CHAPITRE I
LE BRéSIL
(De mtd à décembre 1846.)
Education de madame Ida Pfeîffer, née Reyer. — Sa vie. — Ses voyages dans la Terre-Sainte, en Islande et en Suède. — Son portrait. — Elle part pour le Brésil. — Rio-de-Janeiro. — Constantinople est plus agréable à voir. — L'esclavage au Brésil. — Pétropolis. — Attaque furieuse d'un nègre. — Le manioc. — Novo-Friburgo. — Bois embrasé. — Les fa^ ^iendas. — Les Pour i s. — La danse de la victoire.
Pour satisfaire à la curiosité bien légitime de nos lecteurs, nous commencerons ce volume en donnant sur la .célèbre madame Ida Pfeiffer quelques renseignements biographiques, que nous extrairons surtout de la notice mise par M. W. de Suckau en tête de sa traduction du Voyage à Madagascar, Il y reproduit dans ses parties essentielles les confidences mêmes de la voyageuse.
Née à Vienne en Autriche, le 14 octobre 1797, elle était le troisième enfant d'un riche négociant nommé Reyer. Seule fille de sept enfants, elle prit aisément les goûts et les habitudes des garçons, dont
ses parents la laissaient même porter les vêtements. «Je n'étais pas timide, dit-elle, mais plus vive et plus hardie que mes frères aînés. » Son père, pour les habituer aux privations, refusait souvent à ses enfants la chose la plus juste, le plaisir le plus naturel; rien que pour les accoutumer à dominer leurs désirs.
Sans cette éducation presque Spartiate, la petite Ida ne serait jamais devenue Tintrépide voyageuse qui sut endurer les plus grandes fatigues durant des mois entiers, en étant souvent réduite à la plus misérable nourriture. Les principales qualités d'Ida Pfeiffer : le courage, la persévérance, Tindififérence à la douleur et au dénûment, furent développées par cette méthode d'éducation presque bizarre, qui trouverait sans doute malaisément un défenseur dans un temps comme le nôtre, trop jaloux de tout réduire au même niveau.
M. Reyer mourut en 1806, laissant à sa veuve la rude tâche d*élever sept enfants. Madame Reyer retint sa fille auprès d'elle et envoya ses fils en pension. Quelques mois après, elle voulut obliger Ida, qui approchait de ses dix ans, à reprendre les habits de son sexe. La jeune fille en tomba malade, et le médecin la guérit en lui faisant rendre les vêtements de garçon. Dès lors, elle apportait la plus grande ardeur à étudier tout ce qu'elle croyait pouvoir convenir à un homme, mais elle n'avait pour le piano et pour les travaux de femme que le plus profond dédain.
Pleine d'enthousiasme patriotique, elle sautait de joie quand on annonçait que les Français avaient été battus; malheureusement ils entrèrent victorieux à Vienne en 1809, ®^ I^^ ^^^ ^^ douleur de voir ces hommes qu'elle détestait installés dans la maison paternelle, y dîner à table et y réclamer toute espèce de prévenances. Elle en prit une telle haine contre leur
AUTOUR DU JlONDfi 3
chef, contre Napoléon, qu'elle applaudit dans son cœur à l'attentat de Schœnbrunn, et que, lors d'une revue oîi sa mère l'obligea d'assister, elle ferma les yeux pour ne voir ni* le chef qui lui était odieux ni son brillant état-major.
Lorsqu'elle eut treize ans, elle comprit, quoiqu'elle s'en trouvât fort malheureuse, qu'il était nécessaire de porter les vêtements féminins et d'accepter les occupations de son sexe. « Que j'étais d'abord gauche et maladroite I écrit madame Pfeiffer; que je devais avoir l'air ridicule dans mes longs vêtements, malgré lesquels je continuais à courir et à sauter avec toute la turbulence d'un garçon 1 »
Ses idées fausses furent dès lors redressées avec une infinie bonté et une extrême délicatesse par un jeune professeur, qu'elle voulut quelques années plus tard épouser, mais auquel sa mèrç la refusa, bien qu'il eût alors embrassé la carrière administrative et que, depuis plusieurs années, il eût une place dont le traitement était très-sufBsant pour le faire vivre.
Après avoir refusé beaucoup de prétendants qu'Attirait jusqu'à un certain point la fortune considérable laissée par son père, Ida, de guerre lasse, promit à sa mère d'accepter le premier qu'elle lui présenterait; mais en y mettant pour condition qu'il fût un homme d'un certain âge, afin de rendre évident pour tout le monde qu'elle ne consentirait à se marier que par obéissance filiale.
En 1819, comme Ida avait vingt-deux ans, elle fut demandée par un veuf, dont le fils faisait son droit à l'Université de Vienne ; c'était le docteur (i) Pfeiffer,
(i) En Allemagne, b titre de docteur, qu'on ne donne dans le monde en France qu'aux médecins, distingue les docteurs en ^ uroit, en lettres, en théologie, aussi bien que les docteurs en f médecine ^ J. B.
un des avocats les plus distingués de Lemberg en Galicie. .
a Je promis de réfléchir, dit-elle dans son journal. Le docteur Pfeiffer me paraissait un homme très-raisonnable et fort bien élevé; mais ce qui lui donnait les plus grands titres à mes yeux, c'est qu'il demeurait à cent milles de Vienne et qu*il avait vingt-quatre ans de plus que moi. »
Au bout de huit jours, elle donnait son consentement. Le mariage fut célébré le i" mai 1820, et bientôt les nouveaux époux partirent pour Lemberg. Le chemin donna des distractions, réveilla chez la jeune femme son ancien goût des voyages, et fournit aux mariés l'occasion de faire plus ample connaissance. Ida trouva dans le docteur de la droiture, de la franchise et de r intelligence, et, si elle ne put pas l'aimer, cependant elle dut lui accorder son estime et son affection, en retour de son amour et de sa délicatesse. Elle prit la résolution de remplir consciencieusement ses devoirs, et dès lors regarda l'avenir avec plus de calme et de tranquillité.
M. Pfeiffer était un homme plein d'intégrité, qui dévoilait et attaquait sans ménagement l'injustice partout où il la rencontrait, sans jamais rien cacher de sa conviction. Il s'était alors glissé beaucoup d'abus dans la marche routinière des administrations de la Galicie, oïl il ne manquait pas de fonctionnaires infidèles. Dans \n grand procès que le docteur gagna, il eut occasion de découvrir les prévarications les plus audacieuses, et les dénonça sans crainte à Vienne. Une instruction sérieuse ayant démontré la vérité des dénonciations du docteur Pfeiffer, plusieurs employés furent ou congédiés ou déplacés.
Cependant cette affaire eut bientôt pour lui de fâcheuses conséquences. Elle lui avait attiré l'inimitié
de la plupart des fonctionnaires, et leur haine éclata avec tant de force qu'il se vit obligé d'abandonner sa place au barreau, car, loin d'être utile à ses clients, il n'aurait pu que leur nuire désormais.
« Mon mari, écrit Ida Pfeiffer, avait bien prévu tout cela ; mais son caractère se refusait à fermer les yeux sur des injustices éhontées. La même année, il cessa de plaider et, quand il eut mis ordre à ses affaires privées, nous allâmes, en 182 1, nous établir à Vienne, où il espérait, grâce à ses relations étendues, trouver facilement une occupation ; mais sa réputation l'avait précédé à Vienne. Ici, comme à Lemberg, on savait sa manière de voir et d'agir, et on le considérait comme un esprit inquiet, ennemi des choses existantes. Aussi tous ses efforts pour obtenir un emploi restèrent inutiles. On donnait à l'homme le plus ordinaire et le plus dépourvu de talent ce qu'on s'obstinait à lui refuser. »
Ces contrariétés influèrent d'une manière funeste sur le caractère de M. Pfeiffer. Il voyait sa carrière et tous ses efforts entravés; aussi, ce qu'il faisait autrefois avec zèle et avec plaisir ne lui était plus qu'une cause d'ennui et de contrariété. Toute son activité ne lui, rapportait plus que peu ou point de profit. La position du docteur devint donc de jour en jour plus critique. Son talent lui avait valu à Lemberg une clientèle considérable, et M. Pfeiffer avait contracté le goût de vivre sur un grand pied ; il avait voiture et chevaux, tenait table ouverte et ne songeait pas à se préoccuper de l'avenir. Beaucoup de gens, connaissant sa générosité, l'exploitaient, pour lui emprunter de l'argent. C'est ainsi que la dot d'Ida devint la proie d'un ami, à qui le docteur voulut venir en aide et qui n'en fit pas moins faillite.
« Dieu seul sait, s'écrie Ida Pfeiffer, ce que j'ai dU
â souffrir pendant dix-huit ans de mariage, non par de mauvais traitements de mon mari, mais par les difficultés de la situation la plus pénible, par le besoin et par la gêne ! J'étais née dans une famille où il y avait de la fortune. J'avais été habituée dès mon enfance à l'aisance et au confortable, et maintenant à peine si je savais où poser ma tête et où prendre l'argent pour me procurer le plus strict nécessaire. Je devais m'occuper de tous les soins du ménage, je souffi'ais du froid et de la faim, je travaillais en secret pour un salaire, je donnais des leçons de dessin et de musique, et cependant, malgré tous mes efforts, il y avait souvent des jours où je n'avais guère autre chose que du pain sec à offrir pour dîner à mes pauvres enfants!
ce Sans doute j'aurais pu demander des secours à ma mère ou à mes frères, qui ne me les auraient pas refusés; mais mon orgueil se révoltait à cette idée. Je luttai ainsi durant des années contre le besoin, en cachant ma position ; souvent je fus près de succomber au désespoir, et la pensée seule de mes enfants put soutenir mon courage. Enfin, l'excès de ma souffrance fit taire tout autre sentiment, et j'eus recours plusieurs fois à l'assistance de mes frères. »
En 1 83 1 , madame Pfeiffer perdit sa mère, à laquelle, durant une longue maladie, elle avait prodigué les soins les plus affectueux. Retournée ensuite â Lemberg avec son mari, qui se berçait chaque jour d'illusions nouvelles, elle y subit encore les inquiétudes d'une position précaire. Enfin, en i835, son mari étant retenu à Lemberg par ses habitudes et par l'affection qu'il portait au fils de sa première femme, madame Pfeiffer revint se fixer définitivement à Vienne pour y élever ses deux fils, à l'aide des ressources que lui avait procurées la succession de sa mère.
Quand elle eut repris à Vienne sa vie calme et pai-
AUTOUR DU MONPE ^
lible, elle ne fut plus occupée que du désir de conser* verses forces jusqu'à ce que ses fils pussent se suffire et vivre seuls. Ce désir fut exaucé; les jeunes Pfeiffer ses fils surent s'ouvrir, l'un et l'autre, assez promptement, une carrière honorable.
Leur position assurée, Ida Pfeiffer revint à ses idées de voyages. Son ancien projet de voir le monde l'envahit tout entière, sans plus trouver d'opposition ni dans la raison ni dans le devoir. Ce qui la préoccupait seulement, c'était la façon dont elle exécuterait seule un grand voyage; car elle était obligée de voyager seule, son mari étant déjà trop vieux pour supporter les fatigues d'une pareille entreprise, et ses fils ne pouvant pas être enlevés pour si longtemps à leurs occupations. La question d'argent lui donnait aussi beaucoup à réfléchir. Les pays qu'elle se proposait de visiter n'ayant ni hôtels, ni chemins de fer, les dépenses devaient être d'autant plus considérables que le voyageur y serait forcé d'emporter avec lui tout ce dont il aurait besoin. Or, les ressources d'Ida Pfeiflfer étaient d'autant plus limitées, qu'elle avait dépensé une partie de l'héritage de sa mère pour l'éducation de ses fiJs.
< Cependant , dit-elle dans son journal, je ne délibérai pas longtemps avec moi-même sur ces points importants. Pour le premier, que j'étais femme et devais voyager seule, je m'en fiais à mon âge (j'avais quarante-cinq ans ), à mon courage et à la forte indépendance que j'avais acquise à la dure école de la vie, ^ns le temps où non-seulement j'avais dû m'occuper de moi et de mes enfants, mais quelquefois aussi de mon mari. Pour l'argent , j'étais décidée à la plus grande économie. Les incommodités ni les privations ne m'effrayaient ; j'en avais déjà supporté beaucoup et par force : combien celles que je recherchais volontairement, avec un but agréable devant les