DEUX -GROUPES ET ILES VOISINES
En quittant File de La Harpe, nous poursuivîmes notre voyage pour 0-taïti. Nous ne rencontrâmes point d'autres terres jusqu'aux lies désignées par la 'dénomination de Deux-Groupes,
Ce sont deux îles ayant ensemble à peu près dix-huit milles de long, dans la direction du sud-est au nord-ouest, sur six de large, et séparées l'une de l'autre par un canal très-profond, mais qui n'est guère large que d'un sixième de mille. Elles sont situées par 18° 12' de lat. sud, et par 144** 3^' ^^ long, occ,
La plus orientale se nomme Rouaharé , et la plus occidentale Marouhauw. Cette dernière a , vers son côté nord-est, une passe praticable pour des embarcations ou pour de petits navires.
« Les vents avaient été faibles , et nous vîmes Rouaharé , le 6 mars , seulement , surlendemain du jour de notre départ de La Harpe, vers huit heures du matin. Nous en longeâmes le côté méridional; et, deux heures après, environ, nous mîmes en panne dans le canal , qui est si étroit que nous distinguâmes à la fois à terre plusieurs habitans dans les
— i68 — deux îles. Dès que ceux-ci s'aperçurent que nous étions arrêtés , ils lancèrent trois pirogues , atteignirent le long du bord , en peu de minutes ; et , invités à monter , tous furent , en un instant , sur le pont.
» C'étaient absolument les mêmes hommes qu à l'île de La Harpe , et ils parlaient la même langue ; seulement ils avaient arraché les poils de leur barbe, et portaient les cheveux courts , comme à 0-taïti , ce qui leur donnait un air moins farouche et les faisait paraître plus agréables que les premiers. Ils n'apportaient que des coquillages et manifestèrent, d'abord, la même méfiance que les naturels de l'île de La Harpe, cachant leurs coquillages ou ne les montrant que l'un après l'autre. Ils quittèrent , pourtant , peu à peu , cet m de méfiance , et finirent par laisser examiner tout ce qu'ils avaient apporté. J'avais remis à l'un d'eux une pièce d'étoffe , en échange de coquillages. Je fus frappé de l'expression de sa joie. Il prit d'abord la pièce des deux mains , et se mit à courir et à sauter d'un bout à l'autre delà goëlette , tantôt pliant avec soin son étoffe , tantôt la dépliant, presqu'aussitôt, pour l'agiter dans l'air comme un pavillon. Il se l'attachait autour de la ceinture, et la roulait en turban sur la tête; marchait , en se donnant des airs d'importance , riait aux éclats, poussait des cris , dansait, même , avec toute la simplicité d'un enfant, prouvant par -là, mieux que tous les raisonnemens auraient pu le faire , que les hommes, dans cet état primitif, ont
l'innocence et la naïveté du premier âge , et que leur cœur est bon, quoiqu'on les voie souvent, quand ils sont mal dirigés , se livrer , partout , par ignorance ou par superstition, aux plus révoltantes cruautés.
» En moins d'une heure ils s'étaient si bien impatronisés à bord , qu'on aurait pu croire qu'ils nous connaissaient depuis long-temps. Ils allaient partout, se montraient d'une gaîté folle , aidaient les marins dans les manœuvres, toujours des plus aimables, et paraissant fort jaloux de nous plaire, mais en même temps extrêmement discrets, et évitant, avec le plus grand soin , tout ce qui pouvait les rendre importuns. Nous ayant entendus exprimer le désir de nous procurer de la nacre de perle , ils nous dirent qu'à peu de distance était une île où nous en trouverions beaucoup. Je leur fis demander s'ils voulaient nous y accompagner; ils y consentirent aussitôt. Tous voulaient rester ; et , n'ayant l'intention d'en prendre que huit, j'eus beaucoup de peine à faire partir les cinq autres. En nous quittant, ils nous donnèrent la preuve qu'ils n'étaient pas tout-à-fait exempts du vice reproché,' par les premiers navigateurs, à tousles insulaires de la mer du Sud. L'un d'eux prit un couteau de table, que le domestique avait apporté sur le pont pour le nettoyer; mais, aperçu par l'un des matelots, il le rendit sans difficulté et parut très-honteux.
» Il faut que ces insulaires connaissent bien peu les affections de famille, puisque, ne s'enquérant,
— 170 ' — en aucune manière , du temps qu ils devaient rester avec nous , ils partirent , non-seulement sans demander à prendre congé des amis qu'ils allaient quitter , mais encore sans faire le moindre signe d'adieu à ceux qui étaient sur le rivage , quoique, à en juger par leur âge , plusieurs d'entr'eux dussent avoir des femmes et des enfans; et même, bien loin de paraître s'éloigner à regret de leur terre natale et de leurs proches , ils se montraient joyeux et pleins de bonne volonté, parcourant le bâtiment, prêts à donner la main à tout le monde , ne faisant que rire , et ne se retournant pas une seule fois vers le séjour qu'ils abandonnaient si légèrement.
» Ces îles n'ont pas un seul cocotier , et j e ne sais vraiment de quoi vivent leurs habitans, qui sont, pourtant, sains et robustes; mais, comme les insulaires de La Harpe, moins grands que ceux des îles élevées , moins même que ceux de Vile de la Chaîne , qui est beaucoup mieux approvisionnée , ils ne doivent avoir absolument que du poisson.
» L'île que les Indiens nous indiquaient est un peu à l'est de Deux-Groupes. Il était trop tard pour la gagner ce même jour , parce qu'il nous fallait louvoyer. Quand la nuit fut venue, nous mîmes quelque temps en panne; mais le capitaine, craignant les courans , remit à la voile, courut de petites bordées et tâcha de gagner encore à l'est*, car, malgré les indications des Indiens, il croyait toujours que ce devait être l'ile de la Résolution , par 17" a3' de
lat. sud, et i43" 4?' ^^ long. occ. Le matin , à neuf heures, les Indiens nous montraient l'île presqu'à notre ouest, à la distance d'environ douze milles, encore n'en pouvaiuon voir que deux cocotiers , qui se trouvent sur sa partie septentrionale , et qui se dessinaient parfaitement sur l'horizon. Nous courûmes, de suite , dans la direction , par une belle brise de nord-est; mais, à peine avions -nous fait huit milles, croyant encore en être à quatre, au moins , qu'un matelot cria : Bri^ans 1 Abordant l'île du côté sud , qui n est qu'un rescif nu , nous pensions que le côté opposé , qui est bien boisé , en était le commencement, d'autant plus que la mer ne brisait presque pas ce jour-là ; aussi étions-nous venus si près du rescif, qu'il y avait à peine assez de place pour virer de bord; et j la nuit, nous nous serions infailliblement perdus, M. Brock gagna la terre, avec quelques-uns des insulaires de Deux-Groupes. Us abordèrent directement sur le rescif ( car il n'y avait alors aucune mer ). INous les vîmes tirer l'embarcation de l'autre côté du banc de corail ; et , bientôt , ils étaient sous voiles sur le lac ; alors nous nous éloignâmes un peu , pour revenir , comme nous en étions convenus , dans une couple d'heures.
» A peine avions-nous quitté l'île, que nous nous aperçûmes que la mer devenait houleuse , quoique le vent n'eût pas augmenté; et, en revenant au rendez-vous, nous la vîmes, de loin , briser avec fureur du même côté où, deux heures auparavant,
— «7^ — elle était si tranquille que , nçême en plein jour , nous avions failli nous perdre sur le rescif ; aussi vîmes -nous, peu après, ceux des nôtres qui étaient allés à terre, tenter jusqu'à trois fois en vain de lancer en pleine mer leur embarcation , trois fois repoussée par les flots avec fureur , et trois fois comme engloutie dans Fécume. La nuit approchait. Je craignais quelqu accident; et , pensant qu'il valait mieux remettre cette opération au lendemain, je fis faire un signal à M. Brock , et prendre le large à la goélette. Nous vîmes bientôt quil nous avait compris; car il alluma, sur le rescif même, un grand feu qui, soigneusement entretenu, pendant toute la nuit, nous servit de fanal , et nous permit de nous tenir à portée de terre avec le navire. »
8 MARS. — a Dans la journée d'hier j'avais déjà rémarqué combien les insulaires qui nous accompagnaient nous étaient supérieurs sous le rapport de la vue. Ils virent les premiers 1 île où M. Brock avait pris terre. A une distance où il nous était impossible de rien distinguer, ils nous indiquaient le point précis qu'occupait cet oflicier avec l'embarcatioii , et l'emploi de la lunette nous prouvait l'exactitude de leurs indications. Ce matin , en approchant de l'endroit où le feu brûlait encore , nous fûmes étonnés de ne voir ni l'embarcation ni nos gens. Le capitaine
et moi nous prenions tour à tour la longue vue
rien ; mais nos Indiens, tous en même temps et sans la moindre hésitation, nous montrèrent l'ouest de
Tîle; et quel fut notre étonnement, en dirigeant la longue vue sur ce point, d y voir, effectivement, Tembarcation en pleine mer , mais si éloignée qu on ne la discernait qu'à peine , même à l'aide de l'instrument. Nous gouvernâmes aussitôt sur elle ; et , en moins d'une demi-heure , nos gens étaient à bord.
)> M. Brock me remit quelques échantillons de nacre; mais il ne croyait pas qu'il y en eût beaucoup dans l'île , où , dans aucun cas , je ne me serais arrêté , vii la difficulté de les enlever en des lieux pareils. Il y avait aussi trouvé quatre maisons indiennes, abandonnées, à ce qu'il paraissait , assez récemment , p^r leurs habi tans , lesquels, à en juger d'après le système de ces constructions , ne devaient pas être les mêmes que ceux des îles de La Harpe ou de Deux- Groupes; car ces demeures étaient absolument dans le goût de celles des îles de la Société , et leurs constructeurs devaient appartenir à quelqu'île à l'ouest (ï).
» L'île dont il s'agit est située par i «j* 32' de lat. sud, et par 144** 35' de long, ouest. Elle n'a guère que cinq à six milles de long sur quatre de large. Boisée
(i) A l'ile de la Chaîne, ainsi que dans toutes les îles voisines , les maisons sont sur le mêrae plan que celles d'Otaïti , quoique moins spacieuses ; et comme ces insulaires vont souvent d'une île à une autre , jusque dans les environs de Deux-Groupes , où tout porte à croire qu'ils sont venus , c'étaient eux , sans doute , qui avaient visité cette ile et élevé les constructions vues par M. Brock.
de son côté sud-est et nord , ses parties sud et ouest n'offrent qu'une suite de resciis nus , qu'on distingue à peine par le beau temps , môme au milieu du jour; et qui , comme ceux de la plupart des îles de cet Archipel , sont de dangereux écueils, ne permettant guère de faire route pendant la nuit , puisqu'il est des momens où , même avec la plus active surveillance, il serait impossible de les discerner et , par conséquent , d'en éviter les approches.
» L'embarcation à bord , nous nous portâmes directement sur Deux-Groupes , où nous arrivâmes vers deux heures. Nous mîmes un instant en panne près du canal qui sépare les deux îles; et, alors, nos Indiens m'invitèrent plusieurs fois à les accompagner à terre. Je leur fis dire que je ne le pouvais pas, remis à chacun d'eux quelques pièces d'étoffes , et me disposais à les faire reconduire par l'embarcation ; quand, à notre grande surprise, tous, après s'être enveloppé la tête de leurs étoffes , se jetèrent à la mer, et se mirent à nager vers leur île, ce qui ne paraissait guère les embarrasser ; car ils ne faisaient que rire et jouer dans l'eau. En tous cas , ces gens-là ne sont assurément pas complimenteurs: car, s'ils avaient quitté leurs femmes et leurs enfans sans les prévenir de leur départ, ils se séparèrent de nous avec tout aussi peu de cérémonie, sans se retourner une seule fois dans feau pour nous faire le moindre signe, nous adresser le moindre mot d'adieu et nous donner la plus légère marque d'amitié. Ils n'étaient
pourtant pas fâchés contre nous ; car leurs éclats de
rire, que nous entendîmes de fort loin , montraient assez leur satisfaction du traitement qu'ils avaient reçu.
M II était à peu près trois heures quand nous quittâmes Deux-Groupes , nous dirigeant sur l'île de la Chaîne. Le capitaine, qui veillait depuis plusieurs nuits , s'était couché à six heures , croyant , d'après cp que M. Brock lui avait dit, qu'il n'y avait rien sur notre route; mais, inquiet,. malgré tout ( ^ r il savait d'expérience combien ces îles sont encore im« parfaitement connues ) , il s'éveilla vers dix heures; et, jetant un coup d'œil sur la carte , il trouva que nous devions être au milieu des lies désignées sous le nom de B/ers Group ^ Accouru sur le pont , il fit, de suite, prendre toutes les précautions possibles ; mais la situation était critique ; car la nuit était si obscure , qu'on ne pouvait rien distinguer. Il se croyait tout au plus dans la longitude de la plus orientale de ces îles, et s'efforça de gagner à l'est, encourant de petites bordées. Toute cette nuit se passa dans l'inquiétude; car, en supposant ces îles semblables à celles que nous venions de quitter, il eût été absolument impossible de les distinguer; aussi tout le monde à bord, sans même en excepter les matelots , généralement si iusoucians , fut-il content de voir naître le jour. Nous reprîmes alors notre route; et, quoique passant exacte» ment dans la latitude où devaient se trouver ces îles.
— 1^6 — nous ne pûmes rien distinguer à plusieurs milles à l'entour. J'ai fait le même voyage depuis, en portant plus au sud encore , toujours sans rien voir; et je suis certain qu'elles n'existent pas en cette latitude , et qu'il y a probablement erreur d'un degré au moins. » De Deux-Groupes nous nous dirigeâmes directement sur Anaa; mais ce ne fut que le 12 au matin que nous distinguâmes cette île, à la distance de douze milles environ; vers neuf heures nous étions déjà assez près pour voir distinctement ses groupes de cocotiers; et la fumée qui s'élevait de presque toutes ses parties , nous annonçait qu elle était bien
habitée.
ILE DE LA CHAÎNE ET ILES VOISINES. ( Todos los Santos , de Boùçhea ; Jnaa , des Naturels. )
Cette île qui , formée d'abord d'une rangée d'îlots bas et boisés de diverses grandeurs, est déjà devenue une seule et même terre, s'étend sur un espace d'au moins quinze milles de long sur cinq ou six de large, et présente, extérieurement, le même aspect que les autres îles de l'Archipel dangereux. Elle n'attira point particulièrement l'attention de Cook , le premier des navigateurs européens qui en aient eu connaissance, quoique déjà, de son temps, elle fût , peut-être , sous le rapport du nombre et du caractère de ses habitans, la plus remarquable de
tout l'Archipel. Elle n'a pas, en eiFet , moins de douze à quinze cents habitans, qui, grâce à leurs nombreux cocotiers, à leurs cochons et au poisson de leur mer, vivent dans l'abondance, gras, robustes et bien portans. Le sol de leur île s'améliore , chaque jour. Ils y cultivent déjà le taro , quelques patates et des bananes , et ne tarderont pas à posséder la plupart des fruits des tropiques >
L'île jJ'Anaa est située par 147* 5o' de long, occ/ A peiniB. étions-nous en vue d'Anaa , que«quelques pirogues mirent epanler; et, vers dix heures, nous avions à bord une vingtaine d'Indiens , parmi lesquels il s'en trouvait un qui connaissait M. Brock , et qui, avec tous les autres, nous invita à venir à terre. M. Brock , que je consultai , prétendit qu'il n'y avait pas le moindre danger ; que ces insulaires, qui , depuis long-temps, avaient adopté la religion chrétienne , étaient , aujourd'hui , doux et traitables et nous recevraient avec cordialité. N'ayant aucune raison de douter de l'exactitude de ce qu'il me disait à cet égard , je me laissai persuader. Vers dix heures et demie , je m'embarquai pour gagner la terre , dont nous étions, tout au plus, à un mille. Je croyais pouvoir y acheter des perles; et j'emportai une malle remplie de marchandises , emmenant avec moi mon domestique , pour me seconder en cas de besoin.
Le sol de cette île est fort élevé; et, quoiqu'elle soit de même nature que les autres îles, déjà plusieurs fois décrites, c'est-à-dire composée seule-
ment d'une lisière de terre ayant un lac à Fintéiienr, cette bande de terre est si large , si élevée et tellement couverte de cocotiers, d'autres arbres et de végétaux , qu'on ne voit point le lac interne , qui, très -rétréci lui-même et peu profond, ne tardera pas à se combler en entier. A l'endroit sur lequel nous nous dirigions, la terre est un peu plus basse que partout ailleurs; et, s'échancrant un peu , forme une petite baie, où le ressac , moins fort , permet de débarquer par le beau temps , quand , d'ailleurs , on a soin de prendre les précautions nécessaires. Là s'étend aussi , au lom , un bas-fonds , où un bâtiment pourrait venir à l'ancre ; mais courrait de grands dangers, s'il y était surpris par une
grosse mer.
En arrivant près de terre , nous trouvâmes , sur le rivage , quelques centaines d'Indiens pî*êts à nous y recevoir. Plusieurs d'entr'eux s'avancèrent dans la mer ; et , au nombre de je ne sais combien , saisirent notre embarcation , qu'ils enlevèrent , M. Brock et moi dedans, et nous portèrent, tout d'un temps, sous les cocotiers du rivage ; réception fort brillante , mais qui n'était guère de mon goût; car l'embarcation, extrêmement légère,avait été très-exposée, pendant ce voyage , dans un élément pour lequel elle n'était pas destinée ; et , de plus, les cris et le tumulte qui accompagnaient cette marche triomphdfnte m'avaient l'air bien sauvages. Je croyais y voir une expression de contentement qui ne promettait rien de bien favorable.
— 179 — ' Toutefois M. Bi'ock était tranquille ; et , reconnaissant qu'il était trop tard pour réfléchir, je tâchai de me tranquilliser moi - même et fis au moins bonne contenance , tout en désirant bien vivement me revoir à bord.
Les Indiens nous conduisirent, au travers d'une forêt de cocotiers , sur le bord du lac où étaient leurs demeures. Ils nous firent entrer dans l'une d'elles, qui était très-spacieuse, et où je trouvai un vieillard à la figure rébarbative et qu'on me dit être le chef. Cet homme était assis sur des nattes. 11 me fit signe de m'asseoir à ses côtés , et ordonna de préparer un repas, ce qui me rassura entière ment ; car je pensais qu'il n'aurait pas exercé l'hospitalité envers des gens à l'égard desquels il aurait projeté des hostilités.
Tranquillisé sur les projets des Indiens , je demandai à aller voir l'ile et la parcourus sur environ une lieue d'étendue. C'était partout la même forêt de cocotiers. Dans plusieurs endroits, le terrain avait de quarante à cinquante pieds de haut; et, dans des lits ou fonds qu'ils y pratiquaient , les habitans cultivaient le taro ( ccttadium esculentum). Il y avait même quelques bananiers , et plusieurs autres arbres qui m'étaient inconnus, mais que j'ai appris, depuis, être le tiaïri ( aleurites triloba ) , dont le noyau leur servait jadis de lumière ; le tomanou ( calophyLlum iiiophyUum ) ; lebouraau(A/6/5Cw^), dont ils se servent pour construire leurs grandes pirogues.
... i8o — Quant k des pirogues , j'en voyais partout de différentes formes et de différentes grandeurs ; mais les plus considérables étaient celles qu'ils nomment pa/w' ( navire ) , et qui ne servent que pour les longs voyages de mer. Elles sont toujours attachées deux ensemble , avec une plate-forme au milieu. Ce sont des bâtimens immenses, dont un mesurait soixantequinze pieds de long sur vingt-huit de large. Ils sont construits sur le même plan que nos navires, avec une quille , mais rarement d'une seule pièce , et pourvus de membrures attachées à la quille , d'une manière analogue à celle dont nos constructeurs clouent les membrures de nos bâtimens. Dans cette course, j'étais accompagné d'un grand nombre d'Indiens, qui se comportaient assez bien. Dans les maisons où j'entrais , les femmes , généralement , m'offraient ou des noix de coco ou des coquillages; et , jusqu'alors , bien loin de rien voir qui pût me foire soupçonner la moindre intention de me nuire , je n'avais qu'à me louer tant de mes guides que de ceux que je visitais sur ma route. Je remarquai que les maisons étaient beaucoup plus élevées que celles des autres îles par moi visitées dans le même Archipel. Les hommes n'y portent non plus guère d'autre vêtement que le maro , et les femmes une espèce de jupe en nattes , tandis que les jeunes filles et les jeunes garçons , jusqu'à lâge de huit à dix ans , y vont entièrement nus. Quand je revins de ma promenade , on me montra une
case où Ton disait qu'il y avait des missionnaires. Je m'y rendis , espérant trouver là des hommes un peu supérieurs à ceux que j'avais vus jusqu'alors, et qui, revêtus de plus de confiance, en raison de leur qualité , pourraient nous protéger au besoin. Je reconnus bientôt le contraire , au moins en ce qui pouvait concerner la protection. Ces missionnaires étaient misérablement logés, et les Indiens qui m'accompagnaient les traitaient avec une légèreté qui n'annonçait rien moins que du respect. Ils avaient pourtant l'air de braves gens; mais fort malheureux dans cette île , et n'y faisant guère de progrès; car, bien que plusieurs des habitans de l'île de la Chaîne, ou même presque tous, professent le christianisme et même observent le sabbat , on verra bientôt quels sont , en réalité , leurs mœurs et leurs principes , et que la religion n'est guère pour eux qu'un masque dont ils couvrent leurs vols et leurs pirateries.
Les missionnaires, après m'avoir montré qu'ils savaient former des lettres avec un crayon sur une ardoise et lire en épelant, me demandèrent d'écrire mon nom , qu'ils essayèrent en vain de déchiffrer ; après quoi je les quittai , sans qu'ils m'eussent rien offert pendant ma visite; et cela, je crois, pour la meilleure raison du monde ; c'est qu'ils étaient trop pauvres pour avoir rien à m'offrir.
Il était déjà tard , quand j'arrivai chez mon hôte j où le dîner m'attendait. Le menu se composait de cochons , qu'ils ont par milliers , et de poisson ; mais
il n y avait ni sel ni pain , et Ton m'offrit , pour manger avecla viande, ainsi qu'ils en ont l'habitude, des noix de coco, toujours excessivement grasses. Je refusai et demandai à retourner à bord, promettant de revenir le lendemain; car c était un dimanche. On ne faisait rien , ce.jour-lh; et j'appris trop tardque,là , comme en beaucoup d'autres pays , où la religion n est que superstition, ils .croient avoir satisfait à tout en s^abstenant de tout trafic et de tout travaille dimanche; car , le repos du dimanche une fois rigoureusement observé, les actions les plus noires, le vol et même l'assassinat , ne comptent plus ou sont regardés comme indififérens. Telle n'est pas , àans doute, la morale qu'on a voulu leur enseigner; mais, à force d'insister auprès d'eux sur l'importance du sabbat , ils n'ont plus vu que le sabbat. Il en a été ainsi dans toutes les îles. D'ailleurs, observer la religion dans "ses formes extérieures, était la base de leur ancien culte. Toute autre action , alors , était indifférente; les dieux ne s'en mêlaient pas ou le succès devenait la sanction divine. Leurs opinions sont encore à peu près les mêmes, à cet égard, du moins dans Anaa et dans plusieurs autres îles. Le chef se prononça nettement contre ma demande de retourner à bord; et cela , en fronçant le sourcil , et en donnant à sa physionomie, naturellement peu prévenante, une expression qui devait m/inspirer des craintes. M. Brock me rassura , toutefois , en me le peignant comme le plus brave homme du
monde , qui ne se fâchait que parce que j'avais Tair de n être pas content chez lui. Je nie laissai donc encore persuader, et envoyai l'embarcation chercher à bord du pain et quelques autres objets , comme de Teau-de-vie , que le chef me demandait. J'invitai le capitaine à garder le canot à bord , à expédier , par une pirogue indienne , les objets demandés; et lui fis dire , en même temps } de nVenvoyer chercher , sans faute, le lendemain, à midi.
Quand nos gens furent partis, je vis les Indiens se consulter , et il y eut, entr'eux et le chef, un débat assez vif. Tout cela me paraissait singulier; mais M. Brock était là pour me rassurer ; et ce malheureux homme avait toujours une explication à me donner de chacune des singularités que je croyais remarquer dans la conduite des Indiens. N'ayant pas le moindre soupçon, il dissipa facilement les miens, fondés seulement sur des apparences peu certaines , à l'égard desquelles je pouvais fort bien me tromper. Cependant j'éprouvais cette sorte de malaise indéfinissable que quelques personnes re-' gardent comme une sorte de pressentiment des malheurs qui peuvent leur arriver ; et je fus comme saisi de terreur, quand les Indiens, de retour du rivage , vinrent m'annoncer que l'embarcation était partie. Regardant autour de moi , je n'y vis que des figures qui, dans ce moment, me paraissaient horribles, et qui, eflfectivement , avaient quelque chose de satanique. Je le pensais , dès lors ; et je
i84 — ne reconnus que trop tôt combien je les avais bien jugés , en les comparant , en moi-même , au tigre en présence d'une proie qui ne peut lui échapper , et à laquelle il ne laisse quelques instans d'existence de plus , que pour mieux jouir de ses angoisses et de son
agonie.
La goëlette n étant pas très-éloignée , les Indiens en revinrent bientôt. Ils m'apportaient du pain, du vin et trois bouteilles d'ea i-de-vie , que je n'eus pas besoin de remettre au caef; car il me les arracha des mains, mais seulement, je crois, dans la crainte que d'autres ne s'en saisissent avant lui. Je pris alors quelque nourriture ; mais j'étais fort tour mente , ayant acquis la certitude que je ne sortirais pas de cette île aussi facilement que j'y étais entré. Il me tardait de voir le dénoûment de cette malheureuse affaire , quel qu'il pût être ; car , en pareil cas, l'attente est toujours ce qu'il y a de plus pénible. Je ne sais trop si je devais beaucoup me réjouir d'un billet que m'écrivait le capitaine. 11 avait à bord un chef subalterne qu'il gardait avec soin et qu'il menaçait de faire pendre , si l'on me flûsait le moindre mal. Cette menace plaçait le pauvre diable dans une position très-fâcheuse , sans beaucoup améliorer la mienne; car le capitaine , au besoin, n'aurait pas manqué à sa parole , et je connais assez» aujourd'hui , le peuple entre les mains de qui j'étais tombé , pour être bien convaincu qu'il n'aurait pas tenu le moindre compte des dangers de son compa-
triote , sauf à venger sa mort sur les premiers blancs restés ultérieurement en son pouvoir.
Dans la soirée, les Indiens arrivèrent de toutes parts. Plusieurs étaient armés. Il n'en entra dans la maison qu'un petit nombre; mais plusieurs centaines d'entr eux , de tout sexe et de tout âge , avaient investi la maison, et , tour à tour , venaient nous regarder , comme on fait, ailleurs, les animaux d'une ménagerie..... Il n'y avait encore rien de directement hostile dans leurs manières; mais nous étions déjà , pour eux, l'objet d'une curiosité cruelle; du moins c'est ainsi qu'aujourd'hui, que je connais leurs projets , je dois interpréter leurs conférences intimes , leurs ricanemens et ces regards féroces que tous jetaient sur nous, même les femmes; qui, partout, si douces, si conciliantes, et la consolation de Finfortune dans ces îles, comme dans tout le reste du globe, me paraissaient , ici, le plus, jouir de notre position et triompher de notre malheur. Une seule d'entr'elles ( une seule 1 ) nous donna des preuves non équivoques du plus vif intérêt. Elle revenait souvent ; et son air de préoccupation , et ce regard mélancolique qui , sans le secours de la parole , exprime si bien les vrais sentimens du cœur , nous disaient assez qu'il y avait du danger et qu'elle eût voulu nous sauver, s'il eût été en son pouvoir. Elle ne se retira que fort tard et seulement quand un Indien brutal la repoussa loin de la maison. Je ne l'ai plus revue depuis; mais je lui dois la justice de
reconnaître qu'elle fut, parmi les sauvages habitans de cette île, le seul être qui parût nous plaindre et s'intéressera notre sort; comme pour montrer que les droits de l'humanité ne sont jamais universellement méconnus même au sein de contrées les plus barbares. La nuit venue , on se procura de la lumière , au moyen de la moitié d'une noix de coco , en forme de jatte, remplie d'une huile qui se fait avec le même, fruit, et au milieu de laquelle on place , en guise de mèche de coton , un petit morceau d'étoffe d'écorce d'arbre. Plusieurs Indiens vinrent demander de l'eau-de-vie au chef, qui fut obligé de leur en donner une bouteille, puis une autre; et , déjà à moitié ivres, ils lui arrachèrent des mains la troisième et dernière, fait qui me prouvait son peu d'autoritié , mais dont, sous d'autres rapports, je n'étais pas ti^op facile; car ce que je craignais le plus c'était qu'il s'enivrât lui-même. Je saisis ce moment où , naturellement, je lesupposais mécontent de son peuple, pour lui faire dire , par M. Brock , que si, le lendemain, il nous ramenait sains et saufs à bord , il recevrait une bonne récompense ; et, entr'autres présens, un fusil et de la poudre. A ces mots , je vis sa figure s'épanouir. Il se fit répéter plusieurs fois la promesse de lui donner un fusil et de la poudre; heureuse promesse, qui, comme je l'ai su depuis, pouvait seule nous sauver I La manière dont il avait accueilli cette proposition me rassura un peu. Il promit , avec chaleur , que personne ne nous ferait de mal.
Le bruit qui régnait autour de la maison commençait à diminuer. Les Indiens se couchent de bonne heure, et presque tous s'étaient retirés, dès qu'avait paru la lumière. Il né restait plus que quelques hommes ivres qu'on chassa plusieurs fois, mais qui revenaient toujours. Enfin voulant prier ( car ces bîirbares prient), on les éloigna de force. Un des Indiens lut un passage de la Bible, qu'assurément il savait par cœur ; le vieux chef dit la prière du soir; et tous se couchèrent , plusieurs Indiens en différens endroits de la maison ; M. Brock , moi et mon domestique, près du chef, sur des nattes. Pendant quelque temps tout fut assez tranquille. Le chef, les autres Indiens et M. Brock étaient endormis ; mais, moi, je ne pouvais dormir, et je m'aperçus bientôt que mon domestique était également éveillé. Vers minuit, il m'avertit que plusieurs Indiens . étaient près de la maison et que le nombre en augmentait à chaque minute. Je crus que c'étaient simplement des curieux. Il en entra trois, doucement d'abord. Quand ils virent que j'étais éveillé et que je me plaçais sur mon séant, ils feignirent d'être ivres; mais avec tant de maladresse qu'il était facile devoir que c'était un jeu joué. Plusieurs autres entrèrent ensuite, quelques - uns armés de bâtons. Craignant alors quelque violence de leur part, pendant le sommeil du chef, je secouai rudement Mu Brock qui , sans le moindre souci , et ayant un peu libéralement isé de la bouteille , ronflait à mes côtés , et ne'' s'é-
veilla qu'après que je Teus secoué et appelé par son nom , à plusieurs reprises. Cependant le nombre des Indiens avait encore augmenté. L'un d'eux, en contrefaisant l'homme ivre , vint plusieurs fois essayer d'éteindre la lumière, et finit par pousser la hardiesse jusqu'à donner dans le vase un coup de pied qui , heureusement , n'en renversa le contenu qu'en partie. La situation devenait de moment en moment plus critique. C'était une question de vie' ou de mort ; car les Indiens approchaient toujours et nous auraient infailliblement égorgés, à la faveur des ténèbres. Il fallait prendre un parti. Je me levai précipitamment, saisis un de mes pistolets , l'armai , l'appuyai sur la poitrine du plus insolent , qui faisait l'homme ivre ; et criai , en même temps , à M. Brock , d'éveiller le chef. Cela fit son effet. Tous reculèrent à la fois; et l'ivrogne prétendu , pâle comme la mort, tremblait si fort, qu'iV pouvait à peine se tenir debout. Le chef s'éveilla , vit , en un instant , de quoi il s'agissait ; et leste encore , malgré son âge, fut , en moins de rien sur pieds , saisit un bâton , qui se trouvait près de lui, en distribua libéralement à tous les intrus sans distinction , les chassa de la maison ; puis, aidé par trois ou quatre chefs subalternes, les poursuivit à quelque distance. Le reste delà nuit, nous fûmes tranquilles; mais on concevra que je n'avais guère envie de dormir. Le vieux chef même se mit à fumer et ne dormit plus ; tandis que, seul de tous, l'impassible M. Brock, en moins d'un quart
— i89 — d'heure , ronflait , de nouveau, à ébranler la maisou. A peine faisait-il jour , que le tumulte recommença. Les Indiens arrivaient de toutes parts; et , avant six heures , il y en eut plus de mille autour de notre résidence. Cependant le chef et un eertaiu nombre d'autres personnes qui, toutes, je crois, avaient quelqu autorité , les retenaient encore en dehors. A sept heures , on apporta un déjeuner, que la foule nous laissa prendre en paix ; mais , aussitôt après, commença un tapage dont il serait difficile de donner une juste idée; car, comment imaginer le bruit que devaient faire mille h douze cents Indiens parlant presque tous à la fois , avec des gestes et des cris qu il faut avoir vus et entendus pour se les figurer ? Bientôt il devint impossible d'empêcher l'intrusion des Indiens. Le chef , alors , noUs prenant près de lui , fit former comme un petit cercle par quelques-uns des siens, et monta, en guise de tribune , sur une espèce de petite table qui lui servait de chaise (i). Ayant demandé et enfin obtenu le silence , il adressa , de là , à son peuple , une allocution chaleureuse de plus d une demi-heure qui , sans doute, fit son effet; car, redevenus tranquilles , les Indiens parurent disposés à trafiquer en paix.: Déjà on demandait à voir les marchandises , quand, au moment même où je venais d'ouvrir la malle , survint un incident qui de nouveau gâta tout ,
(i) Voyex Mœurs.
ramena le tumulte , et nous mit, plus que jamais, en danger. L'auteur de cet incident était un homme de cinq pieds dix pouces de haut , ne portant d'autre vêtement que la ceinture ou maro , et tatoué de manière à paraître habillé de bleu. Il connaissait M. Brock; mais, de la façon dont il le toisait, je vis bien qu'il n'était pas son ami. Cet homme , à son tour, se mit à parler. Sa voix étant bien plus forte que celle du chef, soutenue , d'ailleurs, d'une gesticulation élégante et facile , il réussit à mettre en mouvement , de nouveau , toute cette multitude , qui poussait des hurlemens mêlés de menaces, contre M. Brock, dont il s'agissait surtout. Ce dernier, loin d'être tranquille, était fort inquiet et fort pâle , pendant le discours du sauvage orateur. Cet homme avait coopéré des premiers à la capture d'un bâtiment anglais à Tiooka ; et M. Brock , qui l'avait amené de là à 0-taïti , l'avait accusé de ce crime par devant le vice-consul. Il était parvenu à se soustraire au châtiment mérité; mais' on conçoit qu'il n'en voulait pas moins à M, Brock; aussi avait -il, à chaque intant, à la bouche, le mot de taata z>£o( méchant homme, mauvais homme ). En apprenant de quoi il s'agissait, en voyant l'agitation de l'auditoire aller toujours croissant, je crus bien que c'en était fait de nous; et, ne comptant même plus sur le chef, j'armai mes pistolets de poche , déterminé à tirer sur l'orateur , dès qu'il aurait donné le signal de notre assassinat ; mais , même avant la fin de son discours .
le chef , remonté sur sa chaise , lui imposa silence * et, à ma grande surprise, parvint, non-seulement à se faire écouter, mais à ratnener les esprits. Cette fois , c'était évidemment de moi qu'il s'agissait; car il regardait toujours de mon côté. Tous les regards se portaient sur moi; et le mot de taata maïtai (hou ou brave homme ) était aussi souvent répété dans son discours que le taata ino l'avait été dans celui de l'autre. Après une discussion de plusieurs heures , il fut enfin décidé qu'on échangerait des perles contre mes marchandises. Pour cela , on se forma en un petit cercle autour de moi , le chef se tenant toujours à mon côté. Le premier qui m'offrit quelques perles me demandait, en échange , une brasse et soixante-six pouces d'une certaine étoffe. J'allais la lui donner; quand , au moment où je Ti\Q disposais à la couper de la pièce, plusieurs m'arrachèrent cette pièce des mains. Ce fut le signal du pillage , que le chef luimême ne put empêcher. Il paraissait même avoir sur mon sort des craintes plus sérieuses encore , ne cherchait évidemment qu'à me sauver ; et, pour cela , me tenait plus près de lui. En quelques secondes, il n'y eut plus rien dans la malle; et, pendant plus d'un quart-d'heure les sauvages, hommes , femmes et enfans, se disputèrent le butin , au milieu du plus affreux vacarme , des cris les plus horribles que j'aie entendus de ma vie. Dans l'étonnement où me plongeait le spectacle singulier de la hideuse cupidké de ce peuple, j'oubliais presque, pour mieux
— 19^ — Tobserver, tout le danger de ma situation. Peu à à peu , cependant, le tumulte s'apaisa. Plusieurs revinrent à la maison , et je craignis un instant qu'ils ne s'occupassent encore de nous ; mais , au moment où un grand nombre y étaient déjà réunis , on annonça tout à coup taata papa ( des hommes blancs, des blancs ). C'étaient les matelots (jui venaient nous chercher. Le moment de la crise était arrivé ; et bientôt nous allions savoir si nous devions ou non sortir de l'île.
Avec ces matelots étaient revenus tous les Indiens; mais le chef, sans que je m'en fusse aperçu , s'était fait entourer d'un grand nombre d'hommes sur lesquels il pouvait compter dans cette circonstance, où il était question de nouveaux avantages ; car plusieurs avaient pris part au pillage de la malle, dont le chef lui-même avait, d'ailleurs, reçu sa part , quoiqu'il eût l'air de n'y être pour rien ; mais , au moment même de l'arrivée des matelots , j'avais vu mettre dans sa malle (i) plusieurs coupons de "mes étoffes. Je ne voyais donc que trop bien à quels gens j'avais affaire'; et tenter leur cupidité était, désormais , ma seule ressource. Je fis, en conséquence, dire au chef que j'allais partir; et le priai de m'accompagner , afin de pouvoir lui remettre , à lui-même , les objets que je lui avais promis. Il me fit signe d'attendre encore un peu ; monta, pour la troisième fois , sur la
(i) Pia , voyez Mœurs.
— 19'' — petite table , adressa encore au peuple un discours moins long que ceux du matin , qui ne trouva pomt de contradicteurs; car personne n'y répondit; et nous nous mîmes en6n en route. Il voulait me remettre la malle vide ; mais je lui dis qu elle était pour lui. En chemin , je vis , de suite , que les habiians étaient divisés en deux partis ; l'un , des Indiens qui suivaient le chef, et qui , heureusement , étaient les plus nombreux ; et l'autre , des Indiens qui voulaient nous retenir. Ceux qui composaient le premier parti se tenaient près de nous; les autres étaient a lUstance et ne cessaient de pousser des cris , de nous menacer du geste ; et l'un d'eux, même, lança sur nous une noix de coco , si adroitement et avec une telle vigueur, que le matelot qui la reçut dans la poitrine fut renversé comme mort. Cet incident éVùUit, de nouveau, nous être fatal. Il en résulta un tumulte épouvantable. Nous crûmes que les deux partis allaient en venir aux mains. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine que le chef parvint à rétablir l'ordre. Dans cet intervalle , le matelot s'était relevé. Nous poursuivîmes notre marche; et^ pressés par le chef, nous arrivâmes , en peu de minutes, à l'embarcadère , où nous attendait une autre , mais heureusement dernière scène. Plusieurs des gens du chef s'avançaient pour mettre l'embarcation ^ flot, tandis qu'un nombre presqu'égal des autres sêy opposaient formellement, hk , les uns poussant, les autres tirant , au milieu des cris , je cçoyais qu îi
VOY, ArxÎLES. — T. T. . ^ '^
— »94 ~ chaque instant on allait mettre la frêle baleinière eu pièces , ce qui eût été fâcheux; car, en regardant autour deiiioi , je n y voyais que Sauvages menaçans, dont les uns agitaient dans l'air de gros bâtons, tandis que d'autres, armés de pierres, semblaient prêts à nous assommer, tous s'entremêlant et s'animant les uns les autres par des cris afixeux , sans parler des femmes qui hurlaient à quelque distance. Les gens du chef étaient pourtant parvenus à mettre Tembarcation à flot; et, alors, me poussant en avant jusque dans les brisans, l'un d'eux , qui se tenait dans l'eau jusqu'à la ceinture, me prit et me jeta dans le canot. Au même instant s'y précipitèrent le vieux chef et, avec lui, d'autres Indiens, mais en si grand nombre , que je crus un moment que nous allions couler. On s'éloigna pourtant ; et , comme le capitaine , qui nous avait , depuis long-temps , aperçus , se tenait très-près de terre, il ne nous fallut que peu de minutes pou r arriver à bord , où l'on me permettra de respirer un instant ; car, en retraçant ces
scènes, je me sens agité presqu'autant du souvenir des dangers coii rus que du bonheur d'y avoir si singulièrement échappé , au sein de tant d'anxiétés toujours renaissantes. Il ne s'agissait rien moins, en effet (je l'ai mieux su depuis), que d'être égorgés parlées cannibales , pour assouvir ensuite leur voracité dans un de leurs horribles festins.
Arrivés à bord , M. Brock me conseilla de faire donner, à tous les Indiens qui nous y avaient ra-
menés , quelques douzaines de coups de bàten , sana en exempter même le vieux ehef , malgf^ les prcK» -messes que je lui avais faites, prétendant que, nenseulement il n'ignorait pas ce qui s'était fait , mais eneore qu'il dn était probablement Tinstigateur. Cette dernière inculpation ne me paraissait nullement fon* dée; mais qu il eût pris au vol une part plus ou moins directe , c^est ce qui n'était pas douteux , ainsi qu*oii l'a vii par l'exposé des faits. Toutefois je cr^8 devoif lenir religieusement ma promesse, ne fût-ee que dans l'intérêt de ceux qui aborderaient affres moi 8onile;ear, si je l'avais maltraité, non-feulement un tel procédé eût détruit à l'avenir tout:; oonûunce dans la parole des blancs, mais aurait ercore certain nement réveillé , dans les insulaires, l'esprit de vea** geance qui leur est si naturel; et malheur alors au premier étranger qui fut ensuite tombé entre leur» mains! Je le payai donc, et même largement. Il reçut tout avec la plus profonde indifférence, et ne craignit pas de demander davantage. Le besoin de nous approvisionner de cochons et de noix de coco nous contraignit à nous arrêter encore un peu ; mais , dès que nous eûmes complété nos provisions, nous obligeâmes tous les Indiens à évacuer la goélette , 6t je quittai cette île , que j'ai revue depuis ; mais sans plus m'y arrêter.
L'île d'Anaa est assurément la plus peuplée comme la plus fertile de l'Archipel dont elle dépend. Boisée tout autour, sur une largeur de près d'un mille , soa
iac interne nq communique plus nulle part avec la mer , quoiqu'il se trouve encore un ou deux endroits assez bas pour que les grandes marées les submergent. Le reste du sol est élevé, sur plusieurs points, de douze à quinze pieds. Les habitans y cultivent des plans de taro , quelques bananiers , etc. , et possèdent des forets de cocotiers. Le lac interne existe toujours; mais il n'est .guère profond, se rétrécit chaque jour; et, quoique-l'ile ait au moins cinq à six lieues de long sur deux de large , dont le lac ou sou emplacement occupe au moins les trois quarts, le bassin ne peut tarder à se conpbler toutrà-fait, les coraux commençant à surgir de tous côtés-, à la surface de l'eau ; et une masse de végétation s'y trouvant continuellement charriée par les pluies , etc. L'île de la Chaîne pourrait offrir de grandes ressources d'approvisionnement , si les habitans en étaient moins dangereux et plus sociables. Il y a des cochons , des poules en abondance ; et la noix de coco , qui sert de nourriture aux animau^i^ , quand elle est vieille, et qui, fort agréable, quand elle est fraîche, peut être aussi regardée comme un préservatif contre le scorbut ; mais l'île n'a point de sources. Il est vrai qu'on peut facilen^ent s'y procurer de l'eau par le moyen déjà indiqué ailleurs, c'est-à-dire en creusant des ^ trous dans le sable, du côté du làc.
Dans ce premier voyage , je fis voile directement de l'île de la Chaîne pour 0-taïti; mais, en d'autres traversées, j'ai vu, dans ces mêmes parages , plusieurs
autres iles dont, je crois utile de placer ici le relevé sommaire.
1, — Nigéri ( Nééroudes Indiens ). Ile basse, de peu détendue, située par ï6' 4^' de lat. S., et i45 de long. occ.
2. — • Furneaux ( Manoutéa. des Indiens ). Ile beaucoup plus considérable que la précédente , puis« qu elle a plus de trente milles de long. Elle s^tend de plusieurs milles plus au sud qu'elle n est maixjuëe sur la carte. G!est à cause de cette erreur , qu'en 1 83a, le brick américain la Sultane, s'y perdit , en courant de nuit, sur les rescifs , les bonnettes dehors , parce qu'il se croyait à plusieurs milles de terré. Quand ce bâtiment se trouva trop près du resoîf pour se dégager , il fut, par un bonheur extrême, pris d'une forte lame qui le jeta dans une espèce de canal du rescif , où , quelques secondes après , il se vit, en grande partie , à sec , ce qui permit à l'équipage de gagner le rivage. Il ne savait pas où il était ; et lorsque, quelques jours après, le capitaine vint à 0-taïti , dans un grand canot qu'il était parvenu à sauver, il rapporta qu'il s'était perdu sur un rescif ou île nouvelle. D'après les indications données par lui , on s'y rendit d'0-taïti même , et l'on reconnut que l'île prétendue nouvelle n'était autre que l'Ile Furneaux. Cette île est peu boisée , et n'a aucune passe par où l'on puisse entrer de la pleine mer dans le laç interne; aussi est-il difficile d'y aborder, même avec un canot. Elle est située par i^"" lo' dé
lat; sud, et par i45* 2^' de long. occ. ( milieu ).
3. — Holt , située par 16° 23' de lat. sud j et par i45' 26' de long. occ. (milieu ) ; et pourvue d'une belle passe, par où les plus grands bètimens pourraient pénétrer dans son lagon. Je n'en connais point le nom indien.
4» — Philipps ( Moahimoa des Indiens ), découyerteen i8o3 par le Margaret, Cette île est une des plus considérables de FArcliipel , et s'étend à plus de trente milles dans la direction du S.-E. au N.-O. Elle a, vei's son côté ouest, une passe, par où des bètimens de moyenne grandeur et des embarcations peuvent entrer dans son lac interne. Sa situation est par 16*» 28' à 16" 42' de lat. sud , et par i45° 5o' à 146» 25' de long. occ.
5. — Adventure ( Matatoua des Indiens ) , découverte par Cook en 1773. Ile ronde, de peii d'étendue , située par 17'' 4' ^^ lat. sud, et par 146** 36' de long. occ. ( milieu ).
6; — Sacken ( Atina des Indiens ), île de forme oblongue, un peu plus considérable que la précédente , et qui s'étend de quinze milles au moins du S.-E. au N.-O. Elle a une petite passe au nord. Sa situation est par 16" 3o' de lat. sud, et par i46*' 35' de long. occ.
7. — Entre les deux îles dernièrement nommées ( Àdventure et Sacken ) , se voient trois petites îles avaht chacune son lac interne , comme toutes celles dont je viens de parler. Ce petit groupe dessine un
— '99 — tnangle dont la situation est par i6« 4^' et ï6» 5a' de lat. sud; et par 146" Zo' et 146- 40' de long. occ. Elles laissent entr elles des canaux profonds et spacieux , mais où il y aurait du danger à se trouver engagé de nuit,
8. — Tckitschacoff { Fania des Indiens), étendue de douze milles de Test à l'ouest , par 16° 5 1' de laL sud. , et 147" la' de long. occ.
q. (Faïti des Indiens), probablement la même qui a été vue en i83i par le capitaine Iieland. Situation : 16" 7/ de la t. sud, et 147'
i5' de long. occ.
iQ. .— . IVittgenstein ( Faroa des Indiens ). Cette
ile 6*étend de plus de trente milles , dans la direction du sud-est au nord-ouest; et, différente , en cela, des autres , forme presque un carré long ayant les côtés E. et 0. presque en ligne droite , du S.-O. au N.-E. Elle a deux belles passes à ses deux extrémités , de sorte qu un bâtiment peut entrer par Test et sortir par l'ouest de l'île et réciproquement; mais son lac étant parsemé de bancs de corail , on n'y doit aller qu avec précaution.
Toutes les îles que je viens d'énumérer ayant été, à diverses reprises , ravagées par les sauvages de l'île de la Chaîne, qui y ont détruit la plupart des cocotiers , il s'y trouve rarement , aujourd'hui , plus de douae ou vingt personnes ; et si l'on y en voit un plus grand nombre, ceux-ci n'y résident point, et n'y viennent qu'accidentellement pour ia pêche de
•- ^ liOO —
la nacre. Ils y vont alors dans plusieurs pirogues, et la rencontre en serait fort dangereuse , si Ton n avait des armes à feu pour se défendre. Il existe encore quelques autres îles à Touest de celles que je viens de nommer. Je ne les ai point vues. Leur proximité d'0-taïti doit , d'ailleurs , faire présumer qu elles ont été souvent visitées , et il est peu douteux qu elles ne soient correctement portées sur les cartes ; mais ayant, dans un de mes voyages , passé au nord de l'Archipel dangereux , je vis une des îles Marquises ( Nouka- Hiva des cartes modernes ). Je vis surtout Tiooha et Oura , ainsi que quelques autres îles qui , dans cette direction , forment la lisière de cet Archipel; et je crois utile de dire quelque chose de ces dernières.