PRÉFACE
Après tant de voyages publies par des navigateurs du premier mérite , après les recherches
consciencieuses de tant de naturalistes et d'autres hommes instruits , sur les îles et sur les habitans de la Polynésie , peut-être me trouvera-t-on bien téméraire, d'offrir au public un livre de plus sur les mêmes lieux , sur les mêmes peuples , et de reproduire un sujet qu'on pourrait croire épuisé, puisque , depuis un $iécle et plus, les savans les plus distingués de l'Europe n'ont cessé de s'en occuper.
J'opposerai , d'abord, à cette inculpation l'opinion d'un homme qui , de tous , a le plus souvent parcouru ces parages, les a le mieujf explorés, le mieux décrits; et a 'su inspirer le plus d'intérêt pour leurs populations , en répandant le
plus de jour sur les mœurs et sur les coutumes de ces contrées ; l'opinion de Cook , en un mot , qui a dit de l'Ocëanie : « Dans un si vaste )» champ il y a pour des siècles de connaissances » à acquérir , de côtes à relever , de terres à » explorer, de peuples à décrire et , peut-être , »à rendre plus heureux (i)». Mon intention n'est, pourtant, ni daller sur les brisées de ces hommes supérieurs, ni de parler des mêmes objets ; car , n'ayant que peu de navigation pratique et moins encore de connaissances en histoire naturelle, je ne pourrais qu'effleurer les matières dont ils ont fait une étude approfondie ; mais , tout en reconnaissant, à cet égard, mon infériorité absolue, il me sera permis de dire que, d'un autre côté , j'ai dû , à la singularité d'une position tout exceptionnelle, l'avantage d'acquérir, sur l'Océanie et sur les Océaniens , des notions que ne pouvaient se procurer aussi bien que moi, ni les navigateurs, qui ne faisaient que
(i) « In so vast a fîeld, there will be room to acquire fresch knowledge for centuries to come, cost to survey, countries to explore, inhabitants to describeand perhapstorender more happy. » Cook.
( vij ) passer dans les localités à connaître , ni même
les missionnaires , en raison des préjugés propres à leur état ; notions dont l'ignorance a fait de la conduite des Indiens une énigme inexplicable jusqu'ici, tant pour ceux qui les ont visités que pour ceux que la lecture a pu seule initier à la connaissance de leurs usages et de leurs mœurs. J'avais fondé aux îles de la Société un établissement de commerce beaucoup plus étendu qu'aucun des établissemens de ce genre qu'on eût vus , jusqu'alors , en ces lieux. Les intérêts de ce commerce m'ont donné occasion de visiter , en personne , dans quatre voyages consécutifs , un grand nombre de ces îles; d'établir et d'entretenir des relations continuelles sur presque tous les points de l'Océanie , depuis Pitcaïrn et Gambier jusqu'aux Fidji , et depuis la Nouvelle- Zélande jusqu'aux Sandwich. Ayant eu-, pendant plusieurs années , dans tous ces parages , soit comme propriétaire , soit comme intéressé . plusieurs navires , dont je dirigeais les opérations d'0-taïti , ma résidence habituelle , je me suis, nécessairement , trouvé au courant de tout ce qui concerne ces îles même et les peuples qui
~ VllJ —
les habitent. J*ajoute que , dans mes différentes visites à plusieurs de ces localités, et pendant un séjour de près de six années à 0-taïti , j'ai constamment fréquenté leurs liabitans; et, souvent, tantôt par nécessité , tantôt pour leur être agréable, j'ai vécu absolument à leur guise, mangeant à leur table , buvant à leur coupe et dormant sous leur toit. Je me suis donc vu , en quelque serte, de forceou volontairement, initié aux secrets de leur vie. N'ayant plus à se cacher de moi , ils se montrèrent à mes yeux tels qu*ils étaient. Leurs coutumes , leurs vertus et leurs vices me devinrent également familiers; et, Inonseulement j'ai pu, mieux que personne, saisir toutes les nuances de leur caractère et de leurs mœurs , mais encore des liaisons intimes avec plusieurs de leurs principaux chefs , m'ont mis à portée de recueillir les notions les plus précises et les plus intéressantes sur leur religion , leur gouvernement, leur histoire. Enfin , ayant rencontré , dans mon voisinage à 0-taïti , un vieillard jadis grand - prêtre et harepo , promeneur delà rjuit(i) , j'obtins, de la bouche même de cet
(i) On verra en détail , dans l'ouvrage , (juelie était cette
homme extraordinaire , Fun des dépositaires officiels de leurs anciennes traditions , l'explication fidèle et naïve de quelques-uns de ces monumens précieux d'une antiquité à laquelle on voudrait en vain remonter par d*autres voies ; monumens qui jettent plus on moins de jour sur ce que furent jadis ces peuples , et qui développent un système religieux des plus piquans par son ancienneté , sans le céder à aucun autre par l'élévation des idées.
Tels sont les titres avec lesquels je me présente aujourd'hui dans la carrière ; mais , je ne saurais trop le répéter.,., je n*y entre ni pour me jeter étourdiment sur les traces des navigateurs et autres hommes de mérite qui m'y ont précédé , ni dans le but de les contredire. Leurs estimables ouvrages , dont mes faibles essais resteront toujours si loin , témoignent assez de leurs
éminente dignité. Il suffira, pour le moment, de dire que les fonctionnaires qui en étaient revêtus , espèce de rhapsodeshistoriens , avaient mission d'entretenir , parmi le peuple , les souvenirs de l'histoire sacrée nationale, en les reproduisant à sa mémoire, dans certaines circonstances et à certaines époques fixes.
efforts et de leurs talens , et prouvent surabondamment qu'ils ont rendu aux sciences tous les services qu'on pouvait attendre de leur courage et de leur savoir. Si , néanmoins , des observations trop rapides et trop fugitives sur des usages et des mœurs qu'il ne leur était pas donné d'approfondir , et dont ils ne pouvaient toujours deviner le but et la portée , les ont amenés f quelquefois, à des conclusions hasardées et à des déductions entachées d'erreurs , il me sera , sans doute, permis de les signaler, avec tous les égards et tous les ménagemens dus à des hommes si éclairés ; ce que , d'ailleurs, je le proteste, je ne ferai jamais dans un esprit de satire et d'orgueil ; mais seulement pour expliquer des faits mal compris, et faire, autant qu'il est en moi, mieux connaître des contrées et des peuples depuis si long-temps l'objet de l'attention générale et des plus savantes recherches.
Je terminerai par un aveu dans lequel je dési*c que les personnes , sous les yeux de qui tombera ce livre, trouvent une preuve de plus de la franchise et de la pureté de mes intentions. Quelques moyens particuliers que j'aie pu avoir
d'en rassembler les matériaux, quelqu'applicatioii que j*aie mise à le rédiger avec tout le soin que mérite l'importance de son sujet, cet ouvrage est loin encore de ce qu'il aurait pu être, en des circonstances plus favorables. Attiré dans l'Océanie par des vues d'abord purement commerciales, le hasard et le besoin de me distraire, quelquefois, des soins d'affaires considérables et de grands revers de fortune, ont long-temps seuls tourné mon attention vers des recherches d'un autre genre, que ces soins même et ces revers devaient fréquemment interrompre , comme on le comprendra sans peine, quand on saura qu'en moins de cinq années , nous avons , mes associés et moi, perdu , avec leurs chargemens , quatre navires , dont un m'appartenait en entier, et les trois autres pour moitié. Le premier de ces navires , goélette de cent quatre-vingts tonneaux, à bord de laquelle j'étais parti de Valparaiso , se brisa sur des rescifs des îles Fidji ; mais l'équipage fut sauvé. Le second, bien plus malheureux, avait quitté les îles de la Société pour se rendre au Chili. On n'a jamais pu savoir ce qu'il est devenu ; et, probablement, il s'est perdu, corps et biens, en pleine