cherchais, par toutes les démonstrations imaginables , à modérer leur ardeur, attendu que leurs longues enjambées m'étaient aussi désagréables que le trot d*un vieux cheval.
Le 24 mai, jour où commençait la fête nationale du bain de la reine, nous nous arrêtâmes à Ampatriba. D'abord on immola des boeufs ; j*avoue qu'on n'en tua pas, comme l'exigeait le cérémonial, autant qu'il en aurait fallu pour les besoins de ce jour et des sept jours suivants , provision que nos gens n'auraient pas pu emporter avec ceux. Cependant cinq des plus belles bêtes furent sacrifiées en l'honneur de la solennité. M. Lambert ne se borna pas à traiter sa suite, mais il régala tout le village. Le soir, nous vîmes bien quatre à cinq cents personnes, tant Hhiommes que femmes et enfants, rassemblées devant nos cabanes.
AUTOUR DU MONDE SgS
Pour compléter lés joies de la journée, M. Lambert fit présenter à ses hôtes leur breuvage favori, le besabesa. Cette boisson me parut fort peu agréable; elle se compose de jus de canne à sucre, d'eau et d'écorce amère d'afatraina. On verse d'abord Teau sur le jus de la canne à sucre, on laisse fermenter le mélange, on y ajoute ensuite Técorce, et on attend une nouvelle fermentation.
Le 28, étant parvenus sur le beau plateau d'Ankay, nous trouvâmes d'assez bonnes routes. Aussi notre voyage se fit-il dès lors très-rapidement ; néanmoins nous perdîmes beaucoup de temps à franchir la rivière Mangor. Il n'y avait pour le passage qu'un petit nombre de troncs creusés, dont chacun pouvait à peine contenir trois ou quatre personnes, et plusieurs heures furent nécessaires pour faire passer notre nombreuse suite avec tous nos bagages. Les rivières que j'ai vues jusqu'ici à Madagascar, y compris le Mangor, sont parfois très-larges , mais n'ont pas de profondeur. Les plus grandes ne pourraient pas porter un bateau de 5o tonneaux. Ces eaux sont très-peuplées, mais malheureusement moins de poissons que de caïmans.
Déjà, en plusieurs endroits, j'avais remarqué de grosses pierres levées, droites et toujours placées à quelques kilomètres des villages. Les unes servent, me dit-on, de monuments funéraires, et les autres marquent les lieux où se tiennent les marchés hebdomadaires. Il semble vraiment que les habitants de Madagascar s'attachent à faire tout autrement que les autres peuples. C'est ainsi qu'ils ne tiennent pas leurs marchés dans leurs bourgades, mais à des places solitaires et désertes, éloignées de plusieurs kilomètres des habitations.
Dans le village d'Ambatomango, M. Lambert fut
TOYAGES
surpris par une nouvelle preuve d'aSection du futur héritier de la couronne, le prince Rakoto : là^ nous trouvâmes son fils unique , âgé de cinq ans. Empêché, par une indisposition de la reine, de venir lui* même au-devant de M. Lambert jusqu'à cette place, le prince avait envoyé son enfant, que M. Lambert avait adopté pendant son premier séjour à Tananarive.
En effet, â Madagascar, on a la coutume d^ adopter des enfants. Dans la plupart des cas, cela se fait pour en avoir réellement un ; dans d'autres , c*est une grande marque d'amitié donnée parle père à l'homme qui adopte l'enfant. L'adoption est déclarée au gouvernement, et celui-ci, par un acte écrit, confirme les droits du nouveau père sur l'enfant adopté, qui, reçoit le nom de la famille où il entre et partage tous les droits de ceux qui sont devenus ses frères.
Le prince Rakoto, en faisant la connaissance de M. Lambert, l'avait tellement pris en affection, qu'il avait voulu lui donner la plus grande preuve de son estime et de son amitié en lui cédant son bien le plus cher, son fils unique. M. Lambert l'adopta donc, mais sans profiter de tous les droits d'un père adoptif, c'est-à-dire qu'il donna son nom à l'enfant , mais en le laissant chez son véritable père.
Ce garçon n'est pas né prince, car sa mère n'est qu'une esclave appelée Marie, mais qui, malgré ce nom, n'est pas chrétienne. On la dit très-intelligente, très-bonne , et douée de beaucoup de caractère. Le prince l'aime éperdument et, pour être à même de l'avoir toujours auprès de lui, il Ta mariée, en apparence, à un de ses fidèles.
Les habitants d'Ambatomango voulaient nous retenir, mais nous préférâmes accélérer notre voyage afin d'arriver le plus tôt possible à la capitale, éloignée
alors seulement d'une demi-journée. Nous étions
; d'autant plus pressés que nous avions appris que le
I sikîdy (Foracle) avait désigné cette journée comme
propice pour notre entrée à Tananarîve, et que la reine
désirait nous voir profiter de ce moment favorable
Dans tout Madagascar, mais surtout à la cour, on est habitué, pour les affaires les plus importantes comme pour les plus insignifiantes, à consulter le sikidy (i). Cela se fait de la manière suivante, qui est extrêmement simple. On mêle une certaine quantité de fèves et de cailloux ensemble et, d'après les figures qui s'y forment, les personnes douées de ce talent prédisent une bonne ou une mauvaise fortune.
Nous avancions aujourd'hui comme dans une marche triomphale. En tête se tenait la musique militaire, suivie de beaucoup d'officiers, dont plusieurs étaient d'un rang très-élevé. Puis nous venions, entourés des fidèles du prince Rakoto. Le chœur des chanteuses, les soldats et le peuple fermaient la marche. Jeunes et vieux se pressaient autour de nous dans les villages par lesquels nous passions. Tout le monde voulait voir les étrangers attendus depuis longtemps; beaucoup de curieux se joignirent même au cortège et tious accompagnèrent assez loin.
Nous arrivâmes de bonne heure dans l'après-midi aux faubourgs de Tananarive, dont un piquet de soldats nous défendit la porte en croisant la baïonnette ; mais, une demi-heure après, la reine nous envoyait sa permission et nous entrions dans la ville.
Les rues et les places en sont fort irrégulières. Les maisons, au lieu d'y être alignées, sont placées sans ordre, au pied ou sur les pentes de la colline, dont le
(i) Cette superstition est, sous différentes formes, généralement répandue dans toute l'Afrique équatoriale, comme le montrent les Voyages d^ Livingstone, de Burton et de Speke, — J. B,
sommet est occupé par le palais de la reine. Les faubourgs par lesquels nous étions arrivés me parurent, à ma grande surprise, très-proprement tenus, et non-seulement les rues et les places, mais aussi les cours des maisons. Il n'y avait que les ruelles étroites entre les murs de terre qui eussent quelquefois l'air un peu sale.
Ce qui me surprit encore plus que cette propreté, ce fut le grand nombre des paratonnerres. Presque toutes les maisons considérables en étaient pourvues. Ils ont été introduits ici par M. Laborde, un Français qui a déjà vécu de nombreuses années à Tananarive et chez lequel nous allâmes descendre , parce qu'il est Tami intime de M. Lambert. Notre aimable hôte nous présenta deux Français, missionnaires catholiques déguisés, qui demeurent chez lui, et bientôt un banquet nous réunit autour de la table que je trouvai dressée et servie à l'européenne, avec cette particularité que toutes les assiettes et tous les plats étaient en argent massif, et même des coupes d'argent remplaçaient les verres. Je dis en plaisantant à M. Laborde que je n'avais encore vu un pareil luxe à aucune table, et que je ne m'attendais guère à le rencontrer à Tananarive. Il me répondit que ce luxe existait déjà dans toutes les familles riches (peu nombreuses il est vrai), et qu'il l'avait introduit lui-même, non par prodigalité, mais au contraire par économie; car la porcelaine, à cause de l'extrême habileté qu'ont les esclaves à la mettre promptement en pièces, aurait dû être renouvelée presque chaque jour et serait revenue ainsi beaucoup plus cher que de la vaisselle plate.
Notre joyeux repas était encore loin de finir; on servait Je Champagne et on commençait à porter des toasts, quand un esclave vint nous annoncer l'arrivée du prince Rakoto. Nous nous levâmes aussitôt de
table, maïs nous n'eûmes pas le temps d'aller au devant du prince. Dans son impatience de voir M. Lambert, il était venu sur les pas de Tesclave. Les deux hommes se tinrent longtemps embrassés, aucun d'eux ne pouvant trouver un mot pour exprimer sa joie. On voyait qu'ils éprouvaient réellement Tun pour l'autre une profonde amitié. Nous tous qui assistions à ce touchant spectacle, nous ne pûmes nous défendre d'une vive émotion. Le prince Rakoto, ou, pour Tappeler de son nom entier, Rakodond-Radama, est un jeune homme de vingt-sept ans. Je ne lui trouvai , contre mon attente, rien de désagréable. Sa taille est courte et ramassée; mais sa figure ni son teint ne rappellent aucune des quatre races qui habitent Madagascar. Il a tout à fait le type des Grecs de Moldavie. Ses cheveux noirs sont crépus, mais non laineux; ses yeux foncés sont pleins de feu et de vie; il a la bouche bien faite et les dents belles ; enfin , sa physionomie exprime une bonté si candide qu'on se sent de suite attiré vers lui. Il s'habille souvent à l'européenne.
Ce prince a l'estime, et l'amour des grands comme des petits, et, si j'en dois croire MM. Lambert et Laborde, il mérite entièrement cette estime et cet amour. Autant la reine sa mère est cruelle, autant le fils est bon ; autant elle aime à verser le sang, autant il en a une horreur invincible. Aussi, tous les efforts du prince tendent-ils à empêcher le plus possible les exécutions sanglantes et à adoucir les châtiments rigoureux que là reine inflige à ses sujets. Que n'aurait-on pas pu faire de ce prince, si son esprit et son talent avaient été développés par une instruction solide !
Ce qui complétera, mieux que ne pourrait le faire ma faible plume, l'éloge de cet homme généreux, ce sont les paroles suivantes que je lui ai entendu prononcer moi-même. lime disait qu'il lui était indiffé-
rent que ce fût la France ou l'Angleterre, ou quelque autre nation, qui possédât l'île, pourvu que le peuple fût bien gouverné. Pour lui-même, il ne demandait ni trône ni royauté, se disant tout prêt à renoncer par écrit à ses droits, et à vivre en simple particulier, s'il pouvait assurer ainsi le bien de sa patrie.
Je profitai de la journée du !•' juin qui précéda un banquet auquel une dame nous avait invités au nom de la reine, pour visiter la ville ; mais je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elle est très-animée et excessivement étendue, surtout en y comprenant les faubourgs. On prétend qu'avec ses alentours elle contient cinquante mille toits, comme on dit ici, et cent mille habitants. Cette donnée est sans doute très-exagérée ; mais le nombre des maisons est fort considérable, parce que ces demeures sont toutes petites, chacune ne se composant guère que d'une ou deux pièces. La famille est-elle nombreuse? on construit deux ou trois autres maisons aussi petites à côté de la principale ; chez les gens tant soit peu aisés, la cuisine est également sous un toit à part, et les esclaves sont naturellement aussi répartis dans des cases séparées. Néanmoins, je ne crois pas qu'il y ait à Tananarive plus de quinze mille ou, au maximum, plus de vingt mille maisons.
A deux heures de l'après-midi, nous nous rendîmes chez madame Rasoaray, qui pour nous représentait la reine. On nous introduisit dans une grande salle dont les murs étaient revêtus de tapisseries européennes et le parquet couvert de belles nattes. Au milieu se trouvait une table servie avec une extrême élégance, dont aucun prince d'Europe n'aurait eu à rougir. Les autres arrangements étaient simples, mais pleins dégoût. Une Anglaise, il est vrai, aurait été choquée de voir, dans la salle même où l'on prenait le repas, figurer deux lits très-riches et ornés de beaux rideaux de soie. Comme
)e ne suis pas Anglaise, mais une bonne et simple Allemande, je n'en fus nullement scandalisée; et la vue des deux lits ne m'empêcha pas le moins du monde de manger tranquillement ma portion de riz et de viande.
J'admirai beaucoup deux vases en argent ciselé, placés sur la table, et mon admiration s'accrut au plus haut point quand j'appris qu'ils avaient été fabriqués par des orfèvres du pays. Ces vases auraient été trouvés beaux, même en Europe. C'est que les Malgaches sont, comme les Chinois, fort ingénieux à imiter, sans montrer le moindre esprit d'invention.
Parmi les hauts personnages invités avec nous à ce festin, plusieurs parlaient français, mais la plupart parlaient anglais.
Nous retournâmes de bonne heure chez M. Laborde, oîi le soir nous fûmes surpris par une visite du prince Rakoto. Il vint, accompagné de la mère de son fils, pour me la présenter. Comme je l'ai déjà fait remarquer, le prince ne peut pas, d'après les lois du pays, épouser cette femme, qui est esclave, et son fils ne peut absolument pas prétendre au rang de son père. Cependant on leur donne à tous deux le titre d'altesse. Dans ce pays, il est vrai, les lois s'effacent devant le souverain. Elles dépendent tout à fait de son bon plaisir. Que le prince Rakoto arrive demain au trône, il pourra aussitôt changer les lois à sa guise, élever l'ancienne esclave au rang de reine, et faire de son fils un prince héréditaire.
J'ai déjà parlé du caractère de cette femme. Pour ce qui est de sa beauté, on ne doit naturellement pas l'apprécier avec des yeux européens, ou bien il faut avoir vécu très-longtemps chez les Malgaches et s'être habitué à leurs vilains traits pour trouver belles les femmes les moins laides.
Toute la population ae Madagascar est divisée en onze castes. La onzième ne comprend que les personnes régnantes; les descendants de la famille royale appartiennent à la dixième. C'est la seule, oti les frères et les sœurs peuvent se marier entre eux,p robablement pour empêcher qu'il n'y ait trop de descendants du sang royal. Les six autres, depuis la neuvième jusqu'à la quatrième inclusivement, sont composées de la grande et de la basse noblesse. La troisième caste renferme le peuple; la seconde, les esclaves blancs, parmi lesquels on comprend tous les hommes qui, autrefois libres, ont été vendus comme prisonniers de guerre ou en châtiment de leurs crimes ; enfin, la première caste est formée parles esclaves noirs, c'est-à-dire par ceux qui sont nés dans l'esclavage.
Un noble peut choisir une femme dans sa propre caste, dans les deux inférieures, mais jamais dans une caste supérieure à la sienne. En aucun cas, il ne peut se marier avec une esclave, et même la loi ne permet aucune liaison entre les nobles et les esclaves. Cette loi était autrefois observée très-rigoureusement , aujourd'hui elle tend à tomber en désuétude.
e fut ce jour-là que je commençai à pénétrer les véritables projets de M. Lambert, et ces projets, je l'avoue, n'étaient guère faits pour inspirer à la reine une inclination particulière pour lui. Quand M. Lambert vint pour la première fois, en 1 85 5, à Tananarive, et qu'il vit la folle cruauté avec laquelle la reine gouvernait ses États, il conçut le désir de délivrer le malheureux pays de cette tyrannie. Il réussit à gagner l'amitié du prince Rakoto, profondément affligé aussi de la misère de son peuple, et qui avait déjà dit alors à M. Lambert qu'il lui importait peu qui régnât sur son peuple, pourvu que celui-ci fût bien et sagement gouverné.
AUTOUR DU MONDE 3oi
Ces deux hommes ne tardèrent pas à s'entendre. M. Lambert conclut un pacte avec le prince Rakoto, et se proposa de réclamer Tappui du gouvernement français ou celui de TAngleterre.
En i856, il alla donc à Paris, dépeindre àFempereur, dans une audience particulière, l'horrible misère du peuple de Madagascar, et chercher à exciter sa pitié pour ce malheureux pays. Mais, quand on n'a d'autre intérêt à invoquer que la philanthropie, il est difficile de s'assurer l'assistance d'un gouvernement européen. L'audience demeura sans résultat, et il en fut de même de celle que M. Lambert obtint la même année, à Londres, du premier ministre, lord Clarendon. Ces démarches, au lieu de lui procurer les avantages qu'il en espérait, ne firent qu'accroître les difficultés et les périls de son projet.
La Compagnie des Missions anglaises apprit tout ce que M, Lambert se proposait de faire.
Elle craignit que la France, en prenant possession de l'île, n'y voulût tolérer que la religion catholique, malheur naturellement beaucoup plus grand pouf les habitants que celui d'être gouvernés par une femme aussi cruelle que la reine Ranavola, qui se joue de la vie des hommes. La Compagnie prit donc la noble résolution de tout faire pour entraver M. Lambert, et elle envoya aussitôt à Tananarive un de ses élus, le missionnaire William Ellis, pour communiquer à a reine les complots formés par M. Lambert.
M. William Ellis prouva malheureusement, en cette occasion, que les missionnaires anglais, quand il s'agit d'arriver à leurs fins, s'entendent parfaitement à fausser la vérité et à se servir d'artifices jésuitiques.
Tout le voyage de M. Ellis, comme le verront mes lecteurs, ne fut qu'un tissu de faussetés (pour ne pas dire de mensouges) et de narrations inventées.
A Maurice, où M. Ellis toucha en allant à Madagascar, il raconta que la reine Ranavola l'avait appelé à Tananarive (première fausseté).
Arrivé à Tananarive, il dit à la reine qu'il avait été envoyé auprès d'elle par le gouvernement anglais (seconde fausseté), pour l'assurer que l'Angleterre n'avait pas de plus grand désir que de conserver toujours avec Madagascar les mêmes rapports d'amitié que sous George IV.
Il fit part ensuite, à la reine, de tout ce que M. Lam bert avait entrepris en France et en Angleterre contre elle, et le dépeignant comme un homme très-dangereux, comme un espion du gouvernement français, il lui soutint qu'il viendrait très-prochainement avec des troupes françaises (troisième fausseté) pour détrôner la reine et mettre son fils à sa place.
Si ces 4ivers mensonges avaient encore eu un noble but, on pourrait les excuser par le principe également jésuitique : « La fin justifie les moyens, o Mais il s'agissait, au contraire, d'une entreprise tendant au bien de tout un peuple, d'une œuvre philanthropique vraiment chrétienne, que ces mensonges devaient entraver et rendre peut-être entièrement impossible. Une société de missionnaires devrait mieux connaître Tamour du prochain, ne pas oublier à ce point les commandements de la religion et songer qu'elle n'a pas à s'occuper de politique.
C'est ainsi que M. Ellis, au lieu d'arriver à Tananarive avec la branche d'olivier, y vint avec le glaive. Ayant trahi et calomnié M. Lambert auprès de la reine, il fit au prince Rakoto un long sermon sur son crime inoui de vouloir se révolter contre sa mère. Il dit au prince que la cour d'Angleterre, en l'apprenant, en avait été si affligée qu'elle avait pris le deuil (quatrième fausseté extrêmement ridicule).
AUTOUR DU MONDB 3o3
L.e prince poussa la condescendance jusqu à s'excuser auprès de cet homme, et lui représenter que , s'il ne cherchait à écarter sa mère du trône que pour s'y élever, on aurait parfaitement raison de lui faire des reproches, mais que telle n'était pas du tout son intention, car il n'avait d'autre désir que d'ôter à la reine le pouvoir de commettre des cruautés, lui accordant volontiers tout le reste, absolument sans rien demander pour lui-même.
Aussi bien à Tananarive qu'à Maurice, M. Ellis raconta que M. Lambert avait frauduleusement arraché au prince la signature du contrat (cinquième fausseté); que le prince n'était nullement disposé à conclure un traité particulier avec M, Lambert ; que ce dernier, l'ayant invité à un grand banquet, l'y avait enivré, et qu'il l'avait amené dans cet état à signer tout; enfin, que le prince, informé le lendemain de ces honteux artifices, avait été tellement irrité contre M. Lambert qu'il l'avait banni pour toujours de sa présence. A cette fiction des plus poétiques, M. Ëllls ajouta, à Maurice, qu'il ne conseillerait pas à M. Lambert de jamais retourner à Madagascar : car il y aurait à redouter tout du ressentiment de la reine et du prince Rakoto.
Or, à Tananarive, ce prince m'a raconté lui-même l'histoire de la signature du traité. Il me le fit lire, et m'assura que l'histoire de l'enivrement était inventée, que c'était avec pleine conscience de ce qu'il faisait qu'il avait signé, et qu'il ne se repentait nullement de cette démarche. J'aurais voulu que M. Ellis eût pu voir avec quelle amertume et avec quel mépris le prince, en cette occasion, s'exprimait sur son compte.
Il reste encore une sixième et dernière fausseté que le missionnaire rapporta de Madagascar à Maurice, et que je dois démentir. Il se vanta partout de la bonne
réception qu'il avait trouvée à Tananarive, et de la grande faveur dont il avait joui auprès de la reine et du prince. Cette faveur avait été si grande qu'après un séjour d'un mois à peine il avait été chassé de Tananarive.
La reine s'était irritée contre lui parce qu'il avait distribué des Bibles, et le prince Rakoto^ parce qu'il avait calomnié M. Lambert.