LA HARPE
( Bow Jsland ( île de l'Arc ) , de Cook , des Anglais ; Heao des
naturels. )
Cette île, que les Indiens nomment ^eao, a reçu son premier nom européen (celui de La Harpe) y de Bougainville , qui Ta découverte; et son second, celui de Bow Island ou île de VArc , par lequel elle est exclusivement désignée sur les cartes anglaises, c'est Cook qui le lui a donné.
Elle est située par i8" 26' de lat. sud, et par 142° 4^' ^ ^4^° 1^' dejong. occ. C'est assurément une des plus grandes de tout l'Archipel ; car elle a plus de trente milles de long ^«ur cinq milles de large.
Elle est boisée du sud-est au nord- nord-ouest; mais les cotes méridionale et occidentale ne présentent qu'un rescif nu , à peine à fleur d'eau , et dont l'approche est fort dangereuse dans les nuits obscures.
En tout semblable à l'Ile Lord Hood, elle est, comme cette dernière, extrêmement basse, et ne se distingue même, de six à douze milles, qu'à l'aide de quelques cocotiers, plantés de distance en distance.
Nous en eûmes connaissance, le 4 n^ars 1829, dans la matinée. A mesure que nous en approchions , nous découvrions la terre, qui s'étendait à l'ouest.
Quand nous en fûmes à environ un mille , nous distinguâmes deux épaisses colonnes de fumée qui s'élevaient de deux endroits diffcrens; signe certain de la présence d'habitans qui désiraient communiquer avec nous. Le temps étant beau et le vent favorable , nous nous en approchâmes encore, jusqu'à pouvoir distinguer une douzaine d'insulaires, assis sous des arbres, en un endroit où il y avait trois à quatre cabanes.
Gomme nous désirions aller à terre , nous longeâmes la côte d'assez près, jusqu'à la passe, située au nord-nord-ouest, et par laquelle" des bâtimens, même de cinq à six cents tonneaux , pourraient entrer, non, toutefois, sans danger, à cause des courans; aussi, pour cette opération, est-ii absolument nécessaire de bien prendre son temps et d'attendre un vent favorable et assez fort.
Vers huit heures du matin , je m'embarquai dans le canot avec M. Brock et quatre matelots que je crus , malgré l'opposition de M. Brock , devoir armer; et à chacun desquels je remis un fusil, des pistolets et un sabre, M. Brock lui-même prit une paire de pistolets , mais par pure complaisance ; car il avait l'opinion la plus favorable des dispositions amicales des insulaires. Pour moi , je portais un fusil à deux coups et des pistolets. Nul doute qu'armés ainsi nous ne pussions défier bien des Indiens. Heureusement , nous n'eûmes pas à nous prévaloir de nos
VOy. U X îf FS. T. I. Il
forces; et, malgré leur conduite ultérieure (i), il paraît certain qu'ils n'avaient alors contre nous aucune intention hostile; sans quoi, nonobstant mes précautions,, ils auraient pu , comme on le verra plus loin , très-facilement se saisir de nous.
La mer était extrêmement belle , et nous parvînmes sans peine à la passe; mais, là, tombant, tout à coup, sous l'influence des courans , notre em* barcation fut emportée avec une étonnante rapidité, vers l'intérieur du lac. En moins de rien, nous fûmes près d'un endroit où se trouvaient plusieurs cases, et au milieu d'une cinquantaine d'Indiens.
Le canot touchant au rivage , j'ordonnai aux matelots de rester dedans et sautai à terre , accompagné de M. Brock seulement. Les Indiens s'étaient levés à' notre approche ; et plusieurs hommes vinrent à notre rencontre , n'ayant pour vêtement que le maro. Ils nous conduisirent jusque près des cases, où se tenaient plusieurs femmes et des enfans; ces derniers , même des filles de huit à dix ans , absolument nus; mais les femmes portaient des nattes qui, serrées autour de la ceinture, descendaient jusqu'aux genoux , en forme de jupe. Ils nous reçurent assez bien. M. Brock, qui avait long- temps vécu à 0-taïti et dans plusieurs autres îles de la mer du Sud, pouvait se faire entendre d'eux; d'autant plus qu'il connaissait déjà leur île , pour s'y être trouvé en 1 825,
(i^ ^oir Partie historique.
en même temps que le capitaine Beechey , étant, à
cette époque , capitaine du navire marchand anglais qui y faisait la pêche mentionnée dans la relation du commandant du Blossom, L'un des Indiens, qui Favait vu dans cette circonstance, parut charmé de le revoir.
Ils nous offrirent quelques curiosités que j'échangeai pour divers objets que j'avais apportés avec moi ; mais je fus frappé de leur extrême méfiance. Ils ne lâchaient pas la moindre chose, pas niême pour qu'on l'examinât , avant d'avoir reçu ce qu'ils demandaient en échange ; et je dus en conclure qu'ils avaient déjà été trompés par quelque visiteur. Ils se montraient, d'ailleurs, fort bienveillans , payant même une espèce de tribut d'hospitalité, qu'ils offraient sans rien exiger en retour, et consistant en noix de coco , seul présent qu'ils puissent faire à des étrangers; présent qui, vu la rareté du fruit et le prix qu'en conséquence ils y doivent attacher, peut être considéré comme d'une valeur inappréciable et bien au-dessus de tout ce qu'en pareille occasion on viendrait offrir ailleurs.
Pendant que j'étais là , au milieu d'une vingtaine d'Indiens et de plusieurs femmes avec leurs enfans, je m'aperçus que tous les matelots étaient partis , avec les autres Indiens , pour aller chercher des noix de coco; et M. Brock s'étant également éloigné, je ne pus m'empêcher de concevoir qlielques inquiétudes , en me voyant ainsi tout seul au milieu de
— i64 — ce peut)le, d'autant plus que j'avais appris que plusieurs des Indiens présens étaient ^Àmounauw, île à huit ou dix milles au nord , et que M. Brock me les avait dépeints comme des sauvages dangereux et encore anthropophages , conquérans de Vile où nous étions. M. Brock ajoutait qu'ils y avaient commis des horreurs, en tuant et mangeantla plupart des hommes, et ne conservant que les femmes et les enfans.
Ce qui augmentait encore mon inquiétude , c'est que je ne voyais nulle part la goélette, et que les Indiens , partis avec M. Brock et les matelots, revenaient sans aucun des miens , qui , en s'écartant ainsi , avaient joint à cette première imprudence celle de laisser leurs armes dans l'embarcation. Ne sachant que faire , je saisis un moment où leslndiens avaient l'air de se consulter ; je gagnai l'embarcation , me jetai dedans , pris mon fusil sur mes genoux et rangeai les autres armes de manière à facilement en disposer au besoin.
Qu^d les Indiens me virent ainsi établi , ils m'invitèrent à revenir à terre, sans toutefois trop s^'approcher de moi. Je ne me rendis pas à leur in. vitation ; et, enfin , M. Brock et les marins étaient revenus. Je les fis, de suite, entrer dans l'embarcation ; puie j'allai prendre congé des Indiens, à qui je payai largement leurs noix de coco , ce dont, il faut le dire , ils se montrèrent satisfaits et même reconnaissans. Nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde; et, quoique la conduite imprudente des
marins m'eût donné nn moment d'inquiétude , je ne puis pas dire que ma crainte fût fondée. Je dois reconnaître , au contraire , qu'ils n'ont pas manifesté Tes moindres intentions fâcheuses.
Les habitans de La Harpe, au nombre de trois ou quatre cents au plus, ne sont pas d'une trèshaute stature. Le plus grand nombre d'entr'eux ne sont guère au-dessus de la taille moyenne ; mais j'en ai remarqué trois qui mesuraient au moins cinq pieds six à huit pouces. Ils sont noirs, comparativement aux habitans des îles élevées, ce qui vient seulement de ce qu'ils sont exposés au soleil. Ils sont, d'ailleurs, bien proportionnés. Les femmes paraissent généralement moins bien ; et , par comparaison, de beaucoup plus petite taille et plus noires encore que les hommes. Leur maigreur et leur air de misère ( car elles sont à peine couvertes de quelques lambeaux de natte) les rendent peu attrayantes. Lesenfans, cependant, sont d'une jolie figure; et l'examen attentif que j'ai fait des individus des deux sexes , m'a convaincu qu'en ôtant aux hommes leur barbe négligée et les cheveux mal peignés qui tombent en désordre sur leur front , et en laissant les femmes croître et se développer , sans les astreindre aux rudes travaux de la pêche, etc. , les habitans de ces îles seraient exactement semblables à ceux des autres. Le capitaine Beechey en fait un portrait horrible. A l'en croire, ils sont aussi laids que les habitans de Malicolo ; mais je crois reconnaître en eux
— i6G — absolument le même peuple que celui de toutes les îles de cet Arcliipel. Leur laideur est de circonstance purement momentanée; et, comme telle ou telle maladie , disparaîtrait avec sa cause , en laissant tout au plus quelques légères traces de son passage (i).
Les liabitans de l'île de lia Harpe ne manquent {)as d'industrie; car ils ont de grau ri es et belles pirogues, avec lesquelles ils se hasardent à la mer et vont jusqu'à mie petite île située au nord de la leur, à la distance de trois à quatre lieues. Pour se couvrir, ils fabriquent de très-beaux tissus; aussi m'est-il difficile de concevoir comment ils peuvent se construire des habitations aussi misérables que celles que f ai vues dans l'île ; car , quoique bien couvertes , elles sont si iDasses qu'on ne peut y entrer quà genoux, s'y tenir que courbé et couche; et , si je ne les avais vus s'y introduire et en sortir, je n'aurais jamais imaginé que ce fassent des demeures
d'hommes.
Ils n'ont pas d'autre nourriture que du poisson , le fruit assez irsipid^ du pandanus , et quelques ûoix de coco/En somme, la vie de ces insulaires me
(I) Il est d'observation constante qu'après quelque séjour loin de leur terre natale , de noirs et laids qu'ils paraissent être à leur arrivée , les habitans des îles basses prennent souvent un teint plus clair, des traits plus agréables et deviennent plus souples et plus agiles même que les habitans des Iles élevées ; mais il est aussi de fait qu'ils sont moins robustes et mùim grands que ces dernier*.
paraît aussi triste et aussi pauvre que celle des Indiens de Cbbija.