‹ Voyages autour du mondeChapitre 8 sur 21 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

besoin, comme le faisaient les empereurs romains, par ses ateiiefTs d'esclaves. Une règle d'étiquette sans doute fort antique, mais qu'on retrouve au nord du lac Victoria, dans le Pays de Ganda, ne permet pas qu*on puisse avoir d'autre licence que celle de voir la reine, lors d'une première présentation. De même que les chefs de l'Afrique équatoriale réclament le hongo et que les rois de F Inde exigeaient leur nu^^^a^ on doit, dans la même circonstance, remettre à Ranavola une pièce d'or ou d'argent.

Les pierres levées de Madagascar rappellent les menhirs de la Gaule; mais elles y ont encore une signification, étant ou des monuments funéraires, ou l'indication des lieux où se peuvent tenir les marchés (n. p. 293).

Les années Malgaches sont, comme celles des anciens Hébreux, composées de mois lunaires.

On remarquera (n. p. 227) la description du cérémonial au milieu duquel on lime les dents de la jeune reine de Barou. C'est une coutume assez répandue en Afrique, oti quelques tribus conservent toutes leurs dents, mais oti d'autres se distinguent soit en s' arrachant les incisives inférieures, soit en se limant les dents de devant d'une certaine façon, moyen de se reconnaître assurément, pour âes gens qui n'ont pas d'uniforme à revêtir.

Bien que madame Pfeififer ne s'occupe guère d'observations ethnologiques, elle a noté que, parmi les Malgaches des castes inférieures, il y a des hommes qui, mieux que les Sioux, mériteraient d'être appelés des Peaux-Rouges.

INTHODUCTIOH Vil

Enfin, les seuls points sur lesquels on ait accusé madame Pfeiffer de partialité, c'est le jugement qu'elle porte sur l'utilité qu'ont, pour le fait de la diffusion du christianisme, les savants missionnaires envoyés en Asie ou dans TOcéanie par l'Angleterre et par les États-Unis; ce sont les critiques, malsonnantes à quelques oreilles, que lui inspire l'observation sabbatique [ du dimanche; les désordres qu'elle reproche à quelques ministres hollandais, et le blâme indigné dont elle flétrit les odieuses trahisons imputées aux missionnaires anglais et à M. EUis, livrant les catholiques et toute la population malgache à la barbarie de l'infâme Ranavola plutôt que de permettre qu'ils en soient délivrés par l'influence du catholicisme et de la France.

Voilà de ces passions que nous avons de la peine à comprendre.

En France, nous nous piquons d'être impartiaux jusqu'à l'indifférence et nous avons la politesse de ne dire la vérité que quand elle blesse notre foi, notre nationalité ou notre patriotisme. La plupart de nos livres sont écrits dans des sentiments qu'on appelle libéraux dès qu'ils critiquent le catholicisme, voire le déisme, et dès qu'ils attaquent le gouvernement, quel qu'il soit, quitte à regretter et à vanter un jour ce qu'on aura contribué à jeter à bas. C'est là peut-être ce qui explique l'espèce de surprise et de méfiance que nous éprouvons contre tout livre qui manque des caractères que nous prétendons libéraux.

On oublie en France que chaque peuple a ses inimitiés particulières, qu'il y a de l'intolérance dans tous les cultes et même dans les négations, qui souveut

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« Les peines ni les privations, dit-elle, ne pouvaient être nulle part plus grandes qu'en Syrie et en Islande. Les dépenses ne m'effrayaient pas non plus, car je savais par expérience combien on a peu de besoins quand on veut se restreindre au strict nécessaire, et que l'on est disposé à renoncer à toutes les commodités et à toutes les choses superflues. Grâce à mes économies, je me trouvais en possession d'un fonds, qui, pour un voyageur comme le prince Puckler-Muskau,ou comme Chateaubriand et Lamartine, aurait à peine suffi à une excursion de quinze jours aux eaux; mais qui, pour une modeste voyageuse comme moi, me semblait devoir payer une tournée de deux à trois ans, et qui, j'en eus la preuve par la suite, était réellement suffisant. » Elle ne dit rien de ses projets gigantesques à sa famille, ni surtout à ses flls, et n'indiqua que le Brésil comme but de son entreprise.

Ce premier voyage autour du monde, sur lequel nous donnerons de nombreux détails, agrandit beau^ coupla réputation d'Ida Pfeiffer. Une femme qui, sans autre appui que ses seules forces, a fait deux mille huit cents milles anglais par t|rre et trente-cinq mille milles par mer (i), doit, en effet, être considérée comme un phénomène extraordinaire. Son troisième ouvrage était intitulé : Fine Frauenfahrt um die Welt (Voyage d'une femme autour du monde. Vienne, 3 vol., i85o). Il eut un très-grand succès, et fut traduit deux fois en anglais , et plus tard en français. Pendant quelque temps, Ida Pfeiffer eut la pensée de se livrer au repos et de ne plus recommencer des explorations pareilles. Mais elle ne demeura pas longtemps dans ces dispositions. Après avoir vendu ses col- Ci) Quatre mille cinq cent cinq kilomètres par terre et cinquante-six mille trois cent quinze sur mer. — J. B.

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lections, mis en ordre et publié son -journal, comme elle fie sentait nullement décliner ses forces, elle revint à ridée d'une seconde promenade à travers le monde. Cette fois, le gouvernement autrichien, pourTaider, lui alloua une somme de i,5oo florins (i).

Le nouveau journal d*Ida Pfeiffer fut publié à Vienne sous ce titre : Meine ^weite Weltreise (Mon second Voyage autour du inonde, 4 vol., 1 856). *

Le succès dépassa toutes ses espérances. Aussi, en s'occupant de mettre en ordre ses collections et ses notes, tandis qu'elle publiait son second voyage, madame Pfeiffer forma le projet de visiter Madagascar; les propositions mêmes d'Alexandre de Humboldt, qui rengageait à étudier d'autres régions^ ne purent la détourner du but qu'elle s'était proposé.

Les suites d'un cancer au foie, causé par la fièvre qu'elle prit à Madagascar, ont fait mourir madame Pfeiffer à Vienne dans la nuit du 27 au 28 octobre i858. « Je souris, a-t-elle écrit à un de ses amis, en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que par mes écrits, s'imaginent que je dois ressembler plus à un homme qu'à une femme. Combien ils me jugent mal! Vous qui me connaissez, vous savez bien que ceux qui s'attendent à me voir avec six pieds de haut, des manières hardies, et le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui n'ont jamais mis le pied hors de leur village I »

En effet, elle n'avait en rien l'air d'une femme extraordinaire ou qui fût plus homme que femme. Au contraire, ses manières et ses paroles dénotaient tant de simplicité, de modestie et de candeur, que ceux qui

(i) Si cesâorins sont monnaiede compte réelle, ils font 3,900 fr.; s'ils sont des florins d^ Autriche, ils valent 1,545 fr. — J. B.

la voyaient sans en être avertis ne pouvaient guèri soupçonner qu'elle eûttant appris et tant vu. Il y aval dans tout son être un calme et une placidité qui rappelaient plutôt la ménagère uniquement occupée di son intérieur et dénuée de toute exaltation. Beaucouj de personnes aussi, trop promptes à juger Ida Pfeififer , croyaient ne devoir attribuer son goût des voyages qu*à une curiosité excessive. Mais cette opinion est inconciliable avec un fait qui se manifeste dans tout le caractère d'Ida PfeifFer, et qui est Tabsence totale de curiosité. Autant sa vie avait été agitée, autant sa personne annonçait un esprit paisible et mesuré. L'observateur le plus attentif n'aurait pu découvrir en elle le désir de se mettre en évidence ni de s'occuper d'objets lointains ou extraordinaires. Sérieuse, très- réservée, même avare de paroles, elle n'aurait pu offrir, à un étranger qui ne l'aurait pas connue, que très-peu de côtés aimables.

Elle était petite, maigre et un peu courbée. Ses mouvements étaient mesurés; seulement elle marchait excessivement vite pour son âge. Quand elle revenait à Vienne, son teint portait fortement la marque des ardeurs du soleil. Autrement, rien dans ses traits ne faisait soupçonner une existence si peu commune. On ne pouvait guère voir de physionomie plus calme; mais, quand elle s'engageait dans une conversation un peu vive et qu'elle parlait de sujets qui l'intéressaient , sa figure s'animait et prenait une expression des *plus attachantes.

Sa véracité bien constatée donne un très-grand prix à ses récits ; et dès à présent nous allons la laisser les exposer elle-même.

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Partie de Vienne le i" mai 1846, je m'embarquai à Hambourg sur un navire à voiles qui leva Tancre le 29 juin. Nous n^entrions dans le Pas-de-Calais que le 10 juillet, et, dans Tocéan Atlantique , que le 24, ayant mis quinze jours à passer la Manche, presque continuellement en vue des côtes de l'Angleterre . Le 29 août^ nous passâmes la ligne à 10 heures du soir. Un sentiment d'orgueil s'empara de ceux qui, pour la première fois, entraient dans l'hémisphère méridional: nous nous donnâmes de chaleureuses poignées de main et nous fêtâmes la circonstance en vidant quelques bouteilles de Champagne.

Parmi les gens de l'équipage, il n'y eut aucune cérémonie; l'usage n'en est resté que sur un petit nombre de vaisseaux, à cause du désordre et de l'ivresse qu'amenaient presque toujours ces sortes de fêtes. Nos matelots ne voulurent pas cependant faire entièrement grâce à notre mousse, qui passait la ligne pour la première fois, et il fut baptisé rudement avec quelques seaux d'eau.

Le i3 septembre, un ouragan nous apporta de l'ouest un délicieux parfum de fleurs; le 14, nous appercevions le cap Frio à vingt-sept kilomètres de Riode-Janeiro, où nous arrivions deux jours après.

Les montagnes, les villages, les maisons élégantes et les riants jardins qui entourent la baie; quelques parties de la ville qu'on aperçoit, et le jardin public descendant à la mer avec ses beaux palmiers; les nom-

breux vaisseaux mouillés tant devant la ville que dans les diverses baies ; la richesse d'une végétation luxuriante : tout forme un ensemble vraiment original et charmant.

Rarement on a le bonheur de jouir dès son arrivée d'un coup d'oeil aussi enchanteur et aussi vaste que celui qu'il me fut donné d'admirer : les brouillards, les nuages ou une atmosphère humide, en cachent souvent diverses parties et détruisent le merveilleux effet de l'ensemble.

Le 17, nous descendîmes sur lapraya dos MinetroSj place malpropre et dégoûtante, peuplée de quelques noirs aussi sales et aussi repoussants, qui s'étaient accroupis sur le sol, et vendaient des fruits et des friandises dont ils faisaient l'éloge à grands cris. De là, nous allâmes directement dans la Grand'rue {rua Direita), qui n'a d'autre beauté que sa largeur. Elle contient plusieurs monuments publics, entre autres, la douane, la poste la bourse, le corps de garde, qui n'offrent rien de particulier; on ne les remarquerait même pas sans la foule qui stationne toujours à la porte.

Au bout de cette rue se trouve le palais de l'empereur, grande construction fort ordinaire, sans aucune prétention de goût ni d'architecture. La place, qui s'étend devant le palais,est décorée d'une fontaine fort simple; mais elle est très-sale et sert la nuit de dortoir à beaucoup de pauvres et à des nègres libres, qui le matin font sans gêne leur toilette devant tout le monde. Une partie du terrain est entourée de murs et sert de marché au poisson, aux fruits, aux légumes et à la volaille.

Parmi les autres rues, les plus remarquables sont la rua Misericordia et la rua Ouvidor. C'est dans cette dernière que sont les plus riches e : les plus grands magasins : il ne faut néanmoins p as s'attendre à y

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trouver les étalages de nos villes d'Europe. On n'y voit non plus rien de remarquablement beau ni de bien précieux. La seule chose qui me fit vraiment plaisir, ce furent les magasins où étaient étalées des fleurs artificielles de toute beauté, habilement composées avec des plumes d'oiseau, des écailles de poisson et des ailes d'insecte.

La place Santa-Anna, qui est la plus grande de Rio-de-Janeiro, se distingue aussi entre toutes par sa malpropreté. Quand j*y allai pour la première fois, j'y vis des cadavres de chiens et de chats, et même un mulet déjà en putréfaction. Une fontaine en fait le seul ornement, et peut-être aimerais-je encore mieux ne pas l'y voir : car, l'eau douce étant fort rare à Rio-de- Janeiro, la noble corporation des blanchisseuses établit son quartier général auprès des fontaines, surtout quand il y a de la place à côté pour sécher le linge. On y blanchit donc, on y étend du linge, on y crie, on y fait du tapage; aussi le voyageur n'a-t-il rien de plus pressé que de s'en éloigner.

Les églises n'offrent rien de curieux au dedans ni à l'extérieur. Celles qui font le plus d'effet sont l'église et le cloître Santo-Benito et l'église Candelaria^ qui de loin ont assez bonne mine.'

La seule construction véritablement belle et imposante est l'aqueduc, qui, dans certains endroits, ressemble tout à fait à un ouvrage romain.

Les maisons sont construites à l'européenne, mais petites et mesquines; la plupart n'ont qu'un rezde-chaussée et un étage : un second étage est chose inusitée. On ne trouve pas non plus ici, comme dans les autres pays chauds, des terrasses ni des vérandas ornées de belles fleurs et d'élégantes balustrades. On voit suspendus aux murs de petits balcons mal dessinés. Des volets de bois massifs ferment les fenêtres

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pour empêcher le moindre rayon de soleil de pénétrei dans les appartements, où Ton se tient dans une obscurité presque complète ; ce qui d'ailleurs est assez indifférent aux dames brésiliennes, car elles ne se fatiguent guère les yeux à lire ni à travailler.

La ville n*a donc, ni dans ses places, ni dans ses rues, ni dans ses monuments, rien de remarquable à offrir aux étrangers. On n'y rencontre que des créatures repoussantes, des nègres et des négresses avec de vilains nez aplatis,- de grosses lèvres et des cheveux courts et crépus. En outre, ces gens, presque toujours à moitié nus , n'ont que de misérables haillons , excepté ceux qiii sont habillés à l'européenne avec les vieux habits râpés de leurs maîtres. Pour quatre ou cinq noirs, on rencontre un mulâtre, et, par-ci par-là seulement, on voit apparaître un blanc.

L'aspect général est rendu plus horrible encore par les nombreuses infirmités qui attristent le regard à chaque pas : la plus répandue est l'éléphantiasis, lèpre qui produit souvent d'affreux pieds-bots. La commune laideur s'étend jusqu'aux chiens et aux chats, qui parcourent les rues en grand nombre, et qui trop souvent sont pelés ou couverts de plaies et de gale.

Je voudrais pouvoir transporter ici les voyageurs qui, en se plaignant des rues de Constantinople, affirment que l'intérieur de cette ville détruit l'effet de l'extérieur. Il est vrai que l'intérieur de Constantinople est aussi très-malpropre ; que ses petites maisons, ses rues étroites, ses chemins tortueux, ses chiens dégoûtants, ne présentent pas au voyageur un spectacle très-pittoresque; mais on y voit de magnifiques constructions du temps des Mahométans et des Romains, de superbes mosquées, de majestueux palais; on traverse des . cimetières immenses et des bois de cyprès qui font rêver ; on rencontre un pacha ou un

grand-prêtre monté sur un magnifique coursier, et entouré d'une brillante escorte ; des Turcs drapés dans leurs beaux costumes, des femmes dont les yeux de feu brillent à travers leur voile ; des Persans avec leurs hauts bonnets ; des Arabes à la noble physionomie; des derviches coiffés de calottes de fou et vêtus de robes plissées, et de temps en temps des voitures peintes et dorées que traînent des bœufs magnifiquement harnachés. Voilà de ces spectacles qui dédommagent amplement des choses désagréables qu'on aperçoit çà et là. Dans Fintérieur de Rio-de- Janeiro, au contraire, il n'y a rien qui puisse vous charmer ni vous dédommager : on n'a devant les yeux que des objets repoussants.

Au Brésil, tous les travaux sales et pénibles de la maison 'tt de Textérieur sont faits par les noirs, qui représentent en général le bas peuple. Beaucoup de nègres, cependant, apprennent des métiers, et plusieurs excellent dans leur art au point de pouvoir être comparés aux plus habiles Européens. J'ai vu dans les ateliers les plus distingués des noirs occupés à confectionner des habits, des souliers^ des ouvrages de tapisserie, des broderies d'or et d^argent. Plus d'une négresse assez bien habillée travaillait aux toilettes de femms les plus élégantes et aux broderies les plus délicates. Je croyais souvent rêver en voyant ces pauvres créatures, que je m'étais figurées comme des sauvages libres et vivant ds^as leurs forêts natales, occupées dans les boutiques et dans les chambres à des travaux qui demandent tant de soins. Et cependant cela ne semble pas leur être aussi pénible qu'on pourrait le croire. Elles se mettaient toujours gaiement à leur travail. Néanmoins, dans les classes qu'on appelle d'ordinaire éclairées, il y a de§ gens qui, après tant de preuves d'adresse et d'intelligence données par les noirs, les

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rabaissent tellement au-dessous des blancs qu'ils les considèrent à peine comme une transition entre le singe et T homme.

Malgré la loi qui défend au Brésil l'introduction des esclaves, chaque année on en fait entrer et on en vend plusieurs milliers par des voies soi-disant secrètes, que tout le monde connaît et dont chacun profite. Des vaisseaux anglais croisent continuellement, il est vrai, sur les côtes de F Afrique et du Brésil; mais quand ils ont pris un négrier, ils se bornent à transporter dans leurs colonies ces esclaves qu'ils n^ont pas achetés. J'avoue que, là, ces nègres devraient être libres au bout de dix ans, si, avant ce terme^ les possesseurs ne les faisaient pas mourir sur le papier,

en sorte que les esclaves délivrés par les Anglais restent leurs esclaves. Cette médisance peyt n'être qu'un mensonge.

Pu reste, le sort des esclaves n'est pas si mauvais au Brésil que se l'imaginent beaucoup d'Européens. Ea général, on les traite as^ez bien; on ne les écrase pas de travail; ils ont une nourriture bonne et saine, et les châtiments qu'on leur inflige ne sont ni trop fréquents ni trop rigoureux. La désertion seule est sévèrement punie. J'oserais presque prétendre que leur sort est, en somme, moins déplorable au Brésil que ne Test celui des paysans en Russie, en Pologne, en Egypte, où la désignation d'esclaves n'existe point (i).

Un des plus grands inconvénients de Rio -de- Janeiro est le manque complet d'égouts. Par les fortes pluies, les rues y deviennent de vrais lits de torrents que l'on ne peut passer à pied : on est obligé pour les traverser de se faire porter par des nègres. Ordinairement alors, toutes relations cessent; les rues sont désertes : on

(i) Voir au chap. x, uae réflexion pareille.

IK se rend à aucune invitation; on n'acquitte même f^us les lettres de change. On hésite à prendre une voiture, car les tarifs sont si mal réglés qu'on paye pour la moindre course comme pour une journée entière. Dans un cas comme dans Tautre, le prix est de 14 fr. 28 (six milreis). Ces véhicules sont à moitié fouverts, à deux places, et attelés de deux mulets, lur l'un desquels est monté le conducteur. Les voitures à l'anglaise avec des chevaux sont très-rares.

Les arts me semblent assez mal cultivés ici. Dans toutes les familles, on entend les filles jouisr et chanter; nais ces bonnes gens n'ont aucune idée de la cadence, delà justesse, de l'ensemble ni de la mesure.

Le théâtre de l'Opéra n'offre à l'extérieur rien de beau ai qui réveille l'attention; aussi, après être entré, eston fort étonné de voir une salle grande et magnifique, et une scène large et profonde. Ce théâtre peut contenir «nviron deux mille personnes, et présente quatre étages de loges spacieuses, avec des balustrades formées de barreaux de fer travaillés avec art. L'ensemble est d'un goût parfait. Les hommes seuls sont admis au parterre. J'ai vu représenter Lucrèce Borgia par une troupe italienne assez bonne; les décorations et les costumes n'étaient pas trop mal non plus.

Une singulière coutume établie au Brésil, c'est que tous les morts ne sont pas déposés dans les cimetières; mais quelques-uns, moyennant une rétribution particulière, sont enterrés dans l'église même. A cet effet, on a construit dans chaque église des caveaux dont les côtés contiennent des catacombes en pierre. On jette de la chaux sur le mort qu'on y dépose, et, au bout de huit ou dix mois, la chair est consumée. Alors on retire les os, on les nettoie en les faisant bouillir, et on les place dans une urne, sur laquelle on met le nom du défunt, le jour de sa naissance, etc. Ces urnes

sont placées dans les corridors, ou emportées par les parents dans leurs maisons (i).

J'avais beaucoup entendu parler, en Europe, de la beauté et de la richesse naturelles au Brésil, de son ciel toujours pur et riant, des charmes merveilleux de son continuel printemps.

Il est vrai que la végétation est peut-être plus riche et plus abondante ici qu'en aucun jpays du monde, et que, lorsqu'on veut voir la nature dans toute -sa fécondité et dans une activité constante, c'est au Brésil qu'il faut aller. Cependant, que l'on se garde de croire que tout y soit beau, et que les premières impressions n y soient pas affaiblies.

D'abord, on régarde avec joie cette verdure continuelle, cette parure toujours printanière; puis on finit par convenir qu'avec le temps tout cela perd de son charme. Un peu d'hiver n'y ferait pas mal : le réveil de la nature, la floraison nouvelle des plantes et le retour des parfums embaumés du printemps causeraient d'autant plus de plaisir qu'on en aurait été privé quelques mois.

Je trouvais ici l'air et le climat extrêmement lourds et désagréables, la chaleur accablante, quoiqu*à cette époque de l'année elle ne dépassât guère 24 degrés à l'ombre. Dans les grandes chaleurs, de la fin de décembre au mois de mai, le thermomètre à l'ombre marque plus de 3o degrés et au soleil plus de 40. Je supportais mieux en Egypte une chaleur plus forte : ce qu'il faut peut-être attribuer à ce que le climat de l'Egypte est sec, tandis qu'il règne au Brésil une extrême humidité.

(i) Ces coutumes, qui nous paraissent étranges, ont été transmises par les Romains aux Portugais, et ceux-ci, les ont importées au Brésil. On reconnaît ici Voila , Vollarium^ le colum' àariunif enfin la sép^ilture commune des Romains. — J. B«

La saison là plus agréable de Tannée est Thiver; il commence au mois de juin et finit au mois d'octobre; avec une température de 14 a 18 degrés, il est presque toujours sec et serein. C'est aussi l'époque qu'on choisit pour voyager. L'été, dit-on, a des orages violents et fréquents; mais, pendant mon séjour au Brésil, je n'en comptai que trois vraiment considérables, dont chacun dura une heure et demie. Les éclairs se succédaient sans interruption et formaient sur presque toute la ligne de Thorizon une mer de feu : en revanche, le tonnerre n'était pas très-fort.

On n'a pas non plus ici de longues soirées ni de beaux crépuscules : aussitôt le coucher du soleil, tout le monde se hâte de rentrer, car les ténèbres et l'humidité surviennent immédiatement.

Dans le fort de Tété, le soleil se couche à six heures trois quarts; le reste de l'année, à six heures. La nuit arrive vingt ou trente mmutes après.

Un autre désagrément, ce sont les moustiques, les , fourmis, les barates, les tiques, qui vous causent une foule de désagréments de toute espèce, et même, surtout pour les derniers insectes que j*ai nommés, des indispositions presque dangereuses.

On me parla tant à Rio-de-Janeiro du rapide accroissement de Pétropolis, colonie fondée dans les environs par des Allemands; on me vanta tant la beauté du pays où elle est située, des forêts vierges traversées en partie par la route, que je ne pus résister au désir d'y faire une excursion. Le comte Berchthold, qui avait quitté Hambourg en même temps que moi , se mit de la partie, et nous prîmes, le 26 septembre, deux places dans une des arques qui vont journellement au Porto dEstreîla. 'est un endroit qui sert d'entrepôt aux marchandivenant de l'intérieur du pays, pour être, de là, expéiées par eau à la capitale du Brésil. Nous y parvînmes

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sans accident, et, suivant Tusage, nous continuâm© par terre notre marche vers Pétropolis, encore éloignée de douze à treize kilomètres.

Ordinairement on fait ce trajet sur des mulets qui Ton paye 9 fr. 52 par tête. Mais à Rio-de- Janeiro, on nous avait dépeint ce chemin comme une belle promenade à travers de magnifiques forêts, très-fréquentée, très-sûre, formant la principale voie de communicatioD avec Minas Gueràs. Nous nous décidâmes donc à fain la route à pied, d'autant plus que le comte désiraîl herboriser, et moi ramasser des insectes. Les trois premiers kilomètres nous firent passer une large vallée, entourée de hautes montagnes et couverte en grande partie de buissons épais ou de jeunes bois. Les ananas sauvages se présentaient assez bien sur le bord du sentier; ils n'étaient pas encore tout à fait mûrs et brillaient d'une couleur rosée. Ces fruits sont loin d'être aussi savoureux au goût qu'ils sont beaux à la vue, et on ne les cueille que rarement. Ce qui me fit beaucoup de plaisir, ce furent les colibris ; j'en vis plusieurs de la plus petite espèce. On ne peut véritablement rien imaginer de si délicat ni de si gracieux que cet oisillon. Il va chercher sa nourriture dans le calice des fleurs, et tourne autour d'elles en voltigeant comme le papillon, avec lequel on peut facilement le confondre dans son vol rapide. Rarement il se pose sur les branches.

Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes à la serra^ nom que les Brésiliens donnent à toutes les chaînes de montagnes qu'il faut franchir; celle que nous avions devant nous a neuf cents mètres de haut. Une large route pavée mène au sommet, à travers des forêts vierges. Je m'étais toujours figuré que, dans ces forêts , les arbres devaient avoir des troncs d'une grosseur et d'une hauteur extraordinaire. Ce ne fut

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ce que je trouvai ici. Probablement la végétation est trop forte, et les troncs principaux sont étouffés parla masse des petits arbres, des lianes et des plantes grimpantes. Ces deux derniers végétaux sont si nombreux et couvrent tellement les arbres, que souvent on en aperçoit à peine les feuilles : ce n'est pas pour en voir les troncs. Un botaniste nous a certifié qn'un jour il avait trouvé sur un arbre des lianes et des plantes grimpantes de six espèces différentes.

Nous faisions une riche récolte de fleurs, de plantes et d'insectes, et nous parcourions gaiement notre chemin, charmés par les magnificences de la forêt et par les vues non moins ravissantes qui s'ouvraient devant nous, au-delà de la montagne et de la vallée^ jusqu'à la mer avec ses baies, et jusqu'à la capitale du Brésil.

De nombreuses truppas(i) conduites par des nègres, ainsi que des piétons isolés que nous rencontrions à cbaque instant, nous étaient toute appréhension, si bien que nous n'étions nullement effrayés de voir un nègre nous suivre constamment. Mais, quand nous nous trouvâmes seuls dans un endroit un peu écarté, ce noir s'élança subitement, en tenant d'une main un long couteau, et de l'autre un laso (2); il se jeta sur nous et nous fit entendre, plus par gestes qu'en paroles, qu'il voulait nous entraîner et nous tuer dans la forêt.

Nous ne portions pas d'armes avec nous, puisqu'on

(i; Par line tf-uppa, on entend dix mulets conduits par un nègre. Ordinairement plusieurs truppas se réunissent; souvent il se forme ainsi des convois de cent à deux cents mulets. On sait que dans le Brésil tous les transports se font à dos de mulet. — I. P.

(2) Le laso est une corde terminée par un nœud coulant. Les indigènes de l'Amérique du Sud savent s'en servir avec une incroyable adresse ; c'est avec le laso qu'ils prennent les animaux sauvages. — I. P.

nous avait représenté ce pays comme tout à fait sans danger, et nous n'avions pour nous défendre que nos parasols. Je possédais un couteau de poche; je le tirai à l'instant, et je l'ouvris, fermement décidée à vendre chèrement ma vie. D'abord, nous parâmes les coups autant que nous le pouvions avec nos ombrelles : mais les ombrelles ne tinrent pas longtemps. Bientôt le nègre parvint à saisir la mienne; en essayant de me l'arracher, il la cassa et je ne conservai dans la main qu'un bout du manche. Pendant cette lutte, le couteau avait échappé des mains du nègre et roulé à quelques pas : je me précipitai promptement dessus, et je croyais déjà le saisir, quand lui, plus rapide que moi, me repoussant de la main et du pied, s'empara de nouveau de son arme. Il la brandit furieux audessus de ma tête et me fit deux blessures, dont l'une assez profonde, au haut du bras gauche. Me regardant comme perdue, je pris dans mon désespoir le courage de faire aussi usage de mon couteau et j'en portai un coup dans la poitrine du nègre. Il l'évita, mais je le blessai profondément à la main. Alors le comte, sautant sur lui, le saisit par derrière, tandis que je me hâtais de me relever. Tout cela s'était passé dans l'espace de quelques minutes. La blessure qu'il avait reçue avait rendu le nègre furieux; il grinçait des dents comme un animal féroce et brandissait son couteau avec une rapidité terrible. Bientôt le jcomte reçutaussi une blessure qui lui déchira toute la main. Nous étions perdus si Dieu ne nous avait envoyé du secours. En ce moment des pas de chevaux retentirent sur le pavé. Immédiatement le nègre nous laissa pour se cacher dans la forêt. L'instant d'après, deux cavaliers paraissaient au-tournant de la route. Nous nous empressâmes d'aller au devant d'eux : nos blessures saignantes et nos parasols déchirés eurent bientôt expliqué notre

situation. Ils nous demandèrent quelle direction le fugitif avait prise, sautèrent à bas de leurs chevaux et cherchèrent à le rattraper; mais leur peine aurait été inutile, s*il n'était venu deux nègres qui leur prêtèrent secours et saisirent bien vite le meurtrier. On le lia, et, comme il ne voulait pas marcher, on Taccabla de tant de coups, surtout à la tête, que je craignais qu'on ne brisât le crâne de ce misérable. Mais il ne changea pas de contenance et demeura comme attaché au soi. Les deux nègres s'efforcèrent d'enlever ce furieux qui se mit à mordre autour de lui avec une rage de bête fauve. On le porta ainsi jusqu'à la maison la plus prochaine. Nous suivîmes nos sauveurs, le comte et moi; puis, quand nous eûmes fait panser nos blessures, nous continuâmes notre voyage non sans quelque crainte, surtout lorsque nous rencontrions un ou plusieurs nègres, mais sans nouvel accident, et toujours avec la même admiration pour les splendeurs du paysage.

La colonie de Pétropolis est située au milieu d'une forêtvierge,àhuit cent trente-trois mètres au-dessus de la mer. Il n'y avait guère alors plus de quatorze mois qu'elle avait été fondée. Elle se composait d'une petite rangée de maisons alignées sur une rue et d'un assez grand nombre de huttes dispersées dans la forêt. Les agriculteurs n'y avaient guère que des concessions de deux à trois arpents. Quelle misère ne faut-il pas que ces braves gens aient soufferte dans leur patrie pour qu'ils soient venus chercher de pareilles propriétés jusque dans un autre hémisphère I

Malgré notre aventure, nous revînmes à pied à Porto d'Estrella. Plus tard, nous apprîmes pour quel motif vraisemblablement nous avions été attaqués. L'esclave s'était peu auparavant attiré un châtiment pour quelque délit, et, lorsqu'il nous rencontra, il

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s*imagina qu'il trouvait l'occasion de satisfaire impunément sa rancune contre les blancs.

Au mois d'octobre, j'entrepris une autre excursion, mais plus loin, dans l'intérieur du Brésil, pour visiter les indigènes, aussi en compagnie du comte Berchthold.

Chemin faisant, nous vîmes à la plantation de Collegio huit cents esclaves, ce qui forme une fortune considérable, puisqu'un esclave mâle vaut de quatorze à dix-sept cents francs.

Dans une autre, nous eûmes occasion d'examiner la préparation du manioc.

C'est un arbuste à tige tordue, haut de deux à trois mètres, noueux, tendre, cassant, à feuilles palmées, à fleurs rougeâtres qui s'épanouissent en bouquets au mois de juillet et d'août. Son fruit capsulaire a trois coques, et les graines sont luisantes, d'un gris blanchâtre. La partie la plus importante de Tarbuste est sa racine tuberculeuse, qui pèse de deux à trois livres et remplace le blé dans tout le Brésil.

Ratissée et lavée, la racine est râpée à l'aide d'une meule couverte d'aspérités, qu'on fait tourner par des nègres jusqu'à ce que la râpure soit entièrement en poudre. La masse, placée dans une corbeille, est fortement lavée, et ensuite complètement écrasée avec le pressoir; enfin, la farine est étendue sur de grandes plaques de fer oti on la fait sécher doucement à une chaleur modérée. Elle ressemble alors tout à fait à de la fécule grossière et se consomme en guise de pain, ou sèche, ou mouillée.

Dans le dernier cas, on apprête la farine avec de l'eau chaude et on en fait une sorte de bouillie ; autrement, on la sert dans de petits paniers, et chaque convive en prend autant qu'il en veut pour la répandre sur les mets.

Les montagnes ne tardèrent pas à devenir olusser* rées et les bois à se montrer plus touffus et plus épais. Ce que nous trouvions d'une beauté au-dessus de toute description^ ce sont les plantes grimpantes, qui nonseulement couvrent tout le sol, mais qui s'enlacent si bien aux arbres que leurs brillantes corolles pendent des branches les plus élevées et semblent une floraison merveilleuse des arbres eux-mêmes. Nous admirions aussi les plantes dont le feuillage jaune et rouge a tout l'effet des fleurs les plus belles, et d'autres dont les grandes feuilles blanches brillent comme de l'argent au milieu d'une mer de verdure. On pourrait vraiment appeler ces bois les jardins gigantesques du monde. Les palmiers y sont presque cachés sous des fleurs.

Le cinquième jour nous arrivions à Novo-Friburgo, ou Morroqueimado, petite ville fondée, il y avait alors près de vingt années, par des colons venus d'Allemagne et de la Suisse française. Elle ne comptait pas encore cent maisons de briques. Nous y avons rencontré un naturaliste nommé Beske. Avec l'aide de sa femme, il fait de nombreuses collections d'animaux, d'insectes et de reptiles, qu'il vend pour la plupart à l'Europe.

C'est à Novo-Friburgo que s'arrêta le comte Berchthold, trop incommodé des suites des blessures qu'il avait reçues lors de notre excursion à Pétropolis. Il me fallut continuer ma route, toute seule, en compagnie d'un guide.

Le lendemain, 6 octobre, j'eus pour la première fois le spectacle de l'embraseînent d'un bois; on a souvent recours à ce procédé expédilif pour défricher la terre. Jusqu'ici je n'avais vu que de loin des nuages de fumée s'élever en Tair, et je désirais vivement m'approcher le plus possible d un pareil incendie. Mon désir devait se réaliser ce jour-là, car mon chemin me conduisit

entre, ce bois embrasé et un terrain couvert de buissons auxquels on avait mis le feu.

L'espace qui séparait le bois de ce terrain n'était guère que de cinquante pas, et la fumée l'enveloppait complètement. On entendait le pétillement du feu, et on voyait monter, au milieu des nuages de fumée, de fortes colonnes de flammes. De temps en temps éclataient des bruits semblables à des coups de canon, qui annonçaient la chute des grands arbres.

Quand mon guide approcha de l'ardente fournaise, feus un moment de peur ; mais ma crainte ne fut pas de longue durée, car je réfléchis qu'il n'exposerait pas sa vie à la légère, et qu'il devait savoir par expérience comment on traversait ces endroits.

Il y avait à l'entrée du passage deux nègres chargés d'enseigner au voyageur la route qu'il avait à-suivre, et de lui recommander la plus grande hâte. Mon guide, après m'avoir traduit ces indications, éperonna son cheval; je suivis son exemple, et nous nous jetâmes bride abattue dans la gorge embrasée. Des cendres brûlantes volaient autour de nous, et la vapeur étouffante* de la fumée nous oppressait encore plus que la chaleur produite par la flamme. Le souffle paraissait manquer à nos bétes, et nous avions beaucoup de peine à les maintenir au galop. Heureusement l'espace à parcourir n'était que de cinq à six cents pas, et nous le traversâmes sans accident.

Un tel embrasement ne prend jamais une trop grande extension au Brésil, parce que la végétation est trop fraîche et résiste à l'action de l'incendie.

^ Ce qui doit surprendre le plus un étranger dans la vie des colons et des habitants du Brésil, c'est le contraste assez étrange qu'offrent, d'une part la crainte, et de l'autre le courage. Ainsi, chaque personne qu'on rencontre dans la rue est armée de pistolets et de longs

couteaux, comme si le pays était infesté de brigands et d'assassins. Mais les possesseurs de plantations demeurent, sans rien appréhender, environnés d'une masse d'esclaves, et le voyageur passe la nuit sans inquiétude, au milieu de bois impénétrables, dans des habitations isolées, qui n'ont ni barreaux aux fenêtres, ni portes solides ou munies de serrures. Le logement des j>ropriétaires se trouve, en outre, à une grande distance des pièces destinées aux étrangers. Quant aux gens de la maison, tous esclaves, on ne pourrait guère attendre d'eux quelque secours, car ils habitent dans un coin de l'écurie ou de la grange;

Durant les premiers temps, )e redoutais de passer la nuit seule dans une chambre mal fermée, entourée d'une forêt sombre et sauvage, éloignée de tout secours ; mais, comme on m'assura partout que l'attaque d'une maison était une chose inouïe, je congédiai la peur comme tme compagne inutile, et je dormis depuis parfaitement tranquille, sans que rien vînt troubler mon repos.

En Europe, je ne connais guère de pays où je voudrais traverser des forêts épaisses en compagnie d'un seul guide, et rester la nuit dans des maisonnettes aussi sombres et aussi isolées.

Le 7, après avoir fait un tour au bourg de Canto- Gallo, je m'assis dans les bâtiments d'une ferme pour examiner un peu un intérieur brésilien. Notre bonne hôtesse ne s'occupait ni du ménage ni delà cuisine. Comme en Italie, ces soins concernent le mari. Une négresse et deux négrillons avaient la direction de la broche et des fourneaux. A la cuisine, tout se faisait d'une manière excessivement simple. On écrasait le sel au moyen d'une bouteille : on en faisait autant pour les pommes de terre^ qu'on pressait ensuite dans la poêle avec une assiette pour leur donner la forme

3o VOYAGES

d'un gâteau. Un morceau de bois pointu servait d^ fourchette ou de cuiller. Pour chaque mets, il y avait un grand feu allumé.

* Tous les blancs prenaient place à la table, sur la* quelle ,on servait le repas d'une seule fois : c'étaient du bœuf rôti froid, des fèves fricassées avec de la carna secca (i), des pommes de terre, du riz, de la farine de manioc et des racines de manioc cuites. Chacun se servait à sa guise et prenait ce qu'il voulait. Le repas se terminait par du café noir. Quant aux esclaves, on leur donnait des fèves, de la camà secca et de la farine de manioc.

A la distance d'un kilomètre et demi de Canto- Gallo, nous vîmes une petite cascade, après laquelle nous traversâmes les plus superbes forêts vierges que j'eusse jamais vues. On y passait par un sentier étroit, tracé le long d'un petit ruisseau. Des palmiers, avec leurs couronnes majestueuses, s'élevaient fièrement au-dessus des autres arbres, dont l'épais feuillage formait au-dessous d'elles de magnifiques bosquets. Des orchidées poussaient en abondance sur les branches et les rameaux autour desquels elles s'enlaçaient ; elles y formaient des murs de fleurs, qui brillaient des couleurs les plus resplendissantes et embaumaient l'air de leurs parfums. De légers colibris gazouillaient partout. Le cotinga, si beau par ses couleurs variées , s'élevait timidement; des perroquets se berçaient sur les branches, et beaucoup d'autres oiseaux, que je ne connaissais que pour les avoir admirés dans des musées, animaient ces bois enchantés. Il me semblait que j'étais

(i) La carna secca est, dans tout le Brésil, la principale nourriture des blancs et des noirs ; elle vient de Buenos-Ayres, et se compose de viande de bœuf, coupée en tranches longues, plates et larges, salées «t séchées à Tair. — I. P,

AUTOUR DU MONDE 3l

dans le parc d'une fée, et je croyais à tout instant voir apparaître les sylpiies et les nymphes.

J'étais au comble du bonheur, et je me trouvais amplement dédommagée des fatigues de mon voyage. Une seule pensée vint jeter une ombre sur ce tableau plein de vie et de lumière : le faible mortel ose entrer en lutte avec cette nature gigantesque pour l'assouplir à sa volonté. Bientôt peut-être ce calme profond et sacré sera troublé par la hache retentissante de hardis et avides colons, épuisant toute leur industrie pour satisfaire aux besoins croissants de la vie.

En fait d'animaux dangereux, je ne vis que quelques serpents d'un vert foncé, longs d'un mètre et demi à deux mètres ; une once tuée, gisait dépouillée de sa peau. Un lézard ayant la longueur d'un mètre traversa la route avec inquiétude. Quant aux singes, je n'en aperçus nulle part. Ils semblent se cacher avec plus de soin encore, dans ces bois où le pas de l'homme ne vient jamais troubler leurs sauts ni leurs ébats.

A partir de Canto-Gallo, je ne fus plus reçue que dans des fa^iendas ou plantations. La disposition des maisons de maître y est extrêmement primitive. Les fenêtres, dénuées de vîtres, sont fermées la nuit par des volets de bois. Souvent, le toit sert de couverture commune à toutes les chambres, qui ne sont séparées Tune de l'autre que par des cloisons, de sorte qu'on entend distinctement la moindre parole de son voisin et le bruit de la respiration des dormeurs. Les meubles sont très-simples aussi: ils se composent d'une grande table à manger, de divans de paille tressée et de quelques chaises. Les habits pendent ordinairement aux murs ; le linge seul se met dans des coffres de laiton pour le garantir contre les piqûres des fourmis et des barates.

Les enfants, même ceux des gens riches, courent

souvent dans la campagne sans souliers et sans bas. Avant de les coucher, on examine s'il ne s'est pas logé de tiques dans leurs petits pieds, et, s'il s'en trouve, les plus âgés des enfants noirs les leur retirent au moyen d'une épingle.

Le 10 octobre, je parvins au dernier établissement des blancs, comme on appelle au Brésil soit les nouveaux colons arrivés d'Europe, soit les Portugais dont les ancêtres se sont établis ici depuis des siècles. Dans une place découverte, conquise avec peine sur l'antique forêt, s'élevait une assez grande maison de bois, qu'entouraient quelques misérables chaumières , servant d'habitations aux esclaves.

La maison était précédée d'un grand vestibule qui conduisait dans quatre pièces, dont chacune était habitée par une famille blanche. Toutes ces pièces n'avaient pour mobilier que des hamacs et des nattes de paille. Les blancs étaient accroupis à terre et jouaient avec les enfants, ou s'aidaient mutuellement à se débarrasser de la vermine dont ils étaient couverts. La cuisine touchait à la maison et ressemblait à une vaste grange ouverte de tous côtés. Dans l'âtre, qui en occupait presque toute la longueur, étaient allumés plusieurs feux, au-dessus desquels étaient suspendus de petits chaudrons ; sur les côtés, on avait fixé des tournebroches pour faire rôtir des viandes qui cuisaient moins par le feu que par la fumée. La cuisine était remplie de monde ; on y voyait des blancs, des Pouris (i) et des nègres; des métis de blancs et de Pouris ou de Pouris et de nègres : véritables échantillons des mélanges lès plus divers de ces trois principales races.

(i) Ou Pourys, sauvages du Brésil, que le prince Maximilien de Neuwied, dans une lettre datée de 1816, affirme avoir vus faire rôtir leurs prisonniers de guerre pour les dévorer* — J. B.

La cour fourmillait de poules, de canards et d'oies aux belles couleurs ; j'y aperçus aussi trois gros porcs et des chiens affreux. Sous des cocotiers et des tamarins chargés de superbes fruits, des blancs et des hommes de couleur étaient assis isolément ou par groupes, occupés la plupart à assouvir leur faim. Les uns avaient devant eux des pots cassés; les autres, des citrouilles dans lesquelles ils pétrissaient à pleines mains des fèves cuites et de la farine de manioc ; et, quoique cette pâtée fût très -peu appétissante, ils la mangeaient avec beaucoup d*avidité. D'autres se nourrissaient de viande qu'ils dépeçaient à Taide de leurs doigts et qu'ils se fourraient dans la bouche avec des poignées de farine de manioc. Les enfants avaient aussi devant eux leurs citrouilles ; mais ils étaient forcés de défendre bravement leurs provisions, car, tantôt une poule, tantôt un chien leur enlevait quelque morceau ; ou bien c'était un petit cochon de lait qui arrivait en chancelant et qui grognait de plaisir lorsqu'il n'avait pas fait une course inutile.

Pendant que je poursuivais le cours de mes observations, des cris joyeux partirent tout à coup en dehors de la cour. Je me dirigeai aussitôt du côté d'où ils venaient, et je vis deux garçons traînant par une corde d'écorce un grand serpent d'un noir foncé, qui avait certainement plus de deux mètres de long. Ce serpent était déjà mort.' Autant que je pus comprendre ce que l'on me disait, son venin est si dangereux qu'aussitôt après avoir été mordu, on enfie et on meurt.

Ces renseignements suffirent pour m'inspirer une certaine inquiétude. Du moins je ne voulus pas im hasarder le soir dans les bois, où il m'aurait peut-être fallu passer la nuit sous quelque arbre, et je remis au lendemain la visite que je comptais faire aux sauvages,

^4 Voyages

Les bonnes gens Vimaginèrent que j'avais peur de ces derniers et ne cessèrent de m' assurer que c'étaient des hommes inoffensifs, dont je n'avais absolument rien à craindre. Comme toute ma connaissance du portugais se réduisait à peu de mots, j'eus quelque peine à me faire comprendre, et ce ne fut qu'à l'aide de gestes et quelquefois de dessins que je parvins à expliquer à mes hôtes le véritable motif de ma peur.

Je passai donc la nuit chez ces blancs à moitié civilisés , qui me témoignèrent constamment le plus grand respect et me comblèrent de prévenances. Sur ma demande, on m'étendit dans la cour une natte de paille en guise de lit. Pour souper, on me servit un poulet rôti, du riz, des œufs durs, et pour dessert, on me donna des oranges et des gousses de tamarin ; ces dernières renferment une pulpe brune, dont la saveur acide est assez agréable. Les femmes se groupèrent autour de moi, et peu à peu je finis par m'entendre avec elles le mieux du monde.

Je leur montrai les fleurs et les insectes de tout genre que j'avais recueillis pendant la journée. Cela me fit regarder sans doute par elles comme une personne très-savante, à laquelle elles attribuèrent aussi des connaissances en médecine. Elles me demandèrent des conseils pour différentes maladies, douleurs d'oreilles, éruptions de peau, accidents scrofuleux chez les enfants, etc. J'ordonnai des bains tièdes, des ablutions, des frictions d'huile et de savon. Veuille le ciel que mes ordonnances aient réellement soulagé leurs maux!

Le lendemain, j'arrivais au milieu des Indiens Pouris.

Sur un petit espace, au-dessous d'arbres élevés, s'élevaient cinq huttes, ou plutôt des appentis de feuillage d'environ cinq mètres et demi de long et trois mètres

et demi de large. Quatre perches enfoncées dans la terre et une autre posée en travers formaient la charpente. Le toit était fait de grandes feuilles de palmier à travers lesquelles la pluie pouvait passer aisément. De trois côtés, ce berceau était tout à fait ouvert. Dans Tintérieur,il y avait deux ou trois hamacs, et par terre on voyait briller dans les cendres un peu de feu où Ton faisait griller quelques racines, des épis de maïs et des bananes. Dans un petit coin, sous le toit, se trouvait entassée une mince provision de ces denrées ; des citrouilles étaient répandues çà et là : elles servent, comme on sait, aux sauvages, de plats, de pots et de cruches. Des arcs et des flèches, leurs seules armes, étaient appuyés contre le mur au fond de la hutte.

Je trouvai ces Pouris encore plus laids que les nègres. Ils ont le teint couleur bronze clair, et sont bouffis, trapus et de grandeur moyenne. Ils ont des figures larges, un peu épatées, les cheveux noirs comme du charbon et qui leur tombent épais et raides sur le visage. Les femmes tressent une partie de leur chevelure en nattes qu'elles rattachent par derrière, en laissant négligemment retomber le reste. Le front est bas, le nez est légèrement écrasé, les yeux sont petits et peu fendus, presque semblables à ceux des Chinois ; la bouche fort longue a des lèvres assez grosses. Pour faire mieux ressortir ces diverses beautés, il y a sur Tensemble de la figure une forte empreinte de bêtise, exprimée surtout par la bouche toujours ouverte.

La plupart, tant hommes que femmes, étaient tatoués en rouge ou en bleu, mais seulement au-dessus des lèvres en forme de moustaches. Hommes et femmes fument avec passion ; ils aiment Teau-de-vie par-dessus toute chose. Leur habillement se compose de baillons attachés autour des hanches.

J'avais déjà recueilli, à Novo-Friburgo, sur ces Pouris, quelques détails assez intéressants que je reproduis ici sommairement.

Le nombre des sauvages encore existant au Brésil ne s*élève guère à plus de cinq cent mille, qui, disséminés dans le cœur. du pays, vivent au fond des bois.

Il ne s'établit jamais plus de six à sept familles dans le même endroit, et elles le quittent dès qu'elles ont mangé les fruits et les racines qui s'y trouvent, et tué le gibier d'alentour. Beaucoup de ces Pouris ont été baptisés. Pour un peu d'eau-de-vie et de tabac, ils sont tout disposés à se soumettre à cette cérémonie, et ils regrettent seulement qu'elle ne puisse pas se répéter plus souvent, d'autant plus qu'elle se fait d'une ma* nière très-somnîaire. Le prêtre croit qu'elle suffit pour gagner une âme au ciel, et il ne s'occupe plus de l'instruction ni des mœurs des néophytes. Dès lors, ceux- ci portent bien le nom de chrétiens ou de sauvages apprivoisés^ mais ils n'en vivent pas moins en païens et selon leurs anciennes mœurs.

C'est ainsi qu'ils contractent àts unions pour un temps indéterminé, qu'ils choisissent des caciques ou des chefs parmi les hommes les plus grands et les plus forts, et qu'ils observent, avant comme après le bapr tême, leurs anciennes coutumes pour les mariages, les décès, etc.

Leur langue est excessivement pauvre. Ils ne savent, dit-on, compter que jusqu'à deux, et se trouvent réduits à répéter toujours les chiffres un et deux quand ils veulent exprimer un plus grand nombre. Lé même mot jour leur sert à désigner aujourd'hui^ demain, hier. Aussi, pour en déterminer chaque fois le sens exact, ils le complètent par des signes. Ainsi ils désignent aujourd'hui en se tâtant la tête ou bien enlevant la main en Tair; demain, en étendant le

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doigt devant eux, et hier, en montrant derrière eux.

Les Pouris ont Todorat excessivement développé et possèdent, dit-on, un talent tout particulier pour découvrir les nègres échappés. Ils sentent la trace du fugitif aux feuilles des arbres, et, si le nègre ne rencontre pas de fleuve où il puisse marcher ou nager pendant quelque temps, il échappe bien rarement à la poursuite de 1* Indien envoyé à sa recherche. On emploie aussi ces sauvages à des travaux pénibles : pour abattre du bois, pour cultiver le maïs et le manioc, etc. ; car ils sont laborieux, et on ne les paye qu'avec un peu de tabac, d'eau-de-vie, ou quelque étoffe de couleur. Mais on ne peut pas songer à se saisir d'eux par force. Ce sont dçs hommes libres, qui ne viennent chercher du travail que quand ils sont à moitié morts de faim.

Je visitai toutes les huttes de ces sauvages, et comme mes compagnons me proclamaient partout une femme d'une grande ^instruction, je fus encore consultée par les malades.

Après avoir tout examiné dans les huttes, j'allai avec quelques-uns des Pouris faire la chasse aux perroquets et aux singes. Nous n'eûmes pas beaucoup de peine à trouver les deux espèces d'ainimaux, et j'eus occasion d'admirer l'habileté avec laquelle ces gens maniaient leurs arcs. Ils tiraient les oiseaux au vol et les manquaient rarement. Après avoir tué trois perroquets et un singe, nous retournâmes aux huttes.

Ces bonnes gens m'offrirent la meilleure de leurs cabanes, et m'invitèrent à passer la nuit chez eux. J'acceptai leur offre avec plaisir, car je me sentais un peu fatiguée de ma course forcée, ainsi que de la chaleur et de la chasse. D'ailleurs, le jour commençait à baisser, et je n'aurais plus eu le temps de retourner dans la soirée à l'établissement des blancs. J'étalai donc mon manteau par terre, je pris un morceau de bois en

guise d'oreiller, et je m'assis préalablement sur cette superbe couche. Mes hôtes préparèrent le singe et les perroquets ; ils les enfilèrent dans des broches de bois et les firent rôtir. Pour augmenter la bonne chère, ils mirent encore dans les cendres plusieurs épis de maïs et des pommes de terre. Ils allèrent chercher ensuite de grandes feuilles d'arbres fraîches, dépecèrent le singe avec leurs mains, en mirent une bonne partie sur des feuilles, avec un perroquet, du maïs et des tubercules, et placèrent le tout devant moi. J'avais un appétit extraordinaire, car depuis le matin je n'avais rien mangé. Je commençai donc par le rôti de singe, que Je trouvai délicieux ; il s'en fallait de beaucoup que la chair du perroquet fût aussi délicate et aussi savoureuse.

Après le repas, je priai les Indiens de vouloir bien m' exécuter une de leurs danses, et ils s'empressèrent d'accéder à mes désirs. Ck)mme il faisait déjà nuit, ils apportèrent beaucoup de bois, construiwrent une espèce de bûcher et y mirent le feu. Les hommes formèrent un cercle tout autour et se mirent à danser. Ils jetaient leurs corps en arrière, de tous côtés, d'une manière gauche et massive, tout en remuant la tête en avant. Après cela, les femmes approchèrent, mais se tinrent toujours un peu en arrière du cercle des hommes, et exécutèrent les mêmes mouvements grotesques. Les hommes poussaient des cris épouvantables \ qui devaient représenter un chant, en faisant des gri- j maces et des contorsions horribles. Un des sauvages ; se tenait à côté des danseurs et jouait d'une espèce [ d'instrument, fait d'une nervure de feuille de chou palmiste et long d'environ soixante-quinze centi- ■ mètres; on y avait pratiqué un trou qui le traversait, ] et on avait relevé six fibres du tube qui étaient maintenues en l'air des deux côtés par un petit chevalet.

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Dn jouait de cet instrument comme d'une guitare, avec les doigts; il avait des sons étouffés^ désagréables et rauques.

Mes Pouris appelèrent ce premier exercice une danse de paix ou de jcie. Les hommes seuls en exécutèrent une autre bien plus hideuse. Après s'être armés d'arcs, de flèches et de gros bâtons, ils formèrent encore un cercle; mais leurs mouvements furent beaucoup plus vifs et plus violents que dans le divertissement précédent. Ils frappaient autour d'eux avec leurs bâtons d'une manière effroyable; puis ils se dispersèrent brusquement, tendirent les arcs, y mirent les flèches, simulèrent une décharge sur les ennemis en fuite et poussèrent en même temps des cris perçants qui retentirent dans toute la forêt. Saisie d'épouvante, je me levai en sursaut, car je me croyais réellement entourée d'ennemis au pouvoir desquels je me trouvais, sans espoir de salut ni de délivrance. Aussi je fus enchantée que cette affreuse danse de victoire fût bientôt finie.

Enfin, comme j'allais me livrer au repos et que peu à peu le silence s'établissait autour de moi, une autre angoisse s'empara de mon esprit. Je tremblais en songeant à la quantité de bêtes féroces, aux terribles serpents qui pouvaient rôder dans les environs, et en examinant à l'endroit ouvert et sans défense où je devais passer la nuit. Longtemps la crainte me tint éveillée, et souvent je crus entendre du bruit dans les feuilles, comme si une des bêtes redoutées se fût frayé un chemin pour arriver à moi. Mais enfin le corps épuisé de fatigue réclama ses droits; j'appuyai ma tête sur le bloc de bois, et je me consolai en pensant que le danger n'était pas si grand que veulent le faire croire tant de voyageurs; car autrement les sauvages ne vivraient pas dans des cabanes ouvertes sans prendre les moindres précautions,

Le ï 2 octobre au matin, je pris congé de ces pauvn genS) en leur taisant cadeau de différents objets de pa-^ rure en bronze. Ils en furent si ravis qu'ils m'offrirent tout ce qu'ils possédaient. Le i8 octobre au soir, je rentrais heureusement à Rio-de* Janeiro.

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