ET ILES VOISINES
Quand on part de l'Amérique du Sud pour les îles de la Société , pour les îles des Amis , pour la Nouvelle-Hollande, ou même pour l'Inde, en de certaines saisons, la route la plus sûre est entre les douzième ou treizième et cinquième parallèles. Ces parages, continuellement parcourus par les bâtimens baleiniers, depuis la côte du Pkou jusqu'au t5o' et 180" degré de long, occ, sont parfaitement
sûrs, jusqu'à la longitude des Marquises et bien connus au delà. Entre les dix et douzième parallèles , se trouvent aussi les brises les plus régulières; et, quoiqu'il j ait un détour à faire pour se rendre de Valparaiso à 0-taïti , par cette route , il est rare que le voyage se trouve eflfectivement prolongé, parce qu'on rachète cet inconvénient par l'avantage d'éviter les écueils de l'Archipel dangereux , et de pouvoir , avec assez de sécurité , marcher jour et nuit ; tandis qu'en plein jour , par un temps brumeux , ou pendant les nuits mémie les plus belles , on est toujours en danger , au milieu des îles basses situées entre? les quatorzième et vingt - deuxième parallèles , ce qui ne permet pas de marcher dans l'obscurité. Je fais , de plus , l'observation que les parages au delà et hors des tropiques sont peu connus , qu'il y reste à faire bien des découvertes , et que les vents , moins réguliers , y soufflent avec force ou tombent au calme plat , de manière à contrarier beaucoup , dans toutes les saisons , le navigateur qui voudrait gagner l'Ouest par ces latitudes.
C'est cette route que je me décidai à prendre, quand , à la fin de i83o , je voulus , pour la seconde fois, me rendre de Valparaiso à 0-taïti. Après avoir vu l'ile de Pâques, je fis diriger plus au nord; et, passant dans le canal qui séparé l'Archipel dangereux des îles Marquises (Nou^a - Hwa des cartes modernes ), je me trouvai assez près de ces dernières pour en voir la plus méridionale , Otahi-^hoa ; mais.
comme je n'en approchai pas assez pour l'examiner par moi-même; et, comme je n'ai vu aucune des autres îles de cet Archipel , je m'abstiendrai d'en parler sous le rapport géographique , m'en référant à ce qu'en ont dit, à cet égard, plusieurs autres voyageurs; et renvoyant, d'ailleurs, aux parties historique et ethnographique de cet ouvrage , pour ce que j'ai pu savoir des mœurs et de l'état actuel de l'Archipel en question.
DeOtahi-hoa, nous nous dirigeâmes droit sur Tiooka et sur Oura , qui sopt aujourd'hui , et qui , je crois , ont toujours été la Taaroa et la Taapouta des Indiens. Nous vîmes la première dans la soirée; et, fort heureusement, avant la nuit, qui était excessivement obscure. Pendant notre traversée du canal, le courant nous avait jetés au moins soixante milles à l'ouest ; aussi ne nous attendions-nous pas à nous en trouver aussi près, quoiqu'on eût calculé sur un fort courant. Cette île est, après l'île de la Chaîne, la mieux boisée de tout l'Archipel. Elle est, partout, garnie de cocotiers, quoique le sol en soit moins élevé , et il s'y trouve une passe, par où la mer communique avec son lac intérieur. Cette passe est assez large pour admettre des bâtimens de grande dimension ; malheureusement il se trouve , à son extrémité , un rocher de corail qui leur barre l'entrée du lac , et à peine des canots y peuvent-ils pénétrer ; mais , comme la passe est longue , des bâtimens ont souvent mouillé à son extrémité inté-
rieure , où il paraît qu'ils ne courent aucun daâgér. Tiookia est située par 1 4* 27' de lat. sud , et par 147" 1 1' de long. occ. On y trouve des rochons , de la volaille et des noix de coco.
Nous avions louvoyé quelque temps, et puis mis en panne , dans l'intention de nous tenir près de rtle, afin de communiquer avec leshabitans; mais, le lendemain , il se trouva que nous étions un peu sous le vent. Je fis alors porter sur Taapouta , où j'espérais trouver de nos plongeurs. Cette île est à peu de distance de l'autre. A huit heures, nous en étions à un mille; et, bientôt après, au moment où je songeais à m'embarquer pour aller à terre > nous vîmes des insulaires venir à nous dans une pirogue. Comme nous étions alors très-près , ils furent à bord en peu de minutes. Parmi nos visiteurs, il se trouvait deux individus que je connaissais; mais point de plongeurs pour moi. Ils me dirent qu'il y avait à terre de la nacre qu'on me vendrait, si je voulais descendre; et , comme , d'ailleurs, un autre intérêt m'y appelait , je fis mettre l'embarcation à la mer > et pris avec moi les deux insulaires de ma connaissance» Devenu méfiant, depuis mon aventure d'iVnaa , je fis armer les matelots et m'armai moi-même de telle sorte, qu'en raison , aussi, du peu d'habitans qu'il y a généralement dans cette île , nous ne pouvions avoir rien à craindre.
L'île de Taapouta n'a aucune ouverture par où la moindre embarcation puisse entrer dans son lac in-
térieur ; mais comme la mer était belle , nous débarquâmes facilement sur le rescif,où je fus reçu par une vingtaine ci'Indiens , qui m'accueillirent avec des démonstrations d'amitié , et me conduisirent à leurs maisons , toutes construites , comme dans l'île de la Chaîne , à l'intérieur , sur le bord du lac. Là , ils me montrèrent une quantité de nacre qu'ils avaient entassée dans une de leurs habitations; mais de qualité si inférieure' à tous égards, qu'il. était impossible d'en tirer aucun parti ; et , malgré mon désir de leur acheter quelque chose, malgré leurs sollicitations, je ne pus me charger de cette marchandise, et me vis forcé de leur dire qu'ils avaient travaillé pour
rien.
Je ne voulus pas quitter cette île sans l'examiner un peu. Le sol en est assez étendu pour qu'on y puisse cultiver le taro , dont je trouvai des plants en divers endroits. Quoique le lac soit très-petit et déjà presque comblé , il ne s'y trouve que fort peu de cocotiers. Je présume qu'ils ont été détruits , dans cette lie comme dans toutes les îles voisines , pendant les guerres de ses habitans avec leshabitans d'Anaa. Elle possède , comme les autres, le fara {pandanus odoratissimus), et autres arbres propres à divers usages. Pendant notre promenade , les Indiens me parlèrent de canon. Je ne savais pas d'abord ce qu'ils voulaient dire , et je croyais qu'ils s'informaient s il y en avait à bord ; mais je compris enfin qu'ils parlaient de pièces de canon qu'ils avaient à terre. Curieux de
les voir, .je m'y lis conduire de suite; mais je les trouvai en tel état, qu'on ne pouvait rien distinguer. Les naturels me dirent qu'ils provenaient d'un bâtiment qui s'était perdu sur leurs côtes, il y avait bien long-temps ; et , songeant , depuis, que Byron , qui , en 1765, avait visité ce groupe, qu'il nomma King Georges y awaiit trouvé à Taapouta plusieurs débris de naufrage , et que Cook avait, plus tard, trouvé, je crois , une pièce du gouvernail d'un canot portant le nom du bâtiment de Roggewein , j'ai imaginé que ce groupe pourrait bien être les Pernicieuses de ce dernier navigateur, et que c'est sur Taapouta que sa galère se perdit ; ce qui expliquerait un peii l'obscurité de ce voyage, jusqu'à ce moment demeuré inexpliquable ; et ferait retrouver, à peu près, ces îles, qu'on a, jusqu'ici, vainement cherchées.
Cette petite course à terré me prit beaucoup plus de temps que je ne .pensais. Il était plus de cinq Heures , que je n'étais pas encore à bord ; et des Indiens étant venus avec nous, il était nuit close quand nous nous quittâmes. L'Ile est située par i4° 39' de lat. sud, et par 147"* 27' de long. occ. Taapouta est si près de Taaroa , qu'elle est continuellement visitée par les habitans de cette dernière. Je crois même que les Indiens qu'on y trouve ne sont que des visiteurs de Taaroa. On y voit aussi quelquefois les naturels d'Anaa qui , d'ailleurs , se sont établis à Taaroa, et forment la majorité de ses habitans; mais ils ne s'entendent guère avec les aborigènes
de ces deux û^s , qui y sont revenus d'O-taïti , depuis quelques années.
Deïaapouta, nous nous portâmes sur l'île PFilson ( Mani des Indiens ) , où , avant mon départ d'Otaïti pour Valparaiso , j'avais fait conduire quelques plongeurs qui devaient , sous la direction d'un Manc , y travailler pour mon compte , jusqu'à mon retour. Cette île n'est guère qu'à cinquante-trois milles de Taapouta ; et comme nous ne voulions pas y arriver avant le matin , nous diminuâmes de voiles, pour ne faire que quatre à cinq milles à l'heure, tout au plus, ce qui, vu celle qu'il était ( sept heures), quand nous avions quitté Taapouta, devait nous cojîduire à Mani vers six ; car, déjà parvenus entre les îles de l'Archipel, nous croyions n'avoir que peu de courant; mais nous nous trompions singulièrement. Restés, par un beau temps, sur le pont jusqu'à minuit passé, nous crûmes distinguer , à quelques milles de distance, à l'avant du navire , quelque chose qui ressemblait à une île et qui se développa promptement à nos yeux. C'était Mani , dont, à une heure, nous n'étions plus qu'à deux milles ; d'où nous dûmes conclure que le courant nous avait encore portés au moins de trente milles en six heures , ce qui était extraordinaire.
Cette circonstance nous fit prendre des précautions. La brise était bonne. Nous tâchâmes de nous maintenir jusqu'au matin; et, soit qu'il y ait des momens de variation dans l'intensité des Courans ,
soit que oous eussions marché uu peii plus que nouâ ne pensions, nous reconnûmes le niatin que nous n'avions pas perdu de terrain, ou que, du moins, nous n'en avions perdu que fort peu ; c^v nous étions encore de 'deux à trois milles au vent de Tîle.
Dès qu'il fit assez clair pour que nous pussions approcher sans danger, nous nous dirigeâmes sur Tîle et la longeâmes du côté S.-E., veriî six heures; mais nous n'aperçûmes nulle part aucune trace d'habitans ni de plongeurs. Au S.-O. , pourtant , nous vîmes cinq ou six personnes ensemble. J'y allai de suite , moi-même , dans l'embarcation ; et , arrivé tout près , je reconnus que c'étaient trois hommes, deux femmes et un petit garçon , seuls habitans de l'Ile. La mer étant trop haute pour pouvoir débar-* quer sur le rescif , et le bruit des vagues ne permettant pas de s'entendre à cette distance, je leur fis signe de venir ; mais ils s'y refusèrent. Alors mon domestique , né aux Marquises, se jeta à la mer; et, traversant la houle à la nage, parvint, en peu de minutes , sur le rescif, où il se vit couvert de caresse» par les Indiens, aussi doux que simples , quand les circonstances ne les font pas sortir de leur véritable caractère.
Il eut beaucoup de peine à s'arracher des bras de ses concitoyens , qui l'accablaient de questions sur son voyage , sans qu'il en pût rien tirer sur ce qui me regardait. Il resta long - temps éloigné. Mes signes d'impatience le décidèrent enfin à quitter ses
amis, et il se jeta à la mer. J'eus un moment de crainte ; car il y a beaucoup de requins aux environs de cette ile; mais, plongeant au-dessous des liantes \agues, et nageant comme un poisson , il fut bientôt de retour. Il m'apprit que les brigands de l'île de la Chaîne venaient de me jouer un nouveau tour. C'étaient eux qui étaient les plongeurs que je cherchais: au bout de trois semaines de travail, ils s'étaient saisis de mon embarcation et l'avaient enlevée, avec toutes les provisions, laissant le blanc, leur conducteur, garrotté dans une petite baraque qu'il habitait , après l'avoir maltraité et dépouillé de tout. Peu de jours après, une goélette d'0-taïti , qui devait lui apporter des provisions et lui amener d'autres plongeurs , y était venue , avait enlevé le peu de nacre qu'elle avait trouvée et était retournée à 0-taïti. A la nouvelle de ce nouveau désastre , je revins à bord et donnai ordre de diriger directement sur 0-taïti, sans plus nous arrêter en route.
L'île Wilson ou Mani est située par i4° 28' de lat. sud, et par 148° 3o' de long. occ. Elle a, vers l'ouest , une passe si tortueuse et si étroite , que l'entrée en est difficile et même dangereuse , à moins qu*on ne soit tout-à-fait favorisé par le vent. Cette île n'a qu'une demi-douzaine de cocotiers; et, suivant les Indiens , le poisson y est empoisonné , de manière à causer des douleurs terribles et souvent la mort , quand on en a mangé quelque temps; aussi n'y voit-on que rarement plus de six à douze
— 209 """ habitans. Les pirates de Vile de la Chaîne y descendent pourtant parfois ; et , quelques jours avant notre arrivée , deux pirogues, portant près de quatrevingt personnes , s'y étaient arrêtées quelques jours. Cette île , de forme presque ronde , a environ dix lieues de ci rconférence; on s'y procure de Teau , comme dans les autres iles de cet Archipel , en faisant des trous dans le sable du côté du lac.
En quittant Mani , nous longeâmes FTaterland y île absolument pareille à Mani', et où les Indiens ne veulent pas résider , pour la même raison , prétendant même que, dans plusieurs saisons de Tannée, tous les poissons y sont un poison assez subtil pour faire mourir en peu de jours. Cette île a une passe par où des bâtimens de toute dimension pourraient entrer dans le lac de l'intérieur ; mais , ne produisant pas un seul cocotier , elle ne pourrait être de quelque ressource que pour le cas où il s'agirait de réparer des avaries ou de faire un peu d'eau, qu^on y trouverait par le moyen déjà indiqué pour les autres îles , c'est-à-dire en faisant des trous dans le sable du côté du lac. Sa situation est par 14* 36' de lat. sud , et par 1 48* 4^' ^^ long. occ.
A l'entrée de la nuit , nous étions en face du canal qui sépare les îles /^/e-^e/zC Mouches) eideRurick; et, comme le temps était beau, nous poursuivîmes notre route. Le ciel très-ptrrperniettaitde distinguer lesobjets à un^assez grande distance; mais ces îles sont si basses, que, tout en passant au milieu du
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canal , large de vingt milles tout au plus , nous ne pûmes d'aucun côté apercevoir la terre. Ce passage est, ix)urtant, bien préférable au passage ouvert entrelesiles Palliser s f les mêmes, à n'en pas douter, que le Labyrinthe de Roggewein, nom qui leur convient sous tous les rapports ; car un bâtiment qui s'y trouverait engagé dans une nuit obscure y courrait les plus grands dangers.
Avant le jour nous avions francbi tous les écueils, ce que nous fit connaître une forte lioule du sud , dont les îles nous avaient garantis jusqu'alors. Nous courions alors directement sur 0-taïti ; mais il se trouvait encore là deux îles que j'avais vues en d'autres voyages , Maïtea et Matia,
MAÏTEA.
( Dezena (?) de Quiros; le Boudoir de Bougainville. )
Maïtea , située par 17" 53' de lat. S. et i5o" 25' de long. occ. , est une terre très-élevée qui n'a guère que deux lieues ou deux lieues et demie tle tour.
On a pris cette île pour la Dezena de Quiros f mais je crois Cette supposition entièrement gratuite.
Elle est extrêmement fertile à l'intérieur. Le fruit à pain ,1e taro, les bananes, les noix de coco, ainsi que tous les autres fruits d'0-taïti s y trouvent en abondance ; et l'on y voit, de plus, plusieurs sources
d'une eau excellente; mais elle est d'un abord si difficile, que les plus petits canots n j débarquent qu'avec peine ; ce qu'ils ne peuvent faire , encore , que lorsqu'il fait beau. Je l'ai vue en iSsp, et j'y ai envoyé couper du bois en i832. Mes gens y trouvèrent des arbres si considérables , qu'il leur eût été impossible d'en opérer le transport. Les plus gros étaient tous , comme à 0-taïti , près des ruines des marais ; et leur nombre me prouvait assez que l'île avait eu jadis , uTi bien plus grand nombre d'habitans. Aujourd'hui il n'y en a guère que vingt ou trente en permanence. On y en voit rarement plus de cent ou deux cents; et encore ces derniers ne sont-ils, le plus souvent , que des voyageurs qui s'y arrêtent pour attendre des vents favorables.