ARCHIPEL DANGEREUX
( Parata des Indiens. )
Je reviens maintenant sur mes pas, et reprends mon voyage au travers de l'Archipel dangereux pour me rendre de Pitcaïrn à 0-taïti.
— ■ i56 — Le I" mars 1829, trois jours après avoir quitté Pitcaïrn , nous vîmes une île que nous crûmes être celle de Lord Hood , et dont la vue, en conséquence , fit une vive impression sur moi (i); mais nous reconnûmes bientôt notre erreur. L'aspect de Tîle que nous avions en vue est véritablement horrible. La mer s y déploie par masses effroyables qui augmentent de volume, à mesure quelles approchent de terre, et se brisent ensuite sur le rescif avec une violence qui les réduit en écume lancée dans Tair comme des flocons d'une neige épaisse , semblant , à» son tour , s'y résoudre en légère vapeur. Il faut avoir joui de ce spectacle pour se faire une idée de tout ce qu'il a. d'imposant. Je ne l'ai vu tel que dans ces mers ; mais je ne crois pas que jamais capitaine capable d'apprécier les dangers que présente l'abord d'un lieu pareil , ose même en approcher , à moins qu'un intérêt des plus pressans ne l'y contraigne. Cette île est située par 22° de lat. sud , et par i35« 5o' de long, ouest. C'est évidemment une nouvelle découverte. Je l'ai nommée l'île Bertero , en mémoire d'un botaniste distingué qui, après m'avoir accompagné dans un de mes voyages à 0-taïti , a perdu la vie dans le
voyage de retour.
Le même jour, au coucher du soleil, nous vîmes une seconde île et crûmes en distinguer encore deux autres plus loin. Le temps n'étant pas favorable aux
(i) Voir chap. I" , section VI.
— - i57 ' — observations , nous poursuivîmes notre voyage , tant qu'on put y voir un peu ; mais, à huit heures , le ciel était couvert et l'obscurité devint telle , qu'on jugea prudent de mettre en panne.
Le lendemain matin , vers cinq heures, nous nous remîmes en route. Le courant nous avait encore, dans la nuit , portés à l'ouest; car nous ne vîmes plus les lies que nous avions aperçues la veille; et le 3, au soir , en relevant la petite île de Carisfort , nous reconnûmes que nous avions été jetés à plus de trente milles à l'ouest. L'approche de la nuit nous empêcha encore d'examiner cette île , ainsi que celle de Barrow , toutes deux relevées par le capitaine Beechey et aujourd'hui correctement portées sur les cartes.
Comme j'étais pressé , je fis gouverner directement sur l'île de La Harpe.
Il y a deux observations générales à faire sur les habitans des îles dont se compose l'Archipel , ordinairement désigné , sur les cartes , sous le nom d'archipel dangereux.
La première , est qu'ils parlent un langage totalement différent de celui d'0-taïti ou de la langue polynésienne (i), et qu'ils sont désignés comme na-
(i) Ce langage diftere , surtout sous le rapport lexicographique ; car la phraséologie , les formes grammaticales en sont les mêmes que ceux de la langue polynésienne , puisqu'il connaît les duels , etc. ; mais ce qu'il y a de plus singulier , c'est que, quoique ces insulaires comptent par dix, les noms de
— i58 — t;ion , soit par eux-mêmes , soit par leurs voisin» , sous le nom particulier de Paraia , quoiqu'on les désigne aussi , quelquefois , sous le nom particulier de Pamoutou (0, habitans àes Iles de la Nuit ou des Iles mystérieuses.
La seconde observatic- générale à faire sur les habitans de T Archipel dangereux, c'est qu'ils passent, de temps immémorial , pour les plus hardis navigateyrs des environs, au moyen de leurs grandes piro^ gués , qui , souvent , ont plus de cent pieds , et sont construites sur un plan qui les fait beaucoup ressembler à nos vaisseaux ; car ils y font une quille , une charpente intérieure , dont les membrures déterminent la forme du bâtiment, et qui, portant sur la quille , reçoivent les planches du bordage. C'est avec ces pirogues qu'ils parcourent ces mers à plusieurs
nombre , si exactement les mêmes dans toute l'Océanie , depuis les îles Gambier jusqu'à l'Archipel de l'Inde et a Madagascar, sont chei eux , tout différens. Les nombres deux et cmq , par exemple , qui se traduisent partout , invariablement , par aroua et arima , ils les traduisent par koïko et par épiko ,- antmomie explicable seulement par la manière dont ces îles auront ete peuplées , c'est-à-dire au moyen de pirogues e^garees , ou, souvent, ne survivaient qu'un ou deux individus , dun âge ou d'une classe peu propre à transmettre le langage. On a , en effet , trouvé en mer des enfans ; et , dans telle île , il n y avait que deux enfans et une femme.
(0 Po ; nuit , obscurité , mystérieux ; moutou , île basse. — On verra, plus loin, que le mot Pomoutou paraît designer plus particulièrement l'Archipel que les Anglais ont désigne par le nom d'Archipel dangereux.
degrés aux environs; mais, comme elles sont trop étroites pour leur longueur et pour leur hauteur , ils en attachent deux ensemble ; et , alors , au moyen de la plate-forme du milieu , ils obtiennent en largeur au moins le tiers de leur longueur. Elles sont affilées aux deux extrémités , et ils ne les font point virer pour changer de direction ; mais ils tournent la voile et le gouvernail. A 0-taïti ,on se servait, pour voyager, des mêmes bâti mens ; mais on avait besoin , pour les construire , de quelques habitans des îles basses. On les appelait pahi, nom qui désigne aujourd'hui nos navires.
Si les habitans de l'Archipel dangereux sont hardis navigateurs, ils ne sont pas moins redoutables guerriers. Leur renommée, à cet égard, est, aussi , répandue dans toutes ces mers ; d'où il suit que, depuis leurs îles jusqu'à 0-taïti, il y a peu de querelles sérieuses où ils n'interviennent comme auxiliaires formidables , surtout lorsqu'il s'agit de soutenir les chefs de Taïarabou , partie orientale d'0-taïti.
Entre les îles dont se compose l'Archipel dangereux , et dont l'énumération complète , en la supposant possible, serait aussi fastidieuse qu'inutile , j'ai surtout étudié l'île de La Harpe , les îles dites Deux Groupes et îles voisines ; Vile de la Chaîne et îles voisines ; Tiooka avec Oura et îles voisines ; Mnïtea ; Matia,